Pratiques et modes de résolution des conflits chez les immigrants
subsahariens établis à Québec
Mémoire
CLEDOR DIABONE
Maîtrise en service social
Maître en service social (M. Serv. Soc.)Québec, Canada
Pratiques et modes de résolution des conflits chez les immigrants
subsahariens établis à Québec
Mémoire
Cledor Diabone
Sous la direction de :
iii
Résumé
Cette recherche a pour objectif l'étude des méthodes interpersonnelles de prise en charge des conflits familiaux chez les immigrants subsahariens établis à Québec. La question à laquelle l’étude tente de répondre est celle de savoir de quelles façons les immigrants africains d’origine subsaharienne établis à Québec prennent en charge leurs conflits familiaux, et quelles sont les justifications des choix opérés. L’objectif de l'étude est d’acquérir des connaissances sur les pratiques et méthodes de gestion des conflits mis en œuvre par les immigrants subsahariens dans la région de Québec. Pour y arriver, des entretiens qualitatifs semi-directifs ont été réalisés avec un échantillon de dix participants (n=10) composé de trois femmes adultes, une jeune femme, quatre hommes adultes et deux jeunes hommes.
Les résultats indiquent que les subsahariens ont tendance à privilégier, pour gérer leurs conflits familiaux, les manières de faire de leurs pays d'origine. En matière de régulation des différends familiaux, ils font en effet référence à quatre échelles de niveau de résolution : la famille restreinte, la famille élargie, l'appel aux leaders communautaires puis, en ultime recours seulement, les services étatiques. Par le choix de ces formes de gestion, les subsahariens semblent appliquer dans un contexte culturel occidental les méthodes traditionnelles de prise en charge des conflits pratiquées dans leurs pays d’origine. Il se pourrait dès lors que la dynamique des familles en souffre, puisqu'au conflit familial risque de s'ajouter le conflitculturel.
iv
Abstract
The focus of this research study are the interpersonal methods of family conflict management in Saharan immigrant families living in Quebec. It looks at how sub-Saharan African immigrants deal with family conflicts and examines the justifications for the choices that they make in the process. The goal is to gain knowledge of the conflict management practices and methods used by sub-Saharan immigrants living in the Quebec region. For this purpose, semi-structured qualitative interviews were conducted with a sample of ten participants (n=10) including three women, one young woman, four men, and two young men.
The results obtained indicate that sub-Saharans tend to prioritize ways of dealing with family conflicts that are used in their countries of origin. In matters of family conflict, they refer to four levels of resolution involving the immediate family, the extended family, community leaders, and, only as a last resort, government services. The choice of these management methods seems to show that sub-Saharans apply within a Western cultural context the traditional methods of conflict resolution that are practiced in their countries of origin. This can be damaging to family dynamics because it may generate cultural conflict in addition to the existing family dissensions.
v
Table des matières
Résumé ... iii
Abstract ... iv
Table des matières... v
Liste des tableaux ... ix
Liste des abréviations et sigles ... x
Remerciements ... xi
Introduction générale ... 1
CHAPITRE 1. LE CADRE CONTEXTUEL ... 5
1.1. Un environnement international favorable à l’exil ... 5
1.1.1. Le choc pétrolier et ses répercussions en Afrique : l’austérité et l’ajustement structurel ... 5
1.2. L’origine du projet de migration ... 8
1.3. L’immigration : la politique québécoise... 10
1.4. La vie d’immigrant : ce que dit la recherche ... 12
1 .5. Attitudes des immigrants subsahariens en contexte de conflit ... 16
1.6. Les obstacles à l’utilisation des ressources du système public ... 18
1.6.1. Les obstacles d’ordre institutionnel ...19
1.6.2. Les obstacles d’ordre structurel ...20
1.6.3. La langue : un obstacle de communication ...22
1.6.4. La dépendance économique et l’isolement ...23
1.7. Les stratégies de résolution des conflits compensant les résistances à faire appel aux ressources étatiques... 23
1.7.1. Les méthodes alternatives de résolution de conflits ...24
vi
1.7.3. La résignation ...28
CHAPITRE 2. LE CADRE D’ANALYSE ... 30
2.1. L’écologie sociale ... 30
2.1.1. Le microsystème : la famille restreinte ...31
2.1.2. Le macrosystème : la famille élargie ...32
2.1.3. Le mésosystème : les ressources du leadership communautaire ...33
2.1.4. L’exosystème : les autorités étatiques ...35
2.2. La pertinence de la recherche ... 36
CHAPITRE 3. LE CADRE MÉTHODOLOGIQUE ... 39
3.1. La question de recherche ... 39
3.2. Objectifs de la recherche ... 40
3.2.1. Objectif général ...40
3.2.2. Objectifs spécifiques ...40
3.3. La perspective de recherche ... 41
3.4. La collecte des données ... 42
3.5. La population à l’étude et les critères de sélection ... 42
3.5.1. L’échantillonnage ...43
3.5.2. La taille de l’échantillon ...43
3.5.3. Le recrutement des répondants ...44
3.6. Les entrevues ... 47
3.7. L’analyse des données ... 49
3.8. Les biais et limites méthodologiques... 50
CHAPITRE 4. LA PRÉSENTATION DES RÉSULTATS ... 54
4.1 L’histoire migratoire des subsahariens à Québec ... 54 4.1.1 L’enseignement et la formation québéco-canadien, un modèle attrayant .54
vii
4.1.2 L’insécurité politique : facteur explicatif du phénomène migratoire ...58
4.1.2.1 Le harcèlement politique : un élément des motifs d’exil. ...58
4.1.2.2 Les conflits armés : la source du statut de réfugié...61
4.1.3 La langue française : un facteur déterminant le choix du Québec comme terre d’accueil. ...62
4.2. La Dynamique familiale chez les immigrants subsahariens établis à Québec 63 4.2.1. Définition du terme conflit. ... Erreur ! Signet non défini. 4.2.2. Types et caractéristiques des conflits. ...64
4.2.2.1. Les conflits entre conjoints et leurs caractéristiques ...65
4.2.2.1.1. Les ressources financières comme source de conflit familial ...65
4.2.2.1.1.1. Le transfert d’argent dans les relations de couples chez immigrants. ...66
4.2.2.1.1.2. Les subventions accordées aux enfants ...67
4.2.2.1.2. Les valeurs culturelles ...68
4.2.2.1.2.1. Les rôles et les responsabilités dans la famille : ...68
4.2.2.1.2.1.1. La prise en charge des enfants et la gestion des tâches ménagères. ...69
4.2.2.1.2.1.2. L’exercice du pouvoir dans les familles. ...70
4.2.2.1.2.1.3. Les interdits religieux ...71
4.2.2.2. Les conflits parents / enfants et leurs caractéristiques ...71
4.2.2.2.1. La participation à la gestion des tâches ménagères ...71
4.2.2.2.2. Les sorties ...72
4.2.3. Les manifestations des conflits ...73
4.2.3.1. La violence verbale ...73
viii
4.2.3.3. La privation affective et sentimentale ...75
4.3. Stratégies de prise en charge des conflits chez les immigrants subsahariens. 76 4.3.1. La gestion des conflits conjugaux ...77
4.3.1.1. La famille restreinte ...77
4.3.1.2. La famille élargie ...77
4.3.1.3, Les leaders communautaires ...80
4.3.1.4. Les services étatiques et autres ressources institutionnelles ...81
4.3.2. La gestion des conflits impliquant les parents et les enfants ...83
4.3.2.1. La famille restreinte ...83
4.3.2.2. La famille élargie ...84
4.3.2.3. Les services étatiques et les ressources institutionnelles ...85
DISCUSSION ... 88
Pistes d’intervention ... 92
Conclusion générale ... 95
RÉFÉRENCES ... 99
ix
Liste des tableaux
Tableau 1 : Profil des participants ... 46 Tableau 2 : Répartition des participants... 52
x
Liste des abréviations et sigles
AQMI : Al-Qaïda au Maghreb islamiqueARQ : Association pour la recherche qualitative
BIRD : banque internationale pour la reconstruction et le développement CLSC : centre local de services communautaires
CISSS : centre intégré de santé et de services sociaux
CIUSSS : centre intégré universitaire de santé et de services sociaux FMI : fonds monétaire international
HCR : haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés IMAQ : institut de médiation et d’arbitrage du Québec ISQ : institut de la statistique du Québec
IVG : interruption volontaire de la grossesse
MICC : ministère de l’immigration et des communautés culturelles OIM : organisation internationale pour les migrations
OMS : organisation mondiale de la santé PAS : plan d’ajustement structurel
SDE : service de développement économique SPJ : service de la protection de la jeunesse
xi
Remerciements
La réalisation de ce mémoire n’aurait pas été possible sans le soutien et les conseils des personnes que je vais nommer. À ces personnes, je voudrais adresser ma reconnaissance pour leur contribution à ce résultat. D’abord, à Catherine Rossi, directrice de cette recherche. Catherine! la confiance que tu as placée en moi, en manifestant de l’intérêt à m’encadrer, m’a revigoré, me permettant ainsi de croire en mes capacités d’« apprenti » chercheur. Pour l’habileté et la patience dont tu as fait preuve, tout le temps qu’a pris ce mémoire, je te présente mes sincères remerciements. À Gilles Tremblay, pour avoir facilité ma rencontre avec Catherine, j’exprime toute ma reconnaissance. À l’endroit de Valérie Roy, qui au-delà de ses responsabilités de directrice du programme de 2e cycle de l’École de service social, m’a constamment soutenu et prodigué des conseils, j’exprime ma profonde gratitude. À Ysabel Provencher, pour avoir lu, critiqué et apporté des suggestions utiles à ce travail, j’adresse ma satisfaction et mes remerciements. À l’ensemble du corps professoral de l’École de service de social et de criminologie, et spécialement à ceux qui m’ont enseigné dans le cadre de ce programme de maîtrise, et à qui j’aurais bien aimé qu’ils lisent ce mémoire et apprécient ce qu’ils ont construit en moi, j’exprime de la reconnaissance. À ma famille, mon épouse et mes enfants, pour la souffrance que je vous ai fait subir tout au long de ce programme, je demande pardon et vous exprime ma reconnaissance pour votre patience. Aux participants, sans qui on n’aurait certainement pas parlé de recherche, je dis merci. Enfin, mes remerciements à madame Boisvert, pour s’être occupée de mon dossier.
