1.8 Prévention de la tolérance
1.8.1 Donneurs de groupements sulfhydryles
Dans l’hypothèse précédemment développée d’une déplétion intracellulaire
en groupements thiols, plusieurs études in vitro et in vivo ont tenté -avec des
résultats variables- d’évaluer l’efRcadté de l’administration de groupements sulf
hydryles exogènes pour diminuer ou supprimer la tolérance (tableaux 1.4) et
1.5). En pratique, l'utilisation de donneurs de SH dans les situations rencontrées
en clinique n’est pas indiquée : les résultats sont non seulement contradictoires
mais, de plus, les doses nécessaires sont élevées (100 à 200 mg/kg) et sont sus
ceptibles de donner des effets secondaires, notamment digestifs. De plus, chez
certains patients, tels ceux en angor instable, la N.A.C (5g/6h i.v.) pourrait être
délétère (Horowitz et Coll, 1988). En effet, l’association NTG/NAC majore le
risque d’hypotension symptomatique.
Pour terminer, ces effets pourraient être non spécifiques, c’est-à-dire qu’il
pourrait s’agir d’une potentialisation des effets des nitrates organiques, qu’il y
ait ou non un état de tolérance (Horowitz et Coll, 1983, Levy et Coll, 1988) : ils
pourraient aussi être liés à une interaction avec la NTG peut-être extracellulaire
et impliquant une formation de S-nitrosothiols (Munzel et Coll, 1987, Fung et
Coll, 1988).
1.8.2 Inhibiteurs de l’enzyme de conversion de l’angiotensine
Tenant compte de l’hypothèse neurohormonale, l’utilisation d’IECA a été
proposée. Ainsi, le captopril serait susceptible de potentialiser la réponse à
l’ISDN (évaluée par la mesure du seuil d’ischémie à l’épreuve d’effort) chez des
patients présentant un angor stable (Meletitsaet Coll, 1992). Une telle potentia
lisation avait été mise en évidence par ’V^an Gilst et Coll (1987) lors d’expériences
sur cœur de rat isolé et perfusé, modèle qui permet d’ailleurs d’exclure une in
hibition systémique de l’activité angiotensine. En effet, lorsque le captopril est
utilisé, une action mixte, à la fois sur le système rénine-angiotensine et comme
donneur potentiel de groupement SH, est possible. Ainsi, sur aorte de rat iso
lée, le captopril, mais pas l’énalapril (chacun à la concentration de 0.5 jj.g /ml)
réduit la tolérance à la NTG (Lawson et Coll, 1990).
En clinique, plusieurs essais thérapeutiques de prévention de la tolérance
furent réalisés avec succès, à l’aide de diurétiques chez des patients présentant
de l’angor (Sussex et Coll, 1990) ou à l’aide d’IECA chez des volontaires sains
(Katz et Coll, 1991), chez des patients en défaillance cardiaque (Mehra et Coll,
1991) ou angoreux (Muiesan et Coll, 1993, de Graeff et Coll, 1989). Des résultats
inverses ont par ailleurs été obtenus par Dakak et coll. (1990), chez des patients
présentant une défaillance cardiaque d’origine ischémique.
H paraît en tout cas improbable que les doses de captopril utilisées en cli
nique soient suffisantes pour servir de donneur de groupements thiols; d’ailleurs,
aucune différence entre le captopril (3 fois 25 mg/jour) et l’énalapril (2 fois 10
mg/jour) n’a été observée dans dans la prévention de la tolérance induite par
un système transdermique de NTG (10 mg/24heures), mesurée par pléthysmo-
graphie (Katz et Coll, 1991). Ceci suggère que la composante SH du captopril
n’intervient pas dans cet effet des lECA.
1.8.3 Fenêtres thérapeutiques
L’utilisation de fenêtres thérapeutiques afin de prévenir la tolérance aux ni-
trés est la conséquence logique de l’observation que la tolérance survient plus
facilement si l’imprégnation de l’organisme par le nitré est continue. La survenue
de céphalées et de lipothymies après le week-end chez les travailleurs de l’indus
trie des munitions {monday headaches) en est d’ailleurs un exemple historique.
Si le phénomène de tolérance n’a été que relativement récemment l’objet de
tant d’intérêt, c’est certainement parce que les nouvelles préparations à longue
durée d’action ne permettent pas d’intervalle libre, contrairement aux prépa
rations faiblement dosées, à courte durée d’action et administrées peu souvent,
qui étaient utilisées antérieurement. C’est cette constatation qui est à l’origine
de nombreuses études qui furent conduites afin d’évaluer le rôle préventif d’un
intervalle libre.
