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Ferghana: la création des frontières, source de conflits
Isabella Damiani
To cite this version:
Isabella Damiani. Ferghana: la création des frontières, source de conflits. Les conflits dans le monde, approche géopolitique, Béatrice Giblin (dir.), Collection U, Armand Colin, 2011. �hal-03220232�
FERGHANA: LA CREATION DE FRONTIERES, SOURCE DE CONFLITS
par Isabella DAMIANI1
(in Le conflits dans le monde, approche géopolitique, Béatrice Giblin (dir.), Collection U, Armand Colin, septembre 2011)
La « vallée du Ferghana » est une oasis fertile entourée de hautes montagnes située en Asie centrale. Longtemps très connue des géographes et des voyageurs, elle l’est désormais aussi du grand public depuis qu’elle est une zone de tensions et de conflits à la suite de l’éclatement de l’URSS. La vallée du Ferghana est en effet divisée entre trois Etats, l’Ouzbékistan, qui occupe plus de la moitié des 27.500 km2 de la vallée, le Tadjikistan et le Kirghizstan, et compte environ 10 millions d’habitants.
Une vallée entourée par de très hautes montagnes
Pour comprendre la complexité géopolitique de cette zone, il faut présenter ses caractéristiques géographiques. Cette large vallée est entourée de chaîne de montagnes (Tian-Chan, Čaktal, Kurama, Ferghana, Alaj et Turkestan), qui forment autour d’elle une véritable couronne. Aussi la partie de chaque territoire national qui se trouve dans la vallée est séparée du reste du pays par des montagnes allant de 2000 à 4000 mètres d’altitude (figure 6.1). Dans cette zone au climat aride les fleuves ont un rôle majeur. Le Naryn et le Kara-Daria prennent leur source au Kirghizstan et se rencontrent dans la partie ouzbékistanaise du Ferghana pour former le deuxième fleuve le plus long de toute l'Asie centrale, le Syr-Daria. Celui-ci se dirige vers le Sud-Ouest en passant par le Ferghana tadjikistanais avant de s’infléchir vers le Nord-Est, abandonnant ainsi définitivement la vallée.
La partie centrale de la vallée, la zone la plus basse, est à une altitude de 200 à 300 mètres, sur une distance Nord-Sud d'environ 70 km et d'environ 250 km dans le sens Est-Ouest.
Autrefois les zones désertiques y étaient plus étendues avec quelques oasis, mais aujourd'hui la vallée du Ferghana est largement irriguée grâce à la création de canaux, dont le plus important est le
Grand Ferghana réalisé à la fin des années 1930, sous l’ère soviétique. Long de 270 km, il permit
le développement d'une agriculture intensive. Sur le piémont se trouvent les principaux centres urbains de la vallée.
1 Géographe, spécialiste des rapports entre géopolitique et sociétés de frontière en Asie Centrale. Elève de l'Institut Français de Géopolitique de Paris 8, elle vient d’achever un doctorat international sur la Géopolitique des frontières de la vallée du Ferghana à l’université de Trieste. Elle est chargée de cours à l’Université de Rome "Tor Vergata" en Géographie Politique et Géopolitique.
L'agriculture y constitue encore la principale activité économique, essentiellement centrée sur le coton. Déjà importante pendant la période du Khanat de Kokand (1709-1876), cette culture a été développée à partir de la période tsariste (1876-1917) puis au cours de la période soviétique où le Ferghana devint une véritable usine du coton, au détriment des forêts et des pâturages. L'Ouzbékistan était jusqu'en 2006 le second exportateur mondial de coton, après les États-Unis2. Il reste le plus grand producteur de coton de la vallée même si les autorités cherchent désormais à diversifier sa production et à reconvertir de nombreuses exploitations.
Le temps de l’unité : le Khanat de Kokand
Jusqu’aux années 1870, avant l’arrivée des Russes en Asie centrale, la vallée du Ferghana était le cœur politique, économique et culturel du Khanat de Kokand. Cette structure politique a commencé son expansion à la fin du XVIIIe et début du XIXe siècle en absorbant les petits principats qui se partageaient le Ferghana, puis en s’élargissant au-delà des frontières naturelles de la vallée. Le Khanat, qui fit pour la première fois de la vallée une unité homogène au plan politique, devint rapidement le nouveau centre économique important, non seulement grâce à la construction des canaux, mais aussi grâce aux relations politico-économiques que les souverains de Kokand avaient commencé à tisser avec les autres royaumes : Boukhara et Khiva, mais aussi avec l’Inde, la Perse et Kachgar.
