Interroger de manière ouverte les acteurs régionaux sur leurs représentations de la parité et sa mise en application supposait – l’hostilité publique à la parité n’étant plus autorisée depuis son adoption législative – n’obtenir d’eux qu’une partie de leur réalité. Cette prise de conscience amorcée, l’étude a constamment veillé à utiliser des outils d’enquête adaptés à l’entretien. Considérer l’entretien comme une « rencontre sociale » sans jamais céder à la tentation d’empathie ou de trahison a alors été l’un des guides clés de cette recherche.
Evaluation des biais possibles à l’entretien
Interroger l’acteur directement sur le sujet de notre analyse introduit un biais dans l’interaction chercheur/ acteur. En effet, à la suite de l’adoption de la loi, et d’après le panorama dressé par Yves Sintomer, la parité semble routinisée. Tout au plus, sont autorisées les expressions « c’est dommage d’avoir dû passer par une loi » ou encore « on ne peut pas forcer les femmes à faire de la politique ». Alors interroger les acteurs sur la parité, et sur leurs représentations de l’Autre – du sexe opposé – revient à solliciter un discours policé sur la parité où la nuance de la typologie s’effectuerait selon la césure « pro-paritaires » / « pas contre la parité ». Inséré dans une morale de la communication, l’acteur est, selon Erving Goffman, condamné à suivre les normes. Il passe une grande partie de sa vie sociale à
respecter les règles ou du moins à en donner l’impression. Il ne s’agit pas d’avoir un comportement moral, il faut aussi, pour se faire accepter, sacrifier aux apparences de la moralité. Le choix a donc été fait de ne pas, à de rares exceptions, « divulguer » l’objet exact de notre recherche, mais plutôt de permettre à l’acteur de s’exprimer sur ses représentations à travers le rôle des conseillers régionaux. L’ambition de cette stratégie était de délester l’acteur du « politiquement correct », et de lui offrir ainsi la possibilité de « dévoiler » ces représentations. A la suite de George Herbert Mead92, le sociologue américain postule que les rôles sont des médiateurs qui contribuent à la construction des « moi », des « je » et des
« soi ». Cette perspective théorique semble intéressante pour interroger l’acteur.
Les différentes études ont montré qu’il existe un problème pour qualifier la réalité du monde, quand cette dernière se situe en dehors des situations de face à face. Elles rejoignent par là les travaux d'Erving Goffman lorsqu’il évoque dans ses premiers travaux la difficulté à décrire, à définir la réalité. Toute l’œuvre d'Erving Goffman est d’ailleurs traversée par une apparente dichotomie entre réalité/fiction, faire/faire semblant93. Apparente car cette tension est gommée, du moins affaiblie, par la minutie des descriptions. Lorsque les règles tendent à fixer la grammaire des actions, Erving Goffman s’efforce de montrer le caractère inachevé du monde. Inversement, lorsque la stratégie, la maîtrise des émotions sont rendues visibles par les détails de l’observation, l’analyse de la situation insiste sur les cadres, sur l’ordre de l’interaction. Les actions se ramènent alors à des configurations limitées, qui sont toujours l’occasion de négociations et qui donnent lieu en permanence à des réajustements.
L’observation comme interaction est une « rencontre sociale »
Dans Ethnographie de l’action94, Albert Piette tente de dépasser les analyses sociologiques selon lesquelles le chercheur, par son inscription sociale même dans la société, (avec les caractéristiques sociales qui lui sont propres : sexe, âge, classe d’origine, position sociale…), biaise l’analyse qu’il effectue. Au contraire, Albert Piette invite à jouer en quelque sorte de cette ambiguïté. Pour lui, une analyse interactionniste réussie, autrement dit une observation
92 Mead George Herbert, Mind, Self, and Society, University of Chicago Press, 1934. Traduit en français L'esprit, le soi et la société, in "Lien social (le)", PUF, Paris, 2006.
93 Comme le note Pierre Bourdieu, la tradition des sciences sociales s’est constituée sur une apparente dichotomie qui a pour fonction de fonder des disciplines scientifiques clivées. Bourdieu Pierre, Médiations pascaliennes, Seuil, Paris, 1997.
94 Piette Albert, Ethnographie de l’action. L’observation des détails, Métailié, Paris, 1996. Anne Marcellini et Mahmoud Miliani, Ibid. Frédéric Keck, Ibid.
participante, se note au naturel des situations. Un chercheur qui rit avec ses interlocuteurs, qui pose au bon moment, à propos, et sans obéir à la construction d’un questionnaire préalablement établi les questions qui permettent de comprendre la réalité des autres interactions offre les prémisses fondateurs d’une analyse interactionniste réussie. Ceci ne signifie par pour autant que le chercheur doive impérativement entrer dans le jeu des acteurs qu’il interroge. Mais, l’observation comme interaction est une « rencontre sociale » constituée d’actions, d’échanges verbaux et de gestes. Elle ne se réduit pas à de l’affection, caractérisée dans la relation à l’autre par un système d’immersion à son monde, dans son cadre. Cette relation qui induit une action spontanée, directe et vraie ne permet pas au chercheur la distance nécessaire à un spectateur impartial, capable de comprendre la multitude des réalités.
