STOTZ (Peter), Handbuch zur lateinischen Sprache des Mittelalters. IL Bedeu-tungswandel und Wortbildung. München: C.H. Beck'sche Verlags-buchhandlung, 2000. xxvi-482 p. (Handbuch der Altertumswissen-schaft, begründet von I. von Müller, erweitert von W. Otho, fortgeführt von H. Bengtson, 2e Abteilung, 5e r Teil, 2e r Band)
Voyage à travers les mots. Ce titre vague et poétique caractérise fort mal l'impact scientifique et la puissante organisation du volume II du manuel de P. Stotz consacré à la création lexicale en latin au moyen âge ; il en exprime cependant le charme, qui est celui de l'immense aventure des mots, qui à tra-vers siècles et régions vivent de leur vie propre tout en portant témoignage de la vie de ceux qui les utilisaient. Toutes les langues européennes, autour et à côté du latin, témoignent de leur commun dynamisme. En l'absence de l'in-dex des mots, qui n'est pas encore paru, la tentation est grande de se laisser glisser au fil de ces découvertes souvent savoureuses, de ces inventions expressives qui sont autant de solutions aux problèmes de communication ou d'esthétique d'un millénaire. Cela ne doit cependant pas masquer la rigou-reuse synthèse qui est faite d'un domaine aussi foisonnant: la capacité d'or-ganisation de la matière et l'analyse rigoureuse qui est faite de chaque phé-nomène est remarquable. Les introductions partielles replacent rapidement les évolutions dans leur contexte historique et culturel. Pour chaque phénomène largement attesté, sont regroupés d'abord les manifestations remontant à l'antiquité, puis les cas où la même tendance se vérifie au moyen âge, puis les parallélismes en langue vulgaire, issus de la même tendance, puis les exemples d'origine savante ; enfin les calques de la langue vulgaire, puis les attestations dans les langues spécialisées, latin du droit ou de la philosophie, puis les particularités. A la fin, sont indiqués les cas qui, malgré les appa-rences, ne sont pas à classer dans la même catégorie.
Le présent volume comporte les livres 5 et 6, les livres suivants (phoné-tique, tome III, morphologie, syntaxe et stylis(phoné-tique, tome IV) étant déjà parus, respectivement en 1998 et 1996 (voir ALMA, 54, 1996, p. 274-279 et 57, 1999, p. 356-357). Sur les cinq volumes prévus, il ne manque donc plus que deux volumes à ce monumental ensemble.
Sous leurs approches différentes, les deux livres sont des études lexicales complémentaires. Le livre V, sur les changements de sens, est tout spéciale-ment attentif à conduire l'investigation jusqu'au bord de la manipulation du sens qui rentre dans le domaine de la rhétorique, sans outrepasser les limites des propriétés métaphoriques de la langue. Le livre VI sur les procédés de construction des mots est assurément le traité le plus complet qu'on puisse rêver sur la création lexicale médiévale et notamment la suffixation, avec une réflexion poussée sur la différence entre création de mots et emprunts. On y voit se combiner les forces souvent divergentes de l'usage et de la réflexion linguistique. Amenés à utiliser une langue artificiellement apprise, les utilisa-teurs médiévaux, visiblement, ont fait de cet usage un art fait de réflexion sur
l'analogie et l'analyse des différentes parties du mot, une déconstruction réflé-chie suivie de reconstructions dont le résultat peut sembler parfois hasardeux, mais qui se révèle, par son ampleur, un procédé d y n a m i q u e constant d ' u n e langue à la fois pensée et vivante, dans le cadre d ' u n e copia verborum avide-ment recherchée. Les philologues retiennent généraleavide-ment celles de ces for-mations qui ont survécu dans les langues européennes ; ici, c'est l ' e n s e m b l e du processus, de ses tâtonnements, de ses échecs c o m m e de ses réussites qui est présenté selon un cadre global et rigoureux. Fonctionnalité, c o m m o d i t é , esprit de système expliquent le désir de compléter des séries verbales j u s q u e là incomplètes, selon un schéma éprouvé depuis des siècles. D e s mots rares, des sens inattendus aident à comprendre les processus qui ont poussé au glis-sement de sens des mots plus courants, et inverglis-sement. Tous les registres du jeu, depuis le j e u de mot j u s q u ' a u jeu subtil de l'artiste en langue, sont ici pris en compte. On y trouvera des curiosités c o m m e l ' a c r o n y m e saligia formé des lettres initiales des sept péchés capitaux (superbia, acedia, luxuria, ira, gula,
invidia, avaricia) qui n ' a rien à envier à nos créations de mots formés de
sigles, les mots formés de voyelles c o m m e euouae sur les voyelles de (in
sae-cula) seculorum amen, des mots-valise c o m m e modusica venant de musica + modulatio ou aperticus de porticus + apertus, et autres créations
époustou-flantes. Ceux qui ont à identifier des noms propres sous les calques les plus hardis réfléchiront à loisir sur Wolfgang transformé en Lupambulus ou sur Wiirzburg transcrit par Herbipolis et Magdeburg par Parthenopolis. Et cette gymnastique aide à analyser des constructions plus durables, c o m m e ad +
fare + suffixe -ium > affarium qui a donné le jour au français 'affaire'.
