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Parler 23 langues en Europe, c’est vraiment un atout?

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Academic year: 2022

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M a g a z i n e q u a d r i m e s t r i e l d e l ' U n i v e r s i t é d e L a u s a n n e - N ° 4 8 S e p t e m b r e 2 0 1 0 - G r a t u i t

ISSN 1422-5220

Société La Suisse ne le sait pas, mais elle est un pays de Cocagne Histoire

Un petit roi oublié a fait rédiger la Bible. Il sort de l’ombre

Médecine Oubliez le toubib à l’ancienne, genre Dr Knock! Désor- mais, les médecins du XXIesiècle partagent les décisions délicates avec leurs

patients.

Découvrez cette pratique nouvelle que le CHUV développe en pionnier

SOMMET DE LA FRANCOPHONIE

Parler 23 langues en Europe,

c’est vraiment un atout?

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M a g a z i n e q u a d r i m es t r i e l d e l ' U n i v e r si t é d e L a us a n n e - N° 4 8 S e p t em b r e 2 0 10 - G r a t ui t ISSN 1

422-5220

Société La Suisse ne le sait pas, mais elle est un pays de Cocagne Histoire Un petit roi oublié a fait rédiger la Bible.

Il sort de l’ombre Médecine Oubliez le toubib à l’ancienne, genre Dr Knock! Désor- mais, les

médecins du XXIesiècle partagent les décisions délicates avec leurs patients.

Découvrez cette pratique nouvelle que le CHUV développe en pionnier SOMMET DE LA FRANCOPHONIE Parler 23 langues en Eur

ope, c’est vraiment un atout?

É D I T O

AL L E Z S A V O I R! / N ° 4 8 SE P T E M B R E 2 0 1 0 1

Collaborateurs : Sonia Arnal, Michel Beuret, Geneviève Comby, Michel Danthe, Elisabeth Gordon

Photographies :Nicole Chuard Photos de couverture : Nicolas Sarkozy et Angela Merkel : Hannibal Hanschke / Reuters Médecine :

Louis Jouvet dans «Knock», 1951 Histoire :

Leonaert Bramer, «Le roi Josias…»

Société :

Association Suisse des AOC-IGP

Correcteur :Albert Grun Concept graphique : Richard Salvi, Chessel Publicité :

Erik Streller-Shen, Go! uni-Werbung AG, Rosenheimstrasse 12, 9008 St-Gall, Tel. +41-71-244 10 10 http://www.go-uni.com Swissprinters IRL, Renens

Editeur responsable : Université de Lausanne Marc de Perrot, secrétaire général Philippe Gagnebin, responsable de la communication, chef de service Francine Zambano, responsable de l'information

Florence Klausfelder, assistante Unicom, service de communication et d'audiovisuel

Université de Lausanne Amphimax - 1015 Lausanne tél. 021 692 22 80 [email protected] Magazine de l’Université

de Lausanne : N° 48, septembre 2010 Tirage 30’000 exemplaires 48’400 lecteurs (Etude M.I.S Trend 1998) http://www.unil.ch/unicom/

page6524.html Rédaction : Rédacteur en chef : Jocelyn Rochat, journaliste au Matin Dimanche

L

es Européens sont-ils de- venus fous? La question vous traversera sans doute l’es- prit, quand vous lirez, en pa- ge 30 de cet «Allez savoir!», que nos grands voisins dépen- sent chaque année un bon mil- liard d’euros pour rester un

grand «pays» qui parle vingt-trois – oui, vous avez bien lu – 23 langues officielles différentes.

Vu de Suisse, où l’on cohabite depuis longtemps avec seulement quatre langues nationales – voire six, quand on compte l’allemand réellement parlé, c’est-à-dire le schwyzerdütsch, et l’anglais qui s’insinue dans les esprits –, on ne peut que hausser les sourcils devant cet investissement colos- sal, engagé dans une tentative apparemment désespérée. Du moins si l’on en juge par le petit nombre de Romands qui parlent volon- tiers l’allemand, malgré une décennie d’ef- forts à l’école.

Et si nous avions tort.

Alors que la Suisse va bientôt réfléchir au destin de la langue française en accueillant le XIIIesommet de la Francophonie, au ter- me d’une année 2010 où notre microcosme politique s’est à nouveau disputé à propos des places qu’il convient de réserver à l’an- glais et au schwyzerdütsch, vous découvri- rez sans doute avec surprise les idées déve- loppées dans ce magazine par la linguiste de l’UNIL Anne-Claude Berthoud.

A la tête d’un grand projet européen, la cher- cheuse tente de démontrer scientifiquement que la diversité linguistique nous enrichit.

Au propre et au figuré. A l’entendre, on découvre que la maîtrise, même partielle,

de plusieurs langues étrangères nous donne un avantage par rapport à nos amis anglo-amé- ricains qui n’en connaissent gé- néralement qu’une seule.

Rassurons aussitôt ceux qui ont souffert sur les bancs de l’école : leur cas n’est pas désespéré. Car le plurilingue du XXIesiècle, ce n’est pas seulement une personne qui parle et qui lit sans gêne dans des langues étrangères. C’est aussi quelqu’un qui peut, «dans un contexte donné, se débrouiller avec des moyens limi- tés, empruntés à plusieurs langues», précise l’experte de l’UNIL.

Tous ceux qui ont été dissuadés à vie de par- ler dans un autre idiome après avoir subi le martyre à l’école, en tentant désespérément de comprendre comment accorder leur vocabulaire de base à l’accusatif, au génitif ou au datif, salueront cette vision décom- plexante qui fait de nous des polyglottes dès que l’on maîtrise les expressions étrangères rassemblées dans les dernières pages d’un guide de vacances Berlitz.

Loin de tout purisme, la voie dessinée par Anne-Claude Berthoud ouvre des perspec- tives libératrices. Elle nous propose ainsi d’imaginer une Europe multiple, où les habitants baragouinent plusieurs de leurs 23 langues officielles. Et se comprennent malgré tout. En tout cas, ils se parlent. Ce qui vaut toujours mieux que l’indifférence polie que nous, Romands, manifestons sou- vent envers nos concitoyens alémaniques.

Du coup, le projet milliardaire de nos voi- sins ne semble plus si fou. Ou alors, il donne envie de partager sa folie.

Jocelyn Rochat

Jocelyn Rochat Rédacteur en chef

Dépenser un milliard par année pour baragouiner

des langues étrangères, ça vous tente ?

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Edito . . . .page 1

É C O N O M I E

Jusqu’où les Etats

peuvent-ils s’endetter?

. . . .

page 4

Les Américains annoncent 13’000 milliards de dollars de dettes! Le nouveau premier ministre japonais, Naoto Kan, a prévenu récemment que le pays risquait de ne pas être en capacité d’ho- norer sa dette. Et les dettes des Grecs, des Ita- liens, des Espagnols, des Portugais, des Hongrois, et même des Français font débat. Une discussion qui va se prolonger cet automne. «Allez savoir!»

se demande pourquoi les Etats peuvent dépen- ser plus que les ménages. Et, finalement, ces dettes sont-elles aussi problématiques qu’on le dit? Les réponses des experts de l’UNIL.

S A N T É

Le médecin du XXI

e

siècle partage les décisions difficiles

avec son patient

. . . .

page 12

Le bon vieux paternalisme en blouse blanche n’est plus d’actualité. L’heure est à la décision parta- gée dans laquelle le patient consentant est plei- nement impliqué. La notion fait son chemin parmi les praticiens. Les médecins lausannois, qui sont en train de formaliser cette pratique, font œuvre de pionniers.