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Introduction générale
La situation géopolitique du monde a exacerbé le phénomène de la migration. Depuis près de deux décennies, les médias décrivent ou filment régulièrement des scènes de migrants bravant les océans et le froid ou forçant des barricades, aux frontières, à la recherche de pays protecteurs. Au regard des directions que prennent les vagues de migrants, il semble que les destinations étaient préalablement définies, et ce en fonction des espoirs fondés sur l’ouverture des pays choisis à leur garantir la paix et la sécurité.
Le Canada est l’un des pays où certains de ces migrants choisissent de venir s’établir. Chaque année, des milliers de candidats à l’immigration sont accueillis dans le pays. Les uns proviennent directement de leur pays d’origine, les autres quittent des pays où ils avaient été précédemment admis comme immigrants, et expérimentent une deuxième chance de migration. Sur un total de 53 985 en 2010, 36,8 % des immigrants admis au Québec provenaient d’Afrique, (mais surtout du Maghreb), 25,4 % d’Asie, 21,1 % des Amériques et 16,6 % d’Europe (MICC, 2011, p.4). Le Maroc (5654 personnes), l’Algérie (4442 personnes), la France (3835 personnes), Haïti (3614 personnes), la Chine (3353 personnes), la Colombie (2237 personnes), le Liban (1707 personnes), la Moldavie (1523 personnes), l’Égypte (1404 personnes), les Philippines (1369 personnes) constituent les dix principaux pays de provenance des immigrants se destinant au Québec (MICC, 2011). D’après la littérature scientifique, une caractéristique propre aux immigrants se retrouve dans le fait qu’ils semblent tous rechercher de meilleures conditions de vie (Ozcurumez, 2009 ; Yako et Biswas, 2014 ; Mondain et Couton, 2011). On retrouve parmi ces candidats à l’immigration une part importante d’Africains subsahariens (Bolzman, Gakuba et Guissé, 2011; Daniel, 2008). L’Afrique subsaharienne est la partie du continent africain située au sud du Sahara (voir carte en annexe). Sur le plan de son histoire, cette région du monde est connue pour sa fragilité économique et sociopolitique. C’est pourquoi, face à l’alternative qu’offre l’immigration, des vagues de plus en plus nombreuses de subsahariens fuient les conditions de pauvreté extrême et /ou l’instabilité politique dans leur pays d’origine (Michaïlof, 1993; Smith et Glaser, 1992; Glaser et Smith, 2006), à destination du Canada où ils espèrent construire une vie prospère, stable et harmonieuse.
2
Au Québec, ils rêvent de réussir ce qu’ils n’ont pas pu réaliser jusque-là chez-eux : trouver une situation sociale stable, fonder une famille et lui offrir un environnement favorable à la réussite. Mais sur le terrain, le rêve ne se réalise pas nécessairement comme prévu. Les normes culturelles et traditionnelles se révélant difficiles à mettre en application dans un nouveau pays, les immigrants vont expérimenter des contradictions internes aux familles marquées par des conflits parent/enfant (Bledsoe et Sow, 2011; Rasmussen, Chu, Akinsulure-Smith et Keatley, 2013; Vaughn et Holloway, 2007), des conflits et/ou divorces entre conjoints (Duval, 1992; Keller et Brennan, 2007) inhérents aux nouvelles normes et valeurs, souvent, mal connues et incompréhensibles du pays d’accueil. En rapport avec ces conflits internes, familiaux et sociaux, la littérature ne laisse presque pas de traces quant à l’utilisation des services de la police et de la justice par les immigrants subsahariens, ni de réponses sur leurs alternatives de résolution de conflits. Ce constat suscite un intérêt menant à établir les tenants et les aboutissants d’une conduite si particulière, Cela est nécessaire afin d’acquérir des connaissances sur les méthodes et procédés mis en œuvre dans le cadre de la prise en charge des conflits et permettent de renseigner sur l’utilisation des services étatiques.
Cette préoccupation nous a semblé pertinente en ce sens qu’à Québec, si l’on peut décrire de façon exhaustive les comportements des immigrants vis-à-vis des institutions religieuses (Mossière, 2006), médicales et sanitaires (Le Gall et Fortin, 2014) parce que documentés, il reste que peu ou presque pas de choses sont connues de leurs comportements face à la police et à la justice de manière générale.
C’est sous cet angle que cette recherche se fixe comme but d’investiguer la partie méconnue du comportement des immigrants africains subsahariens : leur utilisation ou non des ressources de la police et de la justice. Elle permettra de documenter notamment, quand les immigrants subsahariens décident de ne pas utiliser de tels services, d’envisager quels pratiques et modes de résolution des conflits ils utilisent en lieu et place des institutions officielles au Québec. Ce sujet nous parait intéressant en ce sens qu’il permet la production de connaissances sur des modèles alternatifs de gestion des conflits familiaux, tout en
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fournissant de l’information aux décideurs et aux intervenants sur les besoins non satisfaits exprimés par les immigrants à travers leurs pratiques de gestion des conflits.
Le présent projet de recherche comprend quatre chapitres : Le chapitre 1 présente le cadre contextuel. Il fait état de la problématique étayée par la recension des écrits. Dans l’ensemble, il fait un résumé des facteurs justifiant le choix de l’immigration. Le chapitre présente l’environnement international des années 1970 avec le choc pétrolier et ses répercussions en Afrique. Il relie la politique de l’ajustement structurel à la dégradation du tissu économique et social des pays subsahariens, cause de la déception et du pessimisme à l’endroit du futur des personnes provenant d’Afrique. L’insécurité caractérisée par les guerres civiles, la montée de l’extrémisme religieux, la pauvreté et le caractère attrayant du pays d’accueil y sont décrits comme étant les facteurs explicatifs des projets de migration. Les rapports familiaux et les comportements des immigrants en contexte de conflits y sont développés.
