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Le traitement de l'espace dans les romans de Julian Gracq.

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Academic year: 2021

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LE TRAITEMENT DE L'ESPACE DANS LES ROMANS DE JULIEN GRACQ Department of French Language and Literature

MA

Julien Gracq se situe en marge du mouvement surréaliste; en écrivant des romans. il se détourne du système préconisé par André Breton dans ses Manifestes du Surréalisme. tout en gardant une certain affinité pour les idées dites surréalistes. L'étude des images gracquiennes. qui sont pour la plupart des images spatiales. montre que Gracq a été influencé par l'une des préoccupations philosophiques du surréalisme. celle de la connaissance de ce qui se cache derrière la réalité apparente. ou le surréel.

Pour exprimer cette idée. Gracq construit dans ses romans un univers spatial qui ne sert pas seulement de décor. mais aussi de projection de l'espace psychique. Gracq voit le monde et la société des hommes comme une prison dont les murs nous empêchent de voir la Vérité: il faut pour la conna1tre sortir de la "chambre" de nos habitudes et la détruire. pour atteindre ainsi la liberté suprême. Tout dans l'univers. tel qu'il se présente aux hommes. constitue des murs à franchir: l'éducation rationnelle. les conventions. et les traditions sociales. L'espace réel dans ses romans illustre et intensifie à la fois ia sensation d'étouffement qu'éprouvent ses personnages. et leur .libération spirituelle.

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ROMANS DE JULIEN GRACQ

by

-Valerie C. Whyte

A thesis submitted to the Faculty of Graduate Studies and Research in partial fulfilment of the requirements for the degree of Master of Arts.

Department of French Language and Literature McGill University

Montreal

March, l 9 7 l •

(4)

PAGE

Introduction 1

Première partie -- l'espace intime 7

Chapitre premier: le gne et la chambre 7

Chapitre deuxième: la maison

35

Chapitre troisième: la ville 46

Deuxième partie -- l'espace e1t~érieur 51

Chapitre premier: le lieu haut 51

Chapitre deuxième: l'espace dans la Nature 60 Chapitre troisième: l'horizon et la route 72

Troisième partie -- l'espace sans bornes 79

Conclusion 88

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('

Dans cette étude, nous avons l'intention de montrer l'importance structurale et thématique de l'espace dans les romans de Julien Gracq. Dans tous ses romans, l'auteur vise surtout à créer une atmosphère et à construire un univers métaphorique qui correspondraient à ses propres hantises spirituelles. Comprendre sa conception de l'espace est essentiel à la compréhension de ses romans, car toutes les préoccupations du romancier et du penseur se traduisent par un mouvement dans l'espace, qu'il s'agisse du monde physique ou du monde spirituel. En étudiant le traitement de l'espace dans les romans de Gracq, nous voulons montrer que le mouvement de l'intrigue repose sur un mouvement spirituel. répré-senté et influencé

à

la fois par les limites de l'espace dans lequel se trouvent les personnages, et que l'esprit humain lui-même entre dans des catégories qui correspondent à ces limites.

Dans les deux premiers romans, Au château d'Argol et Un beau ténébreux, l'espace réel ne semble exister que par reflet: il constitue un décor métaphorique qui n'existe que pour en-cadrer les aventures spirituelles des personnages, et ne les illustre que partiellement. Par contre, dans les deux derniers romans, Le rivage des Syrtes et Un balcon en forêt, l'espace physique se lie

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si étroitement aux aventures spirituelles qu'il est parfois difficile de distinguer le décor qui est essentiel à l'intrigue du décor qui est une illustration concrète d'un phénomène abstrait. Dans l'univers con-cret créé par des images spatiales très précises, les personnages semblent n1avoir guère de solidité; l'auteur lui-même donne une des-cription exacte de l'atmosphère qui enveloppe ses personnages dans Lettrines, où il en fait une l'Fiche signalétique":

Epoque: quaternaire récent Lieu de naissance: non précisé Date de naissance: inconnue Nationalité: frontalière Parents: éloignés Etat civil: célibataires Enfants

à

charge: néant Profession: sans

Activités: en vacances

Situation militaire: marginale Moyens d'existence: hypothétiques Domicile: n1habitent jamais chez eux Résidences secondaires: mer et forêt Voiture: modèle à propulsion secrète

Yacht: gondole ou canonnière l

Sports pratiqués:,: rêve éveillé -- noctambulisme Malgré le ton plutôt humoristique de cette liste, elle évoque très. bien la situation de départ de tous les romans. Les personnages semblent flotter, ballottés par le hasard dans un vide spirituel, sans attache sentimentale ni même physique au monde très réel qui les entoure., Du premier roman au dernier, les personnages deviennent progressivement plus conscients du monde physique qui les entoure;

. l Gracq, Julien, Lettrines, Librairie José Corti, Paris, 1967 p. 32.

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t

dans Au château d'argol, les préoccupations spirituelles des personnages colorent le paysage, mais dans Un balcon en forêt, c'est la nature elle-même qui suscite ces mêmes préoccupations. C'est là une évolution stylistique chez l'auteur, car les valeurs de l'espace restent toujours les mêmes; l'aventure avant

tout spirituelle des deux premiers romans se concrétise dans les deux derniers, et devient une aventure physique dans le monde réel plutôt que l'illustration d'une tentative spirituelle.

Le s situations de départ de tous le s romans se ressemblent: quelques personnages se réunissent dans un édifice bizarre, isolé, loin de la société humaine. Le château d'Argol est un manoir étrange perdu dans la forêt bretonne; l'Hôtel des Vagues d'Un beau ténébreux se trouve au bord de la mer, entouré des landes désolées et de la mer. Dans Le rivage des Syrtes et Un balcon en forêt, on se trouve dans des postes militaires, l'un situé au bord de la mer des Syrtes, et l'autre perdu dans la forêt d'Ardenne. 11 ne se passe pas d'événements proprement dits; on y attend avec angoisse que quelque chose arrive. Dans Au château d~rgol,

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la nature de cet événement n'est pas précisée; le Bain pourtant con-stitue une préfiguration de la fin: le s trois pe rsonnage s se jettent

à la mer, et nagent vers le large, si loin qu'ils risquent de ne pas

pouvoir revenir à la terre. La mort est le terme du roman: Heide se suicide, et Albert poignarde Herminien, la nuit, dans la forêt. Dans Un beau ténébreux aussi la mort est la fin de l'aventure; tout se passe dans l'attente du suicide d'Allan, qui s'annonce peu à peu au cours du roman. Les autres personnages l'observent, impuissants

à

l'arrêter, et finissent par devenir complices de cette mort mys-térieuse. La violence de l'événement qui mettra fin à l'attente devient tr~s réelle dans Le rivage des Syrtes et Un balcon en forêt: c'est la guerre qui arrive, souhaitée et crainte à la fois par les per-sonnages qui font tout leur possible pour hâter ou pour empêcher que l'inévitable se produise. L'Amirauté et le blockhaus des Hautes Falizes sont des avant-postes de la guerre, et ainsi reçoivent les premiers l'avertissement de ce qui va venir: les échos àe la catas-trophe qui se prépare réveillent chez les uns l'espoir et le désir de connaftre ce qu'elle va leur révéler, et chez les autres une peur panique et un refus de comprendre. Ces deux attitudes opposées se partagent nettement entre les personnages secondaires, mais con-stituent deux tendances chez le personnage principal, dont l'une finit par l'emporter sur l'autre. Le héros est déchiré entre le désir de "sortir", de participer à l'aventure qui se promet, et la peur

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de ceux qui veulent le retenir.

