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Revue consommation / Le langage de l'abstention

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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ISSN 0010-6593

bnsommation

PPÉI

socio-economie

Cote Crédoc - Consommation. N° 1982-004.

P 00CO Octobre - décembre 1982.

Num 4420-1 CREDOOBibliothèque

Sou1982 - 3308 à 3313

1982 n° 4

CREDOC

Dunod

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Comité de Rédaction

André BABEAU, Bernard BRUNHES, Bernard CAZES, Alain DESROSIÈRES, Alain FOULON, Xavier GREFFE, Janina LAGNEAU, Ludovic LEBART, Michel LÉVY, Louis LÉVY-GARBOUA, Arié MIZRAHI, Philippe NASSE, Henri PÉQUIGNOT, Christian ROLLET, Simone SÀNDIER, Nicole TABARD, Marie-France VALETAS, Alain WOLFE LS PERGER, Bernard ZARCA.

Secrétariat de Rédaction

Jacqueline Niaudet, Elisabeth Hatchuel

CREDOC, 142, rue du Chevaleret, 75013 Paris, Tél. : 584.14.20

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Consommation

revue de

socio-économie

Sommaire/Contents

LE QUESTIONNEMENT ET LE SILENCE, CONTRIBU­ TION A L'INTERPRÉTATION DES NON-RÉPONSES

QUEST/ONNING AND SILENCE. INTERPRETING NONRESPONSES

JEAN-CLAUDE PASSERON Le langage de l'abstention 3

The Language of Nonrespondents

FERNANDO PORTO-VAZQUEZ Les jeux de la précision et du silence 13

The Interplay of Precision and Silence

FRANÇOIS DE SINGLY La gestion sociale des silences 37

The Social Control of Silences

NOTES ET CHRONIQUES

EDGAR L. FEIGE Le malaise de la macro-économie et l’économie invisible 65 GRETE KOHLHAUSER La consommation élargie en Autriche 77 JEAN-LOUP MADRE Extrapolation des tableaux de la consommation par C.S.P. 89

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LE QUESTIONNEMENT

ET LE SILENCE

CONTRIBUTION A L’INTERPRÉTATION DES NON-RÉPONSES

LE LANGAGE DE L’ABSTENTION

par Jean-Claude PASSERON (*)

Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen.

Ludwig Wittgenstein,

Tractatus logico-philosophicus.

La littérature méthodologique consacrée au questionnaire n’a jamais été avare de réponses à la question que posent classiquement les non-réponses. Seuls quelques « grippe-données » qui, obsédés par le désir de ne rien perdre, ressentent toute abstention des interviewés comme un vol fait à l’information qui leur est due, s’acharnent à réduire ce problème à celui des techniques les plus capables de traquer ou de piéger le non-répondant, de minimiser le taux de non-réponse, bref de « forcer au choix ».

Mais la plupart des sociologues savent bien que, face à une question déterminée (pour autant qu’on en suppose monosémique la compréhension par tous) et dans une situation donnée de questionnement (pour autant qu on la suppose « standardisée ») toute abstention livre une série d’informations, puisqu’elle informe par différence et, plus précisément, par la somme de toutes les différences qu’elle instaure : pour peu que ces différences se laissent construire en un système de relations, l’enonciation qu elles autorisent n est ni moins riche ni d’une autre forme que n’importe quelle énonciation empirique sur une réalité sociale.Là aussi les énoncés finaux valent empiriquement ce que valent les conditions de l’observation et le langage de la description.

(1) C.N.R.S. et G.I.D.E.S., 6, rue du Vertbois, 75003 Paris.

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L’ensemble est en effet fort vaste des énoncés que peut engendrer la comparaison entre les propriétés des non-répondants et celles des répondants, ou encore la comparaison entre la distribution des non-réponses et la forme ou le contenu des réponses que font ou feront à d’autres questions ou dans d’autres situations les non-répondants. Dans le cas du questionnaire, seule l’association entre un traitement assez multidimensionnel de l’ensemble des données recueillies et une comparaison assez étendue de ce que parler ou se taire veut dire, dans différentes situations de questionnement, pour différents groupes sociaux et sur différents objets, peut donc permettre d’extraire la part d’énonciation que recèle, ici comme ailleurs, tout silence.