Le chapitre 2, portant sur le cadre d’analyse, s’appuie sur la théorie de l’écologie sociale (Gerber, 2013). Ce paradigme théorisé par Murray Bookchin est utilisé dans le cadre de cette recherche selon l’adaptation qu’en ont faite Rasmussen et al, 2013 pour la rendre opérationnelle en matière de gestion des conflits. Cette théorie, appliquée aux besoins de la gestion des conflits familiaux, fait intervenir la famille restreinte, la famille élargie, les leaders communautaires et les services étatiques dans la prise en charge des conflits en milieu familial.
Le chapitre 3, consacré à la démarche méthodologique, définit dans un premier temps la question et les objectifs de recherche avant de s’étaler sur la perspective de recherche. De type qualitatif et exploratoire, ce modèle est privilégié pour aider à la compréhension du déroulement des processus sociaux et rendre compte de la façon dont les acteurs perçoivent et expliquent leurs expériences en termes de rapports familiaux en contexte d’immigration. Dans un second temps, les sujets relatifs à la collecte des données, aux critères de sélection des participants et à l’analyse des données ont été abordés.
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Enfin, le chapitre 4 expose les résultats de l’étude. Divisé en 3 sous-chapitres correspondant aux principaux thèmes de la recherche (l’histoire migratoire, la dynamique des familles et les stratégies de résolution des conflits), il permet de mettre en relation les éléments des cadres contextuel et théorique avec les données recueillies lors des entrevues. Le sous-chapitre 4.1 sur l’histoire migratoire évoque les conditions et les attentes autour de la décision de migrer. Ce chapitre est développé pour comprendre les circonstances autour desquelles se sont construits les projets de migration. Le sous-chapitre 4.2, traitant de la dynamique des familles, présente dans un premier temps les types et les caractéristiques des conflits. Il en ressort 2 types de conflits : les conflits conjugaux et les conflits entre parents et enfants. En rapport avec les caractéristiques des conflits conjugaux, on note que les heurts s’exercent surtout autour de la gestion des finances et des considérations et pratiques inhérentes aux valeurs culturelles.
S’agissant des conflits entre parents et enfants, ils sont généralement caractérisés par des discordes au sujet de la participation à la gestion des tâches ménagères et des sorties (loisirs). Le chapitre aborde les manifestions des conflits. Il décrit la violence verbale, la violence psychologique et la privation affective et sentimentale comme les pratiques les plus courantes utilisées dans le cadre des conflits conjugaux. En ce qui concerne les conflits parents et enfants, ils sont caractérisés par l’attitude directive des parents suivie de la révolte et des fugues de jeunes. Le chapitre 4.3 aborde les stratégies de résolution des conflits. Il présente les différentes échelles sociales auxquelles les immigrants s’adressent en contexte de conflits familiaux puis analyse le déroulement des méthodes alternatives de gestion des conflits. Il décrit aussi le sentiment des acteurs à l’égard de chacune des échelles consultées.
En définitive, ce mémoire jette un regard sur les conflits au sein des familles subsahariennes et apporte une explication aux comportements de cette frange de la population québécoise à l’égard des services étatiques ; et plus précisément de la police et de la justice.
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CHAPITRE 1. LE CADRE CONTEXTUEL
La migration est liée à des préoccupations tantôt politiques, tantôt économiques. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), les mouvements migratoires suivent quatre axes principaux. Il s’agit des migrations Sud-Nord partant de pays à revenu faible vers des pays à revenu élevé; des migrations Nord-Nord, soit des mouvements entre des pays à revenu élevé; des migrations Nord-Sud qui caractérisent des mouvements allant de pays à revenu élevé à destination de pays à revenu moyen ou faible; des migrations Sud-Sud joignant des pays à revenu faible ou moyen à d’autres.
Traditionnellement, les recherches au sujet de la migration se focalisent sur les mouvements au départ des pays du Sud en direction des pays du Nord (OIM, 2013). Nous nous intéressons à cet axe Sud-Nord puisque cette étude porte sur des migrants dont les mouvements s’opèrent en partance de pays africains vers un pays nord-américain, le Québec-Canada. Divers facteurs dont la mondialisation des échanges, l’écart de développement entre le Nord et le Sud permettent de justifier en partie la propension des personnes à se mouvoir à travers le monde.
1.1. Un environnement international favorable à l’exil
Dans cette partie, nous décrivons brièvement l’environnement économique international entre les années 1970 et 1980 et montrons comment ce qui est communément appelé « le choc pétrolier » et la montée en force du libéralisme ont influencé les politiques d’austérité en Afrique noire. Nous tentons de montrer comment ces politiques d’austérité sont en partie responsables de l’instabilité politique, économique et sociale (Duruflé, 1994); prétextes de la fuite du continent par les jeunes (Daniel, 2008; Bolzman et al, 2011).
1.1.1. Le choc pétrolier et ses répercussions en Afrique : l’austérité et l’ajustement structurel
Au cours de la période 1974 -1979, suite à la crise pétrolière et ses effets sur les balances commerciales des pays industrialisés, les banquiers occidentaux ont opté pour une « économie d’endettement internationale » (Durufflé, 1988 ; Durufflé, 1994). Dans ce
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contexte, ils se mirent à faciliter les prêts aux pays en développement, dans l’intention pas toujours avouée de redynamiser les économies des pays industriels. L’Afrique subsaharienne a souffert de cette pratique plus que toute autre région du monde. En effet, l’argent facile mis à la disposition des États s’est accumulé au fil des années jusqu’à alourdir les dettes et causer des déséquilibres et des dysfonctionnements dans les finances publiques des pays africains, surtout à cause de la gestion imprudente de cette manne (ibid., 1988, p.12). Dans les années 1980, ces pays ont dû commencer à honorer leur engagement en payant leur dette. Pour la plupart incapables de rembourser, certains pays se sont vus imposer par les bailleurs de fonds internationaux, dont la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD) et le Fonds Monétaire International (FMI), l’application des Programmes d’Ajustement Structurel (PAS). Les PAS, dans les pays africains, étaient censés donner un nouveau souffle aux économies des pays endettés. Mais contrairement à ce qu’on pouvait espérer d’eux, ils rendaient les finances publiques plus fragiles. De ce fait « de rééchelonnement en rééchelonnement, on (n’a) fait que leur maintenir la tête hors de l’eau, tout en leur imposant des programmes d’austérité qui contreviennent à toute autre perspective de croissance et de développement » (ibid., p.15). En conséquence, de nombreuses couches sociales, urbaines et rurales ont expérimenté des dégradations parmi les plus sévères de leurs conditions de vie (Michaïlof, 1993). En effet, dans les divers secteurs de l’agriculture, de l’industrie naissante, de l’éducation comme de la santé, la production a stagné ou a régressé, l’emploi également, tandis que les demandes non satisfaites se sont accrues à tous les niveaux de qualification (Michaïlof, 1993; Duruflé, v1988). Concrètement, la part de l’Afrique dans le commerce international a chuté de moitié. Ses importations de céréales ont été multipliées par trois, alors que sa dette s’est trouvée multipliée par vingt (Michaïlof, 1993). Dès lors, la confiance s’est détériorée progressivement entre les gouvernants et la jeunesse qui les accusait d’être responsables de l’application des PAS. À aucune échelle des couches sociales des pays concernés, on ne voyait la légitimité de ces programmes d’ajustement structurel imposés de l’extérieur. Et l’Afrique a commencé à apparaître, aux yeux de sa jeunesse, comme un enfer ; la quitter pour d’autres cieux est donc devenue, à ce stade, une décision raisonnable et conséquente.
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Des situations comme celle décrite ci-haut combinées à l’image que l’occident reflète sur le monde expliquent le désir d’aller voir ailleurs. Ainsi, sous une forme de « débandade », des cadres, des professionnels, des étudiants, des hommes et femmes d’affaires, des ouvriers qualifiés et parfois même des citoyens sans qualification prennent les routes de l’immigration à la recherche d’un « Eldorado ».
