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Méthode de recherche hypothétique et processuelle

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Academic year: 2021

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Méthode de recherche hypothétique et processuelle

Celine Racin, Manuella de Luca

To cite this version:

Celine Racin, Manuella de Luca. Méthode de recherche hypothétique et processuelle. In Analysis,

Elsevier Masson, 2020, 4 (1), pp.42-53. �10.1016/j.inan.2019.07.005�. �hal-03008733�

(2)

Article original

 

Me´ thode de recherche hypothe´ tique et processuelle

Hypothetical and processual research method

 

C. Racin

a,

*

, M. De Luca

b

 

a Psychologue clinicienne, hoˆpital Sainte-Pe´rine-APHP), maıˆtre de confe´rences en psychologie clinique et psychopathologie, faculte´ de Psychologie, laboratoire subjectivite´, lien social et modernite´ (SuLiSoM-EA3071), universite´ de Strasbourg, 12, rue Goethe, 67000 Strasbourg, France

b Psychiatre, responsable du poˆle de psychiatrie et de psychopathologie de l’adolescent et du jeune adulte, institut MGEN La Verrie`re, professeur associe´, institut de psychologie, laboratoire psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse (PCPP-EA4056), universite´ Paris-Descartes-Sorbonne Paris-Cite´, 71, avenue E´douard-Vaillant, 92100 Boulogne-Billancourt, France

 

 

I N F O A R T I C L E

 

Historique de l’article : Rec¸u le 11 mars 2019 Accepte´ le 4 juillet 2019

Disponible sur Internet le 21 aouˆ t 2019

 

Mots cle´s :

Me´ thodologie de recherche Processualite´

Hypothe` ses Psychanalyse

R E´ S U M E´

 

Contexte. – La multiplicite´ actuelle des me´ thodes de recherche dans le champ de la clinique re´ fe´ re´ e a` la psychanalyse court le risque d’un positionnement qui proˆ ne la superposition des mode` les en abolissant les antagonismes pour mieux valoriser les comple´ mentarite´ s, donnant parfois l’illusion d’une profusion me´ thodologique de´ pliant le champ des possibles.

Objectif. – Cet article se propose de revenir sur les soubassements e´ piste´ mologiques de ces mode` les qui remet invariablement sur le chantier l’ade´ quation des crite` res de scientificite´ retenus, dans le but de se de´ prendre d’un rabattement syncre´ tique qui participerait sinon a` l’appauvrissement de cette he´ te´ roge´ ne´ ite´ structurante. Par ailleurs, loin de nous de´ fier a priori des principes me´ thodologiques issus du mode` le expe´ rimental, qui tendent a` s’imposer actuellement dans le champ des sciences humaines et sociales, cet article vise ne´ anmoins a` se de´ partir du risque he´ ge´ monique, ou tout au moins d’une homoge´ ne´ isation croissante et impe´ rieuse lie´ e a` la standardisation de la publication scientifique, en examinant les voies de passage qui permettrait un dialogue fe´ cond aux frontie` res de la psychanalyse. Me´thode. – L’article questionne les soubassements e´ piste´ mologiques, d’une part, de deux me´ thodo- logies re´ gulie` rement rencontre´ es dans le champ clinique — la me´ thode du cas unique et la me´ thode hypothe´ tico-de´ ductive — puis, d’autre part, de mode` les issus historiquement de l’anthropologie et de la sociologie — mode` le de la the´ orisation ancre´ e et mode` le de la traduction e´ largie —, qui partagent avec notre approche le souci de la de´ fense et de la valorisation de la recherche qualitative.

Re´sultats. – La mise en tension de ces diffe´ rents mode` les est mise au service du de´ gagement des apports et des limites susceptibles d’e´ clairer les enjeux e´ piste´ mologiques spe´ cifiques, les choix d’ope´ rationna- lisation me´ thodologique et les choix d’exposition des re´ sultats des recherches cliniques se re´ fe´ rant a` la psychanalyse. L’article soutient l’inte´ reˆ t, pour la psychanalyse, de trouver une opportunite´ de structuration de ses travaux autour du maintien d’un homomorphisme entre processus psychanalytique et processus de recherche. Ces conside´ rations nous ame` nent a` faire porter l’attention sur les conditions de possibilite´ requises pour inscrire la processualite´ ainsi que l’exigence de maintien d’un e´ cart the´ orico- clinique au cœur de la me´ thode de recherche clinique. Dans cette voie, l’article pose les pre´ misses d’une mode´ lisation d’une me´ thode de recherche hypothe´ tique et processuelle fonde´ e sur la prise en compte de l’appre´ hension complexe et ne´ cessairement asymptotique de l’inconscient. Dans cette perspective, le temps de l’e´ criture de la recherche reveˆ t une double fonction : il redouble, d’une part, les effets de processualite´ et d’apre` s-coup du dispositif de recherche ; il ame´ nage, d’autre part, a` travers le choix d’exposition me´ thodologique des re´ sultats, des conditions communes de de´ bats promptes a` situer les diffe´ rentes partitions du dialogue a` plusieurs au sein d’un champ de controverse.

Conclusion. – Cet article propose une premie` re e´ tape de formalisation d’une « me´ thode de recherche hypothe´ tique et processuelle » susceptible d’offrir une narration qui inte` gre tout a` la fois les contraintes inhe´ rentes a` la dynamique de production singulie` re de la connaissance dans le champ clinique re´ fe´ re´ a` la psychanalyse et celles inhe´ rentes a` la possibilite´ d’un de´ bat scientifique e´ largi.

.

 

 

 

* Auteur correspondant.

Adresses e-mail : [email protected] (M. De Luca).

 

https://doi.org/10.1016/j.inan.2019.07.005

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A B S T R A C T

 

Keywords: Research method Processuality Hypothesis Psychoanalysis.

The current multiplicity of research methods in the field of clinical psychoanalysis runs the risk of advocating the superposition of models by abolishing antagonisms to better accentuate complementa- rities, sometimes giving the illusion of a methodological profusion expanding the field of possibilities. Goal. – This article proposes to return to the epistemological foundations of these models, which invariably questions the adequacy of the selected scientific criteria. It aims to get rid of a syncretic drawdown that would otherwise contribute to the impoverishment of this structuring heterogeneity. The methodological principles derived from the experimental model are now becoming established in the field of human and social sciences. Far from challenging this model, this article nevertheless aims to question this hegemonic risk, or at least an increasing and imperative homogenization linked to the standardization of scientific publication, by examining the passageways that would allow a fruitful dialogue at the borders of psychoanalysis.

Method. – The article questions the epistemological foundations, first, of two methodologies regularly encountered in the clinical field — the single case method and the hypothetical-deductive method — and then, of models historically derived from anthropology and sociology — grounded theory model and extended translation model. The latter share with our approach the concern for the defense and enhancement of qualitative research.

Results. – The tension between these different models is used to identify the contributions and limits likely to shed light on the specific epistemological issues, the choices of methodological operationalization, and the choices of exposure of clinical research results related to psychoanalysis. The article encourages psychoanalysts to find opportunities to structure their work around the maintenance of a homomorphism between psychoanalytic and research processes. These considerations lead us to focus attention on the conditions required to inscribe processuality and the maintenance of a theoretical-clinical gap at the heart of the clinical research method. In this way, the paper lays the foundations for a modeling of a hypothetical and process-oriented research method. This method is based on taking the complex and necessarily asymptotic apprehension of the unconscious into account. From this perspective, the writing phase has a dual function: on the one hand, it doubles the effects of processuality and of the ‘‘apre` s-coup’’ of research; on the other hand, the choice of methodological exposure of the results must propose common conditions for debate within a controversial field. Conclusion. – This article proposes a first step in the formalization of a ‘‘hypothetical and processual research method.’’ This method is likely to offer a narrative that integrates both the constraints related to the dynamics of the singular production of knowledge in psychoanalysis’s clinical field and the constraints promoting a broader scientific debate.