Mais faire parler ceux qui se taisent expose en toute discipline le porte- parole aux mêmes risques : sur-interprétation ou « évidence » empathique. Le dérapage herméneutique ne se laisse contrôler dans les sciences non- expérimentales que par un surcroît d’exigences dans les mises en relations et les comparaisons, seuls moyens de faire ici présomption. Les non-réponses que suscitent les questions d’un questionnaire ne sont guère moins équivoques que les abstentions ou les silences que produit la vie sociale dans le désordre du quotidien, puisque la « standardisation » de la situation et du langage de questionnement revendiquée par l’enquête reste pour une grande part illusoire. Elles ne peuvent avoir d’autre sens empirique que celui dont le sociologue est capable de s assurer en diversifiant le sens de silences, en eux-mêmes indiscernables, par référence à la distribution des abstentions dans une configuration, aussi vaste et aussi différenciée que possible, de silences et d’énoncés.

C’est assurément cette voie qu’empruntent la plupart des analyses de non- réponses, du moins lorsqu’elles s’arment d’une technologie et d’une méthode

d'interprétation. Mais toujours, dirait-on, comme si elles étaient pressées de

couper au plus court, soit (a) pour en finir avec le petit problème posé par un lot bien délimité de non-réponses à un questionnaire particulier, soit au contraire (b) pour arriver d’un seul coup à une interprétation « omnibus » de la non-réponse à tout questionnaire.

On sait que les raccourcis théoriques trop engageants ramènent vite à l’essentialisme. C’est bien là l’aboutissement des commentaires trop intéressés à dégager dans la logique (Jb) une signification universelle de la non-réponse considérée comme réponse en soi : les non-réponses particulières se fondent alors toutes en une comme autant d’actualisations contingentes d’une même propension généralisée à se taire, c’est-à-dire d’un mutisme global, qui, inégalement distribué socialement, comme en témoigne toute enquête, n’en resterait pas moins également signifiant, en toutes circonstances et sur tout échantillon, d’une même attitude, d’une même « réponse ». Absence « d’intérêt » (ou de « motivation à répondre »), défaut de « compétence » (ou de revendication de la compétence), force mécanique d’une « censure » assez générique pour peser partout et toujours sur certains objets plus que sur d’autres, tels sont les plus fréquents des schémas conceptuels qui incarnent et concentrent l’interprétation des non-réponses dans les mots d’une

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hension psychologique. On voit bien l’intelligibilité procurée par des concepts qui doivent à leur généralité de « marcher » à tous coups, c’est-à-dire de suggérer un sens plausible par leur force intrinsèque, indépendamment de la sévérité du contrôle empirique : l’empathie s’y satisfait à loisir. On peut douter qu’ils encouragent à diversifier l’administration de la preuve et à multiplier les opérations de validation de l’interprétation. Pourquoi s’embarrasser d’un traitement laborieux des non-réponses ou s’astreindre à diversifier des assertions terre-à-terre sur les silences lorsqu’on croit voir l’Idée de la Non-réponse s’inscrire intelligiblement sur la sphère des Fixes comme un archétype du Silence au ciel du Questionnaire ?

