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Le bon état écologique pour qui ? Rapport
D. Sampaio, Christelle Gramaglia, A.S. Sayeux, Philippe Boët, M. Amalric,
Françoise Pousset, A. Bertho, Gabrielle Bouleau, D. Loupsans, C. Leveque, et
al.
To cite this version:
D. Sampaio, Christelle Gramaglia, A.S. Sayeux, Philippe Boët, M. Amalric, et al.. Le bon état
écologique pour qui ? Rapport. [Rapport de recherche] irstea. 2011, pp.29. �hal-02597452�
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Le bon état écologique pour qui ?
Appréhender le bon état écologique dans les estuaires
français Seine, Loire et Gironde
RAPPORT LITEAU BEEST - AXE 2 - juin 2011 -
La matière permettant l’élaboration de ce rapport s’appuie sur plusieurs travaux :
Une analyse scientométrique de la notion de « bon état écologique » réalisée par D. Sampaio et C. Gramaglia, Cemagref Montpellier ;
Une exégèse sur le bon état écologique (séminaires de discussions BEEST, bibliographie) coordonnée par C. Lévêque
Une analyse de la presse nationale et régionale par estuaire réalisée par A.S. Sayeux, Université de Clermont-Ferrand ;
Une analyse cartographique comparative des trois estuaires dirigée par P. Boet, Cemagref Bordeaux ; Une enquête ethnographique par entretiens sur l’estuaire de la Loire réalisée par M. Amalric et F. Pousset (Université de Tours) ;
Une enquête ethnographique par entretiens sur l’estuaire de la Gironde réalisée par A. Bertho (Université du littoral) et C. Gramaglia (Cemagref Montpellier) ;
Une enquête ethnographique par entretiens sur l’estuaire de la Seine réalisée par O. Sirost (Université de Rouen) et A.S. Sayeux (Université de Clermont Ferrand).
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SOMMAIRE
I. Le « bon état » savant, technique et vernaculaire ... 3
I-1. Débats d’experts : état, fonctionnement, potentiel, référence… de quoi parle-t-on ? ... 3
I-1.1. Exégèse sur les notions de bon état et bon potentiel écologique ... 3
la Dirtective Cadre sur l’Eau : un vision normative et ecocentrique du bon état ... 3
Le bon potentiel a nécessairement une dimension sociale ... 4
Le bon état, le bon potentiel ont-t-ils des bases scientifiques ? ... 4
Concepts d’intégrité biotique et de santé des rivières ... 4
I-1.2. Origines, trajectoires et postérités d’une idée scientifique ... 7
I-1.3. Mythologie de la référence ? ... 8
I-2. Le bon état vu par … ... 10
I-2.1.…des scientifiques : ... 10
les écologues ... 10
les ethnologues (approche historique et anthropologie sociale) ... 11
Notion de bon état écologique et anthropologie ... 11
I-2.2 … les usagers ... 12
Les indicateurs... 12
Réception et diffusion dans la presse française ... 16
II. Derrière le « bon état », l’estuaire ... 16
II-1. Ce que disent les cartes et données chiffrées... 16
II-1.1. Des territoires et des eaux ... 16
II-1.2. Les acteurs des estuaires ... 20
II-1.3. Les terres humides et les mots ... 21
II-2. Ce que dit le terrain : Convergences et divergences de trois enquêtes comparatives ... 23
II-2.1. des estuaires singuliers ... 23
II-2.2. Les objets socio-naturels ... 24
II-2.3. Des systèmes sociaux complexes et leurs jeux ... 25
III. Au delà des estuaires la reconquête ... 27
III-1. Du jeu dans le territoire et de nouveaux terrains de jeux pour les acteurs estuariens ... 27
III-2. Faire de l’estuaire un territoire partagé... 27
III-2.1. Des relais sur le terrain ... 28
III-2.2. Des espaces et des dispositifs ... 28
III-2.3. Des images, des médias et des mémoires ... 28
III-2.4. Quelles natures pour quels estuaires ? ... 28
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I. LE « BON ETAT » SAVANT, TECHNIQUE ET VERNACULAIRE
I-1. DEBATS D’EXPERTS : ETAT, FONCTIONNEMENT, POTENTIEL, REFERENCE… DE QUOI
PARLE-T-ON ?
La DCE a eu le grand mérite d’attirer l’attention sur la dégradation des systèmes aquatiques sous l’effet des activités humaines, ainsi que sur la nécessité de réduire les pollutions et de restaurer les habitats. Il ne s’agit donc pas de contester les attendus de cette directive qui a mobilisé les gestionnaires autour d’un projet structurant. Ce qui nous pose problème, ce sont les moyens utilisés pour fixer les objectifs et évaluer les résultats des programmes d’amélioration mis en œuvre. Ainsi, la notion de « bon état écologique » qui est au cœur de la DCE fait débat.
Le bon état écologique s’inscrit dans une démarche de nature idéologique : l’objectif à atteindre est un état écologique évalué par la diversité biologique érigée en juge de paix, via les indices biotiques notamment. On prend pour référence des systèmes les moins impactés possibles par les activités humaines et on apprécie l’état écologique en mesurant la distance entre les systèmes étudiés et ces systèmes de référence. Si on ne parle plus (ou presque) d’état pristine, on n’en est pas loin. Le bon état n’est pas une représentation partagée par tous les scientifiques. Le concept l’est il par d’autres acteurs de la société ?
I-1.1. EXEGESE SUR LES NOTIONS DE BON ETAT ET BON POTENTIEL ECOLOGIQUE
LA DIRTECTIVE CADRE SUR L’EAU : UN VISION NORMATIVE ET ECOCENTRIQUE DU BON ETAT
La DCE1 n’oblige pas à considérer l’état pristine comme référence : le très bon état est un état pas ou peu perturbé par les activités anthropiques et non un état avant l’homme, avant les révolutions industrielles. Il existe donc une « certaine marge de manœuvre » dans le choix de la référence ; d’autant plus que, contrairement au milieu côtier, les estuaires n’ont peu ou pas de sites préservés. Dans la DCE, le bon potentiel reste une adaptation du bon état et non une dérogation à un objectif général qui serait de dire « nous pouvons nous passer d’améliorer l’état écologique de ces milieux-là». Sur les masses d’Eau Fortement Modifiées
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L’état écologique selon la DCE
L’état écologique est défini comme « l'expression de la qualité de la structure et du fonctionnement des écosystèmes aquatiques associés aux eaux de surface »(Circulaire DCE 2005/12 n°14 du 28 juillet 2005 relative
à la définition du "bon état" et à la constitution des référentiels pour les eaux douces de surface ainsi qu’à la démarche à adopter pendant la phase transitoire (2005-2007).
La DCE parle de bon état des eaux en distinguant (Extrait note de la direction de l’eau du 13 06 2005) :
L’état chimique, destiné à vérifier le respect des concentrations fixées par certaines directives européennes sur les substances toxiques ; L’état chimique comporte deux classes : bon ou mauvais. Le bon état chimique est atteint lorsque les concentrations en polluants ne dépassent pas les normes de qualité environnementales (NQE).
L’état écologique dont l’évaluation se fait principalement sur la base de paramètres biologiques et certains paramètres physico-chimiques associés. La nature et les valeurs seuils de ces paramètres sont fixées par les Etats membres dans le cadre d’une coordination européenne. Le « bon état » d’une eau de surface est atteint quand son état écologique et son état chimique sont au moins bons (article 2§18 de la DCE).
Une variante reconnue par la DCE est le bon potentiel écologique qui un objectif spécifique aux masses d'eau artificielles (MEA) et aux masses d'eau fortement modifiées (MEFM). Ces dernières ont subi des modifications physiques pour des usages (hydroélectricté, protection contre les inondations) qui ne peuvent être satisfaits par d’autres moyens dans de meilleures conditions environnementales.
Le potentiel écologique est défini par rapport à la référence du type de masses d'eau de surface le plus comparable.
