Validation de la structure interne d’une version
francophone du Pathological Narcissism Inventory (PNI)
Mémoire doctoral
Valérie Turmel
Doctorat en psychologie
Docteure en psychologie (D.Psy)
Québec, Canada
Résumé
La présente étude s’intéresse à la validation d’une version francophone du Pathological
Narcissism Inventory (PNI; Pincus et al., 2009), l’Échelle de Narcissisme Pathologique (ENP; Diguer,
2010), développée par Louis Diguer et son équipe en 2010. L’ENP est d’abord administrée à 1172 étudiants et membres du personnel de l’Université Laval afin d’en évaluer la validité interne. Des analyses factorielles exploratoires et une analyse parallèle suggèrent que l’ENP présente une structure à sept facteurs, à l’image de son analogue anglophone, le PNI. L’analyse de la stabilité temporelle montre que l’échelle totale de l’ENP est fidèle dans le temps (r = 0,86). L’ENP présente également une excellente consistance interne (0,95). Cette première étude de validation suggère que l’ENP pourrait être utilisée auprès d’une population francophone.
Table des matières
Résumé ... iii
Liste des tableaux ... vii
Liste des figures ... ix
Remerciements ... xi
Avant-propos ... xiii
Chapitre 1. Introduction... 1
Validation de la structure interne d’une version francophone du Pathological Narcissism Inventory (PNI) ... 1 Le Narcissisme ... 3 Histoire du concept ... 3 Le narcissisme normal ... 4 Le narcissisme pathologique ... 5 Grandiosité vs vulnérabilité ... 8 Description de la problématique ... 10 La nature du narcissisme ... 11
Les phénotypes du narcissisme ... 11
Les manifestations du narcissisme pathologique ... 12
La structure du narcissisme pathologique ... 13
Mesure du narcissisme ... 13
Narcissistic Personality Inventory (NPI)... 14
Mesures du TPN ... 15
Mesures du narcissisme pathologique ... 17
Modèle alternatif du DSM-5 ... 19
Modèles de personnalité à cinq facteurs ... 20
Pathological Narcissism Inventory (PNI) ... 20
Objectifs et hypothèses ... 24 Chapitre 2. Méthodologie ... 27 Travaux préliminaires ... 27 Participants ... 27 Mesures ... 28 Procédure ... 28 Analyses statistiques... 30 Chapitre 3. Résultats ... 33
Analyses factorielles confirmatoires ... 33
Analyses factorielles exploratoires ... 34
Stabilité temporelle... 39
L’ENP selon le sexe ... 41
Chapitre 4. Discussion ... 45
Chapitre 5. Conclusion ... 51
Implications cliniques ... 51
Implications pour la recherche... 52
Bibliographie ... 55
Annexe A. Formulaire de consentement éclairé - Validité interne ... 65
Annexe B. Formulaire de consentement éclairé - Stabilité temporelle ... 67
Annexe C. Questionnaire sociodémographique ... 69
Liste des tableaux
Tableau
1 Critères diagnostiques du trouble de la personnalité narcissique selon le DSM-5 ... 2
2 Thèmes grandioses et vulnérables du narcissisme pathologique à travers la littérature (tiré de Pincus & Lukowitsky, 2010) ... 9
3 Instruments de mesure du trouble de personnalité narcissique ... 16
4 Instruments de mesure du narcissisme pathologique ... 18
5 Les items de l'ENP et leurs scores de saturation dans notre modèle à sept facteurs ... 36
6 Comparaison entre les modèles à sept facteurs de l'ENP et du PNI et leurs scores de saturation ... 38
7 Stabilité temporelle de l’ENP : moyennes, écart-types, corrélations et test de comparaison des moyennes au test et au retest ... 40
8 Alpha de Cronbach pour l’échelle totale de l’ENP et chacun des sept facteurs au test et au retest ainsi que ceux présentés dans l’étude de Pincus et al.(2009) ... 41
9 Différences observées selon le sexe pour les scores à l’ENP ... 42
10 Comparaison entre les scores des hommes à l’ENP et au PNI (Pincus et al., 2009)... 43
Liste des figures
Figure
1 Problèmes dans la conceptualisation du narcissisme (tiré de Pincus & Lukowitsky, 2010). .... 11 2 Organisation hiérarchique du narcissisme pathologique (Tiré de Pincus & Lukowitsky,
Remerciements
La fin de ce mémoire marque l’une des dernières étapes de mon cheminement scolaire au doctorat en psychologie. Dans cette transition de vie importante qu’amène la fin de mes études, j’ai une pensée spéciale envers tous ceux qui ont cru en moi et qui n’ont pas cessé de m’encourager tout au long de mon cheminement. Avec tout le travail que nécessite le processus du doctorat en psychologie, l’appui de mes proches m’a été nécessaire pour conserver une forte motivation et persévérer jusqu’à l’atteinte de mes objectifs. J’ai beaucoup appris sur moi et sur la vie pendant cette étape et j’en ressors grandie, fière et très excitée d’envisager la prochaine étape du marché du travail. Ce dénouement positif est possible grâce à plusieurs personnes importantes auxquelles j’aimerais exprimer toute ma gratitude.
J’aimerais tout d’abord remercier toute ma famille pour le soutien qu’ils m’ont apporté, plus particulièrement ma mère qui a toujours été là pour moi et qui m’a beaucoup appris dans la vie. Merci de m’avoir transmis ta détermination et ta persévérance, de m’avoir appris que pour atteindre nos objectifs il faut mettre les efforts nécessaires, de m’avoir rappelé pendant tout mon doctorat que j’allais être récompensée à la fin et de m’avoir soutenue et encouragée.
Je tiens à remercier tous mes amis pour leur appui autant dans les moments les plus positifs que dans les moments difficiles. Merci pour vos encouragements et votre écoute. Je pense particulièrement à ceux que j’ai connus au doctorat. Merci pour tous ces moments de bonheur et de plaisir partagés avec vous. J’aimerais aussi dire merci plus particulièrement à mon amie Joanne que je connais depuis le primaire. Merci d’être toujours là pour moi, notre amitié m’apporte énormément.
J’ajoute un petit mot pour les gens du laboratoire de recherche sur la personnalité et la psychopathologie. Je me considère privilégiée d’avoir fait partie de cette équipe et d’avoir rencontré de belles personnes qui sont devenues des amis. Merci particulièrement à Anne et Jérôme qui m’ont beaucoup aidée et appris pendant mon parcours.
Je termine mes remerciements avec un mot pour Louis Diguer qui a été mon directeur de recherche et mon superviseur clinique tout au long de mon cheminement et qui est rapidement devenu un mentor et une source d’inspiration. Merci d’avoir accepté de partager vos connaissances et votre grande expérience avec moi. Merci d’avoir cru en mes capacités et de m’avoir donné plusieurs opportunités de me surpasser et de me développer en tant que professionnelle et comme personne.
Avant-propos
Valérie Turmel a réalisé la conception et l’écriture de ce mémoire doctoral, a effectué les analyses statistiques et l’interprétation des résultats avec la collaboration de M. Louis Diguer, Ph.D., directeur de recherche pour ce mémoire et professeur titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval.
Chapitre 1.
Introduction
Validation de la structure interne d’une version francophone du Pathological Narcissism Inventory (PNI)
Le trouble de personnalité narcissique (TPN) se caractérise par un patron chronique de fantaisies ou de comportements grandioses, d’un besoin d’être admiré et d’un manque d’empathie. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5; American Psychiatric Association, 2013) propose neuf critères pour le diagnostic du TPN (voir Tableau 1). Une étude épidémiologique réalisée aux États-Unis, Wave 2 National Epidemiologic Survey on Alcohol and
Related Conditions (NESARC; Grant, Kaplan, & Stinson, 2005), a permis de relever des taux de
prévalence à vie de 7,7 % pour les hommes et de 4,8 % pour les femmes, dans la population générale. Cette étude a aussi relevé d’importantes conséquences négatives sur le plan psychosocial chez les gens atteints de TPN et une forte comorbidité avec d’autres psychopathologies : dépression, trouble bipolaire, troubles anxieux, autres troubles de la personnalité et troubles liés à une substance. D’autres études ont aussi établi des liens entre le TPN et différentes psychopathologies et dysfonctions : pathologies de l’Axe I et II du DSM, psychopathie, problèmes interpersonnels et relationnels, utilisation et abus de substances, agression et agression sexuelle, impulsivité et comportements suicidaires (Miller, Campbell, & Pilkonis, 2007; Ronningstam, 2005a, 2005b).
