Benoît Epron
Marcello Vitali-Rosati
L’édition à l’ère numérique
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LA DÉCOUVERTE 9 bis, rue Abel-Hovelacque
S
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Introduction
Textes, images, vidéos, données sont produits et circulent désormais en environnement numérique. Même les contenus destinés à l’imprimé sont dans leur totalité rédigés, structurés et mis en forme avec des outils numériques et sont ensuite commercialisés, rendus visibles et accessibles via des plates-formes en ligne.
En ce sens, il n’y a plus aucun contenu qui ne soit pas touché par les technologies informatiques.
C’est pour cette raison que l’objet de ce livre n’est pas principalement l’édition numérique, mais plutôt l’édition à l’ère numérique : son ambition est de donner un aperçu de l’impact non seulement des outils, mais plus largement de la culture numérique sur l’édition.
Dans cet ouvrage, le lecteur trouvera un survol des principaux aspects de l’édition et une analyse de la façon dont ces aspects sont en train d’être modifiés par les changements culturels, sociaux et économiques qui caractérisent notre époque.
Au cours des dernières années, la notion de « désintermédiation » a souvent été convoquée : le Web et les technologies numériques réduiraient les médiations entre la production et la publication des contenus. L’édition aurait donc perdu son importance, car n’importe quel usager pourrait, sans médiation, rendre disponibles les contenus qu’il souhaite. Au contraire, ce livre montre que la fonction éditoriale n’a jamais été aussi présente et aussi centrale qu’aujourd’hui. Il y a de l’édition partout : dans les différents médias en ligne, mais aussi dans la structuration des contenus sur les réseaux sociaux, dans les plates-formes de distribution, dans les blogs, dans les moteurs de recherche… Pour démontrer cela, ce livre s’articule en quatre chapitres. e chapitre i propose une définition de l’édition et une analyse des enjeux généraux liés à la culture numérique : le changement du métier d’éditeur, la question des droits d’auteur et l’émergence du concept d’éditorialisation. Ce chapitre montre que l’édition a principalement trois fonctions : celle de produire des contenus, celle de les faire circuler et celle de les légitimer. Chacun des autres trois chapitres analyse une de ces trois fonctions. Le chapitre ii analyse donc la production des contenus et montre comment l’environnement numérique détermine de nouveaux modes d’écriture et de structuration des contenus. Le chapitre iii prend en compte le rôle de légitimation des contenus typique de l’édition : à la reconnaissance symbolique liée à la publication imprimée s’ajoutent de nouveaux
modèles de légitimation, en particulier celui fondé sur les recommandations de la communauté et celui fondé sur les celles des algorithmes. Le chapitre iv explique comment les nouveaux modes de diffusion des contenus — et en particulier le Web — ont changé les circuits et les dispositifs de circulation prénumérique en affectant le rôle des libraires et des bibliothèques.
L’édition change donc, mais elle reste fondamentale : cet ouvrage se veut une réflexion destinée à tous les lecteurs qui souhaitent mieux comprendre comment l’ensemble des connaissances, du savoir et des contenus en général sont produits, validés et diffusés à notre époque.
I / La fonction éditoriale
Qu’est-ce que l’édition aujourd’hui ? Les technologies numériques ont pris une place fondamentale dans notre vie et affectent profondément notre rapport au savoir. Dans cet ouvrage, nous voulons montrer comment les changements déterminés par ces technologies affectent le monde de l’édition. Il ne s’agit donc pas de donner une définition de l’édition numérique comme un champ distinct – et encore moins opposé – de l’édition « classique » ou « non numérique ». Il s’agit plutôt de comprendre ce que devient l’édition en général à l’ère des technologies numériques. Nous parlerons dans ce livre du « numérique », en substantivant l’adjectif pour signifier l’ensemble des changements déterminés par les technologies numériques, changements qui ne sont pas seulement techniques, car ils affectent en général toute la sphère culturelle, indépendamment des outils. « Le numérique » n’a donc pas seulement changé les techniques éditoriales, mais, plus généralement, le sens même de l’édition. Nous n’écrivons, ne lisons, ni n’accordons confiance aux auteurs et aux éditeurs de la même manière qu’auparavant. Pour comprendre ces changements et saisir le sens de l’édition aujourd’hui, il faut d’abord définir l’édition, ses objectifs et ses fonctions.
L’édition peut être comprise comme un processus de médiation qui permet à un contenu d’exister et d’être accessible. On peut distinguer trois étapes de ce processus qui correspondent à trois fonctions différentes de l’édition : une fonction de choix et de production, une fonction de légitimation et une fonction de diffusion.
Analyser ces trois fonctions nous permettra de comprendre à quoi sert l’édition pour s’interroger ensuite sur la façon dont les technologies numériques réagencent le processus en le transformant.
Fonction de choix et de production
En premier lieu, l’édition a une fonction de choix et de production des contenus. C’est la différence la plus évidente entre un contenu édité et un contenu non édité. Entre le manuscrit dans le tiroir d’un auteur et le livre sur l’étagère d’une librairie ou d’une bibliothèque, il y a un processus de choix et de mise en forme qui distingue radicalement les deux objets. En quoi consiste exactement ce processus ? Il s’agit d’une sélection parmi plusieurs contenus existants, fondée sur la qualité ou sur des exigences de marché ou encore – le plus souvent – sur un mélange des deux. Éditer signifie décider quels
contenus sont dignes d’être rendu accessible à un public. Depuis plusieurs siècles – ou, plus précisément, depuis le XVe siècle –, cette sélection a été le plus souvent garantie par
des maisons d’édition et plus généralement des éditeurs : les auteurs leur proposent des manuscrits parmi lesquels elles choisissent ce qui leur semble valoir la peine d’être publié. Mais ce mécanisme de sélection peut être différent : par exemple, une maison d’édition peut demander à des auteurs de produire un texte nouveau, sur un sujet qu’elle considère comme important ou potentiellement lucratif. La sélection peut par ailleurs être faite par une instance différente d’une maison d’édition : dans le cas d’un article de journal ou de revue, il s’agira plutôt d’une rédaction, ou d’un directeur de publication. Dans le cas d’une anthologie, il s’agira de l’anthologiste. Et avant l’apparition des maisons d’édition, ce choix était réservé à des instances complètement différentes, par exemple un mécène qui décidait de financer un auteur pour qu’il produise des textes. Cela signifie que la fonction éditoriale, prise en charge en grande partie par des maisons d’édition dans les derniers siècles, ne leur est pas réservée par définition.
Cette phase de choix est toujours indissociable d’une instance de production. Considérons les cas de la commande et de la sélection. Dans le premier cas, il est évident que le contenu est produit par l’instance éditoriale : celle-ci (maison d’édition, directeur de publication, mécène…) pense la forme et la structure en amont de la réalisation. L’écriture est déterminée par l’instance qui commande. Par exemple, si une maison d’édition commande un manuel à un spécialiste de la grammaire française, elle décide du format du livre, établit, en dialogue avec l’auteur, les sujets à traiter, le nombre de pages, etc. Autre exemple, un mécène peut commander à un poète un poème à la gloire de sa famille – ce fut le cas de Virgile, dont l’Énéide devait légitimer l’autorité d’Auguste. Dans le second cas, celui de la sélection, un auteur propose son manuscrit à une maison d’édition. Cette dernière décide de publier le texte – fonction de choix –, mais le soumet en même temps à un travail de révision, de relecture, de mise en forme et de mise en page. Même dans le cas de la sélection d’un contenu déjà existant, l’instance éditoriale procède donc à une « production » du contenu, en le retravaillant en vue de sa publication.
Le choix et la production sont donc toujours les fonctions premières de l’édition. Éditer signifie d’abord choisir et produire.