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(MEFM), les objectifs de bon état chimique sont identiques à ceux des autres masses d’eau il ne faut donc surtout pas voir le bon potentiel comme un « droit à polluer ». Pour la première fois, dans la DCE, les objectifs de bon état,/bon potentiel sont des objectifs de résultats : il s’agit de mettre en œuvre un certain nombre de moyens pour aller dans le bon sens, puis de rendre des comptes quant à l’atteinte de l’objectif, à l’efficacité des actions mises en œuvre. Pour les MEFM, il s’agit de leur restituer un potentiel écologique, un potentiel de production, de fonctionnement écologique, adapté à leurs caractéristiques et aux forçages anthropiques important qu’elles subissent.
LE BON POTENTIEL A NECESSAIREMENT UNE DIMENSION SOCIALE
La notion de bon état, comme de bon potentiel, incite à se poser les questions : Pour quoi ? Pour qui ? Ce qui renvoie aux questions relatives soit au fonctionnement écologique, soit aux usages que l’on fait du système (qui reposent sur les services écosystémiques). Il est certain qu’il n’y a pas un bon état mais plusieurs bons états et que des contradictions apparaissent entre eux. Il y a néanmoins des points communs tels que le besoin de diversité.
Le bon potentiel doit être socialement construit car, outre les facteurs environnementaux locaux, il dépend également des spécificités, des évolutions propres à chaque estuaire. Une vision commune du bon potentiel, doit s’obtenir par une construction collective.
Le choix des principales fonctions susceptibles de caractériser ce système et de définir un bon potentiel doit être fait en connaissance de ces spécificités écologiques, économiques et sociales ayant de la valeur à différentes échelles. Il n’y a pas d’échelle pertinente a priori (générale, anecdotique, fonction du politique). Dans cette construction, plus on focalise sur un espace restreint, plus il y a de contingences, d’opportunités ou non.
LE BON ETAT, LE BON POTENTIEL ONT-T-ILS DES BASES SCIENTIFIQUES ?
Sur le plan scientifique les notions de bon état/bon potentiel, peuvent être interprétées sous différents aspects.
Dans le domaine de l’écologie on peut les rattacher au fameux concept d’ équilibre de la nature qui a structuré la réflexion de l’écologie scientifique pendant une bonne partie du 20ème siècle. Pour certains il existerait un état pristine, celui qui prévalait avant que les rivières aient été impactées par les activités humaines, et qui serait la référence pour les actions de restauration. Mais cette vision est de plus en plus contestée.
On peut aussi penser que, dans l’esprit de la DCE, le bon état est une démarche de type conversationniste qui consiste à mettre l’accent sur la biodiversité aquatique et sa protection. Cette démarche qui n’est pas très différente de la précédente, a priori, peut néanmoins s’accommoder du fait que nos rivières européennes ont une longue histoire de co-évolution avec les hommes. L’objectif des politiques de restauration serait alors de retrouver un niveau de biodiversité qu’il s’agit de préciser, la référence pouvant être, comme c’est le cas actuellement, la biodiversité de milieux considérés comme moins anthropisés. En élargissant le propos, on pourrait néanmoins s’orienter vers la recherche de compromis entre des usages et des états écologiques qui restent à définir.
Une autre démarche pourrait être de ne pas considérer la biodiversité comme un objectif en soit, du moins pas la seule diversité des espèces qui constitue la base des indices biotiques (poissons exceptés). Le bon état peut aussi s’évaluer via le fonctionnement d’un système écologique, indépendamment des espèces qui le constituent. Il faut alors s’intéresser à des indicateurs de fonctionnement, ce qui n’est pas le cas actuellement.
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Des controverses ont eu lieu en Amérique du Nord il y a déjà quelques décennies, autour des concepts d’intégrité biotique et de santé des écosystèmes qui ne sont pas sans rappeler celles que suscite le bon état écologique. Que peut-on tirer de ces débats qui ont suscité un grand nombre de travaux scientifiques ?
Après des années de discussions et de réflexion, la définition de l’intégrité des écosystèmes proposée par Karr & Dudley (1981)2 fit plus ou moins concensus : "the capability of supporting and maintening a balanced,
integrated, adaptive, community of organisms having species composition, diversity, and functional organisation comparable to that of natural habitats of the region". (Capacité d’accueillir et de maintenir une
communauté d’organismes équilibrée, intégrée et adaptative dont la composition en espèces, la diversité et l’organisation fonctionnelle sont comparables à celle d’habitats naturels de la région). Un des critères mis en avant est la résilience aux perturbations. Karr & Dudley ont insisté sur la nécessité de prendre en compte le système aquatique dans son ensemble, à l’échelle du bassin versant, et de ne pas se limiter à des approches locales. Ils recommandent de se focaliser sur les 4 grands paramètres influençant la structure et le fonctionnement des écosystèmes :
Le régime hydrologique (variabilité annuelle et interannuelle) La qualité de l’eau
La structure de l’habitat physique
La nature et les sources d’énergie dans l’écosystème
La notion de santé des écosystèmes fut introduite ultérieurement en Amérique du Nord. De manière schématique, elle part du principe que les activités humaines entrainent des « dysfonctionnements » (ou considérés comme tels) dans les écosystèmes fortement anthropisés3. Nous devons donc nous intéresser aux « remèdes » à apporter. Ce concept donna également lieu à de nombreux débats et de vives critiques furent émises. Plusieurs auteurs estimèrent ainsi que la notion de santé des rivières dépendait beaucoup de la perception sociale et des aménités fournies par ces écosystèmes (Rapport, 1989). Dans cette perspective Boulton (1999)4, proposa que « santé des rivières » ne se limite pas aux seuls aspects écologiques (couverts par la notion d’intégrité biotique), mais couvre également les aspects sociétaux en prenant en compte les usages et les aménités fournies par ces systèmes (figure 1). Il introduit ainsi les notions de bien et de services rendus par les écosystèmes qui seront par la suite mise en avant par le Millenium Assessment.
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Karr J. & Dudley D.R., 1981. Ecological perspective on Water Quality Goals. Environmental Management, 5(1): 55-68
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Rapport D.J., Costanza R. & McMichael A.J., 1998. Assessing ecosystem health. TREE, &" : 397-402.
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Boulton A.J., 1999. An overview of river health assessment : philosophies, practice, problems and prognosis. Freshwater Biology, 41: 469-479
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Figure 1 – La santé des écosystèmes inclut non seulement les aspects écologiques mais aussi les représentations sociales et les usages tirés des systèmes aquatiques. (d’après Boulton, 1999)
Reste à identifier les symptômes à privilégier et les remèdes à apporter. Beaucoup de problèmes viennent des modifications apportées à quelques grands facteurs structurants :
la réduction de la connectivité entre la rivière, ses plaines inondables et les zones humides associées la réduction de la variabilité du régime hydrologique
l’eutrophisation liée à l’accroissement des flux en nutriments les pollutions
Aucun indicateur ne peut prétendre répondre à toutes les questions. Les métriques peuvent être physiques, chimiques ou biologiques
On peut résumer comme suit les arguments développés en faveur de l’utilisation du terme « santé des rivières ». Il est facilement compréhensible par le public. Les citoyens et les scientifiques peuvent envisager de partager un objectif commun en matière de restauration, dans la mesure où cet objectif trouve un écho auprès du public par ses dimensions économique, éthique ou ludique.
Si l’on s’appuie sur les réflexions menées en matière d’intégrité biotique et de santé des écosystèmes, on peut proposer le schéma suivant (figure 2) ;
le bon état correspond, tel qu’il est apprécié actuellement par le biais de certains indices biotiques, à une vision de type conservationniste de la biodiversité s’appuyant sur la présence/absence d’espèces et sur un système de référence. C’est une vision de nature écocentrique.
le bon potentiel fait plus appel appel aux notions de bien et de services rendus par les écosystèmes. Il s’appuie beaucoup plus sur des aspects fonctionnels, dans une démarche de nature anthropocentrique.
