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Le Grand Yaka : suivi de FerronAntonioni : La nuitLa notte

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~ - ,

suivi de

FERRON/ANTONIONI: LA NUIT/LA NorrE

par

Christophe Ryneczk:o

Département de langue et littérature françaises Université McGill, Montréal

Mémoire soumis à l'Université McGill en vue de l'obtention du grade de M.A. en langue et littérature françaises

novembre 2006

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1+1

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Ottawa ON K1A ON4 Canada

395, rue Wellington Ottawa ON K1A ON4 Canada

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Isolement, mort, renaissance: le voyage initiatique des héros de La nuit (Ferron), de La notte (Antonioni) et du Grand Yaka a pour cadre la nuit. Sa traversée s'avère le catalyseur de leur quête identitaire. « Dis-moi ce que sont tes nuits, et je te dirai qui tu es )} pourrait d'ailleurs être le leitmotiv de François, Lidia et Giovanni, et Lepetit. Rêve ou réalité, ces trois histoires décrivent un univers déshumanisé, où les personnages, perdus, traversent une crise et cherchent la vérité

dans

leurs aventures nocturnes. Peu

à

peu, la nuit, avec son potentiel de variations infIni, leur fera revivre leur passé et lèvera le voile sur leur avenir. Mais y a-t-il encore espoir de se retrouver? L'angoisse de l'existence, l'incapacité de communiquer avec les autres et la solitude urbaine sont au cœur de ces contes de la folie ordinaire qui se terminent par l'évocation d'un jour nouveau.

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Isolation, death, rebirth: the rites of passage experienced by the main characters in La nuit (Ferron), La notte (Antonioni) and Le Grand Yaka take place in the course of the night, which prompts the search for their own identity. "Tell me about your nights, and 1 will tell you who you are" could be the motto of François, Lidia, Giovanni and Lepetit. Whether in the realm of dreams or reality, these three stories depict a universe devoid of humanity, where 10st souls try to surmount crises and seek truth in their nightly adventures. Gradually, the night - a world of infinite possibilities - will allow them to relive their past and illuminate their future. But is there still hope for them? The anguish, the mability to communicate and urban solitude are at the core of these tales of borderline insanity which aIl end with the dawn of a new day.

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-PARTIE CRÉATION: LE GRAND YAKA

PARTIE CRITIQUE:

FERRON/ANTONIONI:

LA NUIT/LA NOrrE

P.2

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LE GRAND YAKA

Prélude à la nuit ...

Il était une fois un petit garçon à qui l'on racontait sans cesse des histoires. Pour le convaincre d'aller à l'école ou de ne pas avoir peur dans le noir. Et surtout, une histoire, chaque soir, avant de s'endormir. Sa maman venait alors le border et ajouter un autre chapitre à ses aventures. C'était un moment magique pour l'un comme pour l'autre. Parce qu'elle travaillait sans arrêt, sa maman regrettait de ne pouvoir passer plus de temps avec son petit prince. Elle se rachetait donc de ses absences avec des contes et des chansons à profusion.

Le petit buvait tant et si bien ses paroles qu'il s'était forgé tout un monde dans sa tête. Sa chambre était remplie d'amis que seules les gentes âmes pouvaient voir. Bien qu'elle jouât le jeu, sa maman s'en inquiétait quelque peu. « Mais le monde est si triste sans imagination », se disait-elle. Elle n'avait surtout pas le cœur à l'arracher à ses jeux d'enfant. «Fais de beaux rêves, mon chaton. La vie te rattrapera bien assez tôt.

»

Et sur la pointe des pieds, elle s'en allait travailler, le laissant en compagnie de ses personnages favoris, le club des cinq comme HIes appelait. Dudule les adorait.

Une vraie tête d'arsouille, celui-là. Le petit le traînait partout, son doudou. Des deux, on aurait pu se demander lequel faisait plus le guignol. Avec ses deux grands ronds de feutrine rose bonbon en guise de pommettes, y'avait qu'à forcer le naturel pour en faire une jolie poupée. Un peu de fard ici et là, du rouge sur les lèvres, un p'tit coup de peigne pour démêler les bouts de laine et le tour était joué. Oh, boy! Sa maman n'avait pas apprécié. Direct à la machine à laver. Le Dudule en était sorti amoché, pas à peu près.

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Mais trêve de balivernes! Revenons plutôt à nos histoires. Le club des cinq avait donc commencé avec Béni-Oui-Oui. Mais si, le chauffeur de taxi... Une bonne bouille, pas méchant pour deux sous. Toujours à vouloir faire plaisir: on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Le filou, c'est lui qui tous les soirs venait rejoindre le petit en cachette. Aussitôt le marchand de sable passé, le party commençait. Grâce à lui, notre héros avait fait ses premières nuits. C'est qu'ils en avaient vécu des aventures ensemble.

Devant les regards ébahis, le petit se foutait bien du qu'en-dira-t-on. La maîtresse d'école avait bien tenté d'en toucher deux mots à sa maman:

«

Qu'il ne veuille pas se défaire de son bidule, passe encore. Mais un gamin qui parle tout seul et demande l'heure à longueur de journée, ce n'est quand même pas anodin, vous savez. Les enfants sont cruels et le traitent de toqué. J'ai bien peur que votre fils n'ait pas d'amis.»

«

C'est que vous ne l'avez pas bien écouté, lui avait rétorqué la mère indignée. Ne vous inquiétez pas, je l'ai à l'œil.

»

En fait, c'était plutôt par le bout du nez qu'elle le menait. Car elle pouvait faire croire ce qu'elle voulait à son petit prince. Ainsi, quand il refusait d'aller à l'école, y'avait qu'à lui donner une gomme magique pour effacer la morosité des matins difficiles, ou un mouchoir parfumé pour dissiper les relents d'angoisse. Ah! l'odeur rassurante du patchouli n'avait pas sa pareille pour calmer le petit lorsque la voix cinglante de la maîtresse et le rire moqueur des premiers de la classe le ramenaient à la triste réalité.

«

Un et un, deux. Deux et deux, quatre. Et combien font quatre et quatre?» Toute unejoumée à s'ennuyer! Une éternité à attendre que sa maman vienne le chercher et lui décroche la lune au son d'une Douce nuit de pacotille. Au milieu des étoiles filant sur le fmnament des murs ensommeillés, le petit pouvait alors s'abandonner à ses rêves, où tout lui était permis ... Faut bien dire qu'entre la lune et

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lui, c'était une longue histoire! Elle était pour ainsi dire devenue son terrain de jeu. Puis, peu à peu, sa confidente.

Quand sa maman partait à la nuit tombée, notre jeune ami se retrouvait tout seul avec ses angoisses. Au clair de la lune, on n'y voit que peu. Du fond de son plume, il avait les bleus. Fallait donc bien qu'il s'occupe. Fini de faire le fanfaron. Alors les héros de sa maman prenaient vie. En somme, Béni-Oui-Oui l'avait guidé. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. C'est fou tout ce qu'on peut faire croire à un pantin désarticulé. Y'a qu'à inventer des aventures et des personnages à souhait.

C'est comme ça que Merlin le désenchanteur fit son apparition. Enfin. c'est vite dit: car le petit ne l'avait jamais rencontré que par colifichets interposés. Quand sa maman avait besoin que le magicien à la barbe blanche légendaire vienne à sa rescousse, elle s'arrangeait pour que son petit prince ait le dos tourné ou qu'il soit endormi. Elle faisait alors tinter son trousseaù de clés, dont le cliquetis suivait chaque passage du vieux monsieur, qui détenait soi-disant un passe-partout afin de se faufiler chez les âmes en peine. Et le petit se retrouvait immanquablement avec un nouveau talismaman.

Les yeux écarquillés, il lui demandait chaque fois pourquoi diable Merlin ne lui avait pas remis l'amulette en mains propres.

«

C'est parce qu'il était pressé mon p'tit futé

»,

qu'elle lui répondait. « Y'avait qu'à me réveiller ...

»

« Oui, mais tu sais, il avait encore beaucoup de monde à visiter ...

»

Ajoutez à cela un baiser sur le nez, et les doutes étaient dissipés.

Une sacrée paire de menteurs ces deux-là! Du genre à vous faire prendre une lanterne pour aller aux W.-C. contre vents et marées. Ce n'était quand même pas de sa faute si le petit avait peur d'aller aux toilettes tout seul la nuit. Sa maman avait beau

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lui dire que c'était du pipi de chat, elle le retrouvait souvent dans de beaux draps. Fallait inventer un moyen d'arranger ça. Encore une fois, elle avait eu un éclair de génie.

