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Jean-Marc Fontaine
La philosophie du langage chez Condillac Department of Philosophy
Degree of Master of Arts
Abstract
L'objet de cette recherche est d'interpréter la doctrine du langage de Condillac. Il s'agit d'expliquer qu'il est im-possible de penser sans utiliser le langage. La réflexion surgit de l'expression.
Pour accéder
à
cette démonstration nous indiquons,d'abord, que l'origine de la thèse de Condillac se trouve dans soncon-t~ct avec la pensée de Locke; ensuite, nous voyons que le lan-gage se constitue en un système de signes.Après un rappel de sa conception de l'esprit: le rôle de la conscience et des fa-cultés,le rejet de l'innéisme,etc ••• j nous montrons comment le
langage s'institue comme cause de l'esprit.L'homme ne peut dé-velopper ni r~flexion, ni jugement s'il n'associe aucun signe artificiel
à
ses idées. Le dernier aspect de cette tâche con-sisteà
faire ressortir que le langage et les idées, une fois qu'ils sont formés, agissent r~ciproquement l'un sur l'autre pour se perfectionner. Ils se confondent, finalement, dans l'analyse, car elle est l'ordre naturel àu progrès de l'es-prit.1
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A THESIS by JEAN-Y~RC FONTAINE€>
Jean-Harc Fontaine 1971Presented to the Faeu1ty of Graduate Studies and Researeh for the Degree of Master of Arts
Department of Phi1osophy MeGi1l University
Qu'il nous soit permis d'exprimer toute notre gratitude au Professeur Raymond Klibansky qui a manifesté, malgré ses nom-breuses et importantes occupations, un intérêt constant
à-l'égard de notre recherche. Nous avons tiré grand profit de ses sévères critiques et de ses précieux conseils. ~ous con-servons de ces moments le souvenir d'un grand éducateur, non seulement érudit,mais aussi généreusement dévoué
à
sa tâche.Nous voudrions remercier aussi tous les membres du
Dépar-temen~ de Philosophie de l'Université McGill qui,de près ou
de loin, ont accueilli favorablement cette entreprise et,en-fin,notre épouse,Michèle,dont l'attention continuelle
à
notre travail fut une s~urce profonde d'encouragement.Toutes les citations de l'oeuvre de Condillac proviennent, sauf indication contrqire, de l'édition du Corpus Général des Philosophes Français (voir notre bibliographie). Comme nous desirons nous référer à plusieurs oeuvres, nous avons pensé utiliser certaines abréviations dans les notes. Celles de Le Roy nous apparaissant suffisantes, nous nous bornons-à les reproduire : en voici le tableau.
Art écr. Art pens. Art rais. Corn. Cor. Dict. Essai Ex.sens. Gram. Hist.anc. Hist.mod. Int.cours Lang. Log. Tr. an. Tr.sens. Tr.syst. Art d'écrire,t.l. Art de penser,t.l. Art de raisonner,t.l~ Le commerce et le gouvernement,t.2. Correspondance,t.l.
Dictionnaire des synonymes,t.).
Essai sur l'origine des connoissances humaines,t.l.
Extrait raisonné du Traité des sensations, t.l.
Grammaire, t .1.
Histoire ancienne,t.2. Histoire moderne t.2.
Introduction au èours d'études,t.l.' La langue des calculs,t.2.
La logique,t.2.
Traité des animaux,t.l. Traité des sensations,t.l. Traité des systêmes,t.l.
Nous allons indiquer les références de la façon suivante : 1) le titre de l'oeuvre (en abrégé), 2) les deux premières di-visions de l'ouvrage :,la partie (chiffre romain) et le chapi-tre ou la section (chiffre arabe), )) enchapi-tre parenthèses,le ~ ~ dans lequel apparaît l'ouvrage et
4)
la ~. Par exemple,-e
Oeuvres Qhilosophigues,tome l, page 104. Lorsqu'il n'aura pas danger de confusion, nous abrége~ons les référenc&s ainsi : Essai, ••• : Ibidem, en indiquant les divisions et la page quand elles seront différentes; (Oeuvres, ••• ): (Ibid., ••• ).
Quant aux références touchant d'autres oeuvres que celles de Condillac, nous allons les citer au complet
à
leur première apparition et nous les abrégerons le plus clairement possible si elles se présentent fréquemment. Pour la description com-plète d'un volume, on peut toujours se référerà
notre biblio-graphie (p.12à et suiv.).Il est
à
remarquer, en outre, que nous conservons l'ortho-graphe original dans les citations. Condillac écrit : l'ame, les jugemens, la cpnnoissance, le systême, etc •••INTRODUCTION •
• • •. '.
• • • • • • • • • • • • • • • • page... .1
NOTE PRELIMINAIRE.
• • • • • • • • • • • • • • • • •. . . .8
CHAPITRE UN
L'ORIGINE DE LA THEORIE DU LANGAGE • • • • 14
CHAPITRE DEUX
LE LANGAGE OU LA SENSATION
TRANSFO~~E.• 32
CHAPITRE TROIS
LA NATURE DE L'ESPRIT
• • • • • • • • • • S8CHAPITRE QUATRE: LE LANGAGE ET LA FORMATION DE L'ESPRIT •• 90
CHAPITRE CINQ
LE LANGAGE ET LA PENSEE A L'OEUVRE • • • •
108
CONCLUSION • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • .121
~NTRODUCTION
Condillac, celui qu'on a nommé le philosophe dés "philoso-phes", a eu, en son siècle, autant d'influence que Bergson au début du nôtre. Que l'on pense à Rousseau, à Voltaire,
à
Dide-rot qui le resp~ctentj que l'on penseà
l'Encyclopédieà
la-quelle il ne participe pas directement, mais qui s'inspire de certains de ses principes; que l'on pense, surtout,à
Destutt de Tracy et aux Idéologues qui l'appellent leur martre età
Ï~laine de Biran qui y pr'end son point de départ; que l'onpen-se enfin, au climat philosophique qui précède la révolution française: Condillac est un de ceux qui le dominent.
A la suite du succès rapide de ses premières oeuvres, il de-vient, en quelque sorte, philosophe reconnu: en 1749, il entre
à
l'Académie de Berlin; on parle de lui dans les salons. Il est chargé, en 175$, de l'éducation de l'Infant don Ferdinand de Parme. A son retour d'Italie,en l76$,il est élu à l'Académie Française. Après cette date on peut dire que sa pensée estprésente dans presque toute l'Europe. Son oeuvre touche plu-sieurs domaines importants: arts,littérature ,pédagogie , psycho-logie, ~conomie-politique, histoire et philosophie. C'est
à
la demande du gouvernement de Pologne, par exemple, qu'en 1777 il rédige La logigue. Après tout, on avait probablement rai-son de dire que "La philosophie de Condillac, dans rai-son siècle, dans le courant qui portait la bourgeoisie vers larévolu-tion et le libéralisme,était beaucoup plus vraie - comme fac-teur réel de l'évolution historique - que la philosophie de
1 Jaspers ne l'est aujourd'hui~
Certes, la pensée de Condillac a vieilli; mais n'a-t-elle, pas, par contre, donné lieu
à
des poussées d'intérêt? Elle2 n'influence pas beaucoup la pensée philosophique anglaise.Et c'est en Italie' et en France qu'elle va surtout, laisser sa
3
marque. Il faudrait se demander pourquoi, par exemple, Manzoni vint en France au début du XIXe siècle fréquenter le salon de Madame Helvétius? Encore, comment comprendre l'attitude de Gérard de Nerval ou le style de Stendhal sans le mode de penser dont Condillac est
à
l'origine? Dans un tout autre ordre d'i-dée, qu'il nous suffise de remarquer que le lien entre le lan-gage et l'analyse demeureun
thème important pour l'analyse positive contemporaine.Il reste certain,malgré tout, que la pensée de Condillac 1- Jean-Paul Sartre,Question de méthode~lll,dans Critique de la
raison dialectique Erécédée de ~uestion de méthode, Paris,Gallimard, 19 O,t.l, p.74,note 1.
