Le Voyage en Allemagne
Le Voyage en Allemagne par Vincent Wackenheim
chez D e y r o l l e E d i t e u r
Pour Hélène
Il court après les faits comme un patineur débutant ; en outre il s'entraîne partout où c'est interdit.
Franz Kafka, Aphorismes.
L'on admet que nous apercevons clairement les choses réelles et les rêvées de façon confuse. Cette opinion tient à la seule confiance d'avoir les premières à notre disposition — en sorte qu'il est aisé, aussitôt qu'il nous plaît, de les faire nettes. Mais qui néglige cet aspect pratique, les objets vrais le surprennent par leur confusion.
Jean Paulhan, Le Pont traversé.
Tout d'un coup, je n'avais plus pu le supporter, je n'arrêtais pas de me dire que je n'étais plus assis à côté d'un vivant, mais à côté de quelqu'un qui était mort depuis longtemps, et je l'ai déserté.
Thomas Bernhard, Le Neveu de Wittgenstein.
c
e qui pourra paraître tout à fait dérisoire, malgré les conséquences de cette rencontre, c'est que j'ai fait la connaissance de Sponde complètement par hasard, pendant une de ces soirées que j'avais l'habitude de fré- quenter uniquement parce qu'on y voyait, parfois, des écri- vains étrangers, et à laquelle je m'étais rendu ce soir-là seulement parce que je croyais pouvoir y rencontrer Arnold Kôbler, ce qui aurait été pour moi un événement tout à fait capital, un événement, avais-je pensé, avec une certaine naï- veté, qui pourrait bouleverser ma vie. Malgré mon état de fatigue, qui avait pu faire dire à certains de mes amis que sûrement j'étais atteint d'une maladie assez grave, j'étais ca- pable de me déplacer le soir uniquement avec l'espoir de rencontrer Arnold Köbler, pour qui j'avais alors une très grande admiration, c'est-à-dire beaucoup plus d'admiration que je n'en aurais par la suite, sans qu'il me soit possible d'expliquer cela, et bien que ce soit une des choses aux- quelles j'aie le plus réfléchi après mon retour d'Allemagne.
Ce soir-là j'ai vraiment cru un instant avoir fait sa connais- sance, ce qui m'avait provoqué un vif plaisir, j'avais vrai- ment cru parler avec Arnold Köbler, mais cela n'avait pas été le cas, malheureusement, avais-je pensé après, aussi
parce que tout aurait été plus simple. Si je l'avais effective- ment rencontré, j'aurais selon toute vraisemblance été déçu pendant quelques jours, simplement déçu, ce qui n'aurait pas eu la moindre importance, puisque depuis quelque temps déjà, j'avais pris l'habitude de me réjouir davantage du souvenir que je pourrais avoir d'un événement, que de cet événement lui-même. Par exemple, je m'étais réjoui pro- fondément de cette soirée où j'allais me rendre à la fin de la semaine pour y rencontrer Arnold Köbler, ce qui serait pour moi, avais-je pensé, un événement tout à fait impor- tant, quelque chose dont je me souviendrais, plus tard, avec beaucoup de plaisir. Mais si, pour des raisons dont la nature importe peu, cet événement n'avait pas eu lieu, je n'en au- rais vraisemblablement éprouvé aucune déception, au contraire, j'aurais simplement repris la vie que j'avais eue jusque-là, et qui avait consisté à concilier mon existence avec d'autres existences, en me persuadant chaque jour, et malgré ce qu'on pouvait apprendre en lisant les journaux, ou en écoutant les conversations des gens autour de soi, par exemple le matin, que les choses n'allaient pas si mal. Mais ce qu'il est convenu d'appeler une méprise eut ceci de très étonnant que, pendant plusieurs années, et aujourd'hui en- core, après que certains événements bien plus importants ont perturbé ma vie, comme par exemple les deux jours que j'ai passé en Allemagne, cette soirée est restée profondé- ment gravée dans ma mémoire. De façon générale, et pas même durant ces deux jours que j'ai passés en compagnie d'Anna, très peu d'événements qui se sont déroulés pendant cette période, et pendant les mois qui l'ont précédée, sont
