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Les jeux de préfixation dans la thèse de Sylvie Germain « Perspectives sur le visage : trans-gression, dé-création, trans- figuration »

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Les jeux de préfixation dans la thèse de Sylvie Germain

« Perspectives sur le visage : gression, dé-création,

trans-figuration ».

Sylvie Germain vient de publier en septembre 2009 son dernier roman intitulé Hors

Champ. Avant d’être une romancière productive reconnue, Sylvie Germain a suivi un

cursus philosophique à l’université de Nanterre. En 1976, elle a soutenu un mémoire de maîtrise sur « La signification de l’ascèse dans la mystique chrétienne » et en 1981 une thèse de Doctorat, « Per-spectives sur le visage : Trans-gression , dé-création,

trans-figuration » sous la direction de Daniel Charles, thèse sur le thème du visage

dans le sillage de la pensée d’Emmanuel Levinas. Cette thèse de doctorat est relativement atypique pour un travail universitaire en raison de sa rédaction plus poétique qu’analytique. Elle est composée d’un premier ensemble appelé « AMERS », en souvenir de Saint-John Perse, et d’un deuxième ensemble appelé « STÈLES », en hommage à Victor Segalen qu’elle cite à deux reprises dans sa thèse. Neuf stèles se répartissent ainsi au sein de deux parties intitulées : « Première partie : l’œuvre de non-savoir » ; deuxième partie : la lutte avec l’ange ». Cette thèse n’a pas été publiée à ce jour et elle a fait l’objet de peu d’analyses – celles-ci s’intéressant surtout à la filiation entre Sylvie Germain et Emmanuel Levinas.

Il s’agira d’analyser ici les jeux de préfixation présents dans les principaux concepts inscrits dans le titre de sa thèse : « per-spective », « trans-gression », « dé-création », « trans-figuration ». Sylvie Germain met particulièrement en valeur ces préfixes dans la typologie qu’elle adopte puisqu’elle choisit de détacher chaque préfixe de son radical par un tiret. Si ce style philosophique correspond à la mode d’une époque, il permet surtout la mise en place d’un dispositif lexical dans lequel Sylvie Germain explore et épuise les différentes significations des morphèmes affixaux pour créer une véritable isotopie qui constitue à la fois son idiolecte et son paradigme philosophique

1. « Perspectives sur le visage »

Tentons tout d’abord de comprendre l’expression « perspectives sur le visage ». Le substantif « Perspective » provient du verbe latin * per-spicio. Il est formé du morphème affixal PER- suivi du morphème lexical *spic- qui constitue le radical du mot. En latin, *specere (*spicere) signifie « regarder ». Il s’agit d’un verbe de perception visuelle au même titre que le verbe *videre. Toutefois, il existe entre les deux verbes la même différence qu’entre les verbes de perception auditive *auscultare (écouter) et * audire (ouïr). Les verbes *videre (voir) et *audire (ouïr) expriment l’idée de mise en relation sensorielle avec le monde extérieur qui présente à l’individu qui le reçoit des réalités tangibles. Les verbes *specere (regarder) et *auscultare (écouter) correspondent plutôt à l’expression de la finalité du comportement, à l’orientation de l’esprit vers des dispositions qui impliquent la volonté de prendre

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garde, de prendre connaissance. Ce qui prime sur la perception et la réception, dans le lexème, c’est la notion d’orientation, d’intention, d’attention. Toute « perspective » implique un regard, un regard orienté, tourné vers quelque chose d’autre, d’étranger. Dans sa thèse, Sylvie Germain parle de « regard perspectif » et elle consacre une note à ce concept dans son index analytique sous la rubrique « REGARD ». Ce vers quoi est tourné le regard, c’est le « visage », le « vis » de l’ancien-français, le *visum latin, c’est-à-dire ce qui est vu, ce qui est regardé. Sylvie Germain considère le visage comme une « stèle » offerte au regard qui ne doit pas le voir comme un « texte à déchiffrer » mais comme « le RISQUE infini d’un chiffrage imprévu » .