Merlin connaissait bien Béni-Oui-Oui. C'est lui qui avait soigné sa luciole contre la rougeole. Il lui devait d'ailleurs une fière chandelle. Sans elle, pas moyen d'allumer ses feux antitrouillards. Un soir, avant de partir, sa maman lui avait donc donné une lampe de poche. Cadeau de Merlin, bien entendu. Une lanterne magique, la belle affaire! Car elle était maligne, et le magicien avait pour sûr plus d'un tour dans son sac. Tantôt une bouillotte enchantée. Tantôt un appareil photo, ou plutôt une «camera obscura» pour pratiquer la magie blanche en chambre noire, histoire d'occuper l'esprit du petit. Contre toute vraisemblance, celui-ci se retrouva donc avec une loupiote en bandoulière et fit contre mauvaise fortune bon cœur. Merci Merlin! La nuit lui appartenait désormais ...

Vint ensuite le Chabotteur. Un chat abyssal que Dudule et lui avaient trouvé un beau matin dans le hall. L'air désemparé, l'oreille droite complètement déchiquetée. Sa maman avait eu pitié. Un foutu caractère, assez difficile à cerner! C'est lui qui était chargé de surveiller le petit. Toujours à prêcher le faux pour savoir le vrai, à lui tirer les vers du nez pour ensuite aller cafter. Et sa maman d'ajouter:

«

Tu sais, le minou me le dira si tu n'es pas sage». Et faut pas faire ci, et faut pas dire ça ... À bon chat, prêchi-prêcha.

C'était pour son bien, comme sa maman disait. C'est vrai que ce n'était pas un mauvais bougre! Le petit et lui avaient développé une certaine complicité. Le matou le laissait jouer à la poupée en cachette et, en retour, il pouvait mater en fin matois. Échange de bons procédés, quoi! Car le chat l'avait dans la peau, Anne.

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La fille de la voisine. Un poil plus grande que le petit Une vraie chipie, toujours à lui chercher des poux. Elle venait souvent chez lui. Avec ses airs de sainte nitouche ...

«

Laisse-moi jouer avec Dudule, ou je répète à maman que tu ne fais rien que m'embêter! On voit bien que tu ne sais pas à qui tu parles ... Allez, sinon j'raconte que t'as voulu m'embrasser.

»

Elle ne croyait pas si bien dire. Car le petit, s'il faisait semblant de la détester, aurait tout abandonné pour en faire sa dulcinée. Sa petite sœur, comme sa maman l'appelait, il l'aimait. Et ce pauvre minet qui se serait damné pour une caresse de la princesse. Il avait beau être tout sucre tout miel, la poupée faisait non, non, non à ses ronrons et restait de marbre à ses chatteries. C'est que sa mère lui avait maintes fois répété de se méfier des beaux parleurs.

Car l'amère Michèle veillait au grain et n'était pas à prendre avec des pincettes. Elle bâtissait des châteaux en Espagne pour sa fille adorée et ne cessait de lui bourrer le mou en lui faisant croire que rien n'était trop beau pour elle. Pas question donc de l'endormir avec des histoires de roturiers. Que nenni! Elle avait de nobles projets pour la fillette : un jour, son prince viendrait, et eUe bénirait leur union. La vieille voyait tout, entendait tout, savait tout. Ce n'était pas pour rien que la maman du petit l'avait choisie comme chaperon.

Mais le matou était adroit ménestrel. Il y allait très mollo et se la jouait in petto. À force de faire patte de velours et de tout le tradéridéra et tràlalala, il avait réussi à apprivoiser la mégère. C'est bien connu, les chats et les acariâtres font bon ménage. Manque de pot, l'amère Michèle s'était entichée du chafouin prétendu.

« Clochette », c'est le sobriquet dont elle l'avait affublé. Sûrement à cause du collier antigrelots que Merlin lui avait si gentiment donné.

Et pour couronner le tout, Anne en pinçait pour ce grand échalas de Béni-Oui-Oui. Si, si. Pique, niquedouille, c'est qui l'andouille? Le petit lui en avait tant et tant

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parlé qu'elle s'en était amouraché. Mais ce qu'il avait oublié de lui préciser, c'est qu'elle aurait pu l'attendre longtemps, son prince charmant.

Tout ce beau monde vécut heureux et connut beaucoup d'aventures plus incroyables les unes que les autres. Le petit grandissait avec ses héros à son chevet, et ces derniers se développaient au fil de son imagination et des situations auxquelles sa maman était confrontée. Encore mieux qu'à la téléréalité, les membres de cette grande famille ne s'étaient encore jamais quittés. Du moins jusqu'à ce que la Providence en décide autrement.

Un soir, en effet, une nuit fatidique s'il en est, la fatigue ou l'anticipation avait pipé les dés. Toujours est-il que le petit s'était endormi sans attendre que sa maman vienne le border pour rejoindre les cinq frappadingues. Et pour ne pas le réveiller, elle était partie en tapinois. Comme à l'accoutumée, elle allait arpenter les rues. Mais cette fois-là, elle resta sur le pavé.

Tout s'était alors précipité: on était venu chercher le petit pour le placer en foyer. Ni l'amère Michèle ni ce bon vieux Merlin ne s'étaient interposés, et il avait dû tout laisser derrière lui... ses vies, ses amis et sa maman, qu'il attendait pieds et poings liés. Même Dudule! On les avait tout bonnement séparés, encore pour son bien, à ce qu'il paraît.

Dans sa nouvelle maison, personne ne le comprenait. Le petit eut beau pleurer toutes les larmes de son cœur, rien n'y avait fait. « Arrête-moi ces menus enfàntillages, tu n'es plus un bébé

»,

qu'on lui disait. Le petit prince déchu connut alors de bien mauvais jours. « Faut vraiment que ce fèlé reste avec nous? »,

s'exclamaient les autres orphelins à qui l'on avait déjà arraché tout esprit. Sans maman ni amis pour donner suite à ses aventures, le petit s'était muré dans sa réalité. Mais il était de la trempe des durs à cuire et ne se laisserait pas abattre si facilement.

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Envers et contre tous, il s'était juré de ne plus jamais fermer l'œil de la nuit. Il allait les attendre, cent sept ans s'il le fallait. Ils ne pouvaient l'avoir oublié ...

Mais le temps avait eu raison de sa bonne volonté. On lui avait enlevé ses beaux habits et donné un costume gris. Lepetit était devenu grand et passait désormais ses journées à faire les quatre cents coups. De la mauvaise graine, c'est comme ça qu'on le décrivait Sans nouvelles ou signe de vie, ni de sa maman ni de ses amis, il continua pourtant un bon moment à aller se réfugier sous le saule pleureur du parc en face du foyer.

Et chaque fois, une pie venait se poser sur l'arbre. Il espérait toujours qu'elle amenât avec elle quelques congénères. C'est bien connu: une pie, tant pis. Deux pies, tant mieux. À trois, on se demande où sont nos amis. Et à quatre, on se dit qu'ils sont tous partis. Mais si on a la chance d'en voir cinq, c'est qu'ils reviendront, pardi! Malheureusement, aucun de ses vœux n'avait été exaucé. Quel pigeon il faisait! Alors, il lui avait bien fallu tuer le temps, et il avait mal tourné la page.

Fugue après fugue, il s'était retrouvé sur le trottoir à son tour et photographiait les passants avec le seul objet qui le rattachait encore à son passé. La mauvaise graine volait de-ci de-là. Les policiers l'avaient débusqué dans la petite rue des Combats et ramené au foyer. Mais parce qu'il était désormais trop vieux, on avait fait le tour de ses habilités et mis devant le fait accompli : après toutes ses années à tirer au flanc, ce n'était pas assez de lui avoir coupé les ailes, et c'était à son tour de rendre service à la collectivité. En espérant que la nuit lui porte conseil, on l'avait envoyé saisir la mort sur le vif ...

Photographe médicolégal, voilà un boulot qui vous prend à bras-le-corps. Il les voyait défiler en série: atones, sans artifice. Plus question de plastronner pour la

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galerie. Devant l'objectif, les hommes meurent libres, sans ego. Un je-ne-sais-quoi d'humanité affichée, à faire passer à la postérité.

