La demande d’assurance d´ependance dans un
cadre trivari´e
∗
Franck Bien† Arnold Chassagnon‡ Manuel Plisson§ ¶
1
eravril 2011
R´esum´e
Private insurance for long-term care is underdeveloped in European countries and in the US. This paper tries to understand why the market is underdevelopped by using a theoretical approach and putting the em-phasis on insurance demand. It shows that demand for long term care insurance can be low because current and expected health condition of individuals have a strong effect on wealth utility and thus insurance demand. Individual preferences may lead some persons not to seek in-sure. The underdevelopped market of long-term care insurance might not be only due to insurance supply, market failures, family impacts or institutional design. It is analyzed as a direct consequence of individual preferences.
Mots cl´es : d´ependance, assurance d´ependance, demande d’assurance Classification JEL : I1, J-14, G-22
1
Introduction
La d´ependance peut se d´efinir comme la n´ecessit´e pour une personne ˆag´ee de recourir `a un tiers pour accomplir les actes simples de la vie quotidienne (Du´ee & Rebillard 2004). Les ´etudes r´ecentes montrent que la d´ependance s’accroˆıt fortement avec l’ˆage (Gisserot 2007). L’allongement de l’esp´erance de vie est donc susceptible d’accroˆıtre la population d´ependante ainsi que la
∗Cette recherche a ´et´e financ´ee en partie par la Chaire ”Risques et chances de la
tran-sition d´emographique”. Nous remercions la Chaire ”Risques et chances de la transition
d´emographique” pour son soutien. Nous remercions ´egalement J´erˆome Wittwer ainsi que
les membres du Legos pour leurs remarques constructives. Les erreurs restantes nous in-combent.
†LEDa, Universit´e Paris Dauphine
‡LEDa, University of Dauphine and Paris School of Economics
§LEDa, Universit´e Paris Dauphine
demande de soins d´ependance, mˆeme si cette augmentation est temp´er´ee par l’accroissement de l’esp´erance de vie sans incapacit´e (Gisserot 2007) (Du´ee & Rebillard 2004). Pour les personnes `a domicile, elle repr´esente un coˆut moyen de 1 800 euros par mois1. Pour les personnes en institutions, elle repr´esente un coˆut moyen de 2900 euros en Ile de France et de 2300 euros en province (Rosso-Debord 2010). Ind´ependamment de la perte de bien ˆetre occasionn´ee par la survenance de cet ´etat, la d´ependance fait peser un risque financier cons´equent sur les personnes ˆag´ees. Face `a ce risque financier, les revenus des retrait´es sont la plupart du temps trop faibles et la couverture publique insuffisante. L’´eventualit´e d’une augmentation du nombre de personnes d´ependantes ainsi que d’une augmentation de la dur´ee moyenne en d´ependance suscite donc de nombreuses inqui´etudes, notamment en ce qui concerne l’´equilibre des finances publiques `a long terme.
En d´epit de ce risque financier important, le march´e de l’assurance d´ epen-dance tarde `a se d´evelopper. Les deux march´es les plus importants que sont la France et les Etats-Unis connaissent des taux d’´equipement ´evoluant entre 10 et 15% des plus de 60 ans alors que le taux d’´equipement de la compl´ementaire sant´e en France est de 86% pour l’ensemble de la population (HCAAM 2005). Cette ´enigme de l’assurance d´ependance (Kessler 2007) a suscit´e une im-portante litt´erature. Une partie de cette litt´erature explique ce faible taux de couverture par une offre d’assurance incompl`ete, en raison d’un risque agr´eg´e intertemporel (Cutler 1993). Une autre partie de la litt´erature l’ex-plique comme la cons´equence d’asym´etries d’information concernant le risque d´ependance au moment de la signature du contrat (?). Mais comme le re-marquent Brown et Finkelstein, les arguments en termes d’offre ne suffisent pas `a expliquer ce paradoxe et il convient aussi de se demander s’il n’y a pas des raisons qui pourraient condudire `a une demande d’assurance d´ependance faible (Finkelstein & Brown 2007).
La litt´erature qui analyse les d´eterminants de la demande d’assurance d´ependance explique la faible demande d’assurance en se r´ef´erant la plupart du temps `a des ph´enom`enes exog`enes aux pr´ef´erences des individus. Citons en particulier :
– Le rˆole protecteur de l’Etat et l’effet d’´eviction des politiques publiques ; – Le rˆole d’entraide de la famille et plus particuli`erement celui des enfants vis `a vis leur parent d´ependant qui se verrait diminu´e par la pr´esence d’une assurance d´ependance.
La pertinence de ces explications semble toutefois limit´ee, notamment sur le march´e fran¸cais (Plisson 2009).
Dans cet article nous abordons cette analyse de la demande d’assurance d´ependance en nous penchant plus particuli`erement sur la structure des pr´ef´ e-rences individuelles des assur´es potentiels. Notre intuition premi`ere est de montrer que mˆeme un individu isol´e2 qui ne b´en´eficie pas de l’aide publique
peut avoir int´erˆet `a ne pas s’assurer en raison de ses pr´ef´erences individuelles.
1. Ce chiffre est issu de la direction g´en´erale de la concurrence, de la consommation et
de la r´epression des fraudes.
Pour cela, nous nous sommes int´eress´es au rˆole de l’´etat de d´ependance dans la d´eformation des pr´ef´erences. Dans notre approche, le niveau d’au-tonomie influence la perception de la richesse. L’id´ee sous-jacente de notre raisonnement est que le d´ependant est un ”autre” et que par cons´equent, il pr´esente des pr´ef´erences conditionnelles `a l’´etat de d´ependance dans lequel il se trouve.
La repr´esentation d’usage est que la personne d´ependante a subi une perte de bien ˆetre. Cependant, il n’y a pas de r´eelle reflexion concernant le rˆole de la d´ependance sur la consommation. En effet, une des incidences de la d´ependance est un choc sur les pr´ef´erences de l’agent concernant la consom-mation. Il s’agit alors de s’interroger sur l’effet de la d´ependance sur la consom-mation des biens, et, plus sp´ecifiquement sur l’utilit´e marginale de la consom-mation.
Deux scenarios sont a priori possible. Soit la d´ependance diminue l’utilit´e marginale de l’agent, soit elle l’augmente. Dans le premier cas, un consom-mateur frapp´e par la d´ependance aura tendance `a voir l’utilit´e marginale de sa consommation diminuer. Ainsi, si la structure des prix n’est pas modifi´ee, il aura tendance `a moins consommer des autres biens, ce qui lui laissera du revenu pour acheter des services pour palier `a sa d´ependance. Dans le second cas, si l’utilit´e marginale de la consommation augmente, l’agent frapp´e de d´ependance aura tendance `a vouloir consommer plus des biens de consom-mation courante en mˆeme temps qu’il voudra des services l’aidant `a palier sa d´ependance.
Autrement dit, si les d´eriv´ee crois´ees de l’utilit´e par rapport `a la consom-mation et `a l’´etat de d´ependance sont n´egatives, la demande d’assurance sera moins importante, car le choc de la d´ependance sera temp´er´e par un d´esir de moindre consommation. Au contraire, dans le cas de d´eriv´ees crois´ees de l’utilit´e par rapport `a la consommation positives, le choc de la d´ependance sera accru par un d´esir de consommation plus ´elev´e.
Il paraˆıt assez intuitif de penser que la d´ependance a un effet n´egatif sur la consommation. L’objet de cette article, apr`es avoir pr´esent´e le puzzle de l’assurance dans le cadre fran¸cais, est de reprendre plusieurs familles de pr´ef´erences, dans un cadre simple, afin de montrer que la demande d’assu-rance peut s’av´erer faible, voire nulle avec une calibration ad´equate.
La section 2 pr´esente les caract´eristiques du risque d´ependance et les donn´ees ´economiques concernant le march´e fran¸cais, permettant de comprendre le puzzle ´evoqu´e dans l’introduction. La section 3 pr´esente une revue de litt´erature de la demande d’assurance d´ependance et s’attache `a d´emontrer l’insuffisance des mod`eles existant pour expliquer la faible demande d’assu-rance. La section 4 ´etudie plusieurs mod´elisations de la demande d’assurance dans un cadre consid´erant la richesse, la sant´e et la d´ependance. La section 5 conclut.
S’il ne s’agit pas seulement d’un ph´enom`ene ´economique, nous consid´erons dans cet article la d´ependance principalement comme un risque financier. Nous laissons d´elib´eremment de cˆot´e les aspects m´edicaux, sociaux ou psycholo-giques de la d´ependance ´etudi´es par de nombreux m´edecins, d´emographes et sociologues. Apr`es avoir d´efini le concept de d´ependance et fourni des estima-tions sur le coˆut financier engendr´e par ce risque, nous montrons qu’en d´epit d’un reste `a charge qui reste cons´equent, le march´e peine `a se d´evelopper.
