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L'Estuaire (70)

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(1)

Numéro 70, juin 2010 9,95 $

La Tannerie Lévesque de Saint-Octave-de-Métis

La

Société d'exploitation des ressources de la Vallée de la Matapédia

Étienne Caron

Le docteur Joseph Gauvreau

La Compagnie Électrique d'Amqui

Le ruisseau à la Loutre de Sainte-Luce

(2)

L.Estuaire

Revue d'histoire des pays de l'estuaire du Saint-Laurent

(auparavant Revue d'histoire du Bas-Saint-Laurent) Publiée une fois l'an par la Société d'histoire du Bas-Saint-Laurent. Comité de rédaction:

Pierre COLLINS, archiviste Eaul LAROCQUE, historien Jean LARRIVÉE, historien Graphiste: Geneviève THIBAULT Traitement de texte et édition: Amélie BRIÈRE

Relecture: Amélie BRIÈRE Impression:

L'Avantâge Impression (Rimouski) Politique rédactionnelle:

Les personnes intéressées à publier des articles, notes de recherche ou comptes rendus peuvent nous les faire parvenir avec les fichiers numériques (logiciel WORD). Les textes devront être à double interligne avec un maxi-mum de 15 pages (8 1/2 x 11 pouces). Il n'est pas nécessaire d'être un spé-cialiste pour publier dans la revue L'Estuaire. Le Comité de rédaction peut, dans certains cas, assurer un support aux auteurs. Les textes sont lus par le comité et recommandés, selon le cas pour publication. Les auteurs demeurent responsables du contenu de leurs articles. Une invita-tion cordiale est faite aux intéressés. Dépôts légaux:

Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada ISSN-1484-6969

© Tous droits réservés, L'Estuaire, 2010 Photographie de la page couverture: Petit Métis (carte postale)

Collection Béatrice Chassé

Sommaire

L'Estuaire

Numéro 70, juin 2010 Page Éditorial ... ... ... ... 2 Paul LAROCQUE

La Tannerie Lévesque de Saint-Octave-de-Métis, une tannerie artisanale

de la fin du XIX· siècle et de la première moitié du xx· siècle ... .4 Marcelle MARTIN

La Société d'exploitation des ressources de la Vallée (SERV),

un pilier du développement de la Matapédia (1974-2009) ... .. 12 Jean LARRIVÉE

Une Opération Dignité IV à Edmundston au Nouveau-Brunswick ... 17 Isabelle MALENFANT

Les bateaux de drave des rivières Rimouski et Mitis ... 19 Louis BOUCHER

L'abbé François-Magloire Fournier (1836-1903) ... 23 André ST-ARNAUD

Le monde municipal bas-Iaurentien au milieu du xx· siècle

Une histoire de vie: Étienne Caron (1915-2008) ... 24 Caroline ST-LAURENT

Le docteur Joseph Gauvreau (1870-1942):

ardent défenseur de l'hygiène publique et de la langue française ... 30 Mathieu NOËL

Regard sur les procès-verbaux de la Compagnie Électrique d'Amqui

(1910-1922) ... 36 Paul LAROCQUE

La légende de la montagne à Fournier ... ... .41 André ST-ARNAUD

Le ruisseau à la Loutre ... ... . .43 Béatrice CHASSÉ

Une excursion de canotage au Témiscouata en 1900 ... .... ... .47 Paul LAROCQUE

Vieux écrits: Contrat de mariage de Marie Lepage et Basile Côté (1744) ... .48 Amélie BRIÈRE

Nouvelles brèves ... ... 50 Euchariste MORIN

Livres à lire ... ... ... 52 Amélie BRIÈRE

Pour

s'abonner à la Revue en 2010

(un numéro)

Individu Institution

15 $ 20 $

Votre chèque doit être fait au nom de

Individu (soutien) Institution (soutien)

La Société d'histoire du Bas-Saint-Laurent: Bibliothèque de l'UQAR

300, allée des Ursulines, Rimouski (Québec) G5L 3Al serv [email protected]

20 $ 30 $

(3)

La revue

L'Estuaire

a 20 ans!

L

a parution du présent numéro de la Revue marque un jalon important. Il y a

vingt ans cette année, notre petite équipe faisait revivre cette publication qui

avait connu ses heures de gloire, mais qui était alors en voie de sombrer dans

l'oubli. Le temps a depuis filé rapidement, si rapidement, trop peut-être

...

Le contexte

a bien évolué. Le mot

patrimoine

fait maintenant partie du langage courant. Et

personne n'oserait plus qualifier l'histoire régionale et locale de

petite histoire.

Le contenu de la Revue témoigne en quelque sorte

de ce cheminement très positif. Au total, près

d'une quarantaine de numéros ont été diffusés:

ils supportent bien le vieillissement puisqu'ils

sont encore fréquemment consultés et cités.

À

cela

s'ajoutent quelques cahiers thématiques dont nous sommes fiers: jardins de Métis,

seigneurie de Rimouski au temps des Lepage, grand feu de 1950, coopérative des

consommateurs, histoire du Cégep de Rimouski ...

Rappelons aussi, en 2006, la publication d'un ouvrage de synthèse consacré à

l'histoire de la région rimouskoise:

Rimouski depuis ses origines.

La préparation de ce

livre (dont on projette la réimpression) a été l'occasion d'une belle et fructueuse

collaboration entre les animateurs de la Revue et ceux de la Société de généalogie

et d'archives de Rimouski. Cette collaboration aura sans doute des suites concrètes:

la Société de généalogie porte d'ailleurs depuis peu le nom de Société de généalogie

et d'

histoire

de Rimouski.

Il s'agit là, croyons-nous, d'une évolution à la fois naturelle et souhaitable. Dans le

passé, les historiens ont souvent boudé la généalogie et beaucoup de généalogistes

ont pour leur part ignoré ce que l'histoire pouvait leur offrir. Les points de

conver-gence sautent pourtant aux yeux! Parlez-en à ceux, de plus en plus nombreux et

motivés, qui s'intéressent à l'histoire locale ou régionale. Le temps nous semble venu

d'effectuer un rapprochement et de travailler de concert, dans le respect mutuel.

Autant de perspectives stimulantes ...

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Dans l'immédiat, nous vous invitons à découvrir le contenu très diversifié de ce

numéro: origines du moulin banal de Sainte-Luce, histoire tragique d'un jeune

arpenteur devenu personnage de légende auprès des Matapédiens, caractéristiques

des embarcations utilisées pour la drave sur la rivière Rimouski, et bien d'autres

contributions encore.

Merci de l'attention que vous portez à la Revue.

Bonne lecture et bon été.

Paul LAROCQUE

pour Pierre Collins et Jean Larrivée

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La Tannerie Lévesque de Saint-Octave-de-Métis,

une tannerie artisanale de la fin du

XIXe

siècle

et de la première moitié du

XXe

siècle

L'historique de la Tannerie

Lévesque de Saint-Octave-de-Métis

La tannerie de Saint-Octave-de-Métis a été construite à la fin du XIXe siècle. Contrairement aux sources d'information disponibles, on peut établir qu'elle fut construite par Jean-Baptiste Sirois en 1888. En effet, selon le document Hier au pays des Métissiens2, c'est vers 1875 que Joseph Lévesque ouvrit une tan-nerie à Saint-Octave-de-Métis, date d'ailleurs reprise par le ministère des

Marcelle MARTINI

Affaires culturelles dans son docu-ment sur la Tannerie Lévesque3. Cette date est peu probable puisque, d'une part, Joseph Lévesque n'avait alors que 15 ans et, d'autre part, le recense-ment de 18814 établit qu'il était tan-neur à Baie-des-Sables. Par ailleurs, un article de journal de l'automne 19595 relatant les propos d'Alphonse Lévesque situe l'achat de la tannerie par son père Joseph le Il août 1884 alors que cette date correspond plutôt à la vente de la tannerie de

Luceville à Joseph Lévesque et Elzéar Goulet par Samuel Lavoie6. Cette confusion de date a été faite égaIe-ment par Rosario Lévesque, petit-fils de Joseph, lors de l'élaboration de l'étude patrimoniale réalisée par le ministère des Affaires culturelles en 19907.