Sous son masque d'indifférence, il les accompagnait dans leur dernier voyage. Les parait de mille feux. Il n'y avait rien que le flash ne pouvait gommer. Petites imperfections. odieux stigmates ... Trois petits tours et puis s'en vont. Même les esprits trop pleins de morgue ne résistaient pas à la lumière artificielle. À tous ceux morts d'inanité, Lepetit postfaçait la mémoire. Dans son livre, une belle photo valait bien mille maux. Il ne laissait rien au hasard, s'acharnait à les exposer sous leur meilleur jour. Y'avait qu'à voir ses clichés: la mort leur allait si bien.

Un jour, pourtant, quelle ne fut pas sa surprise quand il vit arriver une dame encore bien conservée dont le souvenir vint lui ruer dans les brancards. Elle était belle, quoique marquée par des années de labeur, le corps fatigué d'arpenter le pavé. De longues boucles entouraient son visage en accroche-cœurs.

Un faciès étonnement familier ... Et pourtant si distant en cet instant. Puis, tout à coup, une mèche, d'un roux chatoyant, s'était échappée et dépassait de la perruque mal ajustée. Ce foulard racoleur, ce collier tape-à-l'œil, ce parfum bon marché ... Comment avait-il pu se méprendre? Lepetit venait de retrouver sa maman!

Fou de joie, il mit son appareil en position automatique et appuya sur le déclencheur. Il allait enfin avoir un portrait de famille. Une preuve tangible qui les lierait à jamais. 1/250 s de bonheur fixé pour l'éternité. Tout juste le temps de dire clic-clac et les voilà déjà dans la boîte.

Bien décidé à ne pas laisser passer sa chance de se reconstruire un passé, Lepetit partit donc investiguer. La morgue est un lieu de repos bien organisé. Le dernier domicile de sa maman, l'heure de son décès ... autant de renseignements qu'il pouvait trouver dans son dossier.

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Après avoir fait des pieds et des mains auprès du tenancier,

il

prit ses cliques et

ses claques et s'installa dans l'appartement de sa maman. Elle habitait en haut d'une tour. À deux pas de son ancienne école, aujourd'hui désaffectée. Il n'était jamais revenu dans le quartier. Presque rien n'avait changé.

Le Roi du matelas était encore là. La boulangerie aussi. Lepetit se rappelait l'odeur des croissants chauds qui embaumait le sac à main de sa maman quand elle rentrait au petit matin. Pour rien au monde elle n'aurait manqué de prendre le petit-déjeuner avec lui. Elle venait alors le tirer de son sommeil d'un baiser et, avec Dudule sous le bras, il se dirigeait vers la cuisine qui fleurait bon le café.

Mais le soir même de son arrivée, quel ne fut pas son étonnement lorsque, gravissant les marches jusqu'à l'appartement de sa maman, Lepetit surprit sur le palier un petit groupe de voisins en grande discussion.

« Paraît que quelqu'un a déjà repris l'appartement, dit une vieille femme dont le chat essayait de s'arracher à ses étreintes.

- Au moins, on n'aura plus à écouter ses élucubrations, marmonna le concierge tout rabougri.

- Une illuminée, j'vous dis, lança une jeune fille d'un ton altier. - Oui, oui, c'est vrai, ajouta un jeune homme dégingandé.

- Bon débarras, renchérit le gardien en échappant son trousseau de clés. )}

Au son du cliquetis, Lepetit manqua de tomber à la renverse. Médusé, des bribes de conversation continuaient à le heurter de plein fouet.

«

Elle n'a qu'à s'en prendre à elle-même. Ça ne pouvait plus durer. - On va enfm avoir la paix. »

Le passé venait tout juste de le rattraper. Bon sang, mais ces parfaits étrangers n'étaient autres que ses amis d'enfance: Béni-Oui-Oui, l'amère Michèle, le

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Chabotteur, et ce vieux monsieur tout courbé, ce devait être Merlin. C'était bien la première fois qu'il voyait le magicien pour de vrai. Il n'en croyait pas ses yeux.

Était-il en train de rêver tout éveillé? Pince-mi, pince-moi, eh bien non, ma foi. Et ces lèvres un peu dédaigneuses, cette moue boudeuse. Mais si! C'était Anne. Pas spécialement plus belle, ni plus intelligente, encore moins sincère. Mais elle était devenue une vraie femme. Ça faisait déjà un fameux bail qu'ils s'étaient perdus de vue.

« Quel idiot je fais

»,

se lamenta-t-il. Il aurait souhaité être six pieds sous terre. Au fil des révélations à la dérobée, tout devint clair dans son esprit Ces années durant, sa maman l'avait cherché. Devant son désarroi, les cinq Judas avaient feint de l'aider, mais s'étaient tannés. Pas de répit tant qu'on n'aura pas retrouvé le petit, qu'ils s'étaient dit. À moins que ...

Pour dormir en paix, il fallait faire taire la travailleuse de nuit. Après tout, c'était déjà eux qui l'avaient retenu, lui, au royaume des songes pendant que sa maman prenait la poudre d'escampette. Puis, chacun pour soi, ils avaient prévu se laisser happer par le tourbillon de la vie. Anéanti, Lepetit rebroussa chemin sur la pointe des pieds et attendit la nuit tombée pour les épier, bien déterminé à se débarrasser de ses vieux démons.

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La vengeance est un plat qui doit

à

petit feu mijoter et lentement s'apprécier.

[Extérieur nuit. Une tour de banlieue déchire la noirceur des ciels assombris. Dans la nébuleuse de fenêtres dormantes, une ombre se distingue en porte-à-faux.]

« 23 h 22 mn 32 s. Tic tac tactique: c'est l'heure où les souvenirs se ramènent. Une autre nuit blanche en perspective. Si seulement je trouvais quoi faire de mes dix doigts en attendant. À quoi bon? J'suis toujours dans la lune de toute façon. Remarque, je pourrais faire pire. Lire. Mais ça me donne la nausée. C'est qu'on m'en a raconté, des histoires.

Plus que 5 h 37 mn et 28 s à tenir. À regarder dans le vide. Une araignée au plafond. Les ombres le long du mur. Et ourdis, mes vieux démons pour toile de fond. Fixation. Neutralisation. Révélation. Tout à l'envers! L'odeur de la pluie aussi. Dépression garantie. Rien à craindre pourtant: l'attrape-rêves est armé. Un moment d'égarement, on ne sait jamais ... La lune tire ses rayons à blanc et rend le mobile apparent.

Au quatrième top, il sera exactement 23 h 23 mn et 23 s. Les yeux grand ouverts. Injectés de non-sens. Souvenir-écran à cristaux liquides. Stop chrono. La voisine finit son quart et rentre à 5 h 00 mn 00 s. L'heure où ma vie s'éveille. Je l'entends déjà trotter sur le pavé, escortée par son grand benêt de mari, qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de se lever en pleine nuit pour aller la chercher. Y'a des signes qui ne trompent pas.

" Ça fait longtemps que vous habitez ici? _ .. Oui, oui.

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- Oui, oui. "

Et puis leur mine confite. Cet acharnement

à

me regarder comme une bête

à

malice. On s'est connus quand j'étais haut comme trois pommes. La vie nous a séparés et on s'est perdus de vue. Mais je les ai enfin retrouvés ... Depuis le temps, j'veux bien croire que j'ai changé, mais quand même! J'les ai bien reconnus, moi. On

ne peut pas se tromper, j' suis le portrait de maman tout craché.

Même Merlin ne veut rien savoir de moi. Y'a pas à dire, c'est un complot. Il habite en bas. Dans la petite loge à côté de l'escalier, histoire de pouvoir épier avec des yeux de merlans frits. C'est lui qui garde la tour ...

J'ai bien examiné l'album photo, le seul, l'unique vestige du passé que maman m'ait laissé dans son appartement. Mais je ne reconnais personne sur le papier glacé. Des visages jaunis, pas trop à leur avantage. Des pages blanches, comme un appel au secours. Des souvenirs déchirés. Sans doute par trop compromettants. J'imagine que les cinq assassins ont pris grand soin d'effacer toute trace qui les lierait à elle. Et à moi, par la même occasion. Le crime était presque parfait.

Sacré Béni-Oui-Oui, je le plains. Entre Anne, l'amère Michèle et son foutu chat, il n'est plus bien maître chez lui. Comme quoi, la réalité dépasse les frictions. Y'a qu'à voir Merlin, je ne l'aurais jamais cru si déplaisant. C'est que le retour du petit prince, ils ne s'y attendaient pas. Trop affairés à ne plus se laisser "pourrir la vie", comme ils disaient. Après tout ce temps, j'peux bien comprendre.