2.1
La d´
ependance en France
Le concept de d´ependance utilis´e en France n’est pas ´equivalent au concept de Long Term Care tel qu’il est employ´e dans les pays anglophones. La d´ependance peut se d´efinir comme la n´ecessit´e pour une personne ˆag´ee de re-courir `a un tiers pour accomplir les actes simples de la vie quotidienne (Du´ee & Rebillard 2004). Alors que le concept de Long Term Care fait r´ef´erence au type de soins requis (les soins de longue dur´ee) et non `a un ´etat de sant´e ou de handicap. Autre sp´ecificit´e fran¸caise, le concept de d´ependance est di-rectement li´e `a l’ˆage, puisqu’il ne s’applique qu’aux personnes de plus de 60 ans. Les personnes de moins de 60 ans, pr´esentant les mˆemes caract´eristiques, sont consid´er´ees par les institutions publiques fran¸caises comme des personnes handicap´ees et non comme des personnes d´ependantes. Alors que le concept de Long Term Care n’est pas propre `a une classe d’ˆage et s’applique `a toute personne qui requiert des soins de long terme.
C’est pourquoi, mˆeme si ces deux concepts sont proches, ils ne se re-couvrent pas totalement ce qui rend difficile les comparaisons internationales. Autre cons´equence de cette distinction fran¸caise entre la d´ependance et le handicap, les prestations publiques vers´ees aux personnes handicap´ees sont, `a handicap ´egal, beaucoup plus g´en´ereuses que les prestations publiques vers´ees aux personnes d´ependantes.
2.2
La population d´
ependante
Les difficult´es rencontr´ees dans la d´efinition de la d´ependance se retrouvent dans les classifications permettant de mesurer la population d´ependante.
La principale grille de mesure de la d´ependance en France est la grille AGGIR (Autonomie G´erontologie Groupes Iso-Ressources). La grille AGGIR d´etermine des groupes iso-ressources `a l’aide de 15 crit`eres d’´eligibilit´e. Le GIR 1 est le plus fort niveau de d´ependance et le 6 le plus faible. Lorsqu’on parle de la population d´ependante, on fait habituellement r´ef´erence aux GIR 1 `a 4. Ces groupes GIR d´efinissent donc des groupes de personnes qui demandent a priori un mˆeme niveau de d´ependance, mˆeme si les types de d´ependance au sein d’un mˆeme GIR peuvent ˆetre tr`es diff´erents. Cette grille est utilis´ee par les pouvoirs publics afin d’attribuer l’APA (Allocation Personnalis´ee d’Auto-nomie) mais ´egalement par de nombreux assureurs priv´es. Certains assureurs utilisent ´egalement l’approche AVQ (Activit´es de la Vie Quotidienne) qui ne
En perte d’autonomie D´ependant Fortement d´ependant
40-59 980,000 (5,8%) 156,000 (0,9%) 24,000 (0,1%)
60-79 1,400,000 (13,7%) 273,000 (2,7%) 61,000 (0,6%)
80+ 661,000 (25%) 277,000 (11,2%) 62,000 (2,5%)
Total 3,041,000 706,000 229,100
Source : Dos Santos & Makdessi (2010)
Table 1 – Les personnes d´ependantes `a domicile (enquˆete HSM 2008)
se base pas sur des groupes n´ecessitant un mˆeme besoin d’aide mais sur la capacit´e `a r´ealiser des actes de la vie quotidienne.
Une premi`ere mani`ere pour comptabiliser la population d´ependante consiste `
a recourir `a des enquˆetes nationales. La derni`ere enquˆete de ce type, l’enquˆete Handicap Sant´e M´enage r´ealis´ee en 2008 ´evalue le nombre d’individus d´ epen-dants `a domicile `a 706 000 individus (Santos & Makdessi 2010). Cette enquˆete ne recoure pas `a une classification en GIR mais `a 3 ´etats : en perte d’autono-mie, d´ependant et fortement d´ependant. Cependant, les r´esultats de l’enquˆete Handicap Sant´e Institutions qui ´evalue le nombre d’individus d´ependants en institutions n’ont `a ce jour pas ´et´e publi´es. Par ailleurs, l’enquˆete EHPA es-timait en 2007 `a 551 880 personnes class´es en GIR 1 `a 4 (?). (Pr´evot, 2009). Ainsi, mˆeme si les notions de d´ependance et de GIR 1 `a 4 sont sensiblement diff´erentes, on peut estimer `a plus d’un million deux cent mille la population d´ependante globale. Le tableau 1 issu de l’enquˆete HSM montre que le nombre varie fortement en fonction du crit`ere de d´ependance retenu. Sur la base des projections r´ealis´ees `a partir de l’enquˆete HID, la population d´ependante se-rait d’environ 1 million de personnes en 2011 (Du´ee et Rebillard, 2006).
Une seconde mani`ere de mesurer le nombre de personnes d´ependantes consiste `a prendre en compte le nombre de personnes qui b´en´eficient de l’Al-location Personnalis´ee d’Autonomie (APA). En 2009, 1 117 000 personnes b´en´eficiaient de l’APA (Debout et Lo, 2009). 61% des b´en´eficiaires vivaient `a domicile contre 39% en ´etablissements de soins. La proportion de personnes en GIR 4 (mod´er´ement d´ependant) repr´esentait 45% des b´en´eficiaires tan-dis que les personnes en GIR 1 (d´ependance lourde) repr´esentaient 8% des b´en´eficiaires. Cette mesure est ´evidemment une mesure imparfaite de la po-pulation d´ependante. En effet, une partie des personnes d´ependantes ne re-courent pas `a l’APA pour financer leur prise en charge, soit par manque d’information sur l’existence du dispositif, soit par choix. A l’oppos´e, des personnes peuvent ˆetre class´ees en GIR 4 alors qu’elles ne pr´esentent pas n´ecessairement les caract´eristiques d’une personne d´ependante. Par ailleurs, les politiques d’attribution de l’APA peuvent varier entre les d´epartements (Ernst & Young, 2010). Certaines personnes peuvent ˆetre classifi´ees en GIR 4 alors qu’elles auraient ´et´e consid´er´ees en GIR 5 dans un autre d´epartement. Le nombre de b´en´eficiaires de l’APA n’est donc qu’une mesure imparfaite de
la population d´ependante. Elle permet cependant d’´eprouver la robustesse des estimations pr´ec´edentes.
A partir de ces diff´erentes ´evaluations, on peut avancer que la population d´ependante en France repr´esente entre 1 et 1.2 million de personnes.
2.3
Le risque de devenir d´
ependant
Il convient de prendre en compte la d´ependance comme un risque. En effet, la d´ependance est bien un risque et non une p´eriode in´evitable de la vie. La probabilit´e de devenir d´ependant (GIR 1 `a 2) avant de mourir pour une cohorte ˆag´ee de 65 ans est d’environ 15% (Rosso-Debort, 2010). La probabilit´e de devenir d´ependant apparaˆıt donc tr`es faible si on la compare `a la probabilit´e d’ˆetre retrait´e. De plus, les longues dur´ees en d´ependance sont plutˆot rares. En moyenne, les gens vivent 4 ans en d´ependance (Debout et Lo, 2009). Seulement 6% des hommes et 16% des femmes de plus de 60 ans vivent plus de 5 ans en ´etat de d´ependance.
2.4
Le coˆ
ut de la d´
ependance
Cette section fournit quelques estimations micro´economiques du coˆut de la d´ependance, que ce soit en ce qui concerne le coˆut en institution ou le coˆut `
a domicile.
2.4.1 Le coˆut en institution
La France dispose d’environ 10 000 ´etablissements pour personnes ˆag´ees. Le niveau de prise en charge m´edicale ainsi que le coˆut de la prise en charge varie fortement entre ces institutions. Le coˆut brut en ´etablissement varie entre 2000 et 6500 euros par mois en France, avec une moyenne autour de 2 500 euros . Une autre ´etude estime le coˆut net moyen `a 2200 euros en zone rural et `
a 2900 euros en zone urbaine (Rosso-Debord, 2010). Le niveau de d´ependance de la personne influe moins le coˆut de prise en charge global en ´etablissement qu’`a domicile. C’est pourquoi une d´ependance lourde est, `a niveau de prise en charge ´equivalente, moins coˆuteuse en ´etablissement qu’`a domicile.