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I-1.2. ORIGINES, TRAJECTOIRES ET POSTERITES D’UNE IDEE SCIENTIFIQUE
La notion de bon état écologique qui fait aujourd’hui débat auprès des scientifiques tant sur sa définition que sur son application, est absente de la littérature scientifique avant la Directive cadre sur l’eau (première occurrence avec Logan & Furse, 2002). Elle apparaît avec la Directive, est d’usage plutôt restreint les premières années puis beaucoup plus large depuis, avec des pics récents indiquant des usages croissants. Le travail mené visait 1. à pister les usages du termes et ses antécédents dans les publications scientifiques à partir d’une analyse bibliométrique, et 2. à se plonger dans les archives de l’UE pour comprendre ses origines. Ce qu’il en ressort, c’est que préalablement à la DCE, les termes utilisés pour aborder les problèmes milieux aquatiques étaient plutôt « santé des écosystème » ou « intégrité écologique ». Ils faisaient aussi l’objet de controverses. Cependant, les auteurs qui mobilisent la notion de bon état aujourd’hui citent des auteurs qui ont promu ces concepts. Cela indique-t-il une continuité ? Nous pencherions plutôt pour dire qu’il y a à la fois continuité (on peut pister des liens entre les auteurs) et rupture, la DCE ayant imposé plusieurs créations conceptuelles qui irriguent depuis les publications scientifiques et tendent à les renouveler. Néanmoins, tous les scientifiques rencontrés ne sont pas aussi critiques vis-à-vis du bon état. C’est cette apparente contradiction observée sur le terrain entre des « scientifiques » qui contestent la scientificité du concept et d’autres qui au contraire soulignent ses vertus qui permet de comprendre qui sont les scientifiques qui furent impliqués dans le processus d’écriture de la DCE et pourquoi ils se disqualifient parfois entre eux. Il ressort d'une analyse sociologique des carrières que trois types de scientifiques ont été impliqués dans le processus d’élaboration de la DCE: les scientifiques-chercheurs, les scientifiques-experts et les scientifiques-publics, sachant que ce qui nous intéresse c’est de savoir quel rôle précis ils ont joué au moment du processus étudié. Les premiers, fortement présents durant la première phase d’élaboration de la DCE, soit de 1988 à 1994 (Commission Européenne), et réunis à l’occasion de deux grandes conférences, auraient nettement influencé la Directive écologique de 1994, un texte sans « bon état » mais abandonné car jugé trop écologique et inapplicable. Dans la seconde phase d’élaboration, soit de 1995 à 2000, on voit au contraire apparaître une catégorie de scientifiques à l’interface des scientifiques-chercheurs et des décideurs politiques, un groupe hybride, fortement mobilisé pour discuter et mobiliser les connaissances qui allaient servir à écrire la DCE. Ce sont pour la plupart des docteurs en science de la vie et de la terre, certes, mais des personnes qui évoluent en dehors des arènes traditionnelles de la recherche (universités, laboratoires publics ou privés) qui ont eu une carrière plutôt institutionnelle nationale (Ministères, Agences de l’eau, Agences gouvernementales) ou internationale (un certain nombre de ces personnes ayant préalablement travaillé à l’OCDE, par exemple). D’autres, ont plutôt un profil d’expert parce qu’elles travaillent pour une ONG ou un groupe industriel, par exemple.
Un examen des cultures épistémiques qui caractérisent ces engagements pluriels permet de montrer que les scientifiques-chercheurs sont les plus critiques vis à vis de la DCE et du concept de bon état dont on peut penser qu'il est d'inspiration gestionnaire du fait qu'il présente certaines affinités avec les principes de bonne gouvernance ou de bonnes pratiques (une étude informatique d'un corpus de textes préparatoires à la directive permet de relever ces affinités). Les reproches le plus souvent adressées portent sur le caractère fixiste du bon état et de l'état de référence qui donneraient une vision beaucoup trop stabilisée des écosystèmes (avec un idéal d'équilibre et d'absence de pressions humaines propres à irriter les fonctionnalistes plus que les tenants des autres approches en biologie, comme la biologie des populations).
Une proximité entre la législation européenne en matière de gestion des pollutions atmosphériques et celle relative à la gestion des milieux aquatiques a été identifiée. Cette hypothèse doit encore être vérifiée afin de voir si les objectifs fixés en matière de qualité de l'air n'ont pas circulé et influé sur la législation en matière d'eau.
La façon dont la DCE a été préparée en amont montre par ailleurs que d’autres formes de savoirs et cultures épistémiques ont joué : ceux des experts auprès de l’UE qui ont une formation scientifique mais n’exercent pas dans la recherche et ont œuvré pour la prise en compte de préoccupations politiques, managériales et
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comptables. La suite de l’enquête devra expliquer sous quelles modalités ils sont intervenus et quelles recompositions précises cela a engendrées entre le premier jet de la directive écologique et la version finale du texte de la DCE, chacune ayant été portées par des coalitions d’acteurs différentes. Il n’en reste pas moins que l’idée de Bon Etat s’inscrit dans une vision philosophique de la nature longuement préparée par la religion et la philosophie anglo-saxonne. Rappelons tout d’abord que l’idée de Bon Etat Ecologique est héritée d’un contexte socio-historique opposant l’homme à la nature. A. de Tocqueville témoigne déjà en son temps des colons américains qui considèrent la nature comme un milieu hostile et dangereux à conquérir et à transformer. La prise de conscience des marais se fait lors de leur assèchement, et la conscientisation des forêts ne prend forme qu’à l’issue de vastes opérations de déboisement et d’abattage d’arbres centenaires. Il en va de même des fleuves et des rivières qu’on n’aura cesse de redresser et aménager. Bref la conquête de l’Ouest passe par une vision qui déconsidère la nature et ne la requalifie qu’une fois fortement modifiée5. Cette prise de conscience passe par une logique d’inventaire et de magnification des espèces observées à travers les récits d’explorateurs. Ici aussi l’exaltation de la nature sauvage et emblématique s’inscrit contre la société, notamment dans les écrits de Thoreau, Hawthorne ou Emerson qui dénoncent les affres de l’industrialisation et de l’urbanisation6. En découle tout un appareillage de mesure de protection et de sanctuarisation de la nature à travers les sociétés protection du monde animal, les parcs naturels puis plus tard les lois de protection des paysages et des sites, que l’on doit à la vision religieuse protestante de la nature considérée comme un éden à préserver7. C’est donc dans une appréciation morale et esthétisante qu’émerge l’idée de Bon Etat Ecologique et ses grilles de lecture (inventaires de biodiversité, espèces à protéger, espaces sanctuaires).
I-1.3. MYTHOLOGIE DE LA REFERENCE ?
Pour les experts scientifiques interviewés, la quête d’une référence écologique passée permettant de comparer l’état présent et à venir est utopiste. Les inventaires, lorsqu’ils existent, sont incomplets et restent difficiles à contextualiser et modéliser selon des trajectoires. La réflexion autour des changements globaux est relativement récente et le travail pluridisciplinaire reste souvent à construire.
Pourtant, ce que nous apprennent les sciences sociales, c’est que la référence reste un principe fort de réalité, une nécessité. Nous sommes des êtres de ressentiment (M. Scheler), construits autour de nos souvenirs d’enfance (M. Halbwachs) et de nos emprises sur nos milieux de vie (sociaux naturels). De fait, nous idéalisons spontanément la nature et nous la percevons aussi à travers notre mémoire individuelle et collective. Des relations entre scientifiques et muséologues restent à construire pour mieux saisir la dimension sociale des jugements autour de la qualité d’un milieu. L’opportunité de raconter une histoire de son estuaire est à saisir, en particulier avec la DCE.