Malgré l’ampleur de cette pathologie et l’urgence d’agir à cause de ces nombreuses répercussions négatives, l’analyse de la littérature démontre d’importants désaccords entre les conceptualisations cliniques du narcissisme pathologique, la recherche sur le trait du narcissisme et le diagnostic de TPN du DSM-5. Il n’existe donc pas de consensus sur la façon de définir et de mesurer le narcissisme (Cain, Pincus, & Ansell, 2008; Miller & Campbell, 2008), ce qui influence assurément la capacité à bien diagnostiquer et à traiter le trouble.
Au niveau de la mesure du narcissisme, il devient complexe de s’assurer qu’un test mesure bien le narcissisme pathologique au lieu du narcissisme plus normal ou adaptatif. Il n’est également pas évident de concevoir un outil de mesure pouvant évaluer toutes les caractéristiques et dimensions d’un construit complexe et multidimensionnel comme le narcissisme. Il existe une littérature
abondante concernant les divers questionnaires pouvant être utilisés afin de mesurer le trait du narcissisme ou le TPN et plusieurs critiques ont été formulées face à ces instruments et leur capacité d’évaluer le narcissisme pathologique. La mesure dimensionnelle autorapportée la plus utilisée à cette fin dans la recherche est le Narcissistic Personality Inventory (NPI; Raskin & Hall, 1979, 1981). Certains auteurs sont d’avis que le NPI comporte des failles importantes dans l’évaluation du narcissisme pathologique, dont le fait qu’il mesurerait un type de narcissisme plus adaptatif (Watson, Trumpeter, O’Leary, Morris, & Culhane, 2005-2006). D’autres concluent que le NPI serait davantage axé sur la dimension grandiose du construit et du coup négligerait la dimension vulnérable (Pincus et al., 2009).
Tableau 1
Critères diagnostiques du trouble de la personnalité narcissique selon le DSM-5
Critères diagnostiques
1 Sens grandiose de sa propre importance (p. ex. : surestime ses réalisations et ses capacités, s’attend à être reconnu comme supérieur sans avoir accompli quelque chose en rapport)
2 Est absorbé par des fantaisies de succès illimité, de pouvoir, de splendeur, de beauté ou d’amour idéal
3 Pense être « spécial » et unique et ne pouvoir être admis ou compris que par des institutions ou des gens spéciaux et de haut niveau
4 Besoin excessif d’être admiré
5 Pense que tout lui est dû : s’attend sans raison à bénéficier d’un traitement
particulièrement favorable et à ce que ses désirs soient automatiquement satisfaits 6 Exploite l’autre dans les relations interpersonnelles : utilise autrui pour parvenir à
ses propres fins
7 Manque d’empathie : n’est pas disposé à reconnaitre ou à partager les sentiments et les besoins d’autrui
8 Envie souvent les autres et croit que les autres l’envient
9 Fait preuve d’attitudes et de comportements arrogants et hautains
Afin de pallier les difficultés de mesure du narcissisme, une équipe de chercheurs a développé un nouvel outil multidimensionnel en 2009, le Pathological Narcissism Inventory (PNI; Pincus et al., 2009). Ce questionnaire serait à ce jour l’instrument de mesure autorapportée couvrant le plus de caractéristiques cliniques reliées au narcissisme pathologique (Campbell & Miller, 2011). Dans ce mémoire, il sera question de la validation française du PNI. Tout d’abord, voici un bref survol théorique du narcissisme.
Le Narcissisme Histoire du concept
Le terme narcissisme vient du personnage principal d’une fable gréco-romaine, Narcisse, un jeune homme admiré par tous pour sa beauté. Il fut condamné à fixer son reflet dans une fontaine pour l’éternité, puisqu’il avait causé la perte d’une nymphe en refusant son amour. Narcisse tomba finalement amoureux de son propre reflet et en devint si obsédé qu’il en mourut (Hamilton, 1942). Le terme narcissisme représentait au départ le fait d’être centré sur soi et d’être en admiration devant sa propre personne. Le premier à faire référence au mythe de Narcisse dans sa pratique est le sexologue britannique Havelock Ellis (1898). Il décrivit des cas d’autoérotisme de patients en admiration pour eux-mêmes. Par la suite, d’autres sexologues s’approprièrent le terme (Campbell & Miller, 2011). Les psychanalystes furent le prochain groupe à parler de narcissisme et à élaborer davantage le concept. Ceux-ci considéraient qu’une telle admiration de sa personne n’était pas uniquement sexuelle, cela pouvait avoir une fonction défensive (Rank, 1911). Freud s’est intéressé au narcissisme dans plusieurs écrits basés sur ses observations cliniques (1914/1957). Il voyait le concept autant comme un stade de développement psychosexuel, une défense, qu’un trait pathologique du caractère. Le concept de personnalité ou caractère narcissique vient de Wälder (1925). Il décrivait un individu avec une personnalité narcissique comme quelqu’un de condescendant, s’estimant supérieur aux autres, en admiration devant soi et ayant peu d’empathie. Karen Horney (1939) fit la différence entre une saine estime de soi et le narcissisme pathologique. Il serait sain de s’admirer et de se donner du crédit pour ce qu’on a réalisé mais la personne qui souffre de narcissisme le fait sans raison valable n’ayant accompli aucune réalisation pour justifier une telle admiration. Par la suite, Annie Reich (1960) apporta l’idée que les personnes narcissiques étaient incapables de réguler leur estime de soi, dû à des traumatismes qu’elles auraient vécus étant jeunes. Elles se réfugieraient dans des fantaisies grandioses où elles ne se sentiraient plus faibles et
sans pouvoir mais plutôt fortes et supérieures à tous. Elle a été la première chercheure à mettre l’accent sur les oscillations violentes et répétées de l’estime de soi des gens narcissiques qui se verraient comme étant parfaits ou un total échec. Kernberg (1970) développa toute une conceptualisation sur la structure narcissique et fit la distinction entre le narcissisme normal et pathologique. Kohut (1968) fut le premier à parler de trouble de personnalité narcissique.
Actuellement, il n’existe pas de définition officielle du narcissisme ni d’entente dans la littérature sur ce que le construit représente réellement, que ce soit en psychologie clinique, en psychiatrie ou dans le domaine de la psychologie sociale et de la personnalité (Cain et al., 2008). Selon la conceptualisation psychanalytique, le narcissisme serait l’investissement libidinal du moi. La conceptualisation clinique voit le construit comme étant la régulation anormale de l’estime de soi. Selon Pincus et ses collègues (2009), le narcissisme serait « la capacité à maintenir une image positive de soi à travers différents états, émotions et processus de régulation. Cela sous-tend un besoin de validation, d’affirmation de soi et la motivation à rechercher ouvertement et de manière plus cachée des expériences d’amélioration de soi ». Pincus, Cain et Wright ont récemment publié un article en 2014 décrivant un modèle clinique contemporain du narcissisme pathologique. Pour ce faire, ils ont analysé la littérature empirique et clinique actuelle sur le sujet. Ce modèle différencie entre autres le narcissisme pathologique du narcissisme normal. Il distingue deux phénotypes du narcissisme : grandiosité et vulnérabilité. Ces deux thèmes peuvent chacun s’exprimer de façon ouverte ou cachée chez un individu dans sa pensée, ses émotions, ses comportements et sa participation à une thérapie. Ces aspects du narcissisme seront donc expliqués plus en détail ainsi que les différents problèmes s’y rattachant.