.

 

 

 

 

 

Il m’importe peu que la psychanalyse ne soit pas admise dans le cercle des sciences « dures » ou « molles », ni meˆme qu’elle soit de´nonce´e ici et la` comme une « fausse science », pourvu qu’elle reste inventive et jeune, telle Gradiva rediviva, au pas vif et de´cide´ !

(Pontalis, 2012, p. 180).

 

 

 

Introduction

 

Si la place de la psychanalyse au sein des sciences humaines est sans cesse remise en cause et notamment parmi certains enseignants-chercheurs universitaires, la reconnaissance et la mise en avant de ses spe´ cificite´ s comme mode de pense´ e et d’acce` s a` la connaissance nous semble un enjeu non ne´ gligeable pour e´ laborer des recherches re´ fe´ re´ es a` la psychanalyse. Les modalite´ s des rencontres re´ alise´ es en recherche clinique, structurellement de´ pendantes de leurs finalite´ s, exigent une explicitation du positionnement e´ piste´ mologique, pre´ ce´ dant rigoureusement le positionnement me´ thodologique qui permet de re´ pondre a` l’interrogation subse´ quente : quelle est la relation du chercheur avec l’objet de recherche ? Cette re´ flexion importante se trouve, paradoxalement, tre` s souvent occulte´ e dans la de´ marche

d’« arrangements me´ thodologiques » multiples empruntant a` divers mode` les et conduisant a` des positions que l’on pourrait

qualifier d’« ame´ nage´ es »1 (a` de´ faut d’eˆ tre re´ conciliables). Cet

ame´ nagement des paradigmes, hautement discutable de notre point de vue, rend d’autant plus ne´ cessaire une re´ flexion spe´ cifique mettant en e´ vidence les pre´ suppose´ s e´ piste´ mologiques des recherches cliniques re´ fe´ re´ es a` la psychanalyse, dont les implica- tions en termes d’orchestration me´ thodologique et de statut des re´ sultats ne doivent pas eˆ tre sous-estime´ es.

En contrepoint du mode` le originel du cas unique comme mode privile´ gie´ de production des connaissances dans le champ clinique, mode` le dont la scientificite´ est re´ gulie` rement remise en question, d’autres me´ thodes s’offrent actuellement comme alternatives en donnant parfois l’illusion d’une profusion me´ thodologique de´ pliant le champ des possibles. Si le de´ passement de certaines dichotomies est de plus en plus appele´ , questionnant par exemple les rapports du particulier au ge´ ne´ ral, de l’objectif au subjectif, etc.

a` travers une hybridation des raisonnements (Perron, 2010 ;

Poenaru, 2018), nous souhaitons de notre coˆ te´ revenir sur les

postulats e´ piste´ mologiques sous-jacents aux mode` les les plus discute´ s aujourd’hui dans le champ clinique, la me´ thode expe´ ri- mentale et le mode` le de la the´ orisation ancre´ e, en mettant en exergue les limites qui fondent selon nous leur incompatibilite´ avec la re´ fe´ rence a` la psychanalyse. Le cadre de cet article ne

qui vise a` envisager, pour le chercheur, un certain rapport

1 L’article de Philippe Baumard sugge` re ainsi qu’en sciences de gestion, « le me´ thodologique a` la re´ alite´ , c’est-a` -dire de de´ terminer par quel

moyen acce´ der a` la connaissance de l’objet, par quelle instru- mentation rendre compte de la relation avec son objet d’e´ tude. Force est de constater aujourd’hui l’e´ mergence grandissante

 

constructivisme a` la franc¸aise est avant tout un ‘‘positivisme ame´ nage´ ’’ et, d’autre part, qu’il n’y a pas engagement ou positionnement e´ piste´ mologique ex ante, mais glissement progressif d’un e´ piste` meˆ positif a` une praxis constructiviste » (1997, p. 2).

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permettant pas un expose´ exhaustif des controverses scientifiques entourant le champ de la clinique re´ fe´ re´ e a` la psychanalyse, nous discuterons particulie` rement ces mode` les scientifiques en vue de situer notre proposition d’une « me´ thode de recherche hypo- the´ tique et processuelle ». Ainsi, dans le mode` le expe´ rimental qui tend a` s’imposer comme re´ fe´ rence scientifique, nous soulignons notamment son postulat selon lequel la re´ alite´ est conside´ re´ e comme objective, compose´ e de faits stables dans l’absolu. Sur un poˆ le constructiviste oppose´ a` ce poˆ le re´ aliste, la the´ orisation

ancre´ e, dans son acception initiale et standard2, renvoie a` un

courant herme´ neutique reposant sur un rapport subjectif, cons- truit, a` la re´ alite´ , et donc sur une re´ alite´ instable, de´ pendante des sujets qui lui donnent son sens. « Le rapport au sens, dans la recherche qualitative [re´ fe´ re´ e a` la the´ orisation ancre´ e], renvoie au courant herme´ neutique et plus pre´ cise´ ment a` l’ide´ e d’une ‘‘double herme´ neutique’’, dans la mesure ou` il s’agit pour le chercheur d’interpre´ ter des faits auxquels les sujets observe´ s ont de´ ja` donne´

du sens. Mucchielli (2004) parle d’un ‘‘construit de second degre´ ’’, a`

savoir d’une construction scientifique a` partir ‘‘d’un fait signifiant

de´ ja` construit par une collectivite´ humaine’’ » (Pelaccia & Paille´ ,

2009), un fait entendu ici dans le sens de « ce qu’on a fabrique´ »

(Latour, 2009).

Or, dans notre perspective et en nous inspirant des travaux de B. Latour, le choix dans la recherche clinique ne se situe pas « entre re´ alisme et constructivisme, il est entre ce choix lui-meˆ me et l’existence pratique qui n’en comprend ni l’e´ nonce´ ni l’importance » (ibid.). Nous retrouvons ici l’e´ cart de´ nonce´ par l’auteur, notamment a` partir de son e´ tude du travail scientifique de L. Pasteur, « somm[e´ ] de choisir entre constructivisme et re´ alisme. Ou bien il a construit socialement ses faits de toutes pie` ces et il n’ajoute donc au re´ pertoire du monde aucune autre re´ alite´ que celle de ses fantasmes, pre´ juge´ s, habitudes et me´ moire ; ou bien les faits sont re´ els, mais alors il ne les a pas fabrique´ s de toutes pie` ces dans son laboratoire [en les mettant en sce` ne dans les dispositifs ad hoc qu’il a construits] » (ibid.). Le mode` le de la traduction e´ largie, sur lequel nous nous attardons ensuite, nous semble particulie` - rement inte´ ressant a` convoquer : loin d’amalgamer les deux poˆ les antagonistes que sont le constructivisme et le re´ alisme, ou de les

abouter a` travers un « feuilletage des interme´ diaires » (Latour,

1991), la re´ flexivite´ sur la recherche s’appuie sur un engagement

ontologique particulier selon lequel la re´ alite´ repose sur des chaˆınes de traduction et de me´ diation. Dans ce mode` le, le chercheur met en place des dispositifs dont la finalite´ est de suivre processuellement ces chaˆınes de traduction, et donc ces interactions dynamiques, en appre´ hendant leurs modalite´ s de stabilisation et de de´ stabilisation, saisies dans un meˆ me mouve- ment et non pas de fac¸on fractionne´ e, clive´ e, puis recompose´ e a posteriori.

Cet article vise donc a` exposer ces diffe´ rents points de contextualisation pour avancer ensuite notre proposition d’une « me´ thode de recherche hypothe´ tique et processuelle ».

