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Alain de Lille (?), Lettres familières (1167-1170)

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Academic year: 2021

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Alain de Lille (?), L e ttre s fa m iliè r e s (1167-1170). Édition et commentaire par Françoise H u d r y , préface de Pascale B o u r g a i n , Paris : Librairie J.

Vrin-École des chartes, 2003, 189 p. (Études et rencontres de l’Vrin-École des chartes, 14).

Ce livre, élégamment présenté, offre une nouvelle édition d’une corres­ pondance que dom Jean Leclercq avait publiée en 1953 dans S tu d ia A n s e l- m ian a, sous le titre «Les lettres familières d’un moine du Bec». Le dossier comporte dix-sept pièces, dont le texte latin a été soigneusement revu sur l’unique manuscrit connu (Paris, B.N.F., lat. 13575, f. 44-57, fin XIIe-début XIIIe s., provenant de l’abbaye normande de Saint-Pierre des Préaux). Chaque lettre est accompagnée d’une traduction française et d’une annotation visant à en expliciter les sources et les passages allusifs. En appendice (p. 156-175), est donné en latin et en français un sermon de Pierre de Poitiers sur les Privi­ lèges de Jean-Baptiste, que paraît évoquer la lettre IX (à condition que l’on suppose un plausible la p su s c a la m i) : « Sermonem magistri Pétri Pictavensis, quem de privilegiis beati Iohannis E v a n g é lis te in capitulo nostro solemniter edidit, sicut postulasti transmitiere non possum » (p. 126). Cette même lettre fournit une définition qui caractérise assez bien l’ensemble de la correspon­ dance : « familiares nostras ad amicos epistulas» (p. 122), sauf peut-être les pièces V et XVII, adressées à un détracteur (e m u lu s). Le rédacteur - unique d’après les rubriques du manuscrit, principal selon F. H. - est un bénédictin normand, qui écrit notamment à des prieurs de Lyre et du Bec (I, XIV) et à un archevêque de Rouen (XV [XVI Leclercq]) et qui fait état d’une conver­ sion au monachisme, célèbre «per totam fere Normanniam» (p. 108). Il appartient lui-même à l’église du Bec qu’il appelle sa mère (p. 144), mais dont il semble avoir été éloigné durant une période (cf. l’emploi d’ex iliu m à la p. 128). C’est un lettré qui cite fréquemment Jérôme et mentionne en pas­ sant qu’il est occupé à rédiger un tr a c ta tu s (p. 114). Les rubriques du seul manuscrit connu transmettent diverses indications de genre (c o n s o la to r ia III, IV, VI ; in u ita to riaVIII ; in te r c e s s o r ia XII ; e x c u s a to r iaXIII), mais seulement trois noms de destinataires : R ic a r d u s s c o la r is (VII), C le m e n s a n g lic u s (IX), G u e r ric u s in clu su s (XVI [XV Leclercq]). Cela suggère que la transcription du dossier avait pour but majeur de fournir des modèles de lettres. Sur le plan lit­ téraire, cette correspondance normande est d’un grand intérêt, et Mme Hudry, en la remettant sous les yeux des médiévistes, mérite la gratitude des histo­ riens comme des philologues.

Nous aimerions interrompre ici notre compte rendu ; mais il est hélas indispensable de mettre en garde les lecteurs contre l’analyse proposée en introduction, analyse dont les conclusions expliquent et la présence du nom d’Alain de Lille dans le titre du volume et les mentions de date, de lieu ou de destinataire qui précèdent la traduction de chaque lettre. En voulant étayer une intuition de Mgr Palémon Glorieux, F. H. s’est ancrée dans deux convic­ tions :

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CHRONIQUES ET COMPTES RENDUS 339 — ces lettres d’un anonyme normand (A) proviennent des archives person­ nelles d’Alain de Lille (B), dont on apprendrait ainsi qu’il fut moine au Bec;

— le rédacteur, en raison de ses allusions à l’actualité du règne d’Henri II d’Angleterre, est à confondre aussi avec Alain, prieur de Cantorbéry, puis abbé de Tewkesbury (C), le disciple et biographe de Thomas Becket.