Pour retracer la date de construction de la tannerie, nous avons consulté le Registre foncier du Québec. Nous y avons d'abord trouvé un bail en date du Il février 1888

La Tannerie Lévesque avec à proximité la grange, où se retrouvait le moulin à écorce, et la maison en arrière-plan. (Collection Marguerite Lévesque)

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qui établit que Jean-Baptiste Sirois «[ ... ] a, ce jour, baillé à titre de bail emphytéotique pour le temps de quatre-vingt-dix-neuf ans, [ ... ] un

ter-rain situé au troisième rang de la dite paroisse de St-Octave-de-Métis au can-ton Cabot [ ... ]8». Il s'agit du terrain sur lequel fut érigée plus tard la tan-nerie. Nous avons ensuite découvert un acte d'obligation hypothécaire du 29 décembre 1888 dans lequel Jean-Baptiste Si rois hypothèque «[ ... ] le terrain avec la boutique à tannerie et autres bâtisses y érigées [ ... ]9». Puisque la tannerie a été mise en garantie de prêt à la fin de 1888 et que le terrain sur lequel elle se trouve a été acquis en février de la même année, on peut en déduire qu'elle a été construite au cours de cette période.

Jean-Baptiste Sirois n'est demeuré propriétaire de la tannerie que très peu de temps. En effet, le 18 avril 1889, soit à peine un an après sa construction, il vend la tannerie de Saint-Octave-de-Métis à Joseph Lévesque pour la somme de six cent vingt-cinq piastres, comprenant:

[ ... ] une maison en bois à deux étages servant en même temps de boutique de tanneur, de trente pieds, y compris un [sic] shed à écorce, érigés sur un terrain baillé de Elzéar Roy [ ... ] tous les meubles meublants outillage ou instruments de boutique pouvant servir à une tannerie, bois de cordes, bois de construction, écorces de pruche [ ... ] ainsi que poêle et tuyau [ ... ] 10

De 1889 jusqu'à sa fermeture en 1959, la Tannerie Lévesque a vu trois générations se succéder, soit Joseph, Alphonse et Rosario. Joseph Lévesque exerça son métier de tanneur à Saint-Octave pendant près de quarante ans, soit de 1889 à 1926. Né le 18 août 1860, il apprend et exerce d'abord le métier de tanneur à Baie-des-Sables. En 1882, il épouse Eugénie Goulet dont le frère Elzéar est également tanneur, puis, en 1884, il s'associe avec lui pour acheter la tannerie de Lucevillell . En 1888, Elzéar Goulet vend ses parts à Joseph

Lévesque mais, quelques jours seule-ment après avoir acheté la tannerie de Saint-Octave (14 mai 1889), ce dernier revend la tannerie de Luceville à son beau-frère le 18 mai 188912. Joseph Lévesque exploitera la tannerie avec ses fils Philippe et en particulier Alphonse. Après le décès accidentel de Joseph, survenu le 27 août 1926, c'est Alphonse qui lui succédera.

Ayant appris tous les secrets du tannage de son père, Alphonse Lévesque, que tout le monde surnom-mait affectueusement «Toune», main-tient l'entreprise familiale jusqu'à sa fermeture à l'automne 1959. La tan-nerie a été très florissante au cours de cette période puisque celui-ci réussit à faire vivre honorablement une nombreuse famille de 18 enfants avec les revenus de sa boutique. Pour subvenir aux besoins d'une si grande famille, on y faisait également l'éle-vage de quelques animaux de subsis-tance ainsi que la culture et la vente des légumes. Soulignons qu'Alphonse Lévesque était reconnu pour sa très grande générosité, n'hésitant pas à donner aux moins nantis. Parmi tous ses enfants, c'est surtout Rosario qui a assisté son père en s'occupant prin-cipalement du commerce des peaux. Ce sont donc Joseph et Alphonse qui ont véritablement exercé le métier de tanneur.

Tout au long de son exis-tence, la Tannerie Lévesque a con-servé son caractère artisanal sans vraiment introduire de mécanisation ni jamais compter plus de deux tanneurs à la fois13. Il s'agissait d'un bâtiment à deux étages qui n'avait aucune division. Joseph Lévesque habitait le haut de la tannerie et tenait boutique au rez-de-chaussée, comme c'était d'ailleurs le cas dans presque toutes les tanneries arti-sanales de l'époque14. Ce n'est que plus tard qu'il construisit une maison adjacente, habitée aujourd'hui par Rosario Lévesque15.

Les origines du tannage16

La transformation et l'utilisa-tion de peaux d'animaux remontent

loin dans le temps, sans doute jusqu'à la préhistoire, puisque les peaux de bêtes ont toujours servi aux hommes pour se couvrir, se chausser et s'équiper, «[ ... ] du vêtement à la chaussure, de la tente à l'équipement guerrier puis aux différents usages domestiques [ ... ]»17. En Égypte, on a d'ailleurs retrouvé une gravure datant de quatre mille ans qui montre des hommes trempant des peaux dans des fosses et les travaillant sur des tables. Les peaux ne se conser-vant pas facilement (dessèchement, putréfaction), on a dû faire preuve d'ingéniosité et, par une longue et patiente série d'étapes, développer pour ainsi dire le métier de tanneur.

Le tannage provient du mot «tanner» que le Petit Robert définit comme «L'action de préparer (les peaux) avec du tan pour les rendre imputrescibles et en faire du cuir». Toujours selon le Petit Robert, le tan est «l'écorce de chêne pulvérisée utilisée pour la préparation des cuirs». La découverte des propriétés tannantes de l'écorce a certes été l'une des plus importantes dans l'histoire du traitement des peaux et on pense même qu'elle est arrivée avant les débuts de l'écriture. Mentionnons qu'en Nouvelle-France, le tannage s'est développé en utilisant l'écorce de pruche puis-que le chêne n'était pas facilement accessible aux premiers colons français.

Quelques facettes du métier de tanneur au Québec

Au début de la colonie, le métier de tanneur a connu son développement essentiellement dans les villes où il y avait une forte demande des produits du cuir, alors que les cultivateurs des campagnes satisfaisaient à leurs besoins en tannant eux-mêmes leurs peaux18. Les tanneries artisanales des villes ont prospéré jusque dans la seconde moitié du XIxe siècle, au moment où l'envahissement du cuir américain sur le marché canadien a forcé les tanneries à se mécaniser pour accroître leur productivité. Cette

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mécanisation a ainsi supplanté le travail manuel, provoquant la fin du tannage artisanal dans les villes19.

Devant répondre à des besoins beaucoup plus restreints des gens de leur voisinage, les tanneries artisanales des milieux ruraux ont pu résister plus longtemps à l'envahis-sement du cuir industriel et à la mécanisation. C'est seulement autour des années 1930-40 que le déclin des tanneries artisanales a finalement touché le milieu rural 20. La Tannerie Lévesque de Saint-Octave-de-Métis, l'une des dernières à avoir perpétué la méthode traditionnelle telle qu'elle se pratiquait à la fin du XIX· siècle, a quant à elle poursuivi ses opérations jusqu'en 195921. En effet, dans les campagnes, le tannage artisanal a évolué de façon très différente et c'est là que les traditions françaises se sont le mieux perpétuées. Mentionnons en outre que le tanneur avait un rôle économique important dans son milieu puisque son produit, le cuir, était utilisé par les cultiva-teurs, les cordonniers et les selliers22. Comme l'illustre la figure suivante, le cuir servait à fabriquer plusieurs objets utilitaires, dont bottes, mitaines et harnais, (figure 1).

Avec un total de 420 tanneries au Québec en 1871, dont 27 sur le territoire qui s'étend de Kamouraska à Gaspé, la fin du XIX· et le début du XX· siècle marquent l'apogée des tanneries artisanales au Québec23•

Comme le montre la carte suivante, il en existait une multitude dans le Bas-Saint-Laurent, (figure 2).

Un travail laborieux

Le métier de tanneur nécessitait un très long apprentissage et il fallait de nombreuses années avant d'être compétent. À preuve, en France, «l'initiation au métier durait sept ans (cinq années d'apprentissage et deux années de compagnonnage)>>24. La transmission du savoir se faisait de père en fils ou de tanneur à apprentis et les «secrets» du tannage étaient parfois bien gardés car les tanneurs hésitaient à les divulguer à de simples engagés. Les jeunes qui voulaient

Il enlève la peau de l'animal et l'envoie chez le tanneur.

