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Le marxisme et la critique de la religion

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Academic year: 2021

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IKTRODOOTION

Le marxisme et la religion sont-ils irréconcilia­ bles? Existe-t-il uneoppositlon profonde entre le matéria­ lisme dialectique et historique tel qu'enseigné par Karl Marx, Engels, Lénine et Staline, et la croyance en un Bleu

souverain# créateur du ciel et de la terre, rédempteur du monde, et rémunérateur de 1'homme en une autre vie?

Pour qui & étudié quelque peu la doctrine du mar­ xisme, cela ne peut faire de doute, Le matérialisme dia­ lectique et historique combat la religion au nom de ses prin­ cipes les plus fondamentaux. L'un de ces principes est "qu'il n'existe qu'une seule réalité, la matière, avec ses forces a- veugles; la plante, l'animal, 1'homme sont le résultat de

son évolution. Be même, la société humaine n'est pas autre chose qu'une apparence ou une forme de la matière qui évolue suivant ses lois; par une nécessité inéluctable elle tend* à travers un perpétuel conflit de forces, vers la synthèse finale? une société sans classes. Bans une telle doctrine,

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2

-c’est évident, il n’y a plus de place pour Vidée de Dieu, il n’existe pas de différence entre 1’esprit et la matière, ni entre l’âme et le corps} il n’y a pas de survivance de l’âme après la mort, et par conséquent, nulle espérance

d’une autre vie" (1).

Le marxisme est également opposé â la religion en vertu de son caractère dialectique. Car, "la méthode dia­ lectique considère que le processus de développement de l’in­ férieur au supérieur ne s’effectue pas sur le plan d’une évolution harmonieuse des phénomènes, mais sur celui de la mise à jour des contradictions inhérentes aux objets, aux phénomènes, sur le plan d’une "lutte" des tendances contrai­ res qui agissent sur la base de ces contradictions" (2). St, appliquant cette doctrine à la société actuelle, le marxis­

me conclut qu’ "il ne faut pas dissimuler les contradictions du régime capitaliste, mais les mettre à jour et les étaler, ne pas étouffer la lutte de classes, mais la mener jusqu’au bout" (3).

Mais la religion enseigne l’existence d’un Dieu tout-puissant, et infiniment juste, qui punit, dans une autre vie, les injustices des hommes. Elle prêche le renoncement

aux biens terrestres, et surtout la charité. Il n’en faut pas davantage pour qu’elle soit classée par les marxistes

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** 3 *

Bile est même la plus dangereuse de toutes, car elle est le plus grand obstacle à la réalisation de l'idéal communiste,

Aussi Marx lance-t-il 1' anathème contre ceux qui ne baissent pas tous les dieux, qui ne "reconnaissent pas la conscience humaine pour la plus haute divinité" (4), Pour lui, ..."la critique de la religion est la condition première

de toute critique*,,., parce que la religion est *1*opium du peuple* (5). A certains communistes français qui en appellent

à la Bible, Engels rappelle que, s'ils connaissaient mieux la Bible, *ils sauraient qu'à côté de quelques passages favora­ bles

m

communisme, l’esprit général de la doctrine qu'elle expose lui est totalement opposé, comme d'ailleurs à tout point de vue réellement rationaliste" (6). lénine nous as­

sure que "la base philosophique du marxisme... .est le maté­ rialisme dialectique...matérialisme incontestablement athée, résolument hostile à toute religion" (7). Et Staline, le

dictateur actuel de l'Ü.B.S.S,, et "le plus fidèle disciple de lénine*, donnait, en 1935, le mot d’ordre suivant; "Pas de neutralité â l'égard de la religion. Contre les propaga­ teurs des hbsurdités religieuses, contre les ecclésiastiques qui empoisonnent encore les masses travailleuses, le Parti communiste ne peut que continuer la guerre" (8).

Telle est la véritable figure du marxisme ou du

communisme athée* Au début, il s’est montré "tel qu’il était, dans toute sa perversité, mais bien vite il s’est aperçu que

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- 4 ~

de cette façon il éloignait de lui les peuples; aussi a-t-il changé de tactique et s’efforce-t-il d*attirer les foules par toutes sortes de tromperies, eh dissimulant ses propres des­

seins sous des idées en elles-mêmes bonnes et attrayantes”( 9 ). Il faut avouer que cette méthode diabolique en a séduit un grand nombre, Ainsi, à propos de la nouvelle politique reli­ gieuse adoptée par le gouvernement soviétique depuis 1939, nombreux sont ceux qui en ont fait grand état, qui ont expri­ mé de façon inconsidérée, un optimisme béat dans l’avenir;

quelques uns ont conclu d’un changement de tactique à un chan­ gement de mentalité chez les dirigeants soviétiques, A ceux- là des déclarations récentes de Kalinine et Staline ont donné le démenti (10). Mais, plus nombreux encore sont ceux qui, oublieux de l’histoire, même récente, et trompés par les ru­ ses du communisme, continuent de dissocier communisme écono­ mique et religion, voient dans chaque nouveau geste soit-di-

sant favorable des marxistes, le signe d’une conversion pro­ fonde. A ceux-là, nous répondrons par ces paroles de lénine;

"Pour ceux qui négligent le fond du marxisme, pour ceux qui ne savent ou ne veulent pas réfléchir, cette histoire (11)

est un noeud d’absurdes contradictions et d’hésitations du marxisme; une sorte de méli-mélo formé d’athéisme "conséquent"

et de complaisances pour la religion, une sorte de flottement "sqns principe" entre la guerre r-r-révolutionnaire contre Dieu et le désir peureux de "complaire" aux ouvriers croyants, la crainte de les effaroucher, etc. Dans la littérature des

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phraseurs anarchistes, on peut trouver nombre de gestes de oe goût contre le marxisme,

“Mais quiconque est tant soit peu capable d’envi­ sager le marxisme de façon sérieuse, d’en méditer les bases philosophiques et 1’expérience de la social-démooratie in­ ternationale, verra aisément que la tactique du marxisme à l’égard de la religion est profondément conséquente et mûre­ ment réfléchie par Marx et Engels; que ce que les dilettan­

tes ou les ignorants prennent pour des flottements n’est que la résultante directe et inéluctable du matérialisme dialec­ tique. Oe serait une grosse erreur de croire que la “modé­ ration” apparente du marxisme à l’égard de la religion s’ex­ plique par des considérations dites “tactiques” comme le dé­

sir de ”ne pas effaroucher”, etc. Au contraire, la ligne politique du marxisme, dans cette question également, est indissolublement liée à ses bases philosophiques” (18).

Le présent travail a également pour but de montrer que, dans le marxisme, la question religieuse est “indissolu­ blement liée à la question philosophique, qu’on ne saurait dissocier le communisme économique et la religion, que, si l’on constate une évolution dans 1’attitude des Bolcheviks à l’égard de la religion, il faut s’en réjouir à bon escient, tout en continuant de ”ee prémunir contre les ruses du com­ munisme” (13).

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Dane une première partie, nous exposerons les principes fondamentaux du marxisme sur la fin de 1*homme,

le but de la vie, sa conception des biens véritables et du travail humain; nous dirons ensuite quelle attitude théori­ que il doit adopter,envers la religion, en regard de ces

principes et comment il envisage le combat contre la religion.

Dans une seconde partie, nous retracerons briève­ ment 1*attitude pratique adoptée par le marxisme depuis son

avènement au pouvoir en Russie et nous verrons que cette at­ titude est une illustration fidèle de la doctrine marxiste.

On remarquera que nous n*avons pas traité d'une faq on spéciale le rôle joué par la dialectique marxiste dans le combat contre la religion. C'est qu'il nous semble, com­ me le faisait remarquer récemment Monsieur De Koninek, que,

dans le combat marxiste contre la religion, la dialectique est plutôt un prétexte qu’un véritable mobile d’action.

notre travail a sans doute perdu beaucoup de son originalité depuis la publication du volume du professeur Timasheff: "Religion in Soviet Russia", d'autant plus que, ne connaissant pas le russe, nous ne pouvons présenter une documentation semblable à la sienne. Par ailleurs, nous a- vons utilisé des sources dont il ne s'est pas servi. Si, malgré son imperfection, ce travail jette un peu de lumière

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PRmiERB PARTIS

DOCTRINE DO MARZZ8ML SUR LA RELIGION

Chapitre premier

Quelle est la fia he l'humanité ?