Alors que ses villes principales (Kokand, Andijan, Namangan, Margilan et Och) devenaient les centres commerciaux et manufacturiers majeurs d’Asie centrale, la vallée attirait les migrants : Ouïghours musulmans fuyant la colonisation chinoise à l’Est, populations des oasis de l’Ouest en quête de terres à cultiver. Kokand prenait également une importance commerciale et stratégique pour l'empire Russe, qui avait entamé son extension vers les steppes centrasiatiques dès le XVIIIe siècle3.
L’une des caractéristiques de l'Asie centrale est d’être divisée entre nomades et sédentaires aux rapports parfois conflictuels, et la société multiethnique de l’époque du Khanat de Kokand n’y faisait pas exception : le pouvoir politique de dynasties d’origine turco-nomades s’exerçait sur une société à la culture principalement persano-sédentaire. A cette division s’ajoute la figure encore mystérieuse des Sartes, ce groupe composé de persanophones et de turcophones qui se serait
2 Rapport 2009, International Cotton Advisory Committee (ICAC).
caractérisé par une culture sédentaire urbaine – mais l’usage du conditionnel s’impose ici en raison du vif débat qui les entoure4.
La population du Ferghana était donc structurée selon des modes de vie (sédentaires, nomades, semi-nomades) sans qu’il soit possible de leur attribuer un caractère ethnique, car les persanophones vivaient autant en milieu sédentaire urbain qu'en milieu semi-nomade, tandis que les turcophones étaient présents dans les villes, les campagnes et dans les montagnes.
Les Kirghizes étaient, à l’époque du Khanat, la population turco-nomade la plus nombreuse de la région Ferghana. Ils avaient été chassés de leur région d’origine en Sibérie par la population des Dzoungars au début du XVIIIe siècle5. Les Ouzbeks (turcophones sédentarisés) et Tadjiks (persanophones sédentarisés) étaient à cette époque en forte croissance démographique tandis que d’autres populations (Sartes, Kipčak, Turks de Ferghana) diminuaient, absorbées par les majorités dans les recensements comme dans la réalité.
Les minorités ouïgoure, juive, tzigane, tatare, kazakh, kurama, karakalpake, accroissaient la multiethnicité ferghanienne, et le degré de confusion des administrateurs et des experts russes qui s'intéressaient au Ferghana avant même sa conquête.
La simplification et la rationalisation de la structure de la société ferghanienne s’articula autour de deux facteurs : d’une part, la turquisation des persanophones, notamment au travers de mariages mixtes et qui les diluèrent peu à peu dans la nouvelle identité ouzbèke ; d’autre part, la sédentarisation des Kirghizes dès la fin du XIXe, dont le nomadisme était incompatible avec la structure politique russe.
Malgré ses luttes sociales internes accrues dans ses dernières années d’existence, le Khanat de Kokand représenta le seul moment d’unité politique et d’indépendance du Ferghana.
Avec la création de l’URSS, l’apparition des frontières
La politique des nationalités : d’une vallée à deux républiques
Après la conquête russe de 1876, le Khanat fut remplacé par une nouvelle structure politique : le
Ferganskaja Oblast'. Bien qu’ayant perdu son indépendance, le territoire garda son unité territoriale
et administrative au sein de la superstructure impériale russe. Les richesses de son territoire en faisaient toujours l’une des régions centrasiatiques les plus attractives, une terre d’accueil pour les populations turkestanaises et russes comme pour les investissements provenant de Saint-Pétersbourg. Les véritables changements sociopolitiques survinrent plus tard, avec le passage de la structure impériale à la structure soviétique.
4
Pour approfondir sur ce débat, voir les travaux de S. Abashin, N.P. Ostrumov, S. Lapin.