Mais alors, pourquoi cet air coupable s'ils n'ont vraiment rien à se reprocher? À croire qu'ils n'ont pas la conscience tranquille. J'ai pourtant bien essayé de me rapprocher et de cafioter avec eux, histoire de renouer avec le passé. De leur accorder le bénéfice du doute, qui sait? Sauf que maintenant, il leur faut payer. Mais par où et par qui commencer? C'est à plouffer de rire ...

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Am Stram Gram Pique épique et colère d'dam bougre ébourré de son âme Psychodrame

Pique, pique-moi dans l'âme Bourre et bourre

et donne mal Macadam Pique-dame

D'en face, le chat me nargue dans son sommeil. C'est qu'il a repris du poil de la bête. Je le revois encore malingre, complètement amoché et l'oreille déchiquetée, le jour où Dudule l'avait trouvé. Le saligaud ramperait bientôt ventre à terre tellement il a profité. Quelle ironie! La vieille a sûrement dû le faire couper.

1 h Il rnn Il s. Changement de décor. Toute une vie sans fermer l'œil de la nuit, c'est fort de café. Humeur noire. Souvenirs lyophilisés. Un vrai paquet de nerfs! Par la fenêtre, une sacrée lavasse. Un réverbère en acier détrempé darde contre le peuplier argentique ses rayons inactiniques. J'aimerais bien être un arbre ... Avec des

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racines, profondes! Immobile, à dormir comme une souche. Sur le rebord de la fenêtre, le chat en écrase toujours. Il ne perd rien pour attendre.

J'en grille une. La première de la soirée. Histoire de me dissiper. Les volutes bleu nuit filtrent

par

le châssis à guillotine. Le vent tourne et disperse les souvenirs ... "Nous, c'est à la vie, à la mort. Un pour tous, tous pOur un! "Café moqueur. Arrière-goût de java. Et cette petite musique qui me trotte sans arrêt dans la tête.

Et le soir, dans le noir Quand bien au chaud Tajoumée s'achève Tu peux nous inviter

À revenir chaque nuit dans tes rêves. Voici venu le temps de jouer les méchants Une vie sans maman, c'est tous les jours pas marrant.

C'est le pays douloureux du petit malheureux Des monstres pas gentils, un mauvais rêve pardi!

Maman chantait toujours en cuisinant. Pendant ce temps-là, je regardais mes émissions à la télé. Je me rappelle de ses boulettes à la diable. Quand elle m'avait laissé tout seul trop longtemps, elle me prenait par les sentiments. Dès que je la voyais arriver avec un bouquet garni dépassant de son sac à main, je savais qu'elle allait nous préparer un vrai festin. Rien qu'à sentir mon plat préféré mijoter, tout était oublié.

Du bœuf frais haché de chez Nino, le meilleur en ville, à ce qu'elle disait. Mais je crois bien que c'était vrai. Un oignon émincé qu'elle faisait à peine suer. À cela s'ajoutaient thym, romarin et anis étoilé, s'il vous plaît. Une fine pluie de chapelure

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pour enrober le tout, et le tour était joué. Ah oui, j'allais oublier: douze gouttes de Tabasco. Ni plus ni moins. C'était ça son secret!

Le mien? Vraiment pas compliqué ... Avant de façonner les boulettes, versez un soupçon de mort-aux-rats. Liez le tout avec deux jaunes d'œufs. Sels d'arsenic, au goût. Rien de tel qu'un bon petit plat pour réveiller le chat qui dort et le cuisiner.

4 h 55 mn 55 s. C'est qu'on ne voit pas le temps passer à popoter. Infidèle, à son habitude, la lune s'est déjà éclipsée. En attendant que mes chimères s'évanouissent en fumée, il ne me reste plus qu'à guetter le poltron minet. ))

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Vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.

[Extérieur nuit. L'enseigne lumineuse du Roi du matelos pour toile de fond Flaques d'eau surréalistes. Mouvements stroboscopiques. La pluie, au ralenti.]

« 5 h 00 mn 00 s. Coup de frein. Marche arrière. Elle sort, intrigante. Il lui court après et affiche un sourire niais, comme à l'accoutumée. Elle rabat son chaperon et s'engouffre dans la ruelle. Lui la suit comme un petit chien. Ses pas battent les secondes tandis que le réverbère éclabousse ses bas résille. Les marches, métalliques, éveillent en moi des résonances profondes. Mais pourquoi s'entête-t-elle à m'ignorer de la sorte? Mystère et boule de gomme ...

Elle referme la porte et dénoue son foulard. Il dépose les billets enliassés et fait tomber ses clés dans l'embrasement bleu barbeau. Le chat s'étire, fait le gros dos, et bâille à s'en décrocher la mâchoire. Aux premières loges de ce théâtre d'ombres projetées, je prends mon mal en patience. Soudain, la lumière, par trop blanche, menace de me révéler. Image voilée. Souvenir dilaté. Tout arrive à point à qui sait attendre. Elle s'approche du chambranle et se penche pour l'embrasser ... Fais de beaux rêves, ma puce. " Le matou ne connaît pas sa chance. Que si! Y'a qu'à voir sa nonchalance. Il joue de la prunelle ... je capitule. Mais ce n'est que partie remise. Rideau!

5 h 15 mn 45 s. C'est l'heure de la promenade. Parce qu'il a encore trop mangé, le Chabotteur ne peut se faufiler par la chatière et ameute le quartier de sa voix de castrat, tout coincé qu'il est. L'occasion est bien trop belle et, feignant de lui porter secours, le mari lui flanque un sacré coup de pied.

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" Tu périras par la gueule! Oui, oui. S'il n'en tenait qu'à moi, j'te dis que t'irais le chasser ton petit-déjeuner. Estime-toi heureux que la vieille soit encore là. .. " Mais ce matin·là, le chat, par l'odeur alléché, fit une légère entorse à sa ronde et emprunta une allée sombre à souhait d'où provenait un irrésistible fumet.

"Minet, minet, minet ... Viens voir ce que je t'ai préparé. Tu veux m'amadouer, hein? Avec tes frotti-frotta. Sans vergogne, va!

Qui s'y frotte s'y pique, et tu ne m'as que par trop floué.

Que tu as de grandes oreilles. Sans doute pour mieux écouter, mon écœurant. Tu ne me feras pas croire que leur plan, tu ne les as pas entendus échafauder. Que tu as de grands yeux. mon arrogant. Allez, avoue. Qu'est-ce que vous avez fait à maman?

Que tu as de grandes dents, mon gourmand. Mais tu as raison, Clochette: ce n'est pas beau de parler la bouche pleine.

Allez, mange. Mange mes boulettes, ta bobinette cherra."» C'est l'amère Michèle

Qui a perdu son chat Qui crie par la fenêtre

À qui le lui rendra. Allons l'amère Michèle, Votre chat n'est pas perdu ...

C'est parce qu'il est trop porté sur l'écuelle Que votre ventru sa vie a perdu!

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Le petit prince. prudent et sage. de ses sujets sait tirer quelque usage.

[Intérieur jour. Il pleut à clochettes: c'est qu'i! pleuvra demain. L'amère Michèle regarde par la vitre embuée. Au loin, le ronron du tonnerre rythme les sanglots étranglés. Puis, soudain, c'est le coup de sonnette.]

« J'espère que je ne vous dérange pas. - Mais non! Entre, mon grand. )}

À

forée de faire patte de velours, Lepetit avait réussi

à

amadouer l'amère

Michèle. Peu rassurée de prime abord, la vieille avait fini par déposer les armes devant le sourire enjôleur du jeune loup. C'est que le silence commençait à lui peser, et elle comptait bien s'en affranchir. Lepetit l'avait bien cernée et attendait le lever de rideau avec assiduité en guettant le facteur pour faire sa tournée théâtrale chaque matin et retrouver, devant son casier toujours vierge, la vieille timbrée. Chaque matin, il agrémentait ses descentes d'un

«

bonjour M'ame Michèle!

»

qui venait égayer ses monologues endiablés.

Peu à peu, le jeune premier était monté dans son estime, et elle avait fmi par l'adopter. Mission accomplie: ça n'avait pas fait un pli! Et si jeunesse pouvait charmer sa peine en attendant le grand jour, le chat aurait cependant dû voir clair dans son jeu. Seigneur de la Vérité, mon œil! Le grand matou avait en effet péri par la gueule. Si vieillesse savait...