L’origine et l’usage de la notion de référence aux Etats-Unis sont riches d’enseignement. Introduite dans le droit en même temps que la notion d’impact, la notion d’état de référence sert dans le droit américain lorsqu’un dommage environnemental est porté devant les tribunaux pour compensation financière. C’est donc une construction juridique pour indemniser des victimes. Il est alors recherché un état de référence qui représente la situation avant dommage. Elle peut soit être définie par une description du site avant dégradation, soit par la situation d’un site similaire qui n’a pas connu de dégradation. Ce qui est intéressant de noter, c’est que dans ces cas, c’est toujours une construction adhoc pour un contentieux particulier. Aucun site n’est institué comme « site de référence ». Il faut toujours que les experts justifient de la pertinence de la
5 Chinard G., L’Homme contre la nature. Essais d’histoire de l’Amérique, Paris, Hermann, 1949. 6 Larrère C., Les philosophies de l’environnement, Paris, PUF, 1997.
7 Matagne P., Comprendre l’écologie et son histoire, Paris, Delachaux et Niestlé, 2002 ; Thomas K., Dans le jardin de la nature, Paris, Gallimard, 1985.
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référence pour le cas considéré. Il ne s’agit pas de normes stables absolues, mais d’une convention négociée pour l’indemnisation la plus juste possible.
L’usage de la notion de référence dans la DCE s’appuie sur un réseau de sites dont on tire des métriques érigées en normes valant pour tous les cas d’un même type. C’est une construction juridique différente qui donne à la référence un statut au dessus de la contingence des cas. L’utopie dénoncée par les scientifiques tient à ce statut particulier que la DCE donne à la référence. Ce caractère absolu de la norme environnementale est à mettre en relation avec la logique d’optimisation des mesures de restauration prévues par la DCE et le souci d’imposer aux Etats des exigences comparables. Le bon état présenté comme un absolu devient un gage de non distorsion de concurrence entre Etats. Il devient une sorte d’étalon pour décliner sur tous les milieux une même routine de gestion : identifier les causes d’impacts (pressions, forces motrices influençant ces pressions), corriger ces impacts par des réponses adaptées (modèle DPSIR). Cependant l’institutionnalisation d’une référence est en contradiction à la fois avec les savoirs des biologistes et avec la pluralité des mémoires et des attachements individuels.
Le terme d’état de référence fait débat. Pour les écologues scientifiques, c’est une erreur de s’appuyer sur un repère fixe dans une nature en perpétuelle évolution. Si l’on cherche des invariants, ils doivent davantage être identifiés du côté des fonctions écologiques assurées et des services rendus que des espèces. Le succès de la notion d’état de référence doit beaucoup à la logique gestionnaire de l’évaluation et de l’optimisation économique des investissements qui a besoin d’un repère pour comparer des options dans une logique de restauration (DPSIR, optimisation PdM). La logique comptable peut cependant s’accommoder d’un repère fonctionnel et abandonner les indicateurs taxonomiques. Il n’y a pas d’attachement particulier, ni des écologues scientifiques, ni des gestionnaires à une référence particulière.
L’attachement à des espèces est plus le fait de militants (LPO, …) qui observent ou de chasseurs-pêcheurs qui consomment ou vendent. Pour eux l’état de référence est un repère concret d’une situation passée vécue. Ils sont experts en matière de quantification de cet état et perdraient cette expertise si on changeait d’indicateur. Ils obtiennent aussi des compensations en mobilisant cette référence. Si cette référence est disqualifiée, comment co-construire avec des experts locaux de nouveaux indicateurs sur lesquels ils puissent se mobiliser, qu’ils puissent contrôler eux-mêmes pour conserver les systèmes de compensation ?
SEINE : Il y a aussi derrière tout cela des références qui s’ignorent. Le départ à la retraite de cadres de la mise en œuvre écologique (PNR des Boucles de la Seine Normande, Université, DREAL, Agence de l’eau, CNRS, IFREMER, VNF…), la disparition de métiers et de la mémoire ou l’ignorance de musées (influence de G.H. Rivière) en font partie ; et nous alertent sur un état des lieux menacé, en trajectoire pessimiste. Mais il faut également voir les origines mythiques d’un savoir sur la nature entre science et littérature, inventaires et œuvres qui restent à étudier ; ici c’est le potentiel et sa force de projection qui fait référence. Enfin, l’émergence empirique d’un modèle issu des expertises IFREMER sert une référence technique qui à coup sûr sert l’idée de « bon fonctionnement ». La question du bon état écologique fait en outre émerger une problématique alimentant les débats de société : adeptes du fixisme (situation figée, image idéalisée du passé ou de l’ailleurs) face aux adeptes du changement (situation dynamique, vision tournée vers le présent et les scenarii d’avenir).
LOIRE : L’estuaire de la Loire a fait l’objet d’une véritable acculturation organisée à l’échelle de l’agglomération. La notion d’estuaire a longtemps disparue et les syndicats de marais ignorés. Le SCOT « Petite planète » s’appuyant notamment sur des dynamiques locales comme l’association Estuarium, la biennale d’art contemporain, les classes estuaire, le projet de la cité de l’estuaire ont largement participé de la réinvention récente d’un territoire et de sa force de projection culturelle sur les populations riveraines. Au-delà du caractère pédagogique de l’entreprise qui façonne collectivement un vrai objet socio-naturel, l’estuaire est devenu synonyme d’aménagements sous forme de musées vivants, quartiers écologiques et zones
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sanctuarisées. Cette construction participe certainement à une forme d’oubli par la société du caractère anthropisé de la nature. Le bon état est donc directement transféré à la société civile à travers l’idée plus large de qualité de vie, plaçant l’estuaire au cœur du dispositif.
GIRONDE : La vaste étendue géographique de l’estuaire renforce l’appropriation agricole et la viticulture, et permet une présence importante de la pêche (poisson, coquillages). Le bon état peut donc se lire à travers des indicateurs biologiques consommés par la société et parfois en contradiction avec la santé du fonctionnement estuarien.
I-2. LE BON ETAT VU PAR …
I-2.1.…DES SCIENTIFIQUES :
LES ECOLOGUES
Les estuaires sont par nature des milieux dynamiques, qui évoluent constamment au rythme des marées et des débits du fleuve. Ce phénomène entraîne une forte variabilité spatio-temporelle des caractéristiques morphologiques, hydrosédimentaires, physico-chimiques et biologiques qui fait de ces zones de transition, des milieux :
De stress physiques importants au travers de gradients de salinité, de courants, de MES…
De diversité et de contraste : de salinité, de substrats (sables, vases, graviers, etc.), bathymétriques (zone intertidale, profondes)…
De forte mobilité transversale et longitudinale des eaux et des sédiments
Les estuaires macrotidaux peuvent ainsi être assimilés à une mosaïque d’habitats qui évolue sans cesse et à laquelle les organismes vivants se sont adaptés. Il semble ainsi difficile de déterminer qu’elle est « la bonne combinaison », quel habitat serait-il intéressant de voir à tel endroit.
D’un point de vue hydro-géomorphologique, le bon état se traduit par les notions de diversité (des substrats, des courants, etc), de continuité des milieux, de conservation des influences maritimes et fluviales à l’origine de la structuration de ces milieux de transition et de la forte variabilité spatio-temporelle qui les caractérisent. La vision du bon état pour les différents compartiments biologiques aquatiques (notamment la faune benthique et l’ichtyofaune) est très fortement liée à celle adoptée pour l‘hydro-géomorphologie. Les espèces rencontrées dans les estuaires sont généralement adaptées aux variations fréquentes des conditions du milieu (de salinité, température, exondation…). Elles ont néanmoins des exigences spécifiques en termes d’habitats pour effectuer leur cycle de vie, très variables d’une espèce à une autre et d’un compartiment biologique à un autre. En prenant en compte toute la biodiversité estuarienne, on constate que les besoins sont multiples et nécessitent des habitats diversifiés, fonctionnels, accessibles et étendus (cf Groupe de travail Hydro-morpho-sédimentaire ).