Le narcissisme normal
Un attachement à soi est normal et favorable à l’épanouissement psychosocial. Le narcissisme normal n’est pas un amour de soi clivé ou focalisé sur un seul aspect de sa personne, c’est accepter ce que l’on est en reconnaissant ses qualités et ses défauts. Le narcissisme sain comprend aussi la capacité d’aimer les autres et de s’intéresser à eux. Tous les individus ont des besoins et des motivations narcissiques (Kohut, 1977; Stone, 1998). Des expressions normales du narcissisme
image positive et l’ambition (Farwell & Wohlwend-Lloyd, 1998; Morf & Rhodewalt, 2001). Le narcissisme normal s’accompagne souvent de succès au niveau professionnel et de satisfaction personnelle (Campbell, 2001; Kohut, 1977; Stone, 1998; Wink, 1992a; Wink, Dillon, & Fay, 2005). Le narcissisme normal n’est pas nécessairement quelque chose de stable dans la vie d’une même personne, c’est une dimension dynamique qui peut évoluer selon les contextes, les relations, les points tournants du développement et les situations de crises personnelles. Malgré le fait que des besoins d’admiration et de surpassement de soi sont des aspects normaux de la personnalité, ils peuvent devenir pathologiques lorsqu’ils sont extrêmes ou accompagnés de difficultés d’autorégulation (Pincus, 2013). Les individus narcissiques éprouvent donc des difficultés notables à transformer leurs besoins narcissiques normaux (besoin de reconnaissance et d’admiration, motivation vers le surpassement de soi) en des conduites et des ambitions socialement appropriées et matures (Roche, Pincus, Lukowitsky, Ménard, & Conroy, 2013).
Le narcissisme pathologique
Une recrudescence importante de la recherche sur le narcissisme pathologique a eu lieu dans les années soixante-dix. Des discussions à propos de la nature du narcissisme pathologique, de la façon de le définir et de le traiter ont émergé de la littérature. C’est à ce moment que les principales théories du narcissisme pathologique furent élaborées.
Rosenfeld (1964, 1971) propose dans sa théorie que les patients narcissiques s’identifient à un objet omnipotent, idéalisé et primitif. Cette identification permet aux patients de dénier tout besoin de dépendance d’un bon objet externe à eux-mêmes. La dépendance impliquerait un besoin de ce bon objet (et potentiellement de la frustration) qui est également haï. La haine prendrait la forme de l’envie. Rosenfeld soutient, comme Klein (1957), que l’envie est une expression primaire intrapsychique de l’instinct de mort, la manifestation de l’agression dans le domaine des relations objectales. Une relation d’objet narcissique permet au sujet d’éviter des sentiments agressifs causés par la frustration. Rosenfeld explique aussi les complications de la structure de la personnalité quand l’image idéalisée de soi est contaminée par l’idéalisation de la partie agressive du Moi. L’infiltration du « Moi enragé » (mad self) par de l’agression primitive résulte en de l’autodestruction. Dans ces cas extrêmes, ces patients se sentent en sécurité et triomphants seulement lorsqu’ils ont le sentiment d’avoir détruit tous les autres et particulièrement lorsqu’ils ont détruit les efforts des gens
qui les aiment. Rosenfeld (1975) croit que ce besoin est responsable des réactions thérapeutiques négatives des narcissiques.
Kohut (1971, 1977) propose que le narcissisme est une psychopathologie se situant entre les psychoses et la condition limite et qui représente l’activation d’un stade de développement arrêté du Moi qui serait grandiose et archaïque. En effet, ce Moi grandiose serait une étape dans le développement du Moi de l’enfant. Afin de sortir de cet état, la fragilité de ce Moi grandiose nécessite d’entretenir une représentation de soi avec comme objet une mère empathique dont l’amour et l’acceptation qu’elle reflète à son enfant (mirroring) permettrait l’évolution du Moi archaïque en une forme plus mature d’estime de soi et de confiance en soi. Cette relation d’objet empathique et reflétant l’acceptation culmine éventuellement en ce que Kohut appelle l’internalisation transmutée de la représentation de soi idéalisée en une structure intrapsychique à l’origine du Moi idéal. Cela procure les qualités idéalisées au Surmoi, ce qui préserve la régulation de l’estime de soi. Pour Kohut, la pathologie du narcissisme vient de l’échec traumatique de la fonction empathique de la mère et de l’échec du processus d’idéalisation. Ces échecs traumatiques amènent la fixation au stade de développement du Moi archaïque, grandiose et une recherche sans fin de l’objet idéal est nécessaire pour compléter la formation de la structure. En résumé, selon Kohut, l’étiologie du narcissisme pathologique réside dans l’arrêt d’un stade de développement du Moi normal.
La vision de Kernberg (1975, 1980, 1984) est que le narcissisme pathologique diffère du narcissisme adulte ordinaire et d’une régression à un narcissisme infantile normal. Le narcissisme pathologique est le reflet d’un Moi pathologique et non d’un Moi normal archaïque. Le Moi grandiose pathologique contient de vraies représentations de soi, des représentations de soi idéalisées et des représentations d’objets idéalisées. Les représentations d’objets dévalorisées ou agressives seraient clivées, réprimées ou projetées. Kernberg croit qu’entre l’âge de trois et cinq ans, le patient narcissique, au lieu d’intégrer les représentations positives et négatives de soi et des autres, a réuni ensemble toutes ses représentations positives de soi et de l’objet. Le résultat de cela serait que les représentations idéales de soi et de l’objet seraient incorporées à un Moi irréaliste, idéalisé, grandiose et pathologique, à la place de devenir une partie du Surmoi comme dans le
devant l’enfant. Kernberg soutient dans ses écrits (1998) que le narcissisme pathologique met l’accent sur trois aspects : l’amour pathologique de soi, l’amour pathologique de l’objet et le surmoi pathologique. Le premier concept s’exprime par la référence excessive à soi, la centration sur soi, le sentiment d’être supérieur aux autres et une dépendance face à l’admiration venant des autres. Les patients avec un trouble narcissique se sentiraient soit supérieurs aux autres ou totalement sans valeur. Leur plus grande peur serait donc d’être dans la moyenne ou médiocre. L’amour pathologique de l’objet se manifeste par la dévalorisation de l’autre pouvant en réalité être un moyen de défense contre l’envie ressentie envers l’autre. Il y a souvent absence d’intérêt envers les relations interpersonnelles, une incapacité de dépendre des autres, une tendance à l’exploitation et peu d’empathie. Le surmoi pathologique est une caractéristique moins centrale que les deux autres afin d’établir un diagnostic de TPN, selon Kernberg mais c’est un important facteur pour établir le pronostic du traitement psychothérapeutique. L’estime de soi, plutôt que d’être régulée par la culpabilité, le serait par la honte. Il y aurait peu d’intérêt envers les valeurs éthiques et intellectuelles, mais plus d’importance serait accordée à des valeurs enfantines ayant pour seul but de protéger l’estime de soi.
Ronningstam (2009) rapporte que les individus narcissiques fluctuent souvent entre des formes plus saines et d’autres plus pathologiques du narcissisme. Des individus narcissiques peuvent avoir certaines forces et habiletés dans des domaines comme la vie professionnelle ou sociale et cela pourrait les aider à réguler leur estime de soi. Ils pourraient quand même présenter des vulnérabilités narcissiques dans d’autres domaines comme au plan des relations amoureuses, des rôles parentaux, des principes moraux ou éthiques. Cette même auteure soutient que le TPN, contrairement aux autres troubles de la personnalité, inclut autant des gens qui ont un niveau de fonctionnement élevé sur les plans professionnel et social que ceux qui sont sérieusement hypothéqués par ces traits narcissiques ainsi que par des troubles comorbides de l’axe I et II. Les personnes présentant un narcissisme pathologique sont habituellement particulièrement troublées lorsqu’elles sont confrontées à une situation menaçant leur image positive d’elles-mêmes et pour y faire face, elles utilisent des stratégies mal adaptées montrant des déficits au niveau de l’autorégulation (Ronningstam, 2005b). Le narcissisme pathologique inclut d’autres caractéristiques plus problématiques en plus du fait d’être centré sur soi comme : la tendance à exploiter les autres, l’arrogance, l’envie et la préoccupation pour le pouvoir et le succès (Ronningstam, 1998).
