• Aucun résultat trouvé

LES CONSTRUCTIONS APPOSITIVES DANS LE SPLEEN DE PARIS

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "LES CONSTRUCTIONS APPOSITIVES DANS LE SPLEEN DE PARIS"

Copied!
10
0
0

Texte intégral

(1)

HAL Id: hal-01721911

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01721911

Submitted on 2 Mar 2018

HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.

LES CONSTRUCTIONS APPOSITIVES DANS LE SPLEEN DE PARIS

Christel Le Bellec

To cite this version:

Christel Le Bellec. LES CONSTRUCTIONS APPOSITIVES DANS LE SPLEEN DE PARIS.

L’information grammaticale, Peeters Publishers, 2014. �hal-01721911�

(2)

1

LES CONSTRUCTIONS APPOSITIVES DANS LE SPLEEN DE PARIS

Christel Le Bellec

Le poème en prose, par sa souplesse, tend à « s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience », comme l’affirme Baudelaire dans sa dédicace à Arsène Houssaye. Ces mouvements, ondulations et soubresauts qu’il décrits se traduisent à travers Le Spleen de Paris par une utilisation massive des constructions appositives.

Dans un premier temps, nous délimiterons l’apposition en distinguant cette fonction d’autres structures formellement proches (comme la dislocation, la reformulation, etc.) grâce aux propriétés syntaxiques, sémantiques et discursives reconnues de l’apposition (Forsgren, 2000, Neveu, 1998, Combettes, 1998), puis nous examinerons la relation qui s’instaure entre les deux prédications qui est déterminante pour l’interprétation de l’apposition dans l’œuvre de Baudelaire.

1. DELIMITER L’APPOSITION

La fonction d’apposition a fait l’objet de nombreux travaux, si bien qu’on n’y trouve pas toujours de consensus dans la littérature. C’est pourquoi nous commencerons par délimiter cette fonction en passant en revue les propriétés de l’apposition qui permettent notamment de la distinguer d’autres structures proches.

Ainsi, d’après Neveu (1998), l’apposition se définit comme l’incidence d’un segment apport à l’égard d’un segment support, entre lesquels s’établit une relation attributive sous-jacente. Forsgren (1993 : 34) en donne les propriétés suivantes : prédication seconde, non focalisée1, à incidence nominale, non restrictive et détachée.

Nous abordons, dans les sous-sections suivantes, chacune des propriétés de l’apposition afin d’examiner précisément ce qui peut figurer sous cette appellation.

1.1. La prédication seconde

Le seul trait définitoire de l’apposition qui soit unanimement reconnu est celui de la prédication seconde. La présence d’une prédication seconde implique l’existence d’une prédication principale ou première sur laquelle elle vient se greffer.

La prédication seconde constitue en quelque sorte une assertion à part qui peut être mise en évidence par la possibilité d’ajouter un marqueur de modalité, comme assurément, semble-t-il, il est vrai, je crois, etc. comme le font les incidentes sur la phrase complète (Rioul, 1983). Par exemple :

ce joli être, si fragile comme elle, il est vrai… (Le désespoir de la vieille)

Elle peut également être mise en lumière grâce au test de la négation qui n’affecte que la prédication première sans affecter la prédication seconde, ce qui montre que le prédicat

1 Le critère de la prédication non focalisée, permet d’écarter les différents attributs du sujet ou de l’objet qui constituent le foyer de l’énoncé.

(3)

2

apposé est une assertion qui échappe aux modalités temporelles du verbe principal (Combettes, 1998). Par exemple :

Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! (Le confiteor de l’artiste)

Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, ne me laisse pas !

Ainsi, la juxtaposition coordonnante se différencie de l’apposition par le fait que les éléments juxtaposés forment un tout, faisant partie intégrante de la prédication première et tombant donc sous le coup de la négation, comme dans l’exemple suivant :

à qui une fée n’a pas insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage. (Les foules)

Par ailleurs, comme l’indique Détrie (2003 : 35), il n’est pas toujours aisé de distinguer apostrophe et apposition, dans la mesure où toutes deux partagent certains traits définitoires, comme : la construction d’une identification ou d’une caractérisation, la position détachée, la possibilité de paraphraser par une relative, voire une autre apposition, etc. Le seul critère distinctif de l’apostrophe étant l’absence de terme support puisqu’elle fait partie de la prédication principale, ce qui ne l’empêche pas ensuite de constituer le support d’une apposition. C’est ce qui nous permet d’identifier, dans l’exemple suivant, le pronom nous comme une apostrophe et le SN détaché qui suit comme une apposition :

