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TEMOIGNAGES ECRITS

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IIL FONDATION ET EVOLUTION DU COMMERCE IBÀDITE

V. LA CONVERSION DES SÜDÂNAIS PAR LES IBÀDITES

1. TEMOIGNAGES ECRITS

a. La conversion de rois ou de peuples sfldânais

As-§ammâl^ raconte qu’Abü Yahyâ ibn Abî 1-Qâsim al-Fursatâ’î, originaire du gabal Nafïisa, voyage dans le bilâd as-Sûdân. Il rencontre le roi /

malik des Sûdân, qui se trouve très affaibli. Abû Yahyâ lui demande ce qu’il a et le roi lui répond qu’il craint la mort. Le missionnaire lui parle alors de Dieu et des attributs divins, du paradis, de l’enfer, du jugement dernier et du sort que Dieu réserve aux personnes soumises et insoumises. Le roi n’a d’abord pas foi en ces paroles et lui dit: "Si tu dis la vérité, pourquoi es-tu venu parmi nous quérir des richesses?". Le missionnaire continue à lui enseigner sans relâche les largesses et les bienfaits de Dieu, jusqu’à ce que le roi se convertisse à l’islâm et qu’il devienne xm bon musulman. Il recouvre alors toutes ses forces, à tel point que l’on raconte que lorsqu’il bêchait, sept bœufs étaient nécessaires pour porter la terre qu’il laissait derrière lui*! Ces faits se déroulent vraisemblablement à la fin du IXe ou dans la première moitié du Xe siècle, puisque le père de ce pieux ibâdite est le compagnon de Sa‘d ibn Abî Yûnus, avant que ce dernier n’aille gouverner Qantrâra^.

As-§amm^^ rapporte qu’au Xle siècle, dans les environs de Sarüs, le hâkim du gabal Nafîisa, Maymün ibn Muhammad, convertit à l’islâm des caravaniers venus du Takrür. Le hâkim, constatant que les marchands noirs sont étourdis par le vin, ordonne de faire fermer les sûq-s et de renvoyer la caravane à Takrür. Mais ces commerçants, qui connaissent de réputation la justice du gouverneur, souhaitent le rencontrer et se convertissent à l’islâm. Maymün ibn Muhammad leur inculque alors science et culture^^. S’il ne s’agit ici que de simples caravaniers du Takrür, Al-Bakn, quant à lui, évoque la conversion du roi de cette région. Il affirme que le roi Wârgâbî de Takrür, qui est mort en 432/1040-1041, s’est converti à Tislâm et a converti ensuite la ville de Sülâ^\ Cette conversion, antérieure à la prise de pouvoir des Almoravides, pourrait être également le fait des ibâdites.

* As-èammâkhï, p. 263. Il y a une confusion dans ce texte: As-Sammâkhî affirme que c’est Abû Yahyâ qui voyage dans le Sûdân, mais dit que c’est son père Abû 1-Qâsim qui enseigne la religion au roi. Ensuite, il continue à évoquer Abû Yahyâ.

® As-SammâlAï, p. 134. As-Sammâkhï. pp. 214-215.

" Al-Bakiï, p. 172/324. On voit, pp. 167-168/316, le fils du roi Wârgâbî soutenir le combat des Almoravides en 448/1056-1057.

Les ibâ^tes semblent avoir été à l’origine de la conversion du roi de Kawkaw. Selon le Ta’rïkh as-Südân, le premier roi de Kawkaw converti à l’islâm est Zâ Kosoy, le quinzième chef de la dynastie des Zâ, vers 400/1009- 1010^^. Cependant, il faut reculer la date de cette conversion puisqu’Al- Muhallabî déclare déjà que le roi de Kawkaw s’affirme musulman, comme nombre de ses sujets*^. Selon Al-Bakrî, le roi de Kawkaw est musulman et le pouvoir n’est confié qu’à des musulmans; chaque nouveau souverain montant sur le trône reçoit un sceau, ime épée et un Coran, qui seraient des cadeaux de l’émir des croyants / amir al-mu ’minin^^. Il apparaît donc que cette conversion a déjà eu lieu dans la seconde moitié du Xe siècle. Un chercheur malien, Ismaël Diadié Haïdara, estime que Vamïr al-mu ’minïn d’Al-Bakrî, qui cite ici Al-Warrâq, est le calife umayyade de Cordoue. Selon lui, lorsque les Zanâta ibâdites reconnaissent l’autorité du calife de Cordoue à l’occasion des ambassades d’Abû Yazîd'^, les marches méridionales qu’ils tiennent, Tâdimakka et Kawkaw, font de même. Dans les années qui suivent la mort d’Abû Yazid, le roi de Kawkaw est converti par les Zanâta ibâ^tes et reçoit naturellement les insignes de pouvoir de Cordoue^^. Cette hypothèse audacieuse est confirmée par l’archéologie, mais pour une période bien postérieure à celle qui est évoquée par Hmdara. Dès 494/1100, en pleine époque almoravide, des épitaphes à inscription arabe apparaissent dans le cimetière de Gao, dédiées à des notables ou à des rois. Deux de ces stèles au moins, qui sont en marbre, ont été importées depuis Alméria .