Sommaire

John Kolesidis / Reuterswww.photos.com Leonaert Bramer, «Le roi Josias»

L’info (1)

Eoliennes :

la Suisse n’est pas la mieux placée

La surveillance des vents, qui est notamment prati- quée par le chercheur de l’UNIL Jean-Michel Fallot, se révèle indispensable

«pour connaître le poten- tiel éolien du pays». Mais, si le développement de cette énergie verte est dans l’air du temps, force est de constater que «la Suisse occupe une position géographique moins favorable que les régions européennes situées en bord de mer».

Pour faire tourner des éo- liennes de façon rentable, il faut en effet que «les vents soufflent avec régu- larité et avec une certaine force durant le jour et la nuit sur l’ensemble de l’année», explique le cher- cheur de l’UNIL. Une situa- tion que l’on ne trouve que sur les sommets alpins,

«qui sont difficilement accessibles», sur les crê- tes du Jura ou encore dans certaines grandes vallées alpines comme la cluse du Rhône entre Saint-Maurice et Martigny.

Pour en savoir plus, allez en page 56

© N. Chuard

R E L I G I O N

Au commencement de la Bible était Josias, ce petit roi oublié qui

avait un grand rêve

. . . .

page 20

Il n’a qu’une toute petite place dans les livres bibliques des Rois et des Chroniques. Et pour- tant, le roi Josias (640-609 av. J.-C.) est à l’ori- gine d’un projet politique et religieux qui a changé notre civilisation, et dont parle, entre les lignes, l’Ancien Testament. Deux experts liés à l’UNIL, un théologien et un archéologue, nous révèlent son destin incroyable.

F R A N C O P H O N I E

Parler vingt-trois langues en Europe, c’est vraiment un atout?

. . . .

page 30

A l’occasion du Sommet de la Francophonie, qui aura lieu du 22 au 24 octobre 2010 à Montreux,

«Allez savoir!» s’est demandé si la diversité lin- guistique qui prévaut actuellement en Europe est un avantage ou un handicap, par rapport au conti- nent nord-américain qui parle massivement l’an- glais. Les réponses de la professeure de linguis- tique de l’UNIL Anne-Claude Berthoud.

G A S T R O N O M I E

Suisse, dis-moi

ce que tu manges

. . . .

page 40

Contrairement à une idée reçue, la Suisse est un pays de Cocagne. Stéphane Boisseaux, maître- assistant à l’UNIL et à l’IDHEAP, a dirigé les travaux de l’association Patrimoine culinaire suisse qui recense 400 produits alimentaires typiques. Ces spécialités alléchantes, célèbres et parfois étranges, racontent le pays.

© N. Chuard

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E N A P A R L É !

Allez savoir !

© Association Suisse des AOC-IGP

C

et automne, l’UNIL apporte sa pierre au XIIIesommet de la Fran- cophonie, qui aura lieu à Montreux du 22 au 24 octobre, en consa- crant trois soirées-débats à ce thème. Elles auront lieu les mercredis 6, 13 et 20 octobre, de 18 h à 20 h, et se dérouleront à Dorigny, UNIL, dans l’Amphimax, Auditoire 351.

Au programme, il y aura :

Mercredi 6 octobre 2010 :

La Francophonie, mode d’emploi

Cette table ronde sera consacrée aux multiples fonctions de la Fran- cophonie pour les différents pays membres, en inscrivant cette réflexion dans une perspective historique et en abordant, en filigrane, la place de la Suisse dans cette organisation. Elle éclairera le public sur les raisons d’être, passées et présentes, d’une telle institution. Pourquoi l’organisation internationale de la Francophonie a-t-elle été créée en 1960? La Francophonie a-t-elle constitué – et continue-t-elle à le faire? – un moyen pour la France de maintenir son influence interna- tionale? Pourquoi la Suisse a-t-elle adhéré à l’organisation internatio- nale de la Francophonie en 1996?

Participeront notamment à cette soirée :

Gabrielle Parker, prof. émérite à la Middlesex University de Londres, et Nicolas Bancel, de l’UNIL.

Mercredi 13 octobre 2010 :

Littérature francophone, une fiction?

C’est au sein des littératures francophones que se recrutent aujour- d’hui les forces vives de la création en langue française : fortes de leur situation de mise en contact de langues et de cultures, elles sont trans- nationales et transculturelles.

Les imaginaires convoqués par les voix qui les habitent sont formés tantôt «dans la langue», tantôt «hors de celle-ci». Si le temps de «faire des bâtards» à la langue française est sans doute révolu, l’actuelle confi- guration de l’univers littéraire francophone ne constitue pas moins un sujet d’interrogation aussi surprenant que fécond.

Participeront notamment à cette soirée :

Daniel Maggetti et Christine Le Quellec Cottier, de l’UNIL.

Mercredi 20 octobre 2010 :

Les cinq continents à livre ouvert

Le Prix des 5 Continents sera décerné à Montreux lors du Sommet de la Francophonie. En lien avec cette manifestation, des écrivains fran- cophones majeurs qui, par leurs œuvres, questionnent la langue et le monde, sont invités dans le cadre académique. Le temps d’une soirée de lectures et d’échanges, on pourra ainsi mesurer combien la littéra- ture et la parole qu’elle porte témoignent de ce «savoir vivant» dont l’UNIL a fait sa priorité.

Les participants à cette soirée ne sont pas encore connus.

Pour plus d’info à partir du 15 septembre sur : www.unil.ch/courspublic

La Francophonie, ça vous parle?

G É O S C I E N C E S

Pourquoi la bise est-elle froide

et le foehn chaud?

. . . .

page 50

Vaudaire, joran, rebat, séchard ou dézaley… la région lémanique est balayée par une multitude de vents différents. «Allez savoir!» vous propose de les découvrir avec Jean-Michel Fallot, un expert de l’UNIL. L’occasion, aussi, de mesurer quel est le potentiel du pays en matière d’éner- gie éolienne. Et là, surprise, il n’est pas aussi décoiffant qu’on l’imaginait.

L A V I E À L’ U N I L

L'UNIL en livres . . . .page 58 Formation continue . . . .page 62 Abonnez-vous,

c’est gratuit!

. . . .page 64

L’info (2)

Le papet n’est pas si vieux que ça !

M algré les apparences, beaucoup de spé- cialités culinaires suisses sont moins anciennes qu’on le pense. Ainsi, la gloire vau- doise, le fameux papet, n’a pas plus de 150 ans,

«car auparavant, le poireau avait mauvaise réputation et le cochon restait très cher. Quant à la pomme de terre de cette recette, impor- tée d’Amérique, elle ne se répand en Suisse romande qu’à la fin du XVIII

e

siècle.» C’est Stéphane Boisseaux, de l’UNIL, qui le révèle dans un article consacré aux produits alimen- taires suisses typiques. A lire en page 42

© N. Chuard

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John Kolesidis / Reuters

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AL L E Z S A V O I R! / N ° 4 8 SE P T E M B R E 2 0 1 0 5

É C O N O M I E

Jusqu’où les Etats

peuvent-ils s’endetter?

L es Américains annoncent 13’000 milliards de dollars de dettes! Le nouveau premier ministre japonais, Naoto Kan, a prévenu récemment que le pays risquait de ne pas être en capacité d’honorer sa dette. Et les dettes des Grecs, des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Hongrois, et même des Français font débat. Une discussion qui va se prolonger cet automne. «Allez savoir!» se demande pourquoi les Etats peuvent dépenser plus que les ménages.

Et, finalement, ces dettes sont-elles aussi problématiques qu’on le dit? Les réponses des experts de l’UNIL.

