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HAL Id: sic_01140904

https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_01140904

Submitted on 9 Apr 2015

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Les ateliers numériques de la Bpi

Anaïs Crinière, Agnès Camus-Vigué

To cite this version:

Anaïs Crinière, Agnès Camus-Vigué. Les ateliers numériques de la Bpi. [Rapport de recherche] Bibliothèque Publique d’Information. 2015, 75 p. + bibliographie et annexes. �sic_01140904�

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Les ateliers numériques de la Bpi

Anaïs Crinière-Boizet

sous la direction d’Agnès Camus-Vigué

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Sommaire

Introduction ... 4

I. La fracture numérique : une revue de la littérature scientifique ... 8

A) La fracture numérique de premier degré et ses limites ... 8

1) Les origines de la notion de fracture numérique ... 8

2) Inclusion à la société de l’information ... 9

3) Les politiques en faveur de la réduction de la fracture numérique ... 9

4) Vers une réduction de la fracture numérique ? ... 10

B) La question des usages et du non usage ... 13

C) Des compétences informatiques inégalement réparties ... 14

1) Le sentiment de compétence et d’incompétence : quelques chiffres ... 15

2) Les compétences informatiques au niveau européen ... 15

3) Les compétences informatiques et la spécificité de cette technologie ... 16

II. Le public des ateliers numériques ... 18

A) Composition sociodémographique du public des ateliers ... 18

1) Présentation générale ... 18

2) Portraits d’enquêtés ... 19

B) Leur rapport à l’informatique : les représentations ... 22

1) Représentations de l’informatique... 23

2) Sentiment d’exclusion ... 27

3) Pression sociale ... 28

C) Leur rapport à l’informatique : les usages et les compétences ... 32

1) Des parcours d’équipement et d’usage ... 32

2) Le lien entre profession et informatique ... 38

3) Sentiment d’incompétence et de honte... 44

III. Les ateliers numériques ... 49

A) Différents types de demandes ... 50

1) Se familiariser avec l’outil informatique et Internet ... 50

2) Structurer ses connaissances ... 56

3) Apprendre des savoir-faire ... 56

4) Demande en termes de sécurité ... 58

5) Bonus : Apprendre à apprendre ... 60

B) Un enjeu de socialisation ... 61

1) Se remettre dans une situation d’apprentissage : un lieu de médiation et de remédiation ... 61

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3) Rehausser son estime de soi ... 64

C) Sociabilité à la Bpi ... 67

1) Un lieu de sociabilité ... 67

2) Un espace anonyme et dénué de contraintes ... 68

3) Renforcer son rapport à la Bpi ... 69

Conclusion ... 74

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Introduction

Depuis le mois de janvier 2014, la Bibliothèque publique d’information a mis en place, dans le cadre d’un programme européen nommé DLit 2.0, des ateliers informatiques afin de lutter contre la « fracture numérique ». Ce projet est né du constat de l’expansion des technologies de l’information et de la communication, désormais largement diffusées au sein de la population. En effet, selon un rapport du Credoc sur la diffusion des TIC en 2013, 83% de Français sont équipés d’un ordinateur à domicile et 81% disposent d’une connexion Internet. Ces données significatives démontrent que les compétences numériques constituent aujourd’hui un enjeu majeur de « cohésion sociale, de participation à la vie citoyenne et d’épanouissement personnel des individus »1

. Grâce au financement du Programme pour l'éducation et la formation tout au long de la vie de la Communauté européenne, et avec, entre autres, l’aide de la Fondation Aga Khan, ce programme européen a été conçu dans cette logique. Il s’adresse aux personnes éloignées de ces technologies afin de « développer les compétences et savoirs nécessaires à un usage complet et sûr du Web, et par là même de renforcer leur motivation à apprendre et à participer à la vie sociale numérique ». Centré sur l’e-citoyenneté, la collaboration, les réseaux sociaux, la communication et les compétences de base, le projet a été réalisé grâce aux initiatives de cadres d’enseignement informels au niveau des pays européens. Ce genre de mesures promeut une certaine vision du citoyen, éclairé et informé, actif sur la toile et prend en compte, dans une moindre mesure, l’appartenance à une communauté sociale et les différentes formes de sociabilité qui y sont associées. Autant d’aspects qui renvoient à des visions variées de la citoyenneté coexistant au sein de ces dispositifs.

Cette initiative, qui se décline au niveau national en fonction des partenaires de ce programme, vise donc à donner aux « exclus du numérique » les moyens d’intégrer une société de plus en plus connectée, et elle est loin de constituer un cas isolé. En effet, ne serait-ce que dans la région parisienne, on recense de nombreux services similaires, que ce soit dans les bibliothèques2, les mairies, les associations ou les Espaces publics numériques3,

1 Cf. « Digital Literacy 2.0 - Programme de formation en culture numérique » disponible sur

http://www.digital-literacy2020.eu/content/sections/index.cfm/secid.59?arg=.

2 Voir à ce propos Le Hein, F., Les ateliers multimédia à la médiathèque Marguerite Yourcenar (Ville de Paris)

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ces lieux publics d’accès à Internet relevant de dispositifs nationaux ou d’initiatives locales. Tous ces services sont donc aussi bien publics (et souvent gratuits) que privés et payants. Ainsi, le Carrefour numérique de la Cité des sciences et de l’industrie a-t-il proposé de 2004 à 2013 un parcours abouti de formation à l’informatique pour les personnes en marge de ces technologies que certains participants des ateliers numériques de la Bpi ont suivi. Par ailleurs, les espaces publics numériques proposent un accompagnement à l’utilisation de l’informatique pour leurs usagers, à l’instar de celui de la mairie du troisième arrondissement de Paris, également fréquenté par le public de la Bpi, dans le cadre de leur mission de diffusion des nouvelles technologies. Enfin, l’association Emmaüs Connect, qui permet à des personnes bénéficiaires des minima sociaux de s’équiper en ordinateur et téléphone portable pour des sommes modiques, leur offre également des ateliers de formation à l’informatique, dont les ateliers numériques de la Bpi sont partenaires, ainsi que des permanences connectées.

Ces quelques exemples montrent bien à quel point cette préoccupation est aujourd’hui majeure aussi bien dans le cadre associatif qu’institutionnel et correspond à une volonté politique en faveur du numérique. Et la Bpi, en tant qu’institution culturelle mais aussi que lieu ressource pour un certain nombre de personnes en situation socialement précaire4, apparaît ainsi d’autant plus légitime pour s’approprier cette fonction de lutte contre l’exclusion numérique.

C’est donc dans ce contexte que s’inscrivent les ateliers numériques de la Bpi, animés par des bibliothécaires formateurs depuis le mois de janvier 2014 et succédant à une expérience exploratoire portée par un informaticien de l‘établissement qui a proposé d’octobre 2012 à mars 2013 des médiations informatiques et numériques au public de la bibliothèque5.

Ces ateliers numériques prennent la forme de séances d’une heure et demie consacrées à un thème précis. À l’origine il existait autant d’ateliers que d’animateurs,

de la Bibliothèque Marguerite Yourcenar dans le quinzième arrondissement de Paris qui dénombre les dispositifs proposés par les bibliothèques parisiennes à leurs usagers.

3 « Le terme d’Espace public numérique représente aujourd’hui une notion générique, qui désigne les lieux dans

lesquels les personnes peuvent profiter d’un accès accompagné aux usages des TIC par l’intermédiaire d’animateurs multimédia. », Le Mentec, M., « Les espaces publics numériques. D’une perspective d’accessibilité à une logique d’appropriation » in Plantard, P., Pour en finir avec la fracture numérique, 2011.