La question est sans doute ambigüe. Car le terme ”finw signifie tantôt la cause finale, comme *ce pour quoi on agit”, tantôt il signifie une pure extrême, comme "la fin du jour”. Or c’est â dessein que nous laisserons provisoi­ rement le terne dans cette ambiguité.

Parmi toutes les philosophies du Progrès, c’est le marxisme qui est le plus activement tendu sur l’avenir (14)ê

Il semble vouloir réaliser de manière très concrète les as­ pirations encore obscures de toutes les autres doctrines du Progrès (15)♦ Car le plus souvent l’idée du Progrès est une idée assez passive et confuse. Ce Progrès est à la fois In­ défini et fatal. On le considère comme une fonction du temps. Quoique fassent les hommes, ce progrès s’accomplirait fatale­ ment. Les réactions les plus violentes ne pourraient l’empê­ cher sinon d*une manière apparente et toute provisoire, Mais

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— 8 —

dans le marxisme, l’idée dit progrès devient une idée propre­ ment dite, c’est-à-dire une conception pratique de l’avenir, une idée "factive" d’un avenir qui serait notre oeuvre, qui

serait le fruit de notre activité consciente et délibérée(16).

Nous verrons que, selon le marxisme, les choses purement naturelles, de l’inorganique jusqu’à la brute, n’a­ gissent pas pour une fin, L’action pour une fin est le pri­ vilège de l’homme, "Une araignée, écrit Marx, accomplit des opérations qui ressemblent à celles du tisserand; une abeil­ le, par la construction de ses cellules de cire, confond plus d’un architecte. Mais ce qui distingue d’abord le plus mau­ vais architecte et l’abeille la plus habile, c’est que le premier a construit la cellule dans sa tête avant de la réa­ liser dans la cire, A la fin du travail se produit un résul­ tat qui, dès le commencement, existait déjà dans la représen­ tation du travailleur, d’une manière idéale, par conséquent* Ge m’est pas seulement une modification de formes qu’il effec­ tue dans la nature; c’est aussi une réalisation dans la natu­ re de ses fins; il connaît cette fin, qui définit comme une loi les modalités de son action et à laquelle il doit subor­ donner Sa volonté" (17).

Or, toujours d’après le marxisme, nous nous trou­ vons actuellement dans une phase de l’évolution où 1’homme peut se faire une idée vraiment pratique de la fin de l’hom­ me intégral (18). Cette fin n’en est pas une qui lui est

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•> 9 *

prédéterminée par la nature. la finalité est retenue dans les limites de lfhumain. La fin à réaliser dans 1favenir est une fin que 1♦homme lui-même se propose et dont son ac­ tion même est le principe, La conception de cette fin se fait plus nette à mesure que grandit sa puissance sur les moyens de la réaliser (19).

La fin à réaliser dans 1favenir n*est donc plus u- ne conception spéculative d'une condition qui s'amènerait

sans nous, d'une réalité inopérable par nous et qui se fe­ rait seulement attendre. 2211e est une conception purement humaine et humainement pratique. Elle doit préexister dans notre représentation, d'une manière Idéale; non pas à la manière idéaliste, mais de manière parfaitement réaliste,

donc d'une manière conforme â la puissance concrète que l'hom­ me s'est acquise. Bref, le marxisme a bien compris qu'il

n'y a pas de connaissance véritablement pratique sans le pou­ voir d'exécution. Si l'homme peut se proposer pratiquement un fin, c'est qu'il a acquis le pouvoir de l'exécuter. La faculté de se proposer une fin est le fruit de sa puissance. La faculté de se proposer concrètement la fin de l'homme in­ tégral est le signe du bourgeonnement en lui de la puissance absolue

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aspirent vers une émancipation purement humaine de toute mi- stère * le sentiment de pitié est apparemment le mobile ori­ ginel, Hais, dans la mesure où l’humanité est encore impuis­ sante à se libérer de toute misère, cette pitié demeure for­ cément frustrée pour ce qui regarde le présent, la plus gran­ de misère de l’humanité s’identifie en quelque sorte à son im­ puissance, L’impuissance ne permet donc qu’une pitié abstrai­ te. Devant une telle pitié la misère actuelle finit elle-mê­ me par revêtir un caractère abstrait, La misère revêt un ca­ ractère abstrait du moment qu’on la conçoit comme inévitable et irrémédiable$ on fait abstraction de la misère à*autrui, comme on le voit dans les guerres.

Or, ici encore, le marxisme prend une attitude ré­ solument active* La faiblesse de la misère n’est pas simple­ ment faiblesse, Elle est, au contraire, une puissance (31),

Ule est la puissance à*exaspération (22). Elle recèle une immense valeur pratique, O’est d’elle que provient la ten­ sion antagoniste qui est le levier de tout progrès. Donc, loin de l’exclure, loin de se retirer devant elle dans un monde abstrait où l’on attend la puissance de la vaincre, il faut se replier sur elle pour en saisir la force cachée, Il faut user de la misère pour la libération de toute misère, à tel point que la misère devient, non pas simplement une con­ dition provisoirement inévitable, mais un levier toujours plus puissant pour la conception et la réalisation de la fin. Les

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combats les plue sanglants# les révolutions les plus violen­ tes deviennent alors des choses qui vont de soi, parfaitement naturelles (23). St en cela même la misère se trouve à la fois féconde et surmontée. Sans elle il n’y aurait point à’antagonisme. Or, "pas d1antagonisme, pas de progrès" (24). Loin de nous éloigner de la fin# loin d’être un obstacle pro­ visoire au Progrès# c’est elle qui nous rapproche de cette fin, et elle est la puissance inébranlable pour la conquête de cette fin. La naissance est liée â la misère. "11 n'y a d'invincible que ce qui naît et se développe" (25).

Donc# la conception marxiste de la misère est ap­ paremment une conception foncièrement optimiste (26). La souffrance la plus affreuse de 1'humanité n’est jamais qu’un côté de la chose* Sans elle, l’homme ne prend pas conscience de lui-même# et demeure impuissant. L’homme heureux est un faible. Sa puissance est purement apparente, stérile. C’est lui qui est un obstacle au progrès. "Les réformes sociales n’aboutissent jamais par la faiblesse des forts, mais toujours par la force des faibles" (27). Le marxiste ne croit pas seu­ lement que l’humanité va vers des états toujours meilleurs. Les révolutions elles-mêmes, Issues de la misère, profondes selon la grandeur de la misère, fécondes selon l’étendue de leur bouleversement, toujours mieux étudiées et calculées,

sont la raison d’un espoir toujours grandissant, et le témoi­ gnage d’une fol toujours plus vive dans la puissance de la misère (28)*

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— IB —

Bref» il est entendu que les hommes devront souf­ frir affreusement et toujours davantage à mesure qu’on se rapproche du but, ear 1*homme qui se trouve au terme du pro­ grès poursuivi est si grand qu’il ne peut être mis à jour que dans les souffrances les plus universelles, l’homme nouveau

doit naître de la puissance de la m&Sêre« loin de fuir la misère, les hommes conscients de la fin à poursuivre doivent

au contraire l’embrasser, la diriger (39).

le marxiste ne cache pas le sacrifice à faire pour atteindre son idéal. Ce sacrifice est total, C’est le sacri­ fice de la vie tout entière (50), Est-ce étonnant? He s’a­ git-il pas d’une émancipation totale ?

 quoi aboutira ce sacrifice total de tous ceux qui tendent activement vers cette émancipation? Quel est exactement le but de cette lutte aussi affreuse que scienti­ fique? (81). pourquoi les hommes se seront-ils démenés avec une brutalité toujours plus raffinée et "courageuse"?

l’organisation consciente de la production sociale, mise en oeuvre grâce aux révolutions les plus violentes et

les plus sanglantes de l’histoire (SB) et où les hommes se seront entretués de la façon la plus impitoyable, "inaugura une nouvelle époque historique au cours de laquelle 1’humani­ té elle-même, et avec 1’humanité toutes les branches de son activité, et les sciences naturelles en particulier, connaî­ tront un progrès qui jettera dans l’ombre tout ce qui a pré- cédé" (55).