Ces deux thèses centrales (A = B = C) sont associées à une série d’identi­ fications secondaires, qui modifient nettement l’histoire littéraire de la période : R ic a r d u s s c o la r is = Richard, prieur de Saint-Victor de Paris ; C le ­

m e n s a n g lic u s = Clément de Lanthony, l’exégète et chanoine de saint Augus­

tin; G u e r r ic u s in c lu su s = le saint anglais, Godric de Fínchale ( t 1170) ;

V e m u la s des lettres V et XVII serait Gilbert Foliot, évêque de Londres et adversaire de Thomas Becket ; enfin, un correspondant anonyme, auteur sup­ posé d’un écrit d e c a r ita tis e x c e lle n tia (p. 92), serait à identifier avec Pierre de Blois. La biographie d’Alain de Lille, qui restait jusqu’ici énigmatique, recevrait ainsi un éclairage totalement nouveau.

Ces déductions reposent à la fois sur des homonymies et sur quelques parallèles entre des œuvres d’A et B (p. 47-48) ou de B et C (p. 56-67, où est publiée, traduite et commentée l’une des 48 lettres d’Alain de Tewkesbury). Elles dépendent surtout de plusieurs postulats, qui, s’ils étaient isolés, auraient parfois une apparence de vraisemblance, mais dont l’accumulation est inacceptable :

— les lettres normandes sont classées par ordre chronologique ;

— elles relatent une seule histoire, qu’on peut restituer dans sa progression : le drame d’un homme devenu moine malgré lui, puis exilé dans un loin­ tain prieuré du Nord de l’Angleterre ;

— en dépit des rubriques, elles n’émanent pas toutes du même auteur, car il convient de restituer le nom propre a d A lan u m , partout où le manuscrit indique a d a liu m; le dossier recueille ainsi certains éléments de corres­ pondance passive.

Comme toute correspondance, celle du moine du Bec abonde en allusions à des personnes ou des événements qui nous échappent. Une lecture faite sans a priori, à la manière de dom Leclercq, donne l’impression de disputes entre confrères, de récriminations face à des nominations dans des prieurés ruraux, en somme de querelles de clocher ou de voisinage. Mme Hudry, dans son désir de prouver, succombe régulièrement à la tentation de surinterprétation, y com­ pris au niveau du vocabulaire. Selon les cas, sa c e r d o ta lis signifie ‘de prêtre’ ou ‘d’évêque’, p o n tif ic a lis ‘d’évêque’ ou ‘de pape’ : d’après les contextes, on serait tenté (aux p. 104 et 148) de privilégier les premiers sens, tandis que l’éditrice, sans discussion véritable, adopte les seconds.

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Un compte rendu n’est pas le lieu adapté à une réfutation complète: contentons-nous de rappeler ici certaines règles de méthode, puis de formuler des objections au sujet de telle ou telle identification :

— il n’est pas approprié de faire dépendre d’une conjecture textuelle, au demeurant peu vraisemblable (a liu m /A la n u m, dans des séquences du type a d eundem , a d a liu m), une construction aussi ambitieuse d’histoire litté­ raire ;

— une hypothèse est légitime, quand elle explique de façon satisfaisante l’ensemble des données observables ; elle devient illégitime, quand elle oblige à fabriquer une chaîne d’autres hypothèses, afin de résoudre des difficultés qu’elle-même a suscitées ;

— une démonstration reposant sur deux identifications : A = B, B = C, doit toujours distinguer les deux phases d’argumentation, afin qu’il soit éven­ tuellement possible d’accepter l’une en rejetant l’autre. Un exposé qui, comme ici, mêle les deux niveaux risque un rejet en bloc de ses conclu­ sions, quand bien même certaines renfermeraient une parcelle de vérité. Dans le cas présent, le signataire, sans être spécialiste d’Alain de Lille, est amené, après examen, à rejeter la quasi totalité des identifications proposées.

Pour démontrer qu’Alain de Lille était Alain de Tewkesbury, il aurait fallu alléguer des parallèles beaucoup plus abondants, ne pas être confronté à l’at­ testation - archéologique et épigraphique - de deux tombeaux distincts (ce qui oblige à imaginer une cascade d’autres hypothèses), et enfin se demander comment un abbé anglais pouvait être témoin d’un acte passé en 1200 à Maguelonne, dédier ses ouvrages à un abbé de Saint-Gilles du Gard, à un sei­ gneur de Montpellier, à un archevêque de Bourges, et former un disciple, Raoul de Longchamp, qui aurait ensuite comme patron un archevêque de Nar- bonne.