restés dans ma mémoire avec cette netteté, une netteté ana- logue à celle des souvenirs d'enfance, dont on ne peut pas dire exactement si on s'en rappelle parce qu'on les a vécus, ou parce qu'on vous les aura racontés si souvent, et qu'on les aura écoutés avec une certaine complaisance, de la même façon qu'on se regarderait dans un miroir, sans s'arrêter, furtivement, avec un très grand plaisir, en se persuadant que l'image qu'on voit de soi n'est pas si déplaisante. Ainsi, alors que je croyais parler avec Arnold Köbler depuis un moment déjà, en ressentant une émotion très particulière, et une profonde et orgueilleuse satisfaction, c'était avec son traducteur que je parlais, c'est-à-dire avec Sponde, et je me souviens parfaitement de la lumière et du bruit qu'il y avait eu dans cet endroit, à cause des gens qui discutaient entre eux en élevant la voix d'une façon assez désagréable, je m'étais dit qu'ils gâchaient mon plaisir, j'aurais voulu qu'il n'y ait pas de bruit du tout, juste Arnold Kôbler et moi, dis- cutant. Est-ce qu'on peut imaginer cela, confondre deux hommes aussi différents qu'Arnold Kôbler, qui avait à ce moment-là, comme on dit, et comme on peut le lire dans les journaux, une réputation internationale, et Sponde, dont le seul nom m'était inconnu, peut-être parce que je n'avais pas fait le simple effort de m'en souvenir, bien que j'aie dû le voir si souvent imprimé en petits caractères sur la première page des romans d'Arnold Kôbler que je ne lisais qu'en français, j'aurais dû me souvenir de ces mots : traduit de l'allemand par W. Sponde. Ce qui était tout aussi étonnant, c'est que Sponde n'avait absolument rien fait pour que je comprenne qu'il n'était pas Arnold Kôbler, au contraire,
est-ce que cette confusion ne l'avait pas amusé, est-ce que ce n'était pas un événement qui transformait cette soirée peut- être très ennuyeuse pour lui, tout à fait conventionnelle, pa- reille à toutes ces soirées auxquelles il avait dû se rendre, comme en service commandé, et cette idée sûrement l'avait aidé à sourire, à parler, à dire des choses convenues, exacte- ment comme l'aurait fait Arnold Köbler lui-même. Ainsi, et à ce moment-là on aurait pu croire que nous nous connais- sions depuis longtemps déjà, il m'avait parlé immédiate- ment d'une femme qui habitait dans l'appartement à côté du sien, à qui il avait dit, la croisant dans l'escalier, et alors que jusque-là il ne lui avait jamais vraiment adressé la pa- role (sinon ces quelques mots désolants qu'on échange par civilité, et qui rendent, en quelque sorte, la vie possible), que la vitre de sa salle de bain n'était pas du tout opaque, comme certainement elle le croyait, puisqu'elle avait juste- ment fait installer cet étonnant vitrage qui faisait penser à des écailles de poisson, et qu'il pouvait lui dire qu'elle était encore très belle pour son âge, c'est-à-dire qu'elle avait de très beaux seins, bien qu'il ne puisse l'affirmer totalement
— justement à cause des écailles de poisson qui faisaient que la vitre n'était pas parfaitement opaque, malheureuse- ment, pourrait-on dire. Moi j'ai écouté cette histoire insi- gnifiante comme si c'était Arnold Köbler qui parlait (en pensant déjà au plaisir que j'éprouverai, plus tard, à racon- ter cette anecdote, avec des détails imaginés entre temps, qui auraient rendu l'histoire encore plus intéressante, et fausse) mais est-ce que je l'aurais écoutée avec autant d'at- tention autrement, c'est-à-dire si j'avais su que celui qui
parlait était quelqu'un de tout à fait ordinaire, et surtout est-ce que Sponde me l'aurait racontée s'il n'avait pas tout de suite compris que je l'avais confondu avec Arnold Kôbler, que je faisais partie de ces gens qui sont intéressés par ce genre de choses, et que donc je pouvais faire preuve de la plus grande naïveté — entre autre, écouter des his- toires de cette nature, tout à fait banales, ou vulgaires, sous prétexte que c'était Arnold Kôbler qui les racontait, un des écrivains les plus importants de langue allemande ? Ensuite une femme très exubérante a adressé la parole à Sponde, ils ont parlé d'Arnold Kôbler — la femme a prononcé ces mots : des romans qui n'étaient pas tout à fait des romans
— j'ai cru encore qu'il s'agissait d'une plaisanterie, comme l'histoire de la vitre, puis j'ai demandé à Sponde, brutale- ment, et de façon assez agressive, s'il n'était pas Arnold Kôbler, ce qui m'avait demandé un certain effort, comme on peut bien le penser, il m'a dit, et il s'en excusait, mais avec de la méchanceté dans la voix, qu'il n'était que son tra- ducteur, et que lui non plus, c'est-à-dire, pas plus que moi, n'avait jamais rencontré Arnold Kôbler, et que, selon toute vraisemblance, il ne le rencontrerait jamais. Mais cela n'avait aucune importance, au contraire, c'était une manière d'arrangement entre eux, puisque, me dit-il, peut-être, s'ils s'étaient rencontrés, ils n'auraient rien eu à se dire qui ne soit déjà dans les romans d'Arnold Kôbler ou dans sa propre traduction — j'ai pensé que c'était une idée qui de- vait lui plaire énormément, il en avait sûrement fait part à plusieurs personnes, peut-être justement quand il ne trou- vait rien d'autre à leur dire, dans des circonstances