5 Bennigsen A., Lemercier-Quelquejay C., "Le soufi et le commissaire: les confréries musulmanes en URSS", Seuil, 1986.
Les raisons ayant amené à la division politico-administrative de la vallée du Ferghana sont à la fois exogènes et endogènes.
Au premier chef, des raisons exogènes : la nouvelle politique nationaliste voulue par la direction soviétique. Une partie de la nouvelle intelligentsia bolchevique s’opposait à l’application du concept de Nation dans la structure soviétique naissante, car celui-ci était lié au capitalisme occidental et contraire à l’Internationale communiste. Mais Lénine et Staline étaient convaincus que la reconnaissance des différentes nationalités, l'égalité de leur statuts, le modèle d’autonomie autogérée des Nations « modernes » et « économiquement efficaces » avec leur propre élite et leur propre langue, leur permettrait d’utiliser les richesses naturelles des régions, tout en se différenciant du colonialisme impérial russe6.
Du fait de sa diversité ethnique, la vallée du Ferghana ne cadrait pas avec ce modèle d’unité nationale, aussi ne pouvait-elle rester une région unie. Elle le resta néanmoins en tant qu’oblast’ dans les premières années soviétiques, sous la RSSA7 du Turkestan. En 1923, à la fin de la période de transition, l'élite communiste du Ferghana demanda le maintien de l’autonomie de cet oblast. Mais le Parti communiste turkestanais et le Bureau de l'Asie centrale jugèrent que les «ferghaniens» aspiraient à une autonomie « trop grande » : le Ferghana multiethnique était incompatible avec le projet soviétique des nations8.
Mais il y avait aussi des raisons endogènes, ancrées dans les "comportements" du Ferghana au cours des dernières décennies du Khanat et des premières années de domination tsariste. A la fin du XIXème siècle, la colonisation du Ferghana n’avait été ni simple ni rapide. Or à cause de l'importance de son territoire, les Russes devaient le contrôler directement. C’est pourquoi le Khanat de Kokand fut intégré au nouveau Gouvernement du Turkestan. Le Ferghana fut dès lors le théâtre de nombreuses rébellions, comme celle d’Andijan en 18989
au cours laquelle les habitants de la vallée orientale se soulevèrent contre l'expropriation des terres et l'installation de Moujiks10. D’autres mouvements naquirent de la « résistance » à la soviétisation : sous forme politique avec le Gouvernement Autonome de Kokand de 1917, sous forme militaire avec les Basmatchis, des civils armés qui s’opposèrent à l’invasion bolchevique dans les années 1920.
Mais la majeure partie de l'intelligentsia centrasiatique, comprenant que la nouvelle idéologie soviético-nationaliste serait appliquée au Turkestan avec ou sans leur accord, choisirent de s’y plier. La région Ferghana fut alors partagée entre deux nouvelles entités politiques : la RSS11
6 Staline J., "Le marxisme et la question nationale", Éditions du Centenaire, 1978. 7
République Socialiste Soviétique Autonome.
8 Haugen, A., “The Establishment of National Republics in Soviet Central Asia”, New York, Palgrave Macmillan, 2003.
9
Babajanov B., “Dukci Isan und der Aufstand von Andizan 1898”, en von Kügelgen A., Muslim culture in Russia and Central Asia from the 18th to the early 20th centuries, Klaus Schwarz Verlag, 1998, Berlin, pp. 167-191.
10 Fermiers d’origine russe.
ouzbèke et l’OA12 kara-kirghiz, région de la RSSA kirghize. Si le Ferghana perdit son indépendance avec la colonisation impériale, c’est avec l’URSS qu’il perdit son unité administrative.
De deux républiques à trois républiques à huit enclaves
A partir de septembre 1924, la commission pour la délimitation nationale-territoriale proposa le tracé de la frontière entre les deux nouvelles entités politiques13. Ce tracé ne contenta aucune des deux parties et suscita de nombreuses contestations et pétitions visant à modifier le tracé, notamment sur la portion sud-est entre les villes d’Aim et d’Isfara. Les principales revendications ouzbékistanaises concernaient des territoires considérés comme ouzbèks, ainsi que des territoires qui, bien que sans majorité ouzbèke, avaient des liens économiques avec la nouvelle RSS. Dans la partie kirghizstanaise, malgré l'attribution de Djalal-Abad et Och, pourtant à majorité ouzbèke, pour dynamiser le développement économique de la Kirghizie, il y eut tout de même des revendications, notamment sur la ville d’Andijan14
.