Il transforme la peau en cuir.

Il reçoit le cuir du tanneur et décide de son usage.

Il fabrique et répare des chaussures pour le cultivateur et sa famille.

Il fabrique des harnais et des selles pour le cultivateur.

Lui et les membres de sa famille fabriquent des bottes, pichous, vestes, mitaines, harnais, etc. pour leurs propres besoins, en plus d'utiliser

les articles fabriqués par le cordonnier et le sellier. Figure 1 De la boucherie au produit fini.

(Source: Tanneurs et tanneries du Bas-Saint-Laurent (1900-1930), p. 43.)

Localisation des tanneries artisanales du Bas-Saint-Laurent aux XIX" et XX" siècles

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Figure 2 Les tanneries artisanales du Bas-Saint-Laurent au XIX· et au XX· siècles. (Source: Tanneurs et tanneries du Bas-Saint-Laurent (1900-1930), p. 35.)

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La famille d'Alphonse Lévesque et de Blanche Roy vers 1943. (Collection Thérèse Lévesque-Martin)

devenir tanneurs devenaient appren-tis et travaillaient avec un tanneur jusqu'au moment d'acheter ou de construire leur propre tannerie25.

En ce qui concerne Joseph Lévesque, on sait qu'il fit son appren-tissage à Baie-des-Sables, puisque le recensement de 1881 indique qu'il était tanneur dans ce village. Il est d'ailleurs intéressant de noter que le recensement y dénombre pas moins de six tanneurs et apprentis26 , dont Théophile Fournier et Alexis Desrosiers, comme le confirme cet extrait de la monographie de Robert Fournier sur l'histoire de Baie-des-Sables:

Baie-des-Sables a peut-être été le site de la première tannerie impor-tante de la région. [ ... ] D'après Alex Irving, de Rememeed, entre 1875 et 1900, les clients venaient d'aussi loin que la rivière Resti-gauche pour faire tanner les peaux de leurs bêtes. Cette tannerie

appartint à Théophile Fournier, puis à Alexis Desrosiers et à son fils Germain27 .

Joseph n'a probablement pas appris de son père Ignace car celui-ci était cultivateur et, malheureuse-ment, aucun document n'indique auprès de qui il était apprenti. Soulignons le témoignage d'Eugène Goulet à propos de l'association de son père Elzéar avec Joseph dans la tannerie de Luceville:

La tannerie a été bâtie deux ans avant l'achat par mon père. Le gars est tombé malade et il l'a vendue. Mon père [Elzéar Goulet]

l'a achetée [ ... ] Il ne connaissait pas le métier mais il a acheté la tannerie avec son beau-frère

[Joseph Lévesque], puis le beau-frère, lui, connaissait ça. Ils se sont mis tous les deux; ils ont travaillé tous les deux sept-huit ans de temps. Son beau-frère venait de

Sandy Bay, aujourd'hui Baie-des-Sables, où il avait travaillé. Il avait appris [à28.

Parmi les métiers d'artisan pratiqués à cette époque, celui de tanneur était certes l'un des plus exigeants. D'abord, le tanneur devait avoir les connaissances nécessaires pour transformer en cuir différentes sortes de peaux: bœuf, vache, mou-ton, lapin, etc. Ensuite, le tannage comportait plusieurs étapes souvent menées simultanément, chacune requérant une attention de tous les instants. Aucune étape ne devait s'effectuer distraitement car les conséquences d'une erreur pouvaient s'avérer désastreuses et mener à la perte de plusieurs peaux. Or, les heures de travail étaient très longues et les jours de congé plutôt rares,

comme en témoigne Thérèse

Lévesque, fille d'Alphonse, à ce sujet.

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4 h du matin et allait travailler à la boutique avant de prendre son déjeuner, il avait une demi-journée de travail de fait quand nous on se levait». Finalement, le tanneur mani-pulait des peaux pesant de 30 à 50 livres (14 à 23 kilos), souvent imbibées d'eau, impliquant un très grand effort physique29.

Les étapes du tannage artisanal

Le tannage artisanal compor-tait trois grandes étapes, soit la préparation des peaux, le tannage proprement dit, le corroyage et la finition, (figure 3).

Préparation des peaux

À la Tannerie Lévesque, les peaux arrivaient habituellement «vertes», c'est-à-dire qu'elles avaient déjà été salées, soit par le cultivateur ou le boucher, peu de temps après avoir été enlevées de l'animal. Une fois salées, les peaux étaient pliées et placées dans un endroit frais jusqu'à ce que le sel ait bien pénétré, ce qui permettait de les conserver. Après leur réception à la tannerie, les peaux étaient entreposées dans l'appentis, la «shed»30, et elles étaient marquées à l'aide de traits faits au couteau, pour les identifier avant de les tanner. Dans les meilleures années, on pouvait tanner de vingt à vingt-cinq peaux par semaine31 .

1 sem./6

e

sem.

1 sem./13

e

sem.

Figure 3 De la peau au cuir. (Source: Les métiers du cuir, p. 137.)

La préparation des peaux, appelée parfois «travail de rivière»32, consistait premièrement à les débar-rasser des poils et de tous les résidus de chair. L'appellation travail de rivière vient du fait qu'autrefois ce travail était exécuté en partie dans le courant de la rivière. L'eau était d'ailleurs nécessaire dans toutes les étapes du travail, du trempage des peaux salées jusqu'au rinçage final33. Les tanneurs en utilisaient une très grande quantité, d'où la nécessité d'être situé près d'un cours d'eau. Le choix de l'emplacement de la Tannerie Lévesque illustre bien l'importance d'une source d'eau à proximité, comme en témoigne le bail de location du terrain entre Elzéar Roy et Jean-Baptiste Sirois en février

1888:

[ ... ] terrain avec droit au preneur de tout le pouvoir d'eau provenant de la source existant sur la terre du bailleur à environ deux cents pieds et s'écoulant sur le terrain baillé, après que le bailleur ait puisé toute l'eau dont il aura besoin pour sa maison et ses animaux [ ... ]34

Le moment venu, on faisait tremper les peaux dans des bassins d'eau durant une période de huit jours environ pour les dessaler.

Le dépilage, ou dépoilage, débute par une période de trempage à la chaux, opération délicate

puis-qu'il fallait utiliser la bonne quantité de chaux pour que les poils se détachent aisément sans toutefois abîmer les peaux. Plusieurs cuves, avec différente force de chaux dans chacune, étaient utilisées et les peaux passaient successivement d'une cuve à l'autre pour une période totale de trois semaines environ. Il y avait trois forces de solution nommées «chaux

vih> ou «plain vif», la plus forte, «plain-chaux», l'intermédiaire et «mort-plain», la plus faible. Les peaux devaient toujours être recouvertes de la solu-tion dans laquelle elles trempaient et il fallait régulièrement les retirer des cuves pour les examiner. Quand le trempage à la chaux était terminé, les poils se détachaient facilement35 . Pour ce travail, on utilisait une immense table arrondie et relevée à un bout, nommée «banc de rivière». On utilisait alors le couteau à débourrer pour les dépiler et le couteau à décharner pour les débarrasser des résidus de chair.

Ce ne sont pas toutes les peaux qui étaient débarrassées de leurs poils. C'est le cas bien sûr des peaux de mouton servant à la confection des fameuses «robes de carriole». Dans la famille d'Alphonse Lévesque, c'est aux enfants (Jeanne, Télesphore, Thérèse et Gabrielle) que revenait la tâche de coudre les peaux de mouton qui avaient été préparées et taillées.

débourrage, décharnage fiente (de poule)

nettoyage et rinçage

et confitage

et eau

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Une «robe de carriole», qu'on offrait souvent au temps des Fêtes, en comp-tait une dizaine.

Une fois débarrassées de leurs poils et des résidus de chair, les peaux devaient séjourner dans un

«confit» préparé avec de la fiente de poule et de l'eau bouillante. Quand cette préparation était refroidie, on y plongeait les peaux pour une douzaine d'heures environ. Le confitage était nécessaire pour neutraliser l'effet de la chaux sur les peaux. En effet, l'ammoniaque qu'il contenait faisait réduire l'épaisseur des peaux pour en faire sortir toute la chaux. Ce type de confit (excré-ments) permettait en outre d'obtenir un cuir particulièrement souple. Cette opération devait être suivie très attentivement car, si elle était trop prolongée, on risquait de se retrouver avec des piqûres et même des trous dans le cuir.