 

 

Prole´ gome` nes : des me´ thodologies de recherche utilise´ es dans le champ de la clinique

 

Les me´ thodologies de recherche utilise´ es dans le champ de la clinique sont multiples. Deux d’entre elles ont retenu notre attention en raison de leur pre´ dominance dans les recherches mene´ es actuellement.

 

 

2 Il existe e´ galement une acception diffe´ rente de la the´ orisation ancre´ e, dans laquelle la re´ alite´ reste stable et est appre´ hende´ e me´ thodologiquement par induction. Les positionnements ontologiques et e´ piste´ mologiques restent proches de la perspective hypothe´ tico-de´ ductive et se situent, dans tous les cas, a` l’inte´ rieur du positivisme scientifique.

Aux commencements : le cas unique

 

Historiquement, la me´ thode du cas unique a e´ te´ dominante dans les diffe´ rents champs clinique, me´ dical, psychiatrique, psychologique ou psychanalytique. Apre` s avoir e´ te´ la cible de critiques me´ thodologiques concernant son manque d’objectivite´ et de scientificite´ , elle fait l’objet depuis peu d’un regain d’inte´ reˆ t

dans la recherche en sciences sociales (Passeron & Revel, 2005).

Pour en souligner la spe´ cificite´ , D. Widlo¨ cher (1990) propose

d’utiliser le terme de « cas singulier », mettant ainsi l’accent sur la dimension individuelle, unique de la description, son caracte` re remarquable, c’est-a` -dire hors du commun, emble´ matique, para- digmatique, complexe voire a` l’origine de bute´ es ou d’achoppe- ments face aux donne´ es classiques. Cette me´ thodologie n’est cependant pas l’apanage des disciplines cliniques, elle est aussi utilise´ e dans le champ des sciences sociales comme en histoire, en sociologie, mais e´ galement des mathe´ matiques ou du droit.

La me´ thode des cas cliniques ouvre sur une interrogation concernant la ge´ ne´ ralisation et la dynamique permettant le passage et l’extension de configurations singulie` res a` celles plus

universelles. Pour Passeron et Revel (2005), « le penser par cas »

ouvre a` une voie tierce de connaissance, a` « une figure interme´ diaire de rationalite´ ». Ce que nous avons propose´ comme recherche d’invariants dans des recherches portant l’une sur le

recours aux scarifications (De Luca, 2009), et l’autre sur le ve´ cu de

la de´ pendance dans le grand vieillissement (Racin, 2017), nous

semble relever de cette voie interme´ diaire qui proce` de par e´ tudes de multiples cas pour en repe´ rer les singularite´ s, les diffe´ rences, les similitudes et les re´ pe´ titions dans le cours du fonctionnement psychique. Cette recherche d’invariants s’e´ labore dans le croise- ment des coordonne´ es me´ tapsychologiques — e´ conomiques, topiques, dynamiques — et de l’histoire de vie de chacun. Le

travail, propose´ par J.-M. Thurin (1996), de formalisation du recueil

de donne´ es dans un cadre de psychothe´ rapie et de psychanalyse, s’inscrit dans ce courant. La prise en compte dynamique du de´ roulement de la the´ rapie et des enjeux intersubjectifs comple` te le recueil habituel de l’histoire du patient, du re´ cit de ses reˆ ves et de certains verbatim de se´ ances. Ainsi, dans cette me´ thodologie, il s’agit pour J.-M. Thurin non pas de viser « ‘‘la preuve’’ ; mais des observations convergentes sur un objet commun peuvent avoir un effet de connaissance assorti de conse´ quences pratiques. Il s’agira alors de de´ finir le plus pre´ cise´ ment possible ce que l’on e´ tudie et comment » (op. cit., p. 2). La me´ thode du cas unique a de nouveau sa place mais la mise en place d’hypothe` ses dans cette me´ thode de recherche — nous y reviendrons — est aussi souligne´ e par l’auteur.

Ce passage du singulier a` l’universel ne se fait pas uniquement par extension a` un groupe ou une cohorte de sujets ; il proce` de aussi de ce qu’A. Green de´ crit de la pense´ e clinique, de son fonctionnement par associativite´ et de son pouvoir d’e´ vocation aupre` s d’autres cliniciens : « on reconnaˆıt indubitablement la pense´ e clinique quand l’e´ laboration the´ orique soule` ve des associations qui se re´ fe` rent a` tel ou tel aspect de l’expe´ rience

psychanalytique chez le lecteur » (2002, p. 11). L’extension se fait

par contigu¨ıte´ , par alliance, par assemblage, par combinaison des invariants, sans pour autant ope´ rer une re´ duction induite par une volonte´ de ge´ ne´ ralisation a` tout prix. En effet, celle-ci entraˆıne une homoge´ ne´ isation du mate´ riel et des re´ sultats, faisant courir le risque de simplification, d’amputation ou d’abrasion des e´ le´ ments originaux et remarquables du cas. L’ouverture sur le ge´ ne´ ral ne se fait pas sur l’inte´ gralite´ des donne´ es recueillies mais sur certaines d’entre elles — les invariants — alors mises en avant car virtuellement pre´ sentes chez d’autres sujets ou s’y de´ ployant de manie` re similaire.

Les cas uniques, historiquement sollicite´ s comme me´ thodes au plus pre` s des avance´ es the´ oriques freudiennes, font maintenant l’objet d’une de´ saffection et de nombreuses critiques. Cette

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me´ thode serait de´ sue` te, te´ moin d’une pe´ riode re´ volue ou` les pionniers de la psychiatrie et de la psychanalyse de´ frichaient le champ de la clinique en accumulant des cas cliniques, faute de ve´ ritables recherches e´ pide´ miologiques. Lui sont reproche´ s peˆ le- meˆ le son manque de reproductibilite´ , la mise en avant de son particularisme, son recours a` un e´ chantillon non repre´ sentatif. Une certaine scientificite´ se re´ clame d’e´ tudes de cohorte, d’analyses statistiques avec le nombre comme garantie au risque de re´ ductionnisme comme scotome. Cette perspective promeut une vision de la moyenne et de l’homoge´ ne´ ite´ au de´ triment du singulier et des bigarrures de la psyche´ . Cependant, la me´ thode du cas construit peut reveˆ tir tout a` la fois une valeur d’exemple, d’exception et s’inscrire dans une se´ rie. Cette mise en tension entre cas singulier et cas multiples ne s’oppose pas mais s’inscrit dans un

paradoxe puisque comme le propose C. Cyssau (1999), « l’observa-

tion clinique de nombreux patients, selon la technique analytique, conduira a` la construction de l’e´ ve´ nement singulier et fortuit du cas. Venant de´ classer la the´ orie pre´ existante, celui-ci va ge´ ne´ rer par son de´ rangement, la de´ couverte [. . .] qui propulse une nouvelle hypothe` se conceptuelle ». Ce qui est ainsi promu et recherche´ n’est pas la validite´ par le nombre et la ge´ ne´ ralisation des donne´ es recueillies, mais la prise en compte au sein de nombreux cas de nouvelles propositions the´ oriques.

 

Le mode`le hypothe´tico-de´ductif : le mode`le expe´rimental comme re´fe´rence scientifique

 

Le mode` le hypothe´ tico-de´ ductif re´ pond en partie aux critiques du cas unique mais en attire d’autres en raison d’une trop grande proximite´ avec un mode` le me´ dical causaliste. Ces critiques se condensent sur la mise en place d’hypothe` ses juge´ es trop artificielles car pense´ es en amont des rencontres sur le terrain clinique. La principale porte donc sur la part de´ ductive de la me´ thode, meˆ me si la formulation et la formalisation d’hypothe` ses ne fait pas l’unanimite´ dans le champ de la clinique en raison de leur part trop rigide et trop artificielle.