Les changements techniques impliquent des mutations des instances chargées de ces fonctions : après l’invention de l’imprimerie moderne, le modèle des maisons
d’édition s’est peu à peu imposé, remplaçant les modèles anciens. Les technologies numériques ont, à leur tour, un impact sur ces instances. Dans le prochain chapitre, nous verrons comment les outils numériques conditionnent cette phase – choix et production – du processus éditorial.
Fonction de légitimation
Le deuxième aspect qui distingue le manuscrit dans un tiroir du livre publié est la valeur symbolique que nous attribuons à ce dernier. Cette différence s’explique par la reconnaissance de la médiation effectuée par l’instance éditoriale. C’est ce que nous appelons la fonction de légitimation. Cette légitimation est rendue possible par le travail de sélection et de production du contenu, formaté et retravaillé par une instance ayant le pouvoir symbolique d’en garantir la qualité. Selon la nature de l’instance éditoriale, cette légitimation aura un poids et une forme différents, mais dans tous les cas cette instance confère au contenu une légitimité reconnue par son lectorat. Par exemple, dans le cas d’un roman, la signature de la maison d’édition nous donne des indices sur le type de littérature et sur la qualité que l’on peut en attendre. Dans le cas d’un ouvrage universitaire, par exemple de médecine, l’instance de légitimation garantit une certaine objectivité scientifique du contenu, notamment grâce au processus d’évaluation par les pairs.
Cette fonction a une importance sociale et politique fondamentale : c’est le dispositif grâce auquel nous distinguons des formes d’autorité qui nous permettent de nous repérer dans les contenus, choisir les textes que nous voulons lire, et savoir quelle confiance leur accorder. La fonction de légitimation établit donc une différence entre les contenus et donne des indices sur leur valeur et finalement sur leur sens.
Fonction de diffusion
Reprenons l’exemple du manuscrit dans le tiroir de l’auteur pour identifier une troisième fonction de l’édition : la diffusion des contenus. Le manuscrit dans le tiroir n’est pas diffusé, il est invisible. Mais l’invisibilité n’est pas la seule caractéristique qui distingue ce manuscrit du livre publié : justement parce qu’il est dans le tiroir, le manuscrit ne s’adresse à personne, il n’est pour personne. La fonction de diffusion confère donc d’une part une visibilité et d’autre part une adresse. L’instance éditoriale a pour mission de créer une relation entre le producteur du contenu et son destinataire, le
lecteur. Il est important de bien analyser cette fonction pour ne pas en avoir une idée réductrice. Car, en effet, on pourrait identifier la fonction de diffusion au fait de rendre matériellement disponible un contenu – par exemple en le distribuant dans des librairies, des kiosques ou des bibliothèques. Mais la diffusion ne se limite pas à cette action matérielle. Il s’agit plus précisément d’identifier un lectorat, d’analyser ses besoins, ses compétences, ses désirs et ses pratiques, et de faire en sorte que le contenu lui soit adressé. Un contenu est édité quand il est pour quelqu’un. En ce sens, la fonction de diffusion empiète en partie sur la fonction de production : par exemple, les choix du titre, du format, de la mise en forme, mais aussi du langage d’un livre relèvent de la fonction de diffusion. Prenons l’exemple de ce livre : il fait partie d’une collection particulière, « Repères », qui s’adresse à un public précis : un lectorat qui porte un intérêt à une question précise sans forcément disposer de compétences savantes dans le domaine en question. La taille du livre, sa mise en page, son vocabulaire, sa structure sont faits pour convenir à ce lectorat. Si l’on s’était exclusivement adressé à un lectorat de spécialistes et d’universitaires, ce livre aurait été pensé et structuré autrement : on aurait fait les choix d’un grand format, d’un appareil critique important, d’un vocabulaire académique et d’un discours moins introductif.
La diffusion matérielle du contenu, sa distribution, dépend de ce premier aspect qu’est l’adresse. C’est à partir de l’identification d’un lectorat spécifique que l’on peut déterminer un mode concret de distribution qui réponde à la question : comment toucher le lectorat visé ? Quels sont ses usages et ses pratiques ? Dans le monde du livre papier, cette diffusion matérielle est prise en charge par deux instances différentes : le diffuseur, qui met les livres sur les catalogues, les présente aux détaillants et enregistre leurs commandes, etc., et le distributeur qui est en charge du stockage et du transport des livres vers les points de vente.
Pour résumer, la fonction de diffusion comporte l’adresse, la distribution et tous les dispositifs qui tendent à rendre un contenu matériellement accessible, mais aussi visible.
Instances éditoriales et maisons d’édition
Nous avons parlé jusqu’à présent d’instances éditoriales pour ne pas confondre les trois fonctions de l’édition avec les maisons d’édition. Il est en effet important de souligner que, si ces fonctions ont été prises en charge par des maisons d’édition au cours des derniers siècles, l’instance éditoriale ne doit pas intrinsèquement être identifiée à celles-ci. À partir de l’invention et de la diffusion en Occident de la presse à caractères
métalliques mobiles au XVe siècle, s’est opéré un processus d’institutionnalisation des
maisons d’édition qui sont devenues l’instance éditoriale par excellence. Or, avec le rapide développement du Web à partir des années 1990, on assiste à une progressive émergence d’autres instances éditoriales. En d’autres termes, d’autres entités, différentes des maisons d’édition, prennent en charge d’une manière ou d’une autre ces trois fonctions de production, de diffusion et de légitimation, en bouleversant le panorama qui s’était stabilisé au cours des derniers siècles.
Le Web amène de nouveaux moyens de production, de diffusion et de distribution qui modifient profondément les dispositifs d’autorité permettant la légitimation des contenus. Pour comprendre ces changements, il suffit d’observer l’une des pratiques les plus courantes vis-à-vis des contenus : la recherche d’information. Jusqu’aux années 1990 – et probablement même après, jusqu’au début des années 2000 – la recherche d’informations dépendait presque exclusivement du monde de l’imprimé. À partir des années 1990 et surtout à partir du rapide développement du Web et de services comme Google Search ou de plates-formes comme Wikipédia, le recours au livre s’est raréfié, la plupart des informations étant trouvable en ligne. Dans ce contexte, plusieurs questions se posent : peut-on considérer le contenu en ligne comme le fruit d’un processus d’édition ? D’après quels critères ? Quels sont les nouveaux acteurs de ce processus et quel rôle y jouent les acteurs du monde du papier (les maisons d’édition, les librairies, les bibliothèques) ?
Les éditeurs face au numérique
Des enjeux très hétérogènes
La filière de l’édition présente, au-delà de l’apparente homogénéité d’un secteur d’activité, une situation hétérogène dans son rapport au numérique. La structuration des secteurs éditoriaux et des marchés n’est pas la même et induit donc des approches différentes vis-à-vis du développement de l’écosystème numérique. Ces approches diffèrent notamment en raison des différences de statut des auteurs, utilisateurs, clients ou acheteurs.
Le rapport au numérique de chaque secteur est fonction de différents paramètres, comme l’existence d’un marché professionnel (édition juridique), le degré de concentration des acteurs (édition scientifique) ou la nature des acheteurs (édition
scolaire). Ces enjeux sont mouvants, l’édition numérique s’inscrivant dans l’évolution constante et rapide du contexte technologique et des usages.
Cette évolution présente des disparités importantes. En France, le Syndicat national de l’édition (SNE) estime la part du numérique dans le chiffre d’affaires global de l’édition à 8,65 % en 2016. Dans le même temps, la part du numérique dans le marché étatsunien de l’édition est estimée à plus de 33 %.