As-Sa‘dî, trad. Hunwick dans Timbuktu and the Songhay Empire, p. 3. Hunwick parle de la dynastie des Zuwâ et du roi Zuwâ Kusoy. Nous avons retenu la forme Zâ Kosoy, qui apparaît notamment chez Hrbek et El Fasi dans Histoire générale de l’Afrique, III, p. 81; Triaud, E.I., s.v. Sûdân. Sur les Zâ / Zuwâ / Dia / Dyâ, Delafosse, Haut-Sénégal — Niger, II, pp. 60-66. Sur les hypothèses relatives à leurs origines, Haïdara, L'Espagne musulmane et l'Afrique subsaharienne, pp. 10-11.

Al-Muhallabî dans Yâqüt, s.v. Kawkaw. Al-Bakiî, p. 183/342.

Nous avons vu que lorsque Cordoue décide de soutenir le combat d’Abü Yazïd, son but est évidemment de repousser les menaces fëtimides en favorisant la révolte des Zanâta. Haïdara,

L'Espagne musulmane, p. 39, estime que le calife acquiert également, par cette alliance avec les Zanâta, le contrôle du commerce transsaharien de l’or. D évoque une coalition des sunnites de Cordoue avec les ibâdites de Kawkaw, de Tâdimakka et de Wargalân.

Haïdara, L'Espagne musulmane, pp. 12-17. Selon Delafosse, Haut-Sénégal - Niger, D, p. 68, c’est du calife de Bagdad qu’il reçoit ce témoignage d’investiture, ce qui est peu probable puisque l’on trouve majoritairement des ibâdites à Kawkaw à cette époque. Ibn Khaldün. éd. 1, p. 89, affirme que les gens de Kawkaw, ainsi que ceux du Mâlï et du Takrûr, ont été islamisés au VlIe/XIIIe siècle

Sur ces stèles, voir Cuoq, Recueil, pp. 111-114; Haïdara, L’Espagne musulmane, pp. 89- 101. Triaud, E.I., s.v. Südân, évoque une épitaphe datée de 481/1088, qui est la plus ancienne inscription islamique de toute l’Afrique noire.

Un des témoignages les plus probants sur la conversion de peuples sûdânais par les ibâdites apparaît chez le géographe sunnite Az-Zuhiî. Ce dernier affirme que les Murâbitûn, qui sont pour lui les nomades du Sahara, sont devenus musulmans en même temps que les habitants de Wargalân au temps de Hisâm ibn ‘Abd al-Malik (724-743), mais ont adopté une école qui les a fait sortir de la loi; ensuite leur religion s’est rectifiée au moment où se sont islamisées Ghana. Tâdimakka et Qarâfun / Zâfun . Il paraît donc que ce seraient les ibâdites de Wargalân qui auraient converti les nomades sahariens et les habitants de Ghana, Tâdimakka et Zâfïm, dans la première moitié du Ville siècle, et que ceux-ci seraient passés au sunnisme trois siècles plus tard grâce aux Almoravides.

b. La fameuse conversion du roi de Màlï

Ad-Dargïnî raconte que son arrière-grand-père, Abû 1-Hasan ‘Alî ibn YakUaf an-Naftî, commerçant dans le pays de Ghâna, se rend dans la ville de Mâlî en 575/1179-1180. Il y rencontre le roi, un homme très riche régnant sur douze mines d’or et un vaste royaume entièrement polythéiste. Une longue sécheresse survient et, face à T inefficacité des sacrifices que fait la population, le roi demande à ‘Alî ibn Yakhlaf de supplier son propre Dieu. Le commerçant l’initie à l’islâm et après les prières du roi, la pluie tombe pendant sept jours. Le roi incite alors la population à se convertir: les habitants de la ville acceptent mais les gens qui vivent dans les environs le prient de pouvoir conserver leur religion, ce qui leur est accordé. Plus tard, le roi fait interdire l’entrée de la ville aux non-musulmans et fait mettre à mort tous les infidèles qui s’y aventurent. ‘Alî enseigne le Coran aux gens de Mâlî, jusqu’à ce qu’il regagne le Maghreb à la demande de son père, au désespoir du roi*^.