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à-dire quatre, mais, au moment de l’enquête, deux autres ont été rajoutés. Si chaque atelier n’est pas explicitement associé à un niveau, il existe néanmoins une continuité entre ces derniers, voulue par les animateurs qui les conçoivent comme un parcours de formation. Ainsi, le premier atelier, « Je découvre et manipule l’ordinateur », est censé permettre aux grands débutants de se familiariser à l’ordinateur et d’acquérir des bases (présentation des termes techniques, premier contact avec l’ordinateur, manipulation du clavier et de la souris). Des bases qui sont approfondies et réutilisées par la suite dans les ateliers « J’organise mes données dans l’ordinateur » (création et déplacement de fichiers et dossiers), « Je navigue sur Internet » (utilisation d’un moteur de recherche, des onglets et des favoris) et « Je crée ma boîte mail et j’apprends à l’utiliser ». Il existe donc de fait des niveaux, même s’il n’est pas imposé aux participants de suivre les ateliers dans cet ordre. Comme je l’expliquais précédemment, deux ateliers ont ensuite été ajoutés : « J’effectue mes démarches administratives en ligne » (présentation de plusieurs sites tels que celui du service public, de l’assurance maladie, des impôts, de la Caisse d’allocations familiales ou de l’assurance retraite) dès le mois de mars et avec l’appui d’une nouvelle formatrice, et « Je prépare mes vacances sur Internet » (présentation des outils Google Maps, Viamichelin, Mappy, des sites de réservation de billets d’avion ou de train, de moyens d’hébergement variés et d’activités touristiques en fonction des destinations choisies) en mai.

Chaque atelier accueille au maximum huit participants, autant que de postes informatiques, et se déroule au niveau 2 dans la salle L’Atelier, dont l’entrée se situe dans un couloir à l’écart des espaces. Les baies vitrées placées au fond de la salle permettent, par ailleurs, de voir ces mêmes espaces lorsque les stores sont relevés. Les participants s’installent par deux sur quatre tables, généralement disposées face au mur, un mur sur lequel sont projetées les présentations en deux rangées de deux. D’autres types d’installations ont également été expérimentés pour rendre les séances plus interactives.

Les inscriptions s’ouvrent une demi-heure avant le début des ateliers et s’effectuaient au bureau Autoformation jusqu’au mois d’avril avant de passer au bureau Sciences et techniques à partir de mai. Les usagers prennent connaissance du thème et de l’horaire des séances grâce aux flyers mis à disposition sur les bureaux, à l’agenda du journal Actu Bibliothèque, aux annonces sonores diffusées au moment des inscriptions et parfois par le bouche à oreille.

Les animateurs et concepteurs des ateliers étaient à l’origine quatre, tous issus du département Vivre, dont deux du service Autoformation et deux du service Savoirs pratiques choisis par leur chef de département en raison de leur expérience dans la formation et une en

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particulier en sa qualité de chargé de collection et de médiation en informatique. Après avoir suivi une « formation à la formation » de trois jours en septembre 2013, chacun a été chargé de concevoir un atelier en conformité avec le curriculum DLit 2.0 et sous la forme d’une feuille de route – le TOAST, pour Thème, Objectif, Animation, Séquence et Timing – précisant les différents traits de l’atelier afin de faciliter sa présentation par un autre formateur. Puis, en janvier 2014, ils se sont répartis l’animation des ateliers suivant un système de N1 et N2, le premier étant en charge de l’animation (et souvent aussi le concepteur de l’atelier) tandis que l’autre le seconde. À partir du mois de mars, les ateliers se sont ouverts à des bibliothécaires issus d’autres services et départements, qui respectaient d’abord une phase d’observation avant d’intégrer l’équipe des animateurs. Les ateliers suivent généralement le même schéma, à savoir une partie introductive de présentation du sujet, puis une partie plus pratique durant laquelle les participants manipulent l’ordinateur et réalisent les exercices que leur donnent les animateurs, les deux parties pouvant s’entremêler.

Je voudrais dans ce rapport m’intéresser aux caractéristiques de ce public éloigné du numérique qui vient aux ateliers proposés par la Bpi, à son rapport à l’informatique, à ses motivations mais aussi à ses attentes concernant les ateliers et à ce qu’il en retire. Je chercherai ainsi à montrer en quoi la Bpi répond par cette offre à une demande réelle et produit des effets pour les participants tant sur leurs compétences que sur leurs représentations d’eux-mêmes. J’interrogerai également le rapport de ces participants à la bibliothèque qui propose ce service.

Dans un premier temps, je passerai brièvement en revue la littérature scientifique sur le sujet de la fracture numérique avant de présenter dans un second temps les participants des ateliers ainsi que leur rapport à l’informatique et à Internet, ce qu’ils disent sur leur situation d’exclus du numérique, et de terminer dans un dernier temps par l’analyse des ateliers eux-mêmes et leurs effets sur la réduction des inégalités numériques.

Pour traiter ces questions, je m’appuie sur une enquête menée entre le mois de mars et de juillet 2014 dans le cadre d’un stage au sein du service Études et recherche de la Bibliothèque publique d’information. Durant cette période, j’ai pu effectuer dix-huit observations des ateliers numériques6, ce qui m’a permis de varier les thèmes et les publics, ainsi que dix entretiens semi-directifs avec des participants des ateliers, souvent menés à

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l’issue de ces derniers. J’ai également pu m’entretenir avec les animateurs et la directrice du département Vivre qui m’ont apporté des éléments de cadrage sur la mise en place et la conception des ateliers numériques, et je tiens également à les remercier pour leur accueil. Par ailleurs, j’ai visité l’Espace public numérique de la mairie du troisième, mentionné par une des personnes interviewée, j’ai assisté à un atelier et à une Permanence connectée à Emmaüs Connect et rencontré une ancienne médiatrice TIC, aujourd’hui chargée de projet Living Lab, au Carrefour numérique de la Cité des sciences et de l’industrie, afin de mettre en perspective les ateliers numériques de la Bpi.

I. La fracture numérique : une revue de la littérature scientifique

A) La fracture numérique de premier degré et ses limites

Au moment de la banalisation de l’usage de l’ordinateur7

, les chercheurs et les politiques se rendent compte que certaines catégories de population en sont écartées. Ce constat d’une simple différence en termes d’équipement devient rapidement celui d’une inégalité et d’une exclusion, dans la mesure où l’adoption des technologiques de l’information et de la communication (TIC) et bénéfices économiques et sociaux vont désormais de pair. C’est pourquoi de nombreuses actions et politiques publiques, au niveau européen et national, cherchent à réduire cette fracture en insistant d’abord sur l’équipement et l’accès à Internet. Il semblerait qu’aujourd’hui cette fracture en termes d’équipement et d’infrastructures s’amenuise, mais il existe encore des inégalités si l’on regarde les taux d’équipement et de connexion en fonction de caractéristiques sociodémographiques telles que l’âge, le sexe, le niveau d’études. Par ailleurs, des études plus qualitatives qui s’intéressent aux pratiques des individus montrent qu’il existe également des inégalités en termes d’usages et de compétences.

1) Les origines de la notion de fracture numérique

7

Au sens où l’entend Pascal Plantard qui sépare la diffusion d’une innovation en trois étape : l’innovation, la massification et la banalisation, cf. « De la fracture numérique à la mutation des Espaces publics numériques », Education à la technologie et au numérique, rencontres numériques, Gaîté Lyrique, Paris, 14 juin 2013.

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La notion de fracture numérique (« digital divide » en anglais) – terme dont Pascal Plantard attribue la paternité à Bill Clinton – est apparue au début des années 1990 aussi bien dans les discours politiques que dans la littérature scientifique pour qualifier le fossé entre les « inforiches » (information have) qui bénéficient de l’économie numérique et les autres, les « infopauvres » (information have-not)8. Cette prise de conscience s’effectue ainsi au moment de la diffusion rapide des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) dans la société et s’appuie sur les différences de taux d’équipement en ordinateur et de connexion Internet à haut débit au sein d’une même population. Ainsi, pour la France, les taux d’équipement et de connexion à Internet étaient respectivement de 34% et de 14% pour l’année 2000 avant d’atteindre 74% et 67% en 2009 d’après les chiffres du Credoc pour les enquêtes « Conditions de vie et Aspirations ».