2- "Néanmoins les philosophes de l'école anglaise contemporai-ne,malgré de nombreux rapports avec Condillac, se réclament plus volontiers de leurs compatriotes Berkeley,Hurne,Hartley et ne citent guère le philosophe français que pour le
criti-quer~
Léon Dewaule,Condillac et la psychologie anglaise contempo-raine,Paris, Alcan,lB9l,p.5.
3-
Voir:Alfred Es~inas,La philosophie expérimentale en Italie, Paris,G. Bailliere,IS80.l87 pages. Plus généralement,il fau-drait scruter l'oeuvre de Soave,Gioia,Borelli et Romagnosi: voir:R. Lefèvre,Condillac ou la joie de vivre,Paris,Seghers,est bien passée à l'histoire. Est-ce une raison pour ne pas l'étudier? Cette démarche a-t-elle encore un sens? La France et l'Italie n'ont jamais cessé leur intérêt pour l'histoirè de cette doctrine: l'on constatera, 'en consultant notre biblio~ graphie, comment, d'une façon presque régulière, se forment des concentrations d'intérêt sur Condillac.Quelques récentes publications q~ se distinguent par leur qualité donnent l'im-pression que nous nous trouvons dans une telle période.
Mais ceci ne veut pas dire que la pensée de Condillac soit bien connue de tous. Généralement, dans les cours de philoso-phie, on se contente de décrire la pensée de l'abbé en quelques formules brèves et plus ou moins significatives qui ont pour effet de le présenter comme un auteur na!!. Nous cr~yons,au ' contraire, que les analyses de Condillac, lorsque l'on consent
. à les reprendre, s'avèrent des plus intéressantes; sans parler de son style admirable qui ne laisse indifférents que ceux qui -estiment la maitrise d'une langue n'avoir rien à faire .avec
l'expression philosophique. Ainsi, on comprendra pourquoi. nous avons préféré rédiger cet essai en français.
Il serait déplacé de prétendre que la pensée de Condillac traite de problèmes identiques à ceux de la philosophie con-temporaine.Mais la philosophie étant constamment à la recher-che de son passé, nous nous croyons justifiés de reprendre le thème fondamental du rôle du langage dans la formation mentale au sein du sensualisme.
serait possible de procéder à un développement que nous pou-vons nommer synthétique. Cette façon de faire consisterait a , présenter un résumé de la philosophie de Condillac, en insis~ tant plus particulièrement sur le langage. Nous préférons_ ne pas utiliser ce procédé; cela,pour plusieurs raisons.D'abord, un résumé convenable de la pensée de cet auteur demanderait
-un développement considérable. Ensuite, il faut reconna!tre que beaucoup d'études consacrées à Condillac rapportent fidèlement les éléments de sa doctrine et de son évolution; citons en exemple celle de Georges Le Roy qui est, de l'avis général, la plus irnF~rtante. Encore,et c'est là le point
es-~
sentiel, il nous serait difficile de bien dégager la théorie du langage des autres aspects de cette philosophie. C'est pourquoi nous adoptons l'inverse de ce que no~s avons appelé la synthèse. Cette tâche comporte trois aspects : mettre à jour les divers éléments qui ont rapport au langage, les organiser de façon à en former un tout et maintenir des liens constants avec l'ensemble de la doctrine, en rapportant certains
dévelop-pements qui se rattachent directement à cette qu~stion. Nous voulons isoler la théorie du langage, non pour la dénaturer, mais pour y jeter de la clarté.
C'est cette entreprise que Condillac nommait l'analyse. Ce serait attenter à la mémoire du philosophe de l'analyse que de lui refuser sa propre méthode.
On ne peut entrer directement dans le monde de Condillac sans passer par la considération de sa situation originale. Condillac est un homme que se partagent deux positions rigou-reusement irréconciliables la tradition catholique et
l'~~-pirisme. C'est pourquoi nous avons dû présenter,dès le début', une note à ce suje~. Dans le premier chapitre, nous allons tenter de retra~er les conditions dans lesquelles est née la théorie du langage. Partant de la formation philosophique de Condillac et de ses fréquentations mondaines,qui le mettent en présence de la pensée de Locke, nous exposerons la critique qu'il fait de cette dernière. Nous remarquerons que Condillac a v~ dans ses réflexions sur le rôle du langage une réponse directe aux lacunes qu'il a observées dans la philosophie de Locke. Les chapitres deux,quatre et cinq pourront se compren-dre co~~e trois degrés successifs de pénétration au sein du langage. Le second s'efforcera d'exposer ce qu'est le langage dans son sens le plus strict. Dans ce premier palier de péné-tration, nous étudierons les diverses sortes de langage et la nature des signes. Le troisième chapitre constituera une ex-plication des thèses de Condillac concernant la nature de l'esprit: son rejet de l'innéisme, ce qu'est l'âme,comment l'analyser et la comparer à celle des animaux. Après cette des-cription, nous aurons tous les éléments pour continuer notre analyse du langage. Le chapitre quatre reviendra donc à
l'ex-pression. C'est à ce niveau que nous prendrons connaissance du rôle décisif des mots dans la formation de l'esprit. Avec le chapitre cinq,nous passerons au dernier degré de l'exposition:
le langage et la pensée à l'oeuvre. Il s'agira de dévoiler les effets que produit le langage sur le travail de la pensée et l'influence de l'esprit sur le système des mots. Une fois le cycle du langage et de la pensée" reconnu et le danger des mots écarté, nous verrons quel ordre il convient de donner à nos' pensées et comment cet ordre s'apparente à l'analyse, métbode par excellence.,
On constatera vite que le langage occupe une place centrale dans l'oeuvre de Condillac. Cependant, cette question précise
4
n'a pas donné lieu à beaucoup de publications. Ainsi, nous 4- Si nous faisons exception des manuels d'histoire du langage,
il y a, à notre connaissance, trois pièces qui traitent de : 'ce sujet: 1) l'article de Roger Lefèvre,"Condillac,maftre du
langage",dans la Revue Internationale de Philosophie,1967, qui résume très brièvement les thèses de Condillac sur le langage; 2) celui de Jacques Ruy tinx, "Langage et analyse chez Condillac",dans les Atti del Xll Congresso Internazio-nale di Filosofia,196l, qui étudie le langage par rapport â
l'analyse et 3) le livre de Pa~quale Salvucci,Linguaggio e mondo urnano in Condillac,1957 (voir notre bibliographie).Com-nous ne lisons malheureusement pas l'italien i l nous est difficile d'apprécier cette dernière étude; cependant il semble,d'après les comptes rendus, que l'auteur a adopté une perspective âssez éloignée de la nôtre : i l a insisté sur le rôle de socialisation du langage.'
"Ce qu'il a surtout dégagé,d'après l'Essai sur l'origine des connaissances humaines et confirmé d'après le Traité des sensations,c'est le role d~cisif de la vie sociale dans la formation du langage, et celui du langage dans le progrès de la pensée."
Emile Namer,"Compte rendu de Linguaggio e mondo umano in C.", dans la Revue philosophique de la France et de l'Etran-ger,1958,p.392.
"Voici l'idée directrice de l'ouvrage:la philosophie de Condillac veut être surtout une anthropologie ou un"système de l'hornme".Or,dans l'édification d'un monde humain,objet de la réflexion condillacienne,le lien du langage est indispen-sable; c'est en effet le langage qui socialise les signifi-cations procurées par les sensations."
Louis Van Haecht,"Compte rendu de Linguaggio ••• de P.S.~dans
tenterons d'exposer les principales étapes de la formation du langage, la constitu~ion de. l'esprit qui,du point de vue de Condillac, découle directement de l'emploi des mots et,fina-lement, les implications philosophiques de cette position.