Le "troc territorial" dura jusqu'en 1927, date à laquelle Moscou avalisa les changements et décréta les frontières fixées pour trois ans15.
Une fois les frontières tracées et le Ferghana divisé, il ne s’agissait désormais plus que de travailler sur les détails, d’où les modifications de 1929.
Au sein de la nouvelle RSS ouzbèke, située dans les régions montagneuses du Sud-Est, se trouvait la RSSA tadjike. A la fin des années 1920, la RSSA ayant acquis la « maturité soviétique » nécessaire, elle avait vocation à devenir une RSS à part entière. Le Goskolonit16 ayant proposé la reconversion économique du territoire de Khodjent comme zone de production cotonnière, et considérant que le territoire exclusivement montagneux de la nouvelle RSS Tadjike ne permettait pas son développement économique et agricole, et qu’en outre une partie de la population de Khodjent se définissait comme tadjike17, la demande des leaders de la néo-république d’obtenir Khodjent sembla légitime et fut accueillie positivement à Moscou et à Tachkent. La Géopolitique
du coton18 en fut la raison principale, légitimée par une majorité "nationale" pourtant faible. En décembre 1929 naquit la RSS tadjike, suivant les frontières de la précédente RSSA auxquelles s’ajoutait le Ferghana occidental.
12
l'Oblast’ (Région) Autonome. 13
Hirsch F., “Empire of Nations”, Cornell University Press, 2005.
14 Koichiev A., Ethno-territorial claims in the Ferghana Valley during the process of national delimitation, 1924-7, in Everett-Hearth T., Central Asia Aspects of transition, RoutledgeCurzon, 2003, London, p.45.
15 Hirsch F., op.cit., 2005. 16
L'Institut de recherche sur les problèmes coloniaux.
17 120.000 habitants de la région de Khodjent se définissaient "tadjiks" contre 80.000 "ouzbeks".
A partir de 1929, le territoire du Ferghana est donc divisé en trois entités politico-administratives et compte huit enclaves19, mais il demeure toujours à l'intérieur du contexte soviétique. Cette division qui respectait les canons nationalistes de l'Union Soviétique avait été une décision du pouvoir central pour faciliter la gestion du territoire ferghanien, avec le soutien des élites locales des trois nouvelles entités qui y voyaient une occasion d’agrandir leurs territoires respectifs dans cette riche région.
Au sein de l’Union soviétique, des frontières plus virtuelles que réelles
Les frontières qui naquirent de la division du Ferghana, restèrent longtemps plus cartographiques que concrètes, car la population du Ferghana qui était soviétique, pouvait circuler librement parmi les différentes Républiques en utilisant simplement le Pasport Grashdanina (passeport interne). Le territoire, divisé par des frontières soviétiques et internes, restait parfaitement intégré ; on pouvait par exemple aller à l’école la plus proche même si celle-ci se situait dans une autre république20
, tandis qu’on voyait des sovkhozes tadjikistanais s’étendre sur des territoires officiellement kirghizstanais21.
Après la démarcation de 1929, deux Commissions pour la démarcation de la frontière furent établies, en 1939 puis en 195522. Mais pour les Républiques de cette époque et pour leur population, la démarcation territoriale était d’une importance somme toute relative.
En outre, ces frontières demeurèrent pratiquement invisibles au cours des premières années ayant suivi la chute du système soviétique.
Le seul problème relatif aux frontières qui s'était présenté avant la fin des années 1990, était survenu en 1993, lorsque le président de l’Ouzbékistan Islam Karimov avait fermé les frontières avec le Kirghizstan qui venait de sortir de la zone rouble russe, afin de ne pas permettre l’écoulement de la monnaie par le territoire de la vallée23
. Des postes de douane furent établis, sans toutefois qu’ils empêchent vraiment la population de continuer à se déplacer librement.