R ica r d u s s c o la r is (destinataire de la lettre VII datée - sans raison sérieuse — de 1168) ne peut être Richard, prieur de Saint-Victor depuis 1162 ( f 1173).

Une lecture sans préjugé révèle un destinataire encore jeune, à qui le moine normand se permet de faire les recommandations suivantes : « Locum oratio- nis, id est ecclesiam, frequentare non ommittas... Et hoc ex parte nostra tibi specialiter iniunctum sit quatinus, ex quo presentem scedulam acceperis, omni die, priusquam cibum percipias, ob quinqué plagarum memoriam, coram ipso crucifixo fiexis quinquies genibus procidas...» (p. 116). S c o la r is signifie ici ‘étudiant’, sûrement pas ‘écolâtre’ ou ‘professeur’ (p. 32-33).

U e m u lu s des lettres V et XVII (datées du seul fait de leur emplacement des années 1167 et 1169-70) ne peut être Gilbert Foliot, évêque de Londres depuis 1163. Tout laisse penser qu’il s’agit d’un confrère médisant ou calomniateur, habitant la même maison que l’auteur: «In partem te sepius conuocavi ut mecum in gratiam redires... Quicquid enim in occulto de me submurmuras, ad me continuo defertur» (p. 104 et 106). «Officio lingue venenatissime honestos fratrum ánimos prava sollicitudine convenire non

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CHRONIQUES ET COMPTES RENDUS 341 desinis, et si quis illorum sepius et diligentius colloquio meo perfrui conspi- cis, tu continuo (...) singulos eorum trahens in partem (...), eos ab amore quem mecum in Christi visceribus contraxerunt, omnímoda intentione studes aver­ tere » (p. 154). Qui peut croire que c o n v o c a v i a été employé à propos de F évêque d’un siège prestigieux, en visite au Bec en 1167 ? Tout laisse penser que cet em u lu s a déjà été mentionné en II (p. 90 et 92), où il est clairement désigné comme moine du Bec : «ipsum priorem nostrum (...) in tantum fas­ cinavi ut ab co solus in d o m o n o stra iustus, solus sapiens iudicetur... Ne autem em u lu s m eu s sibi videatur esse sciolus quia solus in e c c le s ia n o stra detractionis artem memoriter didicit... ».

Clément de Lanthony n’est ni le rédacteur de la lettre Vili ni le destina­ taire des lettres IX-X { a d C lem e n tem a n glicu m , a d eu n dem ). Ce dernier est un jeune moine, de profession récente : « etatis immaturitas et assumpti iugi (...) modemitas » (p. 126), qui a demandé à entrer en relation avec l’auteur et sou­ haiterait changer de maison : « Quod de loci mutatione sollicitus es, dico tibi (...) : Petra volans mulsam non colligit» (p. 124). F. H. remarque à juste titre (p. 118, n. 5) que le destinataire de IX-X est un « novice bénédictin », sans relever la contradiction avec sa propre identification (Clément de Lanthony est un savant bibliste, chanoine de saint Augustin).

Si l’on rejette la conjecture aliu m /A lan u m , il n’y a plus de raison de mettre en doute l’unicité de rédaction et d’invoquer une influence de l’auteur princi­ pal sur la langue de ses correspondants (comme cela est fait p. 120, n. 2-4). C’est alors le moine du Bec qui a dicté naguère un D e c a r ita tis ex cellen tia , ce qui évacue la tentative (très fragile sur le plan chronologique) de mêler au dossier Pierre de Blois et son D e a m ic itia ch ristian a. Cela supprime aussi l’obligation de supposer un exil du rédacteur en Angleterre. La localité

d'E u e rm o u (mentionnée au début de IV) avait été identifiée par dom Leclercq

avec Envermeu, un prieuré du Bec au diocèse de Rouen ; F. H. rejette cette suggestion - tout à fait vraisemblable -, parce qu’elle voit dans IV la suite de l’histoire évoquée en III (où, de fait, le destinataire réside en Angleterre), et cela en dépit de rubriques explicites : « ad eumdem (sc.familiärem) consola­ toria » (III), « ad alium consolatoria » (IV). Son identification Evermou/Wear- mouth (une dépendance de l’abbaye de Durham) est donc d’une fragilité extrême : elle conditionne pourtant le reste de la reconstruction, y compris les équivalences discutées plus haut A = B, B = C).