2.4.2 Le coˆut de la prise en charge `a domicile
En moyenne, le coˆut d’une prise en charge `a domicile serait d’environ 1800 euros par mois en 2010. Le coˆut de l’aide `a domicile est davantage li´e au niveau de d´ependance de la personne. Ennuyer (2006) distingue deux sc´enarios extrˆemes pour la prise en charge `a domicile. Le sc´enario minimal correspond au cas d’une personne tr`es peu d´ependante. Le temps d’aide est alors estim´e `
a environ trois heures et demie par semaine ce qui revient environ `a 340 euros par mois. Le sc´enario maximal correspond au cas extrˆeme d’une personne lourdement d´ependante et atteinte de la maladie d’Alzheimer. Ce type de
d´ependance n´ecessite la plupart du temps une prise en charge 24h/24h avec un coˆut mensuel d’environ 5 300 euros.
2.5
Le risque de la d´
ependance et le reste `
a charge
Il conviendrait dans une ´etude ult´erieure d’affiner ces donn´ees de coˆut. Ces estimations permettent n´eanmoins de donner un aper¸cu du risque financier que repr´esente la d´ependance pour les personnes ˆag´ees. A titre d’illustra-tion, si on consid`ere un individu moyen qui vit 4 ans en d´ependance dans un ´etablissement de soin en ˆıle de France qui lui coˆute en moyenne 2 900 euros par mois apr`es prestations sociales, la d´ependance lui coˆute en moyenne 139 200 euros. Hors ˆıle de France, le coˆut serait en moyenne de 110 400 euros en ´etablissement. A domicile, il serait en moyenne de 86 400 euros. Ce coˆut est ´evidemment `a rapporter au niveau moyen des retraites qui ´etaient en 2004 de 1535 euros pour les hommes et de 692 euros pour les femmes (INSEE, 2004). Il est ´egalement `a rapporter au niveau du minimum vieillesse qui ´etait en 2010 de 709 euros par mois.Il ne s’agit l`a que d’un raisonnement moyen. Si on prend l’exemple d’une femme qui b´en´eficie du minimum vieillesse car elle a connu une vie profession-nelle fractionn´ee, qui vit en ˆıle de France et qui connaˆıt un ´etat de d´ependance lourde pendant 6 ans, on r´ealise que le risque financier est consid´erable. Dans ce cas, le coˆut global est d’environ 208 000 euros en institution et de 381 600 euros `a domicile. Or celles qui sont le plus expos´ees `a la d´ependance et `a la dur´ee en d´ependance sont ´egalement celles qui b´en´eficient des plus faibles ressources `a ˆage ´elev´e.
Si l’on rapporte ce coˆut moyen `a la solvabilisation moyenne apport´ee par l’Allocation Personnalis´ee d’Autonomie vers´ee par les Conseils G´en´eraux qui est de 409 euros, on se rend compte que la prise en charge publique ne repr´esente que 30% du coˆut moyen (Ennuyer, 2006). Des ´etudes plus r´ecentes estiment que le reste `a charge est en moyenne de 1 600 euros par individu (Rosso-Debord, 2010). A noter que ce reste `a charge d´epend ´egalement de l’aide informelle apport´ee par les proches. Une part importante des personnes d´ependantes ne peut donc faire face `a ce risque financier `a l’aide de leur re-venu mensuel. Elles sont donc contraintes de puiser dans leur ´epargne si elles en ont, de faire appel `a leurs enfants ou encore de vendre leur maison afin de financer leur d´ependance. Il reste donc un compl´ement de financement qui reste `a la charge de la personne d´ependante.
2.6
Le coˆ
ut macro´
economique
Les d´epenses publiques consacr´ees `a la d´ependance repr´esentaient environ 22 milliards d’euros en 2010, soit 1.1% du PIB (Rosso-Debord, 2010). Compa-rativement, la part financ´ee par les assureurs sous forme de rente d´ependance est encore tr`es faible puisqu’elle ne repr´esentait que 127.7 millions d’euros en 2009 (FFSA, 2010). Si on ajoute `a ce chiffre les rentes vers´ees par les mutuelles et les instituts de pr´evoyance, on arrive `a un total d’environ 200
millions d’euros par an (FFSA, 2010). Ce faible montant s’explique par la faible maturit´e du march´e. Ce dernier a d´ebut´e son d´eveloppement il y a une dizaine d’ann´ees et les cohortes d’assur´es n’ont pas encore atteints les ˆages o`u le risque d´ependance est ´elev´e. Il convient cependant d’ajouter `a ce montant l’aide apport´ee par les familles, qu’elle soit financi`ere ou informelle.
Si on se base sur les niveaux de participation financi`ere tels que d´efinis dans le cadre de l’APA, on obtient un total de 7 milliards d’euros (Vasselle, 2008). L’APA d´efinit en effet un plan d’aide et ne subventionne qu’une partie de ce plan d’aide en fonction du revenu de la personne d´ependante. Cette estimation se base sur le reste `a charge, tel que d´efini par le plan d’aide. Cependant, l’aide effective apport´ee par les familles (que ce soit la personne d´ependante ou ses enfants) est souvent bien sup´erieure au reste `a charge d´efini par les Conseils G´en´eraux. D’une part parce que les b´en´eficiaires de l’APA peuvent recourir `a une aide professionnelle au-del`a de celle pr´evue dans le cadre du plan d’aide, d’autre part parce que la famille apporte elle-mˆeme une aide informelle ´evalu´ee `a environ 6 milliards d’euros (Davin et al., 2009). Ce dernier chiffre sous estime l’aide informelle d’apr`es ses propres auteurs mais ´egalement parce qu’il se base sur des coˆuts salariaux de 1999. En consid´erant que ces deux chiffres sous estiment le montant total de l’aide apport´ee par les familles, il n’est pas irr´ealiste d’avancer que les d´epenses globales (priv´ees et publiques) de d´ependance repr´esentent en 2011 environ 2% du PIB.
2.7
La part de l’aide informelle
Les ´economistes distinguent traditionnellement deux types de facteur de production permettant de produire des soins d´ependance, l’aide profession-nelle qui donne lieu `a un ´echange marchand et l’aide informelle, souvent pro-duite par la famille, qui ne donne pas lieu `a un ´echange marchand. L’aide informelle peut ˆetre consid´er´ee comme un substitut gratuit `a l’aide profes-sionnelle. En supposant que ces deux facteurs soient substituables, le niveau de l’aide informelle produite exerce un effet `a la baisse sur le besoin d’aide professionnelle et donc sur le risque financier encourue par les personnes ˆ
ag´ees. Une rar´efaction du nombre d’aidant informel pourrait donc accroˆıtre le risque financier de la d´ependance dans les prochaines ann´ees. Cependant, la rar´efaction du nombre d’aidants dans les prochaines ann´ees semble plus difficile `a estimer qu’il n’y paraˆıt. Enfin, la gratuit´e de l’aide informelle n’est qu’apparente.
2.7.1 L’aide informelle et le rˆole des enfants
L’aide `a un parent ˆag´e d´ependant est essentiellement une aide sous forme de service, les transferts financiers au sein de la famille n’´etant que tr`es ra-rement ascendants (Attias-Donfut, 1995 et 1996, Wolff, 2000). A partir de l’enquˆete europ´eenne SHARE, on ´evalue `a moins de 5% la proportion d’indi-vidus aidant financi`erement leurs parents ˆag´es (Attias-Donfut et Wolff, 2007 ; Bonsang, 2009 ; Fontaine et al., 2007). La plupart de l’aide des enfants vers
les parents s’effectue donc sous forme de service.
L’aide informelle peut ˆetre appr´ehend´ee comme un moyen de diminuer le risque financier de la d´ependance mˆeme si cette substitution se r´ev`ele assez imparfaite dans les faits. Pour les pouvoirs publics, la famille apparaˆıt donc comme un producteur de service au mˆeme titre que l’aide professionnelle. C’est pourquoi le fait d’inciter les individus `a s’occuper de leurs parents d´ependants a ´et´e une des mani`eres retenues par les pouvoirs publics pour diminuer le coˆut financier de la d´ependance. Cette gratuit´e de l’aide n’est qu’apparente car elle repr´esente un coˆut en termes de sant´e des aidants ou d’offre de travail. Ces politiques d’incitations `a l’aide informelle posent au moins deux questions :
• Cette aide informelle ne va-t-elle pas fortement diminuer dans les prochaines ann´ees, limitant ainsi son effet att´enuateur ?
• Les politiques incitant les sexag´enaires `a s’occuper de leur parent d´ependant afin de maintenir ces derniers `a domicile sont-elles compatibles avec les dispositifs visant `a prolonger l’activit´e professionnelle des seniors ? Par suite quel est le coˆut macro´economique de cette aide informelle en termes d’offre de travail et d’´etat de sant´e des aidants ?