2) Inclusion à la société de l’information

Ce concept suppose donc de fait l’exclusion d’une partie de la population d’une société dite « de l’information » (issue d’une révolution industrielle informationnelle) qui succéderait aux sociétés industrielle et post-industrielle et reposerait sur les TIC, nouveaux moteurs de croissance économique et de bien-être social dont l’usage est présenté comme « la condition sine qua non d’une pleine intégration économique, sociale et culturelle. »9. Autrement dit, l’accès à ces TIC serait désormais incontournable, non seulement pour rester compétent sur le marché du travail mais aussi pour devenir un citoyen éclairé. Ces TIC sont censées permettre la croissance via l’innovation, améliorer les conditions de travail et de carrière des salariés, rendre les citoyens plus à même d’exercer leurs droits en étant mieux informés, et constituent donc à terme un enjeu pour la démocratie. Le concept de fracture numérique est ainsi indissociable des bienfaits supposés des TIC. Selon Périne Brotcorne et Gérard Valenduc, « cette vision quelque peu apologétique des impacts sociaux des TIC explique notamment l’engouement des pouvoirs politiques, mais aussi des acteurs du monde associatif et de la société civile en général à mener, sous le vocable de l’e-inclusion, une multitude d’initiatives et d’actions en tous genres. »10

.

3) Les politiques en faveur de la réduction de la fracture numérique

8 Cf. Rallet, A. et Rochelandet, F., « La fracture numérique : une faille sans fondement ? », Réseaux, 2004/5 n°

(11)

C’est pourquoi la lutte contre la fracture numérique, qui exclut une part non négligeable de la population de cette révolution informationnelle, est considérée comme un objectif politique et économique majeur. Deux types de discours s’opposent cependant : d’une part, ceux qui estiment qu’une action sur l’équipement et les compétences peut réduire les inégalités liées à la diffusion des TIC ; de l’autre, ceux qui déconstruisent cette notion, considérant que les inégalités numériques ne sont que la conséquence d’inégalités sociales préexistantes qu’il faut d’abord endiguer pour supprimer la fracture numérique. C’est dans la première perspective que s’inscrivent les initiatives de la commission européenne, qui a mis en place à partir de 1999 des programmes « eEurope »11, et du gouvernement français, qui a créé en 1998 des Comités interministériels pour la société de l’information (CISI) pour appliquer les préconisations européennes ainsi que les Espaces Publics Numériques (EPN) en 2000, afin de permettre à tous d’accéder aux ressources informatiques et d’être sensibilisé à la question des TIC12. De même, en 2006, une trentaine de pays européens ont signé la déclaration de Riga visant à promouvoir l’e-inclusion et à « bâtir une société de l’information et de la communication pour tous ». Ils se sont engagés à réduire de moitié le nombre de personnes n'utilisant pas Internet dans les groupes menacés par l'exclusion, en assurant à au moins 90 % du territoire européen un accès à l'Internet haut débit et en rendant accessibles tous les sites web publics dans un délai de quatre ans. Ces politiques de diffusion massive des TIC émises à l’échelle européenne et nationale pour lutter contre la fracture numérique, insistaient surtout sur la facilitation de l’accès à l’équipement et à Internet13

.

4) Vers une réduction de la fracture numérique ?

Selon les chiffres d’un rapport du Credoc sur la diffusion des TIC dans la société française en 2013, 83% de la population dispose d’un ordinateur ou plus et 81% d’une connexion Internet à domicile. Si l’on compare ces chiffres à ceux de 2003 – qui étaient

11

Les objectifs de ces programmes depuis 1999 montrent par ailleurs bien la manière dont se déclinent les politiques en faveur du numérique avec d’un côté des l’enjeu de la réduction de la fracture numérique et de l’autre la promotion de l’innovation dans le domaine des TIC dans le but de redynamiser le tissu industriel et de favoriser à terme la croissance réunis dans la stratégie présentée en mars 2010 par la Commission européenne intitulée « Europe 2020. Une stratégie pour une croissance intelligente, durable et inclusive ».

12 Ils faisaient partie des dix mesures en faveur de l’accès public à internet dévoilées par Lionel Jospin lors

d’une conférence de presse en juillet 2000. Cf. Le Mentec, Mickaël « La fracture numérique sous l’angle des politiques publiques » in Pour en finir avec la fracture numérique, Plantard Pascal. Par ailleurs, ils se répartissent aujourd’hui en deux labels nationaux, d’un côté les espaces Cyber-base issus d’un programme de la Caisse des Dépôts et Consignations et les « Point Cyb-Espace jeune numérique » créés par le ministère chargé de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative (source : http://www.netpublic.fr/net-public/espaces-publics-numeriques/presentation/).

13

Le programme eEurope 2000 était centré sur l’équipement tandis que eEurope 2002 a ajouté la formation aux usages des TIC, prenant ainsi acte des résultats des recherches qui s’intéressent aux usages et aux inégalités dont ils peuvent être porteurs.

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respectivement de 48% et 31%, on peut supposer que la réduction de la fracture numérique est en bonne voie. C’est toutefois mettre de côté les déterminants sociaux de cette dernière puisque, si 99% des 12-17 ans sont équipés en ordinateur, ce n’est le cas que de 76% des 60-69 ans et de 39% des plus 70 ans. De même 97% des diplômés du supérieur sont équipés alors qu’ils ne sont que 51% chez les personnes sans diplôme. Et 97% des personnes dont le revenu mensuel du foyer est supérieur à 3100€ le sont contre 65% pour les revenus inférieurs à 900€. Les écarts sont similaires pour ce qui est de l’accès à Internet : 98% des 12-17 ans disposent d’une connexion Internet à domicile alors qu’ils sont 75% chez les 60-69 ans et 39% chez les plus de 70 ans. 52% des personnes sans diplôme ont une connexion à domicile, ce chiffre est de 95% chez les diplômés du supérieur, 58% pour les revenus inférieurs à 900€ par mois et 96% pour ceux supérieurs à 3100€.

Tableau récapitulatif des taux d’équipement et de connexion

Caractéristiques sociodémographiques

Taux d’équipement en ordinateur (en %)

Taux de connexion internet à domicile (en %) Age 12-17 ans 99 98 60-69 ans 76 75 Plus de 70 ans 39 39 Diplôme Diplômés du supérieur 97 95 Sans diplôme 51 52

Revenu mensuel du foyer

Supérieur à 3100€ 97 96

Inférieurs à 900€ 65 58

Ces quelques chiffres concordent avec les travaux de chercheurs américains sur le non usage d’Internet cités par Fabien Granjon dans son article sur le non-usage d’Internet14

. En effet, selon les chercheurs James Katz et Philip Aspden (1997-1998) évoqués par Granjon, les personnes qui n’utilisaient pas Internet (non-users) et celles qui l’avaient utilisé puis abandonné (drop-outs) étaient moins favorisées socialement que les utilisateurs et avaient de moindres qualifications scolaires. Ils relevaient également l’influence des déficits en capitaux économiques, sociaux, culturels mais aussi des facteurs tels que l’âge, le sexe ou le fait d’être

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un parent isolé15. Ils remarquaient par ailleurs que l’abandon était moindre lorsque la souscription à un abonnement répondait à un intérêt personnel (ce qui n’était pas le cas lorsqu’il suivait une recommandation des proches) et avait été précédé d’une formation et d’une acculturation minimale au dispositif, constat que faisait déjà le sociologue Everett Rogers en 1983 puisqu’il avait expliqué la non-adoption d’une technologie par le manque d’intérêt pour la « chose technique », la faiblesse des ressources socio-économiques, informationnelles et relationnelles et l’insuffisance réelle ou perçue des potentialités pratico-sociales censées être tirées de son usage16.