Aussi n’est-il pas rare de voir le sociologue qui se met en quête de la signification ultime de la non-réponse se contenter de peu : le contrôle statistique qu’opère la mise en relation des réponses et des non-réponses s’arrête au premier signe de sens, dès que, par exemple, le croisement du taux des non-réponses (calculé pour chaque individu sur l’ensemble d’un questionnaire) par quelques « variables indépendantes » de l’échantillon (sexe, âge, statut ou classe sociale) propose un schéma « compréhensible » de la variation sociale de l’intérêt (ou de la compétence, ou de la propension à verbaliser, etc.). C’est bien sûr supposer arbitrairement l’équivalence de toutes les non-réponses, quelle que soit la question qu’elles ont esquivée. C’est même, à la limite, supposer l’unité et l’ubiquité, en tout questionnement, d’une question implicite, toujours la même, portant sur le désir et/ou la capacité de répondre, qui se trouverait suivre comme son ombre chacune des questions d’un questionnaire ou de tout questionnaire (').

Revenons au premier cas (a), celui où l’on soumet à un traitement ad hoc les non-réponses à un petit nombre de questions. Il suffit pour paraître probant, sans trop risquer le démenti, de borner le contrôle de l’interprétation au constat parcellaire du parallélisme ou des disparités entre quelques distributions de non-réponses et de réponses, obtenu par le croisement entre des « variables dépendantes » sélectionnées par référence à une hypothèse spécifique. Ainsi par exemple, on trouve dans certaines enquêtes que la hiérarchie des questions estimées « gênantes » ou « indiscrètes » pour autrui par les répondants d’un échantillon interrogé sur diverses activités déviantes ou tenues secrètes est la même que la hiérarchie des taux de non-réponses aux diverses questions de fait qui demandent aux sujets d’énoncer leur pratique ou leur non-pratique en ces divers domaines. On est alors conduit à vérifier et on vérifie souvent que le taux de non-réponse sur la déclaration d’une pratique

(1) En sociologie électorale, on le sait, l’abstention ne saurait passer pour un vote émis en faveur du parti clandestin des abstentionnistes : la signification du vote pour un parti visible est déjà hétérogène puisqu’elle renvoie à une vaste classe d’énoncés, tous ceux- que les diverses catégories de votants peuvent formuler en approuvant un programme ou un nom propre ; mais en l’absence tant du programme que du nom propre, le vote des abstentionnistes énonce encore plus de choses, c’est-à-dire, toutes celles qui n’étant pas dites par le vote pourraient l’être par le sociologue capable de comparer la composition sociale des ensembles d’abstentionnistes, d’un scrutin à l’autre, selon les enjeux et sur les diverses unités géographiques que permet de distinguer l’information électorale

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déterminée est toujours plus élevé dans la catégorie des sujets qui ont répondu, ailleurs dans le questionnaire, que la déclaration de cette pratique pourrait être « gênante pour les gens ». En ce cas, aucun doute à avoir : les non-réponses aux questions de pratique recueillent bien pour l’essentiel, non pas, comme dans les enquêtes portant sur les pratiques les plus légitimes, le sous-groupe des non-pratiquants honteux de leur non-pratique, mais le sous-groupe des pratiquants honteux de leur pratique, ceux qui ont avoué indirectement cette honte en la faisant endosser à autrui. De tels résultats ponctuels sont en fait si satisfaisants qu’on risque toujours de les prendre pour auto-suffisants : l’évidence psychologique du sens dispense trop facilement d’instaurer de nouvelles comparaisons ou de tenter de nouveaux croisements qui révéleraient sans doute l’intermittence des parallélismes ou l’altération des structures partielles au travers des groupes découpés par les variables indépendantes, des domaines distingués par les variables latentes ou des situations de parole instaurées par les formes de questionnement.