Ah ! pour nous, malheureuses vieilles femelles, l’âge est passé de plaire (Le désespoir de la vieille)

1.2. L’incidence nominale

L’incidence nominale est un critère retenu notamment par Forsgren (1993) pour définir l’apposition, mais non par tous les auteurs. Nous retiendrons néanmoins ce critère pour distinguer les appositions des circonstants, gérondifs, comparatives, et autres segments ayant une incidence verbale.

Les comparatives, très nombreuses dans l’œuvre de Baudelaire, ont un fonctionnement proche de celui des appositions, à la différence que leur détermination, au lieu d’opérer sur le seul noyau nominal, opère sur l’ensemble de la proposition (comme un circonstant). Cette distinction permet d’établir la limite entre apposition et circonstant (Bougault, 2004 : 244). En effet, même si l’on peut rapporter le système comparatif à un SN, c’est toujours l’ensemble SN + verbe qui, du point de vue sémantique, permet d’établir une comparaison avec un autre objet du monde (ibid.). La comparative est donc toujours paraphrasable par une proposition contenant le même verbe que celui de la principale dont il fait l’ellipse. Par exemple :

je vous jetterai par la fenêtre, comme [je jetterai] une bouteille vide. (La femme sauvage et la petite maîtresse)

Le critère de l’incidence nominale nous conduit à inclure dans la catégorie des appositions les éléments de nature suivante : (i) les syntagmes nominaux (déterminés et non déterminés), par exemple :

Sur ce lit est couchée l’Idole, la souveraine des rêves. (La chambre double)

Le soir, précurseur des voluptés profondes, lui gâtait les choses les plus succulentes.

(Le crépuscule du soir)

(4)

3

(ii) les syntagmes adjectivaux (et les participiales), par exemple : Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement (Le mauvais vitrier)

elle s'approcha de lui, voulant lui faire des risettes et des mines agréables. (Le désespoir de la vieille)

(iii) les constructions absolues, qui présentent un fonctionnement incidentiel de nature adjective et qui se caractérisent par la présence d’un support nominal, constituant une sous-partie du support nominal de la construction appositive (Neveu, 2000 : 112-113), comme :

L’autre monstre, celui qui crie à tue-tête, un bâton à la main, est un mari. (La femme sauvage et la petite maîtresse)

(iii) les relatives appositives :

Et je le poussai vivement vers l'escalier, où il trébucha en grognant. (Le mauvais vitrier)

1.3. Le caractère non-restrictif

L’apposition est non restrictive dans le sens où elle n’est pas nécessaire au repérage du référent de la base support, contrairement à l’expansion nominale, qui a un caractère restrictif, donc nécessaire à l’identification du référent.

Le caractère non-restrictif de l’apposition est intimement lié au critère de la prédication seconde, comme l’explique Combettes (1998) au sujet des constructions détachées :

La construction détachée peut être analysée comme une sorte de proposition réduite qui après ellipse du sujet ne conserverait que le prédicat, cette caractéristique qui l’oppose aux constructions liées, explique que la construction détachée apparaît souvent comme une parenthèse, une sorte d’incise explicative, qui n’est pas utilisée pour déterminer un groupe nominal, mais pour apporter sur lui une nouvelle information, secondaire.

Ainsi, le syntagme adjectival en position détachée et postposé ne se distingue d’un adjectif épithète que s’il ne joue pas de rôle dans l’identification référentielle du nom, c’est pourquoi Rioul (1983) signale que « l’adjectif en apposition n’est pas un simple adjectif épithète ayant largué ses amarres ». L’extrait suivant exemplifie très bien la différence entre adjectif épithète et apposition :

les passions vulgaires, telles que la haine et l'amour profane, m'apparaissaient maintenant aussi éloignées (Le gâteau)

En effet, l’adjectif épithète vulgaires restreint l’extension du nom passions en référant à un sous-ensemble de ce à quoi renvoie ce nom, tandis que le syntagme apposé telles que la haine et l’amour profane ne constitue qu’une explicitation de l’expression les passions vulgaires.

