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Annoncer la couleur : comment un sujet de mémoire devient sujet de diplôme

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Academic year: 2021

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HAL Id: halshs-03194840

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03194840

Submitted on 9 Apr 2021

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To cite this version:

Cécile Le Goff, Anthony Lorgeou. Annoncer la couleur : comment un sujet de mémoire devient sujet de diplôme. Lieux Communs - Les Cahiers du LAUA, LAUA (Langages, Actions Urbaines, Altérités - Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes), 2007, Formes et pratiques de l’activité de recherche, pp.209-213. �halshs-03194840�

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Au commencement nous étions dix. Dix étudiants en 4eannée, nous deux et huit autres,

réunis autour d’Élisabeth Pasquier, sociologue, et Marie P. Rolland, plasticienne ; réunis pour « annoncer la couleur », celle de nos mémoires de recherches, réunis autour de la couleur.

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Pourquoi la couleur ?

Ce travail prend sa source à Douarnenez, lieu de villégiature et lieu de couleurs. Des pêcheurs, des bateaux de pêcheurs, des maisons de pêcheurs, des couleurs sur les bateaux de pê-cheurs, des couleurs sur des maisons de pêpê-cheurs, des pêcheurs en couleurs. Douarnenez, Groix, Belle-île, Trentemoult : la couleur arrive à Nantes. Transposée à Nantes, la couleur marque, dé-marque, différencie et fait repère dans un contexte réputé atone. Cette couleur, dont la réputation s’est faite aussi par la médiatisation,

est relayée par les habitants eux-mêmes sur les façades de leur maison. Ainsi utilisée, elle est un langage, reflet des enjeux économiques, politiques, urbains, culturels, réglementaires, identitaires, sociaux, et expression de l’intimité à l’interface du privé et du public.

Tout est annoncé, la couleur ne sera qu’un prétexte pour parler de la ville, de l’architecture, de l’histoire, des habitants, des architectes, des institutions…

De l’observation de la dissémination de la couleur dans plusieurs quartiers de l’agglomération nantaise a découlé un inventaire non exhaustif, à dix, par quartiers, à pieds, à vélo, en auto, appareil photo en poche. Nous appliquons tous la même méthode : photographie systéma-tique des maisons colorées repérées. Nantes, mais aussi Rezé, Vertou, Saint-Herblain, Sautron, Bouguenais sont nos terrains d’investigation, avec une consigne précise concernant les cadrages pour

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avoir des points de comparaison : plan éloigné puis rapproché et enfin très rapproché (couleur et matière uniquement, même si le rendu des dites couleurs est un point que nous n’avons pas forcé-ment approfondi, préférant nous concentrer sur les points de vue sociologiques de la couleur). Au final, 500 maisons repérées et relevées, principalement dans les anciens faubourgs de la ville.

« D’abord le faubourg est particularisé, plus particularisé même, que la plupart des quartiers de la ville. […] Le faubourg […] précède la ville dans le temps, en ce sens que celle-ci s’est mo-difiée jusqu’à perdre son premier visage, tandis qu’il demeurait fidèle à lui-même. […] Le fau-bourg se suffit à lui-même, il existe non point re-plié sur lui, mais indifférent à la ville, avec une pointe de feinte et de coquetterie dans cette dif-férence. » (Pierre Sansot, Poétique de la ville.)

A partir de cet inventaire et de cette première ap-proche de la couleur, des problématiques se déga-gent au fur et à mesure des discussions et des recherches : Qui ? Par qui ? Comment ? Avec qui ? Pourquoi ?

Des méthodes d’enquête, également diffé-rentes, apparaissent: des entretiens avec les institutions, des enfants, des architectes, des habitants, des marchands de couleurs, par des questionnaires, des activités, de la prospection, de la recherche bibliographique. Des thématiques plus ou moins proches, répondent à des questions plus ou moins éloignées et embrassent des sujets aussi vastes que les approches culturelles, anthropologiques et sociologiques, les modes de diffusion de la couleur, les institutions et archi-tectes et enfin, les raisons et volontés des « met-teurs en couleur ». Chacun de nous est guidé par une envie particulière et par son propre vécu.