NO~E
PRELIMINAIRE
DE LA CONSISTANCE OU DE L'INCONSISTANCE
DE LA PENSEE DE L'ABBE DE CONDILLAC,
PHILOSOPHE SENSUALISTE
On n'a pas f~ni de s'étonner de l'étrange situation dans la-quelle se trouve la pensée de Condillac. En effet, étant d'al-légeance catholique et même prêtre, Condillac ne cache pas son opposition à.la métaphysique du XVlle siècle et se range du côté de l'empirisme, lequel fut souvent considéré comme le chemin direct du matérialisme et de l'athéisme. Faut-il voir dans ce fait une contradiction fondamentale propre à condamner l'oeuvre de l'abbé d'une innocente et grossière na!veté ?
Il est pourtant possible, quand on regarde les faits avec minutie, sinon de justifier, du moins de comprendre cette ap-parente inconsistance~
D'un côté, plusieurs indications laissent l'impression que Conaillac prend position contre la religion. On raconte qu'il reçut les ordres sans vocation et qu'il ne dit la messe qu'une seule fois dans sa vie afin, semble-t-il, de se consacrer en-tièrement â la t~che qu'il avait entreprise."Ses études de théologie terminées, on lui fit embrasser, sans vocation,l'é-tat ecclésiastique. Condillac fut ordonné prêtrejmais' on prétend qu'il ne dit qu'une seule fois la messe dans sa vie·.Il ne
ces-,
.'
sa pourtant jamais de porter la soutane •• ~ De sa philosophie
.. J...! on retire, comme L'une des propositions fondamentales, que la seule connaissance valable et possible du réel provient -di-rectement des données des sens, principe' jumeau du matérialis-me. De plus, il semble avoir entretenu, vers la fin de sa vi'e, des vues défavorables au maintien du cléricalisme. En 1773, il s'était installé au domaine de Flux auprès d'une de ses niè-ces, Madame de Sainte-Foy.
Mme de Sainte-Foy avait deux fil-les: l'une d'elles voulait entrer en religion dans le couvent voisin des Ursulines de Beaugency : son oncle chercha
à
l'en dissuader. Il prévoyait la dissolution des ordres religieux et la fermeture des communautés, même de femmes~ et disait que les vocations n~ tarderaient pasà
etre brusquement in-terrompues.Durant son séjour en Italie, une longue étude était née des enseignements que Condillac avait donnés
à
l'Infant de Parme. En 1767, il ava~t été décidé de publier ces écrits sur les lieux mêmes de leur ~édaction. Lorsque l'édition fut prête, en 1772, l'Evêque de Par.me en empêcha la vente en raison des ju-gements que Condillac y prononçait sur les activités politiques3
de l'Eglise. Tous ces éléments sont propres à laisser planer
1- Gustave Baguenault de Puchesse,Condillac,sa vie,sa philoso-phie.son influence,Paris,Plon-Nourrit,1910,p.8-9. 2- Ibidem,p.22.
3-
Cours d'études : hist.mod.~dans Oeuvres de Condillac,Paris,ur. doute quant à l'authenticité religieuse de Condillac.
Par contre, une autre série de faits attestent de sa fidé-lité envers la religion. On sait, par exemple, qu'il assis-tait encore à la messe dans les années de sa retraite:
Jamais il ne parlait de la religion qu'avec res- _ pect. Dans la petite chapelle du château
(à
Flux), il faisait célébrer l'office divin les dimanches et jours de fêtes et obligeait tous les gens de sa maison à y assister, donnant lui-même l'exemple avec le précepte.4Comme vient de l'évoquer Baguenault de Puchesse, il portait grand respect à la religion et aux autres institutions socia-les et ne se gênait pas de désapprouver ceux qui, comme
Vol-5
taire, en parlaient avec mépris.
De plus, dans le Traité des animaux, tout en maintenant son opposition à la noti"on cartésienne du Dieu inné, Condillac n'en donnait pas moins une preuve empirique de l'existence de Dieu.
La notion la plus parfaite que nous puissions a-voir de la divinité n'est pas infinie. Elle ne renferme, comme toute idée complexe, qu'un certain nombre d'idées partielles. Pour se former cette notion, et pour démontrer en même temps l'existen-ce de Dieu, il est, l'existen-ce me semble, un moyen bien simple; c'est de chercher par quels progrès et par quelle suite de réflexions l'esprit peut acquérir les idées qui la composent, et sur quels fondemens
4- Baguenault de Puchesse,op.cit.,p. 20.
il peut les réunir. Alors les athées ne pourront pas nous opposer que nous raisonnons d'après des idées imaginaires, et nou~ verrons combien leurs efforts sont vains pour sogtenir des hypothèses qui tombent d'elles-mêmes.
Cette proposition, issue d'un tel système, ne pouvait faire .. autrement que d'en écarter l'orientation matérialiste,laquel-le semblait pourtant en découmatérialiste,laquel-ler directement.
Très attaché
à la foi monarchique, il semble marcher d'accord avec tous les ennemis de la société d'alors. Dé-iste et même catholique, il se défend du matéria-lisme; mais son systeme philosophique y conduit les autres; il abandonne Paris quand il entrevoit la conséquence des doctrines que professaient ses amis. 7
Au fond, toute l'ambigu!té dans laquelle se trouve la doc-trine de Condillac peut se résoudre dans un aveu qu'il a pris soin de placer au tout début de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines et qui, désormais, lui permettra de maintenir, sous la même pensée, l'essentiel de la doctrine chrétienne et la méthode de l'empirisme. Pour lui ,comme pour les chretiens, le péché originel marque un changement de natu-re en l'homme. Avant le péché, l'âme était indépendante du corps et elle avait accès directement aux idées. Mais après la chute, l'âme est devenue tellement dépendante du corps que les seules connaissances qu'elle peut acquérir doivent passer nécessairement par les sens. C'est cet état de l'âme que
Con-6- Tr. an.,11,4 (Oeuvres,t.l,p.366).
àillac étudie; et cette recherche, il la mène par la méthode qui, selon lui, est la plus efficace: l'expérimentation.
L'ame peut donc absolument,sans le secours des sens, acquérir des connoissances. Avant le" péché, elle étoit dans un systême tout différent de ce-lui où elle se trouve aujourd'hui.Exempte d'igno-rance et de concupiscence, elle commandoit à ses sens, en suspendoit l'action, et la modifioit à
son gré •••• Mais les choses ont bien changé par sa désobéissance. Dieu lui a ôté tout cet empire: elle est devenue aussi dépendante des sens, que s'ils étoient la cause physique de ce qu'ils ne font qu'occasionner; et il n'y a plus pour e~le
de connoissance que celles qu'ils lui transmettent. De-là l'ignorance et la concupiscence. C'est cet état de l'ame aue je me propose d'étudier,le seul qui puisse être l'objet de la philosophie~ puisque c'est le seul que l'expérience fait conno~tre.
Ainsi, quand je dirai que nous n'avons point d'i-dées qui ne nous viennent des sens, il faut bien se souvenir que je ne pqrle que de l'état où nous sommes depuis le péché. 8
Ainsi l'on constate comment, d'une part, Condillac opte pour la méthode empiriste sans en accepter l'ultime conséquence, le matérialisme, et, d'autre part, comment il conserve, avant toute explication philosophique, une interprétation religieu-se de l'âme humaine. ·.Cer.tains ont· vu dans ce passage une une véritable "profession de foi spiritualiste et chrétienne" de la part de Condillac, laquelle fermait la porte à toute
in-9
terprétation matérialiste de l'oeuvre. Cette vision était partagée par certains auteurs du X1Xe siècle comme en témoigne l'histoire de ce~ui-ci:
s-
Essai.,l,l (Oeuvres,t.l,p.7).9-
Victor Delbos,La philosophie francaise,Paris,Plon-Nourrit, 1919, ch.Xl,p.254.Il ne faut certainement pas faire de Condillac un spiritualiste plus raffiné qu'il ne l'est réelle-ment; mais en faire un matérialiste, en faire un sensualiste, dans l'acception où l'on prend géné-ralement le mot, serait d'une grande inexactitude •. C'est un spiritualiste qui donne beaucoup, qui
donne trop peut-être
à
IJanalyse des sensations, dont, par suite de la préoccupation avec laquelle il les considère, il grandit le rôle outre mesure dans l'économie de notre constitution intellec-tuelle et morale. Mais c'est en même temps un spiritualiste qui croit fermementà
Dieu età
l'âme, et appuie sa croyancè des plus solides ar-guments'.lO
A la question de la présumée inconsistance de la pensée de Condillac, il nous faudrait donc répondre par son souci de la
precision et de la nuance, car s'il ne fut jamais chrétien très fervent, il ne fut, non plus, jamais empiriste absolument.