analogues à celles de ce soir, quand il faut absolument trou- ver quelque chose à dire, sûrement parce qu'on a perdu cette simple capacité de se lever soudainement et de partir quand on s'ennuie terriblement. Oui, criait-il, et à ce mo- ment-là les gens avaient regardé dans notre direction, sans que cela ne le dérange d'aucune façon, il n'était que le tra- ducteur d'Arnold Kôbler (comme on aurait dit le secrétaire particulier, ou le valet de chambre, un rôle de théâtre qui demanderait d'inappréciables qualités) envers qui je mon- trais, comme il l'avait bien compris, n'est-ce pas, il n'y avait qu'à me voir pour s'en rendre compte, une admiration d'une telle puérilité, à juste titre, peut-être — n'était-il pas, comme cela avait été dit si souvent ce soir-là, un des plus grands écrivains contemporains de langue allemande ? Mais cela n'avait créé aucuns liens particuliers entre eux deux, pas même ceux, me dit-il, que vous et moi pourrions avoir, puisque, d'une certaine manière, nous étions en train de parler tous les deux, alors qu'on ne pouvait pas du tout en dire autant d'Arnold Kôbler et de lui, et qu'il n'était peut- être pas totalement impossible que nous ayons, Sponde et moi, dans le futur, une manière de relation, qui aurait fait qu'on se serait téléphoné, on se serait donné rendez-vous, simplement pour déjeuner, et en vacances on se serait écrit des cartes postales, des tableaux célèbres, ou des curiosités
— on aurait fait comme ces gens qui à cette occasion trou- vent le plus grand plaisir à écrire à des amis que parfois ils ne voyaient plus depuis très longtemps déjà. Moi j'aurais dû comprendre à ce moment-là que tout ceci ne pouvait pas être exactement vrai, comme par exemple cette histoire de
vitre, et que Sponde avait parlé trop vite de tout cela, alors que, comme il l'avait justement dit, nous ne nous connais- sions pas du tout — que, enfin, d'une certaine façon, il se parlait à lui-même, comme un enfant, pour avoir moins peur. Peut-être aurait-il fallu faire preuve d'indulgence à son égard, mais de cela je n'étais déjà plus capable, peut-être à cause de cette dureté qu'on sentait absolument partout, dans l'autobus, dans les magasins, dans les restaurants, ou même dans des lieux où l'on aurait pourtant attendu une certaine douceur, sans parler de cette extrême violence qui faisait que, depuis quelques années, on voyait dans la rue des gens dans un total état de dénuement, c'était devenu un spectacle complètement habituel, et ce même soir où j'étais venu à la réunion, il y avait eu un garçon qui avait posé une sorte de baiser sur le pare-brise d'une voiture, en regardant avec une manière de cruauté et de mépris l'homme qui était au volant, dont on peut bien imaginer l'état de grande ter- reur. Mais, bien qu'il ne connaisse pas Arnold Kôbler, avait- il continué, il pensait souvent à lui, imaginant ce qu'il était en train de faire, il se le représentait, par exemple, écrivant, mais il aurait fallu aussi pouvoir se figurer sa table de tra- vail, les objets qu'il utilisait, et la chambre toute entière, avec le papier peint, et les meubles de la pièce, ce qu'il y avait sur le bureau, chaque jour, et pourquoi pas justement ce qu'Arnold Kôbler écrivait à cet instant exact, et que lui, Sponde, traduirait quelques mois plus tard, dans des cir- constances de travail pratiquement identiques, peut-être avec cette même lampe de bureau qui éclairait une partie de la table seulement, laissant en arrière le reste de la pièce