Pour caractériser le bon état écologique, les mots d’ordre sont « diversité et continuité ». Pour satisfaire les besoins de tous les organismes vivants en estuaire, il est impératif d’avoir des habitats préservés, diversifiés et accessibles afin qu’ils puissent accomplir leurs cycles de vie. Leur forte capacité d’adaptation permet aux organismes vivants de supporter aussi bien les variations quotidiennes des conditions du milieu estuarien (courant, salinité…) que certaines variabilités liées aux activités anthropiques.
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Ainsi, en considérant l’écologie des estuaires dans son ensemble, l’importance de la notion de diversité implique qu’il n’existe pas un, mais des bons états, qui se distinguent selon la « fenêtre » par laquelle le milieu est observé. De plus, chaque estuaire est un cas particulier : le bon état de l’un n’est pas forcément le bon état de l’autre du point de vue écologique.
LES ETHNOLOGUES (APPROCHE HISTORIQUE ET ANTHROPOLOGIE SOCIALE)
L’idée de Bon Etat s’inscrit dans une vision philosophique de la nature longuement préparée par la religion et la philosophie anglo-saxonne. Rappelons tout d’abord que l’idée de Bon Etat Ecologique est héritée d’un contexte socio-historique opposant l’homme à la nature. A. de Tocqueville témoigne déjà en son temps des colons américains qui considèrent la nature comme un milieu hostile et dangereux à conquérir et à transformer. La prise de conscience des marais se fait lors de leur assèchement, et la conscientisation des forêts ne prend forme qu’à l’issue de vastes opérations de déboisement et d’abattage d’arbres centenaires. Il en va de même des fleuves et des rivières qu’on n’aura cesse de redresser et aménager. Bref la conquête de l’Ouest passe par une vision qui déconsidère la nature et ne la requalifie qu’une fois fortement modifiée8. Cette prise de conscience passe par une logique d’inventaire et de magnification des espèces observées à travers les récits d’explorateurs. Ici aussi l’exaltation de la nature sauvage et emblématique s’inscrit contre la société, notamment dans les écrits de Thoreau, Hawthorne ou Emerson qui dénoncent les affres de l’industrialisation et de l’urbanisation9. En découle tout un appareillage de mesure de protection et de sanctuarisation de la nature à travers les sociétés protection du monde animal, les parcs naturels puis plus tard les lois de protection des paysages et des sites, que l’on doit à la vision religieuse protestante de la nature considérée comme un éden à préserver10. C’est donc dans une appréciation morale et esthétisante qu’émerge l’idée de Bon Etat Ecologique et ses grilles de lecture (inventaires de biodiversité, espèces à protéger, espaces sanctuaires).
N
OTION DE BON ETAT ECOLOGIQUE ET ANTHROPOLOGIELe rapport homme/ nature en anthropologie sociale est pour ainsi dire un « grand classique » de la discipline. Il va sans dire que nombre d’études portant sur des sociétés dites « exotiques » traitent de ce sujet, de manière principale ou secondaire ( C.L Strauss, Godelier, Malinowski, Rappaport, Sahlins, Leroi-Gourhan, etc.). Pourtant, lorsque l’on recherches des données sur le rapport homme/nature dans nos mondes contemporains, le travail devient quelque peu ardu. Plus encore si l’on y ajoute la notion d’écologie. Bien entendu, je schématise un peu. Cependant, il semblerait que les études portant à l’heure actuelle sur des questions d’écologie en anthropologie s’orientent plus vers des thématiques liées à la globalisation, aux économies alternatives et/ou aux revendications identitaires.
Mais ce manque peu sans doute s’expliquer par le fait que le rapport homme/ nature puisse être abordé à travers diverses entrées telles que les religions, les savoirs et techniques, les activités physiques et sportives, le travail, etc.. Suite à cette petite réflexion, se pose donc la question de l’anthropologie face à la notion de « bon état écologique ». En ayant très rapidement repris quelques écrits de P. Descola, je me permets de proposer
8
Chinard G., L’Homme contre la nature. Essais d’histoire de l’Amérique, Paris, Hermann, 1949.
9 Larrère C., Les philosophies de l’environnement, Paris, PUF, 1997. 10
Matagne P., Comprendre l’écologie et son histoire, Paris, Delachaux et Niestlé, 2002 ; Thomas K., Dans le jardin de la nature, Paris, Gallimard, 1985.
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d’aborder ce rapport homme/nature qu’implique la notion de « bon état écologique » (je prends déjà parti en sous-entendant que le « bon état écologique » est ici bien un regard de l’homme sur son environnement) à travers quatre grandes thématiques que sont :
Les croyances La mémoire Le paysage
Ces thématiques, assez larges pour laisser place à l’imprévu, si utile à l’anthropologie, offrent néanmoins un premier cadre dans lequel observer cette notion de « bon état écologique ». Tout d’abord les croyances : ce sont les religions, superstitions, tabous, contes et légendes, la cosmogonie, et les spécificités locales. La mémoire : transmissions, connaissances, savoir-être et savoir-faire. Le paysage : constructions, représentations, préservations. Choisir ces trois angles, cela peut offrir une ou des réponses plus riches qu’un seul angle, tout comme nous donner les possibilités d’aller « braconner » dans d’autres objets pour tenter de donner une, voire des, définitions à cette notion de bon état écologique. Cela nous donne quelques outils pour l’analyse théorique des données recueillies.
Dans une approche plus matérielle, et nous parlons là de l’approche des terrains, nous pouvons envisager de travailler auprès des usagers sur l'évaluation de l'information qu’ils détiennent. Ainsi faisant, les entretiens pourraient aborder les thématiques ci-dessus, et nous ouvriraient sans doute à de nouvelles thématiques. De plus, cela nous donnerait la possibilité d’une part, de définir anthropologiquement ce « bon état écologique » et d’autre part, nous dirait si effectivement le lieu étudié est en bon état écologique pour l’usager.
Comment ont-ils eu accès aux informations ? (transmission des connaissances par "filiation", par les associations locales, par la presse, par observations personnelle)
Quelle crédibilité donnent-ils à ces informations ? (croyances, risques, peurs, rumeurs …) Quelles sont les représentations du "bon état"/ "mauvais état" écologique ?
Représentations "observables" : sauvage/ domestiqué, beau/laid, souillé/ propre, malodorant/ bonne odeur, … .
Représentations "imaginaires" : sain/ malsain, dangereux/ inoffensif, contaminé/ pur, … . Quels usages ont-ils de l'estuaire ? (pêcheurs, promeneurs, industriel, touristique, …).
I-2.2 … LES USAGERS
Il convient de souligner en préambule que les populations interrogées sur les trois estuaires parlent rarement d’estuaire et encore moins de bon état écologique. Dans le contexte de la DCE qui oblige de communiquer avec les populations, c’est une dimension essentielle à retenir. Cela renvoie au moins à deux conséquences :
D’une part il va falloir inventer un langage commun entre populations et gestionnaires afin de parler de la même chose ce qui est toujours difficile compte tenu du fait que nous vivons dans une société de surinformation et de temporalités sociales très chargées ;
D’autre part cette dimension peut être d’emblée vécue négativement comme un forçage non désiré qui place d’emblée le message dans un contexte de suffisance (on n’a pas le choix mais pas envie non plus) ou de suspicion (si on communique sur le bon état c’est qu’il y a danger et qu’on ne m’a pas informé avant).
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On peut distinguer plusieurs types d’indicateurs permettant aux hommes de qualifier l’état écologique de leurs estuaires. Ces derniers dépendent avant tout de l’expérience du milieu estuarien qui peut être médiée par une position institutionnelle, une activité de prélèvement, un regard savant ou passionné, une emprise ordinaire liée au lieu de travail ou de résidence. Pour l’essentiel des habitants et usagers la vision de la qualité environnementale estuarienne se manifeste par des indicateurs visuels où se mélangent bestiaires, herbiers, alertes à la pollution, activités sociales et esthétique des milieux. Du point de vue savant, les indicateurs sont tournés davantage vers la compréhension de processus estuariens comme les connexions entre les milieux ou l’hydrodynamique sédimentaire.