Ce travail exclusif sur l’agglomération nantaise laisse en suspend des pistes et des questions, notamment sur l’influence des îles et le phéno-mène Tirana.

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« La ville de Rezé souhaite accompagner les projets de colorisation de façade de maison, ini-tiés par les habitants. De plus en plus d’initia-tives originales voient le jour sur la commune, notamment dans les quartiers anciens où le renouvellement de la population est important. De son côté, la Ville est favorable à cet apport de couleur sous réserve que les démarches régle-mentaires de déclarations de travaux soient effectuées normalement. » (J. Lamy, Directeur de la communication de la Ville de Rezé. Courrier d’appel à participations pour le Forum sur la mise en couleur)

Suite à l’invitation du Directeur de la Commu-nication de la ville de Rezé, nous sommes quatre à poursuivre l’aventure colorée, pas tout à fait un an après avoir rendu notre mémoire. La proposi-tion nous est faite de participer à un forum sur la couleur, avec l’appui d’Elisabeth Pasquier. Continuer un travail de recherche qui nous a habités pendant deux semestres, pour le faire aller à la rencontre du grand public lors d’une rencontre entièrement dédiée à la couleur dans la ville ne pouvait se refuser.

La ville de Rezé a donc organisé un forum intitulé « Les murs prennent de la couleur », afin d’inciter les habitants à mettre leurs façades en couleur, sans toutefois faire de la ville un patch-work bigarré et trop vite saturé. L’histoire avait commencé avec quelques maisons de Trentemoult

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(à moins que ce ne soit avec la Cité Radieuse de Le Corbusier bien des années avant…). Ici, pas de palette, pas de ravalement obligatoire mais une vraie volonté des habitants, accompagnés par l’architecte-conseil. « Son rôle est d’aiguiller les habitants en fonction de l’histoire qu’ils veulent tisser avec la couleur. Son travail ne se situe pas tellement dans une réflexion sur le choix de la teinte mais plutôt dans une démarche de contextualisation de l’intervention : leur faire prendre conscience de l’impact réel de la couleur. » (TPFE Annoncer la couleur – Anthony Lorgeou)

En organisant un tel événement, Rezé veut inciter subtilement les habitants à franchir le pas et cherche à les accompagner au maximum. La com-munication mise en place se base sur le forum mais également sur une manifestation festive bisan-nuelle, justement nommée « Rezé-les-couleurs ».

Pour nous, le forum se déroule en deux temps : un retour sur l’inventaire, avec une carte exhaus-tive des maisons relevées et des fiches « tech-niques » sur certaines d’entre elles, choisies pour leur couleur spécifique ou pour leur situation particulière, parce que l’histoire de leur coloration nous est connue ou parce qu’elles sont des repères dans le tissu urbain. Le deuxième temps est une conférence qui reprend certaines enquêtes menées l’année précédente. En compilant le corpus consti-tué par les différents mémoires rendus, la struc-ture de l’exposé a pris forme. Le temps court de l’exercice ne nous permettaient pas de nous arrêter sur toutes les histoires, nous avons axé notre démarche sur une présentation de cas exem-plaires, en les comparant deux à deux : deux boulangeries, deux maisons d’artistes, les maisons d’un psychiatre et d’un détective, et des maisons

jumelles appartenant à des collègues.

