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Article original PRATIQUES À RISQUE POUR LA SANTÉ ET CONSCIENCE SANITAIRE DES POPULATIONS EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE : CAS DE LA CÔTE D IVOIRE.

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Auteurs DEDY Seri

Services Socio-anthropologue, Membre fondateur de l’Association Panafricaine d’Anthropologie (APA), Président honoraire de la Société Nationale Ivoirienne de Gériatrie et Gérontologie (SNIGG), Directeur du Laboratoire de Recherche en Sciences Sociales (LERISS).

Correspondance [email protected]

Article original

RESUME

La présente étude revêt un double intérêt phénoménologique et théorique : dans le cadre de nombreuses recherches réalisées à la demande d’organismes internationaux (OMS, ONUSIDA, UNICEF, USAID, BICE, Banque Mondiale, FNUAP, etc.), je me suis aperçu que les populations ivoiriennes, sans distinction d’ethnies, développent des pratiques à risque pour la santé publique. Ces pratiques ont noms : mutilations génitales féminines, procès de sorcellerie, réponses communautaires subjectives ou métaphysiques au VIH/SIDA, persistance du modèle étiologique traditionnel, automédication, dépigmentation et gestion calamiteuse des déchets médicaux.

Ces pratiques qui impactent si négativement l’espérance de vie sont associées à un faible niveau de conscience sanitaire, lui-même lié à un faible niveau de savoir général.

Pour relever l’espérance de vie nationale, il convient de promouvoir la conscience sanitaire des populations, entendue comme l’estime et le souci de soi qui se manifestent dans le rapport de l’être humain à sa santé, sachant que pour tout sujet normalement constitué et socialisé, la vie est une valeur inaliénable parce que précieuse : tout être humain veille à sa santé, mais avec les ressources de son milieu.

Mots-clés : Pratiques à risque pour la santé – modèle étiologique traditionnel – culture préventive de type symbolique – espérance de vie à la naissance – développement – conscience sanitaire – objectivation de la subjectivité humaine – vulgarisation scientifique.

PRATIQUES À RISQUE POUR LA SANTÉ ET CONSCIENCE SANITAIRE DES POPULATIONS EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE : CAS DE LA CÔTE D’IVOIRE.

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PRACTICES AT RISK FOR HEALTH AND HEALTH AWARENESS OF POPULATIONS IN SUB-SAHARAN AFRICA: CASE OF CÔTE D’IVOIRE

SUMMARY

The present study shows a phenomenological and theoretical interest. In the context of many researches carried out at the request of international organizations (WHO, UNAIDS, UNICEF, USAID, ICCB, World Bank, UNFPA, ect.), I realized that Ivorian populations, without distinction of ethnicities, develop practices at risk for public health. These practices are known as female genital mutilations, witchcraft trials, subjective or metaphysical community responses to HIV/AIDS, persistence of the traditional etiological model, self-medication, depigmentation, and calamitous management of medical waste. These practices, with such a negative impact on life expectancy, are caused by a low level of health awareness in turn due to a poor level of education.

To raise national life expectancy, it is necessary to promote the health awareness of the populations, understood as the self-esteem and concern manifested in the relation of human being to his health, knowing that for any subject normally constituted and socialized, life is an inalienable value because it is precious: every human being ensures his health, but with the resources of his environment.

Keywords: Health risk practices, traditional etiological model, symbolic preventive culture, life expectancy at birth, development, health awareness, objectification of human subjectivity, scientific popularization.

INTRODUCTION

Cet essai est centré sur deux variables fortement liées qui interpellent aussi bien les sciences sociales que les sciences biomédicales : la conscience sanitaire et la durée de vie.

Ces deux notions nous interpellent pour deux raisons : l’une d’ordre culturel et philosophique, l’autre, d’ordre éthique et politique.

Raison d’ordre culturel et philosophique : l’anthropologie affirme que bien vivre, longtemps et en bonne santé est la plus vieille aspiration de l’humanité. En effet, les Saintes Ecritures nous rappellent que pour avoir mangé le fruit interdit, le Couple primordial a perdu le privilège de la vie éternelle, handicap qu’il a surmonté symboliquement en poussant le plus loin possible les frontières de la mort dans et par le travail.