La concrétisation progressive de l'aventure spirituelle qu'on voit au cours des romans atteint son sommet dans le dernier livre puolié par Gracq, un recueil de nouvelles intitulé La presqu'ne. Ici nous retrouvons beaucoup des thèmes et des images déjà exploités dans les romans, mais rendus à toute la banalité de la vie quotidienne. L'image de la route, surtout métaphorique dans les romans, se

cristallise dans la première nouvelle, La route, qui n'est en effet que la description détaillée d'un chemin qui va du Royaume à la Montagne à travers un paysage désolé, tout en gardant un peu de l'at-mosphère de rêve qui caractérise les romans. Dans La presqu'ne, c'est le thème de l'attente qui se concrétise: Simon attend l'arrivée du train qui va lui apporter son amie, Irmgard; en attendant, il va à la mer pour retenir à Kergrit une chambre d'hôtel pour leur première nuit. Seule la dernière nouvelle, Le Roi Cophétua, semble revenir à l'atmosphère des deux derniers romans; le narrateur se trouve dans une sorte de no man's land, entouré par les bruits et la menace de la guerre de 1914. Il attend l'arrivée d'un ami qui lui a donné

rendez-vous à sa maison de campagne, et qui n'arrive jamais.

Après avoir passé une soirée pleine de pressentiments et d'inquiétude, et une nuit de paix auprès de la servante énigmatique de son ami, le narrateur s'enfuit, libéré de l'angoisse dont il a souffert pendant

(10)

Pour bien comprendre l'aventure imprégnée de nuances spirituelles et physiques que poursuivent les personnages de Gracq, il faut étudier en grand détailles métaphores dont se sert l'auteur, car c'est à partir de quelques images bien concrètes que l'univers physique et mental de ses romaris se construit. La métaphore de base est celle du gftej en puisant dans le monde animal une grande .variété d'images, l'auteur nous indique de façon très précise les valeurs de l'espace intime, et par extension, celles de l'espace extérieur. Au niveau le plus fondamental, on trouve deux sortes de bêtes: les timides et les féroces, deux catégories qui se transposent au niveau humain. En fait,

à

part les oiseaux, on remarque qu'il y a très peu d'animaux réels dans ces romanSj le foisonnement de vie animale dont on s'aperçoit dès le début est presque entièrement métaphorique. Chaque animal introduit dans l'histoire s'associe à un personnage ou à un groupe de personnages, et les qualifiej de même, la notion de terrier sert de façon concrète et abstraite

à

qualifier l'habitat de l'homme. De plus, chaque élément de l'énorme métaphore qu'est toute l'oeuvre de Gracq peut se placer sur deux niveaux, animal et humain, physique et spirituel. Dans notre étude, nous suivrons le mouvement qui va de l'espace intime vers l'espace extérieur, et ensuite vers l'espace sans bornes, car nous croyons que toute l'oeuvre de Gracq, comme celle de Breton selon notre auteur, entend faire face

à la question:

IIpeut-on sortir de cette chambre que

nous habitons tous? Il 1

IGracq, Julien, André Bret:m, Quelques aspects de l'écrivain Librairie José Corti. Paris. 1948, p. 107.

(11)

Chapitre Premier: Le gîte et la chambre

L'obscurité, la chaleur et la sécurité, les valeurs de l'espace intime représentées par l'image du gne, nous rappellent un des instincts les plus primitifs chez tout être vivant, celui de se blottir, de se cache r, et de se protéger ainsi contre l'hostilité du monde extérieur. Dans ses romans, Gracq exploite toutes les nuances affectives du gne, mais il s'agit surtout de souligner l'oppo-sition entre les deux actions de rentrer et de sortir. La bête qui rentre au terrier cherche

à

se rassurer dans la solitude; elle y

cherche "la sensation de sécurité, d'isolement parfait". 1 Dans son "gne creusé de bête lourde et chaude", 2 on cherche

à

se faire in-visible: comme un animal blessé, Grange est obsédé par "l'idée de la tani~re, du lieu clos", 3 où il peut se tenir jusqu'à ce que passe le danger. Là, on guette les pas des chasseurs qui rôdent autour du gne; lentement rassuré par le silence qui "se (recouche) au milieu de la chambre avec un ronron de bête heureuse". 4

1

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 22. 2

Gracq, Julien, Le Rivage des Sxrtes, p. 164. 3

Gracq, Julien, Un balcon en forêt, p. 244. 4

(12)

,

La petite bête se réfugie dans son grte pour échapper aux nombreuses bêtes de proie qui la menacent, comme par exemple le serpent, qui hypnotise sa victime avec "l'oeil froid et cruellement fascinant d'un éblouissant reptile". 5 Très souvent, c'est un insecte qui la menace: Herminien est l'araignée, 6 Mona une guêpe qui sait "d'instinct la piqGre qui peut paralyser", 7 et les allemands d'Un balcon en forêt un cercle de mouches qui attendent autour d'un

fromage couvert. 8 Le silence des oiseaux de proie est ce qui terrifie le plus les victimes guettées, angoissées par la menac~ de l'attaque: "l'ombre d'un rapace aux serres puissantes avait tout à coup plané sur l'assem-blée moutonnière", 9 qui attend la prise cruelle des grilfes prêtes

à

saisir. Comme le petit animal qui se cache dans son grte, devant la menace "spirituelle" des personnages-de-proie, l'esprit de certains personnages "se terre", 10 ou se réfugie dans le corps. il Y en a qui y vivent toujours repliés, comme Irène, "si coitement logée dans sa prison de chair", Il ou comme Marino qui se tient

5

Gracq, Julien, Au château d'Arso1, p. 81. 6

ibid., voir pp. 82, 83. 7

Gracq, Julien, Un balcon en forêt, p. 120. 8 ibid. 1 p. 127.

9

Gracq, Julien, Le Rivase des 5x:rtes, p. 299. 10

ibid. , p. 122.

11

(13)

1

de rrière un masque de réserve. On se replie sur soi-même par peur du danger du dehors, ou par orgueil, comme le fait Allan Murchison; "toujours clos sur lui-même, isolé au milieu d'un tour-billon qui se referme" 12.

Le terrier de l'homme est la chambre: dans Lettrines, Gracq parle des "prestiges des lieux clos, verrouillés, protégés, dont le château sous toutes ses formes était devenu pour nous depuis le

13

moyen âge l'emblème inusable", et la chambre, ou le réduit intérieur du château qui en est la partie la plus intime. La chambre close peut offrir comme le terrier l'obscurité rassurante, l'immobi-lité silencieuse , la solidité et la sécurité que donne la chaleur humaine. L'obscurité et le silence de la maison de Mona rassure Grange, angoissé par les bruits du monde de la guerre; l~ il peut oublier l'agitation qui l'entoure: "il s'imaginait avec désir l'étang de calme, le frais puits ~oir qui filtrerait avec la nuit au (; reux de la maison fermée: il lui semblait que quelque chose en lui dé-sespérément s'y étancherait". 14 C'est surtout dans Un balcon en forêt que nous trouvons le silence qui ras sure, et qui protège en inspirant un sentiment de contentement qui fait oublier la menace de l'avenir: le silence fait sentir comme "un suspens anormal du temps ••• la chambre, la maison entière semblaient planer sur une longue

12 ibid., p. 44.

13 Gracq, Julien, Lettrines, p. 71.

(14)

,

10

-15 glissade de silence -- un silence douillet et sapide de cloitre".

Dans Un balcon en forêt, le danger que Grange fuit est bien concret: c'est la guerre qui l'entoure. Il désire s'endormir pour oublier le chaos qui le menace, chaos qui dans les autres romans n'est pas aussi précisé, mais qui fait valoir la solidité du lieu .clos. Dans l'ordre spirituel, c'est le refus de regarder le chaos en face, le désir d'ignorer ce que l'on ne peut comprendre, qui fait que l'homme choisit le sommeil. La chambre close est "un lieu

16 attirant, un lieu où il convient sans plus de discussion de se tenir". C'est le "coin parfois difficile

à

découvrir -- d'où l'on tourne le dos

à

la vue". 17 S'y tenir immobile donne l'impression de se blottir dans un ventre, ou dans un coin d'ombre, où l'on peut s'assoupir sans crainte. Comme la bête qui fait le mort devant le danger, Grange veut s'étendre "la face contre le mur, vidé pour jamais des pensées

18

et des songes"; le sommeil sans rêves est le dernier recours de celui qui ne veut plus ni rêver, ni penser au monde "douteux et mal sûr" 19 qui l'entoure.