10- Jean-Philibert Damiron,Mémoires ~our servir à l'histoire de la philosophie au XVllle siecle, Paris, Ladrange,1864; - réimpression, Genève,Slatkine Reprints,1967,t.lll, p.240.
. CHAPITRE UN
L'ORIGINE DE LA THEORIE DU LANGAGE
1- Les études de Condillac
La tradition nous rapporte que Condillac ne savait pas lire à l'âge de douze ans, tant l'état de sa santé et de sa vue é-tait mauvais. Cette période de sa vie est peu connue. On
igno-l
re le nom du curé qui s'occupa de sa toute première éducation. Cependant, au cours de sa treizième.année, en 1727, son père étant mort, il fut forcé de quitter Grenoble, sa ville natale, pour aller vivre à Lyon auprès de son frère aîné, Jean Bonnot de Mably. Selon toute vra~semblance, c'est là que Condillac fit ses premières études organisées, probablement au COllège des Jésuites. Notons en passant que c'est à ce mome~t que le jeune Etienne fit la connaissance de Rousseau, lequel était précepteur des enfants de son frère. L'on peut supposer que le collégien réussit bien; mais si on en croit Rousseau, son en-tourage ne décelait en lui aucun talent particulier:
Rien n'est plus difficile que de distinguer dans l'enfance la stupidité réelle, de cette apparente et trompeuse stupidité qui est l'annonce des âmes
fortes~ •• J'ai vu,dans un âge assez avancé, un homme qui m'honorait de son amitié passer dans sa 1- Baguenault de Puchesse,op. cit.,p.4.
famille et chez ses amis pour un esprit borné: cette excellente tête se mûrissait en silence. Tout à coup,~l s'est montré philosophe ••• 2
Quoiqu'il en soit, son second frère, l'abbé de Mably,prit en charge, on ne sait trop à quel moment précis, la poursuite de son éducation.Mably emmena Etienne à Paris où il lui fit parfaire sa formation académique au Séminaire de Saint-Suipice et à la Sorbonne. Il est difficile de dater tous ces événe-ments. Le peu de renseignements que nous possédions- sur la
jeunesse de Condillac nous viennent de traditions orales et de souvenirs de famille recueillis par le comte Baguenault de
Pu-3
chesse, arrière-neveu du philosophe. Si l'on fixe l'année de l'importante rencontre avec Rousseau en 1739, il est difficile
4
de concevoir qu'il reçut les ordres dès '1740. Car, envisagée
2- Voir: Emile ou de l'éducation, Paris, Garnier,1964,livre 11, p.10l-102.
3- Les i>'iémoires ••• de Damiron constituent aussi une source fon-damentale pour cette période de la vie de Condillac; B. de Puchesse y puise beaucoup de renseignements.
4- "C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau,qui ve-nait d'entrer comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon
(1739).Rousseau était âgJ de ving-huit ans •••• Après avoir passé ainsi un certain nombre d'années,toujours plongé dans ses réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably, qui commençait à se faire un nom parmi les
~crivains de l'époque, l'emmena à Paris et le plaça dans un
seminaire." B. de Puchessetop.cit.,p.5 et
B.
Raymond Lenoir, s'inspirant de la Bibliotheaue sulpicienne ••• de Louis Ber-trand,affirme que Condillac fut reçu 84eà
la licence,en 17-40.Voir: Condillac,Paris,Alcan,l924,p.3. Contrairement à Le-noir,Damiron pense qU'il a dû poursuivre ses études: "Iv'iablyn'avan~a pas dans les ordres; il s'arrêta au sous-diaconat.
~n fut-il de même de Condillac? Ce n'est pas vraisemblable, parce qu'il n'est guère probable qu'on eût choisi pour ~ré cepteur du Prince de Parme un abbé qui ne l'eût été qU'a demi." Voir: op.cit.,111,p.227-22B.
de cette façon, la période d'études à Lyon serait très longue (12 ans), alors qu'i~ lui aurait fallu, dans l'espace de six ans (soit de 1740 à 1746), achever ses études universitaires, se préparer au sacerdoce et rédiger son Essai sur ~'origine des connaissances humaines.
Oublions ce problème dont l'importance n'est que secondai-re, et occupons~nous de décrire les études auxquelles a pu se livrer Condillac dans la période qui va de son arrivée à Paris aux années de ses débuts littéraires, disons 1750. De ces étu-des, on ignore presque tous les détails; ce n'est qu'à l'aide des commentaires ou quelquefois des allusions qu'il adresse' aux autres philosophes et des hommes qu'il fréquente, que l'on peut déduire avec une relative certitude, les lectures qu'il a faites. Ces dernières devraient figurer sous deux cha-pitres : les études proprement scolaires et celles qui se font dans le contact du'milieu littéraire et savant de l'époque.
Il semble que Condillac ne retira que peu de chose utile pour sa philosophie de ses études qui, on peut le présumer, furent axées principalement sur la théologie. Il faut croire, cependant, qu'il reçut aussi un enseignement philosophique et scientifique assez traditionnel qu'il eût l'impression de ne posséder, au sortir de l'école, que très peu de connaissances.
Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. "La manière d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on est obligé de
re-commencer ses études sur un nouveau plan quand on sort des éco1es~5
Par contre, les lectures auxquelles il se livre en dehors de ses classes semblent occuper ~e place centrale par leur im-portance. Dès la première page de l'introduction à l'Essai ••• , apparaissent les noms de ceux qui ont dominé le XV11e siècle : Descartes ,et Locke. En fait,on peut établir qu'il a certaine-ment lu, dans cette période, Descartes et les princi'paux
car-6
tésiens. Dans le Traité des sxstêmes (1749), Condillac fait la critique de la pensée de Malebranche au chapitre VIl, de Leibniz, l'auteur du "systême des monades", au chapitre Vlll, et de celle de Spinoza au chapitre dix. A celles-ci, il faut ajouter la lecture des auteurs anglais: d'abord Locke, dont nous pa,rlerons lors de la section suivante, Newton, et un peu plus tard,Bacon.
La lecture des 'Principia mathematica philosophiae naturalis, parus en latin à Londres depuis 16$7, ne lui causait aucune dif-ficulté particulière. De plus il cite dans l'Essai ••• , comme
5- Baguenault de Puchesse,op. cit.,p.9.
6-
Lenoir rapporte qu'à "Saint-Sulpicet il a appris à rédiger de "petits cahiers", il a été rompu a l'analyse, l'exposi-tion et la critique des thèses métaphysiques. Il s'est fami-liarisé avec une doctrine philosophique intermédiaire entre la doctrine des Jésuites et la doctrine de Saint-Thomas; il a été mis en garde contre le danger que les idées innées de Descartes et la vision en Dieu de Malebranche font courir àla foi et la saine théologie; il a peut-être été mis en goût pour les nouveautés de Locke, il a surtout réfléchi sur les math,ématiques" • Raymond Lenoir,Condillac ,Paris ,Alcan, 1924, p.3. Cette question de savoir où st quand Condillac a pris connaissance de la philosophie de Locke demeure énigmatique.
s'il s'agissait d'une oeuvre qui lui est bien connue, les Elé-ments de la philosophie de Newton, publiées en 1738 par
Vol-7
taire. Le titre de l'Essai ••• , lors de sa publication origi-nale, comportait la mention suivante propre à évoquer la pen-sée de Newton: "ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement". Il semble bien, en outre, que c'est par l~ biais de l'étude de Voltaire que Condillac prit connaissance des thèses de Berkeley sur la vision,la
tra8 -duction française de son oeuvre n'étant pas faite.