En avril 2010, durant la crise provoquée par l’endettement

de l’Etat grec, deux employés de la Bourse d’Athènes discutent devant un tableau électronique qui témoigne de la panique

qui a saisi les marchés financiers

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É C O N O M I E

J u s q u ’ o ù l e s E t a t s p e u v e n t - i l s s ’ e n d e t t e r ?

L

e G20 a décidé, fin juin à Toronto, de réduire le déficit des Etats de 50% d’ici à 2013. La Grèce a mis l’Eu- rope sur les genoux à cause de l’inquié- tude soulevée par son taux d’endette- ment, et, dans la foulée, les pays du sud de l’Europe, les fameux PIGS (Portugal, Italie, Grèce et S pour Spain, soit Espa- gne) se sont retrouvés montrés du doigt.

Ont-ils tout faux? Est-ce si grave?

Et dans ce concert de lamentations, où en est la Suisse? Les réponses de deux spécialistes des finances publiques, Pas- cal St-Amour, professeur à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne (UNIL), et Nils Soguel, professeur à l’Institut de hautes études en administra- tion publique (IDHEAP).

Qu’est-ce que le taux d’endettement ?

Le taux d’endettement de la Grèce est catastrophique – oui mais celui des Etats-Unis est désastreux et celui de la Grande-Bretagne ne vaut guère mieux.

Voilà ce qu’on entend ou qu’on lit dans la bouche des experts. Mais un taux d’endettement, qu’est-ce, au juste?

C’est un rapport, exprimé en pourcen- tage, qui met en relation le revenu pro- duit par un pays en une année (son Pro- duit Intérieur Brut – PIB) et la dette de ce pays. Un taux d’endettement de 100 % signifie donc que le pays a une dette égale à son PIB. S’il est de 150 %, cela signifie que sa dette et une fois et demie plus importante que le PIB, etc…

On utilise ce ratio parce qu’une dette exprimée en chiffres absolus ne dit pas grand-chose de la santé financière d’une collectivité. Si l’on utilise un parallèle avec les finances d’un ménage, on constate qu’avoir un crédit privé de 20’000 francs pour un couple qui a un revenu de 200’000 francs par an n’a pas le même impact que le même crédit pour une famille avec deux enfants qui gagne 60’000 fr. Le taux d’endettement se cal- cule en utilisant la dette d’un pays, et pas son déficit : ce dernier élément est lié au budget annuel – la dette se

construit donc au fil des ans en accumu- lant des déficits budgétaires.

Est-ce grave d’être endetté ?

Il y a, dans le rapport à l’endettement, une dimension historique et sociale. Pro- fesseur de finances publiques à l’ID- HEAP, Nils Soguel rappelle qu’aux

«XVIIIeet XIXe siècles, on avait pour les Etats la même vision que pour les indi- vidus : la dette était à proscrire absolu- ment – on pouvait d’ailleurs se retrou- ver en prison si on ne payait pas ses créanciers. Il y avait la même vision néga- tive à l’encontre de ceux qui prêtaient l’argent, considérés comme des exploi- teurs de la misère d’autrui et des usu- riers.»

Au cours du XIXe siècle, les menta- lités changent et l’on admet alors l’endet- tement quand les circonstances l’exigent, par exemple pour financer la guerre. Puis vient la vision qui prévaut aujourd’hui encore – en théorie du moins : «On consi- Pascal St-Amour est professeur au département

d’économétrie et d’économie politique de la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne (UNIL)

© N. Chuard Mark Blinch / Reuters

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dère qu’il est normal de s’endetter pour des infrastructures, par exemple des rou- tes ou des barrages, qui vont être utili- sées par la génération qui souscrit l’em- prunt ET par les suivantes, puisqu’elles auront elles aussi à supporter le poids de cette dette», explique Pascal St-Amour, professeur au département d’économé- trie et d’économie politique de la Faculté des HEC de l’UNIL.

Par contre, les spécialistes continuent de trouver peu raisonnable l’endette- ment pour des dépenses courantes de fonctionnement (administration, santé, aide sociale, subventions culturelles ou sportives, etc.) : «C’est dangereux, mais aussi injuste : pourquoi nos enfants devraient-ils payer demain pour que nous puissions aller écouter des opéras aujourd’hui?» résume Pascal St-Amour.

Sur ce plan, l’évolution culturelle dans les cinquante dernières années est frap- pante, pour les ménages aussi, d’ailleurs, sous l’influence des Etats-Unis, grands amateurs de cartes de crédit et du mode de vie qui va avec.

«C’est notamment le fruit d’un key- nésianisme mal compris, ou plutôt sim- plifié à outrance», analyse Nils Soguel.

John Maynard Keynes, célèbre écono- miste britannique, a théorisé sur la néces- sité d’une intervention de l’Etat quand la conjoncture est mauvaise – c’est là une compréhension très lapidaire de sa pen- sée, «mais on en a conclu un peu vite, comme Kennedy dans les années 1960 aux Etats-Unis, notamment, que l’Etat avait pour mission de soutenir la de- mande intérieure, donc de remplir les carnets de commandes des entreprises et ce jusqu’à parvenir au plein-emploi», résume l’économiste lausannois.

Résultat : le taux d’endettement a ex- plosé. Mais si la tendance date des années 60, pourquoi s’en inquiète-t-on seule- ment maintenant? Parce que la crois- sance enregistrée dans ces années-là a fait écran à la réalité : l’Etat dépensait large- ment trop, mais comme le PIB entre dans le calcul du taux d’endettement à la place du numérateur, il permettait de garder un résultat «raisonnable».

Le 10 août dernier, le montant colos- sal de la dette de l'Etat japonais fran- chissait un nouveau sommet, dépas- sant les 900 000 milliards de yens (plus de 7950 milliards d'euros).

Quelques semaines plus tôt, le nou- veau premier ministre japonais Naoto Kan, avait prévenu que le pays risquait de ne pas être en capa- cité d'honorer sa dette, s'il ne par- venait pas à maîtriser sa dette publique vertigineuse, avant d’enga- ger un plan d’économies draconien.

Les 26 et 27 juin derniers, des manifestants protestent dans les rues de Toronto, au Canada, pendant que les représentants des pays du G20 discutent de la crise économique et des moyens de réduire la dette des Etats.

Toru Hanai / Reuters

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É C O N O M I E

J u s q u ’ o ù l e s E t a t s p e u v e n t - i l s s ’ e n d e t t e r ?

A partir de combien est-ce trop ?

«Ça dépend», répondent bien évidem- ment les universitaires. Pascal St-Amour rappelle que la zone Euro exige de ses nouveaux membres un déficit inférieur à 3 % et un taux d’endettement de moins de 60 % : «Bien sûr, ces chiffres sont arbi- traires, mais ils ont le mérite de fixer une référence. Que la majorité des pays de l’Union ne respecte plus, soit dit en pas- sant…»

Ces normes, plus grand monde ne les atteint en effet en Occident, hormis la Suisse et quelques rares petites entités.

Pas forcément dramatique en soi, mais passé un certain seuil, le poids des inté- rêts finit par peser lourd sur le budget de l’Etat : «La limite dépend finalement de la capacité d’un Etat à payer les inté- rêts de sa dette sans pour autant devoir renoncer à assumer ses autres tâches», résume Nils Soguel.

La situation devient critique lorsque le taux d’intérêt qu’un Etat doit suppor- ter est supérieur à son taux de croissance – cela veut dire alors que le taux d’endet- tement s’autoalimente. Mais si l’argent pouvait s’emprunter gratuitement, il n’y aurait en théorie aucune limite…

Tous les pays sont-ils logés à la même enseigne ?