Le paradigme hypothe´ tico-de´ ductif s’inscrit dans une vision rationaliste et scientifique de la connaissance. Il s’oppose a` l’empirisme et a` sa me´ thodologie inductive : les observations concre` tes permettent de produire une the´ orie ge´ ne´ rale abstraite qui est « ve´ rifie´ e » par de nouvelles observations. Les hypothe` ses portent sur cette re´ alite´ concre` te et suppose´ e objective : elles sont construites a` partir de pre´ -conceptions (base´ es ou non sur des expe´ rimentations) ; elles sont formule´ es sous la forme de probabilite´ s cense´ es eˆ tre ve´ rifiables — la notion de ve´ rifiabilite´ renvoyant a` plusieurs types de conceptions selon les auteurs, dont

celle de re´ futabilite´ (Borst & Cachia, 2018 ; Kalat, 1999 ; Popper,

1934) — par le protocole expe´ rimental. Les hypothe` ses, une fois

suppose´ es ve´ rifie´ es, sont pre´ sume´ es re´ ve´ ler une part de la ve´ rite´ sur un monde objectivable. La de´ duction apparaˆıt quant a` elle, dans la me´ thode hypothe´ tico-de´ ductive, un mode de production des re´ sultats dans une reproduction du traitement des donne´ es de l’expe´ rimentation. Elle ne peut cependant se concevoir sans re´ fe´ rence a` une the´ orie sous-jacente qui permet qu’elle puisse advenir sans se re´ duire a` des spe´ culations, point de vue souligne´

par Bachelard (1934), pour qui il n’y a pas d’expe´ rience sans

the´ orie sous-jacente support de son de´ chiffrage. Pour Freud, dans l’Abre´ge´, « toute science repose sur des observations et des expe´ riences que nous transmet notre appareil psychique, mais comme c’est justement cet appareil que nous e´ tudions, l’analogie cesse ici. Nos observations se pratiquent a` l’aide du meˆ me appareil de perception et nous nous servons pre´ cise´ ment des lacunes dans les se´ ries des processus psychiques. Nous recon- stituons, en effet, ce qui manque, par des de´ ductions plausibles et le traduisons en mate´ riel conscient. [. . .] La certitude relative de notre science du psychisme repose sur la puissance convaincante

de ces de´ ductions » (1938, p. 21–22). Si Freud ne re´ fute pas

l’utilisation de l’expe´ rimentation et de la de´ duction, il souligne les limites de l’analogie dans la ne´ cessaire prise en compte de l’implication du chercheur et de son contre-transfert face au mate´ riel observe´ . Il met e´ galement en exergue la bute´ e repre´ sente´ e par l’insaisissable de l’inconscient, tout comme la tentation d’un rabattement dont est porteuse l’analogie avec la me´ thode expe´ rimentale et le recours pre´ valent a` la de´ duction. Le chercheur expe´ rimentateur, doit veiller, dans la me´ thodologie hypothe´ tico-de´ ductive, a` ne pas perturber le protocole expe´ ri- mental mis en place, sa subjectivite´ n’e´ tant pas engage´ e dans la production et l’analyse des re´ sultats.

Le fonctionnement psychique se caracte´ rise par sa complexite´ en raison notamment de l’intrication permanente entre phe´ no- me` nes conscients et inconscients. Comment faire face a` cette complexite´ sans risquer la simplification en raison d’une tendance a` la re´ ification des phe´ nome` nes ou au recours a` l’analogie ? Comment faire sien le paradoxe de l’hyper-complexite´ avance´ par H. Atlan qui invite a` « aller, non pas du simple au complexe,

mais de la complexite´ vers toujours plus de complexite´ » (1979,

p. 191–194) ? Le maintien et la mise au travail d’un e´ cart entre les the´ orisations propose´ es — quelle que soit leur origine : the´ orie du chercheur, the´ orie re´ fe´ rence´ e a` une e´ cole — et la pratique de la recherche clinique, repre´ sente un de´ but de re´ ponse a` cette complexite´ . Chaque recherche tente de re´ duire cet e´ cart par les propositions qu’elle formule tout en sachant que la pre´ sence de cet e´ cart soutien l’inte´ reˆ t de la recherche. La connaissance de l’inconscient et des processus psychiques reste asymptotique et ne peut eˆ tre totalisante, mais incite le chercheur a` penser des dispositifs de recherche et des de´ marches me´ thodologiques varie´ s. Des travaux conjoints de psychanalystes et de neuroscientifiques

(Ansermet & Magistretti, 2004) offrent la possibilite´ de penser cet

e´ cart et cette complexite´ en gardant la spe´ cificite´ de chaque e´ piste´ mologie et en la dialectisant au service d’une fe´ condite´ de la pluralite´ des points de vue. Ces modalite´ s de recherche trans- disciplinaires ne peuvent re´ sumer les recherches cliniques en psychanalyse et l’e´ cart peut et doit se construire a` l’inte´ rieur meˆ me d’un re´ fe´ rentiel analytique.

La me´ thode hypothe´ tico-de´ ductive met a` l’e´ preuve la validite´ des hypothe` ses par la mise en œuvre d’un protocole expe´ rimental/ de recherche. Leur non-validation rend caduque les hypothe` ses, ce qui fragilise la me´ thode en raison de l’absence de prise en compte de l’ine´ vitable e´ cart the´ orico-clinique ou pratique ; elle tend a` inciter a` formuler les hypothe` ses le plus tardivement possible. La me´ thode hypothe´ tico-de´ ductive peut donc eˆ tre utilise´ e dans des recherches cliniques adosse´ es a` la psychanalyse a` la condition que puisse se maintenir un e´ cart entre la formulation des hypothe` ses et la technique utilise´ e pour les analyser. La prise en compte de la part de subjectivite´ du chercheur et la ne´ cessaire formulation des hypothe` ses au de´ but de la recherche, sans que celle-ci ne soient transforme´ es en cours de recherche — en raison d’une non- congruence de la clinique ou de la de´ couverte d’un nouvel e´ clairage the´ orique — en sont quelques-uns des garants.

L’utilisation de la de´ duction reste le point faible de cette me´ thode puisque la confrontation a` la recherche clinique ne peut eˆ tre e´ quivalente a` un protocole expe´ rimental ou` les re´ sultats sont de´ duits par observation. L’observation en clinique est ultra- scopique, mene´ e indissociablement de l’e´ coute. Elle prend en compte le manifeste et le latent, le verbal et le non-verbal et tente ainsi de repe´ rer les traces des processus inconscients. Le recours a` une double investigation — par des entretiens de recherche et des tests projectifs par exemple — participe a` cet objectif d’une analyse au-dela` de la simple observation visuelle et permet une « plonge´ e dans les profondeurs » de la psyche´ , meˆ me si cette modalite´ de recherche ne peut se ge´ ne´ raliser a` l’ensemble des recherches ou des chercheurs en clinique.

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Enjeux e´ piste´ mologiques : quelques mode` les aux frontie` res de la psychanalyse

 

 

 

L’acte meˆme d’e´couter parle, e´crit, imprime sur les archives la marque d’un e´ve´nement, surajoute´ aux traces dont l’e´coute se

voudrait seulement la captation (D. Scarfone, 2004a, p. 111).