Le rapprochement peut être ici fait avec « la compassion envers le malheureux »95 définie par Luc Boltantski comme un processus direct entre le spectateur et le nécessiteux. L’engagement du spectateur sera direct et sans limite tant que ce dernier ne rentrera pas en contradiction avec ses propres intérêts. Comme le note Pierre Singer, le sacrifice consenti doit être aussi important qu’il est possible sans toutefois négliger la règle selon laquelle il n’est pas possible de « sacrifier quoi que ce soit d’importance morale comparable »96.
L’affection n’est pas la seule condition psychologique à avoir ressurgi dans le cadre de cette étude. L’empathie, autre disposition psychologique, a, sans pour autant avoir été rejetée, dû à certains moments être considérée comme un « outil de travail ». Il est difficile, compte tenu de la proximité physique et sociale qui existe avec une partie de notre sujet (les femmes) de ne pas éprouver une certaine empathie. A plusieurs reprises, on est en effet confronté à la solitude politique de certaines candidates. Confessions « en off »97, pleurs, ont parfois participé à l’explicitation de leur réalité. Loin de souscrire à la totale neutralité axiologique du chercheur, la posture adoptée a été celle d’une confortation à la réalité de l’acteur. Il ne s’agit pas de dire, d’affirmer ou même de confirmer la vision de l’acteur, mais de prendre en compte
95 Luc Boltanski, La souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique, 2e édition, Paris, Gallimard, 2007.
96 Pierre Singer, Famine, affluence and morality, in Philosophy and Public Affairs, Vol. 1, n°3, 1972. pp. 229-243.
97 Précisons ici que dans la majorité des cas, les conseiller-e-s régionaux/ales qui s’expriment sont clairement identifié-e-s dans le texte. Cette identification s’est effectuée à la suite de leurs accords. Toutefois, dans un même entretien, pour des raisons politiques et/ou personnelles diverses, certain-e-s acteurs/actrices n’ont pas souhaité que des leurs identités apparaissent dans les extraits d’entretiens cités. En conséquence, certains extraits d’entretiens – minoritaires et non néfastes à la compréhension de la situation – ont été « anonymisés ».
son point de vue, et de considérer par cette action même que sa description correspond à une réalité, au moins à « sa » réalité. Comme le remarque Luc Boltanski, « c’est surtout l’action elle-même qui fait problème. Le spectacle du malheureux –en l’occurrence la candidate dans une solitude émotionnelle à un moment T- étant transporté jusqu’au témoin –le chercheur – son action en retour doit être transportée jusqu’au malheureux »98.
Se pose alors la question épistémologique des limites de cette empathie. Si, à l’instar de Bourdieu et Kaufman99 on souscrit à l’empathie comme outil de recherche, dans le cadre d’un suivi de processus en temps réel, le chercheur doit imposer des limites à cette empathie.
L’empathie n’est en effet pas un « outil rétractable » à souhait. En ce sens, elle doit se marquer différemment selon s’il s’agit d’un entretien unique ou d’une série d’entretiens. Dans le cadre d’un suivi de processus en temps réel, l’empathie exprimée dans un premier entretien doit se confirmer dans un second entretien par une proximité plus grande avec l’acteur. Mais l’expression publique de cette reconnaissance mutuelle peut alors entraîner une suspicion des autres acteurs en présence. Aussi, l’empathie doit être mesurée eu égard aux bénéfices apportés au moment T et aux conséquences qu’elle pourra éventuellement avoir au moment T+1. Comment réussir une analyse interactionniste sans tomber dans le piège de l’empathie qui tend souvent vers l’affection, empêchant ainsi la mise à distance du chercheur par rapport à son sujet ? Il s’agit alors pour l’analyste d’opérer un processus d’équilibration entre deux tendances opposées que sont l’inclusion et la distance. Ce processus d’équilibration est rendu possible par un ensemble de tactiques, d’ajustements, par lesquels l’observateur produit sa place, la négocie et la renégocie perpétuellement100.