2.7.2 Le d´eclin de l’aide informelle
La baisse s´eculaire du nombre d’enfants par famille, l’´eloignement g´eographique des enfants et de mani`ere plus g´en´eral l’´eclatement de la structure
fa-miliale seraient de nature `a limiter l’aide informelle. Cette explication est souvent retenue pour expliquer la rar´efaction des aidants potentiels dans les prochaines ann´ees. Elle se traduirait par une augmentation du coˆut financier de la d´ependance car l’ensemble de l’aide serait alors apport´ee par des profes-sionnels r´emun´er´es. Ce sc´enario est toutefois `a nuancer pour au moins deux raisons.
En premier lieu, la quantit´e d’aide re¸cue par la personne d´ependante n’aug-mente pas n´ecessairement avec le nombre d’enfants au sein de la famille (Fon-taine et al., 2007). Par cons´equent, la baisse tendancielle du nombre d’enfants par famille dans les pays d´evelopp´es n’aurait pas un effet direct sur le niveau d’aide informelle re¸cue par les parents. Plus que le nombre d’enfants, c’est la pr´esence ou pas d’enfants et notamment d’une fille qui peut avoir un impact fort sur le niveau d’aide informelle re¸cu.
En second lieu, les travaux r´ecents montrent que les interactions au sein d’une fratrie peuvent ˆetre corr´el´ees n´egativement. La baisse de la contribution des uns seraient compens´ee par une aide accrue des autres (Fontaine et al., 2009). Des travaux r´ecents montrent mˆeme que les aides et entraides au sein de la famille restent forte et que le nombre d’aidants n’a jamais ´et´e aussi ´elev´e .
2.7.3 Les impacts macro´economiques de l’aide informelle
L’aide informelle est par nature un transfert non-marchand. Sa valorisation n’est donc pas naturelle. Deux m´ethodes de valorisation sont habituellement
retenues par la litt´erature ´economique : • le coˆut de remplacement ; • le coˆut d’opportunit´e.
Le coˆut de remplacement correspond au coˆut qu’aurait coˆut´e la prise en charge r´ealis´ee par un professionnel en lieu et place de l’aidant. Le coˆut de l’aide informelle peut ´egalement ˆetre mesur´e comme un coˆut d’opportunit´e. Une premi`ere mani`ere de mesurer ce coˆut d’opportunit´e consiste `a mesurer les salaires que les aidants auraient per¸cus s’ils avaient allou´e la quantit´e de temps pass´ee avec leurs parents d´ependants au march´e du travail. Cette approche permet de mon´etiser l’aide informelle et d’estimer son coˆut global. Le coˆut d’opportunit´e est utilis´e ici uniquement pour mon´etiser l’aide. Cependant, l’aide informelle peut ´egalement entraˆıner deux autres types de coˆut.
L’aide informelle peut ´egalement influer l’offre de travail des individus. Fontaine (2010) estime qu’une heure d’aide informelle suppl´ementaire r´eduit l’offre de travail d’environ 20 minutes au sein des europ´eens ˆag´es de 50 `a 65 ans. L’activit´e d’aidant peut par ailleurs contraindre les individus `a renon-cer `a certaines opportunit´es professionnelles ou `a accepter des emplois moins bien pay´es pour b´en´eficier d’horaires plus flexibles leur permettant d’ˆetre plus proche du domicile de leur parents et plus disponibles. Cependant, si l’offre d’aide informelle exerce un effet d’´eviction par rapport `a l’offre de travail, il est rare que le rˆole d’aidant conduise les individus `a quitter d´efinitivement le march´e du travail (Le Bihan et Martin, 2006). Au final l’accroissement du taux d’emploi des seniors, objectif affich´e au niveau europ´een, se fera sans doute au d´etriment de l’aide informelle. Ceci devrait augmenter le recours `a l’aide professionnelle et donc le risque financier de la d´ependance.
L’aide informelle exerce ´egalement un effet sur le niveau de sant´e des ai-dants. De nombreuses ´etudes ´epid´emiologiques ont ainsi montr´e l’effet n´egatif de l’aide informelle sur le niveau de sant´e des aidants (Sorensen et al., 2002) (Brodaty et al., 2003). En particulier, l’´etude de Coe et Van Houtven (2009) montre qu’aider un parent d´ependant augmente la probabilit´e de d´epression chez les individus mari´es. Pour les hommes c´elibataires en revanche, aider un parent d´ependant tend `a augmenter la probabilit´e de souffrir de pathologies cardiaques. L’aide semble donc exercer un effet sur la sant´e des aidants mˆeme si cet effet n’est pas uniforme.
2.8
Le d´
eveloppement du march´
e de l’assurance d´
ependance
Le march´e de l’assurance d´ependance permet-il de couvrir ce risque finan-cier du reste `a charge ?Dans le cadre de l’exemple pr´ec´edent, une personne de 60 ans a donc approximativement 15% de chance de devoir payer en moyenne 140 000 pour sa d´ependance avant de d´ec´eder. Il s’agit donc d’un risque relativement rare qui produit un coˆut financier ´elev´e. D’autant plus ´elev´e si on le rapporte aux ressources moyennes des personnes retrait´ees. Le principe de mutualisation et donc l’assurance ont donc vocation `a s’appliquer car il permet de mutualiser cette charge financi`ere entre les individus.
Cependant, le nombre de personnes couvertes par un produit d’assurance d´ependance serait au maximum de 3 millions (FFSA, 2010). Si on rapporte ce nombre global d’assur´es aux personnes de plus de 40 ans, on obtient un taux d’´equipement du march´e d’environ 8%, ce qui reste tr`es faible si on le compare au taux d’´equipement du march´e de la compl´ementaire sant´e qui est de 86%. Personnes Couvertes 2 Page 1 1088 1325 1435 1516 1621 1824 1869 1936 2008 2033 10 15 20 20 25 30 32 35 40 42 20% 22% 8% 6% 7% 12% 2% 4% 4% 1% 0% 5% 10% 15% 20% 25% 0 500 1000 1500 2000 2500 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009
Personnes couvertes par les sociétés d'assurance (en milliers)
contrats d'assurance contrats d'epargne variation
Figure 1 – Personnes couvertes par les soci´et´es d’assurance
On observe cependant sur la figure 1 pr´ec´edente qu’en d´epit d’un fort d´eveloppement au d´ebut des ann´ees 2000 , le march´e semble avoir perdu de son dynamisme depuis plusieurs ann´ees. Ce chiffre de 3 millions peut d’ailleurs fortement ´evoluer selon la mani`ere dont on d´efinit ˆetre assur´e contre la
d´ependance.
Si on retient une acception stricte du fait d’ˆetre assur´e, ce chiffre de 3 millions surestime la population assur´ee. En effet au sein des 3 millions d’as-sur´es, une grande partie est relativement mal couverte. Les primes et les in-demnit´es pr´evus dans le cadre des contrats collectifs, auxquels adh`ere environ la moiti´e de la population couverte, sont souvent trop faibles face au coˆut de
la d´ependance comme l’indique la figure 2. Les contrats individuels proposent en effet des prestations mensuelles de 522 euros alors que les contrats collec-tifs proposent des rentes mensuelles entre 150 et 200 euros par mois (FFSA, 2009). Peut-on consid´erer que l’on est assur´e contre la d´ependance si on re¸coit une rente de 150 euros en cas de sinistre ? Ces indemnit´es seront d’autant plus faibles dans 15 ans lorsque le coˆut de la prise en charge aura augment´e.
Si au contraire on retient une acception large du fait d’ˆetre assur´e contre la d´ependance, ce chiffre de 3 millions devrait ˆetre revu `a la hausse. En effet dans ce cas on peut inclure les compl´ementaires sant´e qui proposent une indemnit´e en cas de d´ependance. La premi`ere limite de cette garantie est qu’elle reste relativement faible par rapport `a un contrat individuel en garantie principale (tout comme les contrats groupes). La seconde est qu’elle n’est pas garantie dans le temps, contrairement `a un contrat en rente.
Figure 2 – Cotisation annuelle par personne et par an
Cette ”´enigme de l’assurance d´ependance” n’est pas propre au contexte institutionnel fran¸cais. Les Etats-Unis, qui repr´esentent un syst`eme d’assu-rance sociale tr`es diff´erent du nˆotre, rencontrent exactement le mˆeme type de
paradoxe. Une aide publique encore plus insuffisante et exclusivement r´eserv´ee aux personnes d´esargent´ees, des revenus insuffisants et dans le mˆeme temps un taux d’´equipement de l’assurance d´ependance qui peine `a d´epasser les 10% des plus de 65 ans, tout comme en France. Et pourtant, les Etats-Unis et la France repr´esentent les deux march´es de l’assurance d´ependance les plus matures au niveau mondial.