Bref, en matière d’interprétation des silences, l’analyse synoptique conseille trop souvent de s’en tenir à une lecture cursive des « marges » de quelques distributions de non-réponses ou d’un indice de non-réponses au travers des principaux groupes socio-culturels, tandis que l’analyse centrée d’une structure de non-réponses tend toujours à autonomiser le nœud de variations auquel s’intéresse momentanément le sociologue, peut-être parce que l’élargissement du contexte de la variation qui donnerait aux constats un sens plus sûr, les rendrait probablement aussi plus hétérogènes, c’est-à-dire moins susceptibles d’énonciation rapide ou gratifiante. Autrement dit, deux dangers guettent l’interprétation des non-réponses. L'intuitionnisme d’abord, qui trouve dans le silence des interviewés une invite permanente à l’intempérance et dans l’humeur du sociologue ses meilleures raisons d’interprétation. Mais aussi, ne l’oublions pas, Xopérationalisme qui tend toujours, dès que l’on soumet à des règles opératoires un traitement de données, à enfermer l’interprétation dans les limites momentanément tracées par les opérations en cours et à transformer ainsi, par l’oubli de tout autre contexte, la réglementation du constat en horizon indépassable de l’énonciation.

Le risque herméneutique pèse assurément sur toute assertion sociologique, puisque celle-ci se trouve condamnée par les contraintes propres à la situation d’observation historique et les caractéristiques conceptuelles de la langue de description qui y sont liées, à se formuler dans le langage d’une interprétation analogique pour pouvoir énoncer un constat empirique, fût-ce le plus limité — dès lors qu’il n’est pas « strictement singulier », i. e. qu’il ne procède pas exclusivement par « noms propres » et « descriptions d’occurrences ». Mais l’interprétation de corrélations comme celles qui lient les distributions de non-réponses à d’autres distributions de propriétés est tout particulièrement exposée à l’arbitraire de l’intuition : l’interprétation doit fournir de son propre fond formulatoire le tout d’une énonciation qui vise à décrire une réalité telle que « l’abstention verbale ». Celle-ci propose en effet à la description une réalité toujours moins contraignante que les situations où le répondant s’est laissé extorquer un énoncé ou au moins acquiescement ou dénégation.

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L’interprétation n’est pas autre chose que ce à quoi se trouve nécessairement pliée n’importe quelle démarche descriptive par l’indéracinable présence de la théorie en tout langage de description du monde, fût-il le plus commun ou le plus « positiviste ». L’interprétation n’est donc jamais absente d’aucun énoncé procurant une « description » (Abbildung) d’un « état de choses » (Sachlage) : si le néo-positivisme de Wittgenstein doit nier ce rôle de l’interprétation pour affirmer la pleine réductibilité de toute assertion « dotée de sens » à des « énoncés de base » directement vérifiables, le révisionnisme néo-positiviste de Popper en fait au contraire son fondement épistémologique en constatant l’invérifiabilité, directe ou indirecte, de toute proposition théorique, spéculative ou non, pour faire ressortir le rôle de la « falsifiabilité » comme seul critère possible de démarcation entre théories empiriques et spéculatives ('). On peut maintenir cependant que l’interprétation est plus ou moins complètement constitutive des énoncés descriptifs selon la situation à décrire : lorsque « l’état de choses » est constitué par des réponses effectivement données aux questions d’un questionnaire, l’interprétation n’a pas à constituer entièrement, pour pouvoir l’énoncer, le sens de la description : la réponse explicitement fournie à une question par l’interviewé fait partie — en tant qu’énoncé décrivant une réalité comportementale ou verbale — de la réalité décrite. Une réponse déclarée, c’est au moins l’assertion, l’opinion ou l’évaluation du sujet questionné : c’est un fait (Tatsache) qu’il « a répondu ainsi », à tout le moins qu’il a répondu « oui » ou « non » à une question formulée ainsi et non autrement. On voit a contrario la carrière énonciative qu’ouvre au vagabondage de l’interprétation le silence de la non-réponse : aucun énoncé du questionné n’opposera sa matérialité minimale aux licences de l’énonciation par procuration. Le sociologue sera toujours tenté et justifié par le silence de l’interviewé de formuler lui-même la question implicite à laquelle le sujet a répondu en ne répondant pas à celle du questionnaire.