 

 

Le mode`le de la the´orisation ancre´e

 

La the´ orisation ancre´ e connaˆıt depuis une dizaine d’anne´ es un

engouement dans les recherches en science sociales (Glaser &

Strauss, 1967) et plus particulie` rement en psychologie clinique,

meˆ me si sa duplication dans le champ des recherches en clinique limite voire gomme leur spe´ cificite´ que repre´ sente la prise en compte des effets de la rencontre intersubjective. Issue de la sociologie et des recherches dans le milieu me´ dical, elle offre une alternative se´ duisante a` la me´ thodologie hypothe´ tico-de´ ductive. Elle se de´ finit comme « visant a` ge´ ne´ rer inductivement une the´ orisation au sujet d’un phe´ nome` ne culturel, social ou psycho- logique, en proce´ dant a` la conceptualisation et la mise en relation progressives et valides de donne´ es empiriques qualitatives »

(Paille´ , 1994). Il s’agit donc d’une me´ thode qualitative inductive

dans laquelle, contrairement aux me´ thodes hypothe´ tico-de´ ducti- ves, il n’y a pas d’hypothe` se a` ve´ rifier mais un enrichissement progressif de la connaissance d’un phe´ nome` ne par la confrontation aux donne´ es du terrain. Le point de de´ part est un inte´ reˆ t du chercheur autour d’un questionnement. Le sujet pre´ cis de la recherche ne peut eˆ tre de´ termine´ au pre´ alable. Seul un champ de recherche est pre´ de´ fini. Celui-ci est adosse´ a` la clinique et ne´ cessite une suspension des acquis et des connaissances. Dans un premier temps, la the´ orie est laisse´ e de coˆ te´ pour permettre une impre´ gnation totale du chercheur par les observations recueillies sur le terrain. Le passage du singulier au ge´ ne´ ral se fait par infe´ rence inductive et implique le recueil d’un grand nombre de donne´ es congruentes aux premie` res. Il s’agit donc de re´ aliser un nombre important d’observations, re´ alisation qui se de´ roule dans des conditions varie´ es, sans qu’aucune de ces observations ne vienne contredire les autres — ce qui constitue a` notre sens une des faiblesses de cette me´ thodologie, nous y reviendrons.

Les re´ sultats sont enracine´ s dans les donne´ es, ils se constituent dans des allers et retours permanents entre terrain et avance´ e de la recherche, dans une comparaison entre la collecte et l’analyse des donne´ es. Une premie` re formulation provisoire est propose´ e pour comprendre la complexite´ des phe´ nome` nes, tant au niveau conceptuel qu’au niveau empirique de ces mises en situation. Contrairement a` ce qui se pratique d’ordinaire, l’analyse par the´ orisation ancre´ e ne de´ bute pas apre` s l’e´ tape du recueil de donne´ es, mais en meˆ me temps que la constitution de cate´ gories. Ces cate´ gories sont constamment soumises a` l’avancement dans le recueil de donne´ es et peuvent e´ voluer autant que ne´ cessaire.

Au-dela` de l’effet de mode et de se´ duction d’une me´ thode de recherche dans laquelle ni re´ fe´ rence the´ orique initiale ni hypo- the` se ne sont ne´ cessaires, cette me´ thode permet une appre´ hension plus sensible de la complexite´ des phe´ nome` nes observe´ s dans la pratique clinique. Elle peut aussi avoir un effet de re´ assurance sur le chercheur qui ne doit pas exposer ses propres the´ ories avant de les confronter a` la re´ alite´ du terrain et a` sa complexite´ . Elle offre une garantie de validite´ , dans un pre´ suppose´ the´ orique d’un terrain porteur de ve´ rite´ , terrain ne pouvant se tromper ou tromper en raison de sa place centrale dans les phe´ nome` nes e´ tudie´ s. On peut

cependant, en suivant le paradoxe de Quine (1977), souligner que

des observations multiples re´ alise´ es a` partir de the´ ories diffe´ ren- tes, oppose´ es voire contradictoires, valident l’ensemble des

the´ ories. Le terrain et son observation n’ont donc pas de valeur de preuve intrinse` que.

Parmi les critiques adresse´ es a` la me´ thodologie par the´ orisation ancre´ e, celles portant sur le codage et la constitution de cate´ gories

sont nombreuses (Ayache & Dumez, 2011). Le codage est une

de´ marche tre` s subjective — plusieurs expe´ riences de double codage le de´ montrent —, de meˆ me que la constitution de cate´ gories. Pour pallier cet inconve´ nient, les chercheurs peuvent constituer des groupes de chercheurs pour re´ aliser un codage multiple et ainsi de´ finir des cate´ gories moins ale´ atoires, mais l’appartenance a` un groupe de chercheurs mobilise´ s renvoie toujours a` l’existence d’un partage the´ orique et d’un re´ fe´ rentiel commun, ce qui ne limite donc que partiellement le biais induit par la subjectivite´ du codage. D’autre part, il n’existe pas de codage sans re´ fe´ rence a` une the´ orie sous-jacente, puisqu’un codage ne se re´ sume pas a` l’isolation d’un mot ou d’une partie de mate´ riau : il est un choix du chercheur en re´ fe´ rence a` une the´ orie. L’observation par immersion sur le terrain renvoie a` des me´ thodologies utilise´ es en sociologie mais aussi a` une approche clinique au lit du malade, autant de re´ fe´ rences the´ oriques incluses d’emble´ e dans le protocole de recherche et dans le recueil des donne´ es, ce qui vient mettre a` mal cet ide´ al de suspension de toute re´ fe´ rence the´ orique. Le chercheur se devrait, comme le psychanalyste de´ crit par Bion, eˆ tre « sans de´ sir, sans me´ moire, sans compre´ hension »

(1970). Toutefois, cette disposition est a` attendre, pour Bion,

comme la mise en avant de l’intuition dans le processus analytique. A` cet endroit, les modes de recours au codage et a` la cate´ gorisation de´ fendus par le mode` le de la the´ orisation ancre´ e semblent tre` s e´ loigne´ s d’une intuition comme mode de compre´ hension et d’appre´ hension du sujet. Ce refus d’une confrontation initiale a` une the´ orisation, de meˆ me que le nom donne´ a` cette me´ thodologie, posent d’emble´ e comme but de la recherche la production d’une nouvelle connaissance the´ orique. Ce but peut eˆ tre d’e´ clairer diffe´ remment une the´ orie, mais plus souvent il s’agit de vouloir produire une nouvelle the´ orie affranchie du carcan de re´ fe´ rences aux the´ ories existantes.

Une autre critique que nous pouvons formuler porte sur le risque de validation tautologique d’hypothe` ses construites apre` s l’observation de terrain, ce qui a e´ te´ observe´ devenant le re´ sultat de l’hypothe` se issue de l’observation, dans une circularite´ peu propice a` l’inattendu, a` l’e´ cart, a` la diffe´ rence et aux effets de l’apre` s-coup. Ces effets, comme ceux du retour du refoule´ tels que nous pouvons les observer chez des sujets en the´ rapie, ne peuvent s’arreˆ ter au seuil du psychisme du clinicien devenu chercheur. Ils participent a` enrichir les recherches en clinique adosse´ es a` la psychanalyse et ne peuvent eˆ tre abolis car de´ cre´ te´ s par la me´ thodologie. Cette recherche d’une virginite´ du chercheur peut renvoyer a` une volonte´ de purete´ et de non-corruption, pe´ trie d’un ide´ al excluant toute re´ fe´ rence au sexuel et a` sa contribution a` la production de the´ ories de` s le de´ but de la vie, contribution infiltrant aussi le travail du chercheur.

