la pensée. Ce dont le philomathe est le signe, ce à quoi les pro-logues disposent, et
que les « mythes » composent, n’est autre que la présentation d’une visée singulière
du « penser ». Pour signifier cette visée, la présentation ne peut qu’être pliée sur elle-
même : celle-ci ne confine pas le « penser » à une quelconque position de repli sur
soi, ce qui en l’occurrence est impossible, puisqu’il s’agit de s’exposer à ce qui est le
Nous exposons plus loin ce qu’il convient de comprendre par « audition ». Qu’il soit juste indiqué
ici qu’il s’agit du subtil entrelacs de la littéralité et de \aphônè, de l’inscription et de Vousia.
«soi»; au contraire elle multiplie les propos et les positions en vue d’installer
« dans » le langage, un jeu, un espacement qui rende en quelque sorte sensible le
cheminement du savoir. Le penser ne se pense que selon cette multiplicité, ce qui
pour Platon ne signifie évidemment pas qu’il n’y a que du multiple. Si penser c’est
multiplier, c’est aussi classer, trier, séparer, distinguer ce qui du multiple conduit et
confirme VUn. Le Jeu dialogique, la part du deux se comprend, quelles que soit le
nombre des intervenants, comme ce qui du Un délivre l’accès, plus justement, est
sensé en délivrer l’accès. Le diviseur, auquel l’on pourrait pour une part identifier la
position socratique, exige que soit tracée une ligne séparatrice, dont le statut désigne
l’objet même de la pensée, lui offre en quelque sorte de quoi se repérer elle-même, le
long de cette ligne comme ce qui, malgré la semblance d’une séparation, unifie selon
un entrelacement subtil un « dire » à son savoir et à sa vérité.
Ce fil rouge du penser, dont la figure socratique assure la continuité, n’est
cependant pas identifiable à ce fesiaiolo de la peinture à la Renaissance’^^. S’il
parcourt toute la tresse du « dire », il ne s’extrait à aucun moment de ce « dire » en
particulier. U n’y a ni ordre absolument caché, ni surplomb. Ce qui est pensé par la
mise-en-scène de la pensée qui interroge, questionne, ne laisse pas ce qui est dit à la
discrétion d’une reconstitution arbitraire : ce qui est dit, ou qui se cherche par le
«dire », produisant la nécessité d’une séparation, d’une ligne de départage, se replie
aussi finement que possible sur ce qu’il propose à titre « d’image » de son « dire ».
S’il faut relever qu’il y a effectivement chez Platon d’abord les images, les
simulacres, c’est avant tout parce que ces derniers se trouvent être au coeur de
l’articulation-même du « dire ». Cela est d’autant plus évident, qu’un usage
strictement métaphorique des « images » platoniciennes s’est institué en maître trait
distinctif du platonisme. On distingue Platon à ces « images », elles valent pour lui.
Voir notamment à propos de ce « geste du montreur », C. GANDELMAN, Le regard dans le texte.
Image et écriture du Quattrocento au XXè siècle, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986, p.27 et sq.
L’auteur en examine les fonctions illocutoires et perlocutoires au départ des travaux de J. L. Austin et
J. Searle, mais en précisant qu’il s’agit avant tout de 1’ « ostension » en peinture dont la définition se
trouve chez saint Augustin; voir aussiM. BAXANDALL, Les humanistes à la découverte de la
composition en peinture 1340-1450, (1971), Paris, Le Seuil, 1989; A. LAFRAMBOISE, Istoria et
théorie de l’art. Italie, Xvè, XVIè siècles, P. U. Montréal, Montréal, 1989. Etc.
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elles en sont les signes intangibles d’une reconnaissance. Ainsi en est-il justement de
la « ligne ».
Cette « ligne » nous est précisément donnée à lire, comme « image » classant
chaque genre d’objet en regard d’un genre de savoir, selon une proportionnalité
hiérarchisant la valeur de ces objets et de ces savoirs les uns par rapport aux autres’^'*.
Le cheminement dont cette ligne est l’image présente comme une ascension le
passage de l’hypothétique à l’anhypothétique, des images et des objets sensibles aux
objets mathématiques et aux « formes » intelligibles, de Veikasia à la pistis, soit du
niveau de la doxa, à celui de la dianoia puis du nous, c’est-à-dire à Vepistèmè, du
moins si l’on isole ce passage de la suite en République VH 533e-534a. La question
qui ne peut manquer de surgir c’est ce qu’il faut conférer comme statut à cette
présentation-même de ce qui situe les objets et les niveaux du « penser ». A partir de
quand cette ligne cesse-t-elle d’être, selon les classifications proposées, autre chose
qu’une image, une ombre à laquelle seule une capacité illusionniste accorde une
densité d’être ? Est-elle, comme « ligne » réfléchie et réfléchissante, à considérer
comme un objet mathématique, vu la médiation de ce logos qui déjà en a fait une
image d’image ?