C’est dans cette logique que Rasmussen et al. (2013); Bledsoe et Sow (2011) rapportent que les dernières décennies sont marquées par une augmentation significative du nombre d’immigrants originaires des pays au sud du Sahara à destination de l’Europe et de l’Amérique du nord. Pour décrire la force du mouvement migratoire en provenance de cette région, Kent (2007) et Thomas (2011) disent que les immigrants subsahariens sont parmi les groupes qui croissent le plus rapidement aux États-Unis. Si l’on se réfère à l’avis de Capps et al (2011) il y aurait plus d’un million d’individus qui y seraient arrivés depuis l’an 2000. Au Canada, le recensement de 2001 établi par Statistique Canada a établi la population de la communauté d’origine africaine à 294 700 personnes1. Ce chiffre dénote une progression importante, si l’on tient compte de la période toute récente de la migration africaine vers le Canada : selon Karegeya (2000), l’ensemble des immigrants en provenance de l’Afrique entre les périodes 1966 et 1996 n’était que de 69 459.
Par ailleurs, l’Institut de la Statistique du Québec a estimé la population en provenance de l’Afrique subsaharienne à plus 30 000 personnes suite au recensement fait en 2006. Les chiffres précisent que les immigrants d’origine africaine représentaient 26% des nouveaux arrivants de la cohorte 2001 - 2006 admis au Québec (ISQ, 2010). Trois années plus tard, soit en 2009, le nombre des immigrants serait passé à 49 500 selon des données provisoires (ISQ, 2010). Mieux, le Ministère de l’Immigration et des Communautés Culturelles (MICC) du Québec établit qu’« en 2010, 53 985 personnes immigrantes ont été admises au Québec », et parmi ces immigrants, 36. 8% provenaient de l’Afrique (MICC, 2011, p. 4). Ce pourcentage assez représentatif vient illustrer le propos de Mondain et Couton (2011),
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p. 59) selon qui « les immigrants en provenance de l’Afrique subsaharienne francophone sont l’un des groupes les plus importants dans la grande région Montréal-Ottawa et contribuent significativement à la transformation socioculturelle de ces centres urbains ».
1.2. L’origine du projet de migration
Il apparait qu’il existe diverses raisons qui motivent le projet de migration. Parmi celles-ci, on note l’insécurité, la pauvreté et la recherche de meilleures conditions de vie.
L’insécurité : l’instabilité politique, les inégalités sociales, la violence et le crime dans
certains pays sont des facteurs explicatifs courants des déplacements de populations (Sanchez, 2006 ; Dassetto, 2001 ; Longpré, 2013). En Afrique, par exemple, le génocide du Rwanda, la guerre du Libéria, celles du Soudan, de la République démocratique du Congo, le conflit politico – militaire de la Côte d’Ivoire et tout récemment le conflit centrafricain et la montée en force des mouvements djihadistes tels que Aqmi2 au Mali, Boko Haram3 au Nigéria et les Shebabs4 en Somalie, ont poussé des populations à demander l’asile politique. La presse participe elle aussi à la création d’un mouvement général : le journal « Libération » fait valoir, dans une série d’articles parus le 23 septembre 2013, que les Shebabs ont réussi à semer la terreur dans Mogadiscio (capitale du Kenya). Au Nigéria, l’hebdomadaire très influent « Jeune Afrique » fait mention, dans son édition du 1er au 14 novembre 2011, des risques de guerre religieuse dont le mouvement Boko Haram serait l’instigateur à cause d’attaques meurtrières contre les communautés chrétiennes. Il semble que les mouvements djihadistes, Shebabs, Aqmi et Boko Haram nouent des contacts permettant d’affiner leur propagande et leurs stratégies militaires (Hansen, 2013 ; Shay, 2011). Ils auraient réussi à tisser des affinités avec Al-Qaïda de la
2 AQMI : Al-Qaïda au Maghreb Islamique par son action militaire a entrainé des déplacements massifs au Mali. Source ???
3 Boko Haram, «l’éducation occidental est un pêché» a poussé des milliers de Nigérians à l’exode à cause de son option militaire. http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20111228141445/
4 Les Shebbabs : combattants voulant instaurer en Somalie un Etat islamique fondé sur la Charia et le Jihad global. http://www.liberation.fr/monde/2013/09/23/attaque-au-kenya-qui-sont-les-shebab_934026
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péninsule arabique et Al-Qaïda en Asie (Hansen, 2013). L’impact de leurs actions sur les pays touchés se mesurerait en termes de déplacements des populations (Smith, 1993). . Il est intéressant de noter qu’ailleurs, comme dans certains pays de l’Amérique latine, la migration est également choisie en réponse à l’insécurité (Sanchez et Aysa, 2013). En effet, les auteurs expliquent qu’au Venezuela ou en Colombie, la violence est par moment si brutale et aveugle que la population choisit la migration (ibid., 2013) ; les populations locales se tournent vers des pays comme les États-Unis qui offrent plus de stabilité. Cela renforce l’idée selon laquelle, l'expansion de la violence est un des facteurs expliquant la croissance de la migration internationale (Pellegrino, 2011 ; Sanchez, 2011).
Meilleures conditions de vie : la réussite économique, l’équité tout comme la justice sociale
promues dans certains pays industrialisés justifient la ruée vers les pays de destination plus occidentales. En effet, « le blocage de situations sociales de telle sorte qu’une partie de la population, souvent des jeunes ou des groupes sociaux minorisés, ne parviennent pas à trouver un espace suffisant pour déployer des activités qui répondent à leur attente » (Dassetto, 2001, p. 44), serait une explication de la décision de migrer. En outre, comme l’ont évoqué Kerlin, (2000) ou Sanchez et Aysa, (2013) en rapport avec les facteurs influençant la décision de migrer, la qualité de la vie aux États-Unis, la baisse de la violence et la réussite économique ont été des facteurs déterminants dans le choix de nombreuses familles latino-américaines à migrer dans ce pays (Massey et Sanchez, 2010). Ce qui met en valeur l’avis d’ Owusu, (2000), selon qui les raisons émises par les immigrants ayant choisi le Canada comme terre d'accueil sont identiques à celles qui sont évoquées par la plupart des candidats à l’immigration vers les pays industrialisés. Ozcurumez (2009), Yako et Biswas (2014) ainsi que Mondain et Couton (2011) ont expliqué que, de façon générale, ce sont les opportunités économiques, éducatives et le rêve d’une vie meilleure pour les générations futures qui motivent les projets de migration.
La décision de la migration peut aussi être motivée par des raisons psychologiques et imaginaires (Dassetto, 2001). De l’avis de cet auteur, en raison de l’affirmation de soi qui relève plus du psychologique, l’immigrant « porte de grandes attentes personnelles par rapport à sa personne, à son devenir, à son statut » (Dassetto, 2001, p. 45). Concernant
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l’imaginaire, l’attrait (rêvé) des pays de destination justifie la décision de migrer. Pour beaucoup d’immigrants, en effet, les pays de destination regorgent de toutes les solutions dont ils rêvent, et qu’ils idéalisent : un emploi honorant, un salaire de qualité, des avantages sociaux garantis, une promotion sociale qui satisfait leur égo. Cela est caricaturé par Dassetto (2001), selon qui, pour « les paysans africains, (…), l’Europe et les États-Unis apparaissent comme les pays de rêve, de progrès, de bien-être » (p. 45).