3
Litt´
erature sur la demande d’assurance d´
ependance
La litt´erature retient principalement 3 ph´enom`enes susceptibles de peser sur la demande d’assurance :
– une m´econnaissance du risque financier engendr´ee par la d´ependance ; – l’effet d’´eviction de l’aide publique (Brown & Finkelstein 2008) ; – l’influence du comportement des enfants (Zweifel & Struve 1998).
Nous pr´esenterons dans cette section les principaux r´esultats de ces ap-proches ainsi que leurs limites.
3.1
Une m´
econnaissance du risque
Une premi`ere explication `a la faible demande d’assurance d´ependance r´eside dans le fait que les individus ne sont pas conscient du risque financier que repr´esente la d´ependance. De mani`ere g´en´erale, les individus ignoreraient les risques qui pr´esentent de faibles probabilit´es, des sinistres ´elev´es et qui ne sont pas survenus r´ecemment (Kunreuther 1978). Cette tendance a ´et´e observ´ee sur d’autres march´es d’assurance et est propre `a ce que l’on peut ap-peler les ”risques catastrophes”. Cependant, en ce qui concerne la sant´e, ces comportements sont rares (Hershey, Kunreuther, Schwartz & Sankey 1984). D’autant que les ´etudes empiriques r´ecentes montrent que 42% des personnes entre 45 et 75 ans se disent pr´eocup´ees par le risque de perte d’autonomie li´e au vieillissement. Les personnes les plus sensibles `a ce probl`eme ´etant celles qui ont d´ej`a dˆu faire face `a une situation de d´ependance dans leur entourage proche (CSA 2006). Ce comportement peut aussi s’expliquer par une forte pr´ef´erence pour le pr´esent. L’individu ne s’int´eresse pas aux risques susceptibles de se produire dans une quinzaine d’ann´ees. Mais l`a encore les comportements en mati`ere d’´epargne retraite contredisent cette explication.
Une seconde explication serait la m´econnaissance des individus face aux crit`eres de l’assurance sociale. Les personnes ˆag´ees seraient mal inform´ees des conditions d’´eligibilit´e des programmes d’aide publique (APA et S´ecurit´e Sociale en France, Medicaid et Medicare aux Etats-Unis) et penseraient ˆetre couvertes contre ce risque alors qu’elles ne le sont pas ou pas totalement. La m´econnaissance concernerait ici l’´etendue de la couverture publique. Cette m´econnaissance a ´et´e observ´ee empiriquement aux Etats-Unis dans les ann´ees
80 mais ne semble plus `a l’oeuvre aujourd’hui (AARP 1985). En France, plus de 60% des personnes interrog´ees s’estimaient suffisamment inform´ees `a la fois du risque encouru mais aussi des dispositifs de prise en charge publique (CSA 2006).
Enfin, une m´econnaissance du coˆut de prise en charge et donc du reste `
a charge financier apr`es aide publique n’est pas `a exclure. La synth`ese de l’ensemble des informations : probabilit´e de sinistre, coˆut d’une prise en charge d´ecente, aide publique et reste `a charge n’est pas toujours ais´ee. Le fait de disposer de certaines de ces informations ne permet pas toujours d’estimer au final le reste `a charge financier.
Cette premi`ere s´erie d’explications relative `a la m´econnaissance du risque semble cependant de moins en moins probante. Les ´etudes d’opinion montrent que les individus sont de mieux en mieux renseign´es et de plus en plus pr´eoccup´es par ce risque (CSA 2005). Les ´ev´enements li´es `a la canicule de l’´et´e 2003 ainsi que la communication publique et priv´ee d´evelopp´ee par la suite ont grande-ment sensibilis´e les individus.
3.2
L’effet de l’aide publique : ´
eviction ou compl´
ementarit´
e
Il convient de se demander si l’aide publique n’exerce pas une concur-rence par rapport `a l’assurance d´ependance priv´ee ce qui expliquerait le faible d´eveloppement de cette derni`ere. Cet effet d’´eviction a ´et´e observ´e sur le march´e am´ericain. Cependant, il ne semble pas s’appliquer en France en rai-son notamment de diff´erences dans les crit`eres d’allocation de l’aide publique.3.2.1 Un fort effet d’´eviction observ´e sur le march´e am´ericain Une particularit´e du contexte institutionnel am´ericain est que les pres-tations des assurances priv´ees per¸cues en cas de d´ependance sont prises en compte dans les crit`eres d’´elligibilit´e de l’aide publique (Medicaid). Pour Me-dicaid, une prestation d’assurance d´ependance est assimil´ee `a un revenu. Il y a donc une subsistition et non une compl´ementarit´e entre l’assurance priv´ee et l’aide publique. Dans ce contexte, l’utilit´e marginale `a souscrire une assurance priv´ee est tr`es faible.
Brown et Finkelstein proposent de calculer une ”taxe implicite” `a Medicaid (Brown & Finkelstein 2008). Cette taxe correspond en r´ealit´e au ratio entre ce que fait perdre l’assurance en termes d’aide publique et ce qu’elle fait gagner en terme de prestations. Les auteurs estiment un ratio proche de 1 pour les bas revenus et il diminue avec la richesse. Il est de 0,6 pour un homme disposant d’une richesse m´ediane et de 0,77 pour une femme disposant d’une richesse m´ediane. Plus un individu est pauvre, plus la taxe implicite est ´elev´ee car le gain des indemnit´es d’assurance en cas de sinistre est totalement compens´e par la perte de l’aide publique.
D’un cˆot´e Medicaid entraˆıne un fort effet d’´eviction par rapport `a l’assu-rance priv´ee et dans le mˆeme temps ce programme offre une couverture tr`es incompl`ete. En effet, pour un individu b´en´eficiant d’une richesse m´ediane, 40%
des d´epenses des hommes et 30% des d´epenses des femmes ne sont pas cou-verts par Medicaid. Medicaid privil´egie ´egalement un profil de consommation inter-temporel tr`es heurt´e. Les individus sont incit´es `a liquider leur patrimoine avant d’entrer en maison de soins, ce qui peut s’av´erer probl´ematique si l’in-dividu est amen´e `a ressortir de la maison de soins ce qui arrive malgr´e tout dans 66% des cas (Brown & Finkelstein 2008).
Dans le cas am´ericain, Medicaid induit donc un fort effet d’´eviction no-tamment pour les individus les moins riches et les femmes. Il propose donc un substitut incomplet mais gratuit `a l’assurance d´ependance. Brown et Finkel-stein en concluent que toutes les mesures d’incitations fiscales d´evelopp´ees aux Etats-Unis afin de d´evolopper davantage le march´e de l’assurance d´ependance sont largement inefficaces tant que Medicaid continuera `a jouer ce rˆole de taxe implicite sur l’assurance priv´ee (Brown & Finkelstein 2008).
3.2.2 Une compl´ementarit´e sur le march´e fran¸cais
Dans le contexte fran¸cais, les prestations d’assurance ne sont pas prises en compte dans le calcul de l’APA. Le mod`ele est donc bas´e sur une compl´ementarit´e entre aide publique et assurance priv´ee. A ce titre, il est important de mention-ner que le d´eveloppement de l’assurance est all´e de pair avec le d´eveloppement de l’aide publique. Le d´eveloppement de l’aide publique a permis de sensibi-liser au risque de d´ependance (Plisson 2003).
Les simulations ´effectu´ees par Brown et Finkelstein montrent que si l’as-surance est un compl´ement strict de l’aide publique, les dispositions `a sous-crire sont cette fois positives pour tous les d´eciles et croissent avec la richesse (Brown & Finkelstein 2008). Si on applique le r´esultat de ces simulations au cas fran¸cais, on constate que le fait que les prestations d’assurance ne soient pas prises en compte dans les crit`eres d’´eligibilit´e `a l’APA fait qu’il n’existe pas de taxe implicite de l’assurance via l’aide publique. L’effet d’´eviction de l’aide publique serait donc faible en France.
3.3
L’influence du comportement des enfants : l’al´
ea
mo-ral interg´
en´
erationnel
Une autre piste de recherche consiste `a s’int´eresser aux comportements in-tra familiaux. Conin-trairement au risque sant´e, les enfants peuvent se substituer `
a une prise en charge professionnelle. La prise en compter de leurs comporte-ments peut donc modifier les comportecomporte-ments d’assurance des parents.