Comme dans plusieurs villages comptant la présence d'un tanneur, la famille Lévesque de Saint-Octave-de-Métis ne fut pas épargnée du surnom de «crotte de poule» qu'on donnait parfois aux tanneurs à cause de ce procédé certes malodorant mais pourtant essentiel. Après le trempage dans le confit, les peaux étaient rincées plusieurs fois puis grattées à nouveau avec un couteau pour enlever les derniers résidus de poils ou de chairs.

Après environ cinq semaines de préparation, les peaux étaient maintenant prêtes pour le tannage proprement dit.

Le tannage végétal à l'écorce de pruche36

Les tanneurs Lévesque ont toujours pratiqué la méthode arti-sanale du tannage végétal basée sur l'utilisation de l'écorce, l'un des plus anciens procédés de tannage et de conservation des peaux.

L'écorce utilisée à Saint-Octave était l'écorce de pruche, qu'on achetait dans les Cantons-de -l'Est ou dans la Beauce car cette essence était absente de la région du Bas-Saint-Laurent. L'écorce de

Moulin à broyer l'écorce de pruche 1

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Figure 4 Cabestan.

(Source: Les métiers du cuir, p. 133.)

pruche arrivait par train, un plein wagon selon les souvenirs de Jeanne Lévesque.

Il fallait d'abord moudre l'écorce. Tout près de la tannerie, il y avait une grange dans laquelle on retrouvait le «moulin à écorce» nom-mé cabestan, qui attirait beaucoup de curieux semble-t-il. Actionné par un cheval relié à l'axe central du moulin par une perche, le mouvement de rotation de celui-ci permettait d'actionner les dents qui broyaient l'écorce37, (figure 4).

Pour extraire le tanin, on étendait une couche de cette écorce broyée dans des cuves. De l'eau était chauffée dans une bouilloire, «le boiter», et, par un système de tuyau-terie, on dirigeait la vapeur vers les

«cuves à tanin» qui contenaient l'écorce. Sous l'effet de la chaleur et de la vapeur, l'écorce se dilatait et la solution rouge ainsi obtenue constitu-ait la liqueur de tanin.

Une fois refroidie, cette liqueur était transférée dans les «cuves de tannage» où on y faisait

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tremper les peaux pendant une période de six à huit semaines. Les peaux devaient passer d'une liqueur faible à une de plus en plus forte, une

«pompe en bois» faisant passer la solution de tanin d'une cuve à l'autre. Ce mélange devait être brassé régulièrement. Le nombre de cuves utilisées variait d'un tanneur à l'autre. À Saint-Octave, on en utilisait six.

Lorsque le trempage dans la solution de tanin était jugé satis-faisant, les peaux étaient retirées des cuves puis elles étaient suspendues sur des perches pour les faire égout-ter pendant 24 heures environ. Le tannage était terminé.

Le corroyage et la finition

Le corroyage est l'ensemble des opérations par lesquelles le cuir tanné est assoupli, imperméabilisé et lustré pour le rendre utilisable. Alors qu'en France le métier de corroyeur est exercé à part entière, cette fonc-tion est ici accomplie par le tanneur lui-même38.

(11)

La Tannerie Lévesque. (Collection Marguerite Lévesque)

Il existe deux types de cor-royage, l'un à l'eau, l'autre au gras, soit au suif ou à l'huile39. À Saint-Octave, comme dans les autres tanneries artisanales du Bas-Saint-Laurent, seul le corroyage à l'huile était pratiqué. Une fois les peaux égouttées mais avant qu'elles ne soient trop sèches, on les badigeon-nait avec de l'huile de morue pour augmenter leur résistance à l'humi-dité et pour les rendre plus souples40.

Ainsi enduites d'huile, on les laissait

sécher jusqu'à ce qu'on puisse les

étirer. Pour avoir des résultats satis-faisants et pour faciliter cette opéra-tion d'étirage, il ne fallait d'ailleurs pas que les peaux soient trop sèches, car elles devenaient alors rigides. Le fait qu'elles aient été enduites d'huile permettait également au cuir de s'assouplir, faisant en sorte qu'elles se travaillaient mieux41 .

L'étirage permettait d'élimi-ner au maximum les plis et les bosses pour rendre le cuir le plus lisse possi-ble. L'opération durait plusieurs jours car il fallait étirer le cuir plusieurs fois tout en le laissant sécher entre chaque étirage.

Dans la plupart des tanneries artisanales, ce travail était fait à la main, sur une table à surface plane, à l'aide de divers outils dont le couteau à étirer et la paumelle ou «outil pour bourder». À la tannerie de

Saint-Octave, on utilisait également le «jack

à steam,,42, le seul outil mécanique à avoir été introduit dans tout le

processus de tannage. Ce «marteau

mécanique» qui ressemblait à un mail-let ou à un pilon, servait à étirer, à assouplir et à lustrer (sous l'effet du frottement) les peaux. Voici d'ailleurs la description qu'en faisait le journa-liste Jean-Yves Pelletier dans son article sur la Tannerie Lévesque paru à l'automne 1959 lors de la fermeture de la boutique:

Le banc d'étirage est mû par un moteur à essence qui actionne un grand bras retenu au plafond par une excentrique. À l'extrémité de ce grand bras se trouve une sorte de pilon, lequel se promène de haut en bas sur une table inclinée

à 45e• On réussit ainsi l'assou-plissement de la peau, les frotte-ments énergiques lui rendant son grain naturel43•

Une fois les peaux bien étirées, il ne restait plus qu'à les faire sécher. Après plus de deux ou trois mois de dur labeur, les peaux étaient maintenant prêtes à être livrées.

* * *

La Tannerie Lévesque ferma ses portes en 1959, à l'époque où les cultivateurs, ses principaux clients, cessèrent d'utiliser le cuir artisanal devenu moins concurrentiel, comme le relate Alphonse Lévesque dans une

entrevue à un journaliste:

C'en est maintenant fait de ma tannerie. Les procédés de l'indus-trie moderne permettent à celle-ci de traiter le double de peaux dans la moitié du temps. Un autre facteur, et non le moindre, tend à

tuer la petite industrie: c'est la demande du marché. Jadis, il n'était pas question d'acheter des chaussures fabriquées à la manu-facture, et encore moins des attelages. On confectionnait le tout avec des peaux tannées dans les boutiques de la région44.

Le cuir «industrieh avait sup-planté le cuir «artisanah>.

Après la fermeture de «la

bou-tique», Alphonse et Rosario Lévesque continuèrent à faire le commerce des

peaux. Ils achetaient des peaux des

cultivateurs et des bouchers, les salaient pour ensuite les expédier à Plessisville ou à Victoriaville d'où elles étaient acheminées aux tanneries industrielles du Canada et des États-Unis.

En 1988 et 1989, le ministère des Affaires culturelles réalisa une étude afin d'évaluer la valeur patri-moniale de cette ancienne tannerie artisanale. Même si cette étude concluait entre autres que la Tannerie Lévesque présentait un intérêt indéniable, le projet de rénovation et de mise en valeur ne s'est pas réalisé et la tannerie fut démolie au début des années 1990.

(12)

Notes

1 L'auteure est la petite-fille d'Alphonse Lévesque. Plusieurs informations, docu-ments et photographies utilisés pour réaliser cet article proviennent de Thérèse, Jeanne, Laurella, Marguerite et Danielle Lévesque, filles d'Alphonse et petites-filles de Joseph, ainsi que du témoignage de Rosario Lévesque recueilli par le ministère des Affaires culturelles pour l'élaboration de l'étude patrimoniale sur la Tannerie Lévesque en 1990.

2 Jacques Thériault, Jean-Rock Gagnon et André Boutin, Hier, au pays des Métissiens: histoire et culture d'une région du Québec (1675-1960),

Mont-Joli, Les Ateliers Plein Soleil, 1977, p.225.

3 Québec (Province), ministère des Affaires culturelles, Direction des services centraux, Tannerie Lévesque St-Octave-de-Métis: étude patrimoniale,

1990, p. l.