« Le concierge m'a dit. Si c'est pas malheureux! - Non mais, de quoi j'me mêle ...

- Il ne pensait pas à mal. Il veille à ses locataires.

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- Allons bon, M'ame Michèle! Il voulait juste faire le bon Samaritain.

- Il cache bien son jeu, tu sais. Mais je l'ai vu, moi, guigner la coiffeuse à pas d'heure.

»

Sans vouloir attirer le mauvais œil sur le pauvre bougre, la vieille venait pourtant de lui porter le coup de grâce. Remords dans l'âme, elle tenta bien de se rétracter, mais le mal était déjà fait Lepetit se délectait de ses voisins malveillants derrière leurs judas et jura qu'il ne dirait traître mot de cette affaire. La conscience soulagée, l'amère Michèle esquiva son sourire et s'excusa pour mieux accuser le contrecoup de sa trahison et battre en retraite derrière ses fourneaux.

Pendant qu'elle préparait le thé, Lepetit en profita pour fouiner dans sa bibliothèque et reclasser quelques livres. Aux extrémités, deux chats de faïence l'observaient d'un regard pressant. L'un semblait aux aguets, prêt à bondir sur sa proie; tandis que l'autre tenait dans sa gueule une souris trépanée, signe de sa férocité naturelle, et odieux présage que la paix, si fragile, n'attendait que d'être troublée.

Tout un monde d'évasion avait périclité entre les mains de la vieille. Plus rien n'avait son faste d'antan. Ni les habits d'Harlequin, qui avaient d'ailleurs perdu leur panache, ni les photos des amants de couverture au teint jaunâtre. Seuls les félins montraient encore un semblant de dignité à côté de ces histoires de mari trompé et de femme trop coquette.

L'amère Michèle n'avait plus eu que son matou à qui se confier après que sa fille adorée eut tombé sous la griffe de son sac à puces de gendre. Et malgré les rangées de romans à l'eau de rose, son cœur s'était flétri. Pourtant, elle avait dû être belle. Les fées ne l'avaient pas oubliée au berceau, loin de là. Et même à son âge, elle avait encore unje-ne-sais-quoi de charme sauvage. Sa fille avait bien de qui tenir.

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Les paniers desséchés avaient tôt fait de remplacer les bouquets de valériane, sa préférée, dont les effluves entêtantes lui avaient jadis permis de cacher sa joie, en rupture avec toute décence, après que son mari l'eut quittée pour de bon, comme par magie. Opus cocus ... Abracadabrant! Lepetit, lui, préférait les ipomées à fleur pourpre, cette variété d'immortelle aussi connue sous le nom d'Étoile du nihil.

Ainsi, sur chaque étagère gisaient, éparpillés, des souvenirs entremêlés: un cornet de dragées encore intact, une bouteille de parfum épuisé, un vieux toutou fatigué dont le gilet tout mité ressemblait étrangement à celui de Dudule ...

«

Tea is served, dit la vieille avec un semblant d'accent qu'il lui restait de toute une vie de labeur au service d'Anglaises bien nées.

- Vous étiez infirmière, demanda Lepetit en montrant du doigt un diplôme encadré. - Non, simple bonne à tout faire. C'est ma fille qui s'occupe des enfants.

-Anne?

- Vous vous connaissez?

- On s'est déjà croisés. C'est un sacré beau métier.

- Elle travaille dur, la pauvre. Dire qu'elle avait tout pour être heureuse ... »

Dans un long soupir, la vieille tendit le bras pour saisir un album en peau de vache. Devant l'épaisseur du bestiaire, Lepetit se lova dans le sofa. Tant qu'à ressasser des souvenirs en images, autant prendre ses aises. Qui sait ce que cette matinée allait lui dévoiler. S'ensuivirent les inéluctables photos de bébé.

«

Anne qui fait ses premiers pas. Tiens, voilà son faire-part de naissance, avec une mèche de ses cheveux. Et là, comme elle est jolie après le passage de la petite souris. - Les dents du bonheur!

- EUe avait tout pour elle, j 'te dis. - Et là, c'est qui?

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- Attends un peu voir. Tu me poses une colle. Il me semble que c'est le petit qui habitait juste à côté, à l'époque. Mais oui! Je l'avais oublié celui-là. Ça doit être le jour des sept ans de ma princesse. C'était un drôle de numéro ce p'tit gars-là. Un jour, sa mère et lui sont partis, sans prévenir. C'est comme ça que j'ai adopté mon Clochette. Si c'est pas criminel d'abandonner un être sans défense.

- Et ils sont allés où?

- Ah ça, mystère! Toujours est-il que j'ai trouvé leur chat à ma porte. Regarde comme il en impose sur cette photo. })

Le Chabotteur, lui, avait droit à des pages entières de passé recomposé, à l'imparfait. Car d'aussi loin qu'elle se souvienne, la vieille n'avait jamais vu son gros, bébé. Et pourtant, son ancien maître trimbalait toujours un Kodak autour du cou. Flash après flash, Lepetit la questionnait en rafale.

Mais il avait remarqué une rupture dans la présentation des clichés. Aux pages bon enfant, autant dans la régularité de la disposition que dans les annotations qui venaient différencier les mille et un portraits du pacha ne sachant pas chasser, se succédaient des compositions à géométrie variable. Des tranches de vie postnuptiale prenant la forme d'un puzzle impossible à reconstituer.

Car l'amère Michèle détestait son gendre. Un vrai

«

béni-oui-oui », qui passait son temps à faire les quatre volontés de son patron et négligeait de lui donner des petits-enfants. Elle avait d'ailleurs soigneusement recadré chaque photo pour qu'il disparaisse de la vie de sa petite princesse, tout au moins sur papier glacé. Les carrés, les ovales et autres losanges presque parfaits se suivaient et ne se ressemblaient pas, semant la pagaille dans les souvenirs trop bien rangés de la mère endeuillée.

Parfois, une main semblait sortir de nulle part pour aller se poser sur une épaule, trahissant ainsi le dessein de la découpeuse en série qui, pour toute explication,

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s'esclaffait qu'elle était une cousine éloignée des Addams. Pour elle, il fallait se débarrasser de cette chose manu militari.

« Si c'est pas malheureux. Anne adore les enfants. Et ils le lui rendent bien. Elle leur apporte toujours un petit cadeau, des babioles, mais c'est l'intention qui compte. Et ça. les réconforte. C'est un peu leur maman. Alors, elle s'attache à eux, c'est normal. - Qu'est-ce qu'elle fait exactement?

- Elle travaille au service des maladies orphelines. Elle en voit de toutes les couleurs. Des bouts de chou sans grande chance de guérison pour la plupart. Comment veux·tu qu'on te soigne quand on n'arrive même pas à savoir ce que tu as. Elle adore les enfants. C'était son rêve d'en avoir deux ou trois.»

Lepetit revit alors sa voisine d'antan et toutes ses poupées. Dudule avait tiqué quand son grand copain s'était épris de la catin. Puis il avait mis ses inhibitions au placard. Le trio avait alors joué au docteur et à l'infirmière, au papa et à la maman des heures durant, au sein de leur famille ainsi reconstituée. Réalité travestie ou conte défait... Toujours est-il qu'ils ne se marièrent jamais et n'eurent pas d'enfant.

« Forcément, ce grand niais ne pense qu'à sa carrière. "On est jeunes, on a le temps", qu'il n'arrête pas de rabâcher. " Et puis est-ce bien raisonnable d'enfanter dans ce bas monde? " Faut bien être informaticien pour programmer une grossesse virtuelle et essayer de prouver par A

+

B que faire un bébé ne serait pas une B.A. pour l'humanité. Moi, tout ce b. a.-ba abasourdissant de néo attardé, j'en perds mon alphabet.

- C'est votre bobo qui va fmir par l'avoir dans le baba!

- Sauf que mon envie de pouponner, elle, est bien réelle. Et à moins d'une génération spontanée, je me console en me disant que ma petite fille se réveillera bien un jour et

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qu'elle rencontrera enfin son prince charmant. En attendant, je l'endure. Surtout que je vis chez lui ... Mais où sont passées mes manières de bonne? Tiens, prends un biscuit. - Non, merci.

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La nuit. tous les chats sont gris.