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— IS *

Dans cette nouvelle époque 1*Individu jouira de sa personnalité# de 1* autonomie, de la liberté. Chacun pour­ ra s’y * développer dans toutes les tranches qui lui plaisent, la société règle la production générale, me permet ainsi de faire aujourd’hui, demain, cela*,..(34).

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l’homme sera donc émancipé une fois pour toutes? Car lea sacrifices auront été grands, Plusieurs générations de millions d’individus auront donné leur vie, et leur der­ nier cri aura été; "Vive la révolution) Vive le communisme !” Auront-11s jeté leur vie tout entière dans le néant pour qu’en résulte quelque tien permanent ?

Que répondrait le marxiste à cette question?

Manifestement, le sort des individus sera, quant au terme de'la vie, toujours le nôtre, Ils mourront de la mort totale, La "fin", cause pour laquelle nous aurons agi, ne pourra pas suspendre la fin qui veut dire que tout est fini,

que Pierre n’existe plus et qu’il est désormais pour lui com­ me s’il n’avait jamais existé. Le sort de 1’homme ne diffère pas loi du sort de la tête (155).

La finalité dont nous avons parlé ne va pas au delà du règne humain. Tout cela n’a de sens que dans les limites de l’humanité. Or, si nous prenons l’humanité dans son

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ensem-— 14

ble, son existence est encore comparable à celle d’un indivi­ du, car, en vertu du principe général que "tout ce qui arrive à Inexistence mérite de périr", Inhumanité elle-même sera un jour exterminée.

"néanmoins", pourrait Engels après avoir parlé de la nouvelle époque historique, "tout ce qui arrive à 1'exis­ tence mérite de périr» Des millions d’années pourront s’éoou- ler et des centaines de milliers de générations pourront, de­ vront peut-être naître et mourir, mais, inexorablement, le temps viendra où la chaleur dégradante du soleil ne suffira plus à faire fondre la glace qui s1avance des pôles; où la race humaine se pressant de plus en plus autour de l’équateur, ne trouvera plus, même à cet endroit, assez de cette chaleur nécessaire â la vie; où, graduellement, même la dernière tra­ ce de vie organique disparaîtra et où la terre, devenue un globe éteint et froid comme la lune, évoluera dans la noir­

ceur la pitta épaisse et dans une orbite de plus en plus étroite autour du soleil également éteint, pour enfin tomber sur lui. D’autres planètes l’auront précédée et d’autres la suivront; au lieu du brillant et chaud système solaire et de l’harmo­ nieux arrangement de ses satellites, il ne restera plus qu’u­ ne sphère froide et morte pour poursuivre sa course solitaire â travers l’espace. Et ce qui arrivera à notre système solaire arrivera tôt ou tard aux autres sytèmes de notre "island uni­ verse"; cela arrivera à tous les innombrables "island univer­ ses", même a ceux dont la lumière n’atteindra jamais la terre du vivant d’un être humain dont l’oeil pourrait percevoir

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cette lumière1* (36).

L’humanité fut à 1’ origine le produit de forces aveugles» de forces qui n*agissent pas pour une fin (37)* Elle sera un jour engloutie dans la nuit de l’inconscience par les mêmes forces aveugles. Et alors il ne sera pa su que nous aurons existé. Que noua ayons existé ou non, que nous ayons combattu ou non, combattu pour la justice ou l’injusti­ ce, tout cela sera absolument indifférent, Ce ne sera même pas un rêve. La nuit aura englouti même le souvenir♦ Votre souffrance sera ignorée, comme votre mort, Là, "vous avez été*, ne sera plus.

Est-ce dire que la possibilité d’une autre humanité sera rayée de l’univers? "But however often, and however re­ lentlessly, this cycle is completed in time and space, howev­ er many millions of suns and earths may arise and pass away, however long it may last before the conditions for organic life develop, however unnumerable the organic beings that ha- ve to arise and to pass away before animals with a brain ca­ pable of thought are developed from their midst, and for a short span of time find conditions suitable for life, only to be exterminated later without mercy, we have the certainty that matter remains eternally the same in all its transforma­ tions, that none of its attributes can ever be lost, and there­ fore, also, that with the same iron necessity that it will ex­ terminate on the earth its highest creation, the thinking mind, it must somewhere else and at another time again produce it*(38),

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-

16

-Evidemment, le sort de ces humanités, qui, elles aussi, passeraient par les mêmes phases de misères jusqu’à la liberté couronnée par 11extermination totale et sans merci, nous est aussi indifférent que le sort de la nôtre, St pour­ quoi n’en serait-il pas ainsi ? Les forces aveugles qui ont craché l’homme sur la terre, ne sont-elles pas indifférentes à notre sort? Nous sommes les enfants de la nuit et la nuit nous engloutira, La nuit est sans pitié? Idée anthropoiaor- phlque* 31 vous voulez appeler Impitoyable la puissance a- veugle qui nous écrasera tous, soit* Il est vrai aussi que l’homme est produit supérieur de la matière, car il peut agir pour une fin, il peut se proposer un dessein intelligent, il peut en quelque sorte se faire soi-même. Mais, la puissance

invincible est celle de l’inhumain. L’imparfait est plus puissant que le parfait, La lumière est sortie de la mit et la nuit 1’éteindra* La matière inerte étouffe la vie qu’elle a engendrée. La pierre écrase le cerveau. Mais qui se tournerait vers la nuit pour l’accuser de cruauté? Pour­ suivrez-vous la pierre qui a tué votre enfant ?

Il faut éviter ces anthropomorphismes (39), Car ils vous feraient croire que la vie humaine est une farce ineffa­ ble. In vérité le sort de l’homme serait pire que celui de la brute. Sa douleur immense serait absolument inutile, Le dé­

sir de vivre qui demeure à travers les souffrances serait pour l’homme la calamité suprême, Il serait la cruauté suprême.

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-

17

Vous seriez alors 1’enfant de la cruauté. La cruauté, la puissance sans merci, serait la racine première de toute cho­

se. Vous seriez alors porté à maudlr votre propre existence, Vous seriez porté â maudire toute existence. Et si la vie pouvait vous offrir un moment de douceur, ce moment serait le plus maudit de tous. La liberté pour laquelle nous com­ battons serait 1’esclavage le plus honteux, une capitulation devant la puissance aveugle; un pacte avec la nuit.

Mais ne voyez-vous pas combien tout cela serait sou verainement inutile ? Car la nuit nf entend pas. Et la mati­ ère toute-puissante ne vit pas. Et votre bruyant désespoir n’aura pas été. Votre malédiction n’aura pas été. Qui en­ tendrait votre cri?

"Une puissance inhumaine règne sur tout",

Pourquoi donc la vie humaine ne serait-elle pas fon clèrement Inhumaine ?

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&

&

Le marxiste serait donc pris de pitié pour les mi­ sérables? Le communisme marxiste, nous dit-on, et le chris­ tianisme, puisent â une source commune? C’est donc pitié d’assimiler le terme de la vie humaine à celui des chiens? Et cela serait conforme â une inspiration chrétienne? C’est

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- 18

pitié â*enseigner qu’il est, au foui, le jouet d’une puissan­ ce aveugle, Impitoyable, inhumaine, et de ne même pas la vou­ loir diabolique? - C’est pitié d’enseigner que toute sa souf­ france, tous ses labeurs, et sa mort même, seront couronnés par une extermination totale et irrévocable?