4 Bibliothèque et Archives Canada, Recensement du Canada (1881), RG 31, District de Rimouski, sous-district de MacNider, nom Lévèque, Joseph. 5 Jean-Yves Pelletier, «La tannerie de

St-Octave-de-Métis, une des vieilles industries de la Gaspésie», coupure d'un article de journal paru fin octobre 1959 lors de la fermeture de la Tannerie Lévesque et faisant partie des archives de Marguerite Lévesque.

Malgré de nombreuses recherches, nous n'avons pas retrouvé la référence exacte.

6 Fernand Harvey, «La vieille tannerie de Luceville; un témoin des débuts de la mécanisation manufacturière», Revue d'histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. VI, n° l, 1979, p. 40 et p. 48.

7 Québec (Province), ministère des Affaires culturelles, Direction des ser-vices centraux, op. cit., p. 1.

8 Bail de location de terrain de Elzéar Roy à Jean-Baptiste Sirois, le Il février

1888, notaire Napoléon Michaud, Registre foncier du Québec (http://www.registrefoncier.gouv.qc.cal) circonscription municipale de Matane, contrat n° 3062, enregistré le 16 février 1888 (page consultée le 20 janvier 2009).

9 Acte d'obligation hypothécaire entre Martin & Lebel et Jean-Baptiste Sirois, le 29 décembre 1888. Notaire Napoléon Michaud, Registre foncier du Québec (http://www.registrefoncier.gouv.qc.cal) circonscription municipale de Matane, contrat n° 3318, enregistré le 2 janvier 1889 (page consultée le 20 janvier 2009).

10 Acte de vente de Jean-Baptiste Sirois

à Joseph Lévesque, le 18 avril 1889. Notaire Thomas Pelletier, Registre foncier du Québec (http://www.

registrefoncier.gouv.qc.cal) circon-scription municipale de Matane, contrat n° 3460, enregistré le 14 mai 1889 (page consultée le 20 janvier 2009).

11 Fernand Harvey, op. cit., p. 40.

12 Ibid.

13 Québec (Province), ministère des Affaires culturelles, Direction des services centraux, op. cit., p. 2.

14 Ibid., p. 3.

15 Plusieurs recherches ont été effec-tuées en vain pour essayer de retracer la date exacte de la construction de la maison.

16 Les informations concernant l'origine du tannage proviennent de différentes sources: Jacques Bérard et Jacques Gobilliard, Cuirs et peaux, Paris, PUF, 1964; Jean-Claude Dupont, Jacques Mathieu et Madeleine Béland, Les Métiers du cuir, Québec, Presses de l'Université Laval, 1981; Ronald Labelle, Tanneurs et tanneries du Bas-Saint-Laurent: (1900-1930), Ottawa,

Musées nationaux du Canada, 1979.

17 Jacques Bérard et Jacques Gobilliard, op. cit., p. 6.

18 M. K. Thornton, La préparation du cuir

à la ferme, document manuscrit retrouvé dans les archives de Laurella Lévesque et contenant des conseils sur le tannage et quelques recettes de solutions utilisées.

19 Ronald Labelle, chapitre III. L'évolution du tannage au Québec depuis 1760, op. cit.

20 Mathieu Dupont et Madeleine Béland, op. cit., p. 13l.

21 Québec (Province), ministère des Affaires culturelles, Direction des services centraux, op. cit., p. 5.

22 Ronald Labelle, op. cit., p. 4l. 23 Fernand Harvey, op. cit., p. 4l. 24 Mathieu Dupont et Madeleine Béland,

op. cit., p. 23.

25 Ronald Labelle, op. cit., p. 36 à 38.

26 Bibliothèque et Archives Canada, op. cit., District de Rimouski, sous-district de MacNider, occupation tanneur.

27 Robert Fournier, Baie-des-Sables:

1869-1969: histoire de la paroisse de l'Assomption-de-Notre-Dame, Rimouski, Bellavance, 1969, p. 158.

28 Ronald Labelle, op. cit., p. 53. 29 Ibid., p. 39-40 et p. 118.

30 Québec (Province), ministère des Affaires culturelles, Direction des services centraux, op. cit., p. 2. 31 Jean-Yves Pelletier, op. cit.

32 Jacques Bérard et Jacques Gobilliard, op. cit., p. 32.

33 Ronald Labelle, op. cit., p. 90.

34 Bail de location de terrain de Elzéar Roy à Jean-Baptiste Sirois, le Il février

1888. Notaire Napoléon Michaud, op. cit.

35 Jean-Yves Pelletier, op. cit.

36 Les informations concernant le tannage proviennent de différentes sources: Québec (province), ministère des Affaires culturelles, Direction des services centraux, op. cit.; Jean-Yves Pelletier, op. cit.; Ronald Labelle, op. cit.; Jacques Bérard et Jacques Gobilliard, op. cit.

37 Ronald Labelle, op. cit., p. 62.

38 Jean-Claude Dupont, Jacques Mathieu et Madeleine BéIand, op. cit., p. 13l. 39 Jacques Bérard et Jacques Gobilliard,

op. cit., p. 98.

40 Jean-Yves Pelletier, op. cit. 41 Ronald Labelle, op. cit., p. 113. 42 Québec (Province), ministère des

Affaires culturelles, Direction des services centraux, op. cit., p. 4.

43 Jean-Yves Pelletier, op. cit.

(13)

La Société d'exploitation des

ressources de la Vallée (SERV), un pilier du

développement de la Matapédia (1974-2009)

A..

u milieu des années 1970, de

J-\.nouveaux organismes apparais-sent sur la scène forestière de

l'Est-du-Québec. Les groupements

forestiers et les sociétés

d'exploita-tion des ressources s'ajoutent aux

coopératives déjà en place depuis les années quarante. Au printemps 1974,

la Société d'exploitation des

res-sources de la Vallée (SERY) reçoit ses lettres patentes, mais les opérations ne débutent que l'année suivante.

L'arrivée de ce nouvel orga-nisme s'inscrit dans un contexte particulier. Entre 1961 et 1976, environ une personne sur deux quitte la Matapédia dans l'espoir d'un

emploi et d'un monde meilleur ...

Pour plusieurs Matapédiens, habiter et travailler dans la Vallée s'avère une tâche ardue et il faut souvent «partir ou chômer»l. Exode des jeunes, chô-mage, assistance sociale, départ des travailleurs saisonniers pour les chantiers forestiers et hydrauliques de la Côte-Nord entre-tiennent les conversations quoti-diennes. Comme si cela ne suffit pas, le gouverne-ment du Québec, à la suite du BAEQ, s'apprête à fermer plusieurs villages en Gaspésie et au Bas-Saint-Laurent.

S'approprier les ressources: de la forêt à l'aménagement intégré

Pour certains Matapédiens encore ancrés dans leur coin de pays, utiliser au maximum les ressources du milieu, surtout la forêt, semble être une solution à moyen terme. Ils demandent alors à l'État d'aménager au lieu de déménager... Ce sera une

Jean LARRIVÉE

Le siège social de la SERV à Lac-au-Saumon. (Source: http://www.servaliee.coml)

des principales revendications des Opérations Dignité de l'époque. À Sainte-Paule, village sur la liste noire du gouvernement et qui devait fermer, les citoyens revendiquent et obtiennent, au début des années

1970, l'implantation de fermes

forestières capables d'assurer un revenu suffisant aux exploitants. Ce projet-pilote connaît un succès mitigé, car la qualité des forêts de ces nouvelles fermes laisse à désirer. À la suite des pressions des Opérations Dignité, le Fonds de recherches forestières de l'Université Laval (FRUL) obtient la gestion, en 1971, d'un programme d'aménagement forestier de terrains prIves de l'unité Matane-Matapédia comprenant 24 paroisses2. Le FRUL doit suggérer à l'État de nouvelles formules de ges-tion et d'aménagement des forêts.

Parallèlement à ce projet, le gouver-nement du Québec propose une nou-velle gestion forestière: le ministère des Terres et Forêts favorise la mise en place de groupements forestiers (d'inspiration française), de sociétés d'exploitation sylvicole et de coopé-ratives forestières.