Ce qu’il convient de retenir c’est que majoritairement (2 cas sur 3) l’état écologique lié à l’eau en milieu estuarien est perçu à travers des éléments de pollution. Ce phénomène est intrinsèquement lié aux trajectoires d’aménagement des estuaires français tous passés dans le feu des médias à travers des incidents de marée noire, interdiction de pêche et de baignade ou installation d’une industrie à risque (ex. centrale). C’est donc une vision en miroir qui imprègne avant tout les perceptions sociales de l’état écologique des estuaires français. Les jugements de valeurs sont donc conditionnés par une référence négative (l’estuaire est pollué et on le sait) inscrite dans les mémoires et les développements de territoire. L’estuaire est avant tout un territoire sur lequel vivent des hommes dont la priorité en temps de récession économique est l’emploi. On ne va donc pas détruire une économie nourricière pour les hommes, même si cette dernière amenuise la qualité écologique de l’estuaire. Les appréciations de la qualité écologique – et surtout le désintérêt affiché face à cette question – s’explique par ce fatalisme. Enfin des épisodes de fortes pollutions (mousses, poissons sur le ventre, marées noires) continuent d’hanter la mémoire collective à partir de laquelle se construisent les indicateurs sociaux. Les épisodes passés ne sont pas référencés pour les usagers à une échelle de temps, mais avant tout à une catastrophe pouvant s’abattre sur eux du jour au lendemain.
Lorsque les populations s’intéressent au bon état écologique en évacuant enjeux économique et catastrophisme, l’intérêt pour la qualité du milieu est référé à une activité loisible ou professionnelle. Ainsi, les pêcheurs, les sportifs, les jardiniers ou touristes fondent leur connaissance du milieu estuarien sur des herbiers et bestiaires issus du passé (voire d’un certain folklore). Il semble souvent que deux mondes se tutoient sans réellement se rencontrer. La passion pour la culture de fruits, légumes et plantes ornementatives en bord d’eau reste intacte. Ce sont des ressources de qualité de vie comme les fruits de la pêche pour les usagers. Fruits, légumes, plantes, poissons, coquilles sont inscrits dans la cosmogonie de l’estuaire. Même si on observe des interdictions de prélèvement ou des épuisements de stocks, cela n’enlève rien à la passion éprouvée pour ces usages ordinaires. Dans cette réalisation de soi on fait « comme si » rien ne se passait à côté. Jardiniers, pêcheurs et sportifs ont une connaissance certaine de la qualité des eaux et des terres en bord d’eau, mais on fait avec. Bref, l’appauvrissement de terrains et d’eaux contaminés par l’agriculture, l’urbanisation et l’industrialisation ne remet aucunement en question les usages sociaux.
Le manque parfois de législation claire ou de son application a par ailleurs favorisé le développement de ces réappropriations ordinaires. Par contre ces dernières sont souvent mises à l’index par les gestionnaires. C’est sans doute dans cette marginalisation et ce jugement moral posé sur des « idiots naturels »11 que s’est forgé le manque d’écoute et de confiance à l’égard des institutions gestionnaires de nature. Donc, les bestiaires et herbiers des usagers qui participent au grand tout de l’estuaire continuent de s’inscrire dans une connaissance romantique de la nature12. Ces combinaisons entre éléments naturels et usages sociaux se lisent dans des
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Nous adaptons ici librement l’expression d’idiot culturel proposé par les théories interactionnistes en particulier chez H. Garfinkel.
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Voir O. Sirost (2010), « Les Natures apocryphes de la Seine. L’envasement des plages du Calvados », Etudes rurales n° 185, pp. 181-196.
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compositions verbalisées par les mots clés : paysage, patrimoine, loisir. C’est à partir de ces trois processus clés qu’il faudrait entamer un nouveau cycle de recherche sur ce qu’est le bon état écologique pour la société.
En ce qui concerne l’estuaire de la Seine, le bon état se communique sur une biodiversité non représentative: oiseaux rares et invisibles, poissons migrateurs très sensibles au réchauffement, plantes protégées n'existant que sur les coteaux de la Seine... On peut en proposer une classification issue des 40 entretiens réalisés (en rouge les plus cités):
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Tableau 2 : les indicateurs sociaux de l’état écologique Estuaire
Indicateurs
Eléments négatifs Eléments sociaux
Animaux Végétaux Milieux Autres
SEINE Poissons morts,
hydrocarbures, mousses, déchets flottants, PCB, phosphogypses, jussie, bétonnage, endiguement, panneaux et affichages alarmistes, rumeurs Paysages, loisirs en plein air, baignade, lumière, jardins, bâti et patrimoine culturel, hommes du fleuve et leurs métiers, mémoires du fleuve, musées, bassins, plages Ecrevisse, gougeons, brochet, carpe, canard, anguille, silure, crevette, éperlan, Saint-Jacques, avocette, butor étoilé, râle des genêts, coccinelle, cigogne Orchidées, roseaux, nymphéas, mauvaise herbe, orties, pomme de terre, violette de Rouen, sparganium, haricots, fruits Vasières, marais, zones humides, haies, prairies bocagères, coteaux, connexions des milieux Etendue, bactéries, labels et classements, AOC, benthos
LOIRE Polluants, anoxie, eau turbide Paysages, pêche anguille, civelle, lamproie, alose, Ibis, Râle des Genets Lentille, jussie, roselière, angélique des estuaires Zone humide, marais, prairies, vasière, nurserie, zone de migration, bouchon vaseux Benthos, vase, salinité, sédiments
GIRONDE Cadmium, pyralène (PCB), métaux lourds, hydrocarbures, plastiques, macro déchets, poissons morts Viticulture, pêche, surf, activités ludiques, tourisme Anguille, crevette, Maigre, crabe (carcinus maenas), saumon, alose, esturgeon, huitre, canard, cigogne
Maïs, vigne Bouchon vaseux, marais, « belle eau »
AOC
Indicateurs Loire : en rouge considérés comme invasifs Indicateurs Seine et Gironde : en rouge les plus cités
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RECEPTION ET DIFFUSION DANS LA PRESSE FRANÇAISE
Une analyse de contenu de la presse nationale (Le Monde) et régionale (Sud Ouest, Ouest France et Paris Normandie) menée de 1990 à 2009 [étude annexe disponible] confirme les observations de terrain relatives au bon état écologique. Les indicateurs du bon état écologique des estuaires se déclinent en trois groupes :
Les animaux (60% poissons, 24% oiseaux, 13% mollusques)
Les plantes ne représentent que 3% des indicateurs observés par l’opinion publique Les milieux (40% roselières, 33% zones humides)
Mais ce triptyque ne pèse pas lourd face aux polluants qui représentent une vision en miroir prégnante et dominant (3 fois plus d’occurrences que les indicateurs de « bon état ») avec en tête : hydrocarbures, nitrates, pesticides, cadmium.
Le bon état écologique pointe alors du doigt des responsables de sa dégradation (22% industriels, 17% Ports, 15% agriculture, 10% urbain) et des acteurs de sa mise en place (24% scientifiques, 13% pêcheurs, 8% DCE, 8% Europe, 5% associations écologistes). La vision sociale est plutôt pessimiste : 43 indicateurs de pollutions sont cités par les médias contre seulement 16 indicateurs de bon état !
Chaque estuaire est aussi défini par ses affaires de pollution : EDF, Total, Port Méthanier, Port 2000… et par ses luttes autour d’emblèmes : avocette, butor étoilé, esturgeon, saumon, huitres…
Plus spécifiquement, la Seine est présentée comme l’estuaire le plus pollué d’Europe, alors que celui de la Loire est considéré comme le plus naturel et préservé. On parle dans la presse deux fois plus de la Seine que de la Loire. La Gironde est présentée comme un estuaire arrivant à concilier un développement économique et une préservation de la nature. Nous avons donc bien une communication différenciée s’appuyant sur des logiques de territoires et d’images territoriales. La référence à la DCE reste très faible. Seuls quelques articles y sont consacrés dans la presse nationale insistant sur les enjeux écologiques forts qui en dépendent. Les inquiétudes liées à la pêche récréative (ex. anguille), au réchauffement climatique ou à la microchimie sont évoquées.