1.4. Le détachement

Le détachement, pouvant concerner des structures très diverses comme l’apostrophe, la reformulation, la juxtaposition, la dislocation, etc. et se signalant à l’écrit par un signe de ponctuation et à l’oral par une pause, est, d’après Forsgren (1993), un marqueur explicite de la relation prédicative dans le cadre de l’apposition, comme l’est la copule être, qui unit l’argument et son prédicat, dans une structure attributive.

(5)

4

Ainsi, les constructions appositives sont paraphrasables soit par une proposition attributive en être :

Son visage, triste et amaigri, était en parfaite accordance avec le grand deuil dont elle était revêtue. (Les veuves)

Son visage était triste et amaigri

soit en avoir dans le cas des constructions absolues (qui équivalent à une structure à attribut de l’objet et impliquent un rapport partie/tout (Combettes, 1998)), par ex. :

L’autre monstre, celui qui crie à tue-tête, un bâton à la main, est un mari. (La femme sauvage et la petite maîtresse)

L’autre monstre, celui qui a un bâton à la main.

soit par un verbe conjugué à un temps fini dans une participiale :

elle s'approcha de lui, voulant lui faire des risettes et des mines agréables. (Le désespoir de la vieille)

elle voulait lui faire des risettes et des mines agréables

Le critère du détachement permet de distinguer les constructions appositives des constructions liées que la tradition a également baptisées « appositions », comme la ville de Paris, ce coquin de valet. Ces structures liées se distinguent de l’apposition essentiellement au niveau discursif, dans la mesure où dans le cas des constructions détachées, la prédication seconde est de l’ordre du posé, tandis que dans le cas des groupes liés, elle est de l’ordre du présupposé (Noailly, 2000 : 46).

1.5. La coréférence : une illusion explicative2

Le critère de la coréférence (c’est-à-dire l’identité référentielle entre deux expressions nominales réunies dans une même séquence), traditionnellement présenté comme trait définitoire de la catégorie, ne peut être retenu, car il conduit à ne reconnaître comme segments apposés que les segments nominaux déterminés et à rejeter les segments adjectivaux (Forsgren, 1993). De plus, comme le mentionne Neveu (2000), la prédication seconde entraîne le blocage de tout mécanisme référentiel du segment concerné, lequel a pour fonction générale de prédiquer les propriétés du support et non pas de désigner un référent, quelque référentiel que sa forme lui permette d’être ; seul le support est référentiel.

En revanche, certaines structures formellement proches, comme les dislocations, ont bien une fonction référentielle (Neveu, 2000). Ainsi, dans :

Il ne riait pas, le misérable ! (Le vieux saltimbanque)

J’avais si peur de l’humilier, ce cher enfant ! (Mademoiselle Bistouri)

L’identité référentielle entre les pronoms clitiques il et l’ et le misérable et ce cher enfant respectivement, nous permettent de les identifier comme des dislocations droite et non comme des appositions.

De plus, à la différence des appositions, l’élément disloqué, qui explicite un topique (Havu & Pierrard, 2006), peut toujours se substituer au pronom clitique de rappel (ce qui n’est pas possible avec l’apposition) :

2 Du titre de la première sous-section de l’article de Neveu (2000).

(6)

5 Le misérable ne riait pas !

J’avais si peur d’humilier ce cher enfant !

L’élément détaché est référentiel et il s’établit donc une relation de coréférence entre l’expression référentielle et l’élément de reprise (Neveu, 2000 et Combettes, 1998).

Par ailleurs, les cas de reformulations (c’est-à-dire des configurations où les SN successifs sont à chaque fois compris comme rectifiant le précédent et se substituant à lui, comme une meilleure approximation de l’à-dire (Noailly, 2000 : 54)) sont également à distinguer des appositions. Ces SN sont paraphrasables par « ou, en d’autres termes », « ou plutôt », nommées le « work in progress » de la nomination qui concourent à la désignation (ibid.). Ces configurations se caractérisent par l’utilisation d’un même déterminant d’une reformulation à l’autre (par ex. démonstratif, possessif, etc.). On est encore là dans des cas de coréférence. Par exemple :

Oui ! ce taudis, ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien. (La chambre double) Oui ! ce taudis, ou plutôt ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien.