Dans l'Est-du-Québec, surtout dans la Vallée de la Matapédia, la proposition gouvernementale axée sur la forêt apparaît insuffisante à plusieurs. Le comité du FRUL, regroupant différents organismes de la région tels l'Union des producteurs

agricoles, le Conseil régional

de développement, les Opérations Dignité, recommande la création des sociétés d'exploitation des

ressources qui recevront leurs

chartes au printemps 1974. Contrai-rement à l'État qui prône une

(14)

politique sectorielle basée sur la forêt, les ruraux bas-laurentiens revendiquent l'aménagement intégré des ressources tels l'agriculture, la forêt et le tourisme.

La Société d'exploitation des ressources de la Vallée (SERY) couvre un territoire composé de quinze

municipalités3. Légalement, la SERY

peut intervenir au niveau de l'ensem-ble des ressources. Même si la SER de la Vallée constitue une compagnie privée au sens de la loi, son fonction-nement se rapproche de celui d'une coopérative sur la base d'une personne/un vote, indépendamment du nombre d'actions détenues. Les objectifs de départ de la SERY s'inscrivent dans la lutte pour la survie des paroisses et comme un

frein à l'exode de la population:

• développer de façon rationnelle toutes les ressources, agriculture, forêt, tourisme, en vue de stabi-liser la population;

• lutter contre la fermeture des paroisses;

• assurer une participation massive des citoyens;

• créer de l'emploi sur place;

• stimuler une économie locale en déclin.

Pour atteindre ces objectifs, la SERY met en branle différents projets. La charte de la société a été obtenue au printemps 1974, mais ses opérations ne débutent que l'année suivante. La SERY prend la relève du FRUL: rapidement, il faut gérer envi-ron 400 lots forestiers privés placés sous aménagement. Pendant cette première année d'opération, les administrateurs de la SERY sensi-bilisent la population à cette nouvelle structure et en se limitant, pour le moment, aux activités forestières.

Au fil des ans, les travaux

sylvicoles, comme le reboisement et

les éclaircies, prendront de l'ampleur si bien qu'en 1981 environ 80% des propriétaires de forêts privées du territoire contractent avec la SERY afin d'aménager leurs lots

fores-tiers4. En six ans, la SERY traitera

22 000 acres de forêt privée sur un

total de 80 135 acres placées sous aménagement. Non seulement la SERY effectue des travaux pour les propriétaires de boisés mais elle achète une vingtaine de lots boisés, notamment le Bloc Faribault d'une superficie de Il 500 acres.

Après cinq ans de luttes conjointes avec d'autres organismes de la région, la SERY obtient, en 1980,

un droit d'accès à la forêt publique

intramunicipale. L'État refusait obsti-nément de concéder ces lots publics intramunicipaux en alléguant qu'il ne

pouvait remettre un bien public à un

groupe privé. Des gens survivaient dans leurs villages, entourés de forêts peu ou mal utilisées.

En agriculture, les projets dans quatre municipalités commen-cent timidement avec une étude sur l'affectation des sols et la culture de céréales sur 80 acres de sol agricole

auparavant délaissées. Le parc

d'engraissement qui deviendra les Fermes Boval constitue le projet agri-cole le plus intéressant de la SER de la Vallée. En 1980, la société investit 20 000$ pour démarrer le parc d'en-graissement et décroche, par la suite, d'importantes subventions gouverne-mentales totalisant près d'un millionS de dollars lui permettant d'acheter une ferme et d'amorcer les

opéra-tions. Les actions des Fermes Boval,

compagnie privée autonome, sont détenues par la SERY, par les

employés des fermes6 et par des

agriculteurs-fournisseurs. Les

promo-teurs veulent démontrer qu'on peut, à

partir des productions fourragères de la région, engraisser des boeufs de

boucherie à des prix concurrentiels.

En 1981-1982, plus de 400 veaux sont nourris avec les céréales et le maïs d'ensilage produits par les Fermes Bovai. Pour faciliter l'écoulement de la production, la SERY orchestre une

campagne de publicité visant à

promouvoir la consommation du

bœuf de la Vallée. D'autre part, les

membres de la SERY investissent dans l'Abattoir Fraser, une entreprise familiale, dans le but de transformer le bœuf de la région.

Au niveau touristique, la SERY entame ses opérations par l'élaboration d'un plan de développe-ment couvrant une partie de son territoire. En 1977, un comité touris-tique est mis sur pied et construit

sept chalets installés finalement à la

station de ski Val-D'Irène. Au Bloc Faribault, propriété de la SERY, un camp d'une capacité de cent person-nes est bâti afin d'accueillir les chas-seurs d'orignaux et de chevreuils. En hiver, le même édifice reçoit les motoneigistes. Somme toute, les interventions touristiques demeurent

limitées; comme on le dit à la SERY,

«c'est une goutte d'eau dans ['océan». Globalement, la SER de la Vallée, entreprise «communautaire»,

permet à plusieurs Matapédiens

d'habiter le pays. Bon an mal an, les travaux forestiers créent entre 300 et 500 emplois saisonniers, auxquels il faut ajouter les tâches de surveil-lance, de technique et

d'administra-tion qui fournissent du travail à

une cinquantaine de personnes. Les emplois agricoles et touristiques semblent négligeables, sauf pour la vingtaine de travailleurs dont c'est le gagne-pain!

Revirement à la SERV: abandon des projets agricoles et touristiques

Coup de théâtre lors de l'assemblée générale annuelle de la SERY en avril 1982! Jean-Guy Rioux, le président sortant, invite les mem-bres à développer la Vallée de la Matapédia par leurs propres moyens afin de devenir une région auto-suffisante. Les actionnaires font la

sourdine à son appel et demandent

aux administrateurs de se retirer le

plus rapidement possible des

dossiers agricoles et touristiques et de se consacrer exclusivement aux

activités forestières. Comment

expli-quer ce revirement? L'épidémie de la tordeuse des bourgeons de l'épinette, la crise économique et les déficits de certaines opérations agricoles et touristiques incitent les membres à un repli stratégique vers les opéra-tions forestières sinon la survie de la SER de la Vallée serait sérieusement

(15)

SOMIVAL à Lac-au-Saumon. (Source: http://www.servallee.coml)

compromise. D'autre part, il est évident qu'une bonne partie des action-naires7, surtout parmi les proprié-taires de lots boisés, ont toujours voulu que la SERY se limite aux acti-vités forestières. Il semble avoir rallié une majorité à leur cause lors de l'assemblée d'avril 1982.

Ce confinement aux dossiers forestiers est-il irrévocable? Pour plusieurs Matapédiens, mieux vivre au «pays» implique l'utilisation maximale de toutes les ressources: l'activité forestière ne peut pas créer suffisamment d'emplois pour freiner l'exode. Les interventions touris-tiques et agricoles, malgré un succès mitigé en termes de création d'emplois, semblent nécessaires à

l'économie matapédienne. Au début des années 1980, la SERY cède le flambeau à d'autres intervenants. Une corporation touristique autonome, TOURMAT, prend la relève de l'ex-comité de la SERY; en agriculture, les

Fermes Boval continuent leurs opé-rations malgré le désengagement financier de la SERV8 et les difficultés pour écouler la production compte tenu de la faillite de l'Abattoir Fraser.

La situation économique précaire du début des années 1980 nécessite plus que des efforts des entrepreneurs individuels. La SERY, une entreprise «communautaire», fait preuve de dynamisme et son impact dans l'économie de la Vallée demeure relativement important.

La SERY, un maillon essentiel

de l'économie de la Matapédia9

Au cours des dernières décennies, la SERY a poursuivi avec vigueur ces activités relatives à l'amé-nagement forestier en forêts privées ou publiques. En 2008, le chiffre d'af-faires de la compagnie dépasse les treize millions de dollars par année, suscitant la création de plus de 350 emplois, en majorité saisonniers.

L'aménagement forestier constitue depuis les débuts de la SERVen 1974 une part importante de ses activités (43% du chiffre d'af-faires/173 travailleurs). Les premières années, l'aménagement était réalisé en forêt privée, la plupart du temps sur les lots des actionnaires de la SERY. Avec le temps, la SERY a étendu son emprise en forêt publique (CAAF)lO et sur les lots intra-municipaux de six municipalités (Sainte-Marguerite, Sainte-Florence, Alexandre, Albertville, Saint-Tharcisius et Amqui). Ces opérations en forêt publique intramunicipale peuvent se réaliser grâce aux luttes du début des années 1980 qui ont per-mis d'avoir accès à ces territoires. En forêt publique (CAAF) , la SERY effectue des travaux sur environ 1500 hectares/an (inventaires, reboise-ment, entretien, éclaircies).