II. DERRIERE LE « BON ETAT », L’ESTUAIRE
II-1. CE QUE DISENT LES CARTES ET DONNEES CHIFFREES
II-1.1. DES TERRITOIRES ET DES EAUX
La DCE se donne pour objectif de comparer des territoires à étendues et compositions variables, ayant pour ambition d’y appliquer des critères identiques de qualité écologique. Le premier constat évident est que pour chacun des trois estuaires atlantiques on ne parle pas de la même configuration spatiale. Cette remarque en appelle une seconde, la division de ces territoires en masses d’eau diffère également. Ainsi l’influence du régime marin sur le régime fluviale prend des modulations différentes selon l’étendue, les ouvrages humains et les formes de conjonction entre le fleuve et la mer, le débit et la marée. Ces différences morphologiques ont des conséquences lourdes dans les perceptions et conceptions des territoires. Peut-on ainsi dans le cas de la Seine (qui se présente comme un « tuyau » aux dires des scientifiques du programme Seine Aval) parler encore d’estuaire dans sa réalité physique ? La vaste ouverture proposée par la Loire à l’inverse rend davantage perceptible la distinction marin/fluvial.
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Tableau 1 : masses d’eau, superficie, limites administratives
Indicateurs Estuaire de la Seine Estuaire de la Loire Estuaire de la Gironde Limites Poses en amont
Cap d’Antifer / Ouistreham en aval / Les limites retenues dans les indicateurs carto d’Anaïs Just sont (le havre-tourville = trait de cote)
Ancenis à Saint Nazaire La Réole et Génissac à l’embouchure
Superficie
Bassin versant total Estuaire 78 650 km2 50 km2 118 000 km2 60 km2 71 000 (Dordogne+Garonne) 635 km2
Morphologie Seine des îles et bras morts (Poses à Rouen) Seine tuyau (Rouen à Tancarville) Embouchure (Tancarville à la mer) Double vision : Longitudinale associée à la marée Latérale associant vasières, marais et annexes hydrauliques Garonne et Dordogne Chapelet d’îles Embouchure vaste (12 km de large)
Singularité Estuaire le plus anthropisé
Territoire estuarien culturellement
entretenu
Estuaire le plus vaste d’Europe occidentale Mascaret des surfeurs
Masses d’eau 3 2 7
L’emprise aquatique a des variations inter estuaire, ce qui est également lisible par le nombre de communes concernées par le territoire. Comme le montre la cartographie ci-dessous, les morphologies naturelles et sociales renvoient à des réalités de territoires différentes :
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Figure 1 : limites des trois grands estuaires atlantiques (de Gironde, Loire et Seine)
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Cette variabilité inter estuaire est confortée par les données de l’Insee ou Corine LandCover. Ainsi, l’estuaire de la Seine présente le plus fort pourcentage de terres artificialisées, quand l’estuaire de la Loire possède le plus fort pourcentage de terres agricoles et celui de la Gironde affiche le plus gros pourcentage de milieux semi naturels. La taille de l’estuaire la Gironde implique une segmentation très forte (parcours difficile qui ne facilite pas la totalisation, absence de pont au-delà de Bordeaux, cherté des 2 bacs existants + distances qui font que les trajets entre les 2 rives sont exceptionnels / tourisme local occasionnel).
Ces visions d’ensemble sont confirmées dans les détails du tableau ci-dessous.
Tableau 2 : Comparaison des données Corinne LandCover pour les trois estuaires atlantiques13
Données CLC / Estuaire SEINE LOIRE GIRONDE
Nombre de communes 147 63 265
S2 en eau de l’estuaire 11.4% 13.8% 9.9%
% zones urbanisées 11% 12% 7%
% zones industrielles, commerciales 6.5% 4% 1.8% % mines, décharges, chantiers 0.75% 0.2% 0.32%
% espaces verts 0.78% 0.82% 0.62%
% terres arables 20% 11% 9.5%
% culture permanente 0.07% 1.7% 15%
% prairies 16% 26% 8%
% zones agricoles hétérogènes 5% 23% 12%
% forêts 25% 2.5% 15%
% zones humides intérieures 0.1% 1.6% 0.85%
% zones humides maritimes 2.8% 2.1% 1.4%
% zones Natura 2000 16% 25% 23%
Densité de population 520 hab./km2 480 hab./km2 280 hab./km2
Une fois de plus ces données spatiales typifient clairement nos estuaires. Proportionnellement l’estuaire de la Seine se distingue par son enclavement, manque d’espace lié à une forte artificialisation des milieux et à une grosse densité urbaine et industrielle. A l’inverse, l’estuaire de la Loire apparaît comme le plus « naturel » avec ses prairies et zones humides intérieures (en particulier les berges). L’estuaire de la Gironde se profile alors
13 Par convention nous avons choisi de faire remonter l’estuaire aux Ports de fond de vallée et aux limites
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comme intermédiaire entre ces deux tableaux avec une forte culture de la vigne, mais aussi ses plages et ses dunes dont l’attractivité touristique reste clairement tournée vers la mer. Ces données géographiques correspondent à des logiques de constructions sociales des estuaires. Si en Seine la pêche professionnelle fluviale comme les anciens métiers de la batellerie ont disparu, en Loire les syndicats de marais, les chasseurs, les pêcheurs et les agriculteurs ont su entretenir socialement un rapport estuarien. En Seine coupeurs de roseaux, chasseurs, agriculteurs restent des acteurs du milieu estuarien mais leur nombre reste limité et leurs enracinements au territoire sont moins prononcés. Pour la Gironde, l’activité balnéaire, la viticulture, comme la culture du maïs se sont intensifiés. L’effondrement des stocks de poisons migrateurs, sans doute le réchauffement climatique, la surpêche, les difficultés accrues d’expulsion du bouchon vaseux, peut être certaines contaminations (cadmium) seraient à l’origine de la régression progressive de la pêche. Les cabanes, chasse et cueillette subsistent mais il y a globalement une raréfaction des pratiques traditionnelles de prise sur le milieu estuarien avec une trajectoire économique. Mais cette dernière a des vocations associées à la qualité de vie (vin, loisirs, cuisine) contrairement à l’estuaire de la Seine évoluant sur une trajectoire d’industrialisation lourde.
Les morphologies physiques renvoient indéniablement ici à des morphologies économiques et sociales. Une analyse cartographique de l’occupation des sols des trois grands estuaires atlantiques démontre ces logiques qui posent un cadre à la caractérisation de la qualité écologique (cf. occupation du sol sur la figure 1):
Un cadre polluant urbain et industriel pour la Seine avec un fort enclavement ;
Un cadre vert, relativement préservé et agricole pour la Loire sur un territoire plus évasé et resserré ; Un cadre plus balnéaire (même si Arcachon et Royan restent des spots privilégiés) pour la Gironde avec une grande vacuité à l’embouchure, et surtout la forte prégnance de l’agriculture.