Le sentiment de bien-être qu'on ressent à se tenir dans les lieux clos vient aussi de l'illusion de solidité que donnent ces en-droits, la solidité "du mur que la main touche pour se réveille r d'un

15 ibid., p. 104. 16

Gracq, Julien, Le RivaGe des Sxrtes, p. 30.

17 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, pp. 19-20.

18 Gracq, Julien, Un balcon en forêt, p. 182. 19

(15)

t

cauchemar,t.20 Grange se plan à sentir autour de lui le "bloc étanche" 21 du blockhaus, "un dé de béton" 21 dans lequel il se sent tout

à

fait chez lui. De même le bureau de Marino semble

"s'être à la longue

(gauchi) autour de lui comme la coquille autour du

coquillage", et "sa lourde silhouette assise y parfaisait un chef

d'oeuvre saisissant de mise en place" 22. C'est que le grte solide représente l'ordre, la protection qu'offre la société humaine: comme Il au coeur d'un couvent tranquille", 23 on y e st à l'abri de la "rè gle" , dans laquelle on peut s'enfermer comme dans une chambre.

La chaleur humaine ajoute

à

ce sentiment de bien-être, étant comme un petit havre entouré par les vastes étendues de ténébres vides. L'Amirauté des Syrtes est une "clairière d'intimité tiède", 24 comme la chambre d'Irène, qui est pour Jacques une "oasis de lumière fabile qui s'était entr'ouverte pour lui silencieusement

25

comme un refuge". Cependant, tout en s'y réconfortant, on ne perd jamais conscience du chaos qui menace le bon ordre de la société qui en est sortie, chaos qui se manifeste par les bruits de

II d . II 2 6 . l f I!t

la nature, la rumeur e sauvagene qUl entre par a enctre.

20

Gracq, Julien, Le Rivage des Srrtes, p. 274. 21

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, p. 34.

22 Gracq, Julien, Le Rivage des Srrtes, pp. 42 - 43. 23 Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, p. 222.

24 Gracq, Julien, Le Rivage des Srrtes, p. 27. 25 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 189. 26 Gracq, Julien, Un balcon en forêt, p. 38.

(16)

t

Le vide accablant qui entoure la chambre valorise la société humaine; Grange par exemple, en face de "la nuit du monde inquiétant" 27 est "pris d'une envie démesurée, panique, de se caler au creux de la paillasse tiède, l'épaule contre l'épaule de Gourcuff" 28.

Cette sensation de sécurité que cherchent les personnages de Gracq n'est qu'illusoire; comme dit l'auteur dans Lettrines:

"à la guerre, il faut savoir fabriquer son cocon de peu". 29 Ils sont forcés

à

se trouver un abri là où il n'yen a pas; faute de petite chambre close, les personnages se cachent dans un coin, intimidés par les énormes salles dans lesquelles ils se trouvent; faute de murs réels, ils s'en imaginent: "chacun ••• (se fait) une chambre close de ces vagues espaces cotonneux". 30 Ils sont égarés par le vide des grandes salles; ils s'y sentent à la dérive, comme dans un navire

, 31

mal ancre, et ne peuvent pas croire que ces chambres soient faites pour l'homme: "la vaste pièce vide appareillait pour la nuit, -et je m'y sentais peu à l'aise. Je parvenais mal à croire que

l ,

à

h ... 0 0 h 1 0" 32 L °d

que qu un, cette eure, put rentrer lCl c ez U l . e Vl e tout puissa:lt qui habite la chambre chasse devant lui toute chose solide qui peut l'empêcher de s'installer pleinement; il semble

21

Gracq, Julien, Un balcon en forêt, p. 38. 28 ibid., p. 220

29 Gracq, Julien, Lettrine s, p. 162.

30 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 69.

31 Gracq, Julien, Le Rivage des S~rtes, voir p. 166. 32

Gracq, Julien, Le Roi Cophétua", La Pres9u'ne, pp. 184-185.

(17)

,

expulser les êtres humains, et même les objets: "un étang de vide se creusait au milieu de la pièce ••• les meubles dépaysés, trop rares, se réfugiaient peureusement contre les murs. 33

On se trouve parfois dans des salles tellement grandes qu'il n'y a rien de solid~ auquel on puisse s'accrocher; dans le château d'Argol, le salon est tellement vaste qu'il ne semble même pas avoir de limites précises, mais seulement une géométrie irréelle faite par les jeux de lumières. Perdus dans une telle

immensité, les personnages devenus insignifiants se recroquevillent

à l'ombre, et attendent. Le silence n'est plus le silence rassurant 34 du grte, mais celui du livide qui appelle à lui n'importe quoi", celui du chaos qui se prépare à se réinstaller. C'est un calme absolu, d'une "périlleuse instabilité". 35 Dans la tension de

l'attente, les personnages prêtent au silence lIune attention anormale,

36

adhérente, un affinement maladif de l'oure", s'efforçant d'entendre quelque chose qui est

à

peine perceptible.

Se cacher est la seule défense qu'a la petite bête contre les animaux de proie et les désastres naturels. Cependant, son gtte ne lui donne qu'une sécurité menacée, car il est très fragile. "L'animal apeuré ••• couve au fond de sa nuit chaude l'annonce

33 Gracq, Julien, Le Rivase des Syrtes, p. 99.

H

Gracq, Julien, Le Rivase des Syrtes, p. 103. 35

Gracq, Julien, Au château d'Ar sol, p. 71. 36

(18)

t

obscure d'un typhon", 37 qui peut forcer

à

sortir cette petite vie retirée. En attendant, elle fait tout son possible pour conserver l'ordre menacé. Marino sait que l'ordre de la société, comme celui du terrier fragile, repose sur l'équilibre, et "le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour faire tout bouger ••• C'est

pourquoi je vis ici à petit bruit, et retiens mon souffle, et fais de cette coquille le lit de ce sommeil épais de tâcheron qui te

scan-38

dalise" • C'est seulement à la dernière extrémité que ce genre de petites bêtes abandonne le gne; comme lorsque l'onondation fait sortir les escargots, elles ne sortent que parce que leur terrier a été détruit.

L'animal qui a perdu ainsi son grte est ébloui par la lumière et désorienté par les grands espaces vides qui l'entourent. li ne sait pas se protéger: Gourcuff "jetait de son côté le regard panique du chien qui prend le large, se retourne, et s'affole tout

à

coup de ne s'entendre plus rappeler", 39 et s'abandonne au dèsespoir: l'aboiement des chiens des Syrtes est "la plainte haute de l'être qui défaille au bord du vide pur" .40 Lorsque certains

37

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 122. 38

ibid., p. 48.

39 Gracq, Julien, Un balcon en forêt, p. 243. 40

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t

animaux abandonnent ainsi leur protection naturelle, c'est le signe de quelque chose d'anormal, et donc d'inquiétant. "Une valve de

41

coquillage ouverte toute grande dans le noir!! engendre le même sentiment de malaise que ressent Belsenza lorsqu'il dit: "C'est ••• par omission qu'on parle ••• Comme si les paroles ••• dessinaient obstinément un moule, -- le moule de quelque chose, -- mais que

42

ce moule rest~t vide". Pourquoi la créature est-elle "en 43

promenade hors de sa coquille", sinon parce qu'elle a changé de nature, ou qu'il s'est produit une catastrophe?