Grandiosité vs vulnérabilité
Dans la littérature sur le narcissisme pathologique, les chercheurs s’entendent souvent sur une structure à deux facteurs reliés chacun à un phénotype. Cette idée a été initialement amenée par Akhtar et Thomson (1982) et a été par la suite confirmée par plusieurs autres auteurs (Cooper, 1998; Cooper & Ronningstam, 1992; Gabbard, 1989; Masterson, 1993; Rosenfeld, 1987). Le premier phénotype, souvent appelé grandiose, serait décrit comme arrogant, agressif et plus assumé et l’autre phénotype, souvent appelé vulnérable, serait timide, plus secret et insécure. Il n’existe pas de terme officiel pour les phénotypes grandiose et vulnérable et la façon d’en parler varie beaucoup dans la littérature. Cain et ses collègues (2008) ont relevé 50 façons différentes de décrire les variations de l’expression du narcissisme pathologique et ils ont remarqué qu’il était effectivement possible de séparer en deux catégories ces descriptions. Le Tableau 2 présente les différents thèmes utilisés pour traiter des deux phénotypes. Plusieurs cliniciens experts des troubles de la personnalité reconnaissent qu’il y a oscillation entre des états grandioses et vulnérables chez un même client (Horowitz, 2009; Kernberg, 2009;Ronningstam, 2009).
Plus précisément, la grandiosité narcissique inclut, sur le plan cognitif, d’avoir une image exagérément positive de soi sans avoir accompli quoi que ce soit de spécial qui pourrait justifier une telle admiration, entretenir des fantaisies de pouvoir illimité, de supériorité et de perfection et la répression des informations venant infirmer sa supériorité. Le narcissisme grandiose se manifeste aussi au niveau comportemental par l’exploitation de l’autre, le manque d’empathie, l’envie et l’agressivité.
On pourrait caractériser la vulnérabilité narcissique par une image de soi très appauvrie et affaiblie, la présence d’affects dépressifs, de honte et de colère, beaucoup d’autocritique, des comportements et idées suicidaires et de l’hypersensibilité qui amènent un certain retrait social (Psychodynamic Diagnostic Manual; PDM Task Force, 2006). Le retrait social serait utilisé lorsque de la honte serait ressentie suite à des menaces à l’estime de soi, lorsqu’une présentation idéale de soi n’est pas possible ou lorsque l’admiration désirée n’est pas obtenue (Akhtar, 2003).
Tableau 2
Thèmes grandioses et vulnérables du narcissisme pathologique à travers la littérature (tiré de Pincus & Lukowitsky, 2010)
Source Thème grandiose Thème vulnérable
Kohut (1971) Horizontal split Vertical split
Bursten (1973) Manipulative Craving
Phallic Paranoid
Kohut &Wolf (1978) Mirror-hungry Ideal-hungry Alter-ego Contact-shunning Am. Psychiatr. Assoc. (1980) DSM-III NPD
Akhtar & Thomson (1982), Cooper (1981) Overt Covert
Broucek (1982) Egotistical Dissociative
Kernberg (1984) Pathological Malignant
Rosenfeld (1987) Thick-skinned Thin-skinned Am. Psychiatr. Assoc. (1987) DSM-III-R NPD
Cooper (1988, 2005) Narcissistic-masochistic
Gabbard (1989, 1998, 2009) Oblivious Hypervigilant Gersten (1991) Overtly grandiose Overtly vulnerable
Wink (1992) Willful Hypersensitive
Masterson (1993) Exhibitionistic Closet
Fiscalini (1993) Uncivilized spoiled child Infantilized spoiled child Special child Shamed child
Am. Psychiatr. Assoc. (1994) DSM-IV NPD
Cooper & Maxwell (1995) Empowered Disempowered Manipulative
Hunt (1995) Classical Diffident
Millon (1996) Unprincipled Compensatory
Amorous Elitist Fanatic
Simon (2002) TANS
Akhtar (2003) Shy
Dickinson & Pincus (2003) Grandiose Vulnerable
Ronningstam (2005b) Arrogant Shy
Psychopathic
PDM Task Force (2006) Arrogant/entitled Depressed/depleted Russ et al. (2008) Grandiose/malignant Fragile
Ronningstam (2005a, 2005b), quant à elle, a identifié trois sous-types reliés aux deux phénotypes du narcissisme pathologique. Elle décrit ces trois sous-types en termes de dérèglement de l’estime de soi, dérèglement des affects et difficultés au niveau des relations interpersonnelles. Le phénotype grandiose est représenté par les sous-types narcissique arrogant et narcissique psychopathe. Le type arrogant fait face au dérèglement de l’estime de soi en s’imaginant être une personne supérieure et unique et en entretenant des fantaisies grandioses. Ces individus ont tendance à exploiter les autres, s’attribuer facilement le mérite de choses dont ils ne sont pas responsables et manquer d’empathie. Ils ressentent souvent de l’envie et de l’agressivité comme résultat de leur dérèglement des affects. Le type psychopathe fait face au dérèglement de l’estime de soi en s’engageant dans des comportements antisociaux pour protéger ou augmenter son image de soi exagérément positive. Ces individus peuvent commettre des actes criminels violents pour gagner l’admiration de leurs pairs. Ils sont enclins à ressentir une rage extrême suite à la critique d’autrui et sont incapables de ressentir de l’empathie et du remord. Le phénotype vulnérable est représenté par le sous-type narcissique timide. Ils font face au dérèglement de l’estime de soi en entretenant des fantaisies grandioses, tout en ressentant une honte intense face à leurs besoins et ambitions. Le dérèglement au niveau des affects se refléterait par de la honte plutôt que de l’envie ou de l’agressivité. Ils auraient tendance à éviter les relations interpersonnelles par peur d’être rejetés ou critiqués.
Description de la problématique
L’absence de consensus dans la littérature pour ce qui est de la définition du narcissisme a des conséquences sur la mesure du construit mais le problème ne s’arrête pas là. Il y a aussi d’autres mésententes dans la recherche à plusieurs niveaux de la conceptualisation qui ont pour effet de freiner la progression des connaissances sur le narcissisme. Plusieurs auteurs traitent de ces différents problèmes dans leurs écrits et Pincus et Lukowitsky (2010) en ont fait un résumé (voir Figure 1). Les principaux problèmes se situeraient au niveau de la nature (normal ou pathologique) du narcissisme, des phénotypes (grandiose et vulnérable), des manifestations (ouverte ou cachée) et de la structure (catégorie, prototype, dimension).
Figure 1. Problèmes dans la conceptualisation du narcissisme (Tiré de Pincus & Lukowitsky, 2010). La nature du narcissisme
En premier lieu, il est devenu la norme de reconnaitre qu’il y a deux niveaux de narcissisme, un normal et adaptatif et l’autre pathologique. Par contre, divers chercheurs voient le narcissisme sur un continuum allant de normal à pathologique (Cooper, 2005; Paulhus, 1998; Ronningstam, 2005a) et d’autres chercheurs suggèrent que le narcissisme normal et le narcissisme pathologique sont deux dimensions de la personnalité distinctes (Ansell, 2006; Pincus et al., 2009). Une des limites de l’approche unidimensionnelle est que le pôle normal impliquerait l’absence de narcissisme pathologique, alors que de l’avis de plusieurs, c’est beaucoup plus complexe (Hatcher & Rogers, 2009; Peterson, 2006).
Les phénotypes du narcissisme
En deuxième lieu, même s’il y a reconnaissance de la présence de deux phénotypes du narcissisme, presque toute l’attention est mise sur le côté grandiose. En effet, la quatrième version du DSM contiendrait exclusivement des critères en lien avec l’aspect grandiose de la pathologie (Cain et al., 2008; Gabbard, 2009; Levy, Reynoso, Wasserman, & Clarkin, 2007; Pincus et al., 2009; Ronningstam, 2009). Une analyse confirmatoire des critères du TPN (DSM-IV) révèle une solution à seulement un facteur (Miller, Hoffman, Campbell, & Pilkonis, 2008). La troisième version du DSM
Nature
Normal
Pathologique
Phénotype
Grandiosité
Vulnérabilité
Expression
Ouverte
Cachée
Structure
Catégorie
Dimension
Prototype
contenait pourtant des caractéristiques sous-tendant la vulnérabilité, comme la honte ou l’humiliation en réponse à des atteintes à l’estime de soi ou une alternance entre l’idéalisation ou la dévalorisation d’autrui (DSM-III; American Psychiatric Association, 1980), mais ces aspects ont tous été retirés des critères diagnostiques du TPN. Dans la cinquième version du DSM, des aspects concernant la vulnérabilité narcissique sont abordés dans le texte mais on propose les mêmes critères diagnostiques que la quatrième version. À cause de cette emphase mise sur le thème grandiose, le TPN du DSM-5 peut ne pas être diagnostiqué assez souvent et en réalité, les taux de prévalences de ce trouble pourraient être beaucoup plus élevés. Clarkin, Levy, Lenzenweger et Kernberg (2004) ont rapporté dans une étude que 17 % des patients hospitalisés recevant le diagnostic de trouble de personnalité limite ont été également diagnostiqués avec un trouble de personnalité narcissique. Des études cliniques sur le narcissisme pathologique et la psychothérapie ont conclu que la présence de caractéristiques grandioses chez les patients réduit souvent l’utilisation de traitements alors que la présence de caractéristiques vulnérables augmente l’utilisation des traitements. Il est donc possible de penser que la plupart des patients narcissiques rencontrés en thérapie présentent davantage de caractéristiques vulnérables et qu’en se fiant uniquement au DSM-5, ils n’auraient pas de diagnostic de TPN, ce qui est un important problème (Ellison, Levy, Cain, Ansell, & Pincus, 2013; Pincus et al., 2009).