Raison d’ordre éthique et politique : depuis le début des années 1990, le développement ne s’apprécie plus à l’aune des richesses matérielles, mais plutôt au regard de la durée et de la qualité de vie. Or, c’est l’efficacité de tout système sanitaire qui détermine l’espérance de vie à la naissance. Les démographes obtiennent cet indicateur en calculant la somme des âges au décès de tous les survivants dès la naissance jusqu’au dernier âge dans la génération donnée, somme divisée par l’effectif des survivants âgés de 0 an. Au résultat obtenu est ajoutée la moitié d’âge entre 0 an et 1 an (0,5). Autrement dit, l’espérance de vie à la naissance est identique à l’âge moyen au décès dès la naissance.

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Or, de tous les continents, l’Afrique est la Région où les gens durent le moins (45- 55 ans contre75-85 ans en Europe) : « Un Africain moyen vit une génération de moins qu’un Européen » (KI-Zerbo, 2004 :29). Et comme les sciences sociales et les sciences biomédicales ont démontré qu’il existe de solides interactions entre les déterminants de la santé (la culture, la religion, le développement économique, la gouvernance, l’éducation, le genre, la sécurité alimentaire et la nutrition, l’environnement, l’estime de soi et la quiétude devant l’avenir), elles ne sauraient rester insensibles à la décroissance des indicateurs de santé, sans se renier.

La présenteétude s’articule autour de deux parties d’importance quantitative variable : dans un premier temps, la genèse et la maturation de ma réflexion sur la « conscience sanitaire » au cours des trente dernières années ; la seconde partie, elle, se veut un essai d’interprétation ou de conceptualisation.

I- ORIGINE ET MATURATION DU SUJET

Comme l’exige la démarche scientifique, je suis parti de l’observation de nombreux faits et tendances se rapportant à la santé pour déboucher sur leur interprétation qui a donné naissance à ce que je nomme la théorie de la conscience sanitaire.

I.1. Définition des termes phénomène et concept 1.1.1. Le phénomène

Le mot« phénomène », du grec phainomenon (qui apparaît, fait observable) est ce qui est perçu par le sens (Emmanuel Kant). C’est un évènement, une situation particulière qui attire l’attention de l’observateur. Par exemple, le phénomène des « maquis (1970) », celui de l’alcoolisme féminin (1980), le phénomène du terrorisme relationnel ou encore celui des «Microbes» (2014). En tout état de cause, le phénomène décrit une situation qui sort de l’ordinaire et qui ne laisse personne indifférent de par son caractère brusque, inhabituel ou massif. Quel lien y a-t-il entre le phénomène et le concept ?

1.1.2. Le concept

Selon Le Petit Robert, le concept est la représentation générale et abstraite d’un objet, d’un ensemble d’objets. Le concept est l’abstraction, l’image mentale que l’on se fait de la réalité. Autrement dit, le concept et le phénomène sont intimement liés dans la mesure où le concept fournit un résumé concis de cette réalité. En d’autres termes, il n’y a pas de concept véritablement abstrait c’est-à-dire qui ne soit la saisie ou le résumé d’un phénomène.

Ceci ne veut nullement dire que la pensée se transmet toujours par les concepts en tant que tels. En effet, la capacité de conceptualisation d’une langue varie dans le temps et l’espace, avec ou non l’existence d’une écriture. Par conséquent, l’absence d’un terme dans une langue ne signifie pas forcément l’absence du phénomène auquel il correspond dans une autre langue (Lê Thanh Khoî). Par exemple, les concepts : intoxication, nutrition, biochimie, terrorisme relationnel, conscience sanitaire, espérance de vie à la naissance, etc.

n’existent pas dans la plupart des langues ivoiriennes. Mais cela n’implique pas que nos communautés de base n’aient aucune idée de ces phénomènes. En tout état de cause, c’est le phénomène qui génère le concept ; ce sont l’explication et l’interprétation des faits constatés qui structurent la réflexion théorique et la conceptualisation.

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I.2. Démarche phénoménologique ou regard sur les pratiques à risque pour la santé publique en Côte d’Ivoire

Les pratiques à risque ou néfastes pour la santé sont celles que les individus produisent par habitude, au nom de la tradition ou par mimétisme, mais qui provoquent un problème de santé publique généralement ignoré des populations concernées. On en dénombre au moins sept (7) : les mutilations génitales féminines (MGF 1.2.1), les procès de sorcellerie (1.2.2), les réponses communautaires de type symbolique au VIH/

SIDA (1.2.3), la persistance de la culture préventive de type traditionnel vs la prévention de type moderne (1.2.4),l’automédication (1.2.5), la dépigmentation (1.2.6), la gestion désastreuse des déchets médicaux (1.2.7).