Enfin, l’observation d’un phe´ nome` ne, y compris par expe´ ri- mentation dans des sciences dures comme la physique, entraˆıne une variation de ce phe´ nome` ne. La prise en compte du contre- transfert du chercheur sur la recherche et sur les sujets de sa recherche permet d’avoir un acce` s, certes partiel, a` ces phe´ no- me` nes, mais ne´ anmoins indispensable pour les prendre en compte dans le traitement des donne´ es et des re´ sultats, la` ou` les ope´ rations de codage et de cate´ gorisation se voudraient suffisamment neutres, au maximum « chercheur inde´ pendant », pour eˆ tre reproductibles et donc ge´ ne´ ratrices de the´ orisation. La connais- sance des phe´ nome` nes psychiques, dont une grande partie est inconsciente, doit a` un moment inte´ grer les modalite´ s qui permettent d’y avoir acce` s. Dans cette perspective, la prise en compte du contre-transfert du chercheur et du transfert des sujets sur le chercheur et sur la recherche participe grandement a` ces

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modalite´ s a` conside´ rer, ce qui n’est pas inte´ gre´ dans l’utilisation du codage et de la cate´ gorisation, et commence seulement a` l’eˆ tre lors de la troisie` me e´ tape, celle de la mise en relation des donne´ es. La subjectivite´ du chercheur y est amplement mobilise´ e et peut eˆ tre analyse´ e. Quant a` la subjectivite´ des sujets, celle-ci peut sans doute eˆ tre inte´ gre´ e de` s l’e´ tape de codage et de constitution des cate´ gories, limitant alors le risque de centrage trop exclusif sur les donne´ es manifestes du mate´ riel.

 

La traduction au cœur du « mode`le de la traduction e´largie » et du processus psychanalytique

 

Avant de revenir du coˆ te´ de la psychanalyse, nous souhaitons ici

attirer l’attention sur les travaux de M. Callon (1995) —

e´ tonnamment me´ connus dans le champ des recherches adosse´ es a` la psychanalyse — auquel revient le me´ rite d’avoir propose´ une classification originale des mode` les de caracte´ risation de la science, e´ chappant aux dualismes re´ ductionnistes entre re´ alisme et constructivisme, entre connaissance objective et connaissance subjective, entre the´ orie et pratique, dualismes contenus dans l’opposition courante entre me´ thode hypothe´ tico-de´ ductive et me´ thode par the´ orisation ancre´ e. Ces mode` les re´ unissent des auteurs qui contribuent a` la philosophie des sciences et aux (social) studies of science (SSS), principalement a` partir de travaux en sociologie, en anthropologie et en e´ conomie. Au sein de ces mode` les, le rapprochement des travaux se justifie du fait des

re´ ponses, cohe´ rentes entre elles, qu’ils apportent a` six questions3

conside´ re´ es comme centrales par l’auteur dans l’effort de caracte´ risation qu’ils poursuivent. Nous porterons plus particu- lie` rement ici l’accent sur la manie` re d’envisager les associations entre les e´ nonce´ s observationnels et les e´ nonce´ s the´ oriques produits par l’activite´ scientifique, pre´ occupation qui nous semble au cœur de de´ bats concernant la scientificite´ de la psychanalyse. La tentation du rapprochement avec le mode` le hypothe´ tico-de´ ductif (plus sur le plan me´ thodologique, de surcroˆıt, que ve´ ritablement e´ piste´ mologique) se trouve fortement sugge´ re´ , comme nous l’avons pre´ cise´ , par l’exigence de « rationalite´ » que certains paradigmes scientifiques e´ le` vent en crite` re de scientificite´ nodal. Dans ce cadre, la re´ flexion du chercheur se porte de manie` re privile´ gie´ e sur la validite´ des e´ nonce´ s interme´ diaires, produits par la psychanalyse, qui mettent en relation les donne´ es de l’observa- tion et les syste` mes abstraits mobilise´ s pour expliquer leur re´ gularite´ . Ce positionnement a pour conse´ quence d’aimanter le de´ bat scientifique sur ce qui est repre´ sente´ par ces e´ nonce´ s et sur leur validite´ , e´ value´ e notamment a` l’aune de crite` res de falsifiabilite´ , de puissance de pre´ diction, etc. Dans une perspective extreˆ me, ce positionnement conside` re que ces e´ nonce´ s existent et se structurent inde´ pendamment de ceux qui les cre´ ent. Nous retrouvons ici la the` se de la « connaissance objective » propose´ e par

K. Popper (1972), dans la continuite´ de l’universalite´ du cogito

carte´ sien ou des cate´ gories transcendantales kantiennes, cette fameuse « connaissance sans sujet connaissant » e´ voluant dans un « troisie` me monde » qui s’affranchit de l’homme et e´ chappe aux sujets meˆ mes qui la produisent. Le scientifique, dans cette voie, est ainsi envisage´ comme un interme´ diaire, un simple rouage charge´

 

 

3 Les six « questions ine´ vitables » identifie´ es par M. Callon (1995, p. 202) : Quels sont les produits caracte´ ristiques de l’activite´ scientifique ?

Quels sont les acteurs qui contribuent a` cette production ? De quelles compe´ tences doivent-ils eˆ tre dote´ s pour mener a` bien cette activite´ ?

Comment expliquer le caracte` re ininterrompu et e´ ventuellement cumulatif de l’activite´ scientifique ?

Comment l’accord sur les connaissances produites est-il obtenu ?

Quelle est la forme d’organisation requise par l’activite´ scientifique ? (il peut s’agir de l’organisation interne aussi bien que de l’organisation des rapports entre science et socie´ te´ ).A` quelle dynamique d’ensemble, a` la fois sociale, politique, culturelle et e´ conomique, contribue le de´ veloppement scientifique ?

de transmettre des e´ nonce´ s qui e´ tablissent des liens avec la re´ alite´ dont il rend compte, ante´ rieure a` l’observation, sa fonction e´ tant sous-tendue par l’ide´ e que les objets e´ tudie´ s peuvent parler d’eux- meˆ mes. A` l’instar de l’invention de la perspective a` la Renaissance, cette conduite pre´ tend reconstruire « logiquement les invariances internes a` travers toutes les transformations produites par les de´ placements dans l’espace [sur lesquels] reposent toutes les

grandes ge´ ne´ ralisations scientifiques ou lois naturelles » (Ivins,

1985, p. 35), sans que ces de´ placements n’impliquent de

de´ formation : la repre´ sentation se substitue a` la « chose » repre´ sente´ e, la carte devient le territoire, et se fixent sous forme de mobiles immuables aise´ ment manipulables et maˆıtrisables. Ces derniers finissent par eˆ tre capitalise´ s dans une « boˆıte noire » dont on ne se soucie plus de la complexite´ interne, pour eˆ tre retravaille´ s comme les repre´ sentants fide` les des entite´ s dont ils parlent, sans prendre davantage en compte le circuit re´ fe´ rentiel long et complexe dont ils constituent seulement le dernier maillon, re´ seau qui se trouve de` s lors invisibilise´ , rendu anecdotique. Or, cette activite´ de traduction, visant a` rapporter un e´ nonce´ a` un autre, a` re´ fe´ rer une cate´ gorie a` une autre, re´ sulte « d’investigations, d’interpre´ tations, d’interactions, de choix qui ne peuvent eˆ tre abstraits des circonstances particulie` res dans lesquelles ils prennent place et qui interdisent toute vision e´ troitement de´ terministe » (Callon, op. cit., p. 239), ce qui pose l’exigence de l’e´ tude du processus meˆ me de leur production dans un re´ seau complexe et continu de « traductions-repre´ sentations » (ibid., p. 241). De ce fait, la sensibilite´ e´ piste´ mologique a` laquelle sont adosse´ es nombre de recherches re´ fe´ re´ es a` la psychanalyse nous semble pouvoir soutenir un dialogue extreˆ mement fe´ cond avec le « mode` le de la traduction e´ largie » — qui s’inscrit dans la ligne´ e des travaux en « sociologie de la traduction » de´ fendus par Madeleine Akrich, M. Callon et B. Latour — selon lequel :

 

On peut par certains aspects assimiler la science a` une vaste entreprise d’e´critures, ou plutoˆt a` un dispositif conc¸u pour faire e´crire, par inscriptions interpose´es, des entite´s qu’il devient alors possible de qualifier, de de´crire et sur lesquelles ou avec lesquelles on peut envisager d’agir. [. . .] Les dispositifs a` mettre en place varient selon les entite´s a` traduire : l’expe´rience montre et apprend qu’un quark, un corps souffrant, un ge`ne de´faillant, un groupe social humilie´ ou une strate ge´ologique et ses fossiles n’acceptent d’e´crire que s’ils sont pris dans des arrangements qui leur sont adapte´s (ibid., p. 237).