Comme le terrier fragile, la chambre qui représente l'ordre social est condamnée, elle est mal close. Elle est envahie par la lumiè re, le vent et les bruits de la nature, représentants du chaos qu'elle ne peut contrôler, qui chassent devant eux l'ob-scurité et le silence du gne. La lumière dévaste la chambre comme "le glaive même de l'ange exterminateur"; 44 elle en change même la nature. Dans la Chambre des Cartes, "un rayon de soleil ••• promenait comme un doigt de lumière sur le fouillis des cartes, tirait de l'ombre dans un t:itonnement ensommeillé un nom étranger

45 ou le contour d'une côte inconnuell

, comme avec la volonté de

41

ibid. , p. 89. 42 ibid. , p. 94. 43

Gracq, Julien, Un balcon en forêt, p. 25. 44

Gracq, Julien, Au cMteau d'Arsol, p. 158.

45

(20)

révéler quelque chose d'inquiétant ou d'imprévu. La chambre ne protège plus du froid, qui semble entrer avec la lumière, et il n'y a plus de ce silence qui invite au sommeil. Dans Le rivage des Syrtes, le murmure de la mer peup~e la chambre, et rappelle la menace du Farghestan qui finira par la détruire. De même, Grange ne peut pas échapper aux bruits lointains de la guerre, qui filtrent

à

travers les bois, et arrivent même

à

pénétrer dans le blockhaus. Même l'immobilité tranquille du gne est dérangée par le vent en .. vahisseur: "sous la poussée d'un coup de vent s'ouvrait une des hautes fenêtres ••• Et le vent, l'une après l'autre, avec la mystèrieuse lenteur d'une main, déroulait à plis lourds les hautes courtines de soie" 46 •• Telle est l'inquiétude engendrée par ces invasions successives, que les personnages s'imaginent que la chambre elle-même se dissout: "le désert entrait par les fenêtres ouvertes". 47

Comme dit Bachelard dans La poétique de l'espace, "tout espace réduit où l'on aime à se blottir,

à

se ramasser sur soi-même, est ••• le germe d'une maison ••• Le coin 'vécu' refuse la vie, restreint la vie, cache la vie. Le coin est alors une négation de l'Univers". 48 Lorsque lIon ne peut pas trouver son coin, comme les personnages de Gracq, il faut s'accrocher à quelque chose

46 Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 138. 47

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 116. 48

(21)

de stable, de familier. Dans cette époque où tout est en mouvement, l'homme n'a plus de g!te permanent; il s'en est fait un de la voiture. Simon s 'y tient sur la route "blotti dans sa propre chaleur comme dans une maison fermée". 49 Sa voiture est une "coite

maison roulante" 50 qu'il se plan à ranger

à

la tombée de la nuit. Cependant, il ne s'en satisfait pas tout à fait: il a la manie de "quitter par intervalles la route ••• (car il a) besoin de

jeter (des) ancres". 51 La convention sociale et la routine quotidienne peuvent aussi servir d'ancres: Gérard ressent par exemple le besoin de s'abriter derrière quelqu'un de plus fort que lui, de "suivre un sillage". 52 Marino aussi cherche le même sentiment de sécurité dans les travaux ordinaires de tous les jours: "la main lente et appliquée de laboureur festonnait d'une grosse encre, au travers des pages, le sillon quotidien" qui a fini par forger une "armure in-altérable dont le toucher dissipait les fantômes. 53 Marino représente pour les autres l'ordre, l'habitude quotidienne, qui empêche que le chaos installe, la solidité des choses qui nie les rêves. Lorsqu'Aldo

49

Gracq, Julien, "La Presqu'ne" La Presgu'ile, p. 68. 50

ibid. , p. 146. 51

ibid. , p. 161. 52

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 87. 53

(22)

voit le petit bateau qui ne peut venir que du Farghestan, il a hâte d'en parler avec Marino, car "j'accordais sans me l'avouer à sa dissolvante réserve de calme le pouvoir singulier de l'annihiler encore, de ••• faire rentrer (cette apparition suspecte) dans l'ordre menacé". 54 Le retour de Marino rassure les jeunes gens, qui sont devenus trop conscients du vide qui les entoure: "Tout dans la forteresse, comme par enchantement, rentrait dans l'ordre; ••• chacun rentrait dans sa coquille -- il n'avait jamais été question de rien".55 L'amour aussi peut rassurer, en rappelant la vie in-stinctive de tous les jours. Grange sait aménager son amour, "l'habiter comme une maison calme"; 56 son amour pour Mona lui rend la stabilité et l'espoir dans l'avenir, deux aspects de la vie quotidienne que la guerre lui a enlevés. Même la routine militaire permet aux soldats de s'accommoder de la guerre: en 1917 elle ••• "fournissait le modeste nécessaire dont l'homme avait besoin pour

vivre en attendant: une image acceptable de l'ordre, de la stabilité" 57.

Comme il Y a des animaux dont la réaction instinctive est de se blottir au fond de leurs terriers, il y en a d'autres qui ne supportent pas la contrainte. li est anormal que ceux-là choisissent d'en sortir;.

54

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 42. 55 ibid., p. 258.

56

Gracq, Julien, "Le Presqu'ne", La Presqu'ne, p. 176 57

(23)

t

il est encore plus impensable que ceux-ci désirent y rentrer.

Lors-qu'ils se trouvent pris au piège, ils ne tremblent pas de peur; ils enragent: ce sont les rois des animaux qui réagissent ainsi, le lion et l'aigle, qui dans Le rivage des Syrtes, se trouvent dans un espace

58

qui se serre et se rapetisse. Il y a quelque chose de sacrilège dans l'emprisonnement de ces bêtes libres par excellence que sont les

oiseaux: ils sot}t caractérisés par leur ",particulière et alors sur-prenante immunité", 59 et pourtant Aldo se se nt fasciné par la ligne frontière "comme un oiseau que stupéfie une ligne tracée devant lui sur le sol, (qui finit) par s'imprégner. •• d'un caractère de réalité bizarre".60 Comme les créatures ailées, les bêtes nobles ne

supportent pas la contrainte; lorsqu'elles y échappent, elles deviennent une menace, comme le jaguar, qui laissant sa "cage vide" 61 se tient "immobile sur sa branche" 62. Le cheval qui prend le mors aux dents, avec le désir et le pouvoir "de briser les rênes d'une vie tant bien que mal cohérente qui le maintiennent et le ligotent" 63 , peut blesser par la violence de sa fugue. Une fois libre, il Y a toujours le danger de retomber dans un piège, car il y en a partout: "la forêt scellée devenait un piège de silence" 64.

58

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, pp. 242, 288. 59

Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 143. 60

Gracq, Julien, Le Rivage des Sxrtes, p. 32. 61 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 117. 62

ibid. , p. 77. 63 ibid., p. 144. 6 4

(24)

Encore plus fréquente que la notion de la chambre-gfte est celle de la chambre qui devient piège. Ce peut être un sentiment plut8t vague de malaise: une présence, "quelque chose de mystérieuse-ment éveillé" 65 guette l'intrus, et lui inspire la crainte d'une em-buscade. La chambre des Cartes , par exemple, est "tendue comme un piège" 65; on a "le sentiment toujours écrasant et toujours neuf qu'elle était là ••• chargée jusqu'à la voûte de cette existence imminente qui distingue un piège aux mâchoires tendues d'un caillou". 66 On ne sent emprisonné dans une atmosphère malsaine, suffocante, comme celle d'une chambre de malade. L'obscurité tant che rchée devient celle d'une prison; même Grange veut rejeter la sécurité devenue contrainte, et choisit la liberté périlleuse, hors de sa prison. La fenêtre offre un moyen de s'échapper; "une fenêtre grande ouverte sur la gloire du large inondé de soleil ••• parlait d'évasion, d'échelles de corde, proposait dès l'entrée cette mise en scène familière de la

. "67

cage vlde ,mais c'est surtout l'image de la porte qui s'ouvre qu'emploie l'auteur pour évoquer la fuite du gfte qui est aussi un piège.

Lorsque l'on se trouve dans une chambre fermée, il y a une tentation de sortir qui est représentée par une invitation à

65

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 31.

66

~,

p. 193.