2. LA RELATION ENTRE LES DEUX PREDICATIONS

Nous nous concentrons ici sur la relation qui s’instaure entre les deux prédications, car nous pensons qu’elle est déterminante pour l’interprétation de l’apposition et nous verrons qu’elle est fortement impliquée dans la manifestation du lyrisme dans l’œuvre de Baudelaire.

L’apposition a parfois une fonction purement descriptive, comme dans l’exemple suivant, où les trois appositions décrivent le personnage de Dorothée de manière métaphorique :

Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s'avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l'immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire. (La belle Dorothée)

Elle a aussi parfois une fonction essentiellement explicative dans la mesure où le segment appositif permet au lecteur de comprendre, en l’occurrence, le sentiment de honte éprouvé par le poète et exprimé dans la prédication première :

je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif.

(Les yeux des pauvres)

Pour Rannoux (2000 : 34), la profusion de l’apposition contribue à ramasser ou resserrer l’expression (en faisant l’économie des connecteurs) et d’enchâsser des niveaux de pensée hétérogènes qui se trouvent ainsi unifiés. La baisse des liens syntaxiques permet un gain d’expressivité donc un gain de lyrisme, puisque c’est toujours un sujet qui s’exprime. C’est une « manière de dire trois ou quatre choses en une » (Bougault, 2003 : 251). En effet, chez Baudelaire, la profusion des idées laisse souvent place à un enchâssement de diverses appositions lui permettant d’énoncer plusieurs choses en même temps sans interrompre le flux des idées. Cela lui permet de laisser ainsi libre cours à son imagination et de laisser voir au lecteur la profondeur de son raisonnement.

L’exemple suivant représente un cas d’enchâssements multiples d’appositions, où la description de la « petite case » donne lieu à d’autres descriptions, dont celle de

(7)

6

l’atmosphère qui entoure la petite vie casanière (au sens étymologique), exploitant ainsi tous les sens : allant du toucher (se peigner), à la vue (se regarder dans le miroir), à l’ouïe (un puissant et monotone accompagnement) au goût (où cuit un ragoût) et à l’odorat (ses parfums excitants) :

Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case si coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes font à si peu de frais un parfait boudoir, où elle prend tant de plaisir à se peigner, à fumer, à se faire éventer ou à se regarder dans le miroir de ses grands éventails de plumes, pendant que la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait à ses rêveries indécises un puissant et monotone accompagnement, et que la marmite de fer, où cuit un ragoût de crabes au riz et au safran ; lui envoie, du fond de la cour, ses parfums excitants ? (La belle Dorothée)

D’après Bougault (2003 : 251), les appositions, en tant que prédications secondes, permettent de réorienter les axiologies supposées ou plus fréquemment présupposées qui accompagnent un être ou une chose. C’est donc la relation entre les deux prédications (première et seconde) qui s’avère particulièrement intéressante au niveau sémantique. Le segment apport prend alors toute sa signification par rapport à deux mouvements possibles : renforcement du prédicat principal ou contradiction du prédicat principal (ibid.).

Ainsi, la postposition au nom incident a pour effet de laisser d’abord le lecteur construire ses représentations et seulement ensuite de remettre en cause ou de confirmer ces axiologies en réorientant la lecture à l’aide des appositions (Bougault, 2003 : 252).

Nous nous concentrerons sur les appositions postposées qui sont prédominantes dans Le Spleen de Paris et nous verrons que, au-delà de la réorientation des représentations et du renforcement du prédicat principal, les appositions, en instaurant une coupure dans le discours, permettent au poète de transmettre au lecteur sa vision des choses, de laisser s’exprimer sa subjectivité, comme une parenthèse, à l’instar des incidentes. C’est donc le lieu propice à la manifestation du lyrisme.

Ainsi, dans l’exemple suivant, le segment support la fiole de laudanum est présenté à travers les appositions comme une entité contradictoire :

la fiole de laudanum ; une vieille et terrible amie ; comme toutes les amitiés, hélas ! féconde en caresses et en traîtrises. (La chambre double)

En effet, par le jeu des appositions personnifiantes et oxymoriques, le poète présente la fiole comme une entité double, à la fois bienveillante : vieille amie et féconde en caresses mais tout aussi malveillante : terrible amie et féconde en traîtrises.