Les éditeurs de texte gênés par l'inexistence du trait d ' u n i o n en latin remarqueront avec intérêt q u ' a u moins dans le cas du préfixe non- Peter Stotz n'hésite pas à imprimer ce trait d'union réprouvé mais bien utile pour mar-quer l'étroite cohésion sémantique de cette négation avec le m o t qui suit et leur fusion en un seul concept de négation : non-esse, non-dominus,
non-solu-tio (p. 422-423), à la différence de nonobstantia par exemple, mot totalement
lexicalisé. Les autres notations ne manquent pas, qui font de ce volume dense une mine de mises au point sur le déjà-connu et de réflexions neuves.
La complétude de l'ensemble de l'entreprise rendra à c o u p sûr caduques les quelques difficultés d'utilisation qui se présentent. Les renvois, d ' u n e partie à l'autre, sont précis et efficaces, et permettent de retrouver ce qui est dit du m ê m e mot dans un autre cadre, mais seul un index complet permettra de tirer parti de l'extraordinaire richesse de cet exposé. Pour l'instant, si l ' o n cherche à retrouver un mot, il faut conceptualiser l'analyse linguistique qui est faite du type de dérivation selon les catégories m o r p h o l o g i q u e s , ou le mécanisme de l'analogie qui sous-tend l'évolution du sens, de façon à le retrouver à sa place dans le système. La bibliographie relative à la création lexicale et à l'évolution sémantique qui accompagne ce v o l u m e est véritable-ment remarquable, et rendra d'importants services. Cependant elle ne recense que les titres souvent cités, et il arrive q u ' o n n ' y retrouve pas le titre complet
correspondant aux références abrégées en note, pour lesquels il faudra attendre la bibliographie générale. On trouvera l'élucidation de certaines de ces références abrégées, ainsi que des compléments bibliographiques et des mises au point de détail, dans le compte rendu de Bengt Lôfstedt, paru dans Mittellateinisches Jahrbuch 35 (2000), p. 355-359.
L'entreprise de Peter Stotz est donc en excellente voie, et se vérifie comme une aubaine pour tous les médiolatinistes.
Pascale BOURGAIN
AINARDO, Glossario. Edizione critica a cura di Paolo GATTI, Firenze : SISMEL, 2000, XXIII-163 p. (Millennio Medievale 23. Testi 9).
D'après la préface de son glossaire latin, Aynard était moine, et sans doute écolâtre, à Saint-Èvre de Toul (en Lorraine, dans l'actuel département de Meurthe-et-Moselle). L'ouvrage, daté de 969, est explicitement destiné aux écoliers qui résidaient sur place (« ad suplementum in ibi [il faudrait plutôt écrire inibi] degentium pusionum»). Les mots y sont classés «ordine ele-mentorum», c'est-à-dire selon un ordre alphabétique partiel, qui tient compte seulement des lettres initiales.
Naguère encore, on ne connaissait du glossaire d'Aynard que les extraits publiés par G. Goetz, Corpus Glossariorum Latinorum (= CGL), t. V, Lipsiae 1893, p. 615-625, et les lemmes que M. Manitius avait, en 1911-1912, com-mentés dans un article de «Quellenforschung». Ces travaux étaient fondés sur un manuscrit unique, hélas détruit (ou disparu) en 1944 : Metz, B. M. 500, daté, selon les auteurs, de la fin du Xe ou du début du XIe s., qui provenait de
l'abbaye messine de Saint-Arnoul. En conséquence, depuis la seconde guerre mondiale, les philologues devaient se contenter des sélections opérées par Goetz et Manitius : telle était la situation dans laquelle se trouvait Paolo Gatti lui-même, quand il publia une réédition d'Aynard, dans Studi Medievali, 3a s.,
29, 1988, p. 317-374.
Une trouvaille récente a modifié radicalement l'histoire du texte. Lors d'un séjour à la bibliothèque universitaire d'Ièna, Carlotta Dionisotti a exhumé, parmi les papiers de Goetz, une transcription complète du glossaire d'Aynard effectuée par Gustav Loewe en 1879 (Nachlaß Goetz, Mappe 8a). Avec géné-rosité, elle a fait part de sa découverte à Paolo Gatti, qui a pu exploiter cette copie de Loewe. Le présent ouvrage, loin d'être seulement une version corri-gée de l'article de 1988, constitue ainsi l'édition princeps de la majeure partie du glossaire. Un seul chiffre suffira à marquer la différence : à travers les extraits de Goetz, Gatti connaissait 60 lemmes en 1988 pour la lettre A ; il est maintenant en mesure d'en commenter 316.