Si sa qualité c’est d’être une « re-présentation » déjà logique du sensible, elle
demeure toutefois au niveau de ce que la dianoia ne fait que « calculer » en vue de
l’intelligible. Elle donne une version proportionnalisée du parcours, la ligne est
semblable à un calcul, à un logismos. Ce qui en explique la présentation c’est
exactement cette nécessité que pour que de l’intelligible soit pensé (soit conçu comme
à penser et pensable), de la pensée doit s’être donné un « objet » dont le statut indique
le sens que la pensée destine à son penser. La ligne oriente le sens, elle en est comme
la vectorisation, vers le bien, elle donne à lire l’orientation sensée d’un « dire-le-
sens ». Mais ce disant, et en l’interprétant de la sorte, nous ne quittons pas le niveau
de la dianoia : la ligne, comme « image » (sensible) ou comme « objet » (du savoir)
n’est ni l’image d’une « science » par elle-même, ni, et encore moins, d’une
« forme ». Tout au plus en est-elle l’esquisse, à condition de savoir que la véritable
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pensée sera celle qui cessera de suivre une « ligne », celle-ci n’indiquant qu’un
horizon dont la délimitation comme telle est le véritable enjeu. Si la « ligne » présente
une limite, sert de délimitation classificatrice, c’est dans le jeu d’une connaissance
approchée, d’une approximation dont l’indétermination ne signifie rien d’autre que la
nécessité que « penser » se joue aux bords du « dire » ; ni indicible « absolu », ni dit
complètement, du sens éprouve les limites de la signification entendue comme procès,
processus de signifiance. Le sens « se » fait signe, la ligne en est un, du sens se dépose
sous l’oeil imaginaire dans l’entre-jeu d’un tracé plastique et d’une pensée attentive à
l’horizon que ce tracé indique, cadre, re-présente.
Tel semble être l’un des aspects principaux de la « mesure de l’écart » chez
Platon. C’est donc le statut du « dialogue » comme trace écrite, comme travail de la
lettre, comme « littérature » qui livre l’accès à une dicibilité du sens, qui se trouve
ainsi mis en scène. D y a une scénographie du dire, qui ne peut se passer d’une
plasticité ; les « images », reflets, ombres sont pris dans le reseau d’une signification
possible de ce qui les fait devenir autres par l’entremise de leur articulation à un
savoir dont la visée est de se savoir lui-même : si la ligne est signe et calcul ce n’est
que si le jeu qui la signifie est lui-même déjà inscrit dans le projet dialectique. Le
dialogue ne signifie, ne dit pas, ne montre pas, la dialectique, il est signifié par la
dialectique. Les « images » sont le signes que ce rapport ne limite pas le « dire » à ce
qui est dit, qu’il faut considérer ce qui est dit selon cette distanciation dont seul un
cheminement « méthodique » dialectise les allers et retours, les plis et les replis, les
visées et les scansions. Si l’on rassemble ce que nous pensons pouvoir tenir, même
approximativement, comme étant les traits de la ligne, soit la plasticité, le signe et le
calcul, ce qui se donne à lire relève alors d’une rythmique du penser, rythmique qui
fait figurer la ligne au nombre des représentants d’un effet de sens, présenté ici
comme partout ailleurs chez Platon, selon la délimitation esquissée d’un horizon à
partir duquel toute scénographie du « dire » est sensée trouver sa ressource. Mais si la
ligne est aussi une « image », tirant sa valeur de la qualité « plastique » de l’ombre,
toute scénographie du « dire », selon l’ordre proposé par Platon, commence alors par
une ombre. Toute re-présentation, tout tableau, puisque la présentation de la ligne
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spécifie qu’elle est une « image », une eikôn, c’est d’abord et avant tout une affaire de
tracé des ombres, de skiagraphia. Ce dont le platonisme se soucierait, c’est d’assigner
une place à l’ombre dans l’ordre du discours et du savoir. « Dire », c’est décrire, mais
pour s’en déprendre, les conjectures de l’ombre. « Penser » c’est comme inscrire le
cerne ombré du sens, c’est comme inscrire une ombre au tableau de la pensée.
§ 2 . Inscrire l’ombre au tableau.
L’écriture platonicienne est donc multiple, son philosopher usant en
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