En 1987, l’équipe de Milton Packer démontra l’importance et l’efficacité
d’une fenêtre thérapeutique (12 heures de NTG intraveineuse suivies de 12
heures sans NTG) chez des patients atteints de défaillance cardiaque. Plusieurs
équipes s’attachèrent alors à confirmer ces résultats à l’aide de systèmes trans
dermiques. Ainsi, ces fenêtres, obtenues par enlèvement du système transder
mique 8 à 12 heures par jour permettent la préservation des effets antiangineux
et hémodynamiques de la NTG, tant chez les patients atteints d’angor que
ceux atteints de défaillance cardiaque (Cowan et Coll, 1987, Luke et Coll, 1987,
Schaer et Coll, 1988, DeMots et Classer, 1989, Sharpe et Coll, 1987). Par contre,
4 heures paraissent insuffisantes (Webster et Coll, 1989).
Bien que l’utilisation orale des dérivés nitrés induise plus de fluctuations des
concentrations plasmatiques que les formes transdermiques ou intraveineuses,
son usage répété conduit aussi à des taux plasmatiques élevés et durables, sus
ceptibles aussi de provoquer un phénomène d’échappement thérapeutique. De
fait, la relation entre l’intervalle entre les prises et le développement de tolé
rance a été clairement établie. Parker et Coll. (1987) ont comparé les effets
anti-ischémiques de l’ISDN à la dose de 30 mg, 4 prises par jour (8 heures
d’intervalle libre nocturne) à ceux obtenus par 1 ou 2 prises quotidiennes (per
mettant un intervcdle libre de 19 et 14 heures respectivement). Seules les 4 prises
quotidiennes étaient responsable de tolérance. Utilisant l’ISDN à libération pro
longée à raison de 80 mg/12 h, à 08h et 14h ou une fois par jour pendant 2
semaines, Silber et Coll. (1987) n’ont obtenu de tolérance que dans le premier
schéma, démontrant ainsi qu’une administration «excentrique», par opposition
à une administration «concentrique» évitait la tolérance. Des résultats sem
blables furent obtenus avec le mononitrate d’isosorbide (dérivé à longue durée
d’action) lorsqu’une administration excentrique (08h-15h) était préférée à une
administration concentrique (08h-20h) (Thadani et Coll, 1989). La même équipe
(1987) avait d’ailleurs démontré que la forme retard du .5-mononitrate d’isosor
bide était responsable de tolérance, et ce, même lors d’une prise quotidienne
unique. Des résultats similaires furent obtenus dans la défaillance cardiaque par
Elkayam et Coll. (1987, 1989), avec récupération complète des effets sur la
près-1.8. PRÉVENTION DE LA TOLÉRANCE 33
sion capillaire pulmonaire bloquée de l’ISDN p.o. après un intervalle libre de
12 heures (une tolérance avait été préalablement induite par une prise d’ISDN
toute les 4 à 6 heures). De ces travaux, il ressort que l’efficacité d’une fenêtre
thérapeutique quotidienne est bien documentée, mais la durée des intervalles
libres efficaces varie fortement d’une étude à l’autre. En effet, la durée minimale
nécéssaire à une fenêtre efficace semble bien varier d’un dérivé à l’autre et ceci
essentiellement en fonction de la demi-vie du produit considéré.
Ces études (ainsi que d’autres) ont donc permis à la Food and Drug Adminis
tration (FDA) de proposer les recommandations suivantes quant à l’utilisation
des fenêtres thérapeutiques :
- NTG transdermique: 10-12 h par jour
- NTG i.v. : 8 h ou plus, après 12 à 48 h de traitement
- ISDN oral : 2 à 3 prises/jour, avec > 12 h d’intervalle libre (plus long si
ISDN retard)
- IS-5-MN, ISDN et NTG à libération prolongée: 1 prise/jour ou prise ex
centrique (ex : 08h - 1.5h).
Chez les patients angoreux, le moment du nycthémère où ces fenêtres thé
rapeutiques devront être réalisées dépendra du tableau clinique (angor d’effort,
angor nocturne,...). Bien que ces fenêtres soient efficaces sur la prévention de la
tolérance, il n’est toutefois pas exclu qu’elles puissent induire un phénomène de
rebond à l’arrêt du traitement (Parker, 1989) ou un phénomène dit de «temps
zéro» (voir section 1.6), pour lesquels un rôle des réactions neuro-hormonales a
été proposé. Bien que l’importance clinique de ces phénomènes de rebond et de
«temps zéro» soit incertaine, un traitement associé, permettant d’une part de
contrecarrer la survenue des réactions neuro-hormonales, par l’utilisation de /3-
bloquants, de diurétiques (dans l’angine de poitrine) ou d’IECA et d’autre part
d’offrir une couverture thérapeutique à l’aide d’un autre antiangoreux (ex: an
tagonistes du calcium, /3-bloquants...) pourrait s’avérer utile, particulièrement
chez les patients instables.