Enfin, cet intérêt de Condillac pour la philosophie anglaise doit être compris comme étant relié directement au mouvement littéraire et au climat philosophique de l'époque. En effet, Condillac et son frère furent admis au salon de Madame de Ten-cin qui, étant elle aussi originaire du Dauphiné,aurait pu jouer un rôle important dans les débuts du jeune écrivain. Il retrouva, par ailleurs, Rousseau qui le présenta à Diderot. Ce dernier l'aida à trouver un éditeur pour l'Essai ••• et ac-tiva son intégration dans le monde littéraire et scientifi-que.Il fréquenta les salons de Mademoiselle de Lespinasse,de Madame d'Epinay et de Mademoiselle de La Chaux.Il fit la con-naissance de Duclos,de l'abbé de Barthélemy,du baron d'Holbach,
9
d'Helvétius,de Grimm 'et ,de Voltaire. Cette vie se po~rsuivit 7- Essai,1,4 (Oeuvres,t.l,p.55,note,l.).
8- La prenière traduction française de l'Essai d'une nouvelle théorie de la vision date de l895,dans Oeuvres choisies de Berkeley,trad. G.Beaulavon et D. Parodi,Paris,F.Alcan. 9- Baguenault de Puchesse,op. cit.,p.13.
jusqu'en 1758, moment où Condillac quitta Paris pour Parme, afin d'occuper le poste de précepteur de l'Infant don Ferdi-nand; il y demeura jusqu'en 1767.
2- La lecture de Locke
" Comme nous l~ disions précédemment, nous allons nous arre~
ter à l'Essai concernant l'entendement humain de John Locke, dont la lecture fut déterminante pour la pensée de Condillac. Il est facile d'établir que notre auteur a dû se contenter de
10
lire ce livre dans sa traduction fran9aise, car il avoue luJ.-Il
"
meme ne pas lire l'anglais.
Dès l'introduction de l'Essai ••• , Condillac distingue les métaphysiciens en deux genres : ceux qui veulent pénétrer tous les mystères et les causes les plus profondes des choses et ceux qui, plus humbles, se résignent à proportionner leurs re-cherches fi à la faiblesse de l'esprit humain". Ainsi, selon lui, la plupart des philosophes se sont conformés au premier modèle; ni Descartes, ni Malebranche, ni Leibniz n'ont pu don-ner une explication satisfaisante quant à l'origine de nos
10- Essai philosophique concernant l'entendement humain, traduit de l'anglais de Mr. Locke, par Pierre Coste, sur la 4e édition, revue, corrigée et augmentée par l'auteur, Amsterdam, H. Schelte,1700. 936 pages. Nous citerons l'Essai ••• de Locke dans le texte anglais, présenté par A. Campbell Fraser,2 vOl.,Oxford,l894.
11- Essai,11,1(Oeuvres,t.l,p.102,note 1.) : "Je hasarde cette conjecture d'après ce que j'entends dire du poème de Milton: car je ne sais pas l'anglais".
idées. Mais dira-t-il: "Locke est le seul que je crois de-voir excepter: il s'est borné à l'étude de l'esprit humain,et
12
a rempli cet objet avec succès~ Le principe selon lequel toutes nos connaissances viennent des sens ou, plüs précisé~ ment, que nos idées aient leur source première dans la sensa-tion, telle est, de l'avis de Condillac, la thèse qui est -en
13
voie de démonstration dans la philosophie de Locke. N'est-il pas vrai que tout.es les idées "qu'on a communément des corps" soient comprises dans les premières sentations que l'on reçoit
14
de ceux-ci: couleur,solidité,forme,etc ••• ? Il faut voir ce qu'en dit Locke.
First,our senses, conversant about particu-lar sensible objects, do convey into the mind seve-ral distinct perceptions of things, according to those various ways wherein those objects do affect them. And thus we come by those ideas we have of yellow, white, heat, cold, soft, hard, bitter, sweet, and all those which we call sensible quali-ties; which when l say the senses convey into the mind, l Mean, they from external objects convey in-, to the mind what produces there those perceptions. 15 Condillac, dans un souci de précision, va tenter de résoudre cette importante question, à savoir si les impressions que nous recevons des corps nous proviénnent réellement de ceux-ci. Ce-pendant, nous constatons que sa preuve ne repose que sur une
12- Essai,introduction {Oeuvres,t.l,p.3.} et 11,2 (t.l,p.114.). 13- ,Ibidem , introduction , p.5.
14- Ibide~,p.8.
supposition.
C'est pourquoit en supposant au dehors quelque chose de conforme a cette idéet nous nous le re-présentons toujours d'une maniere aussi claire que si nous ne le considérions que dans l'idé~ même. lb Tant qu'en réfléchissant sur ces sensations,nous les regardons comme à nous,comme nous étant pro-pres, nous en avons des idées fort claires.Mais sL nous voulons, pour ainsi dire, les détacher de no-tre êno-tre, et en enrichir les objets, nous faisons une chose dont nous n'avons plus d'idée. Nous ne sommes portés à les leur attribuer que parce que d'un côté nous sommes obligés d'y supposer quelque chose qui les occasionne, et que, de l'autre,cette cause nous est tout-à-fait cachée.1
7
Reprenant à son compte la théorie lockienne des fondements de la connaissance humaine, Condillac n'en conserve pas moins une attitude très critique à l'égard du développement de la pensée de son maître. C'est ce 'que nous allons maintenant es-sayer de préciser.
3-
La critique de LockeLe reproche qu'il faut adresser à Locke tient, pour l'essen-tiel, à un défaut de méthode. C'est, semble-t-il, l'unité et la cohésion des éléments de l'oeuvre qu'il faut mettre en
ques-...
tion : un livre composé "par occasion" et rédigé de meme,sans souci de répondre à un plan ordonné." Voilà sur quoi il faut rejeter les longueurs, les répétitions, et le désordre qui y
16-
Essai,l,l (Oeuvres,t.~,p.9.).18
règnent~ Pourquoi, par exemple, fallait-il que Locke
consa-cre tout son premier. livre
à
la réfutation des notions innées? Il est peu utile de s'attaquer directementà
la position que l'on veut réfuter, car le simple'fait de montrer que nos idées ont une autre origine que celle de cette thèse, la détruitin-19 directement. .
Les longs développements auxquels donnent lieu les deux premiers livres de son Essai ••• ont fait que Locke s~est inté-ressé tardivement au langage, sujet qui, de l'avis de Condil-lac, èevrait mériter une attention toute particulière, car c'est dans l'utilisation du langage que ce dernier va trouver une voie nouvelle. Mais avant d'en arriver là, il aurait fal-lu chercher
à
savoir comment l'entendement se développe, dans quel ordre se présentent les facultés élémentaires de l'es-prit. Considérant l'analyse des idées simples (perception, rétention et discernement) qui figurent au second livre de l':ssai ••• de Locke comme trop brève et, surtout, trop peu soucieuse d'observer leur enchaînement réciproque, Condillac n'hésitera pasà
déclarer l'impuissance de son maitre en ce domaine :Mais il est constant que, dans l'enfance, nous avons éprouvé des sensations, long-temps avant
18- Essai,introduction (Oeuvres,t.l.p.5.).