La pauvreté : la recherche de conditions meilleures est une conséquence de l’état de
pauvreté présente notamment dans la plupart des pays africains subsahariens. Les personnes soumises à la pauvreté tentent d’améliorer leur sort dans des milieux supposés plus propices. C’est ainsi que dans le contexte africain, la migration est souvent choisie en tant que stratégie familiale. Pour soutenir des familles parfois débordées par la pléthore de membres à prendre en charge, il est donné mandat à un ou certains des membres, en vendant une partie de leur bétail ou de leur production agricole, d’aller travailler dans un pays riche et pouvoir gagner plus d’argent, dans le but d’envoyer régulièrement des mandats pour soutenir la famille (Dassetto, 2001 ; Kerlin, 2000). Pour Dassetto (2001), ce calcul explique « souvent le cas des émigrations africaines, tant inter- africaines que vers l’Europe » (p. 47). Cette volonté de subvenir aux besoins de familles mises à l’épreuve de la pauvreté pousse certains jeunes africains à choisir la migration, même illégale, au prix de leur vie, comme réponse au sort de leur famille (Daniel, 2008 ; Bolzman et al. 2011). Il en va de même pour les jeunes latino-américains. En effet, Sanchez (2006) décrit la précarité économique des pauvres et l’exclusion des jeunes comme des facteurs favorisant la tentation de quitter leurs pays à destination des États-Unis.
1.3. L’immigration : la politique québécoise
L’espoir fondé par la plupart des immigrants subsahariens en choisissant le Canada et le Québec semble être le résultat d’une politique de marketing de l’image du pays et de la province, mais surtout de la disponibilité de programmes destinés exclusivement aux immigrants. En effet, dans la plupart des pays de provenance, des agences canadiennes
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comme ACCESS CANADA5 invitent expressément les intéressés à tenter l’immigration vers le Canada, en insistant non seulement sur la qualité de la vie, mais aussi sur la disponibilité des offres d’emploi.
Au Québec, à cause des enjeux liés au vieillissement de la population et sa répercussion sur l’économie, à la préservation de la langue française et à l’ouverture de la province sur le monde, le gouvernement a adopté un plan d’action fort séduisant en matière d’immigration et d’intégration (MICC, 1991 ; MICC, 2003 ; MICC, 2007). Pour les autorités gouvernementales, la politique d’immigration représente « un stimulant important et un atout pour l’économie québécoise » (MICC, 2007, p. 24). Pour matérialiser cette volonté, le gouvernement a pris un certain nombre de voies. En matière d’emplois, par exemple, pour la période 2006 – 2010, 240 000 postes étaient à pourvoir en sus de 440 000 qui devaient se libérer en raison des départs à la retraite (Emploi – Québec cité par MICC, 2007). En sus des opportunités qu’offre le marché de travail québécois, le gouvernement a également entrepris de financer des organismes partenaires pour accueillir, installer et donner un accompagnement personnalisé aux nouveaux arrivants. Ce contexte, en apparence aussi attirant que prometteur, se limite souvent, pourtant, à la phase dite de l’accueil. En effet une fois arrivés, les immigrants sont souvent confrontés à une toute nouvelle réalité : trouver un emploi ne suffit pas. Encore faut-il entreprendre une réelle phase d’intégration à la nouvelle société. Cette seconde phase est celle de la confrontation entre le rêve et la réalité, le tout donnant souvent au projet de migration un effet de mirage. Car pour un immigrant, au Québec, l’environnement est certes favorable et stimulant, cependant, tout n’y est pas donné sans sacrifice.
La littérature révèle que le contact avec la société québécoise s’exprime pour certains en termes de chocs culturels parfois inévitables. Ces chocs culturels se traduisent par moments par des conflits de divers ordres malgré, selon le MICC (2003), un consensus social très
5 «ACCÈS CANADA œuvre dans le domaine de l'immigration pour le Québec et les autres provinces du Canada depuis 1995». Il traite les dossiers de personnes qui désirent s’installer en permanence au pays. http://www.accescanada.com/fr/notre-firme/qui-sommes-nous.htm
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positif. Concernant la nature de ces conflits, Le Gall et Fortin (2014) ont avant tout illustré des rapports parfois vifs entre les immigrants usagers de services sociaux et médicaux et les prestataires de services locaux, autour de l’objet d’interdits ou de normes liées aux préceptes religieux par exemple. Ce type de conflits sont bien connus, de la littérature scientifique comme du sens commun (Rousseau, 2008 ; Vatz Laaroussi, 2000).
Ce qui est plus intéressant, c’est que l’on dénombre de nombreuses autres sources de conflits, moins documentés, car moins connus. Les conflits culturels en contexte québécois sont loin de se limiter aux frictions entre immigrants et locaux pour de simples questions religieuses ou coutumières. Ils sont à l’origine de nombreux conflits internes aux familles d’immigrants, dans la manière d’organiser leur quotidien ou de réguler leurs rôles familiaux et sociaux ; ils proviennent, également, du fait que la famille immigrante se trouve désormais le seul endroit où il est possible d’atténuer les frustrations ou défis accumulés à l’extérieur. Ces conflits rejailliront immédiatement sur les services étatiques : il s’agit principalement des conflits autour de l’éducation des enfants (Mondain et Couton, 2011 ; Vaughn et Holloway, 2010 ; Dietz, 2000, Rasmussen et al, 2012 ; Bledsoe et Sow, 2011), et de ceux relatifs à la redéfinition des rôles dans les couples (Duval, 1992 ; Keller et Brennan, 2007). D’autres conflits, enfin, ne pourront pas être absorbés par l’environnement familial, ni transférés aux institutions : ils seront alors pris en charge par l’environnement indirect ou la communauté.
1.4. La vie d’immigrant : ce que dit la recherche
Une fois les étapes de l’accueil et de l’installation franchies, les immigrants expérimentent une nouvelle vie dont la dynamique est parfois ponctuée de conflits. Généralement, trois types de conflits caractérisent les rapports des immigrants dans leur milieu d’accueil. Il s’agit des conflits familiaux, des conflits entre membres d’une même communauté d’immigrants et les conflits entre les immigrants et la société d’accueil. Nous analysons les trois types de conflits, cependant ceux qui retiennent notre attention demeurent les conflits familiaux.
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Les conflits familiaux sont de deux ordres ; les conflits parents / enfants et les conflits conjoints / conjointes ou conflits conjugaux. Nous abordons d’abord les conflits parents /enfants puis ceux entre conjoints et conjointes.
Les conflits parents/enfants sont, en matière d’immigration, définis comme les conflits inhérents à l’éducation des enfants telle que préférée par les parents d’origine immigrante en pays de culture occidentale. Ils se traduisent par une inadaptation entre les valeurs véhiculées à l’intérieur du foyer (qui reprend majoritairement la culture du pays d’origine) et celle nouvellement véhiculée par le pays d’accueil. Ils marquent la dynamique des familles au point d’influencer négativement les rapports des parents aux autorités de la protection de la jeunesse, à la police, au personnel enseignant et au personnel de la santé (Rasmussen et al, 2012 ; Bledsoe et Sow, 2011, Akinsulure-Smith et al. 2013).
Selon Duval (1992), le conflit parent /enfant en contexte d’immigration est à l’origine du fossé né de l'adoption rapide de nouveaux codes culturels par les enfants. Ce conflit se solde par le bris des relations avec le père et une démission de la part de la mère. S’adaptant plus facilement que leurs parents à la culture dominante du milieu d’accueil, les jeunes adoptent parfois des modes de vie en contradiction avec les règles de conduite et les croyances traditionnelles de leurs parents (Vaughn et Holloway, 2010). Ceci est particulièrement le cas en contexte d’immigration subsaharienne, puisque les jeunes auront pour réflexe immédiat d’exprimer et réclamer plus d’autonomie de la part des parents. Or, dans leur pays de provenance, « chacun avait sa place, savait où il devait être et où il ne devait pas être, ce qu’il fallait faire et ce qu’il ne fallait pas faire, l’espace tout comme les rôles étaient cloisonnés » (Attias-Donfut et al. 2009, p. 18). Remettre en cause ce principe apparait comme une atteinte à la fierté des parents qui, généralement, souhaitent conserver et maintenir leurs traditions (Keller et Brennan, 2007). Ainsi les conflits parent / enfant se placent au centre des questions de la discipline, de l’éducation et du mariage (Bledsoe et Sow, 2011 ; Vaughn et Holloway, 2010 ; Johnson, 2007 ; Avenel, 2007 ; Kokoreff, 2003).
Les conflits conjugaux, de leur côté, mettent principalement en péril la viabilité du couple.