À grands traits, les enjeux des différents secteurs de la filière de l’édition sont les suivants :
1. La définition de modèles économiques hybrides qui permettent de gérer la coexistence à plus ou moins long terme d’une activité éditoriale sur supports numériques et sur supports papier. C’est notamment le cas pour l’édition de littérature grand public qui voit la part de son activité relative au numérique croître progressivement.
2. La définition de formes éditoriales numériques pertinentes et adaptées. C’est notamment le cas pour l’édition scolaire ou l’édition jeunesse dans lesquelles se posent des questions relatives à l’interactivité ou aux fonctionnalités embarquées. Ces questionnements portent sur l’efficience ou la valeur ajoutée réelle de ces fonctionnalités ou enrichissements. Depuis les années 2000, le concept d’édition augmentée est étudié et discuté. Ses applications sont encore limitées, mais constituent une voie intéressante pour certains secteurs.
3. L’adaptation des modèles, des filières et des acteurs. Ces enjeux politiques ne sont pas spécifiques à certains secteurs même si l’édition scientifique en est un bon exemple. En effet, il s’agit d’un secteur déjà quasiment entièrement numérique, dans lequel des débats politiques posent la question de la place des différents acteurs, publics ou privés, dans cette activité.
Ces enjeux couvrent également des aspects transversaux de l’édition numérique : le statut des auteurs de livres enrichis, la place des bibliothèques dans ce nouvel écosystèmes ou encore l’environnement législatif, concernant le prix unique du livre ou les durées d’embargo par exemple. Ces questionnements sont complexes car ils mêlent des aspects techniques, politiques et économiques.
La littérature : nouvelles formes de diffusion
La littérature est, en termes de visibilité et de poids symbolique, un secteur central dans l’analyse du passage au numérique de l’édition. La littérature représente en effet, d’après les chiffres du SNE, environ 25 % du chiffre d’affaire de l’édition en France, devant les secteurs de la jeunesse et du livre pratique. Ce secteur a longtemps concentré les attentions et analyses lorsqu’était évoqué le livre numérique. Cette focalisation s’explique notamment par la visibilité dont bénéficie la littérature auprès du grand public et par le rôle matriciel qu’elle pourrait jouer pour les autres secteurs. En effet, depuis le Village eBook de l’édition 2000 du Salon du livre de Paris, la question du livre numérique a longtemps été abordée sous le double angle du dispositif de lecture et du modèle économique.
Dans les années 2000, les expériences de développement de dispositifs techniques de lecture numérique se multiplient avec notamment le lancement du CyBook par la société Cytale en 2001. Ce dispositif, un écran d’ordinateur portable tactile intégré à une coque recouverte d’un rabat en cuir, ouvre plusieurs questionnements. Tout d’abord, il pose la question du matériel nécessaire à une activité de lecture numérique. Le rétroéclairage de l’écran, ses performances d’affichage, la taille ou le poids du dispositif deviennent des problématiques auxquelles il apparaît indispensable de répondre avant d’imaginer le développement d’un marché du livre numérique. Les acteurs du livre, en l’occurrence les éditeurs, se retrouvent donc confrontés à de nouveaux types d’interlocuteurs avec d’un côté les fabricants de dispositifs techniques de lecture qui conditionnent, de façon logicielle ou matérielle, l’expérience de lecture et, de l’autre, les plates-formes dédiées au livre numérique, qu’elles soient de commercialisation et/ou d’autoédition. Ce secteur de l’édition est ainsi confronté à de multiples formes émergentes de diffusion. Comme pour l’ensemble des modèles numériques de document, cette transformation de la diffusion se structure autour d’une tension entre désintermédiation et réintermédiation.
D’une part, il s’agit d’une dynamique de diffusion directe des productions éditoriales, de l’auteur au lecteur, dans une logique d’autoédition. Ce modèle n’est pas propre à la littérature numérique – il existait déjà des éditions à compte d’auteur dans le monde de l’imprimé – mais elle prend sur Internet une dimension particulièrement importante. D’autre part, la réintermédiation, est le mécanisme d’émergence de nouveaux acteurs intermédiaires dans la diffusion des produits éditoriaux numériques. Le point à souligner dans ce mouvement de réintermédiation est la nature des nouveaux acteurs,
parfois nouveaux entrants dans le domaine du livre, qui déploient des modèles économiques dans lesquels la part de leurs revenus issue de la vente des ouvrages numériques reste très limitée. Ainsi, en réintermédiant leur diffusion numérique, les éditeurs traditionnels se trouvent confrontés à des acteurs ayant des objectifs stratégiques potentiellement très éloignés. Dans le cas d’Apple par exemple, la diffusion des produits éditoriaux numériques ne représente qu’une part très réduite de son activité, au contraire de la vente de matériel. Le cas d’Amazon est différent : en soutenant un tarif relativement bas pour ses liseuses, c’est davantage la croissance de sa base de clients qui est recherchée. Cette divergence en termes d’enjeux stratégiques complique d’autant plus la relation de coopération entre les éditeurs et ces diffuseurs numériques qu’elle s’inscrit dans un rapport de forces nettement à l’avantage des plates-formes de diffusion. Des tentatives de reprise en main de la distribution numérique par les éditeurs existent toutefois. Certaines, comme Immatériel.fr ou Dilicom, se positionnent comme intermédiaire de distribution vers les plates-formes de commercialisation, tandis que d’autres se focalisent sur des secteurs spécifiques, comme Cairn pour l’universitaire.
L’édition jeunesse : des nouvelles productions multimédia
L’édition jeunesse est à considérer précisément dans sa confrontation au numérique. Si l’édition d’ouvrages traditionnels destinés à la jeunesse (Harry Potter par exemple) s’inscrit dans des logiques proches de celles de la littérature, le cas de l’édition illustrée, augmentée, interactive… est bien différent. Nous appréhenderons ici uniquement ce second cas pour mieux identifier les enjeux spécifiques auxquels ce secteur est aujourd’hui confronté.
La particularité de l’édition jeunesse dans son passage au numérique réside dans la spécificité des formes éditoriales qu’elle prend. Par formes éditoriales, nous entendons l’ensemble des fonctionnalités exploitant les potentialités interactives et multimédia propres au numérique. Dans ce domaine, les enjeux pour l’édition jeunesse se situent à plusieurs niveaux.
Dans un premier temps, la question de la pertinence de ces fonctionnalités nouvelles dans la création de productions éditoriales pour la jeunesse se pose. Il ne s’agit pas d’une problématique récente : les acteurs impliqués dans les productions éditoriales sur supports numériques (comme le CD par exemple) ont du traiter ces questions depuis plusieurs décennies déjà. Ainsi, l’apport d’éléments multimédias dans les trames narratives ou dans l’illustration de récits est une question qui s’est déjà largement posée à
la fois aux éditeurs et aux auteurs d’œuvres destinées à la jeunesse. Elle se pose aujourd’hui de manière différente en raison notamment du renouvellement permanent des possibilités offertes par le numérique (comme la réalité virtuelle ou augmentée, pour ne parler que des pistes les plus récentes).
Dans un second temps, l’évolution des formes éditoriales induit une complexification des processus éditoriaux. En effet, en intégrant des éléments de plus en plus variés dans les productions éditoriales numériques pour la jeunesse, les éditeurs et les auteurs se trouvent confrontés à des problématiques économiques et juridiques de plus en plus diversifiées. Ainsi, quels modèles de rémunération et de gestion des droits utiliser dans le cas de l’intégration d’une interactivité tactile dans un récit illustré ? Quels seront les statuts des différents contributeurs dès lors qu’un projet peut rassembler un auteur, un illustrateur, un animateur ou un développeur ?