Cette question de l’acculturation à l’outil informatique permet d’évoquer ici l’utilisation des ordinateurs dans le milieu professionnel et son influence sur l’équipement à domicile17. Aujourd’hui, selon le rapport Credoc de 2013, 55% des actifs ont accès à un ordinateur (et presque autant à Internet avec 54%) sur leur lieu de travail mais l’on retrouve les mêmes différences que pour l’équipement à domicile puisque si 80% des diplômés du supérieur y ont accès, ils sont 21% chez les non diplômés. Pour les catégories socioprofessionnelles, on constate que 90% des cadres et 75% des professions intermédiaires y ont accès contre 22% chez les ouvriers.

Avec Fabien Granjon, nous pouvons ainsi reprocher aux approches de la fracture numérique en termes de taux d’équipement et d’accès à Internet de n’évoquer que rarement les origines sociales de ces inégalités numériques. Cette remarque vaut également pour les politiques en faveur des exclus du numérique qui sont « des mesures considérées comme étant destinées à des « défavorisés numériques », alors que ceux-ci sont évidemment, la plupart du temps, d’abord des « défavorisés sociaux ». Leur but n’est ni de remédier aux causes des inégalités numériques en tant qu’elles sont un effet de discriminations situées en leur amont, ni d’étayer une réflexion sur leur formation. Il s’agit plutôt de considérer une forme émergente d’inégalités, subséquente à la « société de l’information », et non d’examiner « la dernière déclinaison en date d’inégalités sociales préexistantes. »18

.

15 Fabien Granjon nuance toutefois les apports de cette approche en écrivant dans ce même article : « Cette

focalisation sur des aspects socio-psychologiques censés fournir toute explication utile permettant de saisir les raisons du non-usage a, sous l’effet d’une logique de l’évidence, pour conséquence de faire l’économie d’une interrogation sur les structures sociales et les dispositions des non-utilisateurs. Elle entérine une vision utilitariste assurant la promotion d’un agent social qui témoignerait de sa capacité à conduire une auto-évaluation rationnelle de ses besoins (contrariés). ». Granjon, F., op. cit. p.44.

16 Granjon, F., op. cit. p.44.

17 Cf. Didier Le Gall et Charlotte le Van, « S’équiper à domicile. Micro-informatique domestique et clivages

sociaux » in Granjon, F., Lelong, B. et Metzger, J.-L., Inégalités numériques. Clivages sociaux et modes d'appropriation des TIC, 2009.

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Par ailleurs se focaliser sur les taux d’équipement et les connexions à domicile d’une part laisse de côté les personnes qui peuvent utiliser ces outils à l’extérieur, dans des lieux publics ou des cybercafés et de l’autre semble supposer que le fait d’être équipé et de disposer d’une connexion Internet à domicile induit forcément la possibilité d’en tirer tous les avantages. Comme l’écrivent Périne Brotcorne et Gérard Valenduc, « cette perspective de la « fracture numérique », qui place l’équipement technologique au centre de l’analyse, présuppose implicitement que les TIC sont des technologies génériques dont le simple accès conduirait automatiquement à l’usage, quel que soit le milieu économique, social et culturel dans lequel elles sont diffusées. »19. Or cela est loin d’être le cas comme nous allons le voir maintenant en accordant une attention plus particulière aux usages effectifs de ces technologies également vecteurs d’inégalités au point que les chercheurs parlent de « fracture numérique de second degré » et préfèrent la notion plurielle d’ « inégalités numériques »20 à celle de la « fracture ».

B) La question des usages et du non usage

La réduction de cette fracture numérique de premier degré rend désormais d’autant plus visible celle de « second degré »21 qui concerne les usages et les compétences en informatique des individus autrement dit leurs capacités à se saisir des avantages offerts par les TIC, à convertir les opportunités permises par les TIC en bénéfices concrets, capacités inégalement réparties au sein de la population. En effet, toutes les personnes équipées et disposant d’une connexion à domicile ne sont pas à même de se saisir des possibilités qu’ouvrent l’ordinateur et Internet car « l’accès aux TIC ne conditionne pas automatiquement leur usage effectif et encore moins leur usage autonome et efficace. »22. Cette deuxième dimension de la fracture numérique semble ainsi renforcer les inégalités existantes si bien que Fabien Granjon décide désormais d’envisager la fracture numérique « comme un ensemble d'écarts de pratiques constitutifs d'inégalités sociales. »23.

S’intéresser aux usages permet également de montrer les limites d’une approche des inégalités numériques en fonction de facteurs sociodémographiques qui ont tendance à

19 Brotcorne, P. et Valenduc G., op. cit. p.49.

(15)

homogénéiser ces groupes et à laisser de côté les spécificités des usages et compétences. Certains usages d’une même technologie sont plus efficaces socialement et économiquement que d’autres comme l’explique très bien Pascal Plantard. Celui-ci a constaté qu’au sein d’une même classe d’âge (des jeunes censés « être nés » dans le numérique), les usages d’Internet variaient avec l’origine sociale et pouvaient se montrer à terme vecteurs d’inégalités24

. Alors que des apprentis boulangers d’origines sociales populaires n’utilisaient Facebook que le vendredi soir pour planifier leur soirée et le dimanche pour poster leurs photos, les lycéens du centre-ville, issus de couches sociales plus favorisées, y recouraient au contraire pour préparer des dossiers scolaires en groupe, faire des recherches ou planifier leurs vacances.

Ainsi, se pencher sur les usages permet de révéler que certaines inégalités perdurent une fois l’étape de l’équipement passée et de sortir d’une vision trop restrictive, uniformisée, de la population. Mais la question des usages optimaux des TIC est indissociable de celle des compétences et de leur apprentissage qui dépend de l’intégration dans des réseaux sociaux qu’ils soient scolaires, professionnels ou relationnels. La capacité à convertir les opportunités offertes par les TIC en avantages concrets dépend aussi bien des compétences informatiques de chacun que de la capacité à discerner les avantages permis par les TIC.

C) Des compétences informatiques inégalement réparties

« Considérer que l’abondance de l’information en ligne, offerte à tous sans filtre ni hiérarchie, donne à chacun une autonomie, voire une liberté absolue, c’est en effet oublier que le simple accès à « toute » l’information ne remplace en rien la compétence préalable pour savoir quelle information rechercher et quel usage en faire. »25. Cette citation de Périne Brotcorne et Gérard Valenduc illustre parfaitement la situation dans laquelle se retrouvent de nombreuses personnes qui n’arrivent pas à avoir des usages utiles de ces nouvelles technologies par manque de connaissances et de compétences une fois l’étape de l’équipement passée et que l’économiste Adel Ben Youssef qualifie de « quatrième dimension de la fracture numérique »26.

24

Plantard, P., « De la fracture numérique à la mutation des Espaces publics numériques », Education à la technologie et au numérique, rencontres numériques, Gaîté Lyrique, Paris, 14 juin 2013.

25 Brotcorne, P. et Valenduc G., op. cit. p.52.

26 « La dernière version des fractures numériques est liée aux modalités d’apprentissage spécifiques aux TIC. En

effet, dès lors que l’on suppose que les TIC accroissent à la fois la disponibilité de l’information et les modalités de son traitement, le tri de l’information par l’utilisateur devient un élément clé dans son utilisation. L’usage implique des compétences pour optimiser les performances retirées de l’usage des TIC. Les inégalités se

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1) Le sentiment de compétence et d’incompétence : quelques chiffres

Et en effet, lorsque l’on s’intéresse par exemple aux chiffres du rapport du Credoc sur la diffusion des TIC en 2013 dans la société française, on remarque que si 55% des personnes interrogées s’estiment assez, voire très compétentes pour utiliser un ordinateur, 44% ne se sentent pas très voire pas du tout compétents avec cet outil. Ces chiffres sont en baisse par rapport à 2007 et 2009 (52% et 47%) mais représentent tout de même une part non négligeable de la population. Par ailleurs, un détour par les variables sociodémographiques révèle que les jeunes, les plus diplômés, les plus aisés et les hommes se sentent en général plus compétents. Si seuls 14% des 12-17 ans se sentent incompétents pour utiliser un ordinateur, ils sont 63% parmi les 60-69 ans et 87% chez les plus de 70 ans. Ces chiffres s’élèvent à 81% chez les personnes sans diplôme contre 22% chez les diplômés du supérieur. Il existe en outre une corrélation positive entre le fait de se sentir compétent en informatique et le nombre d’heures passées sur Internet ou la diversité des usages : plus on passe de temps sur Internet et plus on s’estime compétent, de même plus on a des usages nombreux et variés d’Internet et plus on se sent compétent en informatique.