Le « regard perspectif » cherche à « en-visager » l’autre ou le monde. Toutefois, comme le souligne Sylvie Germain dans la stèle IV intitulée « le visage, carnation d’invisible : - nuits de la chair », « l’homme est originairement un être sans visage » . En effet, l’homme ne peut regarder son propre visage qui échappe irrévocablement à son champ de vision et reste à jamais le « manque originaire ». Le préfixe PER- dans « perspective » renforce cette notion d’orientation (qui semble prédominer sur celle de perception)

Le préfixe PER- est issu d’une préposition latine qui signifie « à travers » lorsqu’elle précède un lieu ; « pendant » lorsqu’elle précède une notion temporelle ; « par » ou « par l’intermédiaire » lorsqu’elle exprime un moyen. Lorsque PER- est utilisé en composition préfixale, il marque l’achèvement, l’accomplissement de l’action d’un bout à l’autre. Si l’on s’appuie sur son étymologie, « perspective » désignerait donc le fait de regarder d’un bout à l’autre, le fait de regarder au travers et donc au fond des choses. Le terme « perspectives » appelle celui de « perspicacité », le fait d’observer un individu – un « visage » dans toute sa profondeur.

Dès lors ad-vient entre le JE du regard et le TU du visage une rencontre, la « catastrophe de la rencontre » pour paraphraser Maurice Blanchot dans L’entretien

infini, titre repris par Sylvie Germain pour le premier chapitre de sa stèle I intitulée :

« D’aventure, le visage : " nuits du temps" ». Cette rencontre est bien une « catastrophe » dans la mesure où le regard ne s’arrête pas à la surface du visage, à ce qui est « nommable, identifiable, définissable ». Le regard va PER, à travers, au-delà de cette surface : il est « perspectif » et le visage apparaît alors « comme absolument étranger, surprenant, insolite ». Il devient ce que Sylvie Germain appelle un « médiat fulgurant ». L’adjectif substantivé « médiat » montre que le visage agit indirectement, de manière « médiate » et non immédiate. Il est comme un « plan médiateur » au sens scientifique et géométrique, et il ouvre à de nouvelles perspectives :

Il y a, dans l’immédiat de toute rencontre, un MÉDIAT fulgurant (un invisible éblouissant) qui déporte le regard, la connaissance, et illimite les perspectives.

Nous retrouvons ici le sens de « perspective » tel qu’il est défini par le dictionnaire Robert qui précise que le mot a été introduit en 1547 au sens de « réfraction ». Une réfraction est la « déviation d’un rayon lumineux ou d’une onde électromagnétique, qui franchit la surface de séparation de deux milieux, dans lesquels les vitesses de propagation sont différentes, le rayon réfracté restant dans le plan formé par le rayon incident et la normale à la surface de séparation ». Le visage, comme « médiat fulgurant » est cette surface par (PER) laquelle passe le « rayon incident » du regard

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pour être dévié en rayon réfracté « hors champ » - hors champ car on quitte la surface terrestre pour accéder à une autre dimension. Rappelons que « Hors Champ » est aussi le titre de son dernier roman publié, ce qui montre la continuité entre sa réflexion linguistico-philosophique et sa production romanesque.

2. Perspectives et transgression

Observer un individu, un « visage » dans toute son étendue, sa profondeur, au-delà de la face – qui est surface-, au-delà du « vis » (en ancien français) – qui est surface visible, c’est aller au-delà et traverser la limite de la face, le visible du « vis » pour atteindre ce qui se trouve de l’autre côté. Ce franchissement de la limite est, étymologiquement, une « trans-gression » puisqu’il s’agit bien de faire un pas, de s’avancer (* gradior en latin) à travers et au-delà de la base, de la limite, comme l’indique le préfixe TRANS-. La transgression prend en revanche appui sur le système à la fois éthique, ontologique, linguistique auquel elle se réfère mais qu’elle dépasse. Sylvie Germain définit ainsi son concept de la « trans-gression » :

Transgression : - ce qui contre-vient, ce qui enfreint, fait violence et violation ; ce qui traverse en déchirant. Ce qui s’engouffre sans retenue, ce qui pénètre de l’avant, ce qui s’impose et « légifère » hors-la-loi.