1.2.1. Les Mutilations Génitales Féminines (MGF)

Les MGF sont une pratique séculaire aux conséquences socio-médicales désastreuses.

Au cours de la décennie 1990-2000, d’importantes actions d’éradication ont été menées par les Etats membres de l’OMS et la plupart des rapports d’évaluation indiquent que le phénomène connaît un certain recul. Mais, dans le même temps, on observe une résistance toute particulière : la médicalisation de l’excision. Or, remplacer l’exciseuse traditionnelle par le chirurgien ne règle pas le problème ; au contraire, cette stratégie contribue à la perpétuation des MGF. Il serait alors utile d’étudier les mutations de cette pratique dans les pays où elle a cours.

En Côte d’Ivoire, on observe que les exciseuses partent du Nord pour s’établir en milieu urbain dans les grandes agglomérations notamment à Abidjan (Abobo, Treichville, etc.) où elles échappent au contrôle de l’administration.

1.2.2 Les procès de sorcellerie

La répression de la sorcellerie est un phénomène qui remonte à l’Afrique ancienne. Elle a été amplifiée successivement par le pouvoir colonial et l’administration postcoloniale. Les textes de loi en la matière ont été adaptés ou renforcés de 1960 à 1983 (art. 225 du Code pénal).

Dans certaines régions du pays (Divo, Gagnoa, Daloa, etc.), les tribunaux sont absorbés dans plus de 50% des cas, par des procès de sorcellerie. Mais généralement les populations se font justice conformément à la tradition, avant que les tribunaux modernes ne s’en chargent. A telle enseigne qu’on se demande si, demain, l’Afrique pourra abandonner sa « chasse aux sorcières », pratique qui est une cause non négligeable de mortalité en Côte d’Ivoire.

En effet, en cas de mort ou d’un malheur quelconque, les victimes ou leurs parents soumettent les suspects à des ordalies telles que l’interrogatoire du corps, l’application du gôpô.

1.2.2.1 L’interrogatoire des corps

L’âme du défunt est censée reconnaître son bourreau qu’elle identifie publiquement lorsqu’on la soumet à un rite particulier, l’interrogatoire du corps du défunt. Dans de nombreuses régions du pays, notamment dans le Centre-Ouest, ce rite ancestral se pratique de nos jours, contribuant ainsi à la mortalité. Un exemple pour fixer les idées.

Le 2 juillet 2017, un jeune de 22 ans meurt des suites d’une insuffisance rénale. Ses parents attribuent sa disparition à quatre personnes âgées dont une femme. Ces personnes seront démasquées par le corps du défunt. Elles passeront aux aveux. Automatiquement,

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les prévenus sont conduits à la gendarmerie qui les défère devant le tribunal de Gagnoa.

Leur état de santé étant précaire, l’opinion craint qu’ils ne meurent en détention.

Mais cette ordalie est contestable, hier comme aujourd’hui. En effet, on rapporte que ce rite avait tous les traits d’un complot, d’une machination orchestrée contre des adversaires à salir ou à éliminer. Cela est d’autant plus vrai que l’on vient de constater un fait consternant dans un village de Divo.

Il s’agit ici d’une confusion partie de la morgue de l’hôpital général de ladite ville. Un corps d’un défunt d’ethnie baoulé a été confondu avec celui d’un défunt d’ethnie dida.

Dans le village, l’interrogatoire du corps venait d’inculper cinq personnes. Pendant que l’assemblée judiciaire locale siégeait (après l’inhumation du corps), arrive une délégation de paysans baoulé avec un corps. A l’issue des discussions, la délégation baoulé obtient l’exhumation du corps de son proche en échange du corps dida. Cette macabre restitution faite, les inculpés ont été purement et simplement acquittés.

Depuis lors, les gens n’arrêtent pas de s’interroger sur le bien-fondé et l’objectivité de cette ordalie multiséculaire.