On peut toutefois émettre une réserve quant à la justesse de ces chiffres pour évaluer le niveau de compétence effectif des enquêtés étant donné que les représentations qu’ont les personnes interrogées de leur propre pratique et de leur compétence dépendent souvent du discours tenu sur ces technologies. Pascal Plantard faisait remarquer à juste titre lors de son intervention en juin 2013 à la Gaîté Lyrique27 que les efforts réalisés par la génération des baby-boomers pour se mettre au numérique – illustrés par leur présence importante dans les EPN – proviendraient d’une volonté de remédier à leur supposé manque d’intégration à la société du numérique véhiculée par le discours entre autres des médias qui les inciterait de fait à sous-estimer leurs compétences en informatiques.

2) Les compétences informatiques au niveau européen

Afin d’avoir une idée plus précise des compétences informatiques des ressortissants de l’Union européenne, l’organisme statistique européen Eurostat a mis en ligne en 2014 des statistiques sur la société de l’information, et plus particulièrement sur les compétences

manifestent alors au niveau des capacités d’apprendre et d’utiliser les TIC à des fins productives. » (p.200) in Ben Youssef Adel, « Les quatre dimensions de la fracture numérique », Réseaux, 2004/5 n° 127-128, p.

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181-individuelles en informatique, à partir d’une autoévaluation de leur niveau par les enquêtés. Ils devaient indiquer le nombre d’activités liées à l’informatique qu’ils avaient déjà effectuées parmi six tâches (« copie ou déplacement d'un fichier ou d'un répertoire, utilisation des outils 'copier et coller' pour dupliquer ou déplacer de l'information au sein d'un document, utilisation de formules arithmétiques de base (addition, soustraction, multiplication, division) dans un tableau de calcul, compression de fichiers, connexion et installation de nouveaux matériels, par exemple une imprimante ou un modem, écriture d'un programme informatique utilisant un langage de programmation spécialisé »). Ces compétences n’étaient donc pas évaluées, testées ni observées. Trois niveau de compétence étaient alors distingués : les individus ayant effectué une à deux activités avaient une compétence considérée comme faible, de trois à quatre, moyenne, et de cinq à six, forte. Ainsi en 2012, dans les 28 pays européens, 16% de la population avait une faible compétence en informatique, 25% une moyenne et 26% une forte. Ces chiffres étaient pour la France de 17%, 28% et 30%28. Comme pour les chiffres du rapport Credoc précédemment cités, ces données reposent sur une autoévaluation. On constate donc qu’il existe un écart de taille entre le nombre de personnes équipées et connectées et celui des personnes réellement compétentes pour l’utiliser29.

Ces différentes données permettent de se rendre compte de l’enjeu que représente la maîtrise des outils informatiques pour en extraire des avantages concrets. Si mêmes des individus qui utilisent régulièrement l’informatique ne se sentent pourtant pas compétents à l’utiliser, c’est bien qu’il existe une spécificité de cette technologie et donc des compétences qui y sont associés.

3) Les compétences informatiques et la spécificité de cette technologie

Les chercheurs hollandais Jan Steyaert et Jos De Haan (2001) cités par Périne Brotcorne et Gérard Valenduc30 distinguent trois types de compétences informatiques spécifiques à cet outil en constante évolution : les compétences instrumentales, les compétences structurelles ou informationnelles et les compétences stratégiques31. Les premières concernent la manipulation du matériel et des logiciels et renvoient à des compétences opérationnelles, à un savoir-faire de base composé de capacités techniques et de

28 Source : http://epp.eurostat.ec.europa.eu/portal/page/portal/information_society/data/main_tables.

29 On peut toutefois noter ici cela dépend de leur évaluation personnelle par les enquêtés et de la méthodologie

de l’enquête qui a retenu certaines activités informatiques.

30 Brotcorne, P. et Valenduc G., op. cit. p.53. 31 Ibid. p53-54.

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raisonnement (souvent retenues par les programmes de formation aux TIC comme le permis de conduire informatique européen). Les secondes, quant à elles, concernent la nouvelle façon d’entrer dans les contenus en ligne, de chercher, de sélectionner, de comprendre, d’évaluer et de traiter l’information. Selon les auteurs, elles prennent de plus en plus d’importance du fait du développement des contenus d’information et de services en ligne, de la navigation, des liens hypertextes et des moteurs de recherche. Enfin, les dernières concernent « l’aptitude à utiliser l’information de manière proactive, à lui donner sens dans son propre cadre de vie et à prendre des décisions en vue d’agir sur son environnement professionnel et personnel » c'est-à-dire à adopter certains comportements orientés vers un but. Par ailleurs, Brotcorne et Valenduc dénombrent d’autres compétences sans rapport avec l’informatique telles que la lecture, l’écriture et l’anglais qu’il est nécessaire de maîtriser pour utiliser l’informatique et Internet. Il existe également des inégalités dans l’acquisition de ces compétences puisque l’inscription sociale et l’intégration dans des réseaux semblent jouer un rôle clé dans l’appropriation de ces technologies numériques. Selon Van Dijk (2005) cité par Brotcorne et Valenduc, les ressources en temps, sociales et culturelles – qui dépendent du niveau d’éducation et de l’appartenance sociale – sont bien plus déterminantes dans cette acquisition que les ressources mentales et cognitives : « dès lors, le fait de se trouver en marge des circuits sociaux, tant éducatifs que professionnels, se révèle être un facteur d’exclusion numérique considérable. »32

. En outre, et comme nous l’avons vu plus haut avec le rapport du Credoc, tous les emplois ne donnent pas accès à l’ordinateur ni à Internet33.

Brotcorne et Valenduc nous invitent enfin à considérer la fracture numérique comme un processus social donc dynamique plutôt que comme un état. Et cela notamment en raison de la spécificité de ces technologies qui évoluent sans cesse et dont l’appropriation constitue un processus itératif, évolutif puisque chacun, et même, voire surtout, le plus compétent des usagers, doit actualiser ses connaissances et ses compétences de crainte d’en être à son tour écarté. Comme l’écrivent Brotcorne et Valenduc, « la pleine maîtrise des TIC n’est jamais définitive »34. Cela explique l’importance de l’acquisition de compétences génériques transversales pour apprendre à apprendre et s’adapter à ces changements perpétuels. Les

32

Ibid. p.55.

33 L’usage de l’informatique dans le cadre professionnel peut par ailleurs présenter certaines limites pour

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auteurs ajoutent également que ce processus d’appropriation composé de décrochage et de rattrapage concerne davantage les compétences instrumentales (évoquées plus haut) que les deux autres types de compétences moins sensibles aux évolutions rapides des technologies.

La question des usages et des compétences est donc un enjeu majeur de la fracture numérique (même si cette dernière découle aussi d’inégalités sociales préexistantes) et c’est dans l’optique de réduire ces inégalités au niveau des compétences informatiques que le projet DLit 2.0 ainsi que les ateliers numériques de la Bpi ont vu le jour. Nous allons désormais nous plonger dans cet exemple concret d’initiative visant à réintégrer les personnes exclues du numérique pour illustrer les travaux que nous venons d’évoquer.

II. Le public des ateliers numériques

Le public des ateliers numériques n’est pas représentatif des personnes exclues du numériques ni des non usagers au sens où ils ont la particularité d’avoir fait la démarche de s’inscrire et de participer à une formation proposée par la Bpi pour acquérir des compétences informatiques. Le but de cette enquête qualitative n’est de toute façon pas la représentativité mais l’étude des situations variées rencontrées par les participants vis-à-vis d’Internet, de l’informatique, de la bibliothèque dans leur exemplarité35

.