Monsieur Davies ne voit pas si grande différence entre Dieu et les forces naturelles du communisme: "There is one very noble aim that our two countries share in common, whether it be motivated by God, as we believe, or what you might term great natural forces,.." (40). La miséricorde, racine première de toutes choses, et la cruauté seraient

donc au fond synonymes? La lumière et la nuit reviennent au m@me? Sans doute, - si c’est la nuit qui a engendre la lu­ mière,

La pitié du marxiste n’est-elle pas le prétexte pour nier toute miséricorde? N’est-elle pas l’accomplissement de toutes les doctrines humanitarietes, où l’homme prétend se

sauver par sa propre pitié?

Le marxiste ne cache pas ses négations. A toutes les questions fondamentales il répond par des négations, et il sort de 1*embarras où elles le mettraient par des négations. Or comment peut-on expliquer son apparente tranquillité dans le désespoir absolu? Quel peut être le mobile véritable de cette action vouée d’avance au néant? Où puise-t-il

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l’inté 19 l’inté

-rêfc de

ses

négations? Autre chose est la réponse que nous donnent les auteurs marxistes à cette question, que nous développerons dans le chapitre suivant; autre chose, la ré­ ponse véritable.

"La force pratique avec laquelle ces auteurs et leurs disciples adhèrent à leurs erreurs, écrit Monsieur de Koninck, ne peut s'expliquer que par un amour de oes erreurs puissant comme la mort. Je dis puissant comme la mort,

car le marxiste doit sacrifier son être tout entier, il doit faire face à la mort totale, à l'anéantissement complet de son mol. Il doit se nourrir froidement du désespoir le plus absolu, foute son action toujours tendue à la violence n'a­ boutit qu'à la destruction totale du soi* Mort, il sera, pour lui, comme s'il n'avait jamais existé. Aucune récompen­

se, aucune justice, aucune pitié. Lui qui n'existait que pour soi, existe pour n'être pas. Ses peines sont-elles compensées par quelque héritage qu'il pourrait laisser? Qui est son hé­ ritier? L'humanité? Mais l'humanité est faite d'une multitu­ de de moi? tous attendent le même sort* Pour chaque indivi- du humain il sera bientôt corne s'il n'avait jamais existé. Qu'Il ait agi ou qu'il n'ait pas agi, agi bien ou agi mal, qu'importe?

Gela importe! nous criera-t-on. Il Importe quand m©me d'agir ! le voîlâ-t-il pas la condition essentielle d'une

action humaine absolument gratuite? L'homme ne se doit-il pas cette générosité absolue? Le marxiste véritable ne peut vi­

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vre que dans 1*abnégation totale. Puissance et faiblesse de la négation, Elle ne peut pas tout détruire. Il se console de vivre, il veut dette vie en tant qu'elle lui permet de nier* Que soient toujours de# choses afin que vive la négation) 11 se perpétue dans la sort en transmet­ tant cette négation de génération en génération. Générosi­ té issue de la haine et du mépris. Héroïsme issu d'une ca­ pitulation suprême. Pana 1'Ethique, ce genre d'héroïsme est l'excès contraire de 1'héroïsme— et s'appelle "bes­ tialité".

(22)

Chapitre deuxième

Pourquoi l'homme agit-il? Quels sont les heroine de l'homme T

L'homme agit pour une fia (42). C'est, d'après les marxistes, le privilège de l'homme. Ou peut l'appeler uu privilège, tout comme ou pourrait appeler l'@tre même de 1 * homme un être privilégié en tant que l'homme est le pro­ duit "supérieur" de la matière (43),

Or, quelle est la fin pour laquelle agit l'homme? Cette fin ne peut s'accomplir que dans les choses purement sensibles, toutes provisoires, périssables. Les besoins de l'homme sont des besoins purement matériels. Car, si 1 thorn- me est le produit supérieur de la matière, il demeure une nature purement matérielle. Done, les biens humains, quel- le que soit leur différence spécifique, seront toujours des biens matériels.

Quels smt les biens matériels? Nourriture, vête» mente, maison, etc. (44). Or, ces biens ne répondent pas u-

niquement aux premiers besoins de l'homme en tant qu'il est de nature corporelle. Il ne peut pas y en avoir d'autres.

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Tout bien autre que les biens matériels serait pure illusion et nous détournerait seulement du bien véritable (45),

Est-ce dire qu'on peut assimiler les marxistes à ceux qu'ils appellent matérialistes "vulgaires", qui cherche­ raient seulement à se remplir le ventre? Il semble bien que non (46). Car en cela 1 (homme ne serait pas différent des brutes. Les biens matériels de l'homme ont deux caractéris- tlques* Ils sont d'une variété infinie, ils différent pro- fondement selon le temps. Ainsi l'auto est un bien matériel

des temps modernes, de même que le vaccin contre la diphté­ rie. Le champ de ces biens est donc en quelque sorte infini. Or l'infinité de ce champ est liée à la nature meme de l'hom­ me qui est en un sens le créateur de ces biens (47). L'homme produit lui-même les biens qui répondent à ses besoins, et ses besoins, loin d'etre figés par la nature, sont eux-même s le produit de l'homme en tant qu'il fait grandir ses besoins par sa capacité productive, plus il répond à ses besoins, plus ses besoins augmentent (48). En tant qu'il est lui- même la source de ses besoins per sa propre activité, et en tant qu'il se fait lui-même incessamment les biens pour ré- pondre à ces besoins, 1'homme se fait lui-même (49)♦

C'est par là qu'il diffère des brutes. "On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par ce qu'on veut. Ils commencent eux-mêmes à se distinguer des animaux dès qu'ils commencent à produire

(24)

eux-mêmes leurs moyens d'existence; c'est là un pas que conditi­ onne leur organisation corporelle. En produisant leurs moy­ ens d'existence# les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même..* Ce qu'ils sont coincide donc avec leur production, aussi bien avec la nature de la production qu'avec le mode de la production. Ce que sont les individus dépend donc des Conditions matérielles de leur production"(50).

tout en mettant le bien de l'homme dans les biens les plus inférieurs qui se puissent concevoir, le marxiste voit néanmoins la source de ces biens dans la raison, et, plus particulièrement dans son infinité, dans sa capacité

infinie de faire des biens matériels toujours plus parfaits et de créer ainsi des besoins toujours plus grands. Il ad­ met donc la puissance de la raison (51), Mais la raison, ou la puissance de la raison reste liée à la matière par son principe et par son terme. Elle n'est qu'une forme supéri­ eure de la matière (52$. Dette supériorité ne lui donne aucune existence propre, aucune fin propre. Le bien de la raison sera toujours un bien purement matériel. Il faut même dire que le bien de la raison n'est jamais celui de la

raison comme telle, car la raison est elle-m©me un pur moyen, un pur instrument de production de biens matériels, c'est-à- dire de tire-bouchons, de chaussures, de Fords, etc (53). Tout autre bien de la raison serait une fiction dangereuse qui nous détournerait du bien véritable. Bref, la supério­ rité de la raison ee tient exclusivement du côté des biens

(25)

24

matériels qu’elle peut produire et de leur mode de produc­ tion,

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& &

Sous un rapport, le marxiste sem fait des biens matériels une notion extrêmement objective, Sn effet, on peut juger la nature et la perfection radicale d’une chose par sa fin, La fin est en quelque sorte la mesure première. Donc, 1 ’ homme marxiste lui-même doit être apprécié à la lu­ mière dés biens matériels auxquels il peut atteindre (54)♦ Les hommes des différentes époques seront eux-mêmes diffé­ rents et meilleurs selon les objets matériels qu’ils peu­ vent fabriquer (55). Mais les biens matériels sont toujours purement et simplement des biens matériels.