3.3.1 Les r´esultats du mod`ele de Zweifel-Struwe
En d´eveloppant le mod`ele de Pauly (Pauly 1990), Zweifel et Struwe montrent que mˆeme un individu bien inform´e, qui maximise son esp´erance d’utilit´e, ri-scophobe et pour qui les membres de sa famille repr´esentent une aide alter-native de soins n’a rationnellement pas int´erˆet `a s’assurer (Zweifel & Struve
1998). Lorsque que les enfants gagnent moins sur le march´e du travail qu’une aide `a domicile, l’achat d’une assurance ex ante par les parents d´esinciterait les enfants `a s’occuper de leurs parents devenus d´ependants. Les parents anti-ciperaient donc des comportements opportunistes de la part de leurs enfants. Ils d´ecideraient alors de ne pas s’assurer afin d’inciter leurs enfants `a s’occuper d’eux. C’est pourquoi on peut parler d’”al´ea moral intergn´erationnel”.
Le mod`ele distingue deux cas. Si les enfants per¸coivent des salaires ´elev´es, ils pr´ef´ereront acheter des services de soins pour leurs parents. Dans ce cas, la souscription d’un contrat par leurs parents ne va que sensiblement mo-difier leur comportement. En revanche, les enfants qui per¸coivent un salaire faible sur le march´e du travail ne peuvent pas acheter des services de soins. Ils sont donc contraints d’aider leurs parents en leur accordant du temps s’ils ne veulent pas que l’h´eritage que leur pr´edestinaient leurs parents soit enti`erement d´epens´e en soins.
Un des int´erˆets de l’article de Zweifel et Struwe est de mettre en doute les effets positifs en terme de bien-ˆetre de la mise en place d’une assurance priv´ee obligatoire comme cela a ´et´e d´ecid´e en Allemagne. La justification ´economique de cette mesure ´etait de lutter contre l’al´ea moral inh´erent `a l’as-surance sociale. Les assureurs ´etant mieux `a mˆeme de lutter contre les com-portements d’al´ea moral, il ´etait logique qu’ils prennent en charge ce risque. Par ailleurs, le fait de rendre cette assurance obligatoire empˆechait en grande partie les ph´enom`enes d’anti-s´election (Buchholz & Wiegard 1992). Les au-teurs montrent `a travers leur mod`ele que cette r´eforme a impos´e une assurance pour laquelle il n’existait pas de demande priv´ee en raison des comportements intra familiaux.
3.3.2 Critique du mod`ele d’al´ea moral interg´en´erationnel
La premi`ere limite de ce mod`ele est empirique. Les donn´ees SHARE ne v´erifient pas pour la France cette hypoth`ese d’al´ea moral intergn´erationnel (Courbage & Roudaut 2008). Les auteurs observent que le fait de souscrire une assurance d´ependance est davantage guid´e par des comportements al-truistes que par une anticipation d’al´ea moral de la part des enfants. Ces premiers r´esultats devront cependant ˆetre confirm´es `a partir d’autres sources de donn´ees.
Au del`a des v´erifications empiriques, le mod`ele pr´esent´e appelle cependant une s´erie de critiques qui rel`event pour partie de son caract`ere statique.
En premier lieu, il convient de pr´eciser que l’absence de demande d’assu-rance de la part des parents provient en r´ealit´e d’une anticipation ex ante de comportements opportunistes de la part de leurs enfants. Dans les faits, il est difficile de distinguer un comportement individualiste de la part des parents qui comptent sur leurs enfants pour les prendre en charge d’une anticipation de comportements opportunistes des enfants. Il est en effet toujours facile de dissimuler des comportements individualistes derri`ere un argumentaire selon lequel les enfants sont opportunistes.
En second lieu, les auteurs n’envisagent pas de modifications des compor-tements entre les g´en´erations. L’effet de l’aide sur l’utilit´e des enfants n’est volontairement pas d´etermin´e dans le mod`ele mais il est consid´er´e comme stable entre les g´en´erations. Or, on peut tr`es bien envisager un ”choc d’al-truisme”, autrement dit une relation positive pour une g´en´eration qui devient n´egative pour la g´en´eration suivante. En plus de l’int´erˆet th´eorique, cette hy-poth`ese peut correspondre `a l’´evolution des 60 derni`eres ann´ees. On peut en effet supposer que dans les ann´ees 50 prendre en charge son parent d´ependant augmentait l’utilit´e de l’enfant. Puis `a cause de l’´emancipation des femmes, des distances g´eographiques et de l’augmentation du travail f´eminin, la rela-tion entre aide et utilit´e devient n´egative pour la g´en´eration suivante, dans les ann´ees 80.
Une autre situation envisageable est celle o`u la situation de l’enfant sur le march´e du travail ´evolue. Si au cours de sa vie l’enfant se met `a gagner plus, est-ce qu’il va modifier ses comportements d’aide vis-`a-vis de ses parents ? Par ailleurs on ne prend pas en compte le nombre d’enfants. On est toujours dans une relation entre un parent et un enfant. Or il n’est pas impossible que le nombre d’enfants modifie le comportement face `a l’assurance quel que soit le sens de cette relation (Courbage & Roudaut 2008).
Un autre aspect pose probl`eme. Cette th´eorie fait abstraction des rela-tions de couple. Pour les individus mari´es, la premi`ere personne `a recevoir l’h´eritage sera l’´epoux ou l’´epouse et non l’enfant. Donc si je d´ecide de ne pas m’assurer afin d’inciter mes enfants `a s’occuper de moi, je vais davantage p´enaliser mon conjoint qu’inciter mes enfants `a s’occuper de moi. Si je deviens d´ependant et que je n’ai pas souscrit d’assurance, mon conjoint va davantage s’occuper de moi, ce qui en g´en´eral nuit `a sa sant´e. Si je pr´ef`ere pr´eserver mon conjoint afin de recourir `a une aide professionnelle, je vais diminuer notre patrimoine d’autant. Comme la probabilit´e de d´ec`es est plus forte en situa-tion de d´ependance, il est probable que je d´ec`ede avant mon conjoint. Je lui laisserai alors un patrimoine plus faible qui ne lui permettra pas de financer sa d´ependance. Or, une grande majorit´e des individus compris entre 50 et 60 ans, c’est-`a-dire aux ˆages o`u la probabilit´e de souscrire l’assurance est la plus forte, sont mari´es. Donc faire abstraction des relations de couples nuit `
a la port´ee de l’explication th´eorique de Zweifel. Il y a fort `a parier que les relations de couple impactent plus largement la demande d’assurance que les relations parents enfants (Lakdawalla & Philipson 2002).
3.4
Limites de la litt´
erature sur la demande d’assurance
Une premi`ere limite des th´eories pr´esent´ees est d’ordre empirique. Elles ne se v´erifient pas ou tr`es peu sur le march´e fran¸cais.Une seconde limite est d’ordre m´ethodologique. Les mod`eles avanc´es jus-qu’alors ont davantage insist´e sur l’effet des comportements exog`enes (L’Etat, les enfants) sur la d´ecision d’assurance. Or d’un point de vue m´ethodologique il semble plus logique de se concentrer dans un premier temps sur les pr´ef´erences des individus avant de s’int´eresser `a l’influence de ph´enom`enes exog`enes.
Une troisi`eme limite r´eside dans le caract`ere unidimensionnel de la d´ epen-dance. La d´ependance a jusqu’`a pr´esent ´et´e appr´ehend´ee exclusivement comme un risque financier. Or, l’assurance d´ependance est sp´ecifique puisque comme l’assurance sant´e, elle couvre un risque qui g´en`ere deux effets : un financier et un sanitaire. Bien que le premier soit assurable, le second ne l’est pas. Ainsi, la perte sanitaire peut ˆetre appr´ehend´ee comme un ”background risk” dans le sens o`u il s’agit d’un risque suppl´ementaire non assurable. Toutefois, ce risque modifie la perception de la richesse sans l’alt´erer ce qui le diff´erencie d’un ”background risk” financier. A la suite de Cook et Graham qui d´efinissent un bien irrempla¸cable comme un bien modifiant l’utilit´e obtenue par la richesse (Cook & Graham 1977), nous consid´erons que le capital sanitaire et l’auto-nomie qui l’accompagne est un exemple d’un bien dit irrempla¸cable (Alary & Bien 2008). Une litt´erature abondante a d´ej`a ´etudi´e ce ph´enom`ene dans le cas de l’assurance sant´e (Evans & Viscusi 1990) (Rey 2003) (Bardey & Lesur 2005) (Alary & Bien 2008). Dans cet article, nous allons ´etudier les comportements de demande d’assurance d´ependance en nous basant sur le cadre th´eorique utilis´e dans le cas de l’assurance sant´e. Lorsque l’utilit´e d´epend `a la fois de la richesse (comme dans le chapitre pr´ec´edent) mais ´egalement d’un ´etat de sant´e ou plutˆot d’un ´etat de d´ependance, il est possible que les individus, en raison de leurs pr´ef´erences, soient incit´es `a moins transf´erer de richesse dans l’´etat d´ependant ou malade. La d´ependance se distingue cependant de la sant´e pour au moins trois raisons :
– la d´ependance est un risque long qui ne voit sa probabilit´e augmenter en fin de vie
– la d´egradation du capital sanitaire est, dans le cas de la d´ependance, irr´eversible
– Les membres de la famille peuvent constituer un substitut `a l’aide pro-fessionnelle ce qui n ’est pas le cas dans la sant´e
4
La demande d’assurance d´
ependance
Apr`es avoir d´efini les hypoth`eses du mod`ele, nous le r´esoudrons en distin-guant les diff´erents cas possibles, avant d’en interpr´eter les r´esultats.
