pour la marche aléatoire de la section 1. Cependant, nous avons vu que d’autres
théorèmes permettent d’obtenir une correspondance locale. Remarquons toutefois
que leur forme diffère de celle du théorème central limite par la nécessité d’anticiper
les positions possibles du marcheur.
Voyons à présent comment se retrouvent ces limitations dans l’autre approche que
nous avons utilisée : celle basée sur l’équation de Chapman-Kolmogorov. Par l’étude
de cette équation, nous avons montré que les modes exp(i/:x) à grande longueur
d’onde décroissent exponentiellement avec un temps caractéristique asymptotique
ment équivalent à celui donné par la relation de dispersion de l’équation de diffusion.
Appliquons maintenant cette correspondance spectrale en décomposant la condition
initiale localisée en une superpositions de modes de Fourier :
p{x,to) = J exp^iA:(x - xo)^ . (3.64)
En examinant cette expression, nous pouvons constater qu’une condition initiale lo
calisée se décompose sur toutes les longeurs d’onde possibles avec la même intensité.
Une condition initiale localisée est donc constituée aussi bien de modes diffusifs à
grandes longueurs d’onde que de modes non-diffusifs à petites longeurs d’onde. Pour
observer de la diffusion il est donc nécessaire de filtrer les modes à petites longueurs
d’onde. En faisant abstraction de ces modes, on s’interdit en fait l’accès à certaines
caractéristiques de la distribution de probabilité comme par exemple des détails lo
caux. Remarquons aussi qu’en filtrant les modes à petites longueurs d’onde, il n’est
pas possible de déterminer si le support d’une distribution est borné ou non. Nous
retrouvons donc par l’approche spectrale certaines limitations du théorème central
limite.
4. Du microscopique stochastique au macroscopique déterministe
Nous avons vu dans la section précédente que la probabilité de présence d’un marcheur
aléatoire est étroitement liée à des solutions de l’équation de diffusion. La question
que nous nous posons maintenant est : comment observer cette diffusion dans des
réalisations particulières d’une marche aléatoire. Autrement dit : peut-on accéder à
la distribution de probabilité de présence en observant des réalisations d’une marche
aléatoire. Nous examinerons tout d’abord le cas de la trajectoire d’un marcheur isolé.
Ensuite, nous analyserons la situation dans laquelle un même marcheur effectue à
plusieurs reprises différentes réalisations d’une même marche aléatoire. Finalement,
nous traiterons le cas où plusieurs marcheurs indépendants effectuent simultanément
une même marche aléatoire. Ce dernier cas est identique au précédent ; toutefois,
les deux situations deviendrons différentes lorsque dans la suite de ce travail nous
envisagerons des systèmes de marcheurs en interaction.
a. Un marcheur, une réalisation
Pour pouvoir observer de la diffusion dans une réalisation particulière d’une marche
aléatoire, il faudrait pouvoir extraire une estimation raisonnable de la distribution
38 I Marches aléatoires et équation de diffusion
de probabilité de présence à partir d’une seule trajectoire. Essayons de comprendre
pourquoi cela n’est pas possible^^.
Lorsque l’on observe un marcheur aléatoire isolé il est difficile de prévoir sa position
future. Cependant ce qui est certain c’est qu’à tout instant le marcheur se trouve en
un endroit bien précis : un marcheur aléatoire va dans un sens, puis dans un autre, il
erre, mais il reste entier. Ce qui se disperse ce n’est pas le marcheur, c’est l’ensemble
des positions raisonnablement accessibles, ou de façon plus précise la distribution
de probabilité de présence. Il ne faut donc pas s’attendre à voir directement de
la diffusion en observant une réalisation particulière d’une marche aléatoire (voir
section 1, figure 4). En fait ce que l’on observe c’est du mouvement Brownien, et
les caractéristiques de ce type de trajectoire sont en général fort différentes de ce
que l’on pourrait prévoir naiVement à partir de la distribution de probabilité en
appliquant une vague loi des grands nombres.
Pour illustrer ce point, donnons un exemple particulièrement frappant qui montre
que même une propriété simple comme la symétrie de la distribution de probabilité
ne se retrouve pas dans les réalisations particulière d’une marche aléatoire, et cela
même lorsque l’on considère une moyenne sur le temps. En fait, comme nous allons
le voir, ce sont les trajectoires les plus asymétriques qui sont les plus probables. C’est
un résultat surprenant, qui va à l’encontre de l’intuition et que l’on peut énoncer
comme suit :
Théorème 1.5 Considérons la marche aléatoire de la section 1, et supposons, sans
perte de généralité, qu’à l’instant initial t = 0, le marcheur se trouve au point
X = Q. La probabilité a2k,2t pour que durant l’intervalle de temps allant de 1 à 2t, le
marcheur passe au total 2k unités de temps en des points négatifs et 2t — 2k unités
de temps en des points positifs^^ est donnée par
Analysons ce résultat en considérant le comportement asymptotique de la probabilité
ot2k,2t' Quand t —► oo avec
^lim k/t = X Z G (0,1) , (4.2)
on peut montrer que
1
«2fc,2t ~ 7
(4.3)
^^Dans certaines circonstances, il est possible de segmenter la trajectoire en de nombreux tronçons à partir desquels ont peut estimer correctement la probabilité conditionnelle p(x,i\ xo,to) (1.1.8); avec un bon choix des tronçons, cette procédure revient à considérer plusieurs réalisations.