Ces comparaisons nous permettent d’expliquer d’une part, notre démarche de recherche, et d’autre part, les motivations de ces habitants, leurs satisfactions, les moyens de mise en œuvre; nous parlons de l’histoire de ces couleurs, de la résurgence de l’espace privé sur l’espace public, de la représentation sociale de celui qui habite, de la représentation professionnelle de celui qui travaille, du repère direct ou de la couleur cachée (le détective peint sa maison en bleu pour que ses clients n’aient pas à le chercher, tandis que le psychiatre peint sa façade sur rue en blanc, pour que ses patients ne se fassent pas repérer, et sa façade sur jardin en ocre et bleu lavande, comme un souvenir de Provence)…

La fin des conférences (car nous avons la chance de la présenter deux fois pour capter un maximum de public) sert de débat entre le public, venu nombreux, les élus et nous-mêmes, forts de nos recherches et enquêtes. Cette idée de la couleur mise en œuvre sur l’espace public soulève quelques questionnements quant à la façon de faire et de procéder vis-à-vis des insti-tutions. Pour certains, pour qui il était inenvisa-geable de mettre une couleur, l’idée fait son chemin en relevant le nombre important de « déjà fait » et aux vues des histoires présentées, tandis que pour d’autre, une maison ivoire, blanc cassé ou jaune coquille d’œuf semble invraisem-blable tellement cela leur paraît insipide.

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A la suite de ce forum, nous (les deux rédac-teurs de cet article) choisissons de travailler ensemble dans un module de projet qui nous

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permet de continuer de travailler avec Elisabeth Pasquier et de découvrir un second enseignant : Bruno Plisson. Pendant le mémoire, il est un de nos interlocuteurs privilégiés, de part sa fonction d’architecte-conseil à la ville de Rezé. Il est également l’auteur de la coloration emblématique d’un immeuble du centre de Nantes.

Ce module est l’occasion de faire du projet différemment et de croiser différentes manières d’écrire le projet et de croiser différents types d’apports au sein d’un même projet. Nous nous intéressons tous les deux particulièrement à l’écriture d’un abécédaire sur Trignac et la zone de Certé (au Nord de Saint-Nazaire), notre terrain d’étude.

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Un TPFE qui, comme son nom l'indique est per-sonnel. C'est Anthony qui poursuit cette aventure seul, même si Cécile le rejoindra pour un temps au cours de l'aventure diplômante. Ce TPFE arrive après une parenthèse d’un an, pour s’immerger totalement dans le monde professionnel, l’occa-sion d’aborder autrement la question de la couleur, de l’observer de l’intérieur, de voir com-ment elle est utilisée (ou non). Cette parenthèse est aussi l’occasion de voyager, de découvrir la couleur sous d’autres contextes. Elisabeth Pas-quier devient naturellement directrice d’étude et Bruno Plisson co-directeur. À la surprise de tous, il a décidé de poursuivre sur cette thématique. Lui qui vient d'une région sans couleurs, qui montre uniquement du tuffeau et de l'ardoise; lui qui ne porte pas de vêtements colorés; qui n'a aucune passion particulière pour la couleur. Pour-tant la sensation d'avoir encore tellement de

choses à découvrir sur le sujet, tellement de choses à dire, était présente. Le forum à Rezé, lui aussi, nous avait montré la capacité du sujet à faire parler les gens, à les faire se rassembler, à les faire s’exprimer. Mais pourquoi les architectes semblent-ils si absents sur le sujet?

De nouveau, les données des mémoires et du forum sont consultées, compilées. Les pistes de recherche qui en sont issues sont nombreuses et mènent dans nombre de directions. L'important corpus des mémoires est précieux pour n'avoir à mener de nouvelle enquête ni auprès des habi-tants, ni auprès de la ville de Rezé. A Nantes, l'enquête se porte sur les histoires symboliques de colorations de deux immeubles du centre de Nantes en croissant les récits des différents acteurs de ces ravalements : propriétaires, syndic, habitants, architectes, ABF (Architecte des Bâtiments de France)…