Duval (1992) explique que beaucoup de nouveaux couples arrivant au Québec se séparent faute d’avoir à leur côté le réseau familial et de voisinage sur qui ils pouvaient compter
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comme source de stabilité. En l’absence de ce réseau et, face à la réalité de l’immigration, les couples deviennent fragiles et instables. Certains auteurs, dont Akinsulure-Smith et al., (2013); Nilsson et al. (2008); Pan et al. (2006), ont observé que les conflits entre les partenaires intimes dans les familles d’immigrants africains établis aux États-Unis sont le résultat du renversement des rôles et des responsabilités dans les foyers, de l’instabilité financière et surtout de la dichotomie entre la culture du pays d’origine et celle du pays d’accueil. Pour sa part Duval (1992) explique que ce genre de conflits est fréquent et est associé au besoin de redéfinir les rapports entre hommes et femmes. Ces rapports sont complexifiés par les mutations inhérentes à la réalité migratoire. Pour y faire face, Guerraoui et Sturn (2012, p. 290) pensent que « les relations entre maris et femmes [devraient être] réaménagées pour répondre aux changements que traversent la cellule familiale et ses membres ».
Les conflits conjugaux en contexte migratoire sont, enfin, particulièrement problématiques de par leur discrétion. Le tabou très particulier, et le silence qui entoure les relations conjugales en contexte migratoire ne permettent pas la découverte de la plupart des cas de violence conjugale (verbale, sexuelle ou physique) parmi cette population (Reina et Lohman, 2015). Les femmes soudanaises, par exemple, sont parmi les plus réticentes à dénoncer leur victimisation à n’importe qui, fut-ce à une autre femme soudanaise. Ces dernières craignent les conséquences de l’implication des autorités dans leur vie de famille (Keller et Brennan, 2007).
Les conflits entre membres d’une même communauté se manifestent, de leur côté, par la
rivalité, la concurrence et parfois le non-respect des normes de conduite régissant l’organisation de la communauté. Leurs effets sont nuisibles à la mobilisation des membres autour d’objectifs communs. Dans les associations et autres regroupements qu’ils fondent pour se regrouper et s’entraider, avec l’objectif d’agir ensemble pour soutenir leur localité d’origine, les immigrants découvrent bien malheureusement, parfois, un climat d’animosité atteignant la dynamique de groupe. Les conflits ne résultent cependant pas, seulement, de simples clashs culturels : ils peuvent avoir pour origine une forme très particulière de recherche d’avancement social. Pour Owusu (2000) par exemple, il n’est pas rare que
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certains membres des communautés immigrantes s’affilient à de tels groupes dans le but de se procurer une situation sociale immédiate : en agissant pour leur association, ils accélèrent la chance d’être promus à un poste de leadership. Escaladant des échelons internes, l’immigrant « opportuniste » va chercher à promouvoir son statut propre au sein de la communauté, mais aussi, conséquemment, à se faire reconnaître par les autorités du pays d’accueil. Ces « appétits », créés de toute pièce par le contexte migratoire, et encouragés par les personnalités mêmes de certains immigrants, sont généralement la principale cause des conflits créés au sein de la communauté nouvellement constituée. Ceci est envenimé par le fait de la diversité ethnique des nations des pays subsahariens : les immigrants d’un même pays ne se retrouvent pas toujours ensemble, et sont parfois disséminés dans différentes associations : associations ethniques (Owusu, 2000), associations de ville (Kerlin, 2000), associations religieuses (Sezgin et Djikzeul, 2014 ; Ozcurumez, 2009) et associations nationales (Owusu, 2000). Le groupe, constitué sur la base de la construction factice d’une identité commune qui, dans le pays d’origine, n’aurait pas lieu d’être, donne très facilement naissance à de profondes rivalités : Owusu, (2000) illustre bien, par exemple, le cas des associations ethniques ghanéennes établies à Toronto, ces dernières étant traditionnellement minées par des rivalités allant jusqu’à remettre en question l’identité nationale d’origine des immigrants.
Les conflits entre les communautés immigrantes et la société d’accueil : ils sont certes
importants pour la compréhension de la qualité de vie des immigrants, mais nous les abordons de façon très brève car ne se situant pas au cœur de cette recherche. En fait, ce type de conflits met en opposition les immigrants et les services de l’État. Ils ont pour principal objet de litige les rapports qu’entretiennent les immigrants avec certains services du système public tels que le service de la protection de la jeunesse (SPJ), la police, la justice, l’école, la santé et les services sociaux. Certains de ces conflits ont lieu dans un contexte d’application des règles et des lois au sujet de la discipline des enfants et surtout de la violence dans l’environnement familial (Keller et Brennan, 2007 ; Vaughn et Holloway, 2010, Bledsoe et Sow, 2011). Il semble aussi que ces conflits apparaissent sur un fond dichotomique au regard de la culture des uns et des autres (Legault et Bourque, 2000).
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Après avoir analysé les différentes catégories de conflits, nous nous intéressons plus spécifiquement dans cette partie aux conflits familiaux. Nous privilégions cette forme de conflit pour tenter de comprendre les conduites et les attitudes qui s’observent suite à un conflit familial et les significations accordées aux décisions et gestes en lien avec le conflit.
1 .5. Attitudes des immigrants subsahariens en contexte de
conflit
La littérature en lien avec les conflits familiaux tend à suivre un certain consensus. Elle semble dire que les immigrants, même dans un contexte de violence, font rarement appel aux services publics. En effet, selon Erez et Hartley (2003), de nombreux immigrants victimes de violence éprouvent souvent de la peur à l’idée d’appeler ou de dénoncer le crime auprès de la police. Dans leur étude, Bauer et al. (2000) mentionnent que les femmes immigrantes d’origine latine et asiatique établies aux États-Unis manifestent de la réticence à demander de l’aide auprès des services du système public, bien qu’elles en ressentent le besoin. S’exprimant sur la violence faite aux femmes immigrantes, Raj et Sylverman (2002) expliquent que, bien que leurs risques de victimisation soient évidente, les immigrantes latines, sud asiatiques et coréennes font peu d’efforts pour dénoncer les abus qu’elles subissent de la part de leurs conjoints. Abordant le thème de la politique du service social et la vulnérabilité des femmes moins nanties Purvin (2007) explique que certaines pratiques restreignent l’accès aux services sociaux et médicaux aux femmes victimes de violence conjugale issues des communautés pauvres. Ces pratiques se dressent comme des obstacles qui empêchent les communautés pauvres de demander du soutien auprès des services compétents de l’État.
Par ailleurs, analysant le comportement des immigrantes latines victimes de la violence conjugale face aux ressources d’aide, Dutton et al, (2000) révèlent que les victimes de maltraitance conjugale ne signalent pas les abus dont elles souffrent. Celles-ci préfèrent parler de leur victimisation à une personne de leur entourage (exemple : une amie, la maman ou une sœur) mieux qu’à des membres du personnel de la justice ou des services sociaux (Dutton et al, 2000, p. 265).
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Les conflits familiaux marquent la vie des couples et exposent surtout les femmes à la violence conjugale à travers les sociétés (Ting, 2010 ; Reina et Lohman, 2015 ; Keller et Brennan, 2007). Selon Ting (2010), citant l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une proportion importante de femmes a été victime de violence conjugale au cours de sa vie. Mais de toutes les concernées, seule une femme sur cinq seulement a dénoncé les violences. La majorité des victimes n’a pas demandé de soutien auprès d’une institution formelle, préférant faire recours aux réseaux informels. De l’avis du même auteur, pour des raisons d’ordre culturel, les immigrantes d’origine africaine, particulièrement, rencontrent des obstacles à faire appel aux agences, programmes et services de l’État. Tout comme les Africaines, les Asiatiques, eu égard à des similitudes liées aux croyances et aux valeurs, auraient les mêmes comportements face aux institutions du système public du pays d’accueil (Ting, 2010).