^*Cet énoncé est celui donné dans la 3e édition du livre de Feller [Feller 1968]. Il est très imprécis parce qu’il semble ignorer le fait que le marcheur passe aussi par l’origine. L’énoncé ne dit rien du signe qu’il faut attribuer à ce point. Pour que le théorème soit correct il faut donner à l’origine le signe de la position qui précède le passage par le point z = 0.
4. Du microscopique stochastique au macroscopique déterministe 39
Figure 6: Représentation graphique de la fonction (1.4.5).
Ce développement constitue une excellente approximation que l’on peut sommer sur
la variable t pour obtenir l’expression asymptotique de la probabilité des réalisations
où le marcheur passe une fraction a; € [^, ^ + A^] du temps total d’un coté déterminé
de la condition initiale. Cette probabilité est donnée par
P[e < x < e + . (4.4)
Si nous observons le graphe (figure 6 ) de la fonction
1 1
TT ^X(l — x)
nous pouvons constater qu’il est relativement probable d’observer une réalisation de
la marche aléatoire où le marcheur passe une majeure partie du temps d’un coté
déterminé de la condition initiale. Nous pouvons aussi constater que la situation
de symétrie, où le marcheur passe environ la moitié du temps de chaque coté de la
condition initiale, est la moins probable.
C’est un résultat surprenant que l’on peut toutefois essayer de comprendre en
remarquant qu’un équilibre entre le temps passé à droite et à gauche de la position
initiale ne peut se maintenir au cours du temps que par un passage régulier du
marcheur par cette position initiale. Mais un retour régulier à l’origine n’est pas
compatible avec l’absence de mémoire du marcheur et la divergence de l’écart type
de la position au cours du temps. L’équilibre entre les positions négatives et positives
ne peut donc pas être préservé au cours du temps^®.
(4.5)
40 I Marches aléatoires et équation de diffusion
b. Un marcheur, plusieurs réalisations
Considérons à présent un ensemble constitué de n réalisations mutuellements indé
pendantes
Jb= l,2,...,n , (4.6)
d’une marche aléatoire dont la condition initiale est donnée par
P[xW(0)]=p(x,0) = po(3^) k = l,2,...,n, (4.7)
et essayons de voir comment il est possible d’extraire^, de cet échantillon, une esti
mation raisonnable de la probabilité de présence p(x, t) (1.1.12) solution de l’équation
de Chapman-Kolmogorov (I.l.ll) pour le problème aux conditions initiales (1.4.7).
Considérons pour cela l’estimateur p{x,t) donné par la moyenne observée de
l’indicateur de présence /(*')(x,t) :
avec
/(*')(x,0= lsiX(*)(0 = x, (4.9)
= 0 sinon . (4.10)
n est clair que l’espérance de p{x,t) est la probabilité recherchée p(x,t), et que la
dispersion autour de cette espérance mesurée par
Var[p(x,t)] = ■^p(x,t)^l -p(x,t)^ (4.11)
peut être rendue arbitrairement petite en considérant des échantillons d’effectif n
suffisamment grand. Un résultat plus parlant peut être obtenu à partir de cette
relation en appliquant l’inégalité de Chebyshev^* à la variable aléatoire p{x,t) .
Nous obtenons de la sorte la relation suivante :
lim P[|p(x,t) - p(x,f)| > t] = 0 Vc > 0 . (4.12)
n-^oo
C’est une loi faible des grands nombres.
Remarquons que cette inégalité n’exclut pas la possibilité d’écarts importants
entre la valeur estimée p{x,t) et la valeur réelle p(x, t) ; de tels écarts sont simplement
peu probables, et leur probabilité peut être rendue arbitrairement proche de 0 en
considérant un échantillon de taille suffisante. Lorsque nous nous trouverons dans
des conditions particulières où les probabilités p{x,t) sont proches d’une solution de
®°Par extraire, nous entendons obtenir une estimation de la probabilité de présence en trai tant directement les donnée sans inférer le résultat (en se fondant sur une étude statistique des déplacements par exemple).