Cette enquête est aussi et surtout une histoire de rencontres. C’est un jeu de renvois, au hasard des lectures et des rencontres et à partir des pistes laissées en suspend à la suite du mémoire et du forum. C’est l’histoire d’un article sur les couleurs de Tirana dans Libération ; c’est un livre sur les couleurs de Tirana trouvé à Douarnenez ; c’est une rencontre avec l’architecte conseil du CAUE de Paris, auteur de ce livre ; c’est la rencontre avec un architecte Grand Prix de Rome et ancien professeur du précédent ; c’est un livre sur le Nordeste ; c’est une directrice d’étude qui d’un coup de téléphone trouve un contact sur l’île de Groix ; c’est un voyage hivernal à Groix avec des amis naturalistes ; c’est la rencontre de l’adjoint à l’urbanisme de Groix ; c’est un voyage à Tirana, c’est la découverte de ce pays et de ses

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habitants, c’est Nantes, Rezé, Bouguenais, Paris, Groix, Tirana, Menton, la Corse et aussi Naples, Shanghai, Prague, Milan, le Québec, Annecy, le Vorarlberg… L’enquête passe également par la rencontre avec des professionnels qui ont une pratique particulière de la couleur : un architecte nantais, une philosophe qui avait également participé au forum de Rezé, une coloriste…

Cette aventure se termine presque à Tirana, la capitale albanaise « haute en couleurs » et son maire artiste peintre. Pour palier la qualité médiocre des logements hérités de l’ère commu-niste, le maire, Edi Rama, décide de lancer une grande opération de rénovation urbaine par la couleur, dès son élection en 2000. En concen-trant son action sur les grands axes de la ville, il souhaite rendre le citoyen plus joyeux, plus confiant et lui redonner espoir à moindre frais. Il réussira surtout à donner une belle image du pays depuis l’étranger et à gagner la confiance de l’Union Européenne qui finance le projet. Nous nous retrouvons sur ce projet de voyage tous les deux. Sur place, nous déambulons, explorons, ob-servons, regardons, rencontrons… Nous avons la chance d’y être pendant les élections munici-pales, dont la couleur est l’un des enjeux. Le fruit de ce voyage sera un abécédaire.

Pendant les dix jours de notre voyage, nous nous prêtons au jeu de l’abécédaire, cet exercice de style qui consiste à trouver un mot et sa défi-nition spécifique pour chacune des lettres de l’alphabet, le tout avec un thème en commun. Notre thème n’est pas seulement la couleur, même si elle occupe une place particulière. Il s’agit plus largement de Tirana et de l’Albanie. Cet abécédaire est unique, plein de nos rencontres,

connaissances ou méconnaissances, découvertes, coups de coeur, amusements, discussions obser-vations, folies… Il est l’illustration parfaite de ce qu’un sujet particulier comme la couleur peut nous amener à découvrir. Il deviendra naturelle-ment la conclusion de ce mémoire de TPFE.

Extrait de l’abécédaire

> U S U R E

Tirana en couleurs, couleurs au rouleau, couleurs au pinceau mais aussi au balai, à l’éponge, sans échafaudage, depuis la fenêtre ou le balcon. Le peintre et l’envi-ronnement (des arbres, les murs alentour ou le sol la plupart du temps) sont souvent plus peinturlurés que le support à peindre lui-même. A peine est-elle posée que la couleur semble déjà usée.

Commencée en 2001, la coloration des immeubles emblématiques du centre ville, pourrait aujourd’hui être entièrement reprise tant la poussière et la mauvaise qualité de la peinture ont eu raison de ce début de régénération de la ville. Cette transforma-tion, lancée par Edi Rama, peintre et maire depuis 2000, avait pour objectif initial de redonner le moral aux habitants d’une ville grise et chaotique. Cette politique a reçu l’appui de l’Union Européenne qui a financé les premiers ravalements. Depuis, malgré l’usure précoce des couleurs, partout dans la ville, dans le centre et à la périphérie, la couleur essaime, soit par des initiatives personnelles sur des immeubles ou des maisons existantes, soit sur des immeubles en construction. D’autres villes, atteintes des mêmes maux, se sont demandées s’il fallait qu’elles appliquent la même méthode.

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