4.1
Les hypoth`
eses du mod`
ele
Nous consid´erons le risque d´ependance comme une perte d’autonomie d´efini de la fa¸con suivante : θ repr´esente la probabilit´e d’ˆetre d´ependant et η le degr´e d’autonomie. Plus η est faible, plus la d´ependance est s´ev`ere. Pour simplifier, on suppose que 0 < η ≤ 1.
G Cotisations Page 1 148 155 215 251 279 315 343 355 388 411 20 24 29 37 46 51 60 76 113 127 638 771 903 1061 1267 1509 1753 2010 2255 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009
Cotisations, prestations et provisions des contrats de risque dépendance des sociétés d'assurance
cotisations (en milliers d'euros) prestations (en milliers d'euros) provisions au 31/12 (en milliers d'euros)
Figure 3 –
Afin de pallier `a cette perte d’autonomie, l’agent ´economique peut consom-mer des soins d´ependance payants (aides `a domicile, travaux d’adaptation du logement, etc.) d’un montant c(δ) ou gratuits (aide familiale) qui permettent d’augmenter le degr´e d’autonomie de δ. Nous ne consid´erons que soins de d´ependance payants afin de s’int´eresser `a la demande d’assurance d´ependance. Il s’´etablit `a η + δ < 1.
Nous consid´erons un mod`ele intertemporel `a deux p´eriodes : t = 0 et t = 1. La p´eriode 0 correspond `a une p´eriode de vie active pendant laquelle l’in-dividu peut souscrire une assurance d´ependance. ω0 repr´esente la richesse
disponible en premi`ere p´eriode, H0l’´etat de sant´e et η0le degr´e d’autonomie.
Nous posons η0= 1. La perte d’autonomie ne peut survenir qu’en deuxi`eme
p´eriode.
La p´eriode 1 repr´esente l’´etat d’inactivit´e avec comme variables ω1 la
ri-chesse disponible , H1 l’´etat de sant´e et ∼
η1 le degr´e d’autonomie. En raison
de la vieillesse de l’agent, nous posons H1 < H0 et en raison de la cessation
de l’activit´e salari´ee : w0 > w1. La retraite s’accompagne d’une baisse des
revenus.
V = u (ω0, H0, η0) + 1 (1 + τ )E h uω1, H1, ∼ ηi (1)
avec (1+τ )1 qui repr´esente le taux de pr´ef´erence pour le pr´esent.
Nous pouvons r´e´ecrire cette esp´erance d’utilit´e en tenant compte des hy-poth`eses
V = u (ω0, H0, 1) +
1
(1 + τ )[θu (ω1− c, H1, η + δ) + (1 − θ)u (ω1, H1, 1)] (2) Pour simplifier, nous posons que u (ω, H, 1) = u(w, H)
Nous obtenons alors la forme suivante :
V = u (ω0, H0) +
1
(1 + τ )[θu (ω1− c, H1, η + δ) + (1 − θ)u (ω1, H1)] (3) Afin de caract´eriser la demande d’assurance d´ependance, il est n´ecessaire de signer les d´eriv´ees de la fonction d’utilit´e. Nous notons u1, u11les d´eriv´ees
premi`eres et deuxi`eme par rapport au premier argument, ici, la richesse. Les d´eriv´ees premi`eres sont toutes positives car l’utilit´e augmente en raison de l’hypoth`ese de non-sati´et´e : u1> 0, u2> 0 et u3> 0.
Nous posons ´egalement que l’individu est averse vis-`a-vis du risque pour chaque variable. Ainsi les d´eriv´ees secondes sont n´egatives : u11< 0, u22< 0
et u33< 0. (Eeckhoudt & Schlessinger 2006) montre que l’aversion correspond
`
a un choix des agents ´economiques de dissocier les pertes de mˆeme nature. Le signe des d´eriv´ees crois´ees (qui permettent de d´efinir l’aversion crois´ee) est plus ambigu et c’est pour cette raison que nous consid´ererons tous les cas. En effet, la litt´erature ne permet pas de conclure sur le signe de U12, U13et U23.
Si U12> 0 cela signifie que l’utilit´e marginale de la richesse croˆıt avec l’´etat de
sant´e. L’individu pr´ef´erera alors conserver davantage de richesse dans l’´etat de bonne sant´e plutˆot que dans l’´etat de mauvaise sant´e. (Eeckhoudt, Rey & Schlessinger 2007) montre que ce r´esultat s’interpr`ete comme une association de pertes de nature diff´erente (une mon´etaire et une sanitaire).
Dans le cas contraire, U12< 0, l’utilit´e marginale de la richesse d´ecroˆıt avec
l’´etat de sant´e. L’individu pr´ef´erera alors disposer de davantage de richesse dans l’´etat malade que dans l’´etat en bonne sant´e. Il pr´efr`ere dissocier des pertes de natures diff´erentes.
Nous consid´erons que l’individu prend sa d´ecision d’assurance d´ependance en premi`ere p´eriode3. L’individu ne dispose pas d’une information parfaite. Il prend donc sa d´ecision de mani`ere ex ante. Il prend sa d´ecision d’assurance en
3. La premi`ere p´eriode peut s’assimiler `a la p´eriode de fin de vie active o`u l’individu va prendre la d´ecision de s’assurer ou non. En premi`ere p´eriode sa probabilit´e de devenir d´ependant est nulle.
La seconde p´eriode peut s’assimiler `a la p´eriode de retraite o`u on consid`ere qu’il ne peut
fonction des valeurs des param`etres θ et η. La prime d’assurance vers´ee `a la premi`ere p´eriode not´ee π0 s’´ecrit classiquement comme l’esp´erance actualis´ee
de l’indemnit´e de remboursement des soins d´ependance not´ee I.
π0=
(1 + λ) θI (1 + r)
avec λ le taux de chargement et r le taux d’actualisation.
En pr´esence d’assurance d´ependance, le programme s’´ecrit
max I V = u ω0− (1+λ)θI (1+r) , H0 + 1 (1+τ )[θu (ω1− c + I, H1, η + δ) + (1 − θ)u (ω1, H1)] (4)
V ´etant concave par rapport `a la richesse, l’indemnit´e optimale I∗ est caract´eris´ee par la condition du premier ordre suivante :
V1(I) = − (1+λ)θ (1+r) u1 ω0− (1+λ)θI (1+r) , H0 + 1 (1+τ )θu1(ω1− c + I, H1, η + δ) = 0
en cas de solution int´erieure I∗= 0 si V1(0) ≤ 0
I∗= c si V1(c) ≥ 0
(5) Puisque nous cherchons `a expliquer l’´enigme de l’assurance d´ependance, c’est-`a-dire l’absence de souscription d’assurance d´ependance, nous ne nous int´eressons qu’au deuxi`eme cas : V1(0) ≤ 0
Apr`es simplification, la condition du premier ordre se r´e´ecrit :
V1(0) = − (1 + λ) (1 + r)u1(ω0, H0) + 1 (1 + τ )u1(ω1− c, H1, η + δ) ≤ 0 (6) Soit 1 (1 + τ )u1(ω1− c, H1, η + δ) ≤ (1 + λ) (1 + r)u1(ω0, H0) (7) Nous savons par hypoth`eses que
- w1< w0 ainsi w1− c < w0
- H1< H0
- η + δ < 1
Nous consid´erons deux cas : 1) (1+τ )1 < (1+λ)(1+r)
Une condition suffisante est r < τ : le taux d’int´erˆet psychologique est sup´erieur au taux d’int´erˆet des march´es. Nous l’interpr´etons comme une forte pr´ef´erence pour le pr´esent.
a) la condition suffisante suivante est v´erifi´ee :
u1(ω1− c, H1, η + δ) ≤ u1(ω0, H0) (8)
Nous en d´eduisons alors u1123 > 04. Un individu en meilleur sant´e et
autonome valorise davantage un euro suppl´ementaire que ce mˆeme individu en mauvaise sant´e et d´ependant. Ainsi, il pr´ef`ere ne pas effectuer de transferts mon´etaires conditionnels d’aujourd’hui `a demain.
b) la condition du premier ordre peut ˆetre ´egalement v´erifi´ee sous certaines conditions si :
u1(ω1− c, H1, η + δ) ≥ u1(ω0, H0) (9)
Nous en d´eduisons alors u1123< 05. Un individu en meilleur sant´e et
au-tonome valorise moins un euro suppl´ementaire que ce mˆeme individu en mau-vaise sant´e et d´ependant. Ainsi, il pr´ef`ererait effectuer des transfert mon´etaires conditionnels d’aujourd’hui `a demain mais sa pr´ef´erence pour le pr´esent l’en dissuade.