19 Pour approfondir sur la question des enclaves du Ferghana: Thorez J., “Enclaves et enclavement dans le Ferghana post-soviétique” in CEMOTI nº5, 2003, p. 29; Gonon E., Lasserre F., “Une critique de la notion de frontières artificielles à travers le cas de l’Asie centrale“, Cahiers de géographie du Québec, vol. 47, n° 132, 2003, p. 433-461 ; Damiani I., “Le enclave della valle del Fergana”, Eurasia Rivista di studi geopolitici, n.2/2008.
20 Megoran N., “The borders of eternal friendship? The politics and pain of nationalism and identity along the Uzbekistan-Kyrgyzstan Ferghana Valley boundary, 1999-2000”, Thèse en Géographie, Sidney Sussex College, Cambridge, Septembre 2002
21 Tabyshalieva A., "Central Asia: Imaginary and Real Borders", Central Asia and Caucasus Analyst Biweekly Briefing, 2001.
22 Megoran N., op.cit., 2002. 23
Olcott M. B. “Ceremony and substance: the illusion of unity in Central Asia”, in Central Asia and the World: Kazakhstan, Uzbekistan, Tajikistan, Kyrgyzstan, and Turkmenistan, M. Mandelbaum. New York: Council on Foreign Relations, 1994.
Des frontières obstacles
C’est à partir de 1999 que les frontières se matérialisèrent dans la vallée. Le 13 février 1999, la ligne d'autobus entre Och et Andijan24 fut interrompue. A la suite de cela, de nombreuses autres lignes de transports publics furent suspendues. I. Karimov expliqua son geste par la pauvreté du Kirghizstan : il voulait défendre son territoire et son économie en empêchant l’arrivée de nombreux kirghizstanais. Cela fut officialisé avec le décret du 1er Mars 2000, qui établit qu’aucun citoyen non-ouzbékistanais ne pourrait rentrer dans le pays pour plus de trois jours sans un visa officiel25. Toujours au cours du mois de février 1999, les choses se compliquèrent quand une série d'attentats frappa la capitale ouzbékistanaise, revendiqués par un mouvement fondamentaliste islamique politisé, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) qui réclamait l'abolition de l'État et la création d'un grand Califat dans la vallée26. Karimov décida alors la fermeture totale des frontières ouzbékistanaises, d’abord avec le Kirghizstan en 1999, puis avec le Tadjikistan en 200127
.
Le gouvernement kirghizstanais entama un processus d'alliance avec l'Ouzbékistan pour lutter contre le terrorisme, mais devant la volonté du leader ouzbékistanais de garder la frontière fermée, il fallut réorganiser la partie kirghizstanaise de la vallée. Parmi les grands changements, il y eut la construction de nouvelles routes et la création de la province de Batken, détachée d’Och, dans le but de mieux gérer l'appendice méridional kirghizstanais devenu complètement enclavé. Entre temps, l'Ouzbékistan, pour se protéger de la "fureur fondamentaliste", commença à ériger des barrières de fil de fer barbelé sur la frontière avec le Kirghizstan et à miner les terrains agricoles frontaliers du Tadjikistan et du Kirghizstan28.
Après 2001, à la fin des trois années de lutte contre le MIO, la tension commença à baisser et la guérilla cessa, bien que des attentats continuent encore à survenir dans les postes de douane aux frontières.
La frontière source de conflits
Quand les frontières du Ferghana ont été créées, elles ne divisèrent guère la population. Elles ne devinrent un élément de division que lorsqu’à l'idée de frontière s’ajouta le facteur nationaliste. Avec la chute de l'Union Soviétique en 1991 et la transformation ultérieure des trois RSS en Républiques indépendantes, les frontières devinrent internationales. Sans la superstructure
24
Och en Kirghizstan et Andijan en Ouzbékistan distant d’environ 40 km. 25 Megoran N;, op.cit.,2002.
26 Fumagalli M., “Un califfato di Fergana? L’islamismo centrasiatico continua a sognare”, I quaderni speciali di Limes “Aspettando Saddam”, n.3, 2002.