1.2.2.2 L’administration du gôpô

C’est une ordalie encore en vigueur mais tout aussi contestable que la précédente. Le gôpô est le latex d’une plante que feu Aké Assi a nomméToxicariaafricana. Une substance particulièrement toxique comme l’indique son nom. Or, les biochimistes font remarquer que la toxicité d’une substance dépend de nombreux facteurs : la concentration du produit, l’âge et l’état de santé de celui à qui il est administré, etc. A partir de là, il y a de forte chance que le hasard intervienne dans la culpabilisation des suspects. Car est accusé de sorcellerie dans le cas d’espèce, l’individu qui perd l’œil auquel l’Accusation a appliqué le gôpô.

1.2.3. Les réponses communautaires de type symbolique au VIH/SIDA

Alors que vers la fin de la décennie 1980, la proportion des Africains touchés par la pandémie du VIH était insignifiante (environ 1% - 2%) par rapport à celle des pays du Nord notamment les Etats-Unis (San Francisco), l’on a constaté, deux décennies plus tard, que c’est le continent africain qui paie le plus lourd tribut à la pandémie du SIDA avec plus de 70% des victimes dans le monde. La Côte d’Ivoire est le pays le plus sinistré d’Afrique Occidentale avec plus de 480 000 personnes infectées et plus de 400 000 orphelins victimes du SIDA.

En effet, en dépit des moyens financiers et matériels dont le pays a bénéficié au cours des trente dernières années et malgré l’intervention de spécialistes en matière de prévention et d’éducation à la santé, l’imagerie populaire continue d’interpréter le SIDA comme un allié de Dieu et un sort infligé par les sorciers à leurs victimes.

Au regard de la stigmatisation/discrimination basée sur le VIH/Sida, la plupart des individus séropositifs se marient et décident d’avoir des enfants, sans toutefois avouer leur séropositivité.

La stigmatisation/discrimination est également pratiquée en milieux de travail où certains employeurs procèdent à des tests à l’insu des employés. Il en est de même chez

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certaines banques qui exigent de leurs clients demandeurs de crédit, le dépistage du VIH.

Il sied de préciser que globalement l’incidence du VIH décroit, mais on doit insister sur le fait que « la maladie du siècle » perdure en Côte d’Ivoire parce que la population interprète toujours ce mal selon l’étiologie traditionnelle ou de type symbolique et subjectif : « le VIH est certes une infection sexuellement transmissible, mais ce sont les sorciers qui nous l’infligent en nous rendant imprudents du point de vue comportemental ».

1.2.4. La persistance de la culture préventive de type traditionnel

La culture préventive de type traditionnel est perceptible à travers trois faits : les opinions et attitudes négatives vis-à-vis de la vaccination, le rejet de la transfusion sanguine et la fréquentation des marabouts et autres devins.

De l’avis de tous les experts, la Côte d’Ivoire est l’un des rares pays d’Afrique subsaharienne qui dispose d’importants moyens financiers et techniques mais où les taux de couverture vaccinale piétinent. Paradoxalement. La raison invoquée ici est que la politique vaccinale se heurte à des pesanteurs culturelles : « seul Dieu donne la maladie et la mort ; les microbes ne tuent pas l’Africain, etc. ».

Concernant la transfusion sanguine, le commun des mortels soutient que le sang de l’individu c’est lui-même, le sang d’autrui, c’est un tiers. Par conséquent, recevoir le sang d’un autre, c’est changer d’identité ou son âme. D’où les réticences des gens face à la transfusion sanguine. De plus en plus, le rejet de la transfusion sanguine est le fait de certaines religions d’importation (les Témoins de Jéhovah).Et c’est sur cette base d’interprétation symbolique ou subjective que se manifestent les plus vives réticences populaires face à la nécessité du don de sang comme devoir civique et de solidarité.

Les va-et-vient entre les tradipraticiens (marabouts, komians et autres interprètes des forces surnaturelles) et les professionnels de santé, dessinent des itinéraires thérapeutiques tourmentés. C’est que d’après le modèle étiologique traditionnel, tout ce qui arrive à l’homme, porte la marque de la volonté ou de la colère de Dieu, des forces maléfiques et des sorciers. Or, les interprètes de cette volonté et de cette colère sont les marabouts et les voyants. Consulter cette catégorie d’experts, c’est se prémunir contre la maladie et les mauvais sorts. Et une fois qu’on a obtenu les instruments préventifs (gris-gris, amulettes, discours ou paroles propitiatoires, etc.), on se sent à l’abri de tout malheur, y compris la perte d’emploi, le risque de divorce ou la survenue d’accidents de la route.