19- "Locke,dans le premier livre de son Essai,examine l'opini-on des idées innées. Je ne sais s'il ne s'est point trop arrêté à combattre cette erreur: l'ouvrage gue je donne la détruira indirectement." Essai,introduction (Oeuvres,t.l,p.
d'en savoir tirer des idées. Ainsi, l'ame n'ayant pas, dès le premier instant, l'exercice de toutes ses opératiQns, il étoit essentiel, pour dévelop-per mieux l'origine de nos connoissances, de mon-trer comment elle acquiert cet exercice, et quel en est le progrès. Il ne paroit pas que Locke y ait pensé, ni que personne lui en ait fai~ le
re-proche, ou ait essayé de suppléer à cette partie de son ouvrage. 20
-Enfin, semble-t-i~ de cette manière de procéder découlera, comme ultime conséquence, son impuissance à développer ses propres principes. Condillac va s'en prendre au thème lockien
21
de "Ideas in the Mind,· Ql.~ali ties in Bodies". Selon lui ,Locke a eu tort de maintenir un certain dualisme au niveau de l'ori-gine des idées, il laisse la porte ouverte à un résidu d'inné-isme; c'est-à-dire qu'il n'est pas impossible, dans une telle théorie, de considérer la réflexion comme une fonction appar-tenant fondamentalement à l'esprit •
ti la nécessité d'en (les couvrir le principe et la les avoir regardées comme il dit seulement qu'elles l'exercice. 22
••• mais il n'a Eas sen-opérations de l'ame) dé-généra·tion, ••• il paroit quelque chose d'inné, et se perfectionnent par
Cet anglais y a sans doute répandu beaucoup de lu-mière {sur la connaissance), mais il y a encore laissé de l'obscurité. Nous verrons que la plupart des jugemens qui se mêlent
à
toutes nos sensations lui ont échappé; qu'il n'a pas connu combien nous avons besoin d'apprendre à toucher,à
voir,à
en-tendre, etc.; que toutes les facultés de l'ame lui20- Essai,introduction (Oeuvres,t.l,p.5.).
21-
22-Locke , An Essay ••• ,ll, ch.Vlll, titre des sections
7
et à \ t .1 , p.108-:1" •
••
ont paru des qualités innées, et qu'il n'a pas soupçonné qu'elles pourroient tirer leur origi-ne de la sensation même. 23L'interprétation de Condillac peut paraître exces~ive, mais' il reste que Locke se prononce clairement sur la dualité de l'o~
rigine des idées :
, Our observation, employed either,about external sensible objects, or about the internal operations of our minds perceived and reflected on by ourselves, is that which supplies our un-derstanding with all the materials of thinking. These two are the fountains of knowledge,from whence aIl the ideas we have, or. cau naturally have, do spring. 24
Cependant, ce n'est que lorsqu'il envisagera la fameuse allé-25
gorie de la statue, en 1754, que Condillac verra, dans toute son ampleur, la présence et les implications du dualisme de la sensation et de la réflexion chez Locke.
Locke distingue deux sources de nos idées,les sens et la
réflex-23- Ex. sens.,introduction {Oeuvres,t.l,p.324.}. Loc~e avait parlé un peu de ce fait, : "We are further to consider con-cerning perception that the ideas we receive by sensation are often in gro~m people altered by the judgment,without our taking notice of it." (11,ch.lX,sect.8.). Cependant, Condillac, dans l'Essai ••• (1,4 (Oeuvres,t.l.,p.54-55.)). 1
s'est déclaré hostile à cette manière de voir l'action du jugement inconscient sur la perception.
24- Voir~ An Essay ••• ,11,ch.l,sect.2 (t.l,p.122.).
25- Condillac introduit ce procédé expérimental de la statue dans l' "Avis important. au lecteur" qui précède le Traité des sensations.L'on peut se reporter à la note 4 de l'édi-teur (Oeuvres,t.l,p.222.) pour une discussion quant à l'o-riginalité de ce modèle.
ion. Il seroit plus exact de n'en reconnoftre q'u-ne, soit parce que la réflexion n'est dans son prin-cipe que la sensation même, soit parce qu'elle est moins la source des idéesA que le canal par lequel elles découlent des sens.~6
Car lui-même avait maintenu, bien que d'une façon plus nuancée, ce même dualisme dans l'Essai •• ~ : "Les sensations et les opé-rations de l'ame sont donc 'les matériaux de toutes nos
connois-27 sances ••• "
Une fois parvenu
à
Parme, Condillac résumeraà
son élève 28l'attitude qu'il a prise face
à
la pensée de Locke. Un dé-tail nouveau, dont l'importance n'est pasà
négliger, y pa-raft : Condillac semble laisser entendre qu'il n'a lu de Locke29 que l'Essai concernant l'entendement humain.
C'est donc sur la base de ces objections, dirigées contre la pensée de Locke,non pour la ruiner, mais pour la préciser et la perfecti9nner, que va surgir l'oeuvre de Condillac.
26- Ex. sens.,l (Oeuvres,t.l,p.325.). 27- Essai,l,l (Oeuvres,t.l,p.6.).
28- Hist. mod.,XX,l2 (Oeuvres,t.2,p.234.).
29- Sur Locke: "Ses ouvrages font son éloge.L'Essai sur l'en-dement humain est celui qui a le plus de rapport au sujet de ce chapitre~ Voir note 28.
4- L'essor de la théorie du langage
C'est à la fin de la première partie de l'Essai ••• , que 'va se d~voiler le terrain sur lequel. Condillac supplantera la pen-sée de Locke. Condillac rapporte un passage du livre de Locke
30
où celui-ci relate le problème de Molyneux. Tout comme Moly-neux, Locke a cru qu'un aveugle, qu'on aurait habitué à distin-guer un cube d'une sphère par le toucher, ne pourrait, en
re
-couvrant la vue, refaire cette distinction sans l'aide du tou-31
cher. En 1729, un chirurgien, Cheselden, avait réussi une o-pération sur un aveugle-né qui confirmait l'opinion de Locke et de lVlolyneux. Condillac, alléguant une lacune dans l' éduca-tion de l'oeil, prit posiéduca-tion contre Locke et ce malgré l'é-vidence de l'expérience. Pour lui, ce prOblème avait une si-gnification primordiale; il s'agissait, en effet, d'exclure, une fois pour tout~s, l'idée selon laquelle les sensations
32
sont soutenues par des jugements inconscients.
Je crois n'avoir jusqu'ici attribué
à
l'ame aucune opéra-tion que chacun ne puisse apercevoir en lui-même; 30- Essai,1,6 (Oeuvres,t.l,p.53-54.). Voir a.ussi : D. Park,"Locke and Berkeley on the Molyneux Problem"idans Journal of the History of Ideas, April-June 1969, vo .XXX,no.2, p.253-260; et N. Pastore, "Condillac's phenomenological Re-jection of Locke and Berkeley",dans Philosophy and phenome-nQJ0gical Research, 1966-1967 (no.27), p.429-431.
31- Essai,1,6 (Oeuvres,t.l,p.58.)j extrait des Eléments de la ohilosophie de Newton de VOltaire,ll,ch.Vll.On écrit aussi
Chesselden. .
mai~ les philosophes, pour rendre raison des phé-nomenes de la vue, ont supposé que nous formons certains jugemens dont nous n'avons nulle cons-cience. Cette opinion est si généralement reçue, que Locke, le plus circonspect de tous, l'a a-doptée : ••• 33
Il avait besoin, pour sauver les principes mêmes de l'empiris-me, que chacune des sensations soit consciente et indépendante de tout jugemen~. Il réajustera, dans le Traité des Sensations et à la fin de l'Essai ••• , ses vues sur :'association possible
34
entre les diverses sensations.
Une fois cette question réglée, il faut maintenant expli-quer la génération des idées de réflexion. Comment expliexpli-quer les facultés supérieures de l'esprit, sans faire appel
à
une activité mentale, capable de combiner spontanément les idées simples de la sensation et de la réflexion, comme le suggère35
Locke? Comment, en d'autres termes, lier ces deux sortes d'idées en restant fidèle à l'idéal que Condillac s'est fixé:
,.
..
expliquer le fonctionnement de l'esprit grace a un principe unique? C'est par la découverte de la liaison des idées et des signes : "J'ai, ce me semble, trouvé la solution de tous
33- Essai,1,6 (Oeuvres,t.l,p.53.).
34- Ibidèm ;11,2 ,.P ~ l04~.l.16.
