LA CHRONIQUE DE LA CHAIRE MCD - 25 FÉVRIER 2002
Chaire de Recherche du Canada en Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie http://www.chaire-mcd.ca/
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En publiant leur Lettre d’Amérique, quelques dizaines d’universitaires américains se sont fait intellectuels, au sens où nous entendons ce terme depuis l’Affaire Dreyfus alors que Zola publiait son J’Accuse. Ils ont pris part au débat public en se présentant comme les défenseurs d’une Cause, celle-ci n’étant rien d’autre que la guerre juste. Cette prise de position reflète-t-elle une trahison des clercs (J. Benda), fait-elle de ces signataires les chiens de garde (P. Nizan) d’un ordre établi ?
En interrogeant à la fois la forme et le fond de cette Lettre, ses conditions de production et son sens implicite, Dimitri della Faille et Simon Perrault nous fournissent quelques éléments afin de savoir si cette entreprise de justification de l’injustifiable peut être légitimement justifiée ?
A
MERICA, LA VALEUREUSE
Simon PERRAULT
Candidat au doctorat en sociologie, UQAM Chercheur, Chaire MCD
vec la «lettre d’Amérique», publiée en entier dans les pages du Monde (14 fév.) et en partie dans celles du Devoir (15 fév.), soixante intellectuels américains visent à justifier la guerre au terrorisme que mènent actuellement les États-Unis. Leur propos peut se résumer ainsi : la guerre au terrorisme est « juste » car elle défend les « valeurs humaines universelles » attaquées le 11 septembre et menacées depuis.
Certes, cette thèse invite moult réponses. Ainsi, à la suite de Jean-Claude Leclerc (Le Devoir, 18 fév.), nous pourrions répondre qu’il ne s’agit pas réellement d’une guerre puisque «l’Amérique a trouvé les moyens du massacre sans risque». Nous pourrions aussi, en admettant qu’il y ait effectivement lieu de parler d’une guerre, remettre en question sa «justice». Il s’agirait alors, toujours à la suite de Leclerc, de souligner que, contrairement à ce que prétend le Pentagone, les opérations américaines n’épargnent pas les civils. Il s’agirait également, en empruntant à Thierry Hentsch (Le Devoir, 19 fév.), de pointer l’absence d’une «relation adéquate entre la guerre et l’objet qu’elle se propose d’atteindre» ou, dans les mots de Louis O’Neill (Le Devoir, 19 fév.), le manque de «probabilité de réussite de l’entreprise guerrière», c’est-à-dire la possibilité qu’elle affaiblisse suffisamment le terrorisme pour arriver à terme. Nous pourrions aussi nous opposer à l’idée selon laquelle cette guerre est essentiellement défensive, la situant plutôt sur le terrain de la rétribution ou celui des intérêts pétroliers, voire celui de l’impérialisme américain. Bien sûr, il y aurait également lieu de déconstruire la notion de «valeurs humaines universelles».
Sans vouloir aborder de front cette dernière question, c’est néanmoins de celle-ci que nous souhaitons traiter. Nous le ferons en critiquant une dimension plus particulière de la thèse de la «lettre d’Amérique», soit l’adéquation entre les valeurs américaines et les valeurs universelles. Bien qu’il puisse sembler évident que les valeurs américaines ne peuvent prétendre à l’universalité, nous pensons que cette question mérite notre attention. C’est une chose que d’identifier un argument fallacieux. C’en est une autre que d’expliquer en quoi il est trompeur.
Les soixante estiment, avec raison semble-t-il, que les attaques du 11 septembre ciblaient non seulement le gouvernement américain, mais la société américaine dans son ensemble, the american way of life. Autrement dit, les terroristes s’en prennent à ce que nous
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pourrions nommer l’identité américaine. «Alors, que sommes-nous ? Quelles sont nos valeurs», se demandent-ils ? Dans le rapprochement entre ces deux questions pointe déjà l’idéologie sous-jacente à la «lettre». En donnant l’impression que l’identité se limite aux valeurs, le texte nous éveille à sa problématique conception du rapport entre l’être et le devoir-être de la société américaine. En effet, les pratiques sociales y sont réduites à des représentations plus ou moins fidèles de valeurs fondamentales dont la définition serait anhistorique, identiques à elles-mêmes depuis la fondation de la République américaine.