A) Composition sociodémographique du public des ateliers

1) Présentation générale

Cette partie s’appuie sur les quelques données fournies par les réponses des participants au moment de l’inscription. On leur demandait, en effet, alors qu’ils

35 Voir à ce sujet la note méthodologique rédigée par Agnès Camus-Vigué au début de son rapport sur le public

de l’espace Autoformation de la BPI, « L’autoformation à la Bpi. Autonomie et autodidaxie dans une bibliothèque en libre accès », in Bibliothèques et autoformation. La formation tout au long de la vie : quels rôles pour les bibliothèques à l’heure du multimédia ?, Bibliothèque publique d’information, 2006.

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s’inscrivaient de renseigner leur âge, leur occupation, s’ils étaient équipés d’un ordinateur à domicile et s’ils disposaient d’une connexion Internet. Ces données concernent les 18 ateliers qui ont eu lieu entre le 17 mars et le 25 juin 2014 et ont accueilli en tout 124 personnes, ce qui fait une moyenne de 6,8 participants par atelier. La moyenne d’âge pour ces 18 ateliers est de 59,68 ans avec un minimum à 16 ans (atelier « Je prépare mes vacances sur Internet » du 25/06) et un maximum à 84 ans (pour le même atelier).

Parmi ces 124 participants, 53 étaient des femmes et 70 des hommes, ce qui nous donne un pourcentage de 43% pour les femmes et 56% pour les hommes (le total ne fait pas 100% car la réponse à cette question manquait pour une personne). On constate par ailleurs une évolution puisque, si, au mois de mars, les hommes étaient majoritaires (72%), la situation s’équilibre quelque peu en avril, les hommes représentant alors 58% des participants et les femmes 40%. En mai, les femmes deviennent plus nombreuses avec 59% puis repassent à 45% en juin pour 55% d’hommes.

Si les données ne permettent pas de s’appesantir sur les catégories socioprofessionnelles des participants au sens de l’Insee, elles nous offrent tout de même un panorama instructif des différentes situations de ces derniers. On constate ainsi une surreprésentation des retraités parmi les participants (46 au total sachant que cette case n’a pas été remplie pour plusieurs ateliers), suivis de près par les personnes sans emploi, en recherche d’emploi ou inactives, une poignée d’actifs occupés (une psychologue, un pédiatre, deux artistes, des employés) et deux ou trois étudiants.

Enfin, les données sur l’équipement révèlent que près de 65% des participants pour les quatre mois disposent d’un ordinateur à domicile et moins de 50% d’une connexion à Internet.

2) Présentation des d’enquêtés

Encadré méthodologique

Je voudrais dans cet encadré évoquais les limites de cette enquête notamment dans la manière dont elle a été menée en insistant sur l’influence de ma situation de stagiaire à la BPI vis-à-vis des participants au cours des entretiens et des observations.

Il me semble ici nécessaire de nuancer la précision des données sur la fréquentation des ateliers dont certains chiffres manquaient et qui étaient surtout laissées à la libre interprétation des animateurs qui remplissaient le questionnaire. Ainsi, alors qu’une dame

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expliquait qu’elle avait travaillé dans une centre de loisirs, une animatrice avait inscrit enseignante dans la case profession.

J’aimerais ensuite ajouter que les personnes qui viennent aux ateliers ne sont pas représentatives de tous les exclus du numérique et donc que mon approche de la fracture numérique fut ici limitée aux personnes qui ont effectué une démarche d’apprentissage et qui connaissent la BPI, ce qui n’est pas le cas de tous ces exclus.

Par ailleurs, mon genre et mon âge ont pu entraîner des biais dans la constitution de l’échantillon enquêté au sens où, comme on peut le constater, les femmes furent plus nombreuses à me répondre que ce soit parce que les femmes ont plus tendance à accepter de répondre aux questions posées par une femme (ce qui serait moins le cas pour les hommes, mais cela peut aussi dépendre de l’âge des personnes approchées) ou bien parce que, à l’inverse, j’avais davantage tendance à aller vers elles. Je n’ai pas réalisé de tirage aléatoire pour choisir les personnes à qui je demandais de réaliser un entretien mais je les ai sélectionné au contraire en fonction de ce que j’avais observé en atelier (j’ai presque toujours réalisé les entretiens juste après un atelier), des personnes que j’avais aidées durant l’atelier, de celles que j’avais remarqué à cause de leurs remarques ou réactions face à l’ordinateur, qui se montraient intéressées lorsque j’expliquais à la fin ou au début que je voulais poser des questions, qui avaient du temps à m’accorder (ce qui était pas toujours le cas, certains participants quittant parfois la salle rapidement).

De plus, pendant l’entretien, en tant que stagiaire à la bibliothèque, je représentais l’institution culturelle, la BPI, ce qui a pu entraîner une crainte d’être jugé ou de livrer un avis critique sur les ateliers et les animateurs (même si en général les personnes remerciaient la BPI pour la gratuité des services qu’elle propose et qui d’une certaine manière peut expliquer leur répugnance à critiquer cette bibliothèque).

Il me semble enfin intéressant de noter ici l’intérêt des observations quasi participantes que j’ai effectuées durant cette enquête au sens où il m’est rapidement paru impossible de rester sur ma chaise dans le fond de la salle à prendre des notes (et cela dès la première séance) en raison des difficultés rencontrés par les participants des ateliers numériques qui se retournaient d’emblée vers mois et les autres éventuels observateurs lorsque les animateurs étaient déjà occupés. Le fait de leur venir en aide les a rendu plus disposés à répondre à mes questions dans une relation que l’on pourrait qualifier avec Marcel Mauss de don/contre-don (et évoquée par une bibliothécaire formatrice qui a fait des études en ethnologie) comme l’illustre par exemple la remarque d’une des enquêtés qui, alors que je

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la remerciais d’avoir accepté de répondre à mes questions, m’a répondu que cela était normal car je lui avais donné de mon temps (durant l’atelier) et que c’était désormais à elle de donner le sien (cf. entretien Claudine).

Les entretiens permettent d’approfondir les parcours professionnels des enquêtés : ainsi derrière la catégorie « retraité » se cache bien des professions, aussi bien une psychiatre, un ingénieur qu’un maçon, une commerçante, une clerc de notaire, une intendante, des employés… On découvre également les liens sociaux et familiaux qui les caractérisent, la présence d’enfants à domicile ou d’un entourage connecté.

L’échantillon des personnes interrogées dont la moyenne d’âge s’élève à 61,5 ans se compose en majorité de femmes (cf. encadré méthodologique) et de retraités et ses caractéristiques sont présentés dans le tableau suivant.

Tableau récapitulatif des caractéristiques des personnes interrogées

Sexe Age Profession Ordinateur à

domicile

Connexion à internet à domicile

Jeanne Femme 75 Retraitée

(psychiatre)

Oui Non

Yves Homme 52 Logistique

(intérim)

Non Non

Claudine Femme 66 Retraitée

(commerçante)

Oui Oui

Denise Femme 78 Retraitée

(intendante)

Non Non

Michelle Femme 67 Retraitée (clerc de

notaire) et surveillante

Non Non

Rachida Femme 52 Sans emploi Oui Oui

Dominique Femme 60 Retraitée (agent

EDF-GDF)

Non Non

Jean-Philippe

Homme 62 Retraité (ingénieur) Oui Oui

Than Homme 40 Sans emploi Oui Oui

Martine Femme 63 Sans emploi

(documentaliste)

Non Non

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Il s’agit d’un habitué des ateliers qui y vient régulièrement et dont les animateurs connaissent bien le nom. Alors qu’il accepte dans un premier temps avec plaisir de discuter avec moi à propos des ateliers, il met fin à l’entretien lorsque je commence à lui poser des questions plus personnelles sur son parcours professionnel et son rapport à l’informatique après avoir refusé d’être enregistré. Cet échec pose la question du rapport des usagers à l’institution et au service que celle-ci leur propose. En effet, si jusque-là les participants acceptaient de répondre à mes questions, de me donner de leur temps en expliquant que cela était normal car l’institution leur offrait gratuitement un service – la référence à la logique du don/contre-don étant ici pertinente pour analyser la relation de l’enquêtrice aux enquêtés36

– ce rapport collaboratif au service ne va pas de soi chez Monsieur Messaoudi. Il pose également la question de la manière d’aborder les questions auprès de personnes soucieuses de préserver leurs informations personnelles. Il n’hésite pas à me livrer des informations personnelles de lui-même sur les voyages qu’il souhaiterait réserver via Internet mais lorsque je le relance ou lui pose des questions directement, il se refuse de répondre. Il comprend néanmoins l’intérêt de ma démarche lorsque je lui dis qu’il s’agit améliorer les ateliers mais pas lorsque j’évoque mon intention de mieux connaître les participants.