27
Yuldoshev A.,“Not all checkpoints opened on Uzbek-Tajik border, says Tajik border service” (www.asia-plus.tj ) 28 Megoran N., op.cit. 2002. La plupart des mines ouzbékistanaises étaient placées du coté tadjikistanais et kirghizstanais et non du coté ouzbékistanais.
soviétique, les « trois Ferghana » commencèrent à diverger sur les plans économique, culturel et social, tandis que leurs frontières devenaient de vrais obstacles aux échanges qui avaient lieu dans l’ensemble de la vallée du Ferghana et qui avaient pourtant été, autrefois, multiples et quotidiens. A la suite des attaques terroristes du MOI et de la guerre civile tadjike, qui a porté un parti islamiste au pouvoir, et aussi du fait de la menace économique que fit planer l’ouverture soudaine du Kirghizstan en 1997 aux marchés et aux investissements internationaux, le gouvernement d'Ouzbékistan fut le premier à décider de fermer ses frontières dans la vallée du Ferghana avec le Kirghizstan et le Tadjikistan.
Trois types de conflits sont nés de la matérialisation des frontières. Le premier est le conflit de gestion des ressources. Le cas le plus significatif est celui des réservoirs d’eau : Toktogul au Kirghizstan et Kairakkum au Tadjikistan étaient utilisés pour alimenter les territoires occidentaux des SSR ouzbèke et kazakhe. Ils avaient été construits à l’époque soviétique, quand les frontières étaient plus virtuelles que réelles. Avec l’indépendance, les républiques «propriétaires» des réservoirs commencèrent à les utiliser comme moyen de rétorsion vis-à-vis des républiques « dépendantes ». Ainsi, l'Ouzbékistan ayant interrompu la fourniture de gaz au Kirghizstan à la suite de retards de paiements, il est arrivé que le Kirghizstan mette en marche les centrales hydroélectriques de Toktogul, avec pour effet le gonflement du bassin du Naryn puis du Syr-Daria ; ce qui provoqua des inondations non seulement dans les plantations ouzbèkizstanaises de coton, mais encore jusqu’au Kazakhstan29.
Le deuxième type de conflit est lié à la restriction des échanges entre les populations de la vallée. Rappelons que Ferghana veut sans doute dire « terre de passage » ! Fermer la frontière était la marque visible de la souveraineté nationale sur un territoire bien précis. Le cadre de référence territorial principal n’était dès lors plus la vallée, comme ce fut le cas pendant des siècles, mais l’Etat-Nation. Comme les dirigeants politiques firent de l’ethnie la base de l’unité nationale, tous ceux et celles qui n’étaient pas de l’ethnie nationale furent dès lors considérés comme des étrangers, ce qui fut facilité par la baisse des contacts et des échanges que ces populations avaient toujours eu les unes avec les autres. La situation était particulièrement compliquée sur la frontière ouzbéko-tadjike à cause du régime de visa permanent mis en place par l'Ouzbékistan au début des années 2000. Le Kirghizstan, en revanche, n'a actuellement pas de régime de visa, ni avec le Tadjikistan, ni avec l'Ouzbékistan. Cela permet à une partie de la population du Ferghana de se déplacer, sans toutefois minimiser le temps du passage des deux blocs de frontière avec le contrôle des papiers des deux côtés et la traversée du no man’s land. La fermeture des frontières a aussi entraîné des problèmes au plan des relations commerciales et sociales. Des familles sont désormais séparées par
29 Bichsel C., “Conflict transformation in Central Asia, irrigation disputies in the Ferghana Valley”, Routledge, 2009; Cagnat R., “En pays kirghize”, Paris, Transboréal, 2006.
une frontière qu’il n’est pas si facile de franchir, surtout en période de fortes tensions, à la suite d’attentats ou d’incursions des mouvements islamistes. Les frontières sont alors fermées pendant plusieurs mois, bloquant complètement échanges et passages.
Source : D’après Lacoste Y., 2006, Géopolitique, la longue histoire d’aujourd’hui, Paris, Larousse ; Isabella Damiani, 2011.