67

(25)

ouvrir, venue du dehors, "comme un doigt qui gratte à une vitre". 68 Ce petit coup vient comme une réponse à un désir inavoué de sortir qui existe chez i:eut être humain. Il y en a qui forcent la porte, comme Vanessa, et d'autres qui sont poussés malgré eux, comme Marino: "maladroitement, désespérément ••• il se résolvait à

frapper à la porte close ••• qui (donnait) sur l'autre jour". 69 On ressent de l'enchantement à ouvrir cette porte "secrète et indéfini-ment complice". 70 Pourquoi complice? Parce que la permission de l'ouvrir qui vient ostensiblement du dehors n'est en réalité que l'expression du désir de celui qui sort.

Une fois sorti, il est rare que l'on puisse rentrer; Aldo accuse Vanessa d'avoir fermé les portes derrière lui, 71 sans comprendre que ce n'est pas elle qui les a ouvertes. Si on rentre, la porte qui se ferme ne se rouvrira plus. Danielo a peur qu'Aldo referme trop vite "une porte soudain battante, une porte que l'on

72

avait secrhement attendu de voir s'entr'ouvrir", car ilIa porte refermée (interdit) toute fuite". 73 Grange est de ceux qui referment

68

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 196. 69 ibid., p. 266.

70 ibid. , p. 50. 71

ibid. , voir p. 253.

72 Gracq, Julien, Le Rivage des SXrtes, p. 135. 73

(26)

t

la porte: lorsque, blessé,ilserenferme dans la chambre de Mona, il comprend que la porte claquée marque la fin de son aventure.

D'autres nuances se rattachent à la rentrée, dans la chambre vide, de celui qui a choisi d'en sortir. Dès le début du Rivage des Syrtes par exemple, Aldo se sent exilé du joyeux cercle de ses amis

à

Orsenna parce qu'il a voulu aller dans les Syrtes. Il en résulte qu'il ne se sent plus chez lui même dans sa propre chambre. Elle lui paraIt inhabituelle; elle entretient "ce malaise léger d'une chambre familière, où l'on n'arrive pas à déceler quel meuble a été dérangé". 74 On renifle le changement sans pouvoir l'identifier; on s'aperçoit des traces d'une présence nouvelle qui n'augure rien de bon, et qui semble venir s'y installer.

Très souvent, dès le seuil d'une salle vide, on reçoit "l'impression dominante d'une réserve hostile, d'une respiration secrète dans l'obscurité". 75 L'introduction de la lumière réveille la Chambre des Cartes, dont le vide menace l'intrus: en entrant, on ressent "le léger choc qu'on éprouve à pousser à l'improviste la porte d'une pièce apparemment vide sur un visage soudain plus

sinistre que celui d'un aveugle, absent, dissous, pétrifié dans la

74

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 76.

75

(27)

1

t.

tension absorbante du guet". 76 La chambre n'est plus un gfte, mais "nue, brute, avec quelque chose de violemment inhabitable". 77 Il s'y cache en plus un secret dangereux: dans la Chapelle des AMmes, Albert est profondément frappé par les objets bizarres qui s'y trouvent, et il lui semble que s'il pouvait discerner le lien qui les rapproche, il trouve rait la clef de "l'Enigme". 78 Quelque chose a été pré se rvé dans "ce lieu: si parfaitement clos que l'air n'y (pouvait) circuler" 79 --- peut-être le souvenir d'un crime noir, quelque chose qu'il ne convient pas de découvrir, comme le s ve stige s de "quelque discipline singulière et oubliée". 80 On hésite

à

entrer, comme "au seuil d'un lieu interdit"; 81 on sait qu'on n'a pas le droit d'y entrer. Dans Préférences, Gra<?9. dit que l'image de la chambre vide a toujours été "fortement marquée pour moi d'un caractère d'interdiction, même s'il s'agit de l'intrusion la plus innocente", 82 mais les intrusions ne sont jamais innocentes; elles sont toujours dotées d'un caractère . louche. On entre dans la chambre ··;ide d'autrui pour apprendre

76 Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 30. 77

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, p. 34. 78 Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 108. 79 ibid., p. 106.

80 Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 31. 81

Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 173. 82

(28)

,

quelque chose qu'on n'a pas le droit de savoir, et c'est commettre une faute contre la chambre que d'y entrer le chercher. Dans la Chambre des Cartes, Aldo a honte de souiller le silence de la pièce par ses gestes furtifs: c'est comme s'il violait la chambre. Dans la "solitude surveillée:'83 "l'idée d'être surpris là me déplaisait". 84 On a peur d'y être vu parce qu'on y commet le crime de contempler dans la chambre ce qui va la détruire: lorsque Grange, par exemple, regarde les reproductions des chars allemands, "malgré lui, il écoutait de temps en temps les bruits qui venaient du carré, dressant l'oreille, craignant d'être surpris,. comme s'il avait feuilleté des photographies obscènes". 85 Lui aussi "viole" la chambre qui le protège, en cherchant à connanre ce qui la menace.

Dans son livre La Terré et les rêveries du repos,

Bachelard parle de ce même désir qu'ont les personnages de Gracq: "la volonté de regarder à l'intérieur des choses rend la vue percante, la vue pénétrante. Elle fait de la vision une violence. Elle décèle la faille, la fente, la fêlure par laquelle on peut violer le secret des choses cachées". 86 Essayer de pénétrer dans l'intérieur où se cache l'esprit est interdit, parce que Itl'esprit qui se terre là ••• s'approche trop dangereusement près de certains centres interdits où quelque chose bouge". 87 Les yeux voilés du vieux Danielo, par

83

Gracq, Julien, Le Riva8e des Sxrtes, p. 30.

84

Gracq, Julien. Le Riva8e des Syrtes. p. 185. 85

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, p. 141.

86 Bachelard, Gaston, La Terre et les rêveries du repos, pp. 7-8. 87

(29)

1

exemple, sont pourtant lIaux aguets dans leur repos lourd à la fois de chasseur de fauves et de rêveur éveillé". 88 Chez le colonel de Grange, on retrouve le même genre de menace latente: "il y avait une poussée de vie brusque et aigul! dans ce regard, puis tout de suite le s yeux se voilaient d'une taie ••• de r riè re cette immobilité de faucon encapuchonné, on sentait la griffe prête". 89 Le regard de ces personnages pénètre sans effort les esprits des autres; comme Herminien, l'envoyé farghien a lIune singulière aptitude

à

pe rcer à jour les mobiles les plus troubles de la conduite humainell

•90 Aldo

ne pat rien cacher de ce "regard luisant (qui) coula vers moi ••• par la fente de l'oeil bridé". 91 De même, la voix du vieux Danielo semble "s'ajuster et s'amincir, comme on glisse l'ongle dans une fissure", 92

pour pénétrer dans l'esprit d'Aldo. Mais en même temps, ces gens e~traordinaires savent se barricader, comme Heide, inaccessible et inconnaissable derrière la muraille de sa beauté, dans les ténèbres de laquelle "elle s'ensevelissait et renaissait sans cesse ••• passant et repassant un seuil magique interdit aux hommes ••• et derrière lequel elle s'approvisionnait d'armes neuves, de poignards et de philtres, et d'impénétrables cuirasses". 93 Leur réserve teintée de menace assure à ces personnages la domination dans un monde peuplé de timides.

88 "b"d

...!...:....:..'

89

p. 303 •

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, p. 13. 90 Gracq, Julien. Au château d'Argol, p. 42. 91 Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 236. 92 ibid. , p. 303.