Nous avons donc deux débutantes – Jeanne qui se présente comme telle même si elle suit des formations depuis une dizaine d’années et Denise –, sept personnes qui savent plus ou moins bien se servir d’un ordinateur car elles l’ont utilisé dans leurs études ou profession ou en sont équipées à domicile pour les enfants – dans l’ordre, Guy, Claudine, Michelle, Rachida, Dominique, Than et Martine – et une personne – Jean-Philippe – qui se définit comme compétente en informatique mais vient pour apprendre à apprendre. Pour affirmer cela, je m’en réfère à leurs propos sans pouvoir en vérifier la véracité – notamment en ce qui concerne leurs compétences informatiques – et sur l’observation des ateliers qui m’a permis de me rendre compte de leur aisance relative avec cet outil.

B) Leur rapport à l’informatique : les représentations

36 Dans Publics et musées : la confiance éprouvée, Joëlle Le Marec évoque la disposition des usagers des

institutions culturelles à répondre à des enquêtes. Elle explique que l’implication des usagers vis-à-vis de ces institutions oscille entre l’implication dans un rapport de savoir et un rapport de consommation de produits et services de loisir. Elle ajoute en outre que l’on a souvent tendance à sous-estimer la confiance du public dans les dispositifs d’enquête. Le Marec, J., Publics et musées : la confiance éprouvée, 2007.

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Les enquêtés oscillent entre émerveillement face aux possibilités offertes par la technologie (et donc volonté de s’en saisir) et suspicion due aux dangers de cet outil qu’ils connaissent bien peu pour la plupart en se référant souvent au discours ambiant des médias.

1) Représentations de l’informatique

Le manque de familiarité des personnes interrogées avec l’outil informatique et Internet fait de ces technologies les objets de nombreux fantasmes entretenus par les médias.

Même s’ils n’en ont pas tous un usage régulier et abouti, ils se montrent tout à fait conscients des possibilités offertes par ces outils, notamment pour Internet qui représente pour eux un instrument démocratique de connaissances comme le montre cette citation : « Bah je pense que Internet, c’est l’omniscience à l’échelle humaine. […] Bah c’est un amas de connaissances incroyable mais à l’échelle humaine. » (Than, 40 ans, sans emploi).

De même, une autre personne interrogée, Rachida, fait preuve d’une véritable croyance dans le progrès technologique : « Non mais c’est beau la technologie. C’est trop beau » et se montre ouverte à tous ses aspects: « Même les jeux, ça m’intéresse. C’est beau les jeux. » tout en ajoutant cependant dans un élan de bonne volonté culturelle : « Ça dépend. Les jeux culturels quand même, il y a pas que des jeux où on entend le bruit « pan, pan, pan », ça j’aime pas. Je veux des jeux culturels, comme les cartes. […] Travailler la mémoire. Ça, c’est intéressant. Mais pas les jeux pour jouer sur les voitures… » (Rachida, 52 ans, sans emploi). Elle ne retient que l’aspect positif et intégrateur de la technologie même lorsque j’essaie de dévier la conversation sur les possibles limites de cette dernière. À l’inverse, Michelle, ancienne habituée des ateliers précédents de la Bpi, n’envisage pas l’usage récréatif de l’ordinateur – elle m’explique ainsi à plusieurs reprises que les jeux ne l’intéressent pas, et se concentre davantage sur les avantages pratiques, concrets, immédiats qu’elle peut tirer de cet outil. De même, lorsque j’interroge Jean-Philippe, ingénieur à la retraite, qui connaît un peu mieux les fonctionnalités de cette technologie et ses utilisations, il me répond « Ah mais non, non, mais pour moi, c’est un outil drôlement pratique mais bon, pour deux choses. La partie bureautique, bon, pour vous je pense que c’est clair, la distinction et la partie informatique, bah ça c’est pour les études des scientifiques. Les scientifiques, il y a plusieurs choses, bon, c’est pas que les réseaux télécoms donc il y a plein de personnes qui ont besoin d’outils informatiques drôlement puissants pour plein de sujets divers en recherche et là… je vais peut-être travailler, moi, c’est pas mon sujet de

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que la simple facilitation des démarches personnelles quotidiennes, et cela révèle également sa croyance au progrès scientifique et à l’innovation qu’il évoque à plusieurs reprises lors de l’entretien.

Par ailleurs, une autre enquêtée me disait : « Et puis vieillissant comme je vous dit, j’ai quand même… j’ai quand même 78 ans, je me dis pour l’instant je cours comme un lapin et je vais partout et je m’intéresse à beaucoup de choses mais dans quelques années ou peut-être demain j’en sais rien et ben je serai incapable de faire ce que je fais aujourd’hui. Ce sera quand même un dérivatif et quelque chose de passionnant pour quelqu’un qui ne peut plus bouger, qui ne peut plus sortir de chez lui. » (Denise, 78 ans, retraitée). Elle considère donc l’Internet comme un outil de loisir, un « dérivatif » pour des personnes à la vie sociale et à la mobilité réduites. Elle en conçoit ainsi l’utilité même si elle retarde son usage à un moment de son existence où elle ne sera plus apte à réaliser les activités qu’elle menait jusqu’à présent, c’est donc pour elle essentiellement un loisir par défaut.

Mais Internet apparaît surtout comme un objet de fantasmes lorsque l’on en aborde les limites. J’avais pu observer lors des ateliers que les participants se montraient en général assez méfiants lorsqu’il s’agissait de livrer des informations personnelles ou des coordonnées bancaires. Ainsi lors des ateliers de création de boîte mail, ils étaient très nombreux à remplir les formulaires de fausses informations sur leur nom, leur âge ou leur adresse. Certains répétaient souvent qu’ils n’étaient pas du tout disposés à faire des achats en ligne par crainte de se faire pirater leurs données. Ces différents éléments semblent dans une certaine mesure caractéristiques de personnes socialement fragiles qui ont des difficultés à dévoiler des informations personnelles, font preuve d’un rapport ambivalent aux autorités politiques et commerciales sans doute en raisons de leurs expériences avec ces institutions et trouvent de ce fait inconcevable que certains acceptent de livrer photographies et informations à la toile sans discernement, autant de suspicions qui sont renforcées par le discours ambiant de la société et des médias sur la protection des données et le piratage d’informations.

« Il est 15h30, alors que l’atelier se termine et que les participants quittent peu à peu la salle, la petite dame âgée au premier rang dont la déconnexion/reconnexion a échoué craint d’être piratée et se plaint auprès des animateurs que son adresse est désormais disponible pour tous. Elle est sourde aux remarques de l’animatrice qui tente de la rassurer et part en dernier. » (Carnet de bord, Atelier « Je crée ma boîte mail » du 17/03).

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Cette méfiance et cet attachement à la conservation de leurs informations personnelles que j’avais donc pu constater ici en observation se retrouvent dans le discours des personnes interrogées à l’instar de Yves :

« C’est surtout ça, la déconnexion, pour pas se faire pirater. C’est ça qui fait un peu peur aussi. Les informations qui se trimballent… C’est pour ça que j’ai pas donné… Il y a trop de piratage, on ne nous dit pas tout en plus là-dessus. On est trop surveillé…

Vous voulez dire, dans l’atelier on ne vous dit pas tout ?