[Intérieur nuit. Seule la lumière cathodique de quelques couche-tard et névrosés éclaire encore la cité-dortoir et renvoie l'image d'icônes peu orthodoxes, sans réflexion aucune. Réglé comme du papier à musique, le concierge entame sa ronde. Au quatrième top, il sera exactement 23 h 44 mn 55 s.]

Merlin courbait l'échine sous le poids de son trousseau de clés. Son passe-partout, comme il disait, c'était un passeport pour l'aventure qui lui avait donné bien des passe-droits. Alors pas question de s'en défaire. Maître dans l'art du passe-passe, il partait chaque soir épier par le trou de la serrure les gentes dames de la tour. Dans le dédale des couloirs endormis, il passait par ici écouter aux portes et repassait par là violer l'intimité des belles de nuit.

Rien de bien méchant, tout juste quelques moments d'extase volés de la cage d'escalier. Avec les années, il avait mis à nu les secrets de construction de la bâtisse et savait où donner de la tête pour se rincer l'œil. Il était assez souple pour un vieux têtu; son passe-temps exigeant parfois, il est vrai, quelques acrobaties. Il manqua d'ailleurs de se casser le cou lorsque Lepetit le surprit en mauvaise posture.

«

Hum, hum! B'soir, M'sieur.

- QUÎ va là? Bon sang de bonsoir! Qu'est-ce que vous faîtes ici à une heure pareille? - Je sortais les poubelles. C'est écrit dans le règlement. Le soir précédant la collecte. Entre 19 h et 7 h. Pas avant. Pas après. Vous me l'avez assez répété!

- Oui, mais il est un peu tard quand même ...

- Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Et vous, qu'est-ce que vous faites sur la rampe d'escalier? Ne me dites pas que vous jouez à chat perché.

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- Euh, non. J'enlève les toiles d'araignée. Et j'en profite pour traquer les veuves noires, il n'y a que la nuit qu'on peut les approcher. Faut bien que quelqu'un s'en occupe.

- Oui, mais il est un peu tard quand même ... Allez, bonne nuit. Et bonne chasse! »

Y'avait qu'à voir le visage défait du vieux singe pour savoir que Lepetit aurait droit à la soupe à la grimace désormais. Pas question d'être en retard sur le loyer, car le concierge, en sentinelle, lui tomberait dessus à la moindre incartade. Ses ardeurs refroidies, Merlin regagna ses pénates tout penaud, attendant l'enivrante vengeance de sa jouissance insatisfaite. Car la raison du plus fort est toujours la meilleure. Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Il tenta donc d'oublier son infortune devant la sainte télé et s'en alla chercher Dame Bouteille afin de se laisser griser. Toute honte bue, il s'installa en maugréant dans sa causeuse, comble de l'ironie pour quelqu'un qui n'avait plus personne à qui parler depuis belle lurette. C'est que l'alcool lui faisait oublier le temps. Mais le vieux avait le vin triste. Soudain, l'écran prit vie, et les personnages se mirent à hurler. Car si le vieux avait de bons yeux, il était un peu dur de la feuille.

«

Encore une émission de téléréalité ... Y savent vraiment plus quoi inventer. Si c'est pas malheureux! Faudrait me payer cher pour me faire avaler des couleuvres! J'vais leur écrire, moi, aux gens du poste. Pis j'vais leur dir~ qu'il faudrait qu'ils arrêtent de nous prendre pour des demeurés. Moi aussi, j'peux leur en proposer des "concepts". Pourquoi pas La mystérieuse cité: dehors!

Ben oui, tiens. J'aurais les clés du fort, et tous les locataires devraient répondre à mes questions au risque de se faire expulser à la première erreur. Le p'tit fouineux de poubelles, j'lui demanderais de me réciter les sept péchés capitaux. Ils connaissent

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plus rien, les jeunes d'alÜourd'hui. Dans mon temps, c'était autre chose ... Et la vieille charogne, j'suis sûr qu'elle n'a jamais entendu parler du Livre des morts.

Ah, les mécréants! Qui les rend si hardis de troubler mon veuvage? Une seule mauvaise réponse, et hop: sans sou ni maille, dehors les maillons faibles! Sans autre fonne de procès. Pas de joker ni d'autre chance. Rien! C'est ça, la vraie vie. On ne choisit pas ses épreuves. Ses adversaires non plus. On encaisse les coups, c'est tout Et on en donne pour rester debout. Non, mais! Pas question de tendre l'autre joue. Pas d'amitié, pas de pitié.

Et méfiez-vous des p'tits vieux à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession. Car si je peux me faire doux comme un agneau, la vengeance est un plat qui se mange froid. Je mettrais ma main à couper que les candidats se bousculeraient au portillon et n'auraient aucun scrupule à jeter leurs rivaux dans la gueule du loup. Ça me changerait de ces ingrats qui se plaignent pour un oui ou pour un non. Plus de chèques sans provision ni de cahier de doléances. Le rêve, quoi!

»

Le vieil avare était en effet devenu quelque peu misanthrope et passait son temps à éviter ses chers concitoyens. Or, dès le point du jour, l'amère Michèle vint le réveiller pour lui régler son compte. Émergeant d'un coma idyllique, le vieux reprit vite ses esprits tant les oreilles lui sonnaient Il se serait bien jouer de la harpie en lui faisant croire qu'il n'y avait personne chez lui. Mais c'était là le hic: il savait bien qu'elle n'était pas cloche et ne voulait pas encore s'accrocher avec elle. Comme chaque premier du mois, la maudite carillonneuse s'impatientait et frappait comme une sourde à sa porte. La mort dans l'âme, le concierge alla lui ouvrir entre deux bâillements.

« Eh ben, c'est pas trop tôt! Je savais que vous étiez là, je ne vous avais pas vu faire votre ronde matinale.

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- La curiosité est un vilain défaut, vous savez ...

- ... À d'autres! Vous vous êtes encore endormi devant la télé. C'est du propre. La nuit a dû être bien arrosée.

- Vous n'avez pas fini de guigner par-dessus mon épaule!

- Moi, ce que j'en dis ... On m'a donné des yeux, et tout se sait dans la cité ... - Ah oui! Ben, allez donc voir ailleurs si j'y suis. }}

Fulminant, le vieux lui arracha le chèque des mains et lui claqua la porte au nez. Clopin-clopant, le vilain petit cachottier se traîna jusqu'à son secrétaire pour y ranger le bout de papier dans son tiroir secret. Faudrait pas prendre les enfants du bon Dieu pour des connards sauvages ... Ses actes de grivoise barbarie n'auraient quand même pas cassé trois pattes à un canard.

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Tel est oris

guitroyait or~ndre~

[Intérieur nuit. Une main fébrile s'empare du tiroir. À la lueur de la baladeuse, les veines gonflées par l'excitation font saillir les taches brunes, et les doigts crochus s'apprêtent à commettre le larcin. Bien rangé à l'abri des regards indiscrets repose l'objet du délit, qui allait rendre momentanément l'envie de vivre à un éternel repentant.]

La victime était un gros bonnet. Le malfaiteur effleura à peine la dentelle rouge vif des bretelles : les motifs du tissu ajouré regorgeaient de sensualité et fleuraient bon la jeunesse qui s'effeuille. Certes, le déshabillé était beaucoup plus affriolant en pied, mais le simple fait de pouvoir caresser les perles si délicatement brodées ravivait les désirs les plus inavoués et leur redonnait corps.

Fou d'ivresse, Merlin n'en croyait pas ses yeux. Voilà qui allait merveilleusement compléter sa collection. Avec la plus grande délicatesse, le concierge saisit l'étoffe carmin et la déposa sur la soie virginale du jeté de lit. Il ne lui restait plus qu'à composer sa toile. Il se dirigea alors à pas de loup vers la penderie, à la recherche d'accessoires, et fit glisser la porte avec précaution pour éviter tout bruit suspicieux. La pratique aidant, il avait acquis des automatismes et savait tout de suite où regarder.

Dans une boîte au fin fond du placard, le vieux trouva une paire d'escarpins

cousus de fil blanc pour ajouter un semblant d'innocence à son arrangement. Car tout

est dans l'harmonie des couleurs, et la nacre des souliers de mariée contrastait juste assez avec l'incarnat du balconnet. L'éclat des perles venait également rehausser le

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brillant de la boucle pailletée. Merlin ouvrit alors le deuxième tiroir de la commode et en sortit une paire de bas résille afm de souligner la noirceur de ses pensées.