C’est sur la base de ce qui précède qu’on explique pourquoi la pratique du bilan de santé annuel est rare, voire inexistante. En effet, une étude réalisée récemment auprès de 200 enquêtés, a montré que les Ivoiriens ignorent totalement le bilan de santé comme pratique préventive (N’chot, 2009). Le principe selon lequel « il vaut mieux prévenir que guérir »n’est certainement pas absent du raisonnement des gens, mais ces derniers le mettent en pratique en ayant recours prioritairement aux ressources du système sanitaire traditionnel.

Les itinéraires thérapeutiques que décrivent les populations dans leur quête de santé procèdent donc des croyances populaires. Tantôt, on se rend d’abord chez le voyant ou tradipraticien avant de consulter les professionnels de la biomédecine ; tantôt, c’est le chemin inverse qu’on emprunte, allant d’abord chez les professionnels de la biomédecine, avant de consulter le tradipraticien. Généralement, le mal scientifiquement objectivable

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et/ou guérissable empire en raison des hésitations et pertes de temps liéesau conflit des systèmes étiologiques.C’est pourquoi, les cas qui se présentent chez les professionnels de santé sont souvent des cas désespérés.

Voici, à titre illustratif, deux casrecueillisdans la région de Gagnoa au cours du seulmois de juillet 2017 :

Cas n°1 :Monsieur A.K.Albert (70 ans), souffre d’un mal et garde le lit depuis six mois, incapable de marcher. Il est convaincu que son mal lui a été infligé par un de ses parents suite à un litige foncier. Ses cousins lui envoient près de 200 000 F CFA (300,48 Euros) pour se rendre à l’hôpital. Là-bas, les spécialistes le consultent, le soumettent à des examens, dressent un diagnostic et prescrivent des médicaments. Albert rentre au village, mais 48 heures après, il se rend chez un tradipraticien dans la région de Soubré, laissant de côté la prescription obtenue à Gagnoa.

Aussi curieux que cela puisse paraître, le tradipraticien de Soubré, l’ultime recours d’Albert, refuse catégoriquement de soigner son patient sous prétexte que ce dernier a eu tort de se confier à la biomédecine avant de le consulter.Les parents d’Albert lui intiment l’ordre de rentrer au village et de commencer le traitement prescrit par les professionnels de santé. Il se rend à nouveau à l’hôpital où son état de santé s’améliore.

Cas n°2 : N.K.Z, 55 ans, est souffrant. Il se rend au centre de santé du village qui le réfère à l’hôpital général de Gagnoa. Au bout de trois jours d’hospitalisation, ses sœurs l’extraient nuitamment de l’hôpital pour le ramener au village, chez un tradipraticien dont on a dit qu’il était capable d’enrayer son mal. Mais dans la nuit qui a suivi son retour, N.K.Z rend l’âme.

Ce drame a provoqué un conflit entre le cousin de N.K.Z qui a payé les frais d’hospitalisation d’une part, et les sœurs de N.K.Z qui ont organisé la sortie de ce dernier.

On est en présence d’un conflit de deux modèles étiologiques.

1.2.5. Le coût humain de l’automédication auprès des «pharmacies par terre»

Ainsi que le rappellent les notices, tout médicament devient un poison dès lors que le patient qui l’applique n’en respecte pas la posologie. Le danger devient beaucoup plus évident si le produit qu’il consomme est une contrefaçon. Or, c’est bien le cas que l’on observe en Afrique, plus particulièrement en Côte d’Ivoire où l’automédication, sans doute liée à l’algorithme traditionnel et à la pauvreté, fait des ravages depuis des décennies.

Il n’est que de prendre l’exemple de la vente illicite «de médicaments de rue» à Abidjan, pour s’en rendre compte.