Enfin, le dernier aspect à considérer pour l’édition jeunesse est celui des modèles économiques mis en œuvre lors du passage au numérique. Ainsi, en investissant les potentialités du numérique, les éditeurs jeunesse se trouvent confrontés à des choix stratégiques à la convergence des formats techniques, des circuits de distribution et de diffusion et des pratiques de lecture. Ces choix, complexes, conditionnent l’ensemble de la filière. Le choix du format, ePub ou application, est nécessairement associé à un modèle économique spécifique, et à une diffusion par les acteurs du livre ou par des plates-formes d’applications (iTunes Store ou Google Play). Les modèles tarifaires et fiscaux suivent ces logiques et poussent l’édition jeunesse soit vers le champ de l’édition de livres numériques soit vers celui des applications et du jeu vidéo.
Les manuels universitaires : nouvelles formes de consultation
Les manuels représentent un versant important de l’édition universitaire. À la différence des revues savantes destinées principalement à un public de chercheurs ou d’étudiants en fin de cursus pour accompagner un travail de recherche , les manuels universitaires visent un public d’étudiants dans un contexte d’apprentissage. Ce marché est donc tourné vers deux types de clientèles potentielles : étudiants faisant l’acquisition à titre personnel d’ouvrages qui vont les suivre tout au long d’un enseignement, et bibliothèques universitaires ou académiques. À cette première clé de segmentation du marché, il faut en ajouter une seconde qui prend en compte les différences entre les disciplines. On distingue principalement les sciences humaines et sociales (SHS) des sciences, techniques et médecine (STM). La confrontation au numérique du secteur des
manuels universitaires conduit à interroger à la fois les pratiques documentaires des étudiants, leurs comportements d’achat ainsi que leurs approches pédagogiques.
L’ensemble de ces critères dessine une situation de l’édition de manuels universitaires numériques très contrastée. Par exemple, le modèle de l’édition de manuels de gestion en premier cycle n’a que peu à voir avec celui des codes juridiques destinés aux étudiants en droit. Il est toutefois possible d’identifier certains invariants dans l’évolution des différents modèles. D’une part, les pratiques documentaires des étudiants sont fortement liées aux pratiques pédagogiques qu’ils rencontrent, notamment la prescription de lecture. Ces pratiques s’appuient aujourd’hui largement sur des plates-formes pédagogiques dont les fonctionnalités techniques constituent elles aussi un ensemble de contraintes et permettent la mise à disposition des ressources directement par les enseignants. D’autre part, les pratiques d’acquisition par les étudiants restent, en France, largement conditionnées par le marché de l’occasion dans une logique d’achat-revente et par une forte attente, envers les Bibliothèques universitaires (BU), d’exhaustivité des ressources documentaires nécessaires au suivi des cursus. Les manuels numériques doivent donc trouver leur place selon des modalités qui correspondent à ces pratiques. Ainsi, la définition d’un modèle pour l’édition numérique de manuels universitaires doit prendre en compte à la fois les spécificités disciplinaires des pratiques documentaires des étudiants, les contraintes des environnements pédagogiques universitaires et les attentes des enseignants et des bibliothécaires dans la mise à disposition des ressources documentaires.
Les encyclopédies : de nouvelles formes de légitimation
Le secteur des encyclopédies a connu ces dernières décennies deux phases bien distinctes dans son passage au numérique, séparées par le lancement de Wikipédia qui marqua un tournant majeur pour ce secteur. La première phase a vu, à partir des années 1990, un « simple » changement de support avec l’arrivée des encyclopédies sur CD puis DVD. Cette évolution permit aux éditeurs d’exploiter les potentialités du format numérique comme la puissance de recherche ou l’intégration de contenus multimédias dans les notices. Cette phase fut accompagnée d’investissements importants des éditeurs dans des versions enrichies de leur produits, tout en conservant le modèle traditionnel combinant des auteurs identifiés, parfois connus, rédigeant des notices, et la vente de ces produits selon une logique classique de vente directe au consommateur. Cette situation a
conduit nombre d’éditeurs d’encyclopédie à renoncer, à partir des années 2000, à leurs versions imprimées voire dans certains cas à disparaître.
Ce changement de support a été suivi d’une seconde phase, modifiant bien plus en profondeur ce secteur éditorial, avec l’arrivée de Wikipédia. Cette encyclopédie collaborative, lancée en 2001, connaît un succès important, qui l’a élevée depuis plusieurs années au sixième rang des sites les plus visités dans le monde.
Plusieurs facteurs doivent être pris en compte pour analyser ce bouleversement. Le premier est la croissance d’une pratique de recherche en ligne qui passe de plus en plus par l’interrogation d’un moteur de recherche, au lieu de la saisie d’une adresse URL dans un navigateur. De plus, l’intégration de Wikipédia comme une des bases du Knowledge Graph (base sémantique de connaissances utilisée par Google) donne une visibilité extrêmement importante à ses notices. En 2016, Wikipédia proposait plus de 1 900 000 notices en français et plus de 46 millions au niveau mondial, dans plus de 280 langues.
Le principal facteur de changement introduit par Wikipédia du point de vue éditorial réside dans le mécanisme de création et de validation des contenus qu’elle propose. En effet, la logique contributive à la base de Wikipédia constitue un renversement du processus de légitimation des contenus encyclopédiques. Celui-ci passe ainsi d’une validation verticale descendante, apportée par l’éditeur et par la légitimité des contributeurs, à une logique de validation collective par l’ensemble des contributeurs. Il découle de cette approche une instabilité systémique des notices proposées, à l’opposé de la pérennité des encyclopédies traditionnelles inscrites dans une temporalité longue.
Ce n’est donc pas uniquement le changement de support au cours de la première phase qui explique ce bouleversement du secteur des encyclopédies, mais la conjonction d’une logique contributive et du développement de parcours de recherche d’information en ligne dans lesquels les contenus proposés par Wikipédia trouvent très efficacement leur place. Dans ce nouvel environnement, et en occupant la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui, Wikipédia doit déployer des mécanismes de modération et de validation de plus en plus efficaces pour faire face aux tentatives multiples d’utilisation à des fins commerciales ou politiques.
Le secteur des encyclopédies présente donc, parfois de manière archétypale, plusieurs éléments caractéristiques des problématiques éditoriales à l’ère numérique. D’une part, le changement de support est à considérer à deux niveaux radicalement différents. Le premier niveau, formel, n’induit pas de modifications structurelles des modèles en place, les éditeurs étant souvent dans une logique de maintien d’un modèle
économique classique. Le second niveau est plus délicat : en passant d’un support imprimé à un format numérique, les encyclopédies ont dû appréhender la problématique nouvelle de la dispersion de leurs contenus et des parcours des utilisateurs en ligne. La capacité à être visible et repéré dans les pratiques de recherche d’informations est devenue un point-clé des stratégies numériques des éditeurs d’encyclopédies. D’autre part, la question de la légitimité éditoriale a constitué un point de bascule incontournable pour ce secteur. En passant d’une logique de légitimation verticale et descendante à une approche horizontale et collaborative avec Wikipédia, c’est une des bases du régime traditionnel de transmission du savoir qui est questionnée.