Les manifestations du narcissisme pathologique
En troisième lieu, il existe une mésentente dans la littérature concernant deux termes pour décrire les manifestations du narcissisme : l’expression ouverte ou cachée. La distinction entre les deux termes vient tout d’abord de Wink (1992a) qui, en identifiant ces deux sous-types, a décrit comme expression ouverte l’aspect en rapport avec la grandiosité et comme expression cachée l’aspect vulnérable. Beaucoup d’autres auteurs ont fait de même et on pouvait interchanger les deux termes (expression ouverte ou cachée) avec les deux phénotypes (grandiose et vulnérable) dans la littérature. D’autres chercheurs sont totalement en désaccord avec cette pratique et croient que dans les deux phénotypes on peut retrouver des expressions plus ouvertes comme des comportements, l’expression d’émotions et des expressions plus cachées comme des cognitions, des besoins, des motivations (McGlashan et al., 2005). Selon Pincus et Lukowitsky (2010), l’expérience clinique tend
Figure 2. Organisation hiérarchique du narcissisme pathologique (tiré de Pincus & Lukowitsky, 2010). La structure du narcissisme pathologique
En dernier lieu, la structure du TPN comme celle de tous les autres troubles de personnalité a été représentée sous forme de catégorie diagnostique, de prototypes ou de dimensions organisées hiérarchiquement. La littérature montre un support pour la vision dimensionnelle, c’est celle qui représenterait le mieux le construit (Clark, 2007; Widiger & Trull, 2007). Pourtant, le DSM utilise une classification catégorielle du narcissisme. Le DSM-5 propose l’essai d’un modèle dimensionnel alternatif à la vision catégorielle pour évaluer les troubles de la personnalité et le TPN est l’un des six troubles de la personnalité y étant inclus. Par contre, ce modèle est présenté en section III et n’est pas officiellement désigné comme la méthode actuelle d’évaluation diagnostique des pathologies de la personnalité.
Mesure du narcissisme
Tous les problèmes de conceptualisation du narcissisme ont des conséquences sur la mesure du construit et sur la qualité des outils d’évaluation. La majorité de la recherche sur le narcissisme normal a été conduite par des psychologues du domaine social et de la personnalité qui s’attardaient à mesurer des traits de personnalité dans des échantillons provenant de population non clinique et étant composée en grande majorité d’étudiants. Cette recherche est dominée par l’usage du
Narcissistic Personality Inventory (NPI; Raskin & Hall, 1979, 1981) comme la mesure autorapportée
Narcissisme
pathologique
Grandiosité
narcissique
Vulnérabilité
narcissique
Expression
ouverte
Expression
cachée
Expression
ouverte
Expression
cachée
principale. Les instruments de mesures existant peuvent être séparés en deux catégories : les instruments basés sur la mesure du TPN du DSM-IV ou du DSM-5 et les instruments de mesure du narcissisme pathologique.
Narcissistic Personality Inventory (NPI)
Le NPI, un instrument de mesure autorapportée de 40 items, a été développé en référence aux critères diagnostiques du TPN apparus dans le DSM-III. Les concepteurs de l’outil soutiennent qu’il contiendrait sept facteurs : Autorité, Autosuffisance, Supériorité, Exhibitionnisme, Exploitation, Vanité et Impression de dû (entitlement). Depuis 1985, cet outil est la mesure principale utilisée dans approximativement 77 % de la recherche en psychologie sociale et de la personnalité portant sur le narcissisme (Cain et al., 2008).
Des analyses factorielles du NPI ont démontré une structure factorielle instable avec les solutions à trois (Kubarych, Deary, & Austin, 2004), quatre (Emmons, 1987) ou sept (Raskin & Terry, 1988) facteurs. Aucune sous-échelle du NPI basée sur ces solutions présente une bonne consistance interne (del Rosario & White, 2005). C’est pourquoi les études les plus récentes emploient uniquement le score total du NPI ou la version courte du questionnaire (NPI-16; Ames, Rose, & Anderson, 2006).
Il n’y a pas d’entente entre les chercheurs sur ce que le NPI mesure vraiment et le questionnaire est en proie à de sérieuses critiques dans la littérature. Des chercheurs ayant une vision du narcissisme sur un seul continuum diront que le NPI évalue le narcissisme sous-clinique (Paulhus & Williams, 2002; Wallace & Baumeister, 2002). D’autres concluent que le NPI mesure principalement une forme adaptative du narcissisme (Ansell, 2006; Pincus et al., 2009; Watson et al., 2005-2006). Comme le NPI a été développé à l’image du TPN dans le DSM-IV et que les critères diagnostiques de ce trouble mettent l’accent sur la grandiosité du narcissisme en négligeant le côté vulnérable, il n’est pas étonnant que le NPI reflète surtout l’aspect grandiose du narcissisme (Pincus & Lukowitsky, 2010). Étant l’outil diagnostic le plus utilisé en recherche, c’est très problématique puisqu’il ne permet pas de diagnostiquer la plupart des cas de narcissisme en clinique qui seraient plus souvent
Les résultats d’études expérimentales et corrélationnelles dépeignent les individus ayant obtenu un résultat élevé au NPI comme étant réactifs lorsque leurs attentes ne sont pas satisfaites, résistant aux commentaires pouvant infirmer leur vision positive d’eux-mêmes, manipulateurs, recherchant toujours des façons de s’améliorer, agressifs et cherchant à dominer les autres (Bushman & Baumeister, 1998; Morf, 2006; Morf & Rhodewalt, 2001; Paulhus & Williams, 2002). Paulhus (1998) a rapporté que l’autoamélioration de soi grandiose associée aux résultats élevés au NPI mène à l’hostilité et au rejet par les autres avec le temps.
Par contre, la recherche a aussi démontré que le NPI évalue des caractéristiques adaptatives du narcissisme. Par exemple, des résultats élevés au NPI sont associés négativement avec le trait du névrotisme et la dépression et associés positivement avec la motivation vers l’accomplissement personnel et l’estime de soi (Lukowitsky, Roberts, Lehner, Pincus, & Conroy, 2007; Rhodewalt & Morf, 1995; Watson, Little, Sawrie, & Biderman, 1992). Le score total du NPI pourrait refléter un amalgame confus de contenu adaptatif et pathologique et certains auteurs soutiennent que le côté pathologique serait restreint à l’exploitation des autres et à l’impression de dû (Emmons 1984, 1987; Watson, 2005; Watson et al., 1992; Watson, Varnell, & Morris, 1999-2000). Brown, Budzek et Tamborski (2009) ont récemment démontré que même ces traits ne seraient pas très bien mesurés par le NPI et Pincus et ses collègues (2009) ont rapporté que dans un petit échantillon clinique, le NPI est corrélé positivement avec l’estime de soi et négativement avec la honte. Avec tous ces résultats de recherches sur le NPI, il n’est pas du tout certain que ce questionnaire mesure vraiment le narcissisme pathologique.
Mesures du TPN
Plusieurs entrevues semi-structurées, questionnaires basés sur la cotation d’observateurs et mesures autorapportées sont disponibles afin d’évaluer le TPN (voir Tableau 3). Il existe de nombreuses différences entre les instruments et il n’y a pas toujours de données claires sur la validité de ces instruments. Ils sont tous basés sur les critères diagnostiques du DSM, donc ils évaluent en grande majorité les aspects grandioses du narcissisme et cela a pour conséquences d’être moins efficace pour diagnostiquer le narcissisme pathologique des clients en clinique qui se présentent souvent davantage sous des aspects de vulnérabilité (Pincus et al. 2009).