Mais partout. Même dans l’atelier, on est forcément surveillé, faut pas non plus être… on n’est pas dans un monde de Bisounours. Surtout maintenant. Il y a des caméras partout… On est forcément surveillés partout. Et puis d’ailleurs vous-mêmes, je ne vous connais pas, vous m’enregistrer, ça se trouve vous êtes déléguée pour ça… Vous allez pas me le dire donc… Mais c’est pour vous dire qu’on peut partout… forcément. Quand on pense que les Américains, ils arrivent à… Les Américains pirataient… enfin pirataient, oui en quelque sorte, espionnaient Merkel. S’ils espionnent Merkel, alors imaginez nous ! Le portable de Merkel, alors imaginez nous ici ! » (Yves, 52 ans, magasinier en intérim).

Cette méfiance va plus loin chez Dominique, qui considère Internet comme « un boulet aux pieds », et se transforme presque en critique de la technologie et du rapport de l’humain à cette dernière : « on est, on est, on est l’otage de tout et on a à se servir de tout le monde pour voilà. On est des trucs et des machins. Mais je trouve que c’est pas… c’est pris par… par… uniquement par le pouvoir et par le profit, le profit financier. » ; « Bon il y a des choses politiques mais vraiment comme un boulet aux pieds et comme un truc qu’on va droit dans le mur. Vraiment, on est les troupeaux dirigés. Voilà. Si ça change pas autrement, je veux dire s’il y a pas vraiment des bases de quelque chose qui fasse que ce soit plus, que ce soit pas quelque chose qui soit axé par un profit ou quelque chose qui nous dirige, vraiment, moi je trouve que c’est vraiment, c’est, c’est aussi intelligent que c’est, que c’est débilitant, quoi. Ouais et que… et dangereux. Ah oui, moi je trouve que c’est vraiment la mort quelque part. Si on maîtrise pas le truc, c’est Internet qui nous maîtrise. » ; « Mais ça change complètement le rapport avec l’individu, un truc où il y a que des écrans. Dans le… c’est dans le fait de l’utiliser, c’est pas la technique par elle-même, c’est, c’est pris par un pouvoir et c’est pris par un commerce. Voilà. Et une question de profit. C’est sûrement ces deux pôles-là. » ; « Mais par contre à côté de ça, je connais pas grand-chose mais techniquement,

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et de son utilisation politique. Cette suspicion à l’égard d’Internet est donc davantage le fruit de ses opinions politiques que d’une aversion pour l’innovation puisqu’elle juge par ailleurs ce nouvel outil « formidable ».

Portrait n°1 : Dominique

Dominique est âgée de 60 ans, elle est à la retraite depuis 4 ans et ne possède pas d’ordinateur à domicile. Elle a été agent EDF-GDF pendant 26 ans et s’occupait du service courrier, ce qui lui a permis d’assister à l’arrivée de l’ordinateur et d’internet dans l’univers professionnel et de ses conséquences sur celui-ci. Je l’ai abordée à la fin d’un atelier « Je crée ma boîte mail » car elle avait longuement insisté au cours de cette séance sur le fait qu’elle ne voulait pas d’adresse mail mais souhaitait simplement apprendre à en utiliser une. Tout au long de l’atelier et de l’entretien, elle a fait preuve à la fois de méfiance et de curiosité vis-à-vis d’internet et de l’informatique.

Certains passages d’entretien témoignent de leur manque de familiarité avec l’informatique responsable de craintes et de fantasmes, autant de difficultés à surmonter pour adopter cette technologie. Jeanne me confie ainsi « Et puis l’ordinateur c’était quelque chose de plus impressionnant. […] Et puis l’ordinateur m’impressionnait… c’était ce truc… ça, ça m’a beaucoup freinée comme je connaissais pas et que j’avais personne pour m’aider, ça m’a beaucoup beaucoup freinée. » (Jeanne, 75 ans, retraitée).

Cette suspicion qui ne concerne pas la technologie à proprement parler – puisqu’ils croient au contraire aux multiples possibilités qu’elle offre à tous – mais plutôt ses conséquences sur la vie économique et sociale ainsi que ses éventuels détournements. Tous – y compris ses plus fervents critiques – entendent profiter de ces avantages à l’instar de cette enquêtée qui me livre sa vision optimiste et évoque les « possibilités à l’infini avec l’ordinateur » (Claudine, retraitée, 66 ans). En général, les interviewés ont conscience des opportunités permises par cet outil même s’ils ne savent en utiliser qu’une partie comme c’est le cas aussi pour le téléphone portable : « Alors bon, moi je m’en sers essentiellement pour téléphoner mais on peut envoyer des sms, on peut… et puis il y a des tas d’informations bien sûr, des informations… » (Jeanne, 75 ans, retraitée).

Ainsi même s’ils n’en ont pas des usages très développés, ils ont conscience des possibilités offertes par Internet et sont tout à fait disposés à se saisir de ces opportunités, bien que certains en reconnaissent les limites. Leurs représentations de l’informatique et

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d’Internet sont indissociables d’un sentiment d’exclusion vis-à-vis de ces technologies et d’une société qui en use de plus en plus.

2) Sentiment d’exclusion

« Puis c’est vrai que socialement maintenant c’est passé… je sais pas moi, les générations… pas la mienne mais déjà ils sont bien, je veux dire, ils sont bien intégrés, hein, quand même Internet, moi je suis très en retard. » (Dominique, 60 ans, retraitée).

L’élément qui ressort le plus dans les entretiens est sans nul doute le sentiment de ne pas faire partie de cette évolution de la société vers le numérique qu’ils désignent par le champ lexical de l’isolement et de la marginalisation. En parlant de l’informatique, Rachida me confie ainsi : « Tout le monde s’y met, tout le monde… nous devance. Et nous on est derrière. » (Rachida, 52 ans, sans emploi). Elle fait référence à son retard par rapport aux autres membres de la société qui ont adopté et assimilé l’usage de ces technologies.

Ce sentiment se retrouve également chez Jeanne qui me répond, alors que je lui demande ce qu’elle attend des ateliers numériques, « Bah j’en attends, c’est de plus être marginalisée. Une chose m’avait frappée. Je dis ça parce que c’est une anecdote. Une des premières fois où je suis venue, il y avait une femme quelques années plus jeune que moi et on se demandait pourquoi on venait et elle disait « moi tout le monde dans la maison, tout le monde a un ordinateur, tout le monde est connecté, j’ai l’impression d’être complètement isolée ». Et moi, c’est ça. » (Jeanne, 75 ans, retraitée). Elle emploie ici des termes à forte connotation qui révèlent en creux un souci d’intégration. De même, Martine fait état d’un phénomène qu’elle assimile à de la discrimination : « Moi je trouve que ça discrimine beaucoup. […] Oui. J’en parlais à un ami qui freinait des quatre fers pour l’informatique ou le mobile, tout ça il en voulaient pas. Il a été obligé de s’y mettre, je lui ai dit mais tu sais pour la place de théâtre, il faut réserver par mail, moi j’en peux plus, j’ai pas d’ordi, comment fait-on ? C’est discrimination. » (Martine, 62 ans, en recherche d’emploi). Elle a le sentiment d’être mise au ban de la société, maintenue à l’écart, de ne pas pouvoir profiter des mêmes avantages que les personnes connectées. On sent déjà ici la pression sociale qui pèse sur ces personnes exclues du numériques volontairement ou involontairement. Cette impression est également présente dans les propos d’une personne qui s’inscrivait pour la première fois à un atelier et nous expliquait vouloir « s’inscrire à Internet » car « ça se généralise » et considérait qu’ « on est handicapé maintenant » (Carnet de bord, Atelier

Figure

Tableau récapitulatif des taux d’équipement et de connexion
Tableau récapitulatif des caractéristiques des personnes interrogées

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