Evidemment non. Les taux d’endet- tement sont très variables. Certains, comme la Grèce, dépassent largement les 100 %. D’autres, comme la Suisse ou la Suède, restent en dessous de 50 %. D’in- nombrables critères entrent en ligne de compte pour expliquer cela. Il y a d’abord le style de gestion : «Les pays du Sud sont traditionnellement moins rigoureux dans leurs budgets et tendent à accumuler du déficit», explique Nils Soguel.

Plus grave, ces mêmes pays oublient de profiter des années de bonne conjonc- ture pour rembourser leur dette, contrai- rement à ce que la Confédération par exemple doit faire pour respecter son frein à l’endettement. Ils dépensent donc trop quand les rentrées fiscales sont bon- nes, et encore plus quand elles sont mau- vaises, notamment pour l’aide sociale à ceux que la crise fragilise.

«La Suisse a un atout face à la plu- part des autres pays qui l’entourent, rela- tivise Pascal St-Amour. Les frais de santé ne ressortent pas des finances publiques – or, dans un pays comme la France, c’est l’un des éléments qui plombent le plus le budget.»

Pourquoi la Grèce est-elle montrée du doigt ?

Est-ce parce qu’elle gère mal ses dé- penses que la Grèce s’est retrouvée en situation très difficile? Est-ce pour des raisons similaires que des nations com- me l’Italie, le Portugal ou l’Espagne ont été déstabilisées dans son sillage? Pas seulement. L’un des emprunts de la Grèce arrivait à échéance, et le pays devait donc le renégocier – jusque-là, rien que de très normal. Mais tous les pays n’empruntent pas au même taux : il peut y avoir des variations importantes selon leur dyna- misme économique, leur type de gestion, bref la capacité à rembourser qu’on leur prête.

L’Angleterre par exemple, qui affiche tout de même un taux de 82 %, soit bien plus que l’Espagne par exemple (66.3 %), n’a pas (encore) inspiré les mêmes in- quiétudes. La règle est simple : moins on a confiance dans la solidité du débiteur, plus l’argent est cher – le risque se paie cash. «Or la confiance à l’égard de la Grèce s’est effondrée», note Nils Soguel.

Elle a eu de la peine à trouver des inves- tisseurs et s’est retrouvée avec un inté- rêt de plus de 11 %.

Moins de deux ans après avoir passé le cap symbolique des 10'000 milliards de dollars, la dette publique de l’Amérique de Barack Obama se chiffre aujourd’hui à quelque 13’311 milliards de dollars. C’est évidemment beau- coup plus que la Grèce, dont on a beaucoup parlé cette année. Et pourtant, cette situation inquiète beaucoup moins les marchés financiers. Les banques, notamment, ont plus que doublé leurs avoirs en bons du Trésor américain ces deux dernières années.

Frappée par une crise financière sans pré- cédent, la Grèce a été mise sous la tutelle des pays de la zone Euro et du FMI pour réduire son énorme dette qui atteignait 300 milliards à la fin de 2009. La Grèce s'est engagée, dans le cadre d'un plan draconien d'assainissement, à ramener son déficit public à 8,1% du PIB à la fin de l'année, contre près de 14% à la fin 2009. Et, en juillet dernier, pour son grand retour sur les marchés, la Grèce a lancé un premier emprunt qui a été largement souscrit. De quoi rassurer le ministre hellène des finances George Papa- constantinou.

Wikimedia Commons Hellenic Republic Ministry Of Finance 2010

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AL L E Z S A V O I R! / N ° 4 8 SE P T E M B R E 2 0 1 0 9

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É C O N O M I E

J u s q u ’ o ù l e s E t a t s p e u v e n t - i l s s ’ e n d e t t e r ?

Comment assainir les comptes d’un Etat ?

La première mesure est évidemment de songer à rembourser la dette dans les années fastes. Mais quand on est dans la même situation que la Grèce, par ex- emple, ça n’est pas évident : le poids de la dette devient tel qu’il est difficile de réussir à payer les intérêts, de remplir les diverses tâches qui reviennent à l’Etat (infrastructures, sécurité, éducation, santé…), et, en plus, de mettre de l’ar- gent de côté pour éponger la dette…

Pour le faire néanmoins, il y a en théo- rie trois leviers: diminuer les dépenses, aug- menter les recettes fiscales, améliorer la croissance. Jouer de ces trois paramètres est évidemment plus compliqué en temps de crise. Le PIB stagne ou régresse, l’Etat doit assumer plus de tâches sociales, et les contribuables ne sont pas vraiment dans les meilleures dispositions pour payer plus d’impôts. C’est là qu’interviennent les fameux plans d’austérité : «Les études montrent que la mesure la plus efficace à long terme est de couper dans les salaires de la fonction publique, dans les presta- tions sociales et les subventions, qui le plus souvent s’apparentent indirectement à des salaires versés par les institutions subven- tionnées», détaille Nils Soguel.

Lors du G20 qui s’est tenu fin juin à Toronto, les chefs d’Etat se sont d’ailleurs engagés à réduire leur déficit budgétaire de 50 % d’ici à 2013. Un objectif vrai- ment réaliste? Il est très peu probable que tous tiennent leur engagement, mais Pas- cal St-Amour voit deux conséquences positives à cette décision : «Il y a d’abord un effet d’annonce, qui envoie un mes- sage positif aux marchés et à la popula- tion, de type «ne vous inquiétez pas, nous travaillons à améliorer la situation».

Cette dimension psychologique joue un rôle très concret sur les taux d’intérêt.

Ensuite, même si les déficits ne seront certainement pas réduits de moitié, c’est un pas dans la bonne direction, une prise de conscience collective.»

Et la Suisse dans tout ça ?

La Suisse fait figure de très bon élève à l’échelle du monde, avec un taux d’en- dettement des collectivités qui se mon- tait à 43,6 % en 2007 (prévisions 2010 du Département fédéral des finances : 40 %) et qui se divisait ainsi : 23,2 % pour la Confédération, 11,8 % pour les can- tons, et 8,6 % pour les communes. «Ces proportions s’expliquent : on constate

souvent que la discipline budgétaire aug- mente en fonction de la proximité avec les citoyens», analyse Nils Soguel.

L’autre bon point de la Suisse, c’est que, comme nombre de pays nordiques, elle réussit à utiliser les années fastes pour amortir sa dette. «Avec son dyna- misme économique, la stabilité de ses ins- titutions et ses taux d’imposition raison- nables, la Suisse a un très bon équilibre, de nature à inspirer confiance aux inves- tisseurs – elle peut donc emprunter à des taux intéressants», souligne Pascal St- Amour.

Une des raisons mises en avant par le Département fédéral des finances est le succès de l’instrument dit «frein à l’endettement», qui fait fluctuer automa- tiquement le plafond des dépenses en fonction de la conjoncture et qui a été introduit en 2000. Les dépenses peuvent être supérieures aux recettes en cas de récession. Mais elles doivent être infé- rieures aux recettes lorsque la conjonc- ture est bonne. Du coup le budget s’équi- libre sur les années.

Sonia Arnal

Le 19 juillet dernier, à Bruxelles, la présidente de la Confédération Doris Leutharda invité les pays de l’Union européenne à prendre exemple sur la Suisse en matière de discipline budgétaire. «Nous sommes solidaires, nous voulons une Europe forte, économiquement crédible, a-t-elle dit lors d'une conférence de presse aux côtés du président de l'UE, Herman Van Rom- puy. La Suisse a un niveau de dette de 39% du PIB (Produit Intérieur Brut), nous remplissons les critères de Maastricht, s'ils existent encore», a-t-elle ajouté sur le ton de l'ironie.