Bien que l’activité prosélyte des commerçants ibâdites dans le Sûdân ne fasse pas de doute, il apparaît qu’Ad-Dargînî a attribué à son arrière-grand- père une conversion dont Al-Bakiï fait déjà état deux siècles plus tôt. Le géographe raconte en effet, avec de nombreux détails identiques, la conversion du roi du pays de Malal / Mâlî par un musulman. Il ajoute qu’après la tombée de la pluie, le roi fait casser les idoles / dakâkïr et fait fuir les sorciers. Ce

Az-Zuhrî, § 340. Le pays de Zâfun et sa capitale du même nom correspondraient à l’actuel canton de Diafounou, situé à l’est de Kayes. Voir Lewicki, Un état soudanais médiéval inconnu: le royaume de Zâjun(u), p. 516.

souverain, que l’on appelle désormais al-muslimânî, demeure musulman et ses proches se convertissent à sa suite; contrairement à ce que rapportent les historiens ibâdites, chez Al-Bakrî, le peuple de Malal demeure dans sa grande majorité polythéiste^®. Le géographe ne précise pas que le convertisseur musulman est un ibâdite: le géographe a pu ignorer cette appartenance religieuse ou, comme le pense As-Sammâ^, prendre soin de la taire.

Il est probable qu’Ad-DargTnî a lu cette anecdote chez Al-Bakrî ou que cette histoire, sans doute bien connue des marchands qui traversaient le Sahara, est parvenue jusqu’à lui. Le fait que l’iiistorien ibâdite la récupère au profit de sa famille doit à notre avis être mis en rapport avec le déclin de l’ibâ- disme dans le Sud tunisien à cette époque. Il apparaît en effet que la conver­ sion à l’islâm de ce roi sûdânais, qui est datée par Ad-Dargïnl en 575/1179- 1180, se déroule à une époque pendant laquelle les ibâdites disparaissent au profit des mâlikites à Al-Hâmma^^ Ad-Dargïnl a sans doute voulu atténuer le fait que l’ibâdisme déclinait dans sa région natale en soulignant son implan­ tation massive dans le Südân. Cela étant dit, il est possible que son ancêtre, qui était connu pour sa piété, a effectivement été l’artisan de plusieurs conversions.

As-§ammâkhî est le troisième auteur qui évoque cette histoire^^; dans une courte introduction, il explique qu’il va raconter un des prodiges attribués à ‘Alî ibn Y^çhlaf, qu’Al-Bakrî a déjà rapporté dans son ouvrage, mais sans nommer le thaumaturge et en attribuant cette conversion à quelqu’un d’autre. As-§ammâ^ sous-entend donc qu’Al-Bakrî a voulu dissimuler le fait qu’elle était l’œuvre d’un ibâdite. Il reprend ensuite le texte d’Ad-Darpnî et le rend vraisemblable en taisant la date de 575/1179-1180, qui est bien postérieure à l’ouvrage d’Al-Bakrî. As-Sammâl^ ajoute que c’est ainsi que l’islâm a pénétré dans le pays de Ghâna: il déplore que, par la suite, les adversaires des ibâ^tes ont amené les gens de Ghâna à suivre leur propre doctrine .

Al-Bakrî, pp. 178/333-334. Cuoq présente ces trois textes dans Notes de lecture, pp. 135- 140. Voir aussi Lewicki, The Ibâdites in Arahia and Africa, pp. 115-117; Schacht, Sur la diffusion, pp. 21-22; Delafosse, Haut-Sénégal -Niger, II, pp. 174-175; Meunier, Les routes de l'Islam, pp. 48-49.

Brunschvig, Hafsides, 1, p. 331.

^ Ad-Dargînî repris par As-Sammâkhî, trad. Cuoq dans Recueil, pp. 194-196; éd. partielle dans Hasan, Al-madîna wa-l-bâdiya, p. 292.

“ Le premier roi musulman de Mali est également évoquée par Ibn Khaidûn. VI, p. 237/n,

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