En lien avec la résolution des conflits familiaux chez les immigrants ouest-africains de New-York, Rasmussen et al. (2013) expliquent que les enfants interviewés dans leur étude soutiennent qu’en cas de conflit les opposant à un des parents, ils s’adressent en priorité à l’un des deux parents (id, 2013, p. 189). Bien que leur perception à l’endroit de la police ne soit pas négative, les enfants ne croient pas en la pertinence de porter un conflit familial au niveau des autorités de l’État (id, 2013). C’est pourquoi, ils ne parlent pas de leur problème à leurs enseignants, éducateurs ni même à la police, expliquant qu’une telle attitude paraît peu efficace dans un contexte de conflit avec un parent (Rasmussen et al, 2013, p. 192). Concernant les couples, les épouses et les époux se confieraient plus aux réseaux informels dans un contexte de conflit intime. De la même manière, tout comme les femmes soutiennent qu’elles préfèrent s’adresser à un membre de la famille élargie, aucun homme ne reconnait avoir demandé de l’aide auprès des autorités pour résoudre un conflit conjugal. Pour les immigrants ouest-africains à New-York, l’utilisation des ressources du système public en contexte de conflit familial n’est même pas une option (id, 2013, p. 193). Il est intéressant de se demander si un tel état d’esprit est répandu partout en Amérique du Nord, et bien entendu au Québec.
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Sur un autre registre, décrivant les obstacles liés à la prise en charge des immigrantes soudanaises victimes de violence conjugale, (Keller et Brennan, 2007) trouvent que la prise en charge des besoins des immigrantes victimes de violence conjugale est rendue difficile par leur réticence à demander de l’assistance (p. 116). En effet, la difficulté à sortir les immigrantes soudanaises de la violence réside dans le fait qu’elles ne parlent pas de leur victimisation à une personne hors de leur cercle familial. Même lorsqu’elles sont violentées par leur conjoint, elles refusent de coopérer avec les autorités (id, 2001).
Ainsi, il apparait que les types de conflits que nous étudions dans cette recherche sont parfois marqués par des violences conjugales. Et puisque nous ne donnons pas ici la définition de ce qu’est une violence conjugale ou un conflit conjugal, nous référons, à toute fin utile, nos lecteurs à Bourassa et Savoie (2005)6 et à Lapierre et al, (2015)7 pour une meilleure compréhension du sens et de la définition de ce concept.
Suite à l’analyse des comportements des immigrants dans un contexte de conflits familiaux il ressort que les immigrants sous utilisent ou n’utilisent presque pas les ressources du système public. Pourquoi manifestent-ils de la réticence à faire appel à ces services ?
1.6. Les obstacles à l’utilisation des ressources du système
public
Les obstacles à l’accès aux ressources se distinguent sous deux formes. Il s’agit des obstacles d’ordre institutionnel et les obstacles d’ordre structurel (Reina et Lohman, 2015).
6 Le portrait de la violence conjugale dans le comté de Kent : une expérience de recherche action. Revue de l'Université de Moncton, vol. 36, n° 2, p. 203-226.
7 Conflits entre conjoints ou contrôle des hommes sur les femmes ? L’expérience et le point de vue d’enfants et d’adolescents exposés à la violence conjugale. Enfances, Familles, Générations, n° 22, p. 51-67.
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1.6.1. Les obstacles d’ordre institutionnel
Ils sont liés aux activités que mènent des services tels que : la police, la justice, les maisons d’hébergement, les centres intégrés
de santé et des services sociaux etc. (Reina, et Lohman, 2015). Parmi ces services, certains n’ont pas réussi à diffuser largement leurs activités de sorte à atteindre toutes leurs cibles. En conséquence, celles-ci sont mal informées et ne sont pas sensibilisées sur les programmes contre les violences familiale et conjugale qui leur sont destinés (Reina et al, 2014). Par ailleurs, la nature du statut d’immigrant se pose comme un obstacle à l’accès aux services. Pour les immigrants qui ne détiennent pas de statut légal (la résidence permanente, surtout), il n’est pas souvent évident de pouvoir compter sur le soutien des autorités. En effet, les programmes qui procurent de l’aide aux victimes distinguent leurs clientèles en fonction de leur statut, entre celles qui ont, ou pas, un droit à l’accès officiel à l’assistance de l’État (Purvin, 2007). Du fait de cette discrimination, les immigrants en situation irrégulière craignent de faire appel à la justice ou aux services sociaux pensant que cela pourrait occasionner leur expulsion (Reina et Lohman, 2015 ; Raj et Sylverman, 2002 ; Purvin, 2007 ; Bauer et al, 2000). Si on se réfère aux travaux de Grossman et Lundy (2007), on se rend compte cependant que cette crainte de faire appel aux services étatiques ne concerne pas que les nouveaux immigrants. Elle peut concerner des citoyens membres de certaines communautés établies depuis longtemps dans certains pays d’accueil. Selon Sen (1999) cité par Grossman et Lundy (2007, p. 1033), les afro-américaines croient encore que l’appel à la police pour de l’aide peut se solder par l’incarcération de l’abuseur, (incarcération qu’elles n’auraient pas souhaitée), et/ou de leur propre incarcération, surtout, à cause de la stigmatisation portée sur les Noirs en matière de violence. Cette assertion met en évidence l’écart entre le service demandé et le service offert. En d’autres termes, l’écart entre l’intention de la personne qui fait appel et la forme de l’aide qu’elle reçoit. Il arrive dès lors, comme dans le cas décrit par Grossman et Lundy (2007) que l’appel à l’aide occasionne des sanctions à l’encontre (par exemple) du conjoint, sans que cela soit nécessairement ce qui était attendu de l’auteur de l’appel et/ou des autorités.
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D’après Lein et al. (2001) cités par Purvin (2007), le soutien des services publics a certes servi à certaines victimes de la violence, mais il n’a pas apporté une aide consistante à la majorité des femmes abusées. Purvin, (2007) deplore absence de politiques adéquates au service des victimes de la violence familiale et cite Lenner (1997) en ces termes : « neither the specific needs of domestic violence victims nor the impact of violence on abused women’s ability to meet eligibility criteria or comply with regulations were considered by policymakers in formulating social welfare policies » (p. 192).
Au sujet du placement des enfants exposés à la violence, Ogbonnaya (2015) reprenant Bent-Goodley (2004) explique que les mères afro-américaines victimes de violence familiale ressentent de la peur à faire appel aux services à cause de leurs enfants qui pourraient être mis en placement.
En outre comme l’ont soutenu d’autres auteurs, Kriz et Skivenes (2012) pensent que les obstacles à l’accès aux ressources du système public par les immigrants sans papiers, surtout, sont liés aux difficultés de l’État à mettre en place des services adéquats conformes à leur statut. À cause de ces obstacles, les immigrants sans papiers légaux victimes de violence familiale ont un accès limité à l’éducation, à la formation, à la santé, au transport public, au logement subventionné etc. (id, 2015).
En sus des obstacles institutionnels, les immigrants font face quotidiennement à des obstacles structurels qui fragilisent la vie de certaines franges de leurs communautés.
1.6.2. Les obstacles d’ordre structurel
Les obstacles structurels peuvent être des normes, des croyances, des valeurs etc. dont les effets empêchent à des personnes de jouir convenablement de quelque chose qu’elles désirent. Dans le contexte des immigrantes victimes de la violence familiale, les obstacles structurels sont prioritairement identifiés comme ceux qui restreignent la possibilité d’accéder aux ressources du système public. Divers aspects de la culture (les normes et les croyances) (Keller et Brennan, 2007; Reina et al, 2014), la compétence linguistique (Bauer et al, 2000; Raj et Sylverman, 2002), la dépendance socioéconomique et l’isolement (Reina
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et Lohman, 2015) sont analysés pour montrer comment ils inhibent la volonté des victimes à prendre leur sort en main.
Les éléments culturels qui entrent en compte dans l’étude des obstacles structurels concernent principalement les normes et les croyances.