La rupture discursive qu’implique l’apposition crée parfois un effet de surprise tout en réorientant de façon brutale la représentation que se fait le lecteur de l’entité support, comme dans l’exemple suivant :

je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, (Les yeux des pauvres)

Baudelaire évoque ainsi, après une description élogieuse et captivante des yeux de la femme, le caractère capricieux et lunatique de cette dernière grâce au segment appositif, réorientant en cela la représentation que le lecteur a pu se construire.

(8)

7

La position polaire de clôture est parfaitement appropriée pour laisser au lecteur le temps de se construire ses propres représentations pour ensuite les restructurer et contribuer ainsi à créer un effet de surprise, comme dans :

et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain. (À une heure du matin)

Les deux appositions non déterminées laissent dans un premier temps au lecteur le temps d’imaginer ce que peuvent être ces méfaits accomplis avec joie, puis les appositions viennent contredire cette attente de façon ironique, en les explicitant, par l’emploi d’expressions oxymoriques : délit de fanfaronnade et crime de respect humain.

Le segment apposé permet parfois au poète de présenter d’emblée les valeurs attachées au référent du segment support avant même que le lecteur ne se construise sa représentation. Le segment support peut ainsi être présenté sous un jour meilleur par le biais de l’apposition afin de réorienter le sens du prédicat principal placé après :

Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt (…) (Le mauvais vitrier)

Ainsi, l’apposition, en contradiction avec le prédicat principal, permet d’atténuer la responsabilité pouvant être imputée au référent du segment support en raison de son caractère inoffensif et rêveur.

La contradiction avec le prédicat principal est parfois le prétexte pour faire surgir un paradoxe, comme dans l’exemple suivant :

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. (Les yeux des pauvres)

En effet, le prédicat principal fait référence aux propos de la femme qui l’accompagne, marqué par la répétition de l’adjectif neuf (café neuf et boulevard neuf), tandis que les deux appositions coordonnées révèlent le point de vue du poète, en contraste avec celui de la femme et soulignant le paradoxe entre son désir superficiel de modernité et l’inhospitalité du lieu, que reflètent les groupes : plein de gravoirs et splendeurs inachevées.

Outre la réorientation des axiologies, le caractère détaché des appositions donne parfois l’impression d’entendre la voix du poète et en cela elles le rapprochent du lecteur, créant une complicité avec ce dernier, comme le ferait l’incidente ou le commentaire :

Deux superbes Satans et une Diablesse, non moins extraordinaire, ont la nuit dernière monté l'escalier mystérieux (…) (Les tentations)

Ainsi l’adjectif extraordinaire fait référence, à la qualification de superbes du nom Satans. L’apposition donne ici l’impression d’une écriture en train de se faire, le poème en prose se construisant au fur et à mesure qu’arrivent les idées, rejoignant en cela ce qu’il annonçait dans sa lettre à Arsène Houssaye.

Il en va de même dans l’exemple suivant, où l’on croirait entendre la voix du poète, l’apposition participiale ouvrant une sorte de commentaire renforcé par l’incidente entre parenthèses qui suit :

Mais dans mon misérable cerveau, toujours occupé à chercher midi à quatorze heures (de quelle fatigante faculté la nature m’a fait cadeau !), entra soudainement cette idée qu’une pareille conduite (La fausse monnaie)

(9)

8

L’apposition vient parfois renforcer le prédicat principal dans ce qu’il a de plus affectif, rendant ainsi le prédicat principal encore plus dramatique, comme dans :

le premier objet qui frappa mes regards fut mon petit bonhomme, l’espiègle compagnon de ma vie, pendu au panneau de cette armoire ! (La corde)

Il en va de même dans l’exemple suivant, où les segments apposés aux noms supports égoïste et paresseux viennent renforcer la connotation négative de ces deux termes par l’emploi de participes passés adjectivaux également connotés négativement et renforcés par les expansions comparatives qui les suivent :

Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. (Les foules)

Le segment appositif peut aussi renforcer la connotation positive associée à un nom support, comme ici :

Les danseuses, belles comme des fées ou des princesses, sautaient et cabriolaient sous le feu des lanternes qui remplissaient leurs jupes d'étincelles.

Le nom support danseuse, connoté positivement car renvoyant à la grâce et la beauté, est ici renforcé par le segment appositif qui sublime la beauté par le biais de l’expansion comparative.