II-1.2. LES ACTEURS DES ESTUAIRES
Sur la Seine, les enquêtes sociales dont clairement apparaitre, dans les représentations du bon état, quatre communautés de connaissances (les scientifiques formés par le Museum d’Histoire Naturelle de Rouen, et par le SAUM Seine), les écologistes (récitant la leçon d’écologie politique du Grenelle et s'inscrivant dans de forts lobbies), les industriels (réactivant le projet napoléonien de route économique Rouen-Le Havre), les usagers ordinaires (la nature près de chez soi, le complot "on nous ment", la pollution c'est pour les autres)
Groupe
enquêté Bon État écologique Référence relation au cadre réglementaire Scientifiques,
spécialistes
Écologie de
fonctionnalités absente
Danger des indicateurs et seuils de la DCE Associations naturalistes, écologistes Espèce emblématique Nature sanctuaire
Jeu européen avec natura 2000, Grenelle media Industrie, économie Vernis vert empreinte lourde Choix
économique Contrainte peur du gel Usagers Nature près de chez
soi
Tradition,
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Il semble que l’estuaire soit avant tout un terrain de jeu multidimensionnel. L’existence d’une entité « estuaire » fait effectivement le jeu des scientifiques qui y voient une opportunité pour élaborer un corpus de connaissance à l’interface de la nature et de la société. C’est un espace social à conquérir pour nombre d’associations naturalistes afin de faire parler d’elles et de vivre leur passion. C’est un territoire présentant des opportunités de marché et de développement économique. On retrouve ici toute les caractéristiques du « playground » développé par les politiques publiques anglo saxonnes à la fin du 19e siècle. L’estuaire est avant tout une force de projection symbolique et sociale, caractéristique que l’on néglige quand on l’examine par les lunettes de l’écologie.
II-1.3. LES TERRES HUMIDES ET LES MOTS
Au-delà de la question de qualité des milieux estuariens, se dresse une fausse évidence. L’entité estuaire comme son territoire ne vont pas de soi pour tous. Qui parle d’estuaire ? La question à priori saugrenue reste un véritable révélateur des manières de penser et de recevoir l’idée d’état écologique.
En Seine les populations riveraines parlent volontiers du fleuve, avec en amont de la zone estuarienne des confusions avec certains affluents (l’Eure en particulier). A l’inverse à l’embouchure les populations restent clairement tournées vers la mer. Cette absence de l’estuaire reste avant tout liée à son manque de visibilité et d’accessibilité. L’estuaire existe plus en tant que ligne de séparation des deux rives (peu de ponts) qu’en tant qu’espace.
Seuls les acteurs d’aménagement, de la politique ou de l’expertise scientifique utilisent le terme. Le mot trouve notamment son institutionnalisation à travers le Conseil de l’estuaire, le Grenelle de l’estuaire ou encore l’association SOS estuaire (sur l’embouchure) qui révèle un jeu tripartite entre scientifiques, aménageurs et naturalistes. Cependant pour les scientifiques spécialistes de la Seine il est désormais difficile de parler d’estuaire tant le milieu a été modifié et aménagé. Dans la période d’analyse du milieu qui s’étend du SAUM Seine (1977-78) au programme Seine Aval, force est de constater qu’on s’évertue à tenter de préserver des fonctions écologiques d’un milieu qui physiquement n’est plus vraiment là. En témoignent les faibles participations des populations acteurs aux différents débats publics. Echaudés par des affaires telles que le Pont de Normandie ou l’aménagement de Port 2000, les populations ne participent pas ou peu à des concertations dans lesquelles ils n’ont plus rien à faire valoir. A l’inverse, quelques « hurons » de l’estuaire regroupant naturalistes (LPO, HNNE, GONE…), coupeurs de roseaux, agriculteurs, chasseurs et pêcheurs occupent des espaces de débats et pèsent sur la dynamique de compensation et de renaturation du milieu. En ce qui concerne la Loire, le mot estuaire est usité par les acteurs et les populations. Il faut dire qu’il fait l’objet d’opérations de socialisation fortes comme les classes estuaire, une biennale d’art contemporain. Les syndicats de marais très présents dès la fin du 19e siècle, la création en 1970 du PNR de Brière sur une petite partie de l’estuaire, comme l’entretien par les historiens d’une mémoire ne sont pas étrangers à la conscientisation de ce territoire estuarien. La présence également très marquée d’associations naturalistes très vivaces et avant gardistes dès 1970 comme Loire Vivante a su préserver le milieu d’aménagements (par exemple le combat de Donges). La présence d’historiens et de géographes prenant en charge le PIREN Loire et sa zone atelier expliquent également cette situation particulière de l’estuaire de la Loire. Pour l’association
Estuarium (née en particulier d’un ethnopôle en partenariat avec la DRAC), l’estuaire redevient quelque chose
de plus construit socialement à la fin des années 1990. La question du mot estuaire et du territoire a d’ailleurs fait l’objet de la création de la revue Estuaria. Cet objet estuaire est devenu un cristallisateur de projets : réserve naturelle nationale horizon 2014, outil de communication des agglomérations « Petite Planète », île de Nantes, ville Port Saint-Nazaire, rencontres du fleuve, projet « La cité de l’estuaire »… Dans le contexte de la décentralisation les Pays de la Loire font partie des trois territoires qui acceptent la privatisation de l’eau dans sa gestion, ce qui explique sans doute son avance dans les projets de reconquête sociale des bords de l’eau et des zones portuaires.
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Pour la Gironde, la construction de l’estuaire est indissociable des réactions sociales face aux emprises industrielles et aux contaminations du milieu. Cela résulte d’abord d’une volonté institutionnelle (SMIDDEST) même si c’est l’installation de la centrale du Blayais qui avait conduit à lancer des études d’impact contribuant à produire des connaissances sur l’estuaire permettant de lui donner consistance. Les mobilisations récentes tendent à renforcer cette identité émergente que la segmentation du territoire n’avait pas laissée se constituer… Les crises successives d’interdiction de pêche (anguille, alose) ou de conchyliculture en témoignent. L’estuaire de la Gironde s’est construit par mobilisation des usagers face aux raffineries, centrale nucléaire ou projet de Port méthanier. Ces mobilisations ont participé à la naissance de sanctuaires comme les acquisitions du Conservatoire du littoral ou le pôle nature « Terre d’oiseaux ». Malgré ces vitrines, une fête de l’estuaire ou un label « agneau de l’estuaire », le terme estuaire reste largement inutilisé par les populations qui parlent de rivière, mer ou océan. C‘est surtout le SAGE pris en charge par le Smiddest qui participe de la construction et médiatisation de l’estuaire de la Gironde. Le bouchon vaseux compte aussi beaucoup pour les gens pour se localiser dans l’estuaire. Selon le degré de familiarité, les gens vont dirent qu’ils sont sur l’océan (aval) parce que l’eau est claire ou dans le fleuve (amont) parce qu’elle est boueuse. Les acteurs plus informés – experts, pêcheurs et locaux intéressés- dépassent cette division….
On peut ainsi contextualiser les trois estuaires à partir de trois grandes trajectoires (leurs représentations et services sociaux, leurs analyses scientifiques et leurs aménagements techniques) qui ont conjointement aidé à leur construction. C’est sans doute dans ces divergences et ressemblances que l’on peut émettre des points de comparaison utiles à la DCE.
Trajectoires culturelles :
Seine : Romantiques théosophes, Impressionnistes, Ecrivains champêtres, Ethno musées, Foisonnement associatif
Loire : syndicats de marais, classes estuaire, festival, Estuarium, Musées
Gironde : Franchissement sur le chemin de St Jacques réputé très difficile dans le passé, Conservatoire de l’estuaire, Pôle nature du Vitrezay, Parc de l’estuaire….
Trajectoires savantes :
Seine : MNHN, Conservatoires botaniques, SNS, SAUM, PIREN, Seine Aval Loire : Estuarium (DRAC), GIP Loire, CSEEL
Gironde : CNRS (pollutions métalliques), CEMAGREF (migrateurs) Trajectoires techniques :
Seine : chambre à poissons, PNR, Réserve naturelle, EANA… Loire : PNR de Brière, Réserve naturelle, réserves de chasse
Gironde : industries du bec d’Ambès, abandon du projet de port Méthanier au Verdon ; projet de parc marin, réintroduction de l’esturgeon
Les travaux menés dans des rapports préliminaires sur chaque estuaire permettent de montrer cette concomitance de trajectoire dans une chronologie des événements estuariens participant à la construction de l’objet socio naturel et à la définition de son périmètre et de ses prérogatives.
Trois constructions différenciées :
LOIRE : Refaire territoire à partir de l’estuaire