En effet, Adjamé-Roxy est la plus vaste «pharmacie parallèle» de Côte d’Ivoire. Certes, les autorités sanitaires ont pris des mesures pour réduire le phénomène, mais il semble que ce dernier résiste grâce à de nouvelles méthodes et stratégies de survie mobilisées par les commerçants. Pour la seule année 2017, les opérations de démantèlement du trafic ont permis la découverte de plus de80 tonnes de faux médicaments dans la seule commune d’Adjamé. Si l’on tient compte des autres marchés abidjanais (Yopougon, Abobo, Treichville, Koumassi, Port-Bouët, etc.), sans oublier les sites de l’intérieur du pays (Aboisso, Abengourou, Bondoukou, Dimbokro, Bouaké, Korhogo, Odienné, Man, San- Pedro, etc.), on prend la pleine mesure du problème de santé publique que constituent les «pharmacies par terre».

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Quelle est la part de ce fléau dans la morbidité et la mortalité en Côte d’Ivoire ? Autrement dit, combien de vies humaines sont fauchées chaque année du fait de l’automédication ? À cette question fondamentale seule une enquête transdisciplinaire d’envergure nationale, peut répondre.

1.2.6. Les ravages causés par le blanchiment de la peau

Le blanchissement de la peau constitue un véritable problème de santé publique qui sévit depuis des décennies. Il a d’abord frappé les Diasporas africaines avant d’atteindre l’Afrique subsaharienne. Sur le continent même, aucun pays n’y échappe. Au départ, cette pratique ne concernait que la gente féminine mais aujourd’hui, elle est aussi le fait des hommes, ce qui veut dire que tout le monde se sent mal dans sa peau noire, prenant des risques pour la santé par l’utilisation de produits éclaircissants.

1.2.6.1 Nature des produits éclaircissants

Rappelons d’abord que la dépigmentation consiste à appliquer sur le corps et de façon répétée, des substances issues d’industries pharmaceutiques comportant le plus souvent des dermocorticoïdes puissants, de l’hydroquinone à concentration variable (allant de 2 à 8%). Les femmes se procurent des produits cosmétiques (laits, crèmes, pommades, savons) à base d’hydroquinone qui gomment, en surface, le pigment noir.

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Pour obtenir dans les meilleurs délais l’effet escompté (le teint clair), les femmes mélangent certains produits de base avec d’autres substances de fortune : l’eau de Javel, la potasse, le champoing Dop, la pâte dentifrice, le pétrole, le jus de citron, les détergents synthétiques. Elles s’en badigeonnent vigoureusement la peau. Il y en a qui, plus pressées, écrasent des tessons de bouteilles dont «la poudre» mélangée à de l’eau de Javel, blanchit radicalement la peau en faisant disparaître l’épiderme et le derme. Des crèmes telles que Clair-liss, Marie-claire, HT25, Immédiat, Maxilight, ABC, etc. jouent ce rôle. Ce que la plupart des usagers de ces produits éclaircissants savent, est que lesdits produits sont d’une efficacité remarquable ; mais ce qu’ils ignorent, ce sont les conséquences désastreuses de leurs pratiques sur leur santé notamment à long terme.

1.2.6.2 Conséquences de la dépigmentation

Les spécialistes distinguent deux groupes de conséquences : les conséquences locales, celles qui se manifestent sur la peau et les conséquences globales, celles dont le commun des mortels n’a nullement conscience.

- Les conséquences locales

Ce sont les brûlures de la peau, généralement à l’origine de grosses cicatrices sur les parties touchées. C’est le résultat d’une application cutanée massive des produits éclaircissants. Il y a ensuite les allergies qui se manifestent par l’apparition de boutons sur tout le corps, de noirceurs sur les parties de la peau exposées au soleil. Dans bien des cas, ces allergies provoquent des pathologies nouvelles qui entraînent parfois la mort.

- Les conséquences profondes

Ce sont les effets secondaires des cosmétiques que l’on applique sur la peau ou que l’on s’injecte directement dans le sang. Ces produits provoquent des pathologies non transmissibles et dont l’incidence va grandissant : l’hypertension artérielle, les cancers de la peau, les insuffisances rénales. A ces pathologies émergentes s’ajoutent, aujourd’hui le risque de mettre au monde un enfant à croissance problématique, les problèmes osseux et la cécité.

Comme on le constate, la dépigmentation est un problème esthétique et idéologique à la fois,pour autant qu’elle procède de l’aliénation de l’homme noir.

1.2.7 La gestion des déchets médicaux

L’environnement constitue un déterminant important de santé publique (William Dab).