L’Amérique n’est pas la seule à s’être endettée. Plusieurs de ses Etats sont éga- lement au bord de la faillite, comme la Californie du gouverneur Arnold Schwarzenegger, mais encore l’Illinois, l’Ohio, le Michigan, la Floride ou le New Jersey… Du coup, la situation budgétaire des Etats-Unis (mais aussi de la Grande- Bretagne) est bien plus dégradée que celle de la Grèce ou de l’Espagne, leur dette publique risquant d’atteindre entre 200 et 430%, selon la Banque des règle-

Yves Herman / Reuters Stefanie Broughton / Wikipédia Commons

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N

ils Soguel, professeur de finances publiques à l’IDHEAP, observe un certain nombre de constantes qui expli- quent la situation financière des collec- tivités publiques. On peut ainsi tracer un portrait-robot de l’Etat qui obtient de bons résultats en matière d’endettement.

C’est un Etat du Nord

On l’a vu pendant la crise de la dette grecque, les Etats du Sud (Portugal,

Espagne, Italie…) sont dans des situa- tions plus difficiles: culturellement, le Sud est en effet plus cigale que fourmi.

Il dépense beaucoup quand il en a les moyens (quand il ne les a pas aussi, d’ailleurs) plutôt que d’amortir sa dette.

On a ainsi vu Angela Merkel, représen- tante parfaite de la mentalité du Nord, plaider pour des mesures d’austérité sévères lors du G20 de fin juin. On retrouve cette différence culturelle en

Suisse : les cantons alémaniques s’endet- tent moins que les cantons latins.

C’est un Etat décentralisé

Plus un pays est centralisé, plus il risque d’être lourdement endetté, à l’image de la France par exemple. «Cela s’explique notamment par la proximité qu’ont les décideurs et l’administration avec le terrain», détaille Nils Soguel.

D’ailleurs, en Suisse, plus on descend dans les échelons, moins une collectivité s’endette : le taux d’endettement est de 23,2 % pour la Confédération contre 8,6 % pour les communes.

C’est un Etat de droite

Pas vraiment une surprise : on sait que la gauche se distingue fondamentalement de la droite quant au rôle et au poids de l’Etat. Elle aura donc tendance à lui délé- guer plus de missions, à proposer plus d’aides, de subventions. La droite donne davantage de priorité politique au res- pect de l’équilibre budgétaire. Les deux derniers cantons du classement publié par l’IDHEAP (voir ci-dessous) sont donc sans surprise Neuchâtel et Genève.

S. A.

Les cinq meilleurs : Les Romands :

AI : – 4.55% FR (8e): – 1.95%

OW : – 3.82% BE(14e): 0.75%

SH : – 3.31% VS(15e): 0.86%

ZG : – 3.22% JU(18e): 1.64%

SZ : – 2.96% VD(21e): 1.90%

NE(25e): 3.29%

GE(26eet dernier): 4.36%

Chiffres de 2008, tirés de : Nils Soguel, Giordano Bizzozero et Sonja Ziehli,

«Comparatif 2008 des finances cantonales et communales», cahier de l’IDHEAP 249/2009. Pour le comparatif complet et d’autres chiffres, voir le site : www.idheap.ch > comparatif

L’Etat financièrement parfait

Pour le professeur lausannois Nils Soguel, les collectivités financiè- rement saines sont, le plus souvent, des Etats du Nord, décentralisés, et gérés politiquement à droite. Explications

Nils Soguel est professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP)

L’hypothèque des intérêts sur les recettes fiscales des cantons suisses

L’IDHEAP calcule chaque année le pourcentage des recettes fiscales qui est absorbé par le paiement des intérêts de la dette, déduction faite du rendement des actifs financiers. Grâce à l’or de la BNS et aux bons résultats des dernières années, même Genève ou Neuchâtel consacrent moins de 5 francs sur 100 d’impôt à rémunérer leur dette. Les rendements des actifs dépassent les intérêts payés dans les cantons peu ou pas endet- tés : Appenzell Rhodes-Intérieures encaisse près de 5 francs en plus pour chaque centaine de francs d’impôts encaissés.

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S A N T É

Le médecin du XXI e les décisions difficiles

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siècle partage

avec son patient L e bon vieux paternalisme en blouse

blanche n’est plus d’actualité. L’heure est

à la décision partagée dans laquelle le

patient consentant est pleinement impli-

qué. La notion fait son chemin parmi les

praticiens. Les médecins lausannois, qui

sont en train de formaliser cette pratique,

font œuvre de pionniers.

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S A N T É

L e m é d e c i n d u X X Ie s i è c l e p a r t a g e l e s d é c i s i o n s d i f f i c i l e s a v e c s o n p a t i e n t

E

n consultation, dans son cabinet, on est tenté de se dire que c’est forcé- ment lui qui a toutes les cartes en main.

Le médecin n’est-il pas le seul en mesure de comprendre les résultats des analyses que l’on vient de faire, d’évaluer les risques et de choisir la meilleure alter- native – ou la moins pire – pour notre santé? Et pourtant, cette figure du doc- teur omniscient est en passe de dispa- raître, tout comme celle du patient qui l’écoute religieusement.

«Le médecin du XXIesiècle est hum- ble, il partage la décision avec ses patients et il admet qu’il n’a pas réponse à tout», affirme Jacques Cornuz, professeur as- socié à la Faculté de biologie et de méde- cine, médecin-chef et directeur adjoint de la Policlinique médicale universitaire de Lausanne. «Décision partagée» : c’est le nouveau concept qui fait son chemin

dans la pratique médicale. Schématique- ment, on est en train d’enterrer le bon vieux paternalisme en blouse blanche au profit d’une sorte de partenariat, une col- laboration mutuellement consentie.

Vous êtes invités à choisir votre traitement

Faut-il que vous vous fassiez dépis- ter contre tel ou tel cancer? Si votre test est positif, quel traitement privilégier?

Aujourd’hui, la consultation médicale intègre de plus en plus l’idée d’une trans- mission neutre des enjeux par le méde- cin. Celui-ci vous informe des options, de leurs conséquences, de leur potentiel de réussite. Vous participez à la pesée du risque / bénéfice, comme disent les spé- cialistes. Et parfois, vous tranchez.

«Si vous avez de la fièvre et qu’une radiographie montre que vous avez un

foyer infectieux qui correspond à une pneumonie, le diagnostic est clair et on vous donnera des antibiotiques. Là, le partage de la décision n’est pas vraiment nécessaire, explique Jacques Cornuz.

Par contre, il peut s’appliquer dans d’au- tres circonstances, en particulier dans le domaine de la prévention, du dépistage où, par définition, il n’y a pas de symp- tômes, donc pas de diagnostic.»

En matière de décision partagée, les

«cas d’école» sont ceux sur lesquels plane une forte incertitude. Le dépistage du cancer de la prostate en est un exemple parlant : son utilité est controversée et son impact sur la réduction du taux de mortalité est sujet à caution. Dès lors, doit-on ou non le faire? Et si le résultat est positif, quel traitement entreprendre, sachant que les conséquences pourront être handicapantes?

Vous préférez des médicaments ou une psychothérapie?

D’autres situations se prêtent à la par- ticipation active du patient dans la pesée d’intérêts, relève le Dr Cornuz. C’est notamment le cas d’une dépression (si elle n’est pas majeure : faut-il opter pour des médicaments ou une psychothérapie, comme des praticiens allemands l’ensei- gnent dorénavant?). C’est encore le cas lorsqu’il est possible de choisir un trai- tement plutôt qu’un autre, en fonction des différents effets secondaires (comme pour l’hypertension ou l’arrêt de la ciga- rette).