Tableau 3
Instruments de mesure du trouble de personnalité narcissique
Type Instrument de mesure
Entrevue diagnostique du
TPN Structured Interview for DSM-IV Personality (SIDP-IV; Pfohl, Blum, & Zimmerman, 1997) SCID-II (First, Spitzer, Gibbon, & Williams, 1995)
International Personality Disorder Examination
(IPDE; Loranger, 1999)
Personality Disorder Interview-IV
(PDI-IV; Widiger, Mangine, Corbitt, Ellis, & Thomas, 1995)
Diagnostic Interview for Personality Disorders
(DIPD; Zanarini, Frankenburg, Chauncey, & Gunderson, 1987) Mesure rapportée par un
observateur Personality Assessment Form (PAF; Shea et al., 1990)
Shedler-Westen Assessment Procedure-II
(SWAP-II; Westen & Shedler, 2007; Westen, Shedler, & Bradley, 2006)
Mesure autorapportée Millon Clinical Multiaxial Inventory
(MCMI-III; Millon, Million, & Davis, 1997)
Wisconsin Personality Disorders Inventory
(WISPI-IV; Klein, Benjamin, Rosenfeld, & Treece, 1993)
Assessment of DSM-IV Personality Disorders
(ADP-IV; Schotte & De Doncker, 1996)
Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI-2) Personality
Disorder Scales
(Hicklin & Widiger, 2000; Somwaru & Ben-Porath, 1995)
Schedule for Nonadaptative and Adaptative Personality (SNAP)
Personality Disorder Scales (Clark, 1993)
l’OMNI Personality Inventory (OMNI; Loranger, 2001)
Personality Diagnostic Questionnaire-4 (PDQ-4; Hyler, 1994) Narcissistic Personality Inventory
(NPI; Raskin & Hall, 1979, 1981)
Les entrevues diagnostiques du TPN incluent : le Structured Interview for DSM-IV Personality (SIDP-IV; Pfohl et al., 1997), le SCID-II (First et al., 1995), l’International Personality Disorder
rapportées par des observateurs permettant l’évaluation du TPN incluent : le Personality Assessment
Form (PAF; Shea et al., 1990) et le Shedler-Westen Assessment Procedure-II (SWAP-II; Westen &
Shedler, 2007; Westen et al., 2006). Finalement, les mesures autorapportées incluant des échelles pour l’évaluation du narcissisme sont : le Millon Clinical Multiaxial Inventory (MCMI-III; Millon et al., 1997), le Wisconsin Personality Disorders Inventory (WISPI-IV; Klein et al., 1993), l’Assessment of
DSM-IV Personality Disorders (ADP-IV; Schotte & De Doncker, 1996), le Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI-2) Personality Disorder Scales (Hicklin & Widiger, 2000; Somwaru &
Ben-Porath, 1995), le Schedule for Nonadaptative and Adaptative Personality (SNAP) Personality Disorder Scales (Clark, 1993), l’OMNI Personality Inventory (OMNI; Loranger, 2001) et le Personality
Diagnostic Questionnaire-4 (PDQ-4; Hyler, 1994).
Mesures du narcissisme pathologique
D’autres instruments de mesure n’ont pas été conçus spécifiquement à l’image du DSM et permettent d’évaluer le construit du narcissisme pathologique selon diverses conceptualisations (voir Tableau 4). Quelques instruments de mesure autorapportée de plus grande envergure contiennent des échelles d’évaluation du narcissisme comme le Dimensional Assessment of Personality
Pathology-Basic Questionnaire (DAPP; Livesley, 2006) et le SNAP (Simms & Clark, 2006). Par
contre, il existe peu de données concernant la validité des échelles de narcissisme de ces instruments et l’importance qu’y tiennent chacun des phénotypes (grandiose et vulnérable).
Quelques mesures autorapportées unidimensionnelles ont aussi été créées spécifiquement pour évaluer le narcissisme grandiose ou vulnérable. Campbell, Bonacci, Shelton, Exline et Bushman (2004) ont développé le Psychological Entitlement Scale (PES) afin de pallier les aspects négatifs du NPI et pour évaluer les conséquences négatives associées au trait narcissique. Cependant, des analyses récentes suggèrent que le PES mesurerait un trait de personnalité relié mais distinct de celui du NPI (Brown et al., 2009). Afin d’estimer les aspects vulnérables du narcissisme qui ne seraient pas couverts par le NPI, le Narcissism-Hypersensitivity Scale (NHS; Serkownek, 1975) et l’Hypersensitive Narcissism Scale (HSNS; Hendin & Cheek, 1997) ont été développées.
Tableau 4
Instruments de mesure du narcissisme pathologique
Type Instrument de mesure
Instrument général contenant une échelle
d’évaluation du narcissisme Dimensional Assessment of Personality Pathology-Basic Questionnaire
(DAPP; Livesley, 2006) SNAP (Simms & Clark, 2006) Mesures autorapportées unidimensionnelles Psychological Entitlement Scale
(PES; Campbell et al., 2004)
Narcissism-Hypersensitivity Scale
(NHS; Serkownek, 1975)
Hypersensitive Narcissism Scale
(HSNS; Hendin & Cheek, 1997)
Mesures multidimensionnelles Superiority and Goal Instability Scales (SGIS;
Robbins, 1989; Robbins & Patton, 1985)
Narcissistic Vulnerability Scale
(NVS; Bachar, Hadar, & Shalev, 2005)
O'Brien Multiphasic Narcissistic Inventory (OMNI;
Obrien, 1987)
Pathological Narcissism Inventory
(PNI; Pincus et al., 2009)
California Q-set de Wink (1992b)
Entrevue diagnostique du narcissisme Diagnostic Interview for Narcissism
(DIN; Gunderson et al., 1990)
Les mesures multidimensionnelles du narcissisme pathologique contiennent souvent une échelle mesurant le narcissisme grandiose et une autre pour le narcissisme vulnérable. Les quatre principales mesures multidimensionnelles sont : le Superiority and Goal Instability Scales (SGIS; Robbins, 1989; Robbins & Patton, 1985), le Narcissistic Vulnerability Scale (NVS; Bachar et al.,
comprend deux échelles : l’échelle de supériorité mesure les aspects grandiose et exhibitionniste et l’échelle d’instabilité mesure les troubles au niveau de l’identité et reflète davantage les aspects vulnérables du narcissisme. Cette mesure est surtout utilisée en counseling et n’a pas souvent été utilisée en recherche clinique (Casillas, Schulz, Robbins, Santos, & Lee, 2006). Le NVS a été développé afin d’évaluer la vulnérabilité narcissique au trauma. Il mesure trois traits narcissiques : la grandiosité, l’exploitation de l’autre et la difficulté à réguler son estime de soi. Les deux premières échelles sont corrélées positivement avec le NPI mais la troisième échelle n’est pas corrélée au NPI et pourrait représenter la vulnérabilité narcissique. L’OMNI est un questionnaire comprenant trois sous-échelles: la dimension de la personnalité narcissique (grandiosité), la dimension de la pédagogie noire (contrôle d’autrui par des attitudes rigides et autoritaires afin de susciter l’admiration) et la dimension de la personnalité narcissique abusée (vulnérabilité narcissique). Cet instrument de mesure est beaucoup utilisé dans la recherche sur les troubles de comportements alimentaires. Le PNI permet d’évaluer sept caractéristiques du narcissisme pathologique dont quatre sont reliées à la grandiosité et trois à la vulnérabilité narcissique. C’est un questionnaire très complet pour l’évaluation du construit du narcissisme et il en sera question plus en détails un peu plus loin.
Deux autres instruments évaluant le narcissisme pathologique doivent être mentionnés. Le
Diagnostic Interview for Narcissism (DIN; Gunderson, Ronningstam, & Bodkin, 1990) représente la
seule entrevue diagnostique conçue spécifiquement pour la mesure du narcissisme pathologique. Même si elle est basée sur le TPN du DSM, l’entrevue pourrait contenir des aspects sur la vulnérabilité. Une étude plus approfondie concernant les phénotypes évalués serait nécessaire pour tirer de plus amples conclusions. Finalement, le California Q-set de Wink (1992b) permettrait l’évaluation des deux phénotypes.