Ainsi, les soixante peuvent faire fi de valeurs «peu attrayantes, voire nuisibles» que l’on retrouve aux États-Unis, telles «le consumérisme comme mode de vie» ou «l’idée que l’individu est son propre maître, se façonne lui-même et ne doit rien à personne, ou presque». Ces valeurs, prétendent-ils, nous disent bien peu sur l’identité américaine. Elles ne témoigneraient que de manquements aux seules valeurs qui comptent, les «idéaux fondateurs», soit essentiellement les droits humains, naturels et universels, tels que définis par les grandes déclarations de droits de la modernité (américaine, française et onusienne).
Mais la définition de ces soi-disant valeurs fondamentales ne va pas de soi. Même si le texte de leur déclaration demeure le même, peut-on en dire autant du sens qu’on lui donne ? En effet, le droit à la liberté d’opinion, par exemple, peut être affirmé par la même formule d’un siècle à l’autre, cela ne signifie pas pour autant que la liberté d’opinion demeure la même. Pour comprendre ce qu’elle signifie ici et maintenant, on ne peut, comme le font les soixante, l’abstraire de son rapport aux pratiques sociales qui s’y rattachent ni de son rapport à d’autres valeurs supposées moins fondamentales. Nous sommes d’avis que le contenu des valeurs dites fondamentales, bien qu’il ne se limite pas au contexte socio-historique à partir duquel il est envisagé, ne peut néanmoins s’en détacher complètement.
S’en prendre aux valeurs américaines, prétend la «lettre d’Amérique», équivaut à s’en prendre aux valeurs universelles. La particularité américaine serait d’être plus universelle qu’aucune autre nation. Certes, il y a raison d’être en accord avec les signataires de la «lettre» lorsqu’ils affirment qu’«aucune autre nation dans l’Histoire n’a aussi explicitement forgé son identité – sa Constitution, ses textes fondateurs et même sa propre perception de soi – sur la base des valeurs humaines universelles». Mais on ne peut prétendre que l’identité américaine se limite à cela. Et même si on le pouvait, encore faudrait-il définir ces valeurs, définitions qui ne pourraient faire abstraction de la construction socio-historique des États-Unis. De plus, même en admettant qu’il soit vrai que les Américains se définissent davantage en référence à ces valeurs, comment pourrait-on établir qu’ils se définissent plus fidèlement à ces valeurs ?
Les Américains ne sont pas les représentants de valeurs universelles, mais d’une façon particulière de vivre et de comprendre ce qui est largement considéré - dans le monde occidental et, de plus en plus, à l’échelle de la planète – comme des valeurs universelles. Celles-ci semblent en effet porter le même nom un peu partout : liberté, égalité, paix, droits humains et démocratie. Que le même vocabulaire soit employé pour désigner les valeurs d’une multitude de nations et de groupes – souvent en conflit -, cela s’avère certes lourd de sens. Mais il ne faudrait pas en conclure trop rapidement à un rapprochement des valeurs. Encore faut-il s’interroger sur les divers sens qu’on leur donne. À ce sujet, il n’est pas sans intérêt de constater que la « lettre d’Amérique » limite sa définition de la
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démocratie américaine à un régime «où le pouvoir des gouvernants émane du consentement des gouvernés». L’évacuation de la dimension délibérative de la démocratie serait à l’image de l’ordre mondial paisible que propose la «lettre» : l’élimination du conflit par l’établissement d’un consensus sur les valeurs humaines. Martin Luther King, auquel les soixante aiment bien se référer, nous a déjà avisés de ne pas confondre la paix et l’absence de tensions. La paix, nous enseigne ses écrits, serait avant tout une question de justice. Mais à éliminer sa dimension délibérative, de quelle sorte de justice s’agit-il ?