Or, pour nous, les biens matériels de l’homme doi­ vent leur importance véritable au fait qu’ils sont les biens

de l’homme dont le bien proprement humain est infiniment su­ périeur à ses biens matériels, Hou s chargeons ainsi les biens matériels d’une bonté qui est tirée non pas des biens maté­ riels envisagés en eux-mêmes, mais 4u bien supérieur de l’hom­ me. Ainsi le père de famille qui travaille pour procurer de

la nourriture â sa famille, ne juge pas l’importance de sa famille par la nourriture qu’il peut lui procurer, mais il juge l’importance de nourriture par l’importance de la famll- le qui en a besoin, Pour le marxiste, au contraire, l’homme

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ne vaut que ce que valent les tiens matériels qu’il peut pratiquement produire (56). Ainsi la mère moderne devrait

aimer davantage son enfant qu’une mère du Moyen Age parce que son enfant appartient à un monde où il y a des autos

et parce qu’il appartient à la génération des fabricants d’au­ tos. Les raisons proprement humaines de 1 * aimer sont toujours

de cet ordre, quoiqu’en ferait croire l’instinct qui, lui, est purement naturel, donc parfaitement aveugle et inhumain (57),

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& &

S’il est difficile de croire que des hommes peu­ vent soutenir des idées aussi basses, on doit néanmoins se rendre compte des avantages apparents qu’elles leur donnent,

Elles leur permettent d’apprécier les hommes avec une certaine ’’sobriété”. Si les hommes ne valent que les biens dont ils sont capables, et si ces biens sont purement matériels, les hommes ne valent pas grand*chose, La valeur

doit être appréciée dans les limites de ces biens.

Mais en m©me temps, cette concentration sur les biens matériels leur dorme une certaine puissance. Car, quelque soit la grandeur de l’homme, il meurt quand on lui soustrait sa nourriture ; il s’abrutit mentalement quqnd on ne lui donne pas la nourriture qu’il lui faut (58). Celui

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qui s’appropie la puissance matérielle peut enseigner aux hommes ce gu*11 veut* Avec une pierre on peut tuer un homme,

et avec moins que cela. Avec un poste de Ï.S.E* on peut corrompre tout un peuple.

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& &

Quelle différence y a-t-il donc entre un homme et un chien? Son principe et sa fin naturelle sont parfaitement

identiques (59), L*un et 1 * autre poursuivent des Mens maté­ riels. Ge n’est que dans les limites des Mens matériels

qu’il y a des différences. L’homme peut lui-même en faire (60) et jouir de ces biens d’une manière humaine. Par exemple, le chien ne fait pas des autos, et il ne jouit pas de l’auto com­ me l’homme peut en jouir. Le chien ne fait pas lui-même sa

vie matérielle, et il ne pourrait pas, par lui-même, jouir des médicaments que l’homme peut lui procurer pour prolonger sa vie.

Evidemment* cette supériorité de l’homme est insépa­ rable de certains désavantages. Il y a par exemple le fait

que la nature ne procure pas à l’homme tout ce qu’il lui faut pour vivre ou pour bien vivre (61). L’homme doit travailler et son travail est le plus souvent pénible. S’il tient sa vie dans ses mains, elle est le plus souvent difficile à tenir# Il y a les grandes souffrances humaines, souffrances si gran­

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» 27

-des que les bêtes ne pourraient jamais les connaître..Mais# nous assure le marxiste# tout cela n’est rien

en

comparai-son.., 3a comparaison de quoi?

Bous avons déjà vu ce que pense le marxiste de la misère humaine. Quant au travail pénible, tout cela sera ré­

glé dans la société communiste où le travail sera devenu le premier besoin de la vie (62). Là# les hommes auront si

bien compris les limites dans lesquelles ils doivent chercher leurs biens et ils sauront si facilement se les procurer# qu’ils ne sauront plus être malheureux. Ils trouveront alors idiote l’idée d’un bien spirituel et d’une béatitude éternel­ le. L’idée même de 1 ’immortalité sera un sujet de ridicule universel (65), Ils ne pleureront plus la mort, car ils au- ront compris qu’à ce point de vue# nous sommes des chiens* Là régnera la liberté, c’est-à-dire la puissance de se Son- forme â la nécessité (64) « Tout malheur qui pourrait encore

survenir à l’homme sera devenu» grâce à cette liberté, un mal­ heur purement phénoménal. Car# il comprendra si parfaitement

que tout ce qui lui arrive désormais est absolument inévita­ ble# et 11 se sera si entièrement conformé à ce qui ne peut pas être autrement» qu’il ne ressentira aucune contrariété entre son inclination et ce qui est. Ou encore# s’il restait fatalement quelque contrariété inévitable (65)# il la saura inévitable# et par là même# il sera vainqueur « Il sera tout- puissant# car il saura qu’il n’y peut rien.

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eon-siste dans sa capacité de concevoir, on de croire qu'il peut concevoir, un Men autre que les Mens matériels, Dette ca­ pacité même provient de ses privations matérielles

(66).

lorsque ces privations matérielles seront comblées, 11 ne pourra plus concevoir autre chose que des biens matériels. Bref, 11 sera complètement abruti. Il jouira de la vie tout comme un chien.

Si les hommes actuels sont épouvantés par la mort, elest qu'ils n'en ont pas compris la nécessité. Mais l'hom­ me de la nouvelle époque historique triomphera de la crainte

de la mort et de la tristesse de perdre un prochain* Car il sera libre, c'est-à-dire qu'il se sera conformé à la néces­ sité naturelle; il aura conformé sa volonté à la volonté de, ou plutôt â la "puissance inhumaine qui règne sur tout".

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Chapitre Troisième

Par quel moyen 1*homme répond-t-il à ses besoins*

Comment le marxiste conçoit-il le travail propre­ ment humain? Nous étudierons sa réponse dans un contexte aristotélicien et thomiste, afin de faire voir en même temps les vérités indéniables qu.1!! exploite pour donner à sa doc­ trine des apparences plausibles.

L'homme est animal raisonnable. Sa vie d'homme est donc sous la dépendance de la matière. Ses besoins ma­ tériels sont naturellement les premiers. L'homme ne peut vivre ni se défendre sans biens matériels. Son animalité est par nature tendue vers ces biens, Son désir de vivre est en quelque sorte antérieur à la raison. Toute vie humaine "indépendante de la matière" ne sera possible qu'à la condi­ tion de dominer cette matière dans une certaine mesure. Sa­ voir se procurer de quoi manger et de quoi se vêtir, c'est

déjà dominer humainement la matière.

Or, les besoins matériels de l'homme sont déjà pro­ fondément différents des besoins matériels de tous les autres vivants naturels. Les besoins purement matériels de l'homme

(31)

30

-sont déjà en dépendance de la raison. La Vie animale n’est pas séparée de la raison. Car la nature ne procure pas di­ rectement à l’homme les Mens matériels dont il a besoin, par nature, pour vivre, pour croître# pour conserver sa vie

et se défendre. C’est pourquoi, à première vue# bien plus de choses manquent au corps de l’homme qu’à celui des autres animaux* Ceux-ci ont en effet, pour se protéger# des four­ rures et des moyens de défense naturels que l’homme n’a pas* Mais# au lieu de tout cela, l’homme a la raison et les mains,

’’Les cornes et les ongles, dit saint Thomas, qui constituent pour certains animaux, leurs moyens de défense# et la dureté du cuir ou la multitude des poils et des plu­ mes qui servent à les couvrir, attestent# dans ces animaux#

l’abondance de lâélément terrestre; chose qui répugne à 1’har­ monie et à la délicatesse de la complexion de l’homme. Aussi bien, ces choses-là ne pouvaient-elles lui convenir. Mais, à la place# il a la raison et les mains# avec lesquelles il peut se faire des armes# et des vêtements# et toutes les cho­ ses nécessaires à la vie# d’une infinité de manières. C’est pour cela que les mains sont appelées par Aristote l’instru­ ment des instruments. Il était mieux d’ailleurs, pour 1’hom­ me# en raison de sa nature raisonnable# capable de varier ses

conceptions à l’infini, qu’il eût la faculté de se préparer lui-même des ressources à l’infini” (67).