Contrôle de l’interprétation signifie donc toujours, lorsqu’on veut affirmer quelque chose du sens des non-réponses à un questionnaire, multiplication des constats multi-dimensionnels, besoin accru de mises en relations empiriques, bref exigence renforcée de comparaison. Il n’y a pas de raison pour que les « modalités » de réponse expressément formulées soient seules considérées comme dignes de traitements complexes, par exemple de croisements multiples (à tout le moins doubles ou triples), et non les non-réponses. Une non-réponse est nécessairement plus riche de dimensions hétérogènes qu’une modalité exprimée, puisque, en additionnant des raisons différentes de se taire, elle confond des groupes et donc des énoncés différents. Aux yeux de trop de sociologues, le silence aux questions qu’ils posent semble disqualifier en un troupeau amorphe les interviewés silencieux : à eux la mise hors-pourcentage, les tris ou les indices hâtifs, les mises au pas en note ou en appendice. A quoi

(1) Le texte se réfère ici en utilisant les termes de l’épistémologie de WITTGENSTEIN à la thèse fondamentale du Tractatus logico-philosophicus (cf. en particulier les propositions de rang 1, 2, 3). La discussion par POPPER de l’atomisme logique de WITTGENSTEIN se retrouve tout au long de The Logic of Scientific Discovery, Hutchinson Co, London, 1968.

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servirait la curiosité sociologique si elle n’induisait pas à retrouver l’hétérogénéité qui se dissimule derrière la fausse homogénéité d’une « modalité » comme celle des non-réponses, simple effet de l’incapacité d’un langage donné à fonctionner comme descripteur de tous les aspects d’une réalité ?

Se résigner à l’existence muette d’une catégorie hors-catégories, c’est consentir à la paresse constitutive de toutes les sociologies négatives. La non-réponse n’est évidemment pas une modalité comme les autres, mais pas davantage une moindre-modalité ou une non-modalité ; elle est le lieu où se trouvent virtuellement confondues toutes les modalités que la formulation d’une question ou le langage d’un questionnement excluent de fait ou de droit. Si l’abstention électorale (ou la non-inscription sur les listes) n’est pas un vote comme les autres, c’est qu’elle rassemble dans l’envers du vote, voué par la force du vote à apparaître comme un vote, tous ceux qui échappent — sans qu’on puisse d’emblée savoir sous quel rapport — à la ventilation des opinions opérée par le langage des partis ou à l’adhésion exigée par le vote comme comportement énonciatif. La tâche de désimpliquer les groupes que confond une non-réponse ne semblera sans intérêt qu’à ceux qui s’imaginent que l’intérêt des questions qu’ils posent à la réalité est si vif qu’il épuise ce qu’on peut en décrire. On conviendra facilement que (sauf à supposer parfaitement « protocolaire » au sens de Carnap (') le langage mis en œuvre par la description des réalités historiques) la réalité qu’un langage organisé selon les catégories et les découpages des questions d’un questionnaire permet de décrire est plus pauvre en relations que les descriptions qu’il exclut par les omissions du questionnement ou le silence des réponses.

Contrôle de l’interprétation signifie donc aussi que pour autoriser l’énonciation du sens des abstentions, la comparaison ne peut s’opérer par les seules ressources d’un traitement multi-dimensionnel de l’information, telles que les procurent par exemple « l’analyse multi-variée » ou même « l’analyse factorielle des correspondances ». Pour procurer un contexte à ces opérations techniques, la comparaison doit nécessairement mettre en jeu une

variation des situations de questionnement ou de parole qui ne peut évidemment

prêter à typologie, pour les catégories sociales ayant fourni des interviewés à un échantillon, que si elle a déjà été soumise à d’autres techniques de description que celle du questionnaire : entretiens, observation, analyse de productions verbales ou documents. On n’échappe jamais, pour formuler à partir de l’information recueillie par un questionnaire des énoncés dotés de quelque généralité, à la nécessité de consulter d’autres sources d’information : l’analyse secondaire s’impose inévitablement comme le seul moyen de reconstituer gammes, séries, quasi-protocoles. Par la profondeur temporelle de ses prises sur des discours produits en situation naturelle d’expression, l’Histoire, qui n’est qu’appropriation laborieuse et indirecte de l’information,

(1) La théorie des « énoncés protocolaires » auxquels se réfère ici le texte est celle de NEURATH et CARNAP : cf. CARNAP in Erkenntnis, 2, 1932 (These der Metalogik).