35- "The mind, receiving the ideas mentioned in the foregoing chapters from without, when it turns its view inward upon
i~self and observes its own actions about those ideas it has, takes from thence other ideas, which are as capable to be the objects of its contemplation as any of those it re-ceived from foreign things." Voi~iAn Essay ••• ,ll,ch.Vl, sect.l (t.l,p.159.).
ces problèmes dans la liaison des idées, soit avec les signes, 36
soit entre elles : •• ~" Condillac, sans nier les innovations -de Locke sur le langage, n'en considère pas moins que cette question mérite d'être reprise • .
,
Les mots sont l'objet du troisième (livre), et il me paroit le premier qui ait écrit sur cette matière en vrai philo-sophe. Cependant j'ai cru qu'elle devoit faire une partie considérable de mon ouvrage, ••• soit parce que je suis convaincu que l'usage des si-gnes est le princi~e qui développe le germe - de toutes nos idées.J '
Selon lui, ce principe ne devrait être ni "une proposition va-gue, ni une maxime abstraite, ni une supposition gratuite; mais une expérience constante, dont toutes les conséquences"
38 devraient être confirmées par de nouvelles expériences. Ne sont valables, dira-t-il, dans le Traité des systêmes,que les principes qui sont basés sur des faits bien constatés comme
39
celui de la gravité des corps. L~s deux autres sortes de principes sont: 1) les principes abstraits qui, en fait, n'en sont pas, étant donné qu'ils ne sont pas des connaissances 36- Essai,introduction (Oeuvres,t.l,p.4.). Voir aussi:Essai,ll,
2 : "J'ai essayé de faire ce que ce philosophe (Locke) avait oublié; je suis remonté
t
la première opération de l'amet et j'ai,ce me semble, non seulement donné une analyse complete de l'entendement, mais j'ai encore découvert l'absolue né-cessité des signes et le principe de la liaison des·idées~(Oeuvre,t.l,p.114.)
37- Essai,introduction (Oeuvres,t.l,p.5.). 38- Ibidem,p.4~
premières, et 2) les hypothèses ou suppositions qui sont utiles seulement lorsqu'elles nous mènent sur la voie de leur confir-mation par l'exp~rience. Il semble qu'il faille comprendre
ainsi l'esprit dans lequel ce système veut s'établir: " ••• on ne cherchai t plus à connaître l'essence des choses. On s' efforç'ai t plutôt, en s'appuyant sur la connaissance sensible, de substi-tuer à celle-ci un système de symboles abstraits, constituant
, 40
un savoir commode et précis."
Revenons au contenu du principe découvert par Condillac. D'abord, naît dans l'âme une impression; de là vont découler trois operations: la conscience de la perception, l'attention, et la réminiscence. "Le premier effet de l'attention, l'expé-rience l'apprend, c'est de faire subsist~r dans l'esprit, en
41 l'absence des objets, les perceptions qu'ils ont occasionnées~
Grâce à cette dernière, se feront des opérations plus complexes: l'imagination, qui consiste à retracer une perception à l'aide d'un objet qU'on y avait lié par l'attention, la contempla-tion, qui cODsiste à conserver l'objet d'une perception qui
,
vient de disparaître, enfin, la mémoire, qui retrace les cir-constances de la perception. Condillac s'explique encore avec42
plus de précision dans les passages qui suivent. Mais cette activité mentale serait très limitée si l'attention n'était
40- Georges Le Roy, La psychologie de Condillac, Paris, Boivin, 1937,p.19.
41- Essai,1,2 (Oeuvres,t.l,p~14.).
aidée par les signes. "Pour développer entièrement les res-sorts de l'imagination, de la contemplation et de la mémoire, il faut rechercher quels secours ces opérations retirent de·
43
l'usage des signes." Par l'utilisation des signes, l'homme va prendre possession de ses idées, va devenir maître de son' imagination; bref, il va acquérir l'indépendance de son
a~ti-44
vité spirituelle. L'éveil des facultés supérieures ne se fera pas spontanément; nous verrons combien l'esprit progres-se justement par le choix qu'il fait des signes et par la fa-çon dont il en use.
La conséquence fondamentale de cstte liaison des idées par les signes sera d'expliquer, à l'aide d'un principe unique, le langage, la génération, non seulement des idées, mais aussi
A
45
des opérations de l'ame. Cette entreprise ne pourra être dé-voilée sans que l'on fasse appel
à
l'interprétation naturalis-te du monde présennaturalis-te chez Condillac.Tous nos besoins tiennent les uns aux autres, et l'on en pour-roit considérer les perceptions comme une sui-te d'idées fondamentales, auxquelles ~n rap-porteroit tout ce qui fait partie de nos con-noissances. Au-dessus de chacune
s'élève-roient d'autres suites d'idées qui formes'élève-roient des espèces de chaînes dont la force seroit entièrement dans l'analogie des signes, dans l'ordre des perceptions et da~s la liaison que les circonstances, qui réunissent
quel-43- Essai,l,2 (Oeuvres,t.l,p.19.). 44- Ibidem,p.21.
quefois les ~dées les plus disparates, auroient formées. 4b
Ainsi, nous saisissons comment Condillac, après ses études de philosophie et un certain contact de la vie littéraire, et, surtout, après la lecture et la critique de l'Essai ••• de
L06-,
ke, en vient graduellement à s'intéresser au langage.
Nous allons donc développer, au cours des chapitres sui-vants, les principales étGpes de la constitution de l'esprit par le langage; mais nous devons, avant d'y arriver, compren-dre ce qu'est le lar~ôge en tant que tel.
CHAPITRE DEUX
LE LANGAGE OU LA SENSATION
TRANSFORMEE
1- La nature des signes
Le langage, pour Condillac, a pour caractère essentiel d'ê-tre un ensemble, un système de signes. Cette idée n'est pas neuve. Déjà chez Locke, nous découvrons cette assertion géné-rale, selon laquelle la circulation des idées ou leur communi-cation, repose sur d es sons qui leur servent de signes.
Besides articulate sounds, therefore, it was fur-ther necessary that he (man) should be able to use these sounds as sings of internaI conceptions; and to make them stand as marks for the ideas
within his own mind, whereby they might be made known to others, and the thoughts of men's minds be conveyed from one to another. 1
Mais l'extrême importance dans le développement de cet aspect du langage, dont témoignent les écrits de Condillac, au regard du bref commentaire que Locke en donne, nous laisse croire que cette idée a sa source ailleurs. Nous allons trouver dans la tradition des grammairiens du XVIIe siècle français, mouvement que Condillac a sûrement bien connu, les éléments fondamentaux de cette réduction de l'étude du langage
à
l'étude des signes.En effet, lorsque nous ouvrons la Grammaire de Port-Royal,
nous y lisons que "la grammaire est l'art de parler" et que "parler est expliquer ses pensées par des signes, que les
hom-2
mes ont inventés ~ ce dessein ••• " Il est,de plus, particulii-rement facile d'établir que Condillac a lu cet ouvrage, étant donné qu'il rend hommage à ses auteurs dans le Cours d'études.
Messieurs de Port-Royal ont.les premiers porté la lumiire dans les livres élémentaires. Cette lumii-re, il ~st vrai, étoit foible encore: mais enfin, c'est avec eux que nous avons commencé ~ voir, et nous leur avons d'autant plus d'obligation, que, depuis des siicles, des préjugés grossiers fermoient les yeux à tout le mono.e. j
Faut-il en conclure que Condillac endosse toute la doctrine des maîtres de Port-Royal? Certes non, car les auteurs pour-suivent en indiquant que l'on peut étudier les signes selon deux aspects : on peut les étudier du point de vue de ce qu'ils sont en eux-mêmes, c'est-à-dire, en tant que sons et caractires (lettres), et du point de vue de leur significa-tion ou de la maniire dont ils expriment les pensées ùes
hom-4
mes. Cette tendance, rappelant le cartésianisme, ne sera pas suivie par Condillac. Son seul désir, lequel est assez loin·· tain de la Grammaire de Lancelot et d'Arnauld, est d'analyser les langues comme si elles étaient des systimes de signes :
2- Claude Lancelot et Antoine Arnauld,Grammaire générale et raisonnée,dans Oeuvres de Messire Antoine Arnauld,docteur de la Sorbonne,Paris, Sigismond d'Arnay,1780j -réimpression, Bruxelles, Culture et Civilisation,1967,t.41,p.5.