(16)

Centre sylvicole production plants

+

bleuets Forestville

SOMIVAL forestiers

MULTIBOIS transformation du bois 40%

LAAKSO

FARIBAULT chasse à 1 Les activités de la SERY débor-dent même le territoire de la Vallée car, . en 1996, l'entreprise a fait l'acquisition du Centre sylvicole de Forestville qui génère annuellement plus de dix millions de plants forestiers pour le reboisement, en plus d'opérer une bleuetière sur 200 hectares produisant 200 000 kilos de bleuets. Ce fruit aux propriétés antioxydantes offre de bons débouchés sur les marchés des aliments santé.

La pépinière SOMIVAL, une autre filiale de la SERY située à Lac-au-Saumon, prépare aussi plus de huit millions de plants forestiers dont une certaine quantité est exportée vers le Nord-Est américain. Les travailleurs essaient depuis quelques années la culture du peuplier et du mélèze hybrides (200 variétés ont été plantées). La SERY a trouvé une façon originale d'ajouter une plus-value aux produits forestiers en créant la filiale Laakso qui se spécialise dans la fabri-cation de maison en bois équarri pièce sur pièce, une technique de construction s'inspirant des pion-niers québécois.

Une bonne partie du chiffre d'affaires (40%) de la SERY provient de sa filiale Multibois, une usine de transformation produisant dix millions de PMP de bois de sciage (résineux-feuillus). La SERY détient aussi 10,5% du capital-actions de Bois d'œuvre Cedrico. La crise forestière qui sévit durement un peu partout au Québec risque de fragiliser ce secteur d'activités.

3%

1

Le tableau ci-haut illustre l'ensemble des activités de la SERY.

La SERY n'a pas totalement délaissé la production agricole comme en font foi les recherches et les expérimentations au niveau des plants certifiés de fraise et de fram-boise, de la laitue hydroponique, des plantes médicinales ou de l'if du Canada, sans oublier la culture du bleuet sur trois sites matapédiens.

Le Bloc Faribault, à proximité du Parc de la Gaspésie et de la Réserve de Matane, offre un endroit de prédilection aux adeptes de la chasse à l'orignal. Les randonneurs et les motoneigistes peuvent aussi y accéder en acquittant un droit d'ac-cès. LA SERY y exerce une gestion intégrée des activités fauniques, récréotouristiques et forestières. «Chaque intervention forestière (. . .) tient compte des particularités des autres ressources afin de maximiser les retombées sociales et économiques de l'exploitation de ce territoire».

Une quinzaine de travailleurs de la SERY tirent leur gagne-pain en combattant les incendies de forêt dans le cadre d'une entente avec la SOPFEU.

* * *

La SERY s'est donnée comme

mission «la création d'emplois par une

implication entrepreneuriale collective dans le développement économique régional et l'aménagement intensif des

50 travailleurs

+40 travailleurs 40 travailleurs

5 travailleurs

ressources naturelles et leur transfor-mation dans une orientation de développement durable». Que serait l'économie de la Matapédia sans la présence de la SERY? Des centaines de travailleurs y trouvent un revenu.

Cette masse salariale et les investis-sements de l'entreprise apportent un souffle soutenu à l'économie de la Vallée. N'oublions pas que la SERV a servi d'incubateur, notamment en créant les Fermes Boval qui

produi-sent plus de 200 000 kg de viandeII en

2008 et sont un partenaire dans l'aventure du regroupement régional Natur'bœufaxé sur la production et la vente de viandes de qualité.

En ce temps de récession économique inégalée depuis des décennies, la SERV apparaît comme un maillon essentiel du développe-ment économique et social de la

Vallée de la Matapédia. Espérons que

la tourmente n'affectera pas trop durement cette entreprise collective

(17)

Notes

1 Jean Larrivée, "Partir ou chômen>,

Revue l:4xe, vol. 3, n° 3, octobre 1981, p.2-7.

2 Pour de plus amples informations voir la section que j'ai rédigée sur les poli-tiques forestières dans Aménagement intégré des ressources et luttes en milieu rural sous la direction de Hugues Dionne, UQAR-GRIDEQ, 1983, cahier du GRlDEQ n° 11, pages 54-70.

3 Le territoire de la SERY touche quinze municipalités (Amqui, Causapscal, Sainte-Marguerite, Sainte-Florence, Routhierville, Albertville, Lac-Humqui, Saint-Léon, Sainte-Irène, Val-Brillant, Sainte-Paule, Vianney, Saint-Tharcicius, Saint-Alexandre et Lac-au-Saumon). Voir le site Internet de la SERY (http://www.servallee.com).

4 Le contrat d'aménagement entre la SERVet le propriétaire du boisé couvre à ce moment-là une période de 15 ans.

5 Ginette Carré et Benoît Vaillancourt,

Évaluation socio-économique de la présence des fermes BavaI inc. dans le milieu matapédien, Amqui, SERY, 1982, 35 p. annexes.

6 Au cours des trois premières années d'opération des Fermes Boval, il y a neuf emplois permanents et trois saisonniers, voir Ginette Carré et Benoît Vaillancourt, op. cit.

7 En 1982, environ 1000 actionnaires participent à la SERY; la moitié des actionnaires sont des propriétaires de boisés. Les autres se recrutent parmi les travailleurs et divers groupes du milieu régional.

8 Ce repli sur le secteur forestier «n'était que passager» selon Jean-Guy Gagnon, ex-gérant de la SERY. En avril 1984, lors de l'assemblée générale, les membres de la SERY ont décidé «de soutenir énergiquement les Fermes BavaI» par un appui technique et financier.

9 Les informations de cette section ont été prises le 10 février 2009 sur le site Internet de la SERY

(http://servallee.com).

10 CAAF: contrat d'approvisionnement et d'aménagement forestier liant les com-pagnies forestières à l'État du Québec.

Il Hugues Albert, article sur les Fermes BovaI, site Internet du journal L'Avan-tage, 10 août 2008

(18)

Une Opération Dignité IV

à Edmundston au Nouveau-Brunswick

D

ébut des années 1970. Le

contexte économique se fait diffi-cile dans les régions du Québec et les conditions de vie également. Se lèvent alors des mouvements sociaux pour la sauvegarde des petits villages et la gestion des ressources de leurs territoires: les Opérations Dignité. Elles furent parmi les premières à soutenir le développement régional, voire local. Menées à Sainte-Paule, Esprit-Saint et Les Méchins par les prêtres de ces paroisses: Charles Banville, Jean-Marc Gendron et Gilles Roy, elles bénéficient également de l'aide de comités formés de citoyens dynamiques. Grâce à des actions et des pressions diverses, la menace de fermeture de ces villages et d'expro-priation des populations fut levée à cette époque. Les Opérations Dignité furent, par la suite, davantage consultées et impliquées dans le développement de leurs régions.