Pour elle, il y a une « éthique de la transgression » et l’amour du prochain relève de cette éthique. En effet, aimer son prochain implique une double posture. Aimer son prochain, c’est lui porter secours, avoir souci, tendresse et soin ; c’est le « regarder » au sens étymologique puisque ce verbe vient du francique * wardon qui signifie prendre garde, veiller, être chargé de garde, soigner. Mais aimer son prochain c’est aussi, selon l’Évangile de Saint Mathieu cité par Sylvie Germain, lui apporter le glaive. C’est exiger de lui l’impossible, lui livrer combat pour qu’il réévalue le poids et le sens de toute chose ; pour qu’il réévalue la chair comme étant une « matière pétrissable, transformable, fécondable ». Cette éthique de la transgression relève d’une éthique de la responsabilité et elle entraîne souvent une lutte au sein du sujet qui est tiraillé entre ce qu’on pourrait appeler la « normalisation », c'est-à-dire le respect de l’ensemble des codes et des règles transmis par les différentes autorités – éthiques, sociales, linguistiques- et la « transgression », la négation et le dépassement de ces formes. Cette lutte fait écho à la lutte de Jacob avec l’Ange dans la Genèse qui est un motif récurrent dans l’œuvre de Sylvie Germain. C’est la tension entre forme et force, être et devenir, statique et dynamique, nom et dénomination, chair et cœur, filiation naturelle et « racines célestes », « filiation de pure transcendance ». Cette éthique devient dès lors une « éthique de la transgression miséricordieuse » car elle attaque la forme de la chair, non par volonté négative de vaine destruction, mais pour libérer et créer d’autres figures encore inadvenues, d’autres «perspectives ».

Or, la « transgression », en attaquant la forme et la chair, attaque aussi ce qui relève de la création, de la carnation terrestre. Toute « transgression » passe nécessairement par une phase de « dé-création » :

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repousser davantage, de les reconduire toujours plus loin, de les mieux exsuder ; elle est indissolublement liée à la forme qu’elle hante, creuse, dissout, épuise, - trans-forme ; elle traque la forme dans l’épaisseur de ses ombres et n’a de cesse de l’en dégager, de la ramener à son extrême Midi, de l’exposer à l’éclairage le plus nu, le plus cru, celui qui rejette et nie tout ce qui limite et protège.

La « trans-gression » appelle une « dé-création » tout comme le préfixe TRANS- appelle le préfixe DE-, dans la mesure où, en latin, la préposition « de » marque la séparation et l’éloignement, séparation et éloignement de la base et des limites transgressées.

3. Perspectives et « dé-création »

Dans sa thèse, Sylvie Germain consacre une stèle entière à la « dé-création », la stèle VII intitulée « Dé-création du visage : " nuits de la nuit" ». La dérivation préfixale, mise en relief par l’utilisation du tiret après le préfixe DE-, dit la nécessité de l’éloignement, de la séparation, de la rupture tant sur le plan ontologique que linguistique.

La « dé-création » est d’abord d’ordre ontologique. Tout comme Dieu s’est retiré de sa Création, l’homme doit s’expatrier et s’exproprier de son MOI, de son EGO qui l’informe et le protège certes mais qui le pétrifie aussi dans le leurre d’une subjectivité autonome et d’une sensibilité égocentrique (comme dans le mythe de Narcisse). Le sujet doit apprendre à se destituer de lui-même pour mieux être altéré par des voix étrangères (selon le mythe d’Écho).

La « dé-création » implique tout d’abord une rupture, une séparation d’avec soi-même dont il faut transgresser les limites. Il s’agit alors d’un véritable « déracinement », « exode hors de soi » - ce que Sylvie appelle une « kénose », notion qu’elle définit dans son index analytique comme « arrachement, renoncement à soi, abdication, abnégation et évidement de soi » .

Sylvie Germain articule le terme « dé-création » à la notion de « pas ». En effet, l’un comme l’autre disent la négation : le préfixe « de- » est devenu par dérivation sémantique un préfixe privatif ; « pas » participe de la locution adverbiale de négation « ne … pas ».La « dé-création » est donc tout d’abord, une négation, un refus. Elle invite l’homme à l’expérience de la nuit – aux nuits de la nuit-, du manque, du dépouillement, du dénuement, du silence, de l’abandon, de la perte, de l’éclipse, de l’homme « sans visage », du « pas du trépas ». Le « pas », comme négation, relève de l’« ascèse négatrice ». Rappelons ici que Sylvie Germain a effectué son mémoire de maîtrise sur « La signification de l’ascèse dans la mystique chrétienne » et qu’elle s’est intéressée à la figure de Saint Jean de la Croix dont l’un des ouvrages majeurs s’intitule La Nuit obscure. C’est, paradoxalement, de cette « nuit obscure » que surgira la lumière. L’éthique de la transgression miséricordieuse consiste alors à provoquer cette dé-création chez notre prochain par amour pour lui :

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toute valeur, dévaster tout repère, tout abri, ruiner en lui l’avoir, le pouvoir, le savoir et le nom, détruire son identité, dévier sa filiation, faire éclater les limites ; le conduire à son point de rupture et de faille, et introduire en lui la démesure de l’impossible, le mettre radicalement en jeu et en « danger » ; le délester à tel point de lui-même qu’il en défaille dans l’illimité du dehors. C’est donc une lente patience, endurante vulnérabilité ontologique de l’autre jusqu’au point où il cède et assume enfin son inachèvement et son inadéquation.