3-
Gram.,introduction (Oeuvres,t.l,p.427.).En effet vous concevez que toutes v6s idées tien-nent les unes aux autres, qu'elles se distribuent dans différentes classes, et qu'elles naissent toutes d'un même principe • •••
Puisque les mots sont les signes de nos idées, il faut que le systême des langues soit formé sur celui de nos connoissances. Les langues, par con-séquent, n'ûnt des mots de différentes espèces, que parce que nos idées appartiennent à des clas-ses différentes; ••• 5
Cette remarque étant faite, il demeure, croyons-nous, que Condillac, de ce point de vue spécifique, est davantage héri-tier de la tradition de Port-Royal, que de la philosophie de Locke.
Quoique liée par le passé, cette théorie des signes va con-naître un développement original; pour mieux dire, Condillac va réunir à ces éléments un autre facteur qui provient,
celui-là~ de Locke : la sensation. Est-ce dire que les signes sont des sensations ? Oui et non. Ils sont des sensations transfor-méesQ Il y a une distinction à faire entre la simple sensa-tion première et le signe. Cette dernière ne ressort pas ex-plicitement du texte, mais nous verrons bientôt qu'elle est présupposée dans l'activité de la formation des signes. La sen-sation simple s'exerce, au début, sur la passivité mentale et c'est d'elle que vont naître toutes les facultés, dont la pre-mière est la perception.
Mais, puisque la perception ne vient qu'à la suite des impressions qui se font sur les sens, il est certain que ce premier degré de connoissance doit avoir plus ou moins
due, selon qu'on est organisé ,pour ~ecevoir plus ou moins de sensations différentes.o
Ainsi, les premières sensations n'étant occasionnées que par la nature (couleur,lumière,forme~ •• ), nous pourrons dire que les signes sont des sensations différentes en ce sens qu'elles
7
ne proviennent, si l'on fait exception des premières
,qu'in-directement de ~a nature et qu'elles servent, à évoquer une perception précise dans l'âme. De la première étape à la
se-o conde, il y a tout un développement. Les opérations de
l'es-prit ou, si l'on veut, les facultés,forment un ensemble pro-gressif : ce sont la perception, l'attention, la réminiscence, l'imagination, la mémoire, la contemplation et la réflexion. C'est au sein de cette progression que l'on voit l'origine de l'usage des signes. Les signes ne sont pas nécessaires pour les toutes premières opérations de l'esprit,
••• car la per-ception et la conscience ne peuvent manquer d'a-voir lieu tant qu'on est éveillé; et l'attention n'étant que la conscience qui nous avertit plus particulièrement de la présence d'une perception, il suffit pour l'occasionner, qu'un objet agisse sur les sens avec plus de vivacité que les autres.$ Avec la réminiscence, les signes commencent à jouer un rôle fondamental.
6- Essai,1,2 (Oeuvres,t.l,p.ll.).
7- Nous verrons que la nature fournit certains signes.
Mais, auparavant, examinons les trois sortes de signes. I~
y ad' abord les signes "accidentels',; par lesquels une percep-tion est liée à un objet,grâce à quelque circonstance particu-lière. et qui, lorsqu'elle se présente à nouveau, °a le pouvoir de reveiller la perception. L'on sent immédiatement le peu
d'intérêt de ce genre de signe, car pour que la perceptio~ ait lieu, il faut que l'objet soit donné; et comme cet objet dé-pend d'une "cause étrangère", l'individu n'est pas libre de faire surgir à nouveau cette perception. Cependant, ces signes obtiennent un certain succès au niveau de la réminiscence et de l'imagination
Avec le seul secours des signes acciden-tels, son imagination et sa réminiscence pourront déjà avoir quelque exercice; c'est-à-dire, qu'à la vue d'un objet, la perception, avec laquelle il s'est lié, pourra se réveiller, et qu'il pourra la reconnoître pour celle qu'il a déjA eue. Il faut cependant remarquer que cela n'arrivera qu'autant que quelque cause étrangère lui mettra cet objet sous les yeux. Quand il est absent, 'l'homme que je suppose n'a point.de moyens pour se rappeler de lui-même, puisqu'il n'a à sa disposition aucune des choses qui y pourroient être liées.Ilne.dépend donc point de lui de réveiller l'idée qui y est
atta-ch~e. Ainsi l'exercice de.so~ imagination n'est
po~nt encore en son pouvo~r.~
La seconde sorte est formée par ceux qu'il convient d'appe-ler les signes naturels. Il s'agit, en fait, des cris qui ex-priment la douleur, la joie, la peur, etc ••• "Lorsqu'il aura· souvent éprouvé le même sentiment': dit Condillac, . "et qu'il aura tout aussi souvent poussé le cri qui doit naturellement
l'accompagner ••• il n'entendra plus le cri, qu'il n'éprouve le 10
sentiment en quelque.manière". Mais comme l'occurence de ces signes repose entièrement sur le hasard, l'exercice de l'ima-gination ne sera guère plus à la 'disposition de l'individu qu'elle ne l'était dans le cas précédent. Il faudra donc faire appel à une troisième sorte de signes: "les signes d'institu-tions, ou ceux 9ue nous avons nous-mêmes choisis, et qui n'ont qu'un rapport arbitraire avec nos idées". Nous pourrions les nommer signes conventionnels; Condillac les appelle,encore, signes artificiels et, bien qu'il utilise quelquefois l'expres-sion "arbitraire" pour les désigner, il prend soin d'indiquer le fond de sa pensée.
En effet, qu'est-ce que des signes arbitraires? Des signes choisis sans raison et par caprice. Ils ne seroient donc pas entendus. Au contraire, des signes artificiels sont des signes dont le choix est fondé en raison: ils doivent être imaginés avec tel art, que l'intel-ligence en soit préparée par les signes qui sont connus. ll
Si la réminiscence et l'imagination étaient devenues possi-bles, jusqu'à un certain point, avec les signes accidentels et naturels, elles seront accentuées par ceux de la troisième
es-pèce. Et, bien plus, les signes artificiels vont permettre le développement des opérations supérieures de l'âme. Comme le laisse supposer le dernier passage, ces signes déterminent les sensations avec beaucoup plus de précision que ne le pourraient
10- Essai,l,2 (Oeuvres,t.l,p.19.). 11- Gram.,l,l (Oeuvres,t.l,p.429.).
ment du sujet. La mémoire étant justement définie comme là capacité de rappeler les signes de nos idées, elle sera la première opération à être formée par l'usage des signes cort-ventionnels.
Mais aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci ac-quise, il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappe-ler à son gré, il réveille, ou du moins il peu~
réveiller souvent les idées qui y sont liées.~
Le dernier avantage de ces signes est que, vu qu'ils sont de notre invention, ils nous donnent l'entière ma!trise de nos idees et donc, de nos connaissances. Ce fait fondamental va permettre
à
l'esprit de se détourner de ses sensations présen-tes pour revenir sur des idées anciennes: c'est ce qui est proprement réfléchir."Ma!tresse de se rappeler les choses qu'elle a vues,elle y peut porter son attention,et la détour-ner de celles qu'elle voit. Elle peut ensuite la rendreà
cel-"le-ci,ou seulement à quelques-unes, et la donneralternative-13 ment aux unes et aux autres."
Par là, Condillac a rempli l'essentiel de son but: montrer que la réflexion a son origine dans l~ sensation. Ce principe
12- Essai,l,2 (Oeuvres,t.l,p.2l.). 13- Ibidem,p.22.