1.8.4 Sydnonimines
Comme pour les nitrates organiques, les effets thérapeutiques de la molsi-
domine reposent essentiellement sur une réduction de la précharge et, dans une
moindre mesure, de la postcharge, comme cela a été montré dans de nombreuses
études expérimentales et cliniques (Aptecar et Coll, 1981, Majid et Coll, 1980,
Vegt et Kreuzer, 1982, Karsch et Coll, 1978, Detry et Coll, 1981). En raison de
l’action plus directe du SinlA sur la guanylate cyclase, indépendante de la voie
de bioconversion des nitrates organiques et de la disponibilité en groupements
sulfhydryles, la molsidomine devrait être moins suceptible d’induire un phéno
mène de tolérance. La documentation d’une telle absence de tolérance durant
un traitement prolongé est cependant e.xtrêmement pauvre dans la littérature.
Dans l’insuffisance coronaire
Une étude concluant à l’absence de tolérance hémodynamique d'une per
fusion continue de molsidomine (2,5mg/h) a été réalisée chez 10 patients en
angor instable et 15 patients présentant un infarctus myocardique aigu (Krüger
et Grewe, 1989). La valeur d’une telle étude est toutefois sujette à caution : dans
une situation clinique aussi propice à des variations spontanées, seule l’utilisa
tion d’un groupe contrôle (placebo) aurait permis une réponse fiable. Mesurant
la pression artérielle pulmonaire chez 10 patients coronariens traités par molsi
domine (2mg, 4 prises par jour), Schartl et Coll. (1978) n’ont pas mis en évidence
de perte d’activité au bout de 2 semaines de traitement. De manière similaire,
Jansen et Coll. (1987) ont traité 11 patients coronariens par de la molsidomine
(3 fois 4mg/j) pendant 4 semaines en mesurant la tolérance à l’effort (durée de
l’effort et charge maximale) et la pression artérielle pulmonaire au repos et à
l’effort. Aucune différence significative sur ces paramètres ne fut observée entre
le début et la fin du traitement. Des résultats semblables furent obtenus au
bout de 3 semaines dans une autre étude (Milstrey et Coll, 1982); dans cette
dernière, un intervalle libre de 12 h avait été observé avant la dernière prise de
molsidomine! Toutefois, aucune de ces études n’avait indu de groupe contrôle.
Une étude du groupe de Rudolph (Brügman et Coll, 1985) a comparé la prise
de 4 fois 40mg/j d’ISDN à celle de 4 fois 4mg de molsidomine pendant une
semaine. .Aucune diminution de l’effet sur la pression artérielle pulmonaire au
repos ne fut observée dans le groupe molsidomine, contrairement aux patients
traités par ISDN.
Dans l’insuffisance cardiaque
Les effets hémodynamiques d’une dose de 4 mg de molsidomine ont été
étudiés avant et après 19 mois (3,5 à 42 mois) de traitement (2 à 6 mg 4fois/j)
(Kulas et Coll, 1984), ainsi qu’après 3 semaines de traitement (4 mg 3 fois/jour)
(Larbig et Coll, 1985). .Aucune diminution de l’effet sur la pression capillaire
pulmonaire n’a été observée au repos (Kulas et Coll, 1984, Larbig et Coll, 1985)
ou à l’effort (Larbig et Coll, 1985); à nouveau, l’absence de groupe contrôle
dans chacune de ces études remet en question la validité des résultats. Une
comparaison des volumes télédiastoliques du ventricule gauche et de la pression
capillaire sous molsidomine (6 mg 4 fois par jour) ou ISDN (30 mg 4 fois par
jour) a montré l’absence de tolérance à la molsidomine, alors que les effets de
l’ISDN s’atténuaient dès le 3ème mois (Muchar et Coll, 1986).
Si toutes ces études sur la molsidomine suggèrent un bénéfice persistant lors
de traitements prolongés, elles ne permettent probablement pas de conclusions
définitives en raison de l’absence systématique de groupes contrôles traités par
placebo. En outre, lors de comparaisons directes entre molsidomine et nitrates
organiques, les modalités d’administration des nitrates organiques ont été parti
culièrement défavorables à cette classe thérapeutique, car elles se sont efforcées
d’obtenir des taux plasmatiques stables tout au long du nycthémère. Il est vrai
que les doses de molsidomine utilisées dans ces études ont été aussi relativement
élevées, ce qui conforterait l’hypothèse d’une absence d’échappement
thérapeu-1.9. BUTS DU TRAVAIL 35
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