 

Une des vertus de cette proposition, selon B. Latour, est d’envisager sous un nouveau jour la nature du re´ sultat scientifique :

 

Dire d’un re´sultat qu’il est « scientifique », c’est nous mener vers un laboratoire (au sens large) ou` l’on tombe sur un ensemble de te´moins rassemble´s autour d’un instrument qui permet de recueillir le te´moignage d’un autre ensemble d’entite´s soumises a` des e´preuves graˆce auxquelles elles vont pouvoir participer d’une

fac¸on ou d’une autre a` ce qu’on dit d’elles (Latour, 2010, p. 189).

 

 

Ce qui inte´ resse par exemple B. Latour, dans le sens ainsi donne´ au re´ sultat scientifique, c’est qu’il n’attire pas l’attention sur des qualite´ s objectives et subjectives des objets d’e´ tude (cf. le statut ontologique des objets d’e´ tude respectivement conside´ re´ s par le mode` le hypothe´ tico-de´ ductif et par le mode` le par the´ orisation ancre´ e), mais

 

vers un ensemble de montages qui peuvent tous rater : les te´moins peuvent eˆtre ambigus, les instruments mal re´gle´s, les e´preuves mal choisies, les re´sultats mal interpre´te´s. Dans cette nouvelle acception de l’adjectif « scientifique », il n’y a plus rien d’automatique dans

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l’extension inde´finie des preuves. Dire d’un montage qu’il est scientifique, c’est lancer la discussion, ce n’est plus, comme avec les autres sens, y mettre fin ; c’est commencer le travail d’extension des faits, ce n’est plus croire en un fait accompli (ibid.).

 

Cette position est capitale : la` ou` , dans nombre de paradigmes scientifiques dominants, les scientifiques sont perc¸us comme des « interme´ diaires plus ou moins fide` les », de´ finis par leurs « inputs » et « outputs », B. Latour leur fait jouer le roˆ le de « me´ diateurs, c’est- a` -dire des acteurs dote´ s de la capacite´ de traduire ce qu’ils transportent, de le rede´ finir, de le rede´ ployer, de le trahir aussi »

(1991, p. 111). Le scientifique, dans cette perspective, ne peut plus

eˆ tre mis en boˆıte noire pour eˆ tre oublie´ et ignore´ tout a` fait. La traduction de´ signe ici le travail de re´ fe´ rence par lequel des entite´ s, des inscriptions, des e´ nonce´ s he´ te´ roge` nes, sont mis en relation, travail dont le succe` s n’est jamais assure´ , et qui de´ tient ses propres crite` res de validite´ :

 

L’explication de la force d’un e´nonce´, c’est-a`-dire de sa capacite´ a` convaincre et a` s’imposer dans une controverse, va de pair avec l’explication de sa signification. Celle-ci tient aux chaıˆnes de traduction et aux re´fe´rences qu’elles construisent, celle-la` est mesure´e par la robustesse de ces chaıˆnes et plus particulie`rement par la morphologie des re´seaux qu’elles composent. Un e´nonce´ isole´

n’a pas plus de force qu’il n’a de sens (Callon, 1995, p. 245).

 

 

L’e´ vacuation du crite` re de re´ futabilite´ , qui centralise tant de de´ bats sur la caracte´ risation de la scientificite´ , ne conduit pas pour autant a` un relativisme selon lequel tous les crite` res se valent, et qui postule que nous ne pouvons jamais nous approcher fide` lement de la re´ alite´ exte´ rieure (accusation fallacieuse re´ gu- lie` rement porte´ e a` B. Latour, qui de´ fend quant a` lui un plus grand re´ alisme). L’exigence de rigueur se porte, dans le mode` le traductif, sur la capacite´ des e´ nonce´ s a` re´ sister a` d’e´ ventuelles « contre- traductions ». L’introduction de ce crite` re d’irre´ versibilite´ parmi ceux qui fondent le re´ gime de scientificite´ , en contrepoint de celui de re´ futabilite´ , a ceci d’inte´ ressant qu’il de´ savoue l’hypothe` se d’« une place pour chaque chose et chaque chose a` sa place », pour des entite´ s que les mots sont charge´ s de saisir, de maˆıtriser, de fixer dans une ade´ quation avec le monde qu’ils repre´ sentent. La` ou` la rationalite´ , adosse´ e a` la re´ futabilite´ , s’inte´ resse a` l’e´ nonce´ final, qui ne constitue qu’un point d’aboutissement provisoire d’une chaˆıne de traduction, d’une se´ rie de repre´ sentations successives et enchaˆ sse´ es, le mode` le traductif insiste quant a` lui sur la stabilisation des chaˆınes de traduction :

 

Un re´seau devient irre´versible a` proportion que les traductions qu’il de´ploie augmentent leur degre´ de consolidation et de robustesse, rendant les traductions suivantes pre´visibles et ine´vitables (ibid., p. 248).

 

 

Dans cette perspective, l’entite´ approche´ e — pour ce qui nous retient ici, la vie psychique dans toute sa pluralite´ et sa complexite´ — dont nous nous efforc¸ons de recueillir les traces pour les transformer en un e´ nonce´ qui de´ crit ses proprie´ te´ s, n’est pas conside´ re´ e « comme la cause de l’e´ nonce´ » mais est analyse´ e

« comme ce qui circule dans la chaˆıne de traduction » (ibid., p. 241). De` s lors, l’expose´ me´ thodologique consiste a` soutenir l’effort de description non plus du coˆ te´ des re´ sultats attendus a` partir d’e´ nonce´ s aptes a` les pre´ dire, mais sur les montages, non exhaustifs, par lesquels les e´ nonce´ s sont produits soulignant la part processuelle de la de´ marche. De la` s’impose une exigence de description de´ taille´ e des dispositifs qui les produisent, non pour eˆ tre reproduits, mais pour eˆ tre discute´ s : l’expose´ me´ thodologique, en ce sens, ne vise pas a` mettre fin a` la discussion sur l’opportunite´ de ces montages, mais a` pre´ parer au contraire les conditions d’une telle discussion, en s’efforc¸ant de mettre a` disposition, de rendre accessibles et de partager, au plus pre` s de l’expe´ rience, les taˆ ches concre` tes empiriques du chercheur et les bases a` partir desquelles est mene´ le travail de traduction. C’est a` cette condition que ce travail sera susceptible d’eˆ tre repris (et non reproduit) par d’autres chercheurs qui pourront, a` la lumie` re de leurs propres enqueˆ tes, proposer de nouvelles traductions. Ce ne sont donc pas les re´ sultats en tant que tels qui sont ge´ ne´ ralisables, mais la possibilite´ d’utiliser les produits de la recherche pour l’e´ tendre a` d’autres questions et contextes de recherche. Cette approche, ainsi, est loin de re´ duire ou d’e´ carter le dissensus d’e´ valuation, sous pre´ texte d’incommensu- rabilite´ de praxis he´ te´ roge` nes, et de la vanite´ de leur ordonnance- ment au regard de la question qui leur est adresse´ e.

Ces propositions nous e´ loignent donc d’un mode` le line´ aire de la recherche, dans lequel une recension exhaustive de la litte´ rature et la re´ capitulation des re´ sultats de recherches ante´ rieures, pris comme mode` les a` ve´ rifier, de´ boucheraient sur des hypothe` ses

probabilistes de recherche, suivant la de´ marche suivante (Fig. 1).