2) (1+τ )1 > (1+λ)(1+r)
Une condition suffisante est r > τ : le taux d’int´erˆet psychologique est inf´erieur au taux d’int´erˆet des march´es. Sa pr´ef´erence pour le pr´esent est faible.
Sous certaines conditions portant sur les param`etres, la condition du pre-mier ordre est v´erifi´ee si cette condition n´ecessaire mais nons suffisante est satisfaite.
u1(ω1− c, H1, η + δ) ≤ u1(ω0, H0) (10)
Nous retrouvons le r´esultat u1123 > 06. Un individu en meilleur sant´e et
autonome valorise davantage un euro suppl´ementaire que ce mˆeme individu en mauvaise sant´e et d´ependant. Ainsi, il pr´ef`ere ne pas effectuer de transferts mon´etaires conditionnels d’aujourd’hui `a demain, ceci compensant sa faible pr´ef´erence pour le pr´esent.
4.2
Interpr´
etation des r´
esultats
La mod´elisation que nous avons retenue permet d’expliciter sous quelles conditions un individu isol´e, rationnel peut avoir int´erˆet `a ne pas s’assurer.
4. Cette d´eriv´ee quatri`eme crois´ee est `a rapprocher de la notion de temp´erance crois´ee.
La notion de temp´erance est interprˆet´ee par Eeckhoudt et Sclessinger (2006) comme le
fait de dissocier des bruits blancs ind´ependants de mˆeme nature. La d´eriv´ee quatri`eme est n´egative. Ici, nous obtenons une d´eriv´ee quatri`eme positive. L’agent ´economique peut ˆetre per¸cu comme intemp´erant.
5. Cet agent ´economique peut ˆetre per¸cu comme temp´erant.
6. Cette d´eriv´ee quatri`eme crois´ee est `a rapprocher de la notion de temp´erance crois´ee.
La notion de temp´erance est interprˆet´ee par Eeckhoudt et Sclessinger (2006) comme le
fait de dissocier des bruits blancs ind´ependants de mˆeme nature. La d´eriv´ee quatri`eme est n´egative. Ici, nous obtenons une d´eriv´ee quatri`eme positive. L’agent ´economique peut ˆetre per¸cu comme intemp´erant.
Ceci s’explique par ses pr´ef´erences. Deux caract´eristiques sont `a prendre en compte
– la forme de la fonction d’utilit´e ici repr´esent´ee par la d´eriv´ee quatri`eme crois´ee.
– le taux de pr´ef´erence pour le pr´esent ;
Si un individu en bonne sant´e et autonome valorise davantage un euro suppl´ementaire que ce mˆeme individu en mauvaise sant´e et d´ependant, alors quelle que soit sa pr´ef´erence pour le pr´esent il peut avoir int´erˆet `a ne pas s’assurer.
Si ce mˆeme individu valorise davantage un euro suppl´ementaire dans l’´etat de mauvaise sant´e et de d´ependance, alors le fait de ne pas s’assurer d´ependra de sa pr´ef´erence pour le pr´esent.
Il est donc possible d’expliquer le fait que les individus s’assurent peu en raison de leur pr´ef´erences d´ependantes de leur degr´e d’autonomie. A no-ter qu’en France, seuls 15% des cas de d´ependance constituent des cas de d´ependance lourde (Debout & Lo 2009). La faible taille du march´e peut donc s’expliquer par les pr´ef´erences des individus. Ils auraient tendance `a valoriser davantaga un euro suppl´ementaire dans l’´etat de bonne sant´e et autonome et par cons´equent valoriserait faiblement le surplus de richesse qu’ils pour-raient transf´erer dans l’´etat de d´ependance. Par cons´equent ils d´ecideraient de transf´erer peu de richesse vers l’´etat de d´ependance. Comme la plupart des contrats individuels propos´es sur le march´e fran¸cais proposent une rente minimum (entre 300 et 400 euros), un individu qui souhaite transf´erer peu de richesse vers l’´etat de d´ependance d´eciderait donc de ne pas s’assurer.
5
Conclusion
Nous avons analys´e dans cet article le risque sp´ecifique de la d´ependance, c’est-`a-dire d’une perte d’autonomie, et expliqu´e comment un individu pouvait avoir int´erˆet `a s’assurer tr`es faiblement voire, ne pas s’assurer du fait de son utilit´e marginale de la consommation courante croissante avec la d´ependance. L’originalit´e de notre d´emarche consiste donc `a r´eaffirmer la possibilit´e d’un d´esint´erˆet pour l’assurance d´ependance uniquement par des arguments de pr´ef´erences, et non pas par la consid´eration d’arguments exog`enes comme par exemple une mauvaise anticipation du degr´e futur de d´ependance.
Il convient maintenant d’interpr´eter la port´ee de ces r´esultats en mati`ere de politiques publiques. Le fait que les pr´ef´erences induisent les individus `
a ne pas vouloir s’assurer n’appelle une action particuli`ere. Il ne s’agit pas d’imposer aux individus une assurance s’ils ne la d´esirent pas. Ce r´esultat est `a consid´erer au regard du projet d’assurance obligatoire pr´econis´e par le rapport Rosso-Debort (Rosso-Debort, 2010). En effet, nos r´esultats obtenus dans un cadre standard sugg`erent que le projet d’assurance obligatoire pourrait aller `
d´ependance obligatoire telle qu’elle a pu ˆetre appliqu´ee en Allemagne irait donc `a l’encontre des pr´ef´erences d’une partie de la population. Cette option diminuerait le bien-ˆetre collectif de la soci´et´e7.
Cette explication d’un faible goˆut pour l’assurance d´ependance est toute-fois `a relativiser si les pr´ef´erences des parents prennent directement en compte le fait que la d´ependance des parents peut constituer un effet externe sur le bien ˆetre des enfants. Ainsi, notre cadre devrait ˆetre d´evelopp´e en prenant en compte cet effet externe dans l’utilit´e des parents afin d’´etudier la robus-tesse de ce r´esultat de demande d’assurance nulle. Dans un tel cas l’assurance obligatoire n’irait plus forc´ement `a l’encontre des pr´ef´erences individuelles.
Ce r´esultat est ´egalement `a relativiser dans la mesure o`u il est li´e au cadre Esp´erance d’utilit´e s´eparable que nous avons retenu dans notre mod`ele. En effet, les utilit´es s´eparables et la lin´earit´e en probabilit´e impliquent que l’on r´eduise la d´ependance `a une perte d’utilit´e future : typiquement, quand l’effet demain de la perte de d´ependance sur la consommation n’est pas grande, l’´ev`enement d´ependance est alors sous-´evalu´e aujourd’hui. Or si on prenait en compte la possibilit´e que l’´ev`enement “ˆetre d´ependant demain” modifie directement l’utilit´e pr´esente de l’individu, par exemple si l’utilit´e de l’individu n’´etait pas s´eparable, cela remettrait peut-ˆetre en cause notre r´esultat. Il se peut en effet que l’individu ait la mˆeme d´esutilit´e `a voir ses parents d´ependants qu’`a s’imaginer un jour il sera d´ependant. A ce titre, il est int´eressant de noter que les comportements face au risque d´ependance permettent de mettre en exergue certaines limites du mod`ele EU. Ceci montre `a quel point le risque d´ependance est un risque original.
Enfin, une derni`ere piste consisterait `a ´etudier plus finement les corr´elations ´eventuelles entre le risque sant´e et le risque d´ependance. Nous avons d´elib´er´ement choisi dans cet article de ne pas envisager de corr´elation entre les risques sant´e et d´ependance. Si on consid`ere que les individus peuvent ˆetre averses `a la concentration des risques (Eeckhoudt et Schlesinger, 2005), alors la demande d’assurance pourrait se r´ev´eler positive mˆeme dans le cadre des pr´ef´erences standard que nous avons ´etudi´ees.
R´
ef´
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