Ce sujet intervient parfois dans un prologue où il présente ses intentions. C’est ainsi le cas de l’auteur de laChronique sur le pays thuringien [footnote] Stadtarchiv Erfurt 5-100/16, manuscrit anonyme, dernier quart du XVIe siècle.[/footnote] qui commence par deux feuillets de commentaires sur l’utilité de transmettre l’histoire, même récente, en se référant aux écrits d’Aristote. Ainsi sa chronique permettra-t-elle d’assurer, par la connaissance des événements récents, la vertu et la sagesse du lecteur :
Aristote le Maître le dit, les choses récentes sont riches aussi, mais elles ne sont pas si enseignées que les anciennes. […] En les anciennes ont trouve le bon sens et les vertus, elles apportent le bon conseil, et personne ne doit les ignorer. […] C’est pour cela que l’on écrit moult histoires de princes, comtes, nobles et villes […] afin d’enseigner leurs origines. Elles sont particulièrement utiles aux princes […]12.
L’auteur entre alors en scène : c’est par son action que les faits sont connus, compilés et transformés en enseignement. C’est le seul moment de la chronique où l’on trouve la première personne, d’abord au pluriel et immédiatement après au singulier : l’auteur est bien un individu qui se manifeste comme tel. Ce qui ne l’empêche pas de proposer une lecture très subjective des événements (c’est particulièrement visible dans le récit de la révolte erfurtoise), mais toujours en s’abritant derrière la troisième personne. L’acte d’écrire, en revanche, est sien :
Nous allons prouver [l’utilité de l’histoire récente] avec la plus grande amitié, en particulier je ne veux pas exagérer. Je vous écris à propos des merveilles que j’ai collectées dans la seigneurie de Thuringe. Pour que je puisse en tirer le meilleur pour toutes les autres bonnes choses, j’ai résolu de compiler ce petit livre que je vous destine [le dédicataire est inconnu, c’est peut-être simplement le lecteur en général] sans
malice, et que je laisse maintenant aller […]. Puisse ainsi ce petit livre vous être d’une certaine utilité13.
Le « je » disparaît encore souvent derrière « l’écrit », « le livre », qui semble ainsi doter d’une force propre, comme dans laChronique régionale de Hesse et de Thuringede Wiegand Gerstenberg14:
De même ce présent livre est composé de nombreux et anciens écrits, histoires et chroniques, dont il a sélectionné les meilleures fleurs et qu’il a mis ainsi dans cette petite somme. Ces histoires des papes, évêques, empereurs [etc.] et autres histoires remarquables sont ainsi mises ensemble dans le but de suivre le bon exemple et d’éviter le mauvais, comme il a été écrit avant. En outre ce livre est issu aussi des chroniques et écrits ci-après [suit une liste de textes]15.
13. StAE 5-100/16, f. 78-78v.
14. 1457-1522. La chronique est achevée en 1506.
15.Landeschronik von Thüringen und Hessen bis 1247 und von Hessen seit 1247, H. Diemar (éd.),Die Chroniken des Wigand Gerstenberg von Frankenberg, Marburg, 1909, p. 2-3.
Dans cette enluminure tirée desLamentationsde Pierre Salmon (vers 1409), on a la mise en image de ce mouvement écrit dans les prologues :
c’est bien le livre qui « parle » par le phylactère et non l’auteur : la mise par écrit permet ainsi de se déprendre de soi-même. Cependant, les paroles inscrites dans le phylactère sont encore celles de l’auteur : « Tes
entrailles seront rassasiées par ce livre. »
Pierre Salmon,Réponses à Charles VIetLamentations, BnF, fr 23279, f. 1v.
C’est dans cet espace très réduit du prologue qu’apparaît toute la subjectivité de l’auteur. C’est aussi cet espace que d’autres auteurs utilisent parfois pour donner leur nom : les prologues permettent ainsi de séparer la mention de l’auteur, ses ambitions et méthode, du reste de l’écrit (la séparation est rendue visible par l’usage d’intertitres). Le discours historique n’est pas le lieu de la réflexion sur le discours ou son auteur. Les chroniqueurs cités ici ne se présentent pas comme «auctor», celui qui fait autorité, mais plutôt comme «actor», celui qui a fabriqué le livre. Ils décrivent très concrètement leur travail. C’est peut-être là aussi qu’on pourrait trouver quelques traces de réflexivité : dans l’individu qui se reconnaît comme tel et qui évoque l’acte même d’écrire autant, et parfois plus, que la dignité que son travail lui a conférée, ou les éléments compilés et étudiés. C’est bien le « faire », et la manière de faire, qui importent.
« l’auteur est présent dans un texte même lorsqu’il s’en affirme
absent au nom de l’objectivité »
Mais les chroniqueurs erfurtois de l’année terrible ne proposent pas de prologue : leur intention est tout autre. Empruntant à la tradition médiévale de la construction d’une autorité textuelle sans lien avec l’auteur qui tient la plume et aux développement humanistes qui, à l’instar de Jean Bodin, font de l’histoire un récit de persuasion, ils cherchent avant tout à édifier à édifier par la compilation de lectures précédentes et de témoignages inattaquables.
Ces fantômes sont moins des ectoplasmes et des traces d’un autre âge que d’un double compromis : celui résultant de la tension entre celui qui écrit et celui qui copie le texte, toujours en l’amendant (et parfois de façon
significative), et celui découlant de l’intention des auteurs d’afficher un discours d’autant plus efficace et légitimant qu’il renvoie à un individu de plus en plus lointain et flou, et par là même capable d’endosser toutes les individualités. Le copiste-commentateur s’efface et reste anonyme car il importe moins de revendiquer une individualité que de construire une autorité ; les textes ici évoqués font en effet partie d’une entreprise de construction et de légitimation d’une domination politique. En outre la variété et la multiplicité des avis ne seraient que la reprise de l’éclatement de la commune en 1509 alors qu’il faut réaffirmer l’unité de la ville. L’autorité, celle du texte et celle des hommes qui l’écrivent, le lisent et le font circuler, l’emporte sur l’autorialité16dans ce projet d’écriture particulier, peu propice à la réflexivité malgré une énonciation à la première personne du singulier.