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conduit pourtant plus directement que le questionnement artificiel de l’enquête à la caractérisation des langages sociaux, y compris celui de l’abstention.

Le questionnaire, qui repose sur un emploi standardisé du langage, est en fin de compte l’instrument le moins adapté à l’étude des effets de langage et du rapport au langage. La standardisation ostentatoire du protocole et du langage de l’interrogation par questionnaires aveugle plus d’un méthodologue sur les malentendus sémantiques qui s’opèrent au nez et à la barbe de l’interviewer, sous le couvert d’une homogénéité du questionnement, encore plus trompeuse de s’être faite typographique. Par leur lexique, leur découpage, leurs schémas d’assertion et leurs évaluations implicites, tant le langage du questionneur que celui des répondants (et des non-répondants) engagent une théorie de la description du monde, puisque c’est là le sort commun des langages savants et des langages communs)1). Rien d’étonnant que le sens des réponses et des non-réponses n’aille jamais de soi, ne soit jamais « donné » dans une description par questionnement, puisque le sens se situe ici sur la ligne de rencontre de deux descriptions, celle du questionneur et celle du répondant, auxquels il arrive plus qu’à leur tour de ne se rencontrer que par hasard.

Qu’on lui réponde ou non, le questionneur croit trop facilement que c’est là la question qu’il a posée, encore heureux quand il ne va pas s’imaginer que c’est à celle qu’il se posait ou qui se posait « objectivement » : en témoignant suffisamment les fluctuations différentielles des évaluations saisies par les « quantificateurs vagues », les presbyties ou les myopies portant sur des objets de questionnement, dont la « définition » est sans cesse re-définie par la place de la question, les proximités de mots ou le rythme du questionnaire, ou encore les nombreuses et parfois fortes liaisons entre ventilations des réponses et caractéristiques de l’interviewer, tous biais que la méthodologie critique a illustrés à satiété. Espérer contrôler ces biais par la connaissance des relations qui s’établiraient une fois pour toutes entre « variables indépendantes » et non-réponses ou déformations différentielles des réponses reste vain : le renouvellement et l’instabilité des conditions engendrant les biais sont indéfinis. Le questionnaire présentera toujours cet inconvénient de constituer en autant « d’informateurs », tous porteurs de langages de description du monde répartis on ne sait comment, les individus d’un échantillon dont on doit, pour en énoncer quelque chose, supposer qu’il a livré des informations homogènes, sommables et composables, bref identiquement liées au langage. Quand on voit l’inconfort méthodologique des ethnologues contraints, pour interpréter les informations livrées par un ou quelques « informateurs », à scruter et à décrire longuement les projets de description du monde de chacun de ces informateurs, l’addition des « opinions » qu’opère sans trouble de conscience le codage imperturbablement mécanique d’un questionnaire a de quoi laisser rêveur. L’antidote se trouve, là encore, dans le refus des enfermements technologiques. Seule une typologie appuyée sur de vastes

(1) C’est la thèse classique de POPPER, The Logic of Scientific Discovery, ch. III.

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ensembles d’observations culturelles et historiques, même disparates, peut permettre d’ordonner, au moins approximativement, un univers de variations dans lequel paroles et non-paroles ne veulent jamais dire la même chose, selon les époques, les groupes, les situations de parole, les formes de questionnement et les objets de discours. On ne saurait parler des non-réponses à un questionnaire sans tenir d’ailleurs que du questionnaire le droit de dire quelque chose sur ce que parler veut dire chez les gens dont on parle.