Le troisième type de conflit est lié à l'accroissement des différences ethnico-nationales, et à la rivalité entre les différents Etats-Nations. Les problèmes apparus après la création des frontières, et surtout après leur renforcement, ont poussé les responsables politiques à accentuer la légitimité de la population majoritaire sur le territoire national, au détriment de celle de populations minoritaires, même installées depuis très longtemps sur ce territoire. Un exemple significatif est celui de la
maisons situées en bordure de la frontière à des tadjiks du Tadjikistan, les creeping migrants. Ce phénomène eut un écho national et fut l’objet de discussions parlementaires : la frontière était en train de « se déplacer », faisant devenir « tadjik » le territoire national kirghizstanais qui lui cédait de plus en plus de terrain, non pas officiellement, mais concrètement, avec le changement d’ethnie de ses habitants. Le Gouvernement est allé jusqu’à exhorter les citoyens kirghizes à défendre le territoire national et à envisager des incitations économiques pour les Kirghizes qui "deviendraient actifs dans la défense civique de la frontière"30.
C’est encore au Kirghizstan qu’eurent lieu en juin 2010 dans la ville d’Och les pires violences interethniques alors que l’on craignait un conflit ayant pour origine les revendications de fondamentalistes religieux. Or, à Och, la religion n’a pas été le déclencheur de la violence des Kirghizes contre les Ouzbeks ; ce fut plutôt l’appartenance ethnique. Le rôle de l’ancien président kirghize, en exil en Biélorussie, dans le déclenchement de ce qu’on peut appeler un pogrom, est plus que probable, mais la population y était sans doute favorable pour avoir si largement participé. Pourtant Ouzbeks et Kirghizes vivent depuis longtemps ensemble dans le sud du Kirghizstan et sont liés par de multiples liens et échanges sociaux dans la région de Och ; ils sont musulmans sunnites et les mariages mixtes sont fréquents. On a vu que, pendant longtemps, il n’y eut aucune forme de conflits ethno-identitaires (Khanat de Kokand). Mais, désormais, les politiques instrumentalisent l’ethnicité. Ainsi, bien que citoyens kirghizstanais, les Ouzbeks sont vus par les Kirghizes comme des étrangers et sont de plus en plus victimes du discours de la préférence nationale, d’autant plus que la réussite économique de ces citadins suscite l’envie puis la colère de la majorité kirghize, plutôt rurale en manque de terre et de logement à cause de la surpopulation. On dit que ce sont « des bandes venues des campagnes qui seraient descendus dans la ville de Och pour prendre les maisons et les magasins des Ouzbeks »31.
Pourtant, ce développement de l’identité nationale n’a pas totalement supprimé un sentiment régional d’appartenance culturel à la vallée du Ferghana. Si l'identité FANOL32
n'est désormais plus possible avec l’avènement des frontières internationales dans le Ferghana, il subsiste une identité FAN33, compatible avec l’identité nationale.
La chute du régime soviétique, qui promettait enfin une libération des territoires de la « domination russe » séculaire, apporta en réalité des divisions physiques et culturelles plus marquées que jamais,
30 Reeves M., "Materialising state space: « Creeping migration » and territorial integrity in southern Kyrgyzstan", Europe-Asia Studies, volume 61, n.7, 2009 p. 1277-1313.
31
Pétric B., "Pogroms ouzbek à Och au Kirghizstan. Des dangers de la manipulation politique du nationalisme ethnique", in Hérodote nº 138, 2010.
32 Courant de la période soviétique qui voulait l’unité des toutes les villes du Ferghana : Ferghana, Andijan, Namangan, Och (dont la province englobait alors Djalal-Abad et Batken), Leninabad (le nom soviétique de Khodjent). Schoeberlein J., “Islam in the Ferghana Valley: Challenges for new states” in Dudoignon S., Komatsu H., “Islam in politics in Russia and Central Asia” Kegan Paul, London, 2001.
33 Fergana, Andijan, Namangan, les villes ferghaniennes ouzbékistanaises. Pétric B. “Pouvoir, don et réseaux en Ouzbékistan post-soviétique” Puf, Paris, 2002.
en particulier dans les territoires comme le Ferghana, où les frontières ne sont devenues des barrières que très récemment.
Dans de nombreux cas, si elle est bien tracée, la frontière peut unir et résoudre les conflits de longue durée. Dans le cas du Ferghana, en revanche, terre jusque là géographiquement et culturellement non divisée, la frontière, de par la volonté des dirigeants politiques de chaque Etat, a divisé, instillé des rivalités, créé des conflits sur la base de différences qui, sans la frontière, n’auraient jamais vu le jour.
Bibliographie
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