Dans notre perspective, les hypothe` ses princeps constituent moins des hypothe` ses de travail, formelles, stabilise´ es, que des hypothe` ses en travail, processuelles, transformant l’objet d’e´ tude et son abord au fur et a` mesure de la recherche, au fur et a` mesure des e´ preuves propose´ es par le chercheur au sein du dispositif de recherche (entretiens invitant les sujets a` penser leur situation par exemple). Le travail de proble´ matisation conceptuelle ne se nourrit pas seulement des allers-retours entre compre´ hension et expe´ - rience, mais naˆıt de ce mouvement meˆ me, incessant, de reprise, situe´ e toujours entre deux moments d’une praxis (exemple ici a` partir du dispositif de recherche d’une e´ tude doctorale portant sur

le ve´ cu de la de´ pendance dans le grand vieillissement) (Fig. 2).

Ce mouvement n’exclut pas pour autant comple` tement le mode` le line´ aire, qui peut rester mobilisable localement, ponctuel- lement, a` l’inte´ rieur des cycles successifs. Dans le mode` le tourbillonnaire cependant, les phases de conceptualisation, d’expe´ rimentation et de transformation ne sont pas strictement se´ pare´ es, mais au contraire bigarre´ es de multiples assemblages. Ainsi, l’e´ laboration progressive du cadre conceptuel impacte notre compre´ hension de ce que l’expe´ rience de recherche clinique nous donne a` voir au fur et a` mesure, tant elle influence la manie` re dont nous e´ coutons les sujets que nous rencontrons successivement et dont nous saisissons les processus psychiques susceptibles de se de´ ployer dans l’espace des rencontres de recherche.

Sans e´ tablir d’e´ quivalence, soulignons cependant que la mode´ lisation spatiale du processus de recherche ici mise en avant fait e´ cho au mode` le de la spirale propose´ par J. Laplanche comme dimension essentielle de son mode` le traductif : « La spirale est une courbe pleine qui de´ crit des re´ volutions concentriques, a` partir

 

 

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Fig. 2. (extrait de Racin, 2017). Mode` le processuel : transformations successives du projet initial (adapte´ de Akrich, Callon, & Latour, 1988, p. 21).

 

d’un point nomme´ poˆ le, re´ volutions de plus en plus e´ largies »

(1980, p. 6). Ce mouvement concentrique, tout en s’e´ loignant de

plus en plus du point de de´ part pour ouvrir a` d’autres significations et d’autres compre´ hensions des processus engage´ s dans la recherche, offre une autre mise en forme de la dimension processuelle de la recherche. Avant de constituer un axe the´ orique central des travaux de J. Laplanche avec son mode` le traductif, la traduction occupe une place importante de` s les de´ buts de la

psychanalyse4 avec Freud qui l’inscrit comme moteur du

refoulement dans la lettre a` Fliess 52/112, date´ e du 6 de´ cembre 1896 : « le refusement de la traduction, c’est cela que cliniquement

on nomme le ‘‘refoulement’’ » (1887-1904 p. 265). Comme y insiste

J.-B. Pontalis, « qu’on le veuille ou non, le traduire est toujours en jeu dans l’interpre´ tation et meˆ me dans l’e´ coute. On pourrait aussi avancer que toute nouvelle the´ orisation de l’analyse naˆıt de

l’insatisfaction devant les traductions pre´ ce´ dentes » (1977, p. 192).

Ainsi, la traduction a toute sa place dans des recherches se re´ fe´ rant a` la psychanalyse. La traduction est au cœur de la vie psychique pour Freud, dans le reˆ ve d’abord, mais aussi dans la psychopa- thologie de la vie quotidienne et ses actes manque´ s, tout comme on la retrouve dans les symptoˆ mes. « Il faut conside´ rer Freud comme l’un des plus importants the´ oriciens de la traduction car il a donne´ a` ce concept une envergure et une profondeur sans pre´ ce´ dent dans l’histoire. A` travers l’utilisation du mot allemand U¨ bersetzung dans

sa double signification de traduction et de transposition » (Mahony,

1987, traduit par Z. Andrejew, 2018). Elle est a` ce titre un

travail psychique porteur de transformation voire de symbolisa- tion. J. Laplanche, traducteur de Freud, propose une clinique de la traduction, mais aussi un mode` le traductif comme support me´ thodologique d’acce` s a` l’œuvre de Freud et a` l’inconscient, notamment dans l’alternance traduction/de´ traduction/ retraduction : « la traduction comme pratique avec les œuvres comple` tes de Freud [. . .]. La traduction comme mode` le analytique ine´ luctable, lorsqu’il s’agit de la constitution de l’appareil d’aˆ me, et du refoulement mais aussi de l’interpre´ tation, de la sublimation

etc. . . » (1992, p. 309). La proposition de J. Laplanche ouvre a`

prendre en compte la traduction comme me´ thode d’appre´ hension de la vie psychique en tant que processus de transformation et de prise en compte du fonctionnement psychique dans son alte´ rite´

 

 

 

4 On peut se re´ fe´ rer a` la the` se de doctorat de psychologie de Z. Andrejew : « La question de la traduction dans la the´ orie et la clinique psychanalytiques », soutenue le 19 novembre 2018 a` l’universite´ Paris Descartes.

constitutive, car infiltre´ par un sexuel infantile dont les formes d’expression sont autant d’idiomes en attente de traduction.

 

 

Laboratoire central et recherches cliniques : pour une me´ thode de recherche hypothe´ tique et processuelle

 

 

 

Toutes les nuits entre onze et deux heures, je n’ai fait que

fantasmer, transposer et deviner (1887-1904, Lettre a` Wilhelm

Fliess du 25 mai 1895).  

 

La reprise du titre de l’ouvrage de J.-B. Pontalis nous permet de poursuivre notre re´ flexion sur les enjeux spe´ cifiques et les formes prises par des recherches cliniques se re´ fe´ rant a` la psychanalyse. Comment formaliser ces recherches, comment y maintenir une dimension scientifique ? L’ide´ e d’un laboratoire central comme me´ taphore de l’appareil psychique, mais aussi comme outil a` la disposition du chercheur, semble une piste fe´ conde, a` la condition de re´ affirmer, a` la suite de D. Scarfone, qu’« il n’y pas entre deux humains de pure observation qui ne serait pas elle-meˆ me perc¸ue par l’observe´ comme signifiant une intention de l’observateur, et se faisant en retour elle-meˆ me objet d’observation » (op. cit., p. 111). La prise en compte a` la fois de la dimension intersubjective, de ses effets sur la recherche et de la transforma- tion de la situation observe´ e du fait meˆ me de son observation, se trouve au cœur des me´ thodes cliniques re´ fe´ re´ es a` la psychanalyse, tout comme le sont les modes d’acce` s a` de nouvelles formes de pense´ es et de connaissance ouverts par l’interpre´ tation, le devinement et la reˆ verie — au sens de´ crit par Bion a` la fois comme capacite´ de contenance et d’accueil des contenus psychiques les moins diffe´ rencie´ s et de leur possible transformation : « la reˆ verie est un facteur de la fonction alpha

de la me` re » (1962, p. 54).

Pour autant, il ne s’agit pas de dupliquer la me´ thode de la cure analytique sur une recherche, mais plutoˆ t de mettre a` l’e´ preuve processus de la cure et processus de la recherche. Pour R. Roussillon, « au postulat isomorphique des pragmaticiens, la psychanalyse oppose le postulat homomorphique. A` l’identite´ de perception, la de´ marche freudienne substitue le travail de

construction d’une identite´ de pense´ e » (2001a, p. 50).

En alge` bre ge´ ne´ rale, un morphisme (ou homomorphisme) est une application entre deux structures alge´ briques de meˆ me espe` ce

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