Au Nouveau-Brunswick, c'était l'époque de plusieurs grandes ques-tions sociales: l'union des provinces maritimes, les difficultés du système d'éducation, la fluoration de l'eau, etc. Comme dans la province voisine, les gens des régions se sentaient peu interpellés lors des décisions gouvernementales et souhaitaient dénoncer cette situation; d'autant plus que la situation économique du Nouveau-Brunswick était moins reluisante qu'elle n'y paraissait.! Selon le ministre provincial des Finances, Jean-Maurice Simard, les statistiques révélées par Ottawa concernant la situation écono-mique du Nouveau-Brunswick étaient trompeuses. Le taux de chômage était relativement élevé; les assistés sociaux, nombreux et les investisse-ments gouvernementaux,

insuffi-Isabelle MALENFANT

sants. Le ministre s'est alors distan-cié des positions du gouvernement fédéral, assurant que le Nouveau-Brunswick travaillerait à augmenter les investissements et à créer des emplois.2

Dans les faits, environ 40% des Néo-Brunswickois se trouvaient dans des conditions de pauvreté.3

Le 14 juin 1971, Pierre de Bané, alors député fédéral de Matane et instigateur de l'Opération Dignité l, se rendit, en compagnie de Charles Banville, dans le nord-ouest du Nouveau-Brunswick, où ils furent reçus par le ministre Jean-Maurice Simard. Les problèmes de participa-tion aux décisions gouvernementales semblaient toucher sérieusement cette région plus reculée. Les deux chefs présentèrent donc à la popula-tion leur expérience québécoise d'animation communautaire tout en tentant de les conseiller dans leurs actions. Cette rencontre était, à l'origine, organisée par le Conseil régional d'aménagement du Nord-Ouest (CRANO), un organisme clé créé en 1961 par la Loi sur l'Aménage-ment rural et le développel'Aménage-ment agricole (ARDA) , et ayant pour rôle la participation des citoyens aux déci-sions de développement économique de la région, de même qu'à leur prise en main.4 La rencontre s'est donc déroulée à l'amphithéâtre du Collège Saint-Louis en présence, notamment, de l'évêque d'Edmundston, monsei-gneur Fernand Lacroix; du président du CRANO, le père Lucien Lévesque, et de trois autres membres; d'une vingtaine d'étudiants de Perspectives-Jeunesse; de l'animateur Théo Thériault et du directeur exécutif Yves Boutot.5

Environ un an plus tard, soit le 26 mars 1972, l'assemblée annuelle du CRANO qui se tenait au sous-sol de l'église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, était l'occasion de former une fédération composée de comités citoyens issus d'une quinzaine de paroisses. Pierre de Bané et les trois chefs des Opérations Dignité y étaient invités.6 Pierre de Bané avait d'ailleurs relaté la formation de la quatrième Opération Dignité prévue pour la fin de mars lors d'une visite à la polyvalente de Mont-Joli quelques jours plus tôt.7 Il semble finalement que seul Jean-Marc Gendron n'ait pu s'y rendre à partir d'Esprit-Saint, les autres intervenants voyant leur avion cloué au sol à Mont-Joli en raison de la mauvaise température. L'abbé Gendron a donc présenté le contexte des Opérations Dignité québécoises tout en expliquant l'importance de la contribution de chacun des acteurs. De cette assemblée est aussi ressorti le désir de consacrer davantage de ressources à l'animation et au développement dans l'optique de fonder une Opération Dignité dans les mois à venir. Un article de l'hebdo-madaire Le Madawaska fut également consacré à la présentation des Opérations Dignité.8

Lors du mois d'avril suivant, des négociations étaient entreprises entre les partis et une réunion eut lieu à Sainte-Paule. «Il a été clairement indiqué [ ... ] qu'il [le CRANO] inten-sifierait ses efforts en vue du lance-ment d'une Opération Dignité, qui exercerait son activité en étroite collaboration avec le CRANa. »9 Une consultation publique serait préala-blement effectuée, de même qu'une étude de faisabilité. JO Le 8 mai 1972,

(19)

des bûcherons et des propriétaires de terrains boisés se sont rassemblés pour discuter d'une éventuelle Opération Dignité dans la région du Madawaska. Avec la collaboration de l'Université Laval, ils seraient à même de présenter, aux gouvernements, un projet rentable de gestion de la forêt.ll

***

Notes

1 Survol des grands titres de l'hebdo-madaire Le Madawaska.

2 [Anonyme], "Les statistiques pré-sentent un tableau trompeur de la situation économique du Nouveau-Brunswick», Le Madawaska, 9 décem-bre 1970, vol. 57, n° 48, p. 1.

3 [Anonyme], ,,40% des citoyens de notre province vivent dans des condi-tions de pauvreté», Le Madawaska,

17 février 1971, vol. 58, n° 7, p. 2. 4 Michel Thériault, Linda Thibodeau et

Jeanne D'Arc Couturier, Description du fond du Conseil régional d'aména-gement du Nord-Ouest Ltée. 1959-1980.

(Centre de documentation d'études madawaskayennes, Edmundston, 2003), p.4.

Les informations fournies par les journaux concernant une Opération Dignité à Edmundston se font plus fragmentaires par la suite, d'où le questionnement concernant la constitution légale de cette quatrième Opération Dignité. Le fonds d'archives du CRANO ne four-nit pas davantage d'indices puisque plusieurs documents des années 1971 et 1972 demeurent manquants. Quoi

5 [Anonyme], "CRANO vous informe. Opération développement communau-taire», Le Madawaska, 23 juin 1971, vol. 58, n° 25, p. 9. [Anonyme], Bandes sonores radiophoniques de Radio-Québec. Émission # C48-04 et # C48-08

(Edmundston, Radio-Québec, 1971). Fond Denis Pinard, UQAR 79-08-14. Note: le Collège Saint-Louis est aujour-d'hui le campus de l'Université de Moncton à Edmundston.

6 [Anonyme], "Pierre de Bané à la réunion annuelle du CRANO», Le Soleil,

22 mars 1972, p. 8.

7 [Anonyme], "Les Opérations-Dignité débordent le Québec et vont au Nouveau-Brunswick», Le Soleil, 14 mars 1972 et [Anonyme] et dans Direction générale des communications

gouver-qu'il en soit, la volonté de création d'une Opération Dignité était bel et bien présente et les contacts avec les acteurs québécois ont certes contri-bué à la mobilisation de la région nord-ouest du Nouveau-Brunswick à cette époque.

nementales, Dossier Opération Dignité 1970-1977. Vol. 2 (Rimouski, Direction générale des communications gouver-nementales, 1971-1977), n.p.

8 [Anonyme], "CRANO remis en ques-tion», Le Madawaska, 29 mars 1972, p. 1 et [Anonyme], "Qu'est-ce qu'une Opération Dignité?», op. cit.

9 [Anonyme], "CRANO entame les négo-ciations avec les Opérations Dignité»,

Le Madawaska, 26 avril 1972, p. 28.

10 Idem.

11 Idem. et [Anonyme], "Amorce d'une Opération Dignité au Madawaska»,

(20)

Les bateaux de drave

des rivières Rimouski et Mitis

Louis BOUCHER

Drave au fond d'orme. (Collection Guy Hamilton, Université du Québec à Rimouski, Uqar-09-01-97)

C

et article est basé sur des sources bibliographiques, des mesures et observations réalisées sur les ves-tiges de différents bateaux ainsi que sur une série de discussions menées avec un monsieur de Price, Lionel Deroy, constructeur de bateaux de drave. Les embarcations fabriquées par monsieur Deroy furent jadis utili-sées sur la rivière Mitis.

Au Bas-Saint-Laurent, jusque dans les années soixante, le gros de la

production forestière était transporté par flottage vers les usines de sciage. Les moulins de la compagnie Price recevaient, à Rimouski, leur bois via la rivière Rimouski, et à Price, via la

nVlere Mitis. Les opérations de flottage requéraient diverses installa-tions: estacades, glissoirs à billots, petits et grands barrages. Malgré la présence de structures qui aidaient au flottage du bois, les draveurs devaient intervenir lorsque des embâ-cles se créaient le long des rivières. Ces hommes se déplaçaient par petits groupes, à bord d'embarcations simples et efficaces. Même si l'on constate une homogénéité dans la forme générale des bateaux de drave, des variantes locales existaient.

L'étude de la forme et de la charpente de ces embarcations n'a rien de nouveau pour nos voisins de

sud1. Le musée maritime du lac Champlain, au Vermont, a fait une reconstitution exacte du modèle en usage dans leurs eaux. Plus proche de nous, une réplique de l'Ottawa Valley Pointer, lui aussi un bateau de drave, a été réalisée par des élèves d'une école secondaire de Pembroke, en Ontario.

Une description succincte du type de bateau utilisé sur la rivière Rimouski apparaît dans l'ouvrage

Les chantiers forestiers de Rimouski: techniques traditionnelles et culture matérielle, de Louise Proulx2. Dans

American Small Sailing Craft3, Howard Irving Chapelle, historien américain,

Figure

Figure 2  Les tanneries artisanales du Bas-Saint-Laurent au XIX· et au  XX·  siècles.
Figure 3  De  la peau au  cuir.
Figure 4  Cabestan.
Figure 1 Coupe transversale  (Esquisse  Louis  Boucher)
+3

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