Les normes dictent les façons de se conduire et d’interpréter les faits et les gestes d’un
individu. De ce fait, elles influencent son comportement. Ainsi des sentiments tels que la honte empêche aux femmes violentées de parler de leur souffrance. À propos des immigrantes latines, Reina et al. (2014) expliquent que le sentiment de honte est un des obstacles à la demande d’aide. Dans cette communauté, on croit à l’idée que les problèmes intimes ne devraient pas se savoir hors du foyer conjugal. Aussi, quand une violence conjugale survient dans une famille latine, certains membres ne s’en préoccupent pas, obéissant à l’adage culturel en vigueur selon lequel « la ropa suicia se lava en casa » ou « le linge sale se lave en famille » (id, 2014, p. 608).
Abordant la violence familiale chez les femmes Soudanaises, Keller et Brennan (2007) confirment que certaines immigrantes sont victimes des normes de leur pays d’origine. Il existerait une tolérance culturelle naturelle à la violence conjugale dans certains pays (id, 2001). Cette tolérance expliquerait la réticence des victimes à dénoncer les abus.
Outre le sentiment de la honte ou le respect de la norme imposée du silence, les victimes de formes de violence conjugale ont aussi tendance à taire leurs souffrances par souci de protéger l’image de leur famille (Keller et Brennan, 2007; Rasmussen et al, 2013). Ce qui renforce encore les deux normes décrites ci-dessus, selon lesquelles, pour certaines femmes immigrantes, le sentiment de honte ou la nécessité de respecter une gestion interne et privée des conflits sont encouragés par la croyance culturelle qu’il est indispensable de respecter (Keller et Brennan, 2007, p. 122).
Les croyances sont, de leurs côtés, des normes intérieures qui sont soutenues par des
considérations religieuses. Tout comme les normes, elles guident le comportement et la conduite des adeptes. De l’avis d’Abraham, (1995) cité par Keller et Brennan (2007), les
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institutions religieuses (Mosquées, Églises et autres Temples) sont des lieux de convergence de nombreux immigrants. Plusieurs de ces institutions encouragent les immigrants à garder les valeurs et attitudes envers la structure de la famille en insistant sur le caractère sacré du mariage et l’interdit entourant le divorce. Perilla (1999) cité par Keller et Brennan (2007) explique que l’Église catholique se positionne comme un obstacle pour les femmes immigrantes latines à cause de ses prêches qui prônent la sainteté du mariage et la responsabilité de la femme à maintenir la famille en harmonie. En raison de ces considérations, certaines femmes victime de formes de violences conjugales résigneraient à rompre leur union.
Certaines femmes musulmanes semblent rencontrer les mêmes obstacles. En effet, les musulmanes victimes de violence évitent de demander de l’aide par crainte de commettre un pêché (Faizî, 2001). Se souciant du caractère sacré du mariage, elles ont peur qu’un appel aux services ait pour conséquence directe un divorce. Or, selon les valeurs religieuses et sacrées chères à ces cultures, le divorce est déconseillé, voire banni.
1.6.3. La langue : un obstacle de communication
Un troisième type d’obstacle rencontré constitue un frein plus évident à l’accès aux ressources pour les immigrants : il s’agit de la barrière linguistique.
Beaucoup de nouveaux immigrants ne maîtrisent pas la langue de leur pays d’accueil et rencontrent, de ce fait, d’évidentes difficultés à communiquer avec les prestataires de services. Reina et al. (2014) expliquent que les immigrantes latines établies aux États-Unis hésitent de faire appel à la police ou aux agents de la santé parce qu’elles ne savent pas s’exprimer en Anglais. Cela est, d’ailleurs, un sentiment partagé des prestataires de services eux-mêmes qui, généralement, ne comprennent pas les langues étrangères. C’est le cas des femmes Soudanaises émigrant aux États-Unis (Keller et Brennan, 2007) qui maîtrisent bien mal la langue anglaise à leur arrivée en sol américain. Ne parvenant pas à converser avec les autorités, elles voient d’entrée de jeu une importante limite à leur accès aux ressources et à l’emploi (id, 2007). Or si les difficultés d’accès aux ressources d’aide sont compromises de manière évidente, n’oublions pas que le difficile accès à l’emploi a pour
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conséquence immédiate de les soumettre à une certaine dépendance économique vis-à-vis de leur conjoint, ce qui renforce immédiatement les facteurs de risque de violence conjugale. Rappelons à cet égard que si le Québec reste une destination privilégiée pour les immigrants subsahariens faisant l’objet de la présente recherche, c’est en partie à cause de la langue française, langue naturelle ou langue très maîtrisée de la plupart d’entre eux.
1.6.4. La dépendance économique et l’isolement
Les recherches portant sur les femmes immigrantes nous confirment, sans surprise, que la plupart des immigrantes occupent des emplois sous-payés. Celles qui sont en situation irrégulière dans leur pays d’accueil sont les plus vulnérabilisées : ne travaillant généralement pas, elles dépendent économiquement de leur conjoint (Reina et Lohman, 2015; Reina et al, 2014). Ce qui, en cas d’abus par ce dernier, renforce la crainte des représailles et le choix du silence (Bauer et al, 2000). C’est ainsi que les femmes immigrantes vivant des situations précaires choisissent de subir les violences plutôt que de prendre le risque de mettre en péril leur union. Choisissant de continuer de vivre sous le même toit que leur abuseur, elles se trouvent toujours plus isolées d’un environnement pouvant servir de tiers protecteur ou de ressource personnelle. Une telle réalité est, d’ailleurs, partagée par les femmes d’origine africaine, latine ou asiatique (Keller et Brennan, 2007, p. 131).
Au regard de l’analyse des obstacles à l’accès aux ressources, on peut identifier des causes institutionnelles et structurelles qui empêchent les immigrants d’exprimer leurs besoins d’aide, et qui les obligent à s’inventer des stratégies pour survivre dans leur environnement.
1.7. Les stratégies de résolution des conflits compensant les
résistances à faire appel aux ressources étatiques
À défaut de pouvoir espérer faire appel aux autorités pour satisfaire leurs besoins d’aide, les immigrants sembleraient, par conséquent, avoir recours à un certain nombre de stratégies de compensation. Ces stratégies de compensation ont pour objectif principal de permettre, en priorité, le maintien de la situation personnelle, économique ou familiale, en tentant de résoudre ou d’atténuer la problématique de violence vécue, sans avoir recours
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aux services officiels ou communautaires de prise en charge des problématiques de violences intrafamiliales. À cet égard, la littérature scientifique a mis de l’avant trois formes de stratégies employées par les immigrants en Europe et Amérique du Nord : les méthodes alternatives de résolution de conflits, le renvoi vers le pays d’origine et, enfin, la résignation.
1.7.1. Les méthodes alternatives de résolution de conflits
Pour désigner les méthodes alternatives qu’ils pratiquent en contexte de résolution de leurs conflits, les subsahariens emploient en général le terme « médiation ».
Mais la médiation est bien plus qu’une méthode de résolution des conflits : c’est un champ de recherche à part entière. Plutôt définie comme une méthode qui vise à résoudre une situation-problème quelconque (un conflit, un problème d’ordre scientifique etc.), elle est utilisée par diverses disciplines, chacune développant une approche différente selon ses spécificités (Faget, 2010). Considérée sous l’angle des sciences humaines et sociales, elle « se définit par la communication et le dialogue, au sein de conciliations et de médiations qui se trament dans l’interaction humaine » (id, 2010, p. 22).
Il aurait donc été facile, et évident, d’évoquer la notion de médiation – et en particulier de médiation familiale – dans le cadre de cette recherche. Dans les pratiques professionnelles de gestion de conflits familiaux, on fait d’ailleurs de plus en plus référence à la médiation : la médiation familiale envahit peu à peu le droit (Belleau et Talbot-Lachance, 2008). Selon Denis (2001), qui cite le Comité national des services de médiation familiale, « La médiation familiale vise à restaurer la communication et à préserver les liens entre les membres de la famille et / ou à prévenir les conséquences d’une éventuelle dissociation du groupe familial. » (p. 21). Mieux, elle est considérée comme « une manière nouvelle d’envisager, dans la crise et la rupture, le maintien, voire le développement de la relation (entre les parents, ceux-ci et leurs enfants, les grands-parents, dans la fratrie, la famille élargie) ainsi que l’organisation pragmatique du quotidien » (Gasseau, 2010, p. 97).