Dans la trame de l’existence quotidienne, qu’il s’agisse du milieu rural ou de la ville, quelles catégories d’acteurs portent-elles davantage atteinte à la qualité de l’environnement ? Contrairement à une opinion répandue,ce ne sont pas seulement les acteurs-patients qui prennent le plus de risque pour leur santé ou la santé de leur groupe d’appartenance, par ignorance et/ou par inconscience. On doit aussi prendre en compte l’action des décideurs.

En effet, si l’on en croit les spécialistes (Dongo K, 2006 ; Kouassi, F. Koné B, Biémi J., Tanner M., Cissé G,2009 ; et Coulibaly F, 2017), l’Etat de Côte d’Ivoire s’est doté d’un arsenal juridique conséquent qu’il a du mal à mettre en pratiqueou à faire respecter, faisant courir de graves risques sanitaires à la population. À preuve, l’épineux et vieux problème de la décharge publique d’Akouédo (1965-2017), l’affaire des déchets toxiques déversés sur le District d’Abidjan par le navire Probo-Koala (19-20 Août 2006), la gestion non moins désastreuse des déchets médicaux avec des risques d’infections nosocomiales

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(fermeture des urgences du CHU de Treichville), etc.

Pour fixer les idées, on prendra ici le dernier cas cité qui a donné lieu à une excellente étude en avril 2017, intitulée : Hygiène publique et gestion des déchets hospitaliers au Centre Hospitalier Universitaire de Cocody-Abidjan (CHUC).

L’arsenal juridique en question repose essentiellement sur la Constitution (art.19 et 28), les lois n°75-635 et 96-766 portant respectivement définition et élimination des déchets ; ainsi que sur le Code de l’environnement, et des arrêtés du ministère de la santé et de l’hygiène publique (n°131 et 132 du 03 juin 2009). Ces dispositions portent réglementation de la gestion des déchets, création et fonctionnement du Comité Médical de Coordination de la Sécurité des Injections et de Gestion des déchets Médicaux (CNCSIGDM). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la qualité de l’environnement ne s’améliore guère :

• La production des déchets médicaux était estimée à 117 tonnes par an (2009) avec 36,65% pour les déchets médicaux tranchants, coupants et infectieux (DMI), 62,41% s’agissant des déchets ménagers et assimilés (DMA), 1,90% pour ce qui est des déchets médicaux non infectieux (DMNI), ainsi que des objets piquants, coupants et infectieux (OPCI).

• Aucun tri de cet amas de déchets n’était effectué par le CHUC : les déchets sont transportés indistinctement à la décharge où les poubelles sont à ciel ouvert ;

• Ceci implique que la probabilité de retrouver ces déchets dans la ville d’Abidjan, dans le commerce, est très forte ;

II- ESSAI D’INTERPRÉTATION DES PRATIQUES À RISQUE OU THÉORIE DE LA CONSCIENCE SANITAIRE

2.1 Observations préliminaires

Sixobservations viennent à l’esprit après le tour d’horizon de ce qu’il est convenu d’appeler les pratiques à risque ou néfastes pour la santé.

1. Toutes ces pratiques portent la marque de la dangerosité. Qu’il s’agisse des mutilations génitales féminines (MGF), des procès de sorcellerie, des réponses communautaires au VIH/SIDA, de la persistance de la culture préventive de type traditionnel, de l’automédication ou encore de la dépigmentation et de la gestion des déchets médicaux, il faut admettre que les acteurs mettent à mal la santé publique.

2. Il faut distinguer deux catégories d’acteurs : les acteurs individuels et les acteurs institutionnels ou régaliens (ministère de la santé, professionnels de santé, décideurs sanitaires internationaux).

3. Dans leurs pratiques, les acteursexposent leur santé ou celle de la société non pas parce qu’ils ne sont pas habités parl’instinct de conservation, mais tout simplement parcequ’ils ne savent pas qu’ils courent des risques pour leur santé ou celle de leur milieu d’appartenance.

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4. Ce qui fait agir ainsi ces acteurs, ce sont leurs croyancesmultiséculaires,leurs habitudes, leur savoir au sens de savoir populaire, bien différent de la connaissance scientifique, objective ou biomédicale.