dans une curieuse et vague obscurité, une obscurité promet- teuse, avec ces mêmes interrogations d'orthographe qui l'ar- rêtaient si souvent au milieu d'une phrase, au point qu'il lui était alors impossible de continuer à moins d'être totale- ment sûr de lui, ce qui prenait souvent beaucoup plus de temps qu'on ne se l'imagine d'ordinaire. Il y avait un tel risque d'erreur dans le travail qu'il accomplissait, sans qu'on s'en rende d'habitude compte, on lisait simplement ses traductions des romans d'Arnold Kôbler, sans du tout se rendre compte des difficultés considérables qu'il avait dû résoudre, presque à chaque page. Est-ce que ce n'était pas cela qu'il regrettait le plus, de ne jamais avoir vu comment Arnold Köbler travaillait ? Bien sûr il n'était peut-être pas trop tard, un jour il irait le voir chez lui, en Allemagne, peut-être même tout à fait prochainement puisque, comme sûrement je le savais, il allait y avoir cette réunion qui lui serait entièrement consacrée, dans la ville même où il avait choisi d'habiter, il n'y avait pas si longtemps, curieusement une très petite ville, dont le nom lui échappait pour l'ins- tant, c'était une de ces villes comme il devait y en avoir un certain nombre en Allemagne, un peu ridicule, une ville de contes pour enfants. De toute façon il ne fallait à aucun prix manquer ce genre de réunion, c'était vraiment incroyable, est-ce que moi-même je n'avais pas songé à m'y rendre, n'est-ce pas, puisque je m'étais déplacé aujourd'hui unique- ment dans l'espoir de rencontrer Arnold Kôbler, sans du tout avoir pris le soin de me renseigner si effectivement il serait là, ce qui aurait peut-être été plus prudent, dit-il, j'étais sûrement capable de faire ce voyage en Allemagne
uniquement pour assister à la réunion, ça serait peut-être pour moi la seule occasion de voir Arnold Kôbler vivant, est-ce qu'on ne disait pas qu'il était très malade ? Bien sûr on avait pu dire cela depuis longtemps déjà — tout de même il irait vraisemblablement voir Arnold Kôbler à cette occasion-là, et revoir aussi sa fille Anna, qu'il avait déjà ren- contrée auparavant, une fille curieuse, assez belle, vraiment étonnante, avec une taille marquée et un peu provocante qui faisait qu'on avait irrésistiblement envie de la prendre par la taille. Et peut-être, pas seulement à cause du fait que cette fille était particulièrement attachante, méritait-elle, bien plus que son père, qu'on se préoccupât d'elle. Il lui au- rait évidemment été facile, aujourd'hui même, s'il le dési- rait absolument, dans ce cas parce qu'il était son traducteur, d'appeler Arnold Köbler au téléphone, sous prétexte de lui soumettre un de ces problèmes de traduction, une difficulté de niveau de langue par exemple, pour ainsi le forcer à agir comme lui, Sponde, se le représenterait, c'est-à-dire s'ap- procher du téléphone, décrocher, parler. Mais Sponde n'y avait jamais réellement songé, c'est-à-dire qu'il n'avait ja- mais songé à faire cela réellement, il avait préféré, comme on dit, garder ses distances avec cet homme assez terrible, et recevoir par la poste des paquets de feuilles presque ano- nymes, ou même seulement les livres d'Arnold Kôbler, pu- bliés en Allemagne, comme n'importe qui d'autre. Il y avait bien sûr tous ces gens, qui passaient un temps vraiment in- croyable à analyser les phrases d'Arnold Kôbler — et en di- sant cela Sponde pensait que c'était une activité parfaitement inutile — ils auraient tous tellement aimé
Bien que, après avoir quitté cette ville, j'aie été tout d'abord heureux de pouvoir réduire ce voyage à quelques événements simples, les bruits qu'il y avait eu au restaurant, la serveuse qui ne parlait que l'allemand, le temps que j'avais passé seul dans cette ville la nuit, Sponde à qui je n'avais pu parler, ou encore le parfum d'Anna, ou l'attirance que j'avais pu avoir pour ce tailleur si strict, il m'était apparu que ce que j'avais pu comprendre immédiatement, par exemple l'image d'Anna sur le quai de la gare, serait finalement ce qui demeurerait complètement obscur, contrairement à ma rencontre avec Sponde, que j'avais pourtant confondu avec Arnold Köbler, et vraiment j'avais été très déçu de ne pas avoir parlé avec Arnold Köbler, je n'avais même pas su cacher ma déception à cet homme qui aurait dans ma vie une importance bien plus grande que n'en aura eu Arnold Köbler.
VINCENT WACKENHEIM est né à Strasbourg en 1959. Il vit actuellement à Paris où il travaille dans l'édition. Il a réguliè- rement collaboré à La N.R.F., et a participé aux revues Légendes, Obsidiane et Le Nouveau Recueil.
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