Modèle alternatif du DSM-5
Le DSM-5 propose un modèle alternatif aux catégories diagnostiques pour évaluer la personnalité. Ce modèle propose des critères généraux afin de déterminer la présence d’une pathologie de la personnalité ainsi que deux autres catégories à évaluer : le niveau de fonctionnement et des traits pathologiques de la personnalité. Pour évaluer le niveau de fonctionnement, on tient compte de la qualité de la relation à soi (identité et auto-direction) et des relations interpersonnelles (empathie et intimité). Par la suite, on évalue cinq traits pathologiques de
la personnalité : affectivité négative, détachement, antagonisme, désinhibition et psychotisme. Chacun de ces traits comprend plusieurs facettes possibles pour un total de 25. Ce modèle propose également des combinaisons de certains traits pour le diagnostic de sept troubles de la personnalité : antisocial, narcissique, limite, évitant, obsessif-compulsif, schizotypique et un trouble de la personnalité non-spécifié basé sur des traits pathologiques. L’utilisation de ces catégories en fait donc un modèle hybride entre le catégoriel et le dimensionnel. Une équipe de chercheur a développé un questionnaire auto-rapporté basé sur ce modèle afin d’évaluer les cinq traits et les 25 facettes, soit le Personality Inventory for DSM-5 (PID-5; Krueger, Derringer, Markon, Watson, & Skodol, 2012).
Modèles de personnalité à cinq facteurs
Des théoriciens ont suggéré que le modèle de personnalité à cinq facteurs (FFM; McCrae & Costa, 1987) peut être utilisé afin de conceptualiser et d’évaluer le TPN (Corbitt, 2002). Il existe une forte corrélation positive dans la littérature entre le TPN et l’extraversion, une forte corrélation négative avec l’agréabilité et une corrélation négative plus modeste avec le caractère consciencieux (Saulsman & Page, 2004). Par contre, à cause des disparités dans les recherches au niveau des phénotypes, les résultats concernant la corrélation entre le TPN et le névrotisme sont très variés, dépendant de la mesure du narcissisme employée (Trull, 1992).
Pathological Narcissism Inventory (PNI)
En 2009, l’équipe de Pincus a développé une mesure autorapportée multidimensionnelle de 52 items : le Pathological Narcissism Inventory afin de corriger les différents manques des autres instruments de mesure du narcissisme. Des analyses confirmatoires ont démontré une structure à sept facteurs permettant d’expliquer les affects et les états du narcissisme tels que décrits en clinique, en psychiatrie et dans la littérature du domaine social et de la personnalité (Cain et al., 2008). Les sept facteurs sont : l’Estime de soi contingente (estime de soi qui fluctue en l'absence d'admiration et de reconnaissance provenant de sources externes), l’Exploitation d'autrui (manipulation dans les relations interpersonnelles), l’Autovalorisation par sacrifice de soi (comportements et attitudes altruistes en apparence mais motivés par le besoin de nourrir une représentation de soi disproportionnée et surdimensionnée), la Dissimulation de soi (difficulté à
plan), la Dévalorisation (désintéressement pour tout ce qui ne lui est pas source d'admiration et honte envers ceux qui sont pour lui vus comme décevants) et la Colère/Supériorité de droit (colère présente lorsque ses attentes ne sont pas atteintes en ce qui concerne sa conviction d'avoir des droits et privilèges supérieurs à ceux d'autrui). Quatre caractéristiques évaluées par cet instrument sont reliées au thème grandiose (Exploitation d’autrui, Autovalorisation par sacrifice de soi, Grandiosité et Colère/Supériorité de droit) et trois sont reliées au thème vulnérable (Dissimulation de soi, Dévalorisation, Estime de soi contingente).
Une analyse en composante principale et une analyse parallèle ont d’abord été réalisées pour conclure à la présence de sept facteurs. Par la suite, des analyses confirmatoires ont été effectuées afin de vérifier la correspondance de ce modèle. Trois indices ont principalement été utilisés pour parvenir à cette fin : l’indice d’ajustement comparatif (IAC), la moyenne quadratique résiduelle standardisée (MQRS) et l’erreur d’approximation de la moyenne quadratique (EAMQ). Ces statistiques ont permis de démontrer la validité du modèle à 7 facteurs (IAC = 0,97; MQRS = 0,052; EAMQ = 0,049). Les coefficients alpha des échelles varient entre 0,78 et 0,93 et l’alpha total du PNI est de 0,95.
Les corrélations entre les facteurs varient entre 0,10 et 0,62 avec comme moyenne r = 0,40. Croyant que ces corrélations pouvaient suggérer la présence de facteurs de second ordre, des chercheurs ont effectué des analyses factorielles confirmatoires pour comparer trois modèles (Wright et al., 2010). Le premier modèle était composé d’un seul facteur de second ordre appelé Narcissisme pathologique regroupant les sept dimensions présentes dans le PNI. Le deuxième modèle était composé de deux facteurs représentant la Grandiosité et la Vulnérabilité narcissique. La Grandiosité comprenait trois facteurs du PNI (Exploitation d’autrui, Colère/Supériorité de droit et Grandiosité) et la Vulnérabilité comprenait quatre facteurs du PNI (Estime de soi contingente, Autovalorisation par sacrifice de soi, Dévalorisation et Dissimulation de soi). Les chercheurs prétendaient reproduire les deux catégories décrites par Pincus et ses collègues lors de la validation du PNI en 2009, mais tel ne fut pas le cas puisqu’ils ont classé l’Autovalorisation par sacrifice de soi dans le facteur Vulnérabilité, alors que Pincus l’avait classé dans la Grandiosité. Le troisième modèle comprenait les deux mêmes facteurs de second ordre, mais composés de dimensions différentes. Dans le facteur Grandiosité on retrouvait l’Exploitation d’autrui, l’Autovalorisation par sacrifice de soi et la Grandiosité. Dans le
facteur Vulnérabilité on retrouvait l’Estime de soi contingente, la Dévalorisation, la Dissimulation de soi et la Colère/Supériorité de droit. Des analyses factorielles confirmatoires ont permis de favoriser le troisième modèle démontrant des indices de correspondance supérieurs. Cela appuie la présence de deux facteurs de second ordre dans le PNI. Par contre, il est important de mettre un bémol à ces résultats puisque la réelle structure à deux facteurs de second ordre proposée dans le PNI n’a pas encore été comparée à une structure à un seul facteur de second ordre.
Des différences significatives ont été obtenues entre les résultats des hommes et des femmes au PNI. Les hommes ont obtenu des résultats plus élevés à deux facteurs (Exploitation d’autrui et Grandiosité) et les femmes à l’échelle totale du PNI et à trois facteurs (Estime de soi contingente, Autovalorisation par sacrifice de soi et Dissimulation de soi) avec des tailles d’effet (d de Cohen) variant de 0,03 à 0,35. Cela appuie la littérature selon laquelle des patrons de réponses différentes pourraient être observés selon les sexes pour ce qui est des pathologies de la personnalité et du narcissisme (Lindsay, Sankis, & Widiger, 2000). Même si ces différences ne sont pas très grandes, cela peut amener à questionner si le PNI performe de la même façon selon le sexe. En 2010, Wright et son équipe ont effectué une série d’analyses factorielles confirmatoires pour étudier ces différences entre les sexes. Ils ont conclu que le PNI garde la même structure factorielle tant pour les facteurs de premier ordre et de second ordre, indépendamment du sexe des participants.