Sans renforcer, ni contredire le prédicat principal, l’apposition permet aussi simplement au poète de laisser s’exprimer sa subjectivité, de laisser entrevoir sa vision personnelle des choses, comme dans :

veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? (N’importe où hors du monde)

et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. (id.)

est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences ! (Les bons chiens)

L’expression de la subjectivité du poète est ici particulièrement mise en évidence par l’utilisation de SN déterminés par des démonstratifs pour le segment appositif, avec pour support des SN défini (la Hollande, la monotonie, la nécessité). Comme l’indique Noailly (2000 : 50), le groupe apposé en ce N, formule un jugement du narrateur, ici il laisse entrevoir le point de vue du poète.

CONCLUSION

Nous avons voulu dans un premier temps délimiter ce que le terme d’« apposition » recouvrait, tant la proximité avec d’autres structures formellement proches pouvait être source de confusion. Nous nous sommes ensuite concentrée sur la relation entre les deux prédications qui est fondamentale pour l’interprétation des constructions appositives.

L’apposition dans Le Spleen de Paris se révèle être le lieu propice à la manifestation du lyrisme, en ce qu’il permet au poète de laisser s’exprimer sa subjectivité. Ajouté à cela, deux principaux mouvements sont possibles grâce à la postposition au nom incident,

(10)

9

majoritaire dans l’œuvre de Baudelaire : la réorientation des représentations que le lecteur construits et le renforcement du prédicat principal.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Bougault, L. (2004) Constructions détachées attributives dans quelques poèmes des Fleurs du Mal. In Revue Romane, 39, pp. 239-256.

Combettes, B. (1998) Les constructions détachées en français, Paris-Gap, Ophrys.

Détrie, C. (2003) L’apostrophe dans Les Fleurs du mal : Stratégies textuelles et modalités de saturation de la place allocutive. In L’information grammaticale, n° 96, pp.

35-39.

Forsgren, M. (1993). L’adjectif et la fonction d’apposition : observations syntaxiques, sémantiques et pragmatiques. In L’information grammaticale, n° 58, pp. 15-22.

Forsgren, M. (2000). Apposition, attribut, épithète : même combat prédicatif ? In Langue française, n°125, pp. 30-45.

Havu, E. & Pierrard, M. (2006) Le détachement est-il une propriété basique de la prédication seconde ? In L’information grammaticale, 109, pp. 20-26.

Neveu, F. (1998) Études sur l’apposition. Honoré Champion, Paris.

Neveu, F. (2000) Quelle syntaxe pour l’apposition ? Les types d’appariement des appositions frontales et la continuité référentielle. In Langue française, n° 125, Nouvelles recherches sur l’apposition, pp. 106-124.

Noailly, M. (2000) Apposition, coordination, reformulation dans les suites de deux GN juxtaposés. In Langue française, n°125, Nouvelles recherches sur l’apposition, pp. 46- 59.

Rannoux, C. (2000) Les constructions détachées adjectivales dans Sodome et Gomorrhe. In L’information grammaticale, n° 87, pp. 33-36.

Rioul, R. (1983). Les appositions dans la grammaire française. In L’information grammaticale, n° 18, pp. 21-29.

Références

Documents relatifs

Lorsque l’anamorphose nous impose un temps de recherche, un temps d’arrêt, un temps de mise en œuvre, un temps à l’œuvre, elle distord nos perceptions distordues : s’arrêter

Comme pour beaucoup de recherches menées sur le temps présent, le retour sur cette période de la coopération dans le Maghreb indépendant impliquait la confrontation avec

Comme pour beaucoup de recherches menées sur le temps présent, le retour sur cette période de la coopération dans le Maghreb indépendant impliquait la confrontation avec

Qui cachent leurs (15) sous leur pardessus Voilà le secret des petits bossus... C'est joli, mais ce n'est

Un rêve m'a dit une chose étrange, Un secret de Dieu qu'on a jamais su : Les petits bossus sont de petits anges Qui cachent leurs ailes sous leur pardessus Voilà le secret

Pour rendre compte de cette apparente polysémie, les analyses proposées font appel, de façon plus ou moins contrôlée, au co(n)texte, parfois assigné – ici comme ailleurs - à

Selon les spécifications, les informations annotées sont de différentes natures (syntaxique, lexicale, morphologique et pragmatique) : catégorie syntaxique (N, A, V,

Quand une pratique partagée s’avère peu pertinente, une activité parallèle est à envisager, mais si la mise à l’écart perdure il peut être préférable qu’un élève suive,