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"L’âme intellectuelle, dit le même auteur en un autre endroit, est en puissance à une Infinité d’actes, du fait qu’elle peut saisir des natures universelles. Il n’é­ tait donc pas possible de lui fixer des jugements instinctifs d’un certain genre, où même des moyens spéciaux de défense ou de protection, comme c’est le cas pour les animaux, dont la connaissance et l’activité sont déterminées à certaines fins particulières. Au lieu de tous ces instruments, l’homme possède par nature une raison, et la main, qui est l’organe

des organes, parce qu’il peut se fabriquer, par son intermé­ diaire, des outils d’une infinité de modèles et pour une in­ finité d’usages" (68).

Saint Thomas fait ici seulement écho â Aristote qui, dans le de Partibus Animalium, défendait la condition de l’homme contre ceux qui prétendaient celui-ci le plus dépourvu des animaux. "A la vérité, disait Aristote, il n’est pas juste de dire, comme quelques uns le font, que l’homme est le plus dépourvu des animaux, du fait qu’il a été produit nu-pieds, sans vêtements, sans armes pour se dé­ fendre. A l’encontre de cela nous pouvons dire que tous les autres animaux n’ont qu’un seul moyen de défense et ne peu­ vent pas 1’échanger# pour un autre$ ils sont pour ainsi dire obligés de dormir et d’accomplir toutes leurs besognes chaus­

sés, ils ne peuvent jamais enlever leur vêtement plus abon­ dant, ni changer les armes qu’ils ont reçues une fois pour

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toutes. Mais» pour l’homme, il est possible d’employer

plusieurs moyens de défense, et de les varier. Il peut choi­ sir les armes qu’il veut et quand il veut, la main, en ef­ fet, devient â souhait serre, ongle, corne, lance, épée, ou n’importe quel genre d’arme ou d’instrument ; et elle peut ê- tre tout cela parce qu’elle peut les manier et les tenir tous. Et c’est pour cette raison que la nature a ainsi organisé

la conformation de la main" (89).

Sous ce rapport la raison est donc un moyen indis­ pensable pour satisfaire même les besoins purement corporels

de l’homme* Sur des points, la différence entre notre ensei­ gnement et celui des marxistes, n’est pas marquée. Mais, et la question est capitale, la raison n’esb-elle que cela? Est-elle tout entière ordonnée à la production de biens maté­ riels? La réponse marxiste est fort nette.

"De même que Darwin a découvert la loi du dévelop­ pement du monde organique, de m^me Marx a découvert la loi du

développement de l’histoire humaine, à savoir, le fait élé­ mentaire, simple, jusqu’à présent voilé sous un fatras idéo­ logique, que les hommes, evant de s’occuper de politique, de

science# d’art, de religion, etc. doivent tout d’abord manger, boire, s’habiller et se loger; et que, par suite, la produc­ tion des moyens matériels d’existence, et avec cela, le degré de développement économique d’un peuple ou d’une époque,

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cons33

-tit tient la base â’oû se déduisent, et, conséquemment, s’ex­ pliquent (et non inversement, comme c’en était la règle jus­ qu’à présent) toutes les institutions d’Etat, les conceptions juridiques, l’art et même les idées religieuses des hommes”(70),

La raison, pour rester conforme à sa fin véritable, doit rester tendue sur les biens matériels} elle doit rester subordonnée à ce qui se réalise concrètement par le travail de la main, fout écart de cette pure subordination est une évasion de la raison dans l’irréel (71). Dans cette évasion, la raison tend â se perdre dans le vide, dans une infinité détachée de la matière. Quand elle ne peut pas satisfaire les besoins matériels d’une façon matérielle, elle construit des nuées, et ce faisant, elle tend à se détruire elle-même, puisqu’elle se tourne contre son principe — les besoins ma­ tériels*

lais, comment les besoins matériels de l’homme en- trainent-ils une mise en pratique de la puissance infinie de la raison? Gar la puissance infinie de la raison ne peut pas être enracinée dans la raison elle-mÿae, elle ne peut ê- tre que la manifestation de 1’infinité des besoins de l’homme, et cette Infinité doit être une infinité qui se traduit dans la matière et dans la matière seulement. Or, la nécessité de recourir â des oeuvres toujours nouvelles et plus puissan­ tes peut se voir, par exemple, dans 1’évolution des moyens

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34

Mm d’un moyen de défense nouveau contre cette arme; l’in­ vention de la nouvelle défense crée le besoin d’un© arme plus efficace contre cette défense; et ainsi à l’infini* On volt ainsi comment la simple conservation de la vie corporel- le de l’homme peut provoquer une immense superstructure à fabriquer par la raison dans la matière (78).

C’est donc bien l’intervention de la raison prati­ que qui, même chez le marxiste, caractérise le travail propre­ ment humain* mais d’une raison entièrement tournée vers des

fins purement matérielles qui ne pourraient être, en un sens, appelées "spirituelles* que dans la mesure où elles portent 1’empreinte de la raison, caractéristique de l’homme, pro- dult supérieur de la matièref donc, A la condition de ne voir dans la "spiritualité” qu’une forme supérieure de la matière sur laquelle forme la matière inerte, inférieure, garde la supériorité.

& & &

Considérons maintenant le rapport entre ce travail et la conception marxiste de la connaissance. Noua avons vu que d’après le marxiste, la raison n’est qu’un instrument de travail. Quelle est donc sa conception générale de la con­ naissance?

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(y compris celui de Feuerbach), écrit Marx, est que l'objet (G-egenstand), la réalité, la matérialité n'y sont considérés que sous la forme de l'objet (ûbjekt) ou de l'intuition (An- schauung), mais non comme activité sensible de l'homme, com­ me praxis, non aubj activement « C'est pourquoi les côtés ac­ tifs sont développés, abstraitement, en opposition avec le matérialisme, par l'idéalisme, qui, naturellement, ne connaît

pas l'activité réelle, sensible, comme telle. Feuerbach veut des objets sensibles véritablement distincts des objets de pensée; nais il ne considère pas 1'activité humaine elle-même comme une activité objective. Il ne considère donc, dans l'Essence du christianisme, comme la vraie conduite humaine, que la conduite théorique, tandis que la "praxis" n'est con­ sidérée par lui que sous ses sordides aspects matériels (ju­ daïques). Il ne saisit donc pas la portée de l'activité

"révolutionnaire", "pratique—critique".

"La question de savoir si la pensée humaine peut atteindre une vérité objective n'est pas une question théori­ que, mais une question pratique. C'est dans la "praxis" que l’homme doit démontrer la vérité, c'est-à-dire la réalité, la puissance, la précision de sa pensée. La controverse sur la réalité ou la non-réalité de la pensée—isolée de la "praxis"

— est une question purement scolastique"....

"Feuerbach, non satisfait de la pensée abstraite, fait appel à l'intuition (sensible), mais il ne considère pas

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35

la sensibilité en tant gu1 activité pratique et sensible de

1*homme" (73).

Considérons d'abord la connaissance humaine dans ce qu'elle & de commun avec la connaissance purement anima-le. On peut dire que, d*après les marxistes, tout connais­ sance est foncièrement connaissance de ce que les anciens appellent "sens de la nature". Le lion ne contemple pas le cerf pour le plaisir de le contempler, mais en vue de le dé­ vorer (74), Toute connaissance animale est tendue sur la délectation sensible de la possession physique de son objet. Sa connaissance n'a d ' autre fin que la nutrition et la pro­ pagation, C'est pourquoi nous appelons ses sens "sens de la nature".

Si, dans le marxisme, toute connaissance est fon­ cièrement de cet ordre (73), il fait cependant une distinc­ tion, qu'il considère intérieure à cet ordre, entre la con­ naissance de la brute et la connaissance humaine, L'action de la brute est une prise de possession directe de l'objet fixée par elle. La transformation que subit chez elle l'ob jet se fait dans la prise de possession (76). La brute ne s'approprie pas une chose produite par elle; elle n'a pas formé la chose dont elle prend possession, Bref, la brute n'a pas de connaissance pratique des choses.