L’édition scientifique et savante : légitimation, modèles économiques, usages et nécessité de structuration
L’édition scientifique et savante – à savoir l’ensemble des contenus produits dans le cadre de la recherche et destinés à un public de spécialistes – compte parmi les champs de l’édition qui ont été le plus touchés par le développement du numérique. En particulier, le Web a profondément modifié les pratiques des chercheurs et, par conséquent, le panorama de l’édition scientifique. On peut identifier deux formes éditoriales principales dans le domaine scientifique et savant : la revue et la monographie. La revue savante – dont l’existence remonte au XVIIIe siècle – est le moyen le plus courant pour publier et
faire circuler les résultats de la recherche, spécialement dans le champ des sciences exactes. L’article scientifique est la forme privilégiée pour partager avec la communauté scientifique ses recherches et les revues savantes ont été, depuis le XVIIIe siècle, le vecteur
par excellence de ce type de contenu. Les monographies savantes caractérisent plutôt la production en sciences humaines et sociales – soit des disciplines qui requièrent le développement d’argumentations plus longues et discursives, ne pouvant pas toujours être contenues dans la forme courte de l’article. Dans les deux cas, celui de la revue comme de la monographie, nous pouvons identifier trois défis majeurs posés par les technologies numériques : en premier lieu, le changement des dispositifs de légitimation, en deuxième lieu, une transformation des modèles économiques et, en troisième lieu, l’apparition d’une nouvelle exigence de structuration des contenus qui n’était pas présente dans le cadre de l’édition imprimée.
L’enjeu de légitimation est crucial pour l’édition scientifique : il faut que le contenu soit validé scientifiquement. Cette validation se fait par le biais d’un système d’évaluation par les pairs : chaque contenu – monographie ou article – est donné à lire à
des spécialistes qui donnent leur avis sur la qualité et la rigueur du propos. Ce processus est normalement pris en charge par la communauté scientifique elle-même (ce sont des chercheurs qui font les évaluations), mais dans la plupart des cas ce sont des maisons d’édition qui garantissent la réussite du processus : elles se chargent d’identifier les évaluateurs, parfois (même si rarement) les payent, suivent le processus pour s’assurer de sa transparence et de son avancement. C’est grâce à ce travail qu’une maison d’édition acquiert une plus ou moins bonne réputation et parvient finalement à augmenter la valeur symbolique des textes qu’elle publie. Un ouvrage paru chez un grand éditeur a un fort prestige, car son niveau de légitimation sera supérieur. Or le Web met en question ce modèle, car il produit de nouveaux processus de légitimation : le blog d’un chercheur peut bénéficier d’une immense visibilité, par exemple, et peut peser dans la légitimation de contenus. Sans maison d’édition ni même processus d’évaluation, le contenu peut être cité dans des travaux scientifiques. Un autre aspect qui met en crise les modèles de légitimation provient des outils de recherche : les moteurs de recherche généralistes sont de plus en plus utilisés par les chercheurs pour leurs travaux scientifiques [Takševa, 2012] à la place des catalogues des bibliothèques, par exemple. Or cela implique que les moteurs de recherche – et en particulier Google Search – commencent à obtenir une fonction de légitimation : ce que l’on trouve sur Google est pertinent et, finalement, fiable. Les dispositifs de légitimation de l’édition papier sont donc remis en question et nous sommes appelés à repenser le processus de validation scientifique.
Un deuxième enjeu est lié aux modèles économiques. Le Web a rendu possibles des formes de publication à très bas coût. Un contenu peut en effet être publié en épargnant les frais d’impression – qui représentent une part importante des frais éditoriaux. De façon plus radicale encore, un chercheur peut déposer un texte sur un dépôt ouvert (comme HAL, ou les dépôts des universités, ou encore des dépôts privés comme Academia.edu ou ResearchGate) sans même avoir à payer un hébergement, s’il a par exemple recours aux services d’une plate-forme comme WordPress (la plus utilisée dans les années 2010 pour ce type d’activité). Dans ce cas, les frais éditoriaux sont réduits à zéro. Bien évidemment, une publication de ce type ne bénéficie pas (ou pas complètement) de la médiation de la fonction éditoriale : il n’y a pas de révision par les pairs, de mise en forme, de diffusion, etc. Mais cette possibilité pose une question importante à l’édition savante : quel est son rôle et quel est le bon prix que le lecteur peut être prêt à payer pour profiter du travail éditorial ? La possibilité de la diffusion gratuite impose une réflexion pour redéfinir à la fois le rôle de l’édition dans le domaine
scientifique et ses coûts. Cette réflexion devient encore plus urgente dans la mesure où les grands diffuseurs numériques (Elsevier, Springer, Wiley-Blackwell, Taylor & Francis), plutôt que de corréler la baisse des prix de production à une baisse des prix d’achat, ont au contraire augmenté ces derniers [cf. par exemple MacColl, 2014]. Les profits de ces grands diffuseurs sont passés de 665 millions de dollars en 1991 à environ deux milliards en 2012 [Haustein et al., 2015].
Le troisième enjeu est lié aux possibilités qu’offre le numérique par rapport au papier. Les contenus peuvent notamment être structurés grâce à un balisage fin des informations qui permet ensuite une exploitation automatique – notamment à des fins de recherche. C’est ce que l’on fait, par exemple, avec des métadonnées – soit des informations structurées à propos du document : titre, auteur, date de création, etc. C’est aussi ce que l’on peut faire avec des langages de balisage comme le XML qui permet d’expliciter le sens et la valeur de certaines parties des documents : par exemple, spécifier que le mot « Athènes » est le nom français d’une ville qui est la capitale de la Grèce et qui a certaines coordonnées géographiques. Ajouter ce type d’informations dans un texte peut être très utile d’un point de vue scientifique, car les données à l’intérieur des documents sont exploitables : ainsi, un géographe pourrait vouloir repérer tous les textes qui parlent d’Athènes et de ses alentours et faire une recherche dans les textes à partir des coordonnées géographiques. Une autre fonctionnalité importante du numérique est de proposer des versions « augmentées » ou « enrichies » des textes, à savoir des versions qui contiennent plusieurs types de médias (vidéo, son, image) incorporés dans le texte. Exploiter ces possibilités demande des compétences – techniques et théoriques – qui ne faisaient pas partie des compétences éditoriales pour l’édition imprimée. Les acteurs de l’édition scientifique sont donc appelés à repenser leur fonction et à acquérir de nouvelles compétences.
Édition et droits d’auteur
Naissance des droits d’auteur et naissance de l’édition
Les analyses de l’impact du numérique dans les différents secteurs de l’édition nous ont fait remarquer l’importance du concept d’auteur et de son statut dans l’édition. Or ce statut ne s’est stabilisé qu’au terme d’une longue histoire, au cours de laquelle la question des droits a joué un rôle fondamental.
« Le statut d’Anne », également connu comme « Copyright Act de 1710 », est un texte adopté par le parlement britannique et qui est habituellement considéré comme l’acte de naissance du droit d’auteur : il s’agit là, du moins, de la première loi qui réglemente explicitement la publication et la republication de livres en limitant la possibilité de copier et de diffuser sans l’autorisation de l’auteur. Il est intéressant de constater que cette loi apparaît à une période clé de l’institutionnalisation de l’édition, processus auquel elle contribua fortement. Les droits d’auteur sont en effet un pilier de l’édition imprimée, car ils structurent la condition même d’existence des maisons d’édition : sans droit d’auteur, le modèle économique ayant permis à ces maisons de se développer et d’avoir une place si centrale dans la production et la circulation des contenus n’existerait pas.
L’invention de l’imprimerie a créé une certaine séparation entre le contenu et le support sur lequel il est publié – une séparation auparavant moins évidente. La mécanisation de la copie rendue possible par la presse à caractères mobiles permettait en effet d’imprimer un même contenu pratiquement sans effort et à un coût réduit. Au contraire, le manuscrit mettait sur le même plan la valeur de l’objet et la valeur de son contenu : les deux étaient difficilement dissociables. Dans le cas d’un livre imprimé, il est devenu plus aisé de distinguer le contenu – reproductible – de l’objet – unique. De là l’effort théorique pour inventer la notion de droit d’auteur : l’auteur n’est pas propriétaire de l’objet livre – qui peut donc être vendu –, mais de son contenu – ou pour être plus précis, d’une certaine manière de formuler des idées qui s’inscrit ensuite dans le texte imprimé [Rose, 1993]. L’idée contemporaine de droit d’auteur est donc née en réponse à un problème économique et social bien précis, lié surtout à une technologie singulière de production et diffusion des textes : l’imprimerie.