L’homme doit accepter cette dé-création, cette perte de tout visage (identité, nomination, etc) d’un « moi » qui ne se contemple pas du dedans mais s’éprouve par dépossession, perte et oubli.

Cette « dé-création » est le refus de tout système de « "visagéification" saturé de subjectivité et de signifiants» . Plusieurs figures prennent en charge cette « dé-création » et relayent la figure de l’Ange dans le combat de Jacob (l’homme) contre l’Ange, et notamment les prophètes et les saints, qui tout comme saint Jean Baptiste, s’insurgent contre la « normalisation » et dénoncent les leurres du pouvoir, de l’avoir, du savoir, d’une liberté autarcique et permissive. Ils « légifèrent hors-la-loi » pour mieux faire advenir l’esprit.

Ils donnent à lire l’illisible nudité du visage dont ils transpercent et brisent la sédimentation des valeurs, la fossilisation du sens, la sclérose des limites, la pétrification des possibles, l’excès de subjectivité, l’outrance d’intériorité, l’incompréhension et la perversion de la liberté.

Dès lors, l’homme devient un être sans visage, ce que Sylvie Germain appelle un « aprosopos ». Il l’est à double titre, d’une part parce qu’il ne peut voir lui-même son visage; d’autre part, parce qu’il a accepté de coopérer dans son « procès » de « dé-création », kénose ou oblation de soi. Enfin, il peut l’être parce qu’aucun regard, aucune parole, aucune rencontre ne viennent attester sa présence au monde.

La « dé-création » est aussi d’ordre linguistique. Tout comme l’homme devait s’expatrier et s’exproprier de son MOI et de sa carnation, le langage doit s’évider de ses mots saturés de significations qui les pétrifient. Sylvie Germain insiste sur l’idée d’une écriture qui fonctionne « non comme un remplissage mais comme évidage et effacement ». Elle évoque alors la nécessité de la « page blanche », métaphore linguistique de l’ « aprosopos » ontologique – éclipse et trépas textuel :

L’écriture a pour tâche de renvoyer le visage à sa nudité foncière, de découvrir sa « lividité » (lividité de page blanche, lividité-palimpseste toujours résurgente et affleurante entre les mots ; lividité qui retire toujours la parole […]

L’épisode de la remise des Tables de la Loi à Moïse sur le Mont Sinaï, évoqué par Sylvie Germain dans sa thèse aux pages 295-296, insiste sur la nécessité d’une « transgression » et d’une « dé-création » linguistique. En effet, en redescendant et en voyant son peuple prosterné devant le veau d’or, Moïse comprend le danger de mots figés dans la pierre, dans la sédimentation d’un sens risquant d’engager une stérilité. Il brise les tables de la Loi. Dès lors, il refuse l’idolâtrie du Texte, le leurre de la « textolâtrie ». De ce point de vue, le Talmud qui renouvelle sans cesse le sens de la Torah, permet ce « lire aux éclats » dont parle Marc-Alain Ouaknin dans l’ouvrage du

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même nom. Sylvie Germain a eu l’occasion de lire cet ouvrage qui se situe dans la lignée de la réflexion d’Emmanuel Levinas sur le thème de la caresse. Il faut refuser les mots comme des idoles, des masques, des idées abstraites ou des symboles. Tout comme le visage, l’écriture, le lexique, est ce qu’on ne peut figer. Elle demeure un jeu de forces vives, de tensions, mouvements et perspectives, de traces, d’échos. Elle se veut « icône », « chair », « signe ». Après la dé-création des mots, il faut accepter le vertige et le vide de la page blanche pour mieux accueillir la parole vive. Mais, comme le dit Marc-Alain Ouaknin, il n’y a jamais de « mainmise » sur cette parole qui se livre et se retire sous un geste qui demeure au stade de la caresse érotique, érotisme qui réside dans cette présence simultanée du caché et du montré. Dans sa thèse, Sylvie Germain retient surtout le passage où Dieu invite Moïse à se mettre dans la fente d’un rocher, à mettre la main sur son visage jusqu’à ce que Lui-même soit passé, puis à l’écarter pour Le voir de dos. Elle conclut son analyse sur ces paroles :

Dieu s’offre à l’homme comme mouvement et l’invite à le suivre en son passage et sa dis-parition.