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connais-57

sance des brutes par sa capacité de se faire elle-même les choses à assimiler physiquement * Cependant , en dernière instance, 1* assimilation physique dans 11homme est semblable à celle de la brute, La différence ne se fait valoir que dans l’intervalle des deux extrêmes? entre la nature qui donne la première impulsion, et la nature qui opère Vassimi­ lât Ion,

"Le travail, écrit Marx, est d*abord un phénomène qui unit 1 'homme et la nature. Un phénomène dans lequel

1*homme acoomode, règle et contrôle 1*échange de matière qu'il fait avec la nature. Il agit en face de la matière naturelle

Comme une force naturelle. Les forces naturelles qui appar­ tiennent à son corps, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains, il les met en mouvement pour s'approprier la matière

naturelle sous une forme qui puisse servir à sa propre vie. In agissant sur la nature qui est hors de lui à travers ce mouvement et en la transformant, il transforme aussi sa pro­ pre nature. Il développe

les

puissances endormies en lui et

il soumet le jeu de leurs forces à sa propre autorité, Mous n'avons pas affaire ici aux premières formes animales, Ins­ tinctives ou travail$ Il y a un immense écart entre 1'état où le travailleur paraît sur le marché des marchandises com­ me vendeur de sa force de travail et l'état où le travail hu­ main n * avait pas encore dépouillé les formes primitives de

l'instinct, Hous supposons le travail sous une forme spéci­ fiquement humaine, Une araignée accomplit des opérations qui

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38

-ressemblent à celles du tlaserand; une abeille par la cons­ truction de ses cellules de cire, confond plus d'un architec­ te, Mais ce qui distingue d'abord le plus mauvais architec­ te et l'abeille la plus habile, c'est que le premier a cons­ truit la cellule dans sa tête avant de la réaliser dans la cire, A la fin du travail se produit un résultat qui, dès le commencement, existait déjà dans la représentation du travail­ leur, d'une manière idéale, par conséquent. Ce n'est pas seu­ lement une modification de formes qu'il effectué dans la na­ ture; c'est aussi une réalisation dans la nature de ses fins; il connaît cette fin# qui définit comme une loi les modali­ tés de son action et a laquelle il doit subordonner sa volon­ té. Cette subordination n'est pas un acte isolé. Outre l'ef­ fort des organes qui travaillent, pendant toute la durée du travail est exigée une volonté adéquate qui se manifeste sous forme d'attention, d'autant plus que le travail entraîne moins le travailleur, par son contenu et les modalités de son exé­

cution# et qu'il lui profite moins comme un jeu de ses pou­ voirs physiques et spirituels* (77).

Le progrès humain sera donc mesuré par une action de plus en plus finaliste, par une maîtrise toujours plus grande de la nature, "Plus les hommes s'éloignent des anl- maux,plus leur effet sur la nature assume le caractère d'une action préméditée, d'une action selon un plan, dirigée vers des fins définies, connues d'avance" (78).

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- 39

Le marxiste dira que les autres animaux peuvent également agir selon un plan et d’une façon préméditée, mais* *aucune action selon un plan de tous les animaux n’a jamais réussi à imprimer le sceau de leur volonté sur la nature* Pour cela, il fallait l’homme.

"Bref, l’animal peut seulement user de la nature extérieure, et y provoque des changements simplement par sa présence; 1’homme, par les changements qu’il y amène, la fait servir ses fins, la maîtrise. C’est en cela que consis­ te la distinction ultime et essentielle entre l’homme et les autre animaux, et, encore une fois, c’est le travail qui a» mène cette distinction" (79)*

Remarquons en outre que cette action pour des fins se fait encore sous la contrainte des besoins matériels*

L’homme est Inéluctablement obligé de maîtriser toujours da­ vantage la nature. La fabrication du marteau et de la fau­

cille répondent à un besoin; les oeuvres primitives du mar­ teau et de la faucille créent d’autres besoins, etc,, en sor­ te que ces instruments par lesquels l’homme maîtrise la na­ ture l’assujettissent en m©me temps à des besoins nouveaux qu’il ne peut satisfaire qu’en inventant des instruments de plus en plus puissants (80).

Si, par son travail, par la transformation pratique de la nature, l’homme maîtrise toujours plus parfaitement cette

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40

nature, il est néanmoins lui-même maîtrisé d'une manière in­ humain© dans la mesure où son travail est nécessité par les besoins matériels qui le dominent (81)« C'est le caractère pénible du travail, son résidu inhumain. Pour devenir par­ faitement humain, humanisé, il faudrait que le travail devien­ ne lui-même un besoin premier de la vie (82), qu’il soit en lui-m@me la satisfaction d'un besoin, et ainsi, au lieu de n'être qu'un moyen pour satisfaire d'autres besoins, il se­ rait lui-même une satisfaction, il serait lui-même un fin, la fin du travailleur comme tel.

Donc, la fin ultime, la fin la plus parfaite, que l'homme, c'est-à-dire l'ouvrier, peut poursuivre, c'est le travail comme fin en lui-même. C'est cela qui doit s'accom­ plir, noua dît-on, dans la société communiste, "Dans une phase supérieure de la société communiste, lorsque la subor­ dination servile des individus dans la division du travail, et avec elle l'opposition du travail manuel et du travail in­ tellectuel auront disparu, lorsque le travail ne sera plus un simple moyen d'existence, mais sera devenu le premier besoin de la vie, lorsque les forces productives s'accroîtront avec le développement en tous sens des individus, et que toutes les sources de la richesse collective jailliront, — alors seule­ ment l'étroit horizon juridique bourgeois pourra être complè­ tement dépassé et la société inscrira sur ses drapeaux; de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins$"{83).

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41

-On comprend dès lors le rôle tout à fait transcendent de 1*ouvrier dans la conception marxiste de l'homme. Le tra-Tail manuel devient lui-même la mesure première de toutes choses; il est, dans l'ordre humain, à la fols cause finale et cause efficiente tout à fait premières, L * homme émanci­ pé, c'est l'ouvrier émancipé comme ouvrier*

Bt on ne peut nier la force pratique de cette posi-tion» Car, il est vrai que le travail manuel est la «source de toute la richesse des nations. Mais, du moment qu’on con­ sidère cette source comme la fin de tout ce qui procède d’el­ le, on assujettit l’ouvrier a la condition la plus ignoble qui se puisse concevoir* H devient alors l'esclave de son propre travail, il ne peut plus rien concevoir qui ne soit ordonné à son action transformatrice de la matière, et à l'appropriation de son propre travail, de son action trans- formatrloe, came à la fin de son travail. Bref, le travail manuel devient alors la béatitude même et la mesure commune

de tout l'ordre humain. C'est la manière marxiste de nier la malédiction qui pèse sur les hommes: on convertit le tra­ vail pénible en premier besoin de la vie. Car comme le rap- pelalt Léon ZIII, "pour ce qui regarde le travail en partl-

eulier, l'homme, dans l'état même d'innocence, n’était pas destiné à vivre dans l'oisiveté. Mais ce que la volonté eût embrassé librement comme un exercice agréable, est devenu a- près le pêché une nécessité, imposée comme une expiation et

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accompagnée de souffrance. La ferre est maudite â cause de toi. G*est par un travail pénible que tu en tireras ta nour­ riture

tous

les j ours de ta vie" (84).

La dignité meme du travail humain est ainsi niée par la négation de son ordination à une fin supérieure*

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Chapitre quatrième

Comment le travail est*11 la cause de la sociabilité de 1*homme ?

L’homme entre en société pour deux raisons» la première se trouve dans son imperfection même. Sans la coo­ pération d’autrui il ne peut même se procurer son bien pri­ vé; il dépend d’autrui pour le maintien de sa propre person­ ne individuelle, La seconde se trouve dans la perfection de son être, libéré de ses besoins individuels, il peut désor­ mais poursuivre le bien commun, bien supérieur à son bien

purement individuel. 11 est alors citoyen (85).