(30)

L'auteur associe

à

cette image de l'esprit qui s'abrite dans le corps la nuance de l'aggressivité différée. de la vie qui se prépare

à

sortir du glte. Ce sera une sortie explosive qui en-tratnera presque toujours la destruction du glte. Le corps est caractérisé comme l'habitation de l'intelligence et du désir; 94 cette conscience à l'intérieur du corps attend annme l'homme dans la chambre le petit coup frappé

à

la vitre. qui l'invitera à sortir. Entretemps. l'esprit est enfermé dans le corps comme un insecte dans une maison: "depuis le matin. ce rêve rôdait en lui comme une abeille dans une chambre close. cognant à la vitre". 95 Le

bourdonnement d'une mouche enfermée que Grange écoute avant de s'endormir chez Mona représente l'inquiétude qu'il ressent en pensant

à

ses soldats morts. et dont il refuse enfin de s'occuper. D'après les images. la vie elle-même est prisonnière du corps: en s'éveillant. elle menace de détruire le corps. qui ne peut plus la contenir. Après le viol de Heide. "telle était en elle l'explosion de la vie qu'il lui paraissait que son corps ••• allait s 'entr' ouvrir comme une pêche mure". 96 Dans Le rivage des Syrtes, même Roberto. "sous son enveloppe épaisse" éprouve un Ilbrusque réveil d'énergie", 97 "une montée de sèvell98

à la

pensée du Farghestan. Le "bouillonnement effervescent.

94

ibid. J voir pp.

44.

157.

95 Gracq. Julien. Un beau ténébreu.x. p. 183. 96 Gracq, Julien. Au château d'Argol. p. 75. 91

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 119.

98

(31)

anarchique de la vie" 99 est comme le sang qui peut tout entier "s'écouler par une seule blessure -- si grande son envie, dans sa

. d " èb f' d . l ' ,,100 pnson e ten res, en ln e vOIr e Jour •

Les images qui traduisent le mieux l'idée de quelque chose de menaçant qui se prépare à sortir sont celles de l'oeuf et du cocon: tous les deux sont immobiles et d'apparence in-offensive; de tous les deux va éclore une créature ailée, et donc libre, une force inconnue qui ne se manifeste pas à l'avance. C'est le désordre qui va nanre; quelque chose de monstruex et

d'in-domptable: "comme une bête monstrueuse et immobile surgie de son attente ••• quelque chose ••• longuement couvé dans le noir, avait jailli à la fin sans bruit de sa coque rongée comme d'un énorme oeuf nocturne", 101 malgré les efforts de ceux qui en ont peur, et qui font tout leur possible pour empêcher que l'ordre soit défait: "l'effet (des pratiques d'espionnage d'Orsenna) a été longtemps d'étouffer dans l'oeuf toute tentative de conspiration armée". 1 02

Dans Le rivage des Syrtes, on suit tout le développement d'une gestation; comme une femme qui épie sa grossesse, Marino contemple les changements qui se font dans la forteresse. C'est

99 Gracq, Julien. Un beau ténébreux, p. 113 100 ibid.. p. 134.

101 Gracq. Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 129-130. 102

(32)

une grossesse qui semble venir toute seule, et dont l'agent n'a pas d'importance: "Quelque chose est venu, voilà ce qui est, (dit Vanessa) -- qu'ai-je

à y faire? Quand un coup de vent par hasard

a poussé le pollen sur une fleur, il Y a dans le fruit qui grossit

103

quelque chose qui se moque du coup de vent". Vanessa est de ceux qui font "donner à la bête tout ce qu'elle avait dans le ventre".104 de ceux qui se réjouissent de ''l'heure rfiû.lrissante, du temps en route " ' " " bl f "II 1 0 5

ureslstl ement vers son rult • C'est l'avenir qui va nartre, et après avoir envoyé son rapport sur les bruits inquiétants

à

Maremma,

~do

se sent "léger et creux comme une accouchée", 106 car le désir et le rêve qui étaient emprisonnés en lui se sont

maintenant délivrés. Comme Vanessa, il a hâté la naissance du nouvel ordre, et ce qui vient d'être mis au monde continuera sans qu'il y prenne part. Ceux qui en ont peur le conçoivent plutôt comme un abcès ou comme une fièvre qu'ils ne sauraient guérir.

La "montée de sève" qui pousse la vie à vouloir sortir du corps se manifeste au niveau social par un désir de briser les contraintes de la société, c'est-à-dire de se libérer des

bien-séances qui servent à restreindre l'esprit. Gracq dit dans Préférences

103 ·b"d .l.-!..-., p. 254. 104

ibid., p. 245. 105

Gracq, Julien, "La Presqu'ne", La Presqu'ne, p. 134. 106

(33)

que "l'éducation rationnelle ••• tend à faire de l'individu un être

. . 0 0 d' hO' 0 ' ilo, 0 ' d d O " 1 07

a Jamals ec 1re, 1rreconc le, pnve e porte e sorbe • Il en na1't une tentation de "passer la mesure": 108 Allan a le désir "de briser les rênes d'une vie tant bien que mal cohérente

o 1 0 0 • 1 1

0

" 109 1 1 0 1 0 0

qUl e malnbennent et e 19otent , et se on Ul, ce Ul qUl a le courage de le faire est un héros. li rejette "le cerne étroit imposé aux préoccupations, la canalisation de la vie selon une pente unique qu'on se plait

à peindre", 110 ét décide de ne plus se

111

gêner, de "tout se permettre" • Le danger d'un Allan est

qu'il est un "signe de ralliement de tout ce qui tend

à

se défaire", 112 et ainsi fait naftre chez d'autres ce besoin de libération. Vanessa exerce la même influence sur Aldo: Marino croit qu'il "n'arrive rien aux gens raisonnables", 113 mais Aldo n'attend que son départ pour se libérer <de cette contrainte de la "raison", tout comme une jeune fille

à

son premier bal, dont la m~re "se décide enfin

à

débarrasser le plancher". 114

Le reHtchement général des moeurs

à Orsenna semble

dans l'esprit de Vanessa une libération de prison. Elle ressent

107

Gracq, Julien, "Pourquoi la littérature respire mal", Préférences, p. 124.

108

ibid., p. 127.

109 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 144. 110 ibid., p. 1 13.

111 ibid., p. 161. 112

ibid. , p. 102. 113

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 49. 114

(34)

(

-·ï

le besoin de se "heurter enfin à quelque chose, fracasser quelque chose, comme on casse une vitre, dans cet étouffement". 115 Ceux qui veulent conserver l'ordre social ne sont que des "bêtes qui digèrent jusqu'aux pierres qu'on leur jette, qui ne sont plus qu'une digestion énorme -- une poche, un estomac". 116 Gérard, Aldo et Grange sont déchirés par les deux extrèmes représentés par Marino et Vanessa; seul Aldo opte pour la libération hors des con-traintes sociales. Gérard en est angoissé, mais il n'a pas le

courage de sortir des habitudes de la convention, et Grange n'arrive même pas à comprendre son capitaine Varin, dont "le vice secret: (est) de scandaliser". 117 Sans le comprendre, il fait pourtant une re-marque perspicace: "Grange sortait de ces tête-à-tête singuliers mi-amusé, mi-remué. C'est comme une saignée, cela le soulage,

'd' 't il" 118

S1 lsal - •

Une serie d'images employée surtout dans Le rivage des Syrtes sert à intensifier les idées de la rentrée et de la sortie involontaires déjà évoquées dans le domaine animal: celle du lieu clos comme gne de la mort. Le mort est très serré dans sa tombe, en principe fermée et tranquille; dans son bureau, Marino est aussi

115

ibid. , p. 166. 116

ibid. , pp. 166 - 167. 117

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, p. 46 118

(35)

protégé par la routine quotidienne qu'une "momie sous les roides bandelettes de son éternité". 119 Le vieux Carlo est lui aussi enfermé dans le tombeau qu'est la société, mais il s'en rend compte, et avec amertume; en parlant de ses biens avec Aldo, il lui dit: "si tu savais comme on est ligoté là dedans! -- J'ai

accroché mes fils partout, et me voilà roulé dans mon cocon, voilà ce qui est. Amarré, ligoté, empaqueté ••• Quand on ne peut plus soulever ce qu'on a fait, voilà le couvercle de la tombe". 120 La société avec sa sécurité de crypte menace l'être vivant; Vanessa ne

121 veut pas de cette "sécurité ••• des gisants sous ce faux jour de crypte", mais croit que "tout vaut mieux que d'être. ligoté vivant à un cadavre, tout soudain est préférable à se coller à cette chose condamnée qui

122 sent la mort".