Si la « dé-création » est liée à la négation et au pas du trépas, elle est aussi liée au pas du mouvement, qu’il soit d’éloignement (DE-) ou de cheminement (PAS). Sylvie Germain rappelle les paroles du Christ rapportées par saint Luc (9,23), qui articulent le concept de « dé-création » et celui de « trans-figuration » :

Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suive

La séparation, l’exclusion, l’expropriation invitent au nomadisme et à l’outre-pas. La « dé-création kénotique » n’est pas néant, destruction, anéantissement défigurants ; elle est « métamorphosante » et « transfigurante ». Elle est la « chance d’un nouveau chiffrage », d’une « trans-figuration ». Après la « dé-création » de la carnation, il y a la « trans-figuration » de l’incarnation.

4. Perspectives et trans-figuration

Le terme « transfiguration » a d’abord un sens religieux puisqu’il renvoie à la transfiguration du Christ, épisode où le Christ se montre transfiguré et revêtu de gloire, en compagnie de Moïse et d’Élie, à trois de ses disciples sur le Mont Thabor. Cette transfiguration intervient avant la Passion, la crucifixion, la résurrection et l’Ascension. Il s’agit de la transformation spirituelle d’une personne humaine. L’étymologie nous indique d’ailleurs qu’il s’agit d’aller au-delà (TRANS-) de la figure, de la forme (* figura) humaine. Pour le Christ, cette « trans-figuration » correspond à l’incarnation, c’est-à-dire à l’union intime, en Jésus-Christ, de la nature divine - l’Autre- avec la nature humaine- nature humaine évidée de sa carnation. Cette « trans-figuration » correspond la plupart du temps à une véritable « méta-morphose », si l’on choisit de s’appuyer sur le paradigme grec et non plus latin. Cette « trans-figuration » peut être envisagée là aussi sous un angle ontologique et linguistique. La « trans-figuration » est une relation ontologique qui implique la messianité au sens d’un médiat – « médiat fulgurant »-, qui accepte de se faire le creuset d’un autre que

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lui-même, le creuset d’une autre voix que la sienne. Moïse et Élie qui entourent le Christ lors de l’épisode de la Transfiguration ont été en leur temps des « médiats fulgurants » de la présence divine et Jésus s’inscrit dans cette Histoire de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Il est la « relève ». Le Christ est cette « figure » humaine qui se fait réceptacle de l’Esprit du Père, de la parole divine. La « trans-figuration » est le moment où « le visage devient l’Autre » :

La Transfiguration, c’est donc l’assomption de l’invisible dans la gloire du visible, l’assomption de la Trace dans la gloire du visage […], ainsi la Transfiguration opère-t-elle la pleine épiphanie, - qui est hiérophanie -, du visage.

Les termes « hiérophanie », étymologiquement « manifestation du sacré » et « épiphanie », étymologiquement « apparition », puis « manifestation de Dieu » disent bien cette transformation du visage et de la personne humaine.La « dé-création » avait pour ambition de briser tout système de « visagéification », la « trans-figuration » est « une trans-visagéification de l’homme dans la merveille de l’absolument infigurable ». Dès lors, le regard est saisi d’étonnement, de « fascination » au sens proposé par Sylvie Germain :

La fascination est le règne de la DISTANCE qui investit tout, s’installant au cœur de toute chose qui ne peut plus s’achever en une forme close, mais reste ouverte sur une certaine fêlure intérieure ; c’est la verticalisation de la distance qui s’intensifie en transcendance dynamique, en ligne de fuite hypertélique ; c’est un certain équilibre entre cette verticalité apophantique où se profilent l’invisible et l’horizontalité cataphatique où se dessine le visible. La fascination est un donc un regard iconique qui reconduit le visible à la nuit blanche de l’invisible et toute chair à la force du Verbe.

La « trans-figuration » concerne aussi la relation au texte. Le texte est cette chair où s’incarne le Verbe, parole du tout Autre. Dès lors, le texte est un palimpseste qui accueille d’autres voix qui le précèdent et le dépassent, voix immémorielles. L’Autre, l’invisible, s’était inscrit sur des tables avec Moïse, dans le « souffle de fin silence » avec Élie. Avec le Christ, il s’inscrit dans la chair du visage ainsi transfiguré- « ANGE DE LA FACE ». Le visage transfiguré du Christ garde néanmoins mémoire des extases antérieures de Moïse ou d’Élie : il devient pneumophore en mémoire d’Élie et Verbe dans la table de chair en mémoire de Moïse.