Une fois tous les éléments en place, il arma son appareil et recula de deux pas pour recadrer la scène. Au moment d'appuyer sur le déclencheur, il fut aveuglé l'espace d'1I500 s. Surpris. il crut d'abord à une erreur de manipulation: le flash serait parti sous l'excitation et l'aurait ébloui par réverbération.

Mais en entendant soudain quelqu'un sauter dans la cage d'escalier et les bruits de pas se précipiter, le vieux eut un autre flash: s'il pouvait espionner sans difficulté de la balustrade, il avait été piégé comme un rat et venait de se faire tirer le portrait la queue entre les jambes à travers la lucarne. Même si la vérité était dure à avaler, un seul cliché l'obsédait désormais: tel est pris qui croyait prendre. Affolé, il rangea toutes les pièces à conviction en un éclair et fila les bas dans sa précipitation.

Comme si de rien n'était, Lepetit appuya sur le bouton du haut. Dans la foulée, Anne lui emboîta le pas et s'engouffra dans l'ascenseur. Elle était seule pour une fois. Elle avait des bagues à chaque doigt, des tas de bracelets autour des poignets. Mais rien qui ne parait son décolleté. S'ensuivit alors une ébauche de conversation, où les banalités en boucle rendaient les silences encore plus pesants.

Devant le mutisme de la belle, Lepetit se lança dans un monologue d'une tragédie classique. Car le bouffon savait maintenant que derrière ses grands airs se cachait un cœur meurtri qui n'attendait que d'être épris. Il est des signes qui ne trompent pas, et même si un monde les séparait, Lepetit croyait en son for intérieur que l'impatience de la damoiselle trahissait son émoi, et qu'ils finiraient bien par s'aimer.

Anne lui avait à peine dit bonjour. Elle cherchait nerveusement ses clés et fit tomber son sac d'un geste malheureux, laissant échapper un juron qui la rendit plus

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accessible à son admirateur. Gênée, elle lui concéda un sourire aseptisé pour l'inviter à se mêler de ses affaires. Elle se pencha alors pour ramasser ses effets: un agenda fuchsia à petits pois, une sucette à l 'anis, un bâton de rouge à lèvres glacé, un petit soleil argenté en guise de porte-clés et quelques papiers épars qu'elle logea sous son bras.

Les portes s'ouvrirent enfin, et elle disparut dans le couloir stérile, laissant derrière elle le souvenir volatil du doux parfum d'éther et une feuille pliée en quatre dont Lepetit s'empara. Il voulut la rappeler, mais resta étrangement muet Ses esprits retrouvés, iljeta un œil sur le bout de papier. C'était uncourriel d'un de ses petits protégés à l'hôpitaL

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AuxJnnKentsJes mains pleines?

Il était descendu, c'était toujours le même refrain Dans le hall de la cité-jardin

Pour y cueillir son courrier de bon matin.

Rouge comme un coquelicot, Mesdames Rouge, le sang lui était monté au cerveau!

Parmi moult plis anodins Y' en avait un qui salit les mains Et le corbeau lui fit perdre son latin.

Rouge comme un coquelicot, Mesdames Rouge, le sang lui était monté au cerveau!

Comme quoi le vieux cochon ne valait rien Et qu'à ces dames, il leur dirait bien Pauvres damoiselles qui ne se doutaient de rien.

Rouge comme un coquelicot, Mesdames Rouge, le sang lui était monté au cerveau!

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[Intérieur jour. À travers les meurtrières, le soleil décochait des flèches qui venaient ricocher sur les rangées de casiers en fer blanc et embraser toute l'entrée. Touché au plus profond de son orgueil mal placé, le concierge titubait. Ivre de rage, il s'empressa de recacheter l'enveloppe comme si de rien n'était et la glissa sous la pile

de courrier]

«

LA PAIX POUR VOS CLÉS! »

À la lecture de ces mots assassins, Merlin s'était figé. Au bord de l'apoplexie, il avait du mal à essuyer la honte de son front. Non, il ne pouvait pas laisser sa fierté l'abandonner. Pas elle. Il devait bien y avoir un moyen de s'en sortir la tête haute. Car la mort ne vaut plus la peine où la vertu n'est pas. Et ces photos ... si elles tombaient entre les mains de ses supérieurs, l'Intendance, elle, ne ferait pas dans la dentelle. Encore une fois, il lui fallait étouffer l'affaire ...

Il devait se cacher, se terrer dans sa loge et fuir les regards qui pourraient se poser sur lui. La voie était libre: aucune âme qui vive à esquiver. Heureusement, le facteur était en avance dans sa tournée. Mais déjà Merlin entendait la vieille loqueter, il devait faire vite s'il voulait échapper à ses inquisitions. Courage, fuyons!

À l'abri des voisins trop souriants et de leurs vaines politesses que ses fonctions l'obligeaient tant soit peu à leur rendre, le vieux sentit le besoin d'un soupçon de réconfort. Il alla donc chercher Dame Bouteille et versa une larme. Mais ce n'est qu'après plusieurs verres dans le nez qu'il commença à y voir plus clair malgré ses yeux embués. En effet, si jamais on venait à découvrir son petit secret dans le quartier, ça en serait fmi de son semblant d'autorité.

Car sous son air bourru et détaché, c'est qu'il y tenait à ses clés. Elles lui avaient donné droit de cité dans le quotidien de ses concitoyens qu'il se plaisait à

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insulter dès qu'ils avaient le dos tourné, mais dont il aimait bien la compagnie dans le fond. Il avait passé sa vie à surveiller leurs allées et venues, à attendre que leur évier ou leur cabinet soient dérangés, quitte à s'en assurer quand les plus niais lui demandaient de jeter un coup d'œil sur leurs effets pendant leurs congés. Tout ça pour jouer les mal embouchés et finir par accepter un p'tit café.

Mais le vieux avait un visage sévère qui n'invitait pas à la sympathie. Il était de plus en plus difficile de lui donner un âge. Comme si ses traits s'étaient figés par enchantement. Son regard bleuté était la seule couleur du temps qu'il lui restait. Des yeux délavés, qui ne pouvaient dissimuler sa grande fragilité et laissaient deviner pourquoi il avait versé dans la méchanceté. Après que sa femme l'eut quitté, ils ne l'avaient que trop souvent trahi. Et depuis, il s'employait à détourner la tête au risque de passer pour un malappris.

Tout le reste n'était que dégradé de gris chez lui. Ses lèvres, ses cheveux, ses sourcils. Tout sauf son collier blanc. Car du côté de la barbe est la toute-puissance. Sa longue chevelure cendrée lui donnait de plus des allures de chevalier et une aura de je-ne-sais-quoi. Merlin entretenait d'ailleurs le mystère autour de sa vie. Il était plutôt avare de mots en société, et les rares fois où il ouvrait la bo.uche, c'était pour proférer des injures ou tirer une bouffée de fumée. C'était toujours le même tabac: tous les matins, il allait au bar du coin chercher son paquet de cigarettes.

Il prenait un p'tit crème, une carte de jeu qu'il ne grattait jamais avant les douze coups de midi, se cachait derrière son journal et se plongeait dans la rubrique nécro à la recherche de son nom. Logique pour un mort vivant en sursis dont les journées grisâtres se passaient à attendre les nuits grisantes. Lorsque le garçon lui demandait s'il désirait un autre café, il hochait invariablement la tête, prenait une cigarette, la tapotait trois fois contre le cendrier avant de l'allumer, puis la laissait se

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consumer, perdu dans ses pensées. Ce passage à vide était stoppé net

par

celui du bus, seul capable de le dissiper et de le conduire à ramasser ses effets sous peine d'être en retard sur son horaire. Sans jamais dire au revoir au troquet, il lui laissait la pièce et se sauvait comme un voleur.

Mais ce matin.;.là, ses petites habitudes avaient été dérangées, et sa tranquillité forcée s'était envolée en fumée. QueUe humiliation! Ah ça, non! Il ne pouvait tolérer que l'on fourre son nez ainsi dans sa vie privée. C'en était trop. Il était vieux, fatigué, et n'avait point d'héritier. Ses clés étaient tout ce qu'il lui restait et jamais, ô grand jamais, il ne les céderait. Même s'il devait livrer une guerre sans merci pour les garder. Il était donc prisonnier de sa fierté. S'appuyant sur le rebord de la fenêtre de sa cellule, il voyait les tours de la cité s'élever contre lui et entendait le chant du corbeau qui se faisait de plus en plus menaçant. Las, il se lamentait:

«Ah, pauvre de moi, pourquoi m'a-t-on mis dans pareille situation? Mais si Dieu le veut, je ne resterai pas longtemps dans cette prison! »

Merlin était prêt à prendre les armes et à aller au combat s'il le fallait pour que personne ne perce son secret. Même à vendre son âme au diable, pour ce qu'il en restait. Mais à une seule condition: qu'il puisse garder ses clés. Il était de la trempe des chevaliers après tout. À bien y penser, sa femme n'avait jamais raté une occasion de le rabrouer chaque fois qu'il fabulait.