Si limitée soit-elle dans son ambition, toute tentative d’interprétation des non-réponses doit donc faire au moins quelques pas sur le chemin d’une double référence : référence d’abord à l’ensemble de la situation du questionnement qu’a instauré le questionnaire et, à tout le moins au questionnaire comme ensemble : par quoi on s’oblige à un minimum de

traitement systématique. Référence ensuite au rôle du langage dans la

formulation des questions et des réponses : par quoi on s’oblige, pour construire les comparaisons et guider l’interprétation de leurs résultats, à mettre en jeu quelques hypothèses typologiques sur les fonctions et les mécanismes sociaux du langage. Ce sont là les seules démarches capables d’organiser l’interprétation des configurations du silence en figures sociologi­

ques. Il y a sans doute des raisons de se taire qui sont d’ordre

« psychologique » ; mais il serait vain de vouloir les objectiver par une description de la réalité comportementale qui s’en tient aux instruments de l’observation sociologique. On ne peut expliquer les silences sociaux — ou, si l’on préfère, la distribution sociale du silence — que par du social, c’est-à-dire par la distribution d’autres propriétés sociales.

C’est bien dans cette double direction que s’engagent les deux études qui suivent : « Les jeux de la précision et du silence » et « La gestion sociale des silences ». Etudiant la liaison entre deux variables dans les différents ensembles de sujets découpés par une troisième variable, le premier texte associe l’usage de la méthode multi-variée à la mise à l’épreuve d’une hypothèse classique sur les rapports de la « légitimité culturelle» et de l’usage du langage. On verra là que la distribution d’une série de non-réponses peut être utilement comparée, sur différentes classes de sujets, aux différents degrés de précision dans la mémorisation et la catégorisation des choses de la culture, degrés que permettent de mesurer les réponses à une question semi-ouverte. La gamme des constats qu’engendrent les croisements de ces deux « précisions » langagières (PI, degré d’évitement du silence dans un domaine culturel et P2, degré d’organisation de la parole dans ce même domaine) se laisse facilement rapporter à une typologie déjà attestée des attitudes sociales vis-à-vis de la culture « légitime » : l’érudition ou le silence, qui ne s’associent pas de la même manière dans les différentes classes sociales à l’intérêt ou au désintérêt culturel, précisent ainsi quelques figures nouvelles dans le ballet de la légitimité culturelle. Le choix qu’opère la deuxième étude est double lui-aussi : soumettre une hypothèse typologique inspirée de Goffman à une gamme étendue de vérifications, susceptibles d’engendrer quelques sous-hypothèses elles-mêmes vérifiables sur le même matériel, long trajet sur lequel on prend ainsi quelque

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risque de rencontrer une structure de données ayant un pouvoir « falsificateur ». Une fois sociologisée par référence au modèle culturel de la protection du « privé » et de la privauté, modèle qui commanderait en même temps une représentation du questionnaire et du questionnement sociologiques comme divulgation sociale et comme menace contre un « territoire du soi », l’hypothèse du rôle que joue pour certaines catégories de sujets l’action d’une « censure » défensive dans l’engendrement des non-réponses, y compris et surtout aux questions dont ils connaissent la réponse, conduit à interroger par l’analyse secondaire toute une série de domaines et d’enquêtes par référence à une grille diversifiée d’interprétation.

L’analyse de l’inconscient n’est pas la seule à être « interminable ». L’analyse sociologique n’en a jamais fini, elle non plus, de faire dire aux constats premiers — paroles ou comportements — ce qu’ils se mettent à dire lorsqu’on les met en rapport avec d’autres constats pourvu que ceux-ci leur soient comparables sous quelque rapport. L’ensemble de ces cheminements en écheveau est aussi indéfini que l’ensemble des co-occurrences accessibles à l’observation historique. Mais mis à cette question-là, les silences ne sont pas moins loquaces que les paroles ni moins structurés que les gestes puisque, lorsqu’ils s’y trouvent comparés, ils font tout autant qu’eux assertion et différence, c’est-à-dire forme ou déformation de figure.

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