Petite révolution dans le monde médi- cal, l’institutionnalisation de la décision partagée s’inscrit dans une évolution de la relation patient-médecin marquée par plusieurs événements. En premier lieu, l’affirmation du principe d’autonomie qui postule que tout acte médical doit s’ap- puyer sur le consentement libre et éclairé du patient (excepté dans les cas d’ur- gence ou si ce dernier est incapable de discernement). «C’est son corps, sa santé, c’est lui qui décide», résume Jacques Cornuz qui rappelle qu’avec le dévelop- pement de la bioéthique, le principe d’au- tonomie s’est peu à peu imposé.

Jacques Cornuz est professeur associé à la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL, médecin-chef et directeur adjoint de la Policlinique

médicale universitaire de Lausanne

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Mieux vaut informer un patient plutôt que de le laisser aller sur Internet

Parallèlement, les patients sont tou- jours plus au fait des connaissances médi- cales. «Avec la diffusion de plus en plus importante de ce type d’informations, les médecins ont ressenti le besoin de four- nir à leurs patients des données fondées sur des preuves médicales. Plutôt que de les laisser aller sur Internet!» note pour sa part le professeur Marco Vannotti, qui a dirigé pendant dix-neuf ans l’Unité de psychiatrie de liaison de la Policlinique médicale universitaire de Lausanne.

La pratique d’une médecine basée sur des preuves scientifiques (evidence- based medicine) s’est d’ailleurs imposée à partir des années 1980-90, d’abord dans les pays anglo-saxons, puis un peu par- tout dans le monde. «L’expérience du médecin joue un rôle important, mais

aujourd’hui ça ne suffit plus. Il faut des données scientifiquement fiables», pré- cise Jacques Cornuz. Seulement voilà, ajoute le médecin, «quand on prend le temps de regarder les données existantes, on constate qu’il y a beaucoup d’incer- titudes»… Telle méthode n’a pas prouvé

son efficacité, telle maladie peut être dépistée sans que l’on sache comment la soigner et les résultats sur lesquels les médecins peuvent s’appuyer sont parfois tout bonnement contradictoires. «Il faut admettre ces limites. C’est une leçon d’humilité», constate-t-il.

Le développement des connaissances et

des technologies multiplie les alternatives

A côté des nombreuses incertitudes sur l’utilité de certains dépistages ou trai- tements, le développement des connais- sances et des technologies médicales mul- tiplie les alternatives. «Aujourd’hui, vous n’avez plus le choix entre A et B, mais entre A, B, C et D, schématise Jacques Cornuz. Vous avez la radiographie ou le scanner, mais aussi l’IRM et le pet scan…

Que choisir si vous ne savez pas lequel constitue la meilleure option!» D’où l’in- Le Dr Knock, interprété ici par Louis Jouvet, symbolise parfaitement ce médecin à l’ancienne, omniscient et autoritaire, qui demandait au

malade «si ça le chatouille ou ça le gratouille?», avant de décider de ce qui était bon ou pas pour lui

«Knock», de Guy Lefranc, 1951, France, avec Louis Jouvet et Pierre Larquey

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Selon les études menées jusqu’ici, en moyenne 80 à 90 % des patients souhaitent être impliqués dans les décisions concernant leur traitement ou leur santé

Les personnes les plus âgées sont généralement moins favorables

à cette démarche.

Elles attendent plutôt de leur médecin qu’il affiche des certitudes

www.photos.com

térêt, là aussi, du partage de l’informa- tion et de la décision avec le patient.

«C’est, aujourd’hui, quelque chose qui se fait assez naturellement lorsque la rela- tion entre médecin et patient est bonne», reconnaît Jacques Cornuz, dont l’objec- tif est de formaliser cette pratique par le développement d’outils d’aide à la déci- sion (brochures, DVD, infographies, té- moignages de patients, sites internet) et par la formation des praticiens. L’an der- nier, le directeur adjoint de la PMU a passé six mois à l’étranger, dans plusieurs centres universitaires (Calgary et Laval au Canada et Freiburg en Allemagne) pionniers de la réflexion sur le thème du partage de la décision. En Suisse, les choses commencent à se mettre en route : en 2011, le Congrès annuel de la Société suisse de médecine interne, qui aura lieu

à Lausanne, se penchera, pour la pre- mière fois, sur la question.

Les médecins sont encore peu formés en matière de communication du risque

Concrètement, pour que médecin et patient collaborent efficacement, il faut que le premier soit en mesure de donner une information objective et compréhen- sible et que le second puisse l’intégrer.

En théorie, c’est simple, dans la réalité un peu moins. La notion même de risque est loin d’être évidente à appréhender.

«Qu’est-ce qu’une probabilité élevée : un sur dix, un sur cent, un sur mille? Ça dépend de la gravité de l’événement, relève Jacques Cornuz. On sait que, lorsque l’on veut transmettre l’informa- tion sur un risque dans le cas d’une déci-

www.photos.com

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sion partagée, il est bon de donner les fréquences naturelles : sur mille per- sonnes qui ont passé cet examen ou ont suivi ce traitement, il y en a tant qui sont tombées malades, tant qui sont mortes.

Plutôt que d’utiliser une formule du type

«vous avez un risque de 20 %» qui ne veut pas dire grand-chose pour la plupart des gens.» En matière de communication du risque, le spécialiste le reconnaît, les médecins sont encore peu formés.

Les personnes âgées ont moins envie que les autres de partager les décisions

Du côté des patients, la demande pourtant est bien réelle. Selon les études menées jusqu’ici, en moyenne 80 à 90 % d’entre eux souhaitent être impliqués dans les décisions concernant leur traitement ou leur santé. «On n’impose pas le partage de la décision, c’est le patient qui décide», insiste le Dr Cornuz.

D’ailleurs tous ne désirent pas s’engager dans ce processus. Les personnes les plus âgées ayant un niveau d’éducation peu élevé sont généralement moins favo- rables à cette démarche; une patientèle sans doute déstabilisée par le jargon mé- dical ou qui attend de son médecin qu’il affiche des certitudes.

On peut par ailleurs se demander si participer à une décision parfois lourde de conséquences n’est pas également générateur d’angoisse pour le patient.

«Et si je me trompais», doit-on se dire au moment de faire son choix! «C’est un risque, mais il n’est pas confirmé par la littérature médicale, rassure Jacques Cornuz. Il n’y a pas de données qui mon- trent que l’on augmente l’anxiété, au contraire. Pour autant que la décision partagée intervienne dans une relation médecin-patient appropriée. Par contre, le fait que le patient «googelise» son pro- blème, ça oui c’est anxiogène, car sur In- ternet, il va se retrouver confronté à tou- tes sortes d’informations non triées, à des images catastrophiques et à des situations qui ne correspondent pas à sa réalité.»

Un oncle décédé d’une maladie trente ans plus tôt peut influencer le patient

«En lui-même, le partage de la déci- sion est un bon principe, indéniable- ment», confirme Marco Vannotti, qui ajoute toutefois une nuance. Car pour lui,

ce consentement éclairé reste une notion délicate, qui nécessite une prise en compte du patient dans son ensemble.

«Il faut faire attention de ne pas ré- duire un individu à un schéma de pro- babilités, souligne-t-il. On part du prin- cipe que le patient va se décider en fonction des vérités statistiques qu’on lui aura fournies. Or ce n’est pas vrai. Nous avons mené une étude dans laquelle on s’est aperçu que les choix des patients dépendent d’une infinie quantité de variables, parmi lesquelles une des plus importantes est l’expérience de la mala- die chez le patient et ses proches. En résumé, le fait de décider de faire un test de dépistage du cancer de la prostate ne dépend pas seulement des données du médecin, mais aussi de l’oncle du patient décédé de cette maladie trente ans aupa- ravant… On sait aussi que la relation que ce même patient a avec son généraliste - si elle est conflictuelle ou amicale – va influencer ses décisions.»