Tour à tour défenseur de la veuve et de l'orphelin, pourfendeur de géants de l'immobilier comme de monstres sans cœur et chasseur du désarroi de la cité, il avait pourtant dtî abdiquer face aux rappels à l'ordre de sa tendre bien en chair: « Arrête donc de perdre ton temps à t'esquinter pour les autres, c'est pas comme ça qu'on aura de quoi se sustenter. Allez hop, au boulot!

»

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La matrone avait un appétit d'ogresse et mangeait du chocolat à la tonne. C'était la seule denrée qu'elle tolérait, et leur porte-monnaie s'en trouvait fort dépourvu. Le pauvre Merlin ne faisait pas le poids face à ses arguments. Car ils étaient mariés, c'était bien ça le pire. Il lui fallait donc honorer ses engagements et la nourrir, jusqu'à ce que la mort les sépare. Il n'était pas non plus de taille à lui mentir. Il avait pourtant bien essayé de la rouler en prétextant une sortie bien méritée après une journée de labeur pour aider les jeunes de la cité. Ce n'était pas pour rien qu'il se

faisait appeler Arthur ...

Elle avait du nez et ne lui permettait point de belles échappées.

«

Hum, ça sent la chair fraîche, lui disait-elle le sourcil relevé. Il y a dans tout ça quelque chose que je n'entends pas.

»

Et devant l'air coupable du vieux bougre ajoutait:

«

Ah! voilà comme tu veux me tromper et aller t'encanailler avec tes jeunets pendant que je reste là à croquer le marmot. Pas question, mon coco. Allez hop, au boulot!

»

Et malgré tout ce qu'elle avalait, c'est toujours lui qui était chocolat. Une fois, il s'était rebellé, mais sa triple moitié avait eu tôt fait de le menacer de révéler à l'association des clés d'or que son concierge de mari augmentait les loyers à sa guise pour redistribuer le trop-perçu aux plus dépourvus.

Bref, il s'était résigné, car il tenait bien trop à son trousseau. Mais si Merlin avait toute sa vie trimé pour sa femme engraisser, le fatum en décida autrement. Un soir, en effet, une nuit fatidique s'il en est, alors qu'il revenait de chez l'épicier des douceurs plein le panier, il fut étonné de ne pas se faire incendier à peine le seuil de la porte dépassé.

D'un pas hésitant, redoutant un retour de flamme à chaque instant, il se dirigea vers le salon pour y trouver sa femme suffoquée par un morceau d'Opéra. La vieille ganache tentait en vain de crier grâce. Mais devant cette petite mort et les œillades

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assassines de sa castratrice, Merlin décida de se la jouer en las majeur: «Tu m'as fait chanter et étranglais ma liberté. Eh bien! j'en ai soupé de toi. Bon débarras! )}

Mais voilà qu'on sonna. Le concierge tressauta et manqua d'avoir un coup de sang à son tour. ÉpuiSé par tant de rancœur, il lui fallait se dissimuler au plus sacrant sous son masque d'indifférence afin d'affronter l'ennemi derrière la porte et recouvrer un semblant de supériorité. Devant les coups de carillon répétés et dans la précipitation, il oublia de cacher les preuves du crime et laissa trainer les photos sur la table de la salle à manger.

«

Eh ben, c'est pas trop tôt! Je savais que vous étiez là, je vous avais vu rentrer avec votre courrier.

- La curiosité vous perdra ...

- ... À d'autres! Je vois que, vous aussi, vous avez reçu votre lot de cochonneries. Pas moyen d'être en paix. Si c'est pas malheureux d'abattre des arbres pour imprimer ces saletés.

- Bon, vous n'avez pas fini de guigner par-dessus mon épaule!

- Tenez, votre facture d'électricité. Le facteur s'est encore trompé. D'habitude, je remets ce qui vous est adressé dans votre boîte aux lettres. Mais j'ai perdu la clé de la mienne. J'ai beau avoir les doigts crochus, ce n'est pas facile d'attraper mon courrier. Alors, je me suis dit que j'allais en profiter pour vous en toucher deux mots. Faudrait y voir, vous savez ...

- Ah oui! Ben, allez donc voir ailleurs sij'y suis. })

Le facteur s'était encore trompé ... Peut-être la vieille avait-elle gardé une partie de sa correspondance par le passé pour en découvrir un peu plus sur lui. Mais un compte à régler, bien sûr qu'elle le lui rapporterait! Elle n'aurait certainement pas manqué l'occasion de se mêler de ce qui ne la regarde pas. Soudain, le phrasé assez

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cliché de son ravisseur le heurta de plein fouet. C'était elle la source de tous ses maux! Mais le vieux était rusé comme un renard et saurait bien l'obliger à ouvrir son bec une fois de trop.

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[Intérieur nuit.

Dans

l'embrasure de la fenêtre, Lepetit consume ses amours clandestines en embrassant secrètement l'ombre de sa voisine qui lui tourne immanquablement le dos. Écrasant son mégot incandescent, il ravale subitement son excitation lorsque la belle allume son écran. C'est 1 'heure de lire son courrier.]

De :Av@lon À : Anamorphosée

Objet: Non, vous ne rêvez pas!

Bonjour Anamorphosée,

Félicitations, vous avez gagné!!!

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Encore bravo, Anamorphosée!

Av@lon

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Une hirondelle ne faitnpasleprinfemns.

Je suis le dauphin de la gourmandine Et mes nuits blanches me donnent mauvaise mine.

Il est cinq heures Hardi, réveille ...

Derrière les traverses, tout écrasé Par mon amoureuse fatiguée.

Il est cinq heures Pardi, réveille ... Dans mes veines coule le café Tasse après tasse, mon sang se glace.

Il est cinq heures Marre, dis! Réveille ... Putain by night, maman le jour Pauvre bâtard en manque d'amour.

Il est cinq heures Je n'ai pas sommeil!

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[Intérieur nuit. Extérieur jour. La cité dort pieds et poings liés. Les tours émaciées font grise mine, et rien ne semble pouvoir les réveiller. Un quart de soupir s'achève. Un autre prend la relève.

Le

silence règne sans foi ni loi sur cette morne plaine. Pourtant, le cri perçant de l 'hirondelle annonce la couleur. Tiens, les beaux jours reviennent.]

Toc-toc-toc, c'est le printemps. Non, c'est le bruit du marteau piquant en plein cœur le cerisier sauvagement abandonné dans la cour de l'immeuble. Si personne ne s'émerveillait plus devant ce retour soudain à la vie, Lepetit était résolu à sauver les fleurs de sa prime jeunesse des oiseaux de malheur en suspendant, çà et là, des clochettes pour effrayer les vilains moineaux.

Car dans la ouate du matin, il avait vu s'élever le spectre de sa maman, qui lui avait soufflé un baiser et versé une tendre lanne de rosée. Puis le soleil avait dissipé la brume d'oreiller et illuminé les frêles bourgeons. C'est alors que l'étonnante mélancolie de ce tableau lui rappela celui qu'ils avaient tous deux découpé d'une boîte de chocolats et accroché dans sa chambre. Telle une invitation au voyage, juste au-dessus de sa table de nuit. Étendu sous le cerisier de cette toile de fortune, il s'était souvent échappé en quête d'une symphonie de couleurs, de parfums et de chansons: léger comme une plume sous un ciel plus clément, un jour nouveau naissait. Il avait alors la vie devant lui, et le monde lui appartenait. C'était l'heure tranquille où le bonheur est dans le pré.

«

Elle m'aime. Elle m'aime pas. Elle fmira bien par m'aimer. )} Et seule la douce voix de sa maman réussissait à le ramener à la réalité.

«Allez hop, debout! Le petit-déjeuner est prêt.

»

Bras dessus, bras dessous, Dudule et lui se précipitaient vers la cuisine. C'était le meilleur moment de la journée, quand sa maman venait le réveiller d'un baiser sur

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