Souligner la contemporanéité de l’émergence des lois sur les droits d’auteur et l’institutionnalisation de l’édition papier implique de reconsidérer ce modèle juridique à une époque où émergent de nouvelles technologies de production et de circulation des contenus. Le numérique fait naître des problèmes et des enjeux économiques et sociaux très différents, c’est pourquoi il est nécessaire d’identifier ses caractéristiques spécifiques pour comprendre comment notre idée des droits d’auteurs est appelée à changer.
Formes de droit d’auteur – États-Unis/Europe
Avant d’identifier les défis posés par le numérique en termes de droit d’auteur, il est nécessaire de spécifier les deux différentes interprétations auxquelles cette notion a pu donner lieu, en Europe d’abord, puis aux États-Unis.
En général, s’agissant de l’édition de textes, le droit d’auteur se fonde sur trois principes [Rose, 1993] :
1. la propriété : l’auteur est propriétaire du contenu de l’œuvre qu’il a produite ;
2. la responsabilité : l’auteur est responsable, moralement et légalement, du contenu de son œuvre ;
3. la singularité : le contenu de l’œuvre représente la singularité et l’originalité de l’auteur.
On comprend que la propriété n’est possible que si on identifie une singularité du contenu qui dépend justement de l’auteur. N’importe qui pourrait écrire une histoire du droit d’auteur, alors pourquoi le texte que vous êtes en train de lire appartient-il aux auteurs de ce livre ? Parce qu’elle représente la singularité de ces auteurs – ce qui en fait quelque chose d’unique. Il est aussi évident que, pour en revendiquer la propriété, il est nécessaire d’accepter la responsabilité des contenus : l’auteur répond de ce qu’il écrit. Cette responsabilité – comme on le verra dans le chapitre IV – implique aussi la
légitimation du contenu : l’auteur garantit la fiabilité de ce qu’il écrit.
Or la différence fondamentale entre l’interprétation européenne et l’interprétation américaine du droit d’auteur est que la première associe au droit patrimonial (le fait que l’auteur est propriétaire du contenu) un droit moral (le respect de la singularité de l’auteur), tandis que la seconde se concentre sur le droit patrimonial, sans mentionner le droit moral. Dans la législation européenne, le droit patrimonial est limité dans le temps – dans la plupart des cas 70 ans après la mort de l’auteur –, tandis que le droit moral est pérenne. Ce dernier impose le respect de l’auteur et de son œuvre au-delà des enjeux économiques. La législation européenne souligne, avec cette distinction entre droit patrimonial et droit moral, la différence entre les trois principes du droit d’auteur : la responsabilité et la singularité de l’auteur pouvant être pensées séparément par rapport à la propriété, elles peuvent perdurer après la fin des droits matériels.
Cette différence n’est pas sans importance : elle rend notamment problématique la gestion des droits d’auteurs au niveau international. Le principe du droit moral est en effet repris par la Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques (1886), accord dont la fonction est de régler le droit d’auteur au niveau
international. La convention stipule que dans chaque État signataire les ouvrages étrangers bénéficient de la même protection que les œuvres locales. Par exemple : un ouvrage d’un auteur français sera dans le domaine public au Canada cinquante ans après la mort de l’auteur, selon les règles canadiennes, même si en France le droit d’auteur s’étend à soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Inversement, un ouvrage canadien sera dans le domaine public en France soixante-dix ans après la mort de l’auteur, même si au Québec la loi vaut seulement pour cinquante ans.
Problèmes actuels
Les considérations sur la Convention de Berne permettent de comprendre comment les technologies numériques peuvent mettre en crise les lois sur le droit d’auteur. La convention s’appuyait sur l’idée que les livres circulent physiquement dans un État ou dans l’autre. L’accessibilité d’un livre dans un État n’impliquait pas son accessibilité dans l’autre. Le fait qu’un livre soit tombé dans le domaine public au Canada, mais pas en France ne posait donc que peu de problèmes : les Français n’auraient pu accéder à l’ouvrage qu’en allant physiquement au Canada. Or, dans le cadre de la circulation numérique, un problème se pose : si un livre est mis à disposition gratuitement sur un serveur au Québec, qu’empêche un Français de le télécharger, même s’il est encore sous droit d’auteur en France ? Cet exemple montre le premier défi posé au droit d’auteur à l’époque du numérique : la déterritorialisation des contenus. Un contenu sur le Web est en effet potentiellement accessible partout dans le monde. S’il est vrai que l’on peut limiter cette accessibilité – notamment en bloquant les adresses IP étrangères – il est aussi vrai que la structure même d’Internet – distribuée, non hiérarchisée – rend très difficile ce type de contrôle et très facile son contournement. Le premier défi posé au droit d’auteur par le numérique est donc la reconfiguration des frontières de circulation des contenus.
Le deuxième défi est lié au coût de reproduction – pratiquement inexistant – des objets numériques : un fichier peut être multiplié sans aucun coût réel. L’édition imprimée avait déjà posé en son temps le problème de la reproductibilité : c’est justement de cette possibilité de reproduction à un coût assez bas qu’était née l’idée moderne de droit d’auteur. Mais que se passe-t-il quand le support ne nécessite plus aucun coût de production ou de reproduction ? Si un lecteur est prêt à payer pour posséder un livre, c’est notamment parce qu’il reconnaît sa valeur objective en tant qu’objet. Lorsque l’on parle d’un fichier, le lecteur sait que l’objet en tant que tel n’a presque aucune valeur.
Le troisième défi est déterminé par la surabondance de contenus sur le Web. L’édition papier est basée sur une économie de la rareté : l’information est rare et donc précieuse. Le web met en place une économie de l’abondance : les contenus, les informations qu’on y trouve sont innombrables. Si dans le cadre d’une économie de la rareté on peut être prêt à payer un auteur pour produire de nouveaux contenus, cela a-t-il encore du sens dans notre culture numérique, où le lecteur, plutôt qu’on lui en propose sans cesse de nouveaux, a davantage besoin qu’on l’aide à se repérer parmi les contenus existants ?
Plusieurs modèles : du DRM aux creative commons
Le développement de l’édition numérique a été accompagné d’une une réflexion importante sur les outils juridiques appropriés. Il s’agit de répondre à deux types de besoins a priori contradictoires : d’une part, le souhait de contrôler les usages des fichiers numériques contenant les œuvres et notamment de lutter contre le piratage, et d’autre part la volonté d’étendre la diffusion des œuvres en redonnant du pouvoir à leurs auteurs.
Pour les éditeurs la problématique du piratage était d’autant plus importante que leur passage au numérique eut lieu à une époque où le secteur de la musique était confronté à une explosion des téléchargements illégaux. Cette période a donné lieu à la création, entre autres, de solutions techniques de contrôle des usages, communément regroupées sous le terme de DRM (Digital rights management) ou MTP (Mesures techniques de protection). Les DRM sont des logiciels qui, associés aux fichiers des œuvres, permettent aux éditeurs de définir précisément les usages qu’ils souhaitent interdire ou autoriser. Cela peut concerner la possibilité d’imprimer, de copier ou d’accéder aux fichiers. Un autre outil est le watermarking (filigranage) des fichiers qui, s’il ne vise pas une limitation des usages, permet une traçabilité des fichiers (un usager sera moins enclin à diffuser illégalement un livre numérique sur lequel figure son nom).