Les docteurs ont fait de grands progrès dans l’écoute de leurs patients

Médecins et patients sont-ils suffisam- ment armés pour travailler en équipe?

Pour Marco Vannotti, ce qui est sûr c’est qu’il y a eu «une progression significa- tive au niveau de la sensibilité des méde- cins». Le psychiatre, qui a analysé des consultations filmées sur plus de trente ans, a observé «de grands changements»

dans la capacité d’écoute des praticiens, dans leur manière de tenir compte à la fois de l’organe malade et de la vie du patient, de son point de vue. Et le psy- chiatre de rappeler l’essentiel à ses yeux :

«On a énormément perfectionné les tech- nologies médicales, mais la survie du patient dépend aussi de la capacité du médecin à comprendre son point de vue, il ne faut pas l’oublier.»

En résumé, pour Marco Vannotti, la décision partagée «ne dépend pas seule- ment d’une relation duale entre médecin et patient», mais aussi de l’histoire de ce dernier, de son entourage, de ses expé- riences précédentes. «Le mieux placé pour intégrer le contexte social et fami- lial d’un patient, c’est le médecin géné- raliste», souligne Jacques Cornuz. Et de se réjouir : «Le partage de la décision lui réserve une belle place à l’avenir».

Geneviève Comby

Le professeur Marco Vannotti a dirigé

pendant dix-neuf ans l’Unité de psychiatrie de liaison de la Policlinique médicale universitaire de Lausanne

© N. Chuard

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Le Dr Gregory House a beau être le médecin

le plus désagréable de l’histoire des séries TV, il a initié les téléspectateurs à la difficulté de poser un bon diagnostic

C’est avec «Urgence» (diffusée dès 1996 en France) que

les téléspectateurs se sont passionnés pour ces séries TV qui leur faisaient vivre par procuration le quotidien des équipes médicales engagées

dans les grands hôpitaux américains

FOX / «Dr House»

S A N T É

L e m é d e c i n d u X X Ie s i è c l e p a r t a g e l e s d é c i s i o n s d i f f i c i l e s a v e c s o n p a t i e n t

Les séries télé ont modifié l’image

Grâce ou à cause de feuilletons télévisés comme

Urgence, Dr House, Grey’s Anatomy, les docteurs

sont devenus des travailleurs comme les autres,

mais avec davantage d’abnégation. Les explica-

tions de Marco Vannotti, de l’UNIL.

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ABC / «Grey’s Anatomy»

NBC / «Urgence»

L

évolution du rapport médecin- patient a été soumise à diverses influences dont une plutôt cocasse : les séries télévisées!

Urgence, Dr House, Grey’s Anatomy,

«grâce à toutes ces séries qui parlent de médecine, la relation entre la popu- lation générale et la médecine a changé, explique avec un petit sourire Marco Vannotti. Elles ont permis d’une part de «désidéaliser» la figure du médecin et en même temps elles se sont constituées comme une sorte de modèle de la manière dont les patients peuvent se rapporter à leur médecin.»

D’Asclépios à Gregory House Lorsqu’il donnait des cours aux futurs médecins, le psychiatre y faisait volon- tiers référence. Aujourd’hui, il conti- nue à passer sans complexe du mythe d’Asclépios à Gregory House. C’est sûr,

avec le héros antipathique du Prince- ton Plainsboro Hospital, le dieu grec de la médecine est descendu de son piédestal. «A travers les séries, les médecins sont devenus des tra- vailleurs comme les autres : vaches, jaloux, ambitieux. N’importe qui peut faire un parallèle avec son propre milieu professionnel.»

A la télévision, une chose distingue tout de même les médecins, selon Marco Vannotti : une abnégation hors norme. «Tout en étant comme les

autres, le moment venu, lorsque la vie d’un malade est en jeu, ils sont extrê- mement solidaires», explique-t-il.

Mais la médaille a son revers : «Dans Grey’s Anatomy, tout comme dans Dr House ou dans Urgence d’ailleurs, les relations interpersonnelles sont catas- trophiques sur toute la ligne. Et c’est passionnant! C’est exactement le dan- ger qui guette le médecin.»

G. C.

du médecin

Le Dr Derek Shepherd, alias le Dr Mammour, héros de

la série TV «Grey’s Anatomy», est sans doute le neurochirurgien qui donne le plus envie aux téléspectatrices de tomber malades

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Ce tableau du peintre Leonaert Bramer est une des très rares illustrations d’un passage peu connu de l’Ancien Testament, qui relate la révélation du roi Josias : «Le secrétaire Shafân annonça au roi : «Le prêtre Hilqiyahou m’a remis un livre».

Shafân en fit la lecture devant le roi. Lorsque le roi eut entendu les paroles du livre, il déchira ses vêtements.» (2 Rois 22, 10-11)

Leonaert Bramer, 1596 / «Shafân lisant le livre de la loi au roi Josias» / Huile sur toile / 18 x 28,5 cm / Vendu par Sotheby’s New York, 8 juillet 2004

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AL L E Z S A V O I R! / N ° 4 8 SE P T E M B R E 2 0 1 0 2 1

R E L I G I O N

Au commencement de la Bible

était Josias, ce petit roi oublié qui avait

un grand rêve

I l n’a qu’une toute petite place dans les livres

bibliques des Rois et des Chroniques. Et pour-

tant, le roi Josias (640-609 av. J.-C.) est à l’ori-

gine d’un projet politique et religieux qui a changé

notre civilisation, et dont parle, entre les lignes,

l’Ancien Testament. Deux experts liés à l’UNIL,

un théologien et un archéologue, nous révèlent

son destin incroyable.

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R E L I G I O N

A u c o m m e n c e m e n t d e l a B i b l e é t a i t J o s i a s , c e p e t i t r o i o u b l i é q u i a v a i t u n g r a n d r ê v e

I

l était le petit roi d’un obscur royaume du Levant, mais ça ne l’empêchait pas de voir les choses en grand. Pour trans- mettre son rêve à son peuple, Josias avait fait rédiger un livre. Et ces parchemins ont traversé les siècles, puisque nous les parcourons encore aujourd’hui dans un best-seller planétaire qui s’appelle «l’An- cien Testament».

L’histoire de ce petit roi Josias s’est écrite plus de six siècles avant notre ère.

Elle est largement méconnue – et c’est bien dommage – car elle constitue l’un des tournants religieux majeurs de notre civilisation. Une révolution que des archéologues, tels qu’Israël Finkelstein, fait récemment Dr honoris causa de l’Université de Lausanne (UNIL), et des biblistes comme Thomas Römer, profes- seur à l’UNIL, travaillent à reconstituer.

A 8 ans, il monte sur le trône

Mais commençons par le commence- ment. Au début était un enfant nommé Josias, qui naît vers 640 avant J.-C. à

Jérusalem, où il grandit auprès de son père, le roi Amôn. Ce souverain ne fai- sait pas l’unanimité, nous dit la Bible, parce qu’il avait fait «tout ce qui est mal, aux yeux de Yahvé, comme Manassé, son père». Des critiques à la conspiration, il n’y a qu’un pas, vite franchi par les ser- viteurs d’Amôn, qui assassinent le père pour le remplacer par son fils. Josias se retrouve ainsi, à 8 ans, sur le trône du royaume de Juda. Le voilà à la tête d’un micro-Etat, un petit territoire qui était adossé au rivage de la mer Morte, et qui allait jusqu’à la capitale Jérusa- lem, mais sans atteindre les rives de la Méditerranée (voir la carte en page 29).