5. On est ici en présence d’un conflit qui oppose deux modèles et deux algorithmes : l’algorithme traditionnel, officiellement mis en marge depuis la colonisation, et l’algorithme moderne lui, privilégié depuis plusieurs décennies.

6. Le caractère rebelle et la persistance de l’algorithme traditionnel sont à l’origine de la stagnation, voire la décroissance des indicateurs du développement sanitaire en Afrique.

2.2 Théorie de la conscience sanitaire

C’est sur la base de longues discussions avec les experts de l’OMS lors des travaux préparatoires de la Conférence internationale de Ouagadougou sur la Revitalisation des systèmes de santé en Afrique (30 avril 2008), que j’ai proposé comme début de solution, la promotion de la conscience sanitaire en Afrique. L’OMS a intégré cetteexpressiondans sa Déclaration du 30 avril 2008, concept que j’ai le privilège d’expliciter ici : par conscience sanitaire, il faut entendre l’estime et le souci de soi qui se manifestent dans le rapport de l’être humain à sa santé, sachant que pour tout sujet normalement constitué et socialisé, la vie est une valeur inaliénable parce que précieuse : tout être humain veille à sa santé, mais avec les ressources de son milieu. Produit à la fois de la culture de référence de l’individu et du conflit des traditions de guérison en présence dans un milieu donné à un moment de l’histoire, la conscience sanitaire constitue un déterminant majeur de longévité.

Comme phénomène social total, la conscience sanitaire est objectivement mesurable dans le temps et dans l’espace, pour autant qu’elle se manifeste à travers des comportements ou conduites plus ou moins à risque. Ces conduites à risque qui s’observent à travers le monde, concernent presque tous les aspects de la vie individuelle et collective.

Si l’on constate des inégalités sociales de santé dans le monde en termes de morbidité, de mortalité et de durée de vie, c’est parce qu’il y a des systèmes sanitaires plus ou moins efficaces. Mais cette efficacité différentielle n’est pas à ″racialiser″ puisqu’elle n’a rien à voir avec des prédispositions d’ordre génétique. Si par exemple l’Europe était en avance sur les autres continents à la fin du XIXème siècle, il est évident qu’aucune prédisposition génétique n’était à l’origine de cette avance ; cette avance était due à la conjugaison de plusieurs facteurs dont des périodes de prospérité économique, un fort héritage culturel à la base d’une foule de découvertes (André Brahic, 2012). La faiblesse de la conscience sanitaire en Afrique est donc liée au sous-développement scientifique, au faible niveau de savoir général du continent.

Autrement dit, ce qui est en cause ici, ce sont fondamentalement le faible niveau de culture savante, la prédominance des savoirs populaires, qui culminent, par exemple, dans les considérations sur la sorcellerie.

On croit à tort qu’il suffit de disposer de médecins, d’hôpitaux et de médicaments en quantité et qualité suffisantes pour obtenir le meilleur état de santé possible. Pour importantes qu’elles soient, ces mesures ne suffisent pas. Il faut un regard de santé publique pour s’en apercevoir (William Dab.). Et ce regard n’estautre que la prise en compte par l’anthropologie de la culture, c’est-à-dire de la perception, des représentations que les gens se font de leur environnement au double sens physique et métaphysique du terme.

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L’anthropologie définit la culture ou le savoir populaire comme « une entreprise de création de sens fondée sur des rationalités contextualisées et divergentes par rapport aux canons de la rationalité scientifique » (Raymond Massé, 1995 : 231).

C’est ce savoir populaire qui conditionne plus ou moins fortement « l’attitude et les comportements des individus à l’égard de la maladie et tout particulièrement, à l’égard de la prévention ». L’ignorance tue puisqu’elle induit en erreur ; à l’inverse, la connaissance sauve puisqu’elle nous fait passer du stade de la prévention instinctive à celui de la culture de la prévention.

CONCLUSION

C’est une erreur de croire que pour améliorer les indicateurs du développement sanitaire en Afrique, il suffirait d’implanter une assurance maladie universelle. Cela ne suffira pas dans la mesure où l’essentiel se trouve au niveau de la conscience sanitaire.

L’effectivité du développementde celle-ci en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique, dépend d’une approche noble : la démarche transdisciplinaire qui va fédérer et potentialiser les contributions des sciences sociales et des sciences biomédicales en termes d’objectivation de la subjectivité humaine.

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