Or le marxisme ne reconnaît que la première rai­ son, l’homme individuel a des besoins matériels auxquels son travail individuel ne peut suffir. Et a mesure que ses besoins grandissent son besoin de la société grandit aussi,

", ..Nos ancêtres simiens étalent grégaires; il est sûrement impossible de retracer la dérivation de 1’homme, le plus social des animaux# de ses ancêtres non-grégaires immé­

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déve-• 44 »

lopp ement de la main, arec le travail, élargit 1’horizon de l’homme a chaque nouveau progrès. Il découvrait continuel­ lement de nouvelles et inconnues propriétés des objets na­ turels. D’autre part, le développement du travail aida né-

cessairment â rapprocher les membres de la société, en mul­ tipliant les cas de support mutuel, d’activité commune, et en manifestant clairement les avantages, pour chaque Indivi­ du, de cette activité commune. % résumé, dans la fabrica­ tion, les hommes en arrivèrent â ce point d’avoir quelque

à se dire les uns aux autres, L@ besoin conduisit à la cré­ ation de 1*organej le larynx non développé du singefut len­ tement maïs sûrement transformé, par voie de modulation gra­ duelle et croissante, et les organes de la bouche apprirent graduellement â articuler une lettre après l’autre" (86),

"Encore une fois, quelle est la différence carac­ téristique entre le troupeau de singes et la société humaine? le travail." (87),

le travail Individuel est donc la commune mesure de toute vie sociale. Toute communication et toute action commune entre les hommes a pour principe et pour terme le travail individuel.

h

& &

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la production de leurs Mens matériels entraîne, au cours de l'évolution de la société, un assujettissement fatal: la di­ vision du travail, étroitesse du métier (88) .

La première division du travail a son fondement dans le fait que 1'homme agit pour une fin préméditée et voulue par lui; c'est-à-dire dans la distinction de la connaissance et du travail manuel qui exécute l'idée conçue. Il est vrai que la nature elle -Sème impose une certaine division du tra­ vail* On la rencontre chez les animaux et aussi dans la dif­ férence des fonctions sexuelles, par exemple (89). Mais,

sur le plan proprement humain, la “division du travail ne de­ vient vraiment telle qu'au moment où se fait la division du travail matériel et du travail mental. A partir de ce moment la conscience peut réellement se flatter d'être quelque chose d'autre que la conscience d'une pratique de fait, de concevoir réellement quelque chose sans concevoir quelque chose de réel; la conscience est désormais capable de s'émanciper de monde et de procéder à la formation de la théorie “pure", de la théolo­ gie, de la philosophie, de l'éthique, etc" (90).

“Grâce au travail de la main, des organes de la pa­ role et du cerveau associés, non seulement les individus en particulier, mais les hommes en société acquirent la faculté d'accomplir des opérations de plus en plus complexes, de pro­ poser des busts de plus en plus élevés et de les atteindre. Le procès de travail, de génération en génération, devient plus

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varié, plug parfait, plus multilatéral, A la chasse et à lf élevage s1ajouta 1*agriculture, puis le filage, le tissa* ge, le travail des métaux, la poterie, la navigation. Dans le commerce et les métiers, apparurent l1art et la science. Des tribus se développaient les nations et l’Etat, le droit et la politique se développèrent et aussi, ce reflet fantas­ tique de Inexistence humaine dans le cerveau humain qu’est la religion.' Devant toutes ces formations qui, dés le dé­

but, se présentèrent comme des produits de la tête, dominant la société, les produits beaucoup plus modestes de la main hu­ maine reculèrent à 1’arrière-plan, d’autant plus que (dès une

période très primitive de l’évolution, par exemple, dans la famille primitive) la tête, possédant le devoir de dresser le plan des opérations de travail, eut la possibilité d’obliger

des mains étrangères à réaliser pratiquement ses intentions. Dans la tête, dans le développement de l’activité cérébrale, on vit le seul moteur de la civilisation qui se développait brusquement. L@s hommes prirent l’habitude pour expliquer leurs actes de partir de leur pensée et non de leurs besoins

(qui se reflètent sans aucun doute dans la tête et deviennent conscients) et ainsi, avec le temps, naquit cette conception idéaliste du monde qui domine les esprits depuis l’époque de la chute du monde antique” (91).

Cette division du travail manuel et du travail men­ tal émancipé crée donc un conflit dans la société* Ceux qui poursuivent une pensée qui n’est pas ordonnée au travail, ou

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-qui orientent le travail lui-même à autre otiose que le seul travail matériel et les besoins matériels, vivent alors au dépens du travail de 1’ouvrier. Ils privent ainsi 1*ouvrier du fruit de son propre travail, et s’approprient son travail; lfouvrier est alors esclave, aliéné de lui-même (92).

Cette division du travail est la plus fondamentale et la plus dangereuse; elle est en même temps la division qui tend à maintenir toutes les autres, car la classe oppresseurs devra forcément se justifier par des raisons autres que les besoins matériels et autres que celles de l’ouvrier comme tel,

’’With the division of labour, in which all these contradictions are implicit, and which in its turn Is based on the natural division of labour in the family and the separa­ tion of society into individual families opposed to one anoth­ er, is given simultaneously the distribution, and indeed the unequal distribution, (both quantitative and qualitative), of labour and its products, hence property: the nucleus, the first form, of which lies in the family, where wife and chil­ dren are the slaves of the husband. This latent slavery in the family, though still very crude, is the first property, but even at this early stage it corresponds perfectly to the def­ inition of modern economists who call it the power of dispo­ sing of the labour-power of others. Division of labour and private property are, moreover, identical expressions: in the one the same thing is affirmed with reference to activity

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as is affirmed in the other with reference to the product of the activity.

"Further, the division of labour implies the con­ tradiction between the interest of the separate individual or the individual family and the communal interest of all In­ dividuals who have intercourse with one another. And indeed, this communal interest does not exist merely in the imagina­ tion, as "the general good", but first of all in reality, as the mutual interdependence of the individuals among whom the labour is divided. And finally, the division of labour offers us the first exemple of how, as long as man remains in natural society, that is as long as a cleavage exists between the particular and the common interest, as long the­ refore as activity is not voluntarily, but naturally, divi­

ded, man*s own deed becomes an alien power opposed to him, which enslaves him instead of being controlled by him. For

as soon as labour is distributed, each man has a particular, exclusive sphere of activity, which is forced upon him and

from which he cannot escape. He is a hunter, a fisherman, shepherd, or a critical critic, and must remain so if he does not want to lose his means of livelihood; while in communist

society, where nobody has one exclusive sphere of activity but each can become accomplished in any branch he wishes,

society regulates the general production and thus makes it possible for me to do one thing to-day and another to-morrow, to hunt in the morning, fish in the after-noon, rear e&ttle in the evening, critize after dinner, just as I have a mind, without ever becoming hunter, fisherman, shepherd or

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cri 49 cri

-tie” (93),

Dans la société communiste ”1»opposition du tra­ vail manuel et du travail intellectuel aura disparu” (94), 211e aura disparu parce que le travail intellectuel sera en- tlèrement subordonné au travail manuel: la pensée sera ten- due uniquement sur les Mens matériels, sur le travail ”de­ venu le premier besoin de la vie”; elle sera devenuê-un ins­ trument de 1’ action transformatrice de la matière.

On voit pas 1& que la destruôtlon de toute pensée autre que celle qui s’ordonne a cette fin, est pour le marx­ iste une condition indispensable pour atteindre à cette fin. Parce que l’ouvrier seul est, comme tel, homme véritable, seul l’ouvrier a droit & l’existence, la suppression pratl- que, 1’anéantissement de toute autre personne et de toute autre classe, fait partie du travail de 1’ouvrier prolétai­ re dans la voie de 1’émancipation (95), La classe ouvrière est une armée, elle est une classe de combattants. Le com­ bat pour l’émancipation du travail doit être lui-même de l’or dre du travail manuel. Il doit

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tq réel, donc matériel (96) Tout combat idéologique doit rester subordonné à la critique par les armes, il ne peut être qu’un instrument provisoire

de cette critique (97),

Le combat des ouvriers n’est pas une guerre entre des nations, car 1’ouvrier n’a pas de nations (98). Il est

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