Les résultats montrent également que le score total du PNI n’est que modestement corrélé avec le score total du NPI (0,13) et cela serait en grande partie attribuable au facteur Exploitation/impression de dû (0,36) du NPI. Les corrélations du score total du PNI avec les scores de tous les autres facteurs du NPI (à part Exploitation/impression de dû) approchent zéro. Plus précisément, il y a des corrélations positives, faibles à modérées, entre les scores de quatre échelles du PNI mesurant la grandiosité (Exploitation d’autrui, Autovalorisation par sacrifice de soi, Grandiosité et Colère/Supériorité de droit) et le score total du NPI. Les résultats montrent une faible corrélation négative entre une échelle de vulnérabilité du PNI (Dissimulation de soi) et le score total du NPI. Les corrélations entre les deux autres échelles de vulnérabilité du PNI (Estime de soi contingente et Dévalorisation) et le score total du NPI ne sont pas significatives. Par rapport à deux
plus petit ordre. Des corrélations négatives faibles à modérées ont été retrouvées entre le score total du PNI et les concepts d’estime de soi et d’empathie et des corrélations positives et modérées ont été retrouvées entre le score total du PNI et la honte, l’agression et des indicateurs d’organisation limite de la personnalité (Défenses primitives, diffusion de l’identité et perception de la réalité déficiente). En effet, Kernberg (1984, 1998) avait proposé que la pathologie du narcissisme s’intégrait dans une organisation limite de la personnalité. Le score total du NPI, quant à lui, est corrélé positivement et de façon faible à modérée avec l’estime de soi et l’agression et négativement, de façon faible avec l’empathie et la honte. Les corrélations entre le score total du NPI et les dimensions liées à l’organisation limite de la personnalité avoisinent zéro. Le PNI s’avère donc être une bonne mesure du narcissisme pathologique, car il permet d’évaluer la grandiosité ainsi que la vulnérabilité narcissique. Les corrélations du PNI avec les concepts d’estime de soi, d’empathie, d’agressivité, de honte et d’organisation limite de la personnalité sont conformes avec la théorie retrouvée dans la littérature, contrairement au NPI.
Plusieurs cliniciens proposent qu’une pathologie de la personnalité s’exprime à travers des relations interpersonnelles perturbées (Benjamin, 1996; Pincus, 2005). L’Interpersonal problems
circumplex (IIP-C; Alden, Wiggins, & Pincus, 1990) est un modèle très utilisé en recherche qui
représente bien les dysfonctions au niveau interpersonnel. Cet outil circulaire contient deux dimensions : la dominance et l’amour. Les recherches passées ont permis de situer le TPN dans le secteur dominant ou hostile-dominant du cercle de l’IIP-C (Gurtman, 1996; Pincus & Wiggins, 1990; Soldz, Budman, Dembly, & Merry, 1993). La recherche a aussi démontré que le NPI est situé dans les mêmes secteurs que le TPN mais associé négativement avec le profil d’élévation de l’IPP-C (Gurtman, 1992). Le profil d’élévation serait un index de la détresse interpersonnelle, donc plus on trouve d’élévation, plus la détresse est importante (Tracey, Rounds, & Gurtman, 1996). L’association entre le NPI et une détresse interpersonnelle faible fait penser que cet outil se rapprocherait davantage du narcissisme normal que du narcissisme pathologique.
L’équipe de Pincus (2009) s’est servie de l’IIP-C afin de tester la validité de construit du PNI et de la comparer avec le NPI. Les résultats montrent que les quatre échelles du NPI sont situées dans la région de la dominance et que trois des quatre échelles présentent une élévation négative, l’exception étant l’échelle Exploitation/impression de dû (élévation = 0,09). Pour leur part, les facteurs
du PNI sont dispersés à travers les quatre quadrants du cercle et présentent des élévations positives (entre 0,04 et 0,34). Les résultats suggèrent que le PNI est associé avec de la détresse au niveau des relations interpersonnelles se rapportant au narcissisme pathologique et que le NPI serait plutôt relié à une sorte d’ajustement interpersonnel se rapportant au narcissisme normal. Les résultats reprennent ceux de d’autres recherches et montrent que le NPI évaluerait davantage le côté grandiose du narcissisme (Brown & Zeigler-Hill, 2004; Gurtman, 1992). Pour ce qui est du PNI, les résultats aident à démontrer la validité de construit de l’outil. En effet, certains facteurs refléteraient le narcissisme grandiose et d’autres refléteraient le narcissisme vulnérable.
Le PNI a également été validé dans une petite population clinique de 26 individus (Pincus et al., 2009), permettant d’obtenir les mêmes corrélations que dans la population normale : positive avec la honte, l’agression et l’organisation limite de la personnalité et négative avec l’estime de soi. Aucune corrélation n’a été trouvée avec l’empathie. Pour ce qui est du NPI, il était corrélé positivement avec l’estime de soi et l’agression et négativement avec la honte. Aucune corrélation n’a été trouvée avec l’empathie et des corrélations près de zéro ont été obtenues avec l’organisation limite de la personnalité. L’équipe de Pincus a également comparé l’association du PNI et du NPI avec des variables en lien avec la psychothérapie. Le NPI était associé à aucune variable et les échelles du PNI ont démontré des associations significatives avec des comportements parasuicidaires, des tentatives de suicides et des idéations homicidaires. Le PNI apparait donc être approprié pour les populations cliniques et non cliniques et est présentement le seul instrument permettant de capturer autant de caractéristiques reliées aux deux phénotypes du narcissisme. Il est présentement en court de validation dans plusieurs langues outre le français incluant l’allemand, le japonais, l’italien, le grec, l’hébreu et le polonais (Pincus, 2013). Une équipe chinoise a publié les résultats de leur traduction et validation du PNI (You, Leung, Lai, & Fu, 2013). Les chercheurs ont répliqué les sept facteurs de premier ordre et les deux facteurs du second ordre avec une bonne consistance interne. Le PNI apparait donc être une bonne mesure du narcissisme pathologique à travers différentes cultures.
Objectifs et hypothèses
et de stabilité temporelle et une étude de validité convergente. L’objectif de ce mémoire est de compléter la première étude de validation qui comprend l’étude de la validité interne et de la stabilité temporelle de la version francophone du questionnaire. La deuxième étude consistant à évaluer la validité convergente et la validité dans une population clinique est effectuée parallèlement par une autre personne du laboratoire et ne fait pas partie de ce mémoire.
Pour ce qui est de l’analyse de la validité interne, il est attendu que l’ENP présentera une structure à sept facteurs, à l’image de son analogue anglophone le PNI et que les facteurs présenteront des alphas de Chronbach plus grands que 0,70. Seule la structure factorielle de premier ordre sera à l’étude dans ce mémoire. Des analyses plus poussées seront nécessaires pour analyser la structure factorielle de second ordre de l’outil traduit. Pour ce qui est de l’étude de la stabilité temporelle, il est attendu que la corrélation entre les deux temps de mesure sera supérieure à 0,60, démontrant la stabilité des réponses dans le temps.
Chapitre 2.
Méthodologie
Travaux préliminaires
La traduction du PNI a été effectuée au printemps 2010 selon la méthode de traduction renversée parallèle (Vallerand, 1989). Quatre étudiants gradués en psychologie ont travaillé à la traduction en étant supervisés par le directeur du projet. Deux étudiants ont d’abord traduit la version originale anglophone en français indépendamment l’un de l’autre. Chacun de ces étudiants était jumelé avec un autre étudiant qui, sans avoir vu la version originale anglophone du questionnaire, devait retraduire le PNI du français à l’anglais. Par la suite, les quatre étudiants et leur directeur se sont réunis en comité pour comparer la version originale anglaise à la version retraduite en anglais. Si les deux versions correspondaient, la traduction était satisfaisante. Des modifications ont été effectuées afin de s’assurer de la qualité des items traduits en français.
Un test de lisibilité a été effectué afin de s’assurer de la qualité linguistique de la traduction au printemps 2010. Un groupe de trente étudiants au premier cycle en psychologie a été sollicité afin d’évaluer la clarté de chacun des énoncés traduits en français. Les étudiants devaient se prononcer en cotant chaque item du PNI sur une échelle de 1 (vraiment incompréhensible) à 6 (vraiment
compréhensible). Des modifications ont été effectuées dans les items suite au test de lisibilité afin
d’en améliorer la qualité.
Participants
Concernant l’étude de la validité interne, un courriel a été envoyé à une liste d’employés et d’étudiants de l’Université Laval qui se sont inscrits pour leur intérêt à prendre part à des études. Ce courriel les invitait à répondre à la version française du PNI. Au total, 1459 participants ont répondu au questionnaire, 292 participants de façon partielle et 1167 participants de façon complète. La décision a été prise de ne pas considérer les participants ayant plus de 5 % de données manquantes. Pour ceux ayant moins de 5 % de données manquantes, ces données ont été remplacées par la moyenne des réponses disponibles. L’échantillon final est donc constitué de 1172 participants (865 femmes, 303 hommes) âgés entre 18 et 72 ans avec une moyenne d’âge de