Le texte-visage, tout comme Écho, privé de son MOI et de sa parole, devient un « masque vide » - * persona- mais ce masque vide, tout comme les masques de théâtre antique, devient une caisse de résonance pour d’autres voix et le texte-visage devient *

persona au sens étymologique de celui qui est « traversé par des sons » - per-sona- . Il

est traversé, altéré de sons, de paroles autres, étrangères – véritables « écholalies » :

Le visage paraît, et sa manifestation est aussitôt, abruptement et infiniment PAROLE ; chair transsudée de VERBE, peau éblouie de VOIX, carnation tremblée de SOUFFLE. Et sang transfondé de CRI – VISAGE - PNEUMOPHORE

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Germain, particulièrement sensible aux sonorités et à la saveur de la langue, à ce que Catherine Chalier appelle le « taam », qui est aussi son goût et sa signification. Elle invite à être attentif au mystère des mots comme au mystère de l’Autre. Dans « per-spectives » et « trans-gression », les préfixes PER- et TRANS- disent la dynamique d’un mouvement qui traverse l’espace, la limite, la carnation, la « dyade humaine ». Ils se démarquent de l’expression du locatif, d’un lieu à jamais trouvé et habité, d’ « une patrie assurée ». Dès lors, ils appellent le préfixe DE - de « dé-création »- qui implique la rupture, la séparation avec les limites de la carnation ontologique ou linguistique. Ils appellent à trouver cet AUTRE, celui que Sylvie Germain appelle « Tiers-inclus », ce * testis (témoin) qui * testatur (dépose comme témoin et prend à témoin). Certains linguistes tel Benveniste émettent l’hypothèse que TRES (trois) et TRANS- ont le même étymon indo-européen TER représenté dans le grec * teirein « user en frottant ».L’idiolecte de Sylvie Germain épouse l’étymologie: il faut « user en frottant » la carnation et les limites afin d’aller au-delà (TRANS-) pour trouver ce troisième élément qu’est le TIERS, celui qui, comme le propose Sylvie Germain, *

ter-stit, c’est-à-dire qui se tient là comme troisième au cœur de la relation humaine.

Sylvie Germain rappelle également lors de son intervention pour l’exposition « Traces du sacré » au Centre Pompidou qu’en grec ancien la désignation du divin n’était pas « theos » mais « ths », sorte d’interjection de surprise et d’admiration, d’éblouissement. Si l’on s’appuie sur un paradigme phonétique, on peut émettre l’hypothèse que Dieu (theos) est bien ce souffle (ths) qui traverse (trans-) pour prendre à témoin d’une présence tierce (tres) – présence à jamais en mouvement, fulgurante mais fugace :

Cette trace n’est pas un lieu balisé et circonscrit, un lieu fondé et établi d’enracinement ; la Trace serait plutôt un tremblement infini, un soufflé infinitésimal, une très vague lueur insaisissable […] Terre promise, mais jamais patrie assurée.

Anne-Claire Bello

BIBLIOGRAPHIE

BOTTERO J., OUAKNIN M-C., MOINGT J., La plus belle histoire de Dieu, qui est le

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CHALIER C., Transmettre de génération en génération, Paris, Buchet/Chastel, 2008. GERMAIN S, Perspectives sur le visage : Trans-gression, Dé-création, Trans-figuration, thèse de doctorat du 3ème cycle, CHARLES D. (dir.), Paris, Université de Paris X-Nanterre, 1981 [dactyl].

GERMAIN S., Célébration de la paternité : regard sur Saint Joseph, en collaboration avec Eliane Gondinet-Wallstein, Albin-Michel, (coll. « Célébration »), 2001

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GERMAIN S., Le vent ne peut être mis en cage, Bruxelles, Alice Éditions, 2002

GERMAIN S., « Inspirations sacrilèges », Rencontres BIP : Sylvie Germain, Littérature

contemporaine et sacrée (5/10), Traces du sacré (7 mai- 11 août 2008) :

http://traces-du-sacre.centrepompidou.fr/exposition/autour_exposition.php?id=72 OUAKNIN M-A, Lire aux éclats, éloge de la caresse, Paris, Seuil, 1994.

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