Les dix-sept lettres du moine anonyme du Bec ne peuvent donc servir à réécrire l’histoire littéraire des années 1160-1170. Le seul élément de datation qu’elles comportent est, comme l’avait déjà vu Barthélémy Hauréau, l’allu­ sion à une réforme, déjà ancienne, de l’abbaye de Lyre par celle du Bec, un événement datable des environs de 1142. Cette correspondance révèle pour­ tant un auteur monastique d’un style estimable et d’une affectivité complexe, qui, d’après quelques parallèles signalés par Mme Hudry (p. 110 n. 4; 134 n. 1), devrait être aussi responsable des sermons sur le Pater et le Credo, copiés aux feuillets l-41v du même manuscrit. Elle mérite donc l’attention,

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même si les chances sont quasi nulles que son auteur soit Alain de Lille. Elle éclaire notamment les amitiés et les disputes d’un microcosme monastique, les déchirements occasionnés par l’envoi de jeunes anglais en Normandie ou par les nominations dans les prieurés.

François D o l b e a u

J. F o n t a in e , Isid o re d e S éville. G e n è s e e t o r ig in a lité d e la cu ltu re h isp a n iq u e au tem p s d e s W isigoths, Tumhout, 2000, VI-486 p. (avec 97 figures), 1 carte en dépliant (Témoins de notre histoire).

Fruit d’une longue familiarité entretenue par Jacques Fontaine avec Isidore de Séville et l’histoire de la civilisation de l’Espagne wisigothique, voici un livre qui tient avec autant de brio que de science les promesses de son titre. Le savant évêque de Séville, sa vie et son œuvre sont présentés avec un souci constant de précision, associé toujours au soin vigilant d’éclairer le contexte historique de ce royaume wisigothique d’Espagne où Isidore, après son frère Léandre qui l’avait précédé au siège épiscopal de Séville, a œuvré à un renou­ veau chrétien dans cette Bétique livrée aux soubresauts d’une histoire agitée. C’est avec un grand soin, et à la lumière d’une science exigeante que sont présentées les œuvres d’Isidore, et ce qu’on sait de sa vie. Souvent, on ne connaît guère que le nom des É ty m o lo g ie s, œuvre dans laquelle a puisé plus d’un savant ou compilateur médiéval. Après avoir situé le terme donné en titre à ce livre dans la longue histoire littéraire, Jacques Fontaine explore les dif­ férentes facettes de l’œuvre d’Isidore et en souligne la richesse. Il insiste notamment sur les S en ten ces, « l’ouvrage le plus considérable d’Isidore». Cette œuvre, il veille aussi à rappeler qu’elle est en rapport étroit avec le niveau de culture des publics auxquels elle s’adressait. Quant à la langue latine dans laquelle cet évêque sévillan s’est exprimé dans ses divers traités, au VIIe siècle, elle a été imprudemment retouchée par plus d’un de ses édi­ teurs ; il importe, certes, au contraire, de la respecter dans son intégrité.

Ce livre offre aux étudiants et au monde savant une précieuse somme, structurée en quatre parties: « L’espace et le temps de l’Espagne du Sud», «Une vie mouvementée et bien remplie », « Diversité et unité d’une œuvre originale », « Catégories et valeurs de la pensée isidorienne ». Chacun des dix- huit chapitres et l’épilogue sont assortis d’une bibliographie éclairant les thèmes traités. L’éditeur de l’ouvrage a veillé à bien y mettre en lumière la richesse documentaire et la clarté de l’organisation. Le tableau brossé par l’auteur de l’époque qui a servi de cadre à la vie et à l’œuvre d’Isidore est appuyé, et illustré par de riches dossiers iconographiques, reflets parlants des multiples courants qui ont traversé cette période du haut moyen âge espagnol ;

Références

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