Cependant, même les vrais tombeaux n'ont qu'une sécurité illusoire; ils sont menacés de destruction, comme le cimetière des Syrtes, où rien ne parle"du repos dernier", mais où, au contraire, tout donne"l'assurance allègre que toutes choses sont éternellement remises dans le jeu et destinées ailleurs qu'où bon

119

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 121. 120 ibid., pp. 189-190.

121 ibid., p. 147. 122 ibid., p. 244.

(36)

t

nous semble". 123 La guerre avec le Farghestan est "morte" depuis

longtemps; tandisque les uns s'emploient au mieux à "conserver intactes les cendres de ce cadavre", 124 d'autres risquent "de retourner. .dans sa tombe le cadavre d'une guerre depuis longtemps morte de sa bonne mort". 124 On "détache les bandelettes (de la momie); 125 le tombeau s'ouvre: "dans ce décombre de ville

momifiée et recuite dans son immobilité ruineuse, c'était comme une lézarde de ténèbres entr'ouverte en plein midi". 126 La solidite de pierre du tombeau est menacée de destruction: Orsenna "est raidie dans son sépulcre et murée dans ses pierres inertes -- et de quoi peut encore se réjouir une pierre inerte, si ce n'est de redevenir le lit d'un torrent?", 127 mais c'est une destruction qui vient de l'intérieur: "il vient un moment où ce qui a été lié aspire

à

se délier. 128

Le sommeil, comme la mort, est le refus de vivre;

129 comme dit Bachelard, "mourir, dormir, c'est se fermer sur soi-même'~

123 ibid., p. 260. 124

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, pp. 14-15. 125 ibid., p. 183. 126 ibid., p. 155. 127 ibid., p. 310. 128 ibid., '1>.317. 129

(37)

Les deux états s'associent l'un à l'autre dans l'esprit de Marino, qui dit de sa patrie qu'elle est "une terre où il est bon de se coucher pour dormir ••• Quand on m'y descendra, il me semble que je la

130 ramènerai des deux mains sur mon visage sans qu'elle me pèse". Il cherche le sommeil pour échapper aux dangers de vivre: s'assoupir l'aide

"à regagner un coin d'ombre". 131 Aldo fait de même lorsqu'il

se rend compte qu'il a aidé

à

précipiter la guerre, mais sans succès: il appelle "comme un enfant le sommeil et l'oubli qui transformeraient cette nuit en mauvais rêvell

• 132 Mais comme Albert, il ne peut pas

s'endormir; il finit par choisir l'éveil.

Il arrive que ceux qui s'endorment le regrettent, car ils ont vaguement conscience qu'ils ont manqué ainsi la vie:

à

la pensée qu'il a dormi, Jacques a "le coeur serré, comme s'il eat déserté quelque veille hérolque, - laissé passer l'heure, enchanté comme par la torpeur triste du jardin des Oliviers". 133 D'autres, comme l'officiant de Saint-Damase, dénoncent le sommeil et dans son discours le prêtre l'associe

à

la chambre close:

"il est doux

à

l'homme de tirer le drap sur sa tête" dit-il; "11 y a aussi des lits clos pour l'esprit. Ici. en cette nuit, je maudis en vous cet enlisement ••• je vous dénonce le Sommeil et je vous dénonce

130

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 268. 131

Gracq, Julien, Le Rivage des Sxrtes, p. 124. 132

ibid., p. 224. 133

(38)

t

la Sécurité ••• Je vous parle •••••• de la race de la porte c1osell.134

C'est le sommeil sans. rêves qu'il dénonce, sans les rêves qui "laissent l'esprit flotter sur un univers étrange, poreux,

à

l'étancbHté suspecte". 135 Ceux qui ne dorment plus cherchent à réveiller les autres, mais sans succès. Le plus souv·ent, ceux qui sont réveillés finissent par c~oisir la mort, comme Marino, ou le sommeil, comme Grange.

134

Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, pp. 177 -178. 135

(39)

1

Chapitre Deuxième La maison

Comme la chambre vide qui n'est pas l'abri habituel de celui qui s'y trouve, l'édifice dont elle fait partie est lui aussi vide au départ et de caractère singulier. Cet édifice est d'habitude une sorte de château oublié, entouré soit par les vastes for~ts nordiques, soit par "la lande rase (qui s'etend) à perte de vue". 1 Dans Le rivage des Syrtes, le "colosse perclus" 2 qu'est l'Amirauté surgit "des brumes

fantomatiques de ce désert d'herbes, au bord d'une mer vide',' 3 Le château est perdu au milieu d'un paysage sauvage, au sein d'un silence total, comme la société humaine est perdue dans l'immensité de l'univers. Le voyage est long pour y aller, et non sans difficulté: le sentier qui mène au château d'Argol est "impraticable à toute voiture"; 4

le château de Roscal!r est "un burg aussi vertigineux, aussi

inaccessible qu'une montagne magique'~ 5 et le blockhaus des Hautes Falizes est "emm~lé dans les branches, tombé comme un aérolithe au milieu de ces fourrés perdus". 6 On s'en aperçoit tout d'un coup avec un sentiment brusque inspiré par la singularité du lieu: en s'approchant

1 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 73 2 Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, p.21 3 Ibid., p. 20

4 Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 21 5 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 74 6 Gracq, Julien, Un Balcon en for~t, p. 20

(40)

f

du manoir d'Argol, Albert éprouve "un singulier sentiment de réconfort et. .. de reconnaissance". 7 Cependant, Albert se sent fortement surpris par la construction bizarre de l'édifice, étrangère ~ tout ce qu'il

conna1t. L'Amirauté des Syrtes est "une espèce de forteresse ruineuse", 8 une ruine qui est pourtant habitée. L'apparence du blockhaus est encore plus anormale: "le bizarre accouplement de ce mastaba de la

préhistoire avec une guinguette décatie de la pire banlieue, au milieu du bric ~ brac de bohémiens en forêt, avait quelque chose de parfaitement improbable".9 Même l'HOtel des Vagues, bâtiment assez ordinaire, est tout à fait isolé du monde, et ainsi engendre chez les personnages un sentiment nouveau d'être "hors de la saison, hors du temps". 10

La décadence de l'Amirauté de s Syrte s et du château de

Rosca~r rend triste celui qui approche, en lui inspirant "le rêve de

chagrin de ce colosse perclus "; Il c'est le rêve mélancolique de leur grandelU passée, et de l'oubli stagnant dans lequel ils continuent d'exister. C'est la laideur qui engendre de la mélancolie ~ l'approche de la maison forte des Hautes Falizes: elle ressemble à "des corons ouvriers ou des maisonnettes de garde-barrière",.12 charbonnée et

rongée de rouille, un bloc de béton dont seule l'utilité justifie

7 Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 21

8 Gracq, Julieo, Le Rivage des Syrtes, p. 21 9

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, pp. 21-22 10

Gracq, Julien, Un beau téoébreux, p. 172 Il

Julien, Le Rivage des Syrtes, p. 21

i Gracq,

(41)

t

l'existence. En s'approchant de ces édifices, on éprouve un sentiment de gene devant la présence indéfinissable qui semble habiter le château vide. Le château d'Argol domine le paysage, en "guetteur muet des solitudes sylvestres", 13 et fait penser à une embuscade possible: "si la haine eat attendu embusquée dans cette tour un visiteur furtif,

il eat couru le plus imminent des dangers". 13

Aussi bizarre que soit l'extérieur de ces maisons, l'intérieur l'est encore davantage. On s'étonne de l'agencement singulier des chambres et des couloirs du château d'Argol: dans la grande salle centrale viennent "s'ouvrir des couloirs bas et toujours sinueux ... pleins de replis et de détours, et qui semblaient parcourir comme des veines l'immense vaisseau du château, qui présentait alors l'image d'un labyrinthe à trois dimensions". 14 Les couloirs déserts sont "plongés dans une demi-pénombre", 15 et déroutants, car on ne peut pas "savoir ... à quel étage on se trouvait au juste", 16 tant il y a de dédales et de rampes. Trouver un abri dans un tel labyrinthe est impossible; même dans l'HOtel des Vagues, Gérard ne peut pas trouver "le lieu de (son) repos", 17 et s'y sent aussi

insignifiant quI Aldo, qui "bouge" dans 1'Amirauté "comme une faible vie". 18

13 Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 22 14 Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 26