Dans le même temps, de nouvelles propositions juridiques ont émergé pour, au contraire, faciliter la diffusion, le réemploi et le partage de contenus. Parmi ces propositions, la plus visible est celle des licences creative commons, lancées en 2001 à l’initiative du juriste américain Lawrence Lessig, qui permettent à un auteur de définir a
priori les conditions d’usages et éventuellement de réutilisation de ses œuvres. Ces
licences précisent les modalités de mention de l’auteur et les possibilités d’utilisation commerciale et de modification d’un contenu. Une licence CC0 permet même de renoncer à ses droits, dans la limite du cadre législatif de chaque pays.
Tableau 1. Les différents types de Digital rights management (DRM)
Schéma de
DRM Propriétaire Plate-forme de distribution Particularités
DRM
d’Amazon Amazon Amazon (Kindle) Interdiction de copier ou de transférer un e-book dans une autre bibliothèque. Certains e-books peuvent être prêtés à un autre utilisateur pour une durée de 14 jours. Adobe Digital Experience Protection Technolog y (ADEPT)
Adobe Adobe Digital
Editions Visionnement des contenus sur un maximum de six appareils.
FairPlay Apple iBooks Store Les contenus achetés ne peuvent être
lus que sur les liseuses d’Apple.
Marlin Marlin
Developer Community (MDC)
Kno Marlin Developer Community est
composé de cinq sociétés : Intertrust, Panasonic, Philips, Samsung et Sony. La vente de la licence est assurée par la Marlin trust
management organization (MTMO)
L’éditorialisation
Une définition de l’éditorialisation : éditer dans l’espace numérique
Les changements et les problématiques soulevés par le numérique ont fait émerger une nouvelle terminologie et de nouvelles approches théoriques du fait éditorial. Une d’entre elles semble avoir acquis une importance fondamentale, au moins dans le domaine francophone : la théorie de l’éditorialisation.
Le terme « éditorialisation » a été de plus en plus employé par la communauté scientifique francophone, à partir du début des années 2000, pour faire référence à la production et à la circulation des contenus dans les environnements numériques, mais il est parfois difficile de saisir la signification exacte que les chercheurs lui attribuent.
Bruno Bachimont met pour la première fois en avant le concept en 2007 [Bachimont, 2007] : l’éditorialisation désigne alors une activité éditoriale réalisée à partir des fragments indexés d’un document. Bruno Bachimont se sert de l’éditorialisation pour décrire un passage important : celui du document non numérique au document numérique. Il s’agit d’un transfert d’informations restructurées et réagencées pour être adaptées à l’environnement numérique. Dans le processus d’adaptation s’opère une
transformation créative des ressources qui sont réutilisées à de fins nouvelles. Le terme est donc lié à cet environnement, et souligne la nécessité de l’adaptation dans le passage de contenus non numériques aux supports numérique.
En raison de l’augmentation progressive de l’activité éditoriale numérique, le concept d’éditorialisation a été repris par de nombreux chercheurs et acteurs de la publication numérique. Le travail d’un groupe de recherche dirigé par Gerard Wormser, lié en particulier à la revue numérique Sens public, a permis à partir de 2008 d’élargir la notion d’éditorialisation aux contenus nativement numériques [Vitali-Rosati, 2016].
Selon une première acception – plutôt restreinte – l’éditorialisation désigne l’ensemble des appareils techniques (réseau, serveurs, plates-formes, Content
management systems (CMS), algorithmes de moteurs de recherche…), des structures
(hypertexte, multimédia, métadonnées…) et des pratiques (annotation, commentaires, recommandations via les réseaux sociaux…) qui permettent de produire et d’organiser un contenu sur le Web. En d’autres termes, l’éditorialisation est un processus de mise en forme et de structuration d’un contenu dans un environnement numérique. En ce sens, on dira que l’éditorialisation qualifie ce que devient l’édition sous l’influence des technologies numériques. Cette définition rapproche l’éditorialisation de ce qu’on appelle aussi « curation de contenu » qui consiste à choisir, mettre en relation et mettre en forme une série de contenus dans un environnement numérique afin d’en faire une unité cohérente et compréhensible pour les lecteurs. C’est la définition de l’éditorialisation que donnaient en 2010 Dacos et Mounier : « La valorisation d’un corpus par la sélection des textes, par la mise en œuvre des collections, par l’établissement d’index thématiques, par la mise en place régulière de focus éditoriaux en fonction du type de public » [Dacos et Mounier, 2010].
Cette première définition comprend cependant un inconvénient majeur, en négligeant le fait que, dans notre culture numérique, presque tout devient édition : un restaurant est « éditorialisé » sur TripAdvisor ou sur Google Maps, notre identité est « éditorialisée » sur Facebook, sur le site de notre employeur, sur AirBnB et sur des milliers d’autres plates-formes. En d’autres termes, tout objet n’existe que parce qu’il est présenté et structuré dans l’espace numérique.
Par conséquent, nous pouvons formuler une définition plus large de l’éditorialisation, qui vient alors désigner l’ensemble des dynamiques – soit les interactions des actions individuelles et collectives avec un environnement numérique particulier – qui produisent et structurent l’espace numérique.
Cette définition s’appuie sur une hypothèse préalable : le fait qu’il existe une hybridation entre l’espace numérique et l’espace non numérique. Structurer l’espace numérique signifie donc structurer l’espace en général.
Différences par rapport à l’édition
À partir de cette définition, nous pouvons souligner une série de différences entre l’éditorialisation et l’édition, qui peuvent être résumées en trois points : premièrement le changement technique, deuxièmement le changement de l’objet éditorialisé par rapport à l’objet édité et troisièmement le caractère ouvert du processus d’éditorialisation par rapport au processus éditorial. Soulignons que ces deux dernières caractéristiques constituent aussi les deux différences fondamentales entre l’éditorialisation et la curation de contenu.
Le changement technique qui caractérise l’éditorialisation est évident : le développement et la large diffusion d’outils numériques impliquent un bouleversement des pratiques. L’édition imprimée est basée sur un ensemble déterminé de techniques et de technologies qui s’est développé à partir du XVe siècle. C’est justement l’ensemble de
ces technologies qui a permis l’émergence de l’édition telle que nous la connaissons, avec ses modèles conceptuels, ses règles – dont le droit d’auteur –, sa fonction sociale et politique. Mais le changement technique n’est que l’une des caractéristiques de l’éditorialisation. Si l’on se limitait à ce changement, on pourrait se passer du néologisme et tout simplement appeler « édition numérique » le processus éditorial refaçonné par les outils numériques.
Or les modèles de production et de gestion de l’information qui émergent avec le Web impliquent un autre changement majeur : l’action de médiation représentée par la fonction éditoriale s’est en effet élargie à toute sorte d’objets. On ne traite plus seulement des contenus, on traite plutôt des objets. Il ne s’agit pas tellement de structurer les informations que nous avons sur quelque chose, par exemple sur une personne, ou sur un objet ; il s’agit plutôt de structurer la place que cette chose occupe dans le monde : on éditorialise les choses et non les informations sur les choses. Ainsi une plate-forme comme AirBnB met en forme, diffuse et légitime non pas des informations sur des appartements, mais les appartements eux-mêmes, ce qui donne une valeur opérationnelle au résultat de l’éditorialisation : on peut ensuite louer un appartement depuis la plate-forme. Enfin, l’édition est un processus bien délimité et bien défini, tandis que, en raison
de la structure même des environnements numériques, l’éditorialisation est un processus qui reste ouvert, toujours inachevé et toujours collectif.