^'L’inégalité de Chebyshev est un résultat général concernant les variables aléatoire possédant un second moment : P[|X| > t] <
4. Du microscopique stochastique au macroscopique déterministe 41
l’équation de diffusion il sera donc possible de voir de la diffusion en calculant la
valeur observée de p(x,t) sur un échantillon sufRsamment grand.
Remarquons, pour conclure, qu’il est possible de déterminer exactement la prob
abilité d’une erreur particulière dans l’estimation de p{x,t) par p{x,t) car la distri
bution de probabilité de l’estimateur p{x,t) est connue : np{x,t) est simplement une
binomiale B{n,p).
c. Plusieurs marcheurs
Considèrent à présent la situation où n marcheurs évoluent similtanément et indé-
pendament les uns des autres. Du point de vue mathématique, rien ne distingue
cette situation de celle que nous venons de considérer. Toutefois, l’image physique
que l’on peut s’en faire est différente il ne s’agit plus de la répétition d’un grand
nombre d’expériences aléatoires mais d’une réalisation unique d’une expérience dans
laquelle n marcheurs évoluent simultanément. Bien sur, nous savons que cette
expérience unique se décompose en n expériences mutuellements indépendantes, et
c’est pourquoi le problème est identique au précédent.
Dans la suite de ce travail, nous envisagerons des interactions entre les marcheurs.
Dans une telle situation, la décomposition de l’évolution de l’ensemble des marcheurs
en un grand nombre d’expériences aléatoires indépendantes ne sera plus possible.
La détermination théorique de la probabilité de présence d’un marcheur en un
point donné (x,t) devient alors un problème souvent très difficile . L’observation
de cette probabilité de présence (dont le comportement macroscopique peut rester
de type diffusif) s’effectue comme précédement en considérant un grand nombre
de réalisations mutuellements indépendantes de l’évolution des marcheurs ; on parle
dans ce cas d’une moyenne sur les réalisations, on dit parfois aussi moyenne d’ensem
ble^^. Bien que l’évolution du système ne se décompose plus en un grand nombre
d’expériences indépendantes, nous pouvons toujours nous demander si il est en
core possible d’utiliser l’observation d’une réalisation particulière pour déterminer
la probabilité de présence comme nous pouvions le faire dans le
C3isd’un système
sans interaction ? Dans certains cas, la réponse est oui : il est effectivement possible
d’estimer la probabilité de présence en considérant par exemple des moyennes spa
tiales sur une image instantanée du système. Cependant, il existe un grand nombre
de situations où le résultat obtenu, par exemple par une moyenne spatiale, est to
talement différent de celui obtenu par une moyenne sur les réalisation. Nous verrons
des exemples de ce type dans la suite de ce travail. Lorsque cela ce produit, il est
nécessaire de se demander si la réalité des observations expérimentales est du type
moyenne sur les réalisations (répétition à plusieurs reprises d’une même expérience)
où si au contraire une moyenne d’espace reflète mieux la situation expérimentale. Le
même type de problème survient lorsque l’on considère des moyennes temporelles.
L’expression “ moyenne d’ensemble” est un peu abusive dans ce cas car la dynamique des systèmes que nous considérons contient une part d’aléatoire.
»
if
II A
utomates de gaz sur reseau pour laDIFFUSION
Dans le chapitre introductif, nous avons présenté les objectifs et motivations de ce
travail. De façon simplifiée et concrète, nous pouvons dire que notre objectif est
de construire des modèles microscopiques minimaux dont le comportement macro
scopique est régi par une équation phénoménologique de la classe des équations
de réaction-diffusion. Dans cet énoncé, le terme minimal est entendu au sens opéra
tionnel, c’est-à-dire optimal pour la mise en œuvre de simulations numériques. Cette
restriction au côté opérationnel de la démarche masque la diversité de nos motiva-
tivations (nous y reviendrons) mais a l’avantage d’indiquer clairement la ligne de
conduite pratique du travail.
Afin d’atteindre cet objectif, il est nécessaire de considérer le problème intermé
diaire qui consiste à construire une dynamique microscopique qui donne lieu à un
comportement macroscopique diffusif et qui soit adaptée aux exigences du calcul
numérique. C’est ce problème que nous allons traiter dans ce chapitre^.
Nous pourrions aborder cette question en considérant une modélisation micro
scopique réaliste à partir de laquelle nous déterminerions les caractéristiques in
dispensables à l’émergence de la diffusion. Ces propriétés essentielles seraient con
servées dans notre modébsation optimale, tandis que les caractéristiques jouant un
rôle accessoire fourniraient une flexibilité permettant d’adapter le modèle à diverses
exigences numériques. Cette façon de considérer le problème est intéressante parce
qu’elle met l’accent sur l’idée qui sous-tend notre démarche et qui consiste à ex
ploiter la très grande