Le règne de Josias est brossé à grands traits dans la Bible, en deux-trois pages du

«Livre des Rois» (2Rois, 21-23) et dans le livre des

«Chroniques» (2 Chro- niques, 34-35). On ap- prend dans la version des

Rois que, l’année de ses 26 ans, le jeune souverain a investi une somme impor- tante dans la restauration du temple de Yahvé, à Jérusalem. C’est durant ces tra- vaux que le grand prêtre Hilqiyahou aurait retrouvé «un «Livre de la Loi»

dans la Maison du Seigneur».

Sus aux dieux étrangers!

Après avoir entendu son secrétaire lui faire la lecture de ce texte, le roi Josias aurait eu une révélation. Comprenant que Yahvé est très mécontent de la ma- nière dont il est vénéré dans le royaume, Josias aurait déchiré ses vêtements, et il aurait décidé de tout faire pour apaiser la fureur divine. «Se fondant sur ce fameux «Livre de la loi», «miraculeuse- ment» découvert à Jérusalem, le roi s’est lancé dans une terrible campagne d’éra- dication visant toute trace de culte étran- ger sur ses terres, y compris dans les hauts lieux ancestraux des campagnes», explique Israël Finkelstein.

© N. Chuard

Thomas Römer est professeur de théologie à l’UNIL, et spécialiste de l’Ancien Testament. Il a été nommé au Collège

de France en 2007, et il est notamment l’auteur d’un «Dieu obscur : cruauté, sexe et violence dans

l’Ancien Testament»

(Ed. Labor et Fides, 2009, 3eédition) Avec son projet d’imposer

le dieu unique Yahvé, le roi Josias a mené la chasse aux représentations d’autres

divinités populaires, comme les chariots en l’honneur du soleil (à g.), ou les représentations de la déesse Ashéra

(au centre) et du dieu Baal

© The Israel Museum / Canadian Museum of Civilization / Wikimedia Commons / Musée du Louvre

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Après avoir installé Yahvé – et lui tout seul – dans le temple de Jérusalem, Josias a poursuivi sa révolution dans le reste du royaume. Il a interdit de brûler de l’encens pour Baal et de sacrifier des enfants au dieu Molek (qui n’était peut- être rien d’autre qu’une manifestation du dieu d’Israël auquel furent offerts des sacrifices humains). Il a fait couper les poteaux sacrés, symboles de la déesse Ashéra (une divinité féminine qui était fréquemment associée à Yahvé). Il a fait immoler les prêtres des «faux dieux»

étrangers sur leurs autels, avant de souil- ler les lieux consacrés à Astarté (une déesse phénicienne qui allait à cheval, et protégeait le souverain).

Josias invente la fête de Pâques

«Josias ne limite pas son épuration religieuse aux frontières traditionnelles de son royaume : il l’étend vers le Nord, jusqu’à Béthel, où le très détesté roi Jéro- boam Ier avait bâti un temple devenu le

rival de celui de Jérusalem», précise le Dr honoris causa de l’UNIL. Un édifice que Josias réduit en cendres.

Sur ces ruines fumantes, – après avoir, en quelque sorte, brûlé le veau d’or de son époque –, Josias «révolutionne le rituel, poursuit Israël Finkelstein. Il pose les principes fondamentaux du mono- théisme biblique, qui se résument au culte exclusif d’un seul Dieu en un seul lieu (celui de Yahvé à Jérusalem), à l’ob- servance nationale des fêtes principales de l’année juive (comme la Pâque et les Tabernacles), et il y ajoute enfin une série de réglementations diverses.» Ainsi, si nous célébrons encore aujourd’hui la fête de Pâques, c’est autant à Moïse (si tant est que ce personnage ait bien existé) qu’à Josias (dont l’existence historique n’est pas contestée) que nous le devons.

Voilà pourquoi l’archéologue Israël Finkelstein considère «le règne de Josias comme un moment métaphysiquement à peine moins important que l’alliance

entre Dieu et Abraham, l’Exode, ou la promesse divine faite au roi David».

Qu’y avait-il dans le livre mystérieusement retrouvé?

Vu l’importance de la révolution reli- gieuse qui s’esquisse, le rôle et le contenu du fameux «livre» suscite bien des spé- culations. Saurons-nous un jour ce que contenait cet ouvrage? Sourires enten- dus d’Israël Finkelstein et de Thomas Römer. Car ce livre, nous l’avons sous les yeux depuis plus de deux mille ans.

«Il s’agit clairement du «Deutéronome»

(soit le cinquième livre de «l’Ancien Tes- tament», et le dernier de la «Torah», ndlr.), répond Thomas Römer. Enfin, le livre retrouvé dans le temple n’était pas la version que nous lisons aujourd’hui dans la Bible, mais c’était une première mouture de ce texte.»

De nombreux indices montrent en effet qu’une ébauche de cet important texte de la Bible est apparue à Jérusa-

Ici, une autre représentation (par le peintre Leonaert Bramer) de la lecture

du livre mystérieux au roi Josias, un moment que l’archéologue Israël Finkelstein considère comme

«métaphysiquement à peine moins important que l’alliance entre Dieu et Abraham, l’Exode ou la promesse divine faite au roi David».

Car cette lecture va bouleverser le paysage religieux de la région. Et de la planète

Leonaert Bramer (1596-1674) / «Le scribe Shafân lisant le livre de la loi au roi Josias» / Date inconnue / Huile sur toile / 18 x 28,5 cm / Vendu par Sotheby’s New York, 22 janvier 2004

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R E L I G I O N

A u c o m m e n c e m e n t d e l a B i b l e é t a i t J o s i a s , c e p e t i t r o i o u b l i é q u i a v a i t u n g r a n d r ê v e

lem au moment où Josias allait réformer son royaume. «La loi du «Deutéronome»

dit par exemple, au chapitre 12, que Yahvé va choisir un seul et unique endroit où ses fidèles pourront l’adorer et lui faire des sacrifices. Or c’est exac- tement ce que Josias et ses proches ten- tent d’imposer avec le culte exclusif de Yahvé à Jérusalem», souligne le théolo- gien de l’UNIL.

Mais le «Deutéronome» ne fut pas le premier livre qui a été rédigé sous le règne de Josias. Que trouvait-on dans la bibliothèque du palais de Josias?

«Sans doute des textes comme la pre- mière histoire de Moïse, une version de

«L’Exode», et certainement «Le Livre de Josué», qui raconte la conquête du pays de Canaan, estime Thomas Römer. Et peut-être aussi une première édition du

«Livre des Rois» allant jusqu’au règne de Josias.»

La métamorphose du royaume de Juda

L’archéologue Israël Finkelstein abonde dans son sens. Il n’a pas manqué d’observer que le «vieux»

livre, prétendument «oublié»

dans le temple de Jérusalem, (ré)apparaît au moment exact où l’écriture se généralise dans le royaume de Josias. «Jusqu’en 700 avant J.-C., il n’y a quasi- ment aucune trace d’activité de scribe dans la région. Ce n’est qu’au VIIe siècle que l’écriture se répand rapidement dans tout le pays.»

Le royaume de Juda connaît alors un «grand boom», dont témoigne le développement de l’écriture, mais pas seulement. La révolution est d’abord démogra- phique. «Vers 720-700, la population du royaume de Juda a explosé», explique Israël Finkelstein. Cet afflux de popula- tion (des migrants? des réfugiés?) va mo- difier le royaume en profondeur, et les

La conquête du royaume d’Israël, en 722 av. J.-C., par les Assyriens (ici le roi Sargon II avec un dignitaire)

va transformer la région.

Le joli vase, découvert par Israël Finkelstein lors de ses fouilles à Megiddo, en témoigne

Bas-relief d’un palais bâti par Sargon à Dur Sharukin, en Assyrie (actuel Irak) vers 713-710 av. J.-C. Musée du Louvre, Paris / Vase assyrien: Israël Finkelstein

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