15

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 168

16 Gracq, Julien, Le Rivage des Syrtes, pp. 273-274 17 Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 85

18

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Bien que l'édifice soit en effet habité, son silence est celui "d'une épave abandonnée". 19 On se sent intrus dans ce silence du "crime au fond d'une maison noire". 20 C'est un silence qui

accable le veilleur du sentiment de l'attente, car le vide appelle une présence qui le chassera; le château d'Argol semble attendre que la forêt le "peuple". 21 Dans les autres romans, c'est plut6t le silence qui précède l'orage qui opprime le veilleur. L'Amirauté des Syrtes, étrangement animée, quête. une réponse qui brisera son silence: "ses antennes tendues ••• étaient l'imploration d'un souffle du large; son cri de veilleur, appel d'un écho déjà en puissance dans le suspens

ext~me

de l'ou'te qu'il provoquait": 22 "l'inquiétante immobilité de l'air" 23 fait pressentir la cruauté et la violence de l'orage qui se prépare. Mais la violence sera aussi celle d'un crime qui se fera à l'intérieur: les "portes fermées sur des chambres remplies de pas fébriles"

à

l'Hôtel des Vagues, font penser à "cet affairement aiguisé, étouffé. de guet-apens et d'embuscade". 24 Même le silence

19

ibid., p. 21. 20

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 194. 21

Gracq, Julien, Au. château d'Argol, p. 55 22

Gracq, Julien, Le Rivage des Sîrtes, p. 35. 23

Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 123. 24

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rassurant du blockhaus des Hautes -Falizes devient à la longue inquiétant, car on sait qu'il n'est pas éternel: "on dormait là comme les passagers dans l'embellie des nuits chaudes ••• qui tachent d'oublier que le vent un jour frarchira". 25

Cette menace qui vient de l'extérieur est parfois plus explicitement caractérisée comme l'attaque d'un ennemi. La sécurité du château fort est mise en question par l'évocation faite "d'un palais détruit par l'incendie". 26 Gérard rêve d'un palais

27 qui "serait là pour ensevelir le débris d'une grande catastrophe". L'atmosphère du château auquel rêve Henri dans Un beau ténébreux concrétise la menace suggérée plus ou moins explicitement dans les descriptions des autres châteaux: il rêve à un vieux chateau en-touré d'un ennemi qui empêche toute fuite; la lutte se prépare dans la certitude du désastre. 28 Ces palais, "si peu fait(s) pour y vivre',,29 n'offrent qu'une protection dérisoire contre une attaque qui se révèle de plus en plus inévitable.

25

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, pp. 25-26. 26

Gracq, Julien, Au château d'Argol, p. 22. 27

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 135. 28

ibid., voir pp. 181-182. 29

(44)

Dans son livre La Terre et les rêveries du repos, Bachelard remarque que "la maison ••• nous sollicite pour une

descente; elle donne à l'homme un sens du secret, du caché". 30 En effet,il ya chez les personnages de Gracq une fascination pour les régions basses de ces maisons bizarres, aussi sombres et immobiles qu'une tombe. Un long couloir conduit Aldo au "réduit intérieur de la forteresse" où "la frafcheur de sépulcre tombait en nappe sur mes épaules".3l Dans les souterrains noirs, on se désoriente très vite, mais quand même les "ténèbres sordides" apportent "un sentiment inattendu de réconfort". 32 Car la chambre souterraine, celle qui ressemble le plus au gne, est entre toutes la plus sare; en plus, le souterrain peut offrir un moyen d'échapper au danger qui envahit le ch:lteau. Dans Un balcon en forêt, il y a par exemple un tel souterrain qui "devait permettre en principe à la garnison de quitter le blockhaus sans être aperçue". 33 Il s'attache aussi à la chambre souterraine l'idée d'un "trèsor enseveli", 34 d'un secret sans doute dangereux, mais qu'on veut révéler malgré les conséquences, à cause de cette

30

Bachelard. Gaston, La Terre et les rêveries du repos, p. 257. 31

Gracq, Julien, Le Rh:a~e des Sxrtes, p. 29. 32

Gracq, Julien, Au château d'Ar~ol, p. 174.

33

Gracq, Julien, Un Balcon en forêt, p. 24. 34

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volonté chez l'homme "de regarder à l'intérieur des choses. de

regarder ce qu'on ne voit pas. ce qu'on ne doit pas voir". 35 Comme le gtte qui est aussi piège. "la maison est non seulement une cachette, mais aussi un cachot". 36 Une série d'images et d'anecdotes racontées par les personnages dotent par extension la maison et ensuite la société où ils se trouvent d'une atmosphère de prison. L'idée du château fort inspire un sentiment de sécurité et de robustesse. Le blockhaus des Hautes Falizes est un "château magique", une "ne préservée". 37 ou l'on est sauf comme le "vassal qui relève à volonté le pont-levis de son donjon et qui prend ses distances" avec "le souhait magique qu'on les eat oubliés là pour longtemps -- pour toujours". 38 Cependant. le donjon ne sert pas uniquement à protéger: "l'air confiné de ces murailles" a "une tristesse de prison entrebâilléell

• 39 On peut y

être emprisonné "pour longtemps--pour toujours". sans espoir de s'échapper: "les solitudes qui environnaient le château se refermèrent vigilantes". 40

35

Bachelard. Gaston. La Terre et les rèveries du repos. p. 7. 36

Bachelard. Gaston. La Terre et les rèveries du repos. p. 257. 37

Gracq. Julien. Un Balcon en forêt. p. 229. 38

ibid •• p. 109. 39

Gracq. Julien. Le Riva8e des Sx:rtes. p. 76. 40

(46)

.~.

.:;_. La prison peut être un réconfort pour ceux qui préfèrent dormir, comme Gérard. Il se rappelle sa première nuit de prisonnier de guerre comme un "grand sommeil océanique", 41 à l'abri de la guerre comme dans un "Kraal paisible". 41 Il se rend compte quand même que c'est une interdiction, car il peut voir au delà de la barrière de barbelés les plaines ouvertes de la Lusace, et à l'horizon IIHoyerswerda, la Ville mystérieuse, la Ville interdite". 42

Pour les garçons, le collège est une "prison austère" à laquelle ils se résignent; pour Allan seul "cette geOle ne fut jamais qu'un lieu ouvert dont il savait au gré de ses désirs forcer mystérieuse-ment les portes". 43 Christel n'arrive pas à échapper à son pensionnat comme le fait Allan, mais elle ne s'y résigne jamais, hantée toujours par "la vie enchanteresse et libre".44 qui lui est défendue, tout comme l'oiseau dans sa cage qui ne pense qu'à s'enfuir. Le couvent aussi évoque la prison-asile: on y est abrité par la règle stricte dans un silence rassurant, mais c'est à la fois "un silence mort, un peu oppressant, un silence ••• d'eau croupie". 45 Et le couvent peut cacher des secrets déshonorants: le visage du vieux Danielo a "cette douceur gauche et presque disgracieuse que met, après des années de guerre 41

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 46. 42

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 104. 43

Gracq, Julien, Un beau ténébreux, p. 50.

44

ibid., p. 21.

45

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