Dans le cas cité précédemment, qui peut être considéré à plusieurs égards comme un cas
« extrême », la proximité physique et sociale autorise l’acteur à penser une certaine connivence avec le chercheur, en l’occurrence la chercheuse. A cet égard Erving Goffman ne parle-il pas d’une exposition de « son propre corps et de sa propre personnalité (…) à tous les imprévus pouvant toucher un ensemble d’individus, afin de pénétrer physiquement et écologiquement leur réponse à leur situation sociale » ? La stratégique analytique doit alors consister à dégager une image de réalité similaire à la réalité décriée. Il ne s’agit pas
98 Luc Boltanski, La souffrance à distance, Folio essai, Paris, 2007. p. 45.
99 Bourdieu Pierre, Réponses, Paris, Seuil, 1992. Bourdieu Pierre, La misère du monde, Paris, Point, 1993.
Kaufman Jean-Claude, L’entretien compréhensif, Paris, Nathan, 1996,
100 AlbertPiette, Ethnographie de l’action. L’observation des détails, Métailié, Paris, 1996. p. 68- 72. Anne Marcellini et Mahmoud Miliani, Ibid. Frédéric Keck, Ibid.
d’acquiescer, ni même de partager de manière explicite sur « la » réalité évoquée, mais plutôt de donner une assise à cette réalité. Pendant le temps de l’interaction, face à face spatio-temporellement limité, le chercheur peut être déontologiquement autorisé à partager la réalité, le cadre de vie de l’acteur avec lequel il est en présence. La « parole agissante » qui se construit dans ce temps d’interaction et qui acte une certaine empathie, doit se désagréger une fois la porte fermée, l’entretien terminé.
Ni empathie, ni trahison
Le suivi du processus en temps réel complique parfois l’exercice dans le sens où si l’empathie disparaît une fois l’entretien terminé et les salutations effectuées, elle ne renaît pas complètement mais il doit toujours en subsister une trace dans les entretiens suivants. Il ne s’agit pas de créer une empathie toujours plus grande. Au contraire, une connivence croissante entre l’acteur et le chercheur pourrait aboutir à une immersion du chercheur dans le cadre de l’acteur dont les effets pervers ont été soulignés précédemment. Dans le cas inverse, si la connivence est sensiblement croissante dans le cadre interactions, mais qu’elle est limitée à ce même cadre, le chercheur risque de bafouer une des règles déontologiques qui consiste à respecter l’acteur dans son identité. Ni empathie, ni trahison.
Dans des cas qui ne se veulent pas extrêmes, le/la chercheur/chercheuse doit toujours veiller à participer à la construction d’une hypothétique connivence (entre lui/elle et l’acteur) dans l’imaginaire de l’acteur. Cette stratégie s’est traduite par des tenues vestimentaires qui pouvaient « faire penser»…à une appartenance commune au même groupe social, politique que l’acteur en présence et par, au contraire l’abandon temporaire d’attributs qui excluraient de facto le/la chercheuse du cadre ordinaire de l’acteur101. De la même manière, la question du langage, jamais abordée dans les manuels de sciences politiques relatifs aux méthodes d’entretiens paraît être un des éléments essentiels de la réussite ou à contrario de l’échec de l’interaction. Le chercheur doit s’adapter aux façons de faire, mais aussi de dire de l’acteur.
101 De manière très pragmatique, des vêtements de couleurs vives comme le rouge ont été préférés lors de rencontre avec des candidat(e)s socialistes, tandis que le bleu a été privilégié lors d’entretiens effectués avec des élu(e)s UMP/UDF ou FN. Les bijoux ont été différenciés selon le sexe et le parti de l’acteur interrogé : des boucles d’oreilles longues ont été utilisés en présence de candidates socialistes ou appartenant au groupe des Verts, tandis que des bijoux plus « discrets » ont par ailleurs été utilisés pour les candidat-e-s issu-e-s de partis situés à droite de l'échiquier politique. De la même façon, les entretiens ont toujours été effectués avec un ensemble vestimentaire qui tendait à marquer le sérieux de l’étude. Les jeans ont ainsi été proscrits. Ils ont systématiquement été remplacés par un pantalon de tailleur…de couleur noire.
La difficulté ne consiste généralement pas à s’adapter, mais à s’adapter quasi-instantanément sans éveiller le soupçon de l’acteur sur « l’artificialité » de l’exercice.
Ainsi, dans un premier temps, un langage scientifique, spécifique qui vise à imposer dans les schèmes de l’acteur un statut si ce n’est supérieur, au moins identique au sien, est le premier exercice régulièrement effectué au cours de ce suivi de processus. Si l’acteur semble soutenir ce niveau de langage avec une aisance naturelle, qui ne renverrait en aucune manière à un habitus clivé, l’exercice consiste à maintenir le niveau là où l’acteur le place. Au contraire, si l’acteur, comme ce sera régulièrement le cas lors de l’entretien, évoque de manière explicite ou implicite ces hésitations, face au « langage scientifique », il convient de veiller à utiliser un langage non pas plus familier, mais moins soutenu. L’évocation d’un parent, grand parent ou la connaissance de conditions sociales similaires (du type « mon grand père était lui aussi agriculteur.. ») invite l’acteur à partager le temps de l’entretien sa réalité, avec moins de faux-semblants.