Un processus ouvert
Concentrons-nous sur cet aspect ouvert de l’éditorialisation qui la distingue plus clairement de l’édition classique. L’éditorialisation consiste en une série d’actions en mouvement qui n’ont ni commencement ni fin bien définis. Un processus d’éditorialisation est toujours en cours ; il est nécessairement dans une dynamique de mouvement. La nature processuelle de l’éditorialisation rend complexes l’identification et l’isolement d’un acte d’éditorialisation unique et particulier : chaque processus d’éditorialisation est lié d’une certaine façon à d’autres, et il est impossible de délimiter exactement une chaîne précise d’actions. Considérons par exemple la publication d’un article académique, qui montre que, même lorsque l’exigence éditoriale est élevée et le contrôle du contenu renforcé, le processus d’éditorialisation reste ouvert. Ceci est vrai, à plus forte raison, pour toutes les autres formes d’éditorialisation.
Publier un article scientifique dans une revue imprimée relève d’un processus qui peut être délimité et isolé : il implique successivement un auteur qui écrit l’article, le comité éditorial de la revue à qui est proposé cet article, probablement deux ou trois évaluateurs, ainsi qu’un groupe d’individus qui travaillent pour la maison d’édition de la revue. On peut identifier et compter ces individus : ils peuvent être plus ou moins nombreux selon la taille de la revue, mais leur nombre restera toujours bien défini. Le processus éditorial commence quand l’article est proposé à la publication par l’auteur, et s’achève quand la revue est imprimée. Après cela, l’article devient un objet stable et statique. On pourrait objecter que la distribution de la revue, les réactions de ses lecteurs, le nombre de citations, etc., sont aussi importants et mériteraient d’être considérés comme faisant partie du processus éditorial. Même si cela est sans doute vrai, il n’en demeure pas moins indéniable que l’étape de l’impression produit une rupture importante dans le processus : l’article ne changera plus d’état après sa publication.
Le groupe de personnes travaillant à la publication suit le processus du début à la fin, depuis le moment où l’auteur propose l’article jusqu’à l’impression.
Dans le cas d’un article en ligne, identifier sa publication comme un processus isolé et délimité est difficile sinon arbitraire, pour ne pas dire impossible. Considérons le processus éditorial à partir du moment où l’auteur a achevé d’écrire son texte et le propose à la publication. Mettons pour l’instant entre parenthèses la phase d’écriture
elle-même. Le début du processus est assez similaire à celui de la publication papier : il y a un comité éditorial, bien défini et composé d’un nombre précis de personnes, probablement deux ou trois évaluateurs, ainsi qu’un groupe d’assistants éditoriaux qui met en forme l’article et le publie sur la plate-forme en ligne. Mais le processus ne s’achève pas là. En premier lieu, la place que l’article occupe n’est pas encore déterminée. Dans le cas d’une revue papier, l’éditeur décide où l’article doit apparaître : il le place par rapport aux autres articles, choisit s’il doit figurer en couverture ou non de sa revue. Pour un article en ligne, sa position par rapport à d’autres contenus et, finalement, sa signification, dépendent d’un ensemble de facteurs qui échappent au contrôle de l’équipe éditoriale. Par exemple, la place qu’il occupera dans les listes de résultats des moteurs de recherche, d’un réseau social ou d’un site institutionnel. Si, dans le cas de l’édition papier, les relations entre les différents articles sont proposées et organisées par les éditeurs – qui rassemblent sciemment certains matériels dans le même objet imprimé –, dans le cas d’un article en ligne, nombre de ces relations sont au contraire produites par d’autres plates-formes qui agrègent les contenus. Par exemple, la plate-forme française Rechercheisidore indexera l’article et le placera dans des listes basées sur des métadonnées. L’article sera cité et repris sur différents réseaux, par exemple sur Twitter ou sur Academia, ou sur un dépôt institutionnel comme HAL. La conversation et les discussions sur le texte pourront alors se développer à l’intérieur des communautés en ligne.
Bien évidemment, la même structure de diffusion et de commentaires existe pour les articles imprimés, mais dans l’environnement numérique, ces structures font partie intégrante de l’article, puisqu’elles existent dans le même espace que celui-ci. Selon l’analyse de Genette [2002], dans une revue papier, on peut établir une distinction entre le texte et l’épitexte, puisque ce dernier appartient à un autre espace – un autre livre ou une autre revue. Dans le cas d’un article numérique, en revanche, les commentaires, les listes des résultats et les recommandations sur les réseaux sociaux sont tous dans le même espace : le Web. Ils font partie intégrante de l’article. De plus, l’article n’est guère cristallisé, il peut être modifié très facilement. L’article imprimé ne peut, quant à lui, être modifié, à moins de produire une seconde édition. De plus, si l’article numérique peut être transformé facilement, il peut aussi être copié et réutilisé dans d’autres contextes. Même si l’éditeur essaie de limiter ce type de pratiques, elles sont inhérentes à l’environnement numérique : copier ne demande aucun effort et devient de fait une pratique commune. L’article peut alors être présenté sous différentes formes et dans différents espaces. Par exemple, la publication d’un article sur un dépôt institutionnel est
de plus en plus courante. La vie de l’article continue ainsi après la fin du travail des éditeurs, qui n’exercent plus aucun contrôle sur lui. Le processus éditorial est ouvert dans l’espace et dans le temps : dans l’espace, parce qu’il n’est pas limité à une plate-forme ou à un groupe spécifique de personnes comme c’était le cas pour la version papier ; dans le temps, parce que l’article n’est plus figé à un moment donné, comme c’était le cas dans le modèle imprimé.
En vérité, cette ouverture se manifeste en amont du processus éditorial, dès la phase d’écriture. En effet, l’auteur peut par exemple posséder un blog sur lequel il livre une première intuition à l’origine de l’article. Il peut ensuite recevoir des commentaires de la part de ses collègues ou de ses lecteurs, recevoir des suggestions de lecture, des informations complémentaires et tenir des discussions à ce sujet. Le travail d’écriture de l’article est ainsi partie prenante du processus d’éditorialisation.
Cette ouverture propre au processus d’éditorialisation implique une instabilité à plusieurs niveaux : une revue n’est plus une forme de circulation stable, puisque l’accès à l’article ne dépend plus seulement d’elle, mais d’autres plates-formes et outils, tels que les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux. L’article devient un objet instable qui peut être fragmenté, car on peut notamment en extraire des données et considérer ces dernières comme des unités originaires pouvant être agrégées de façon différente. La nature processuelle de l’éditorialisation est donc profondément liée à l’idée de fragmentation déjà soulignée par Bruno Bachimont.
À coup sûr, ces qualités caractérisent aussi dans une certaine mesure l’édition papier. Mais encore une fois, ce principe ne déroge pas à l’idée selon laquelle il n’y a pas vraiment eu de « révolution numérique », car la culture numérique s’inscrit dans la continuité de la culture prénumérique. Les différences sont davantage une question de degré que de qualité. Les tendances culturelles auxquelles nous assistons aujourd’hui ont des origines qui remontent loin dans le passé, et qui ne sont donc jamais complètement nouvelles. L’aspect processuel de la culture numérique en est un exemple. Ce phénomène n’est pas complètement inédit, mais il était moins prononcé dans la culture papier, culture qui insistait plutôt sur la possibilité de contrôler un processus bien défini et délimité.
Notre exemple montre un processus ouvert, relevant d’une certaine fragmentarité et qui repose sur l’interaction d’un groupe très inclusif d’acteurs. L’éditorialisation met l’accent sur cette ouverture et donc sur une certaine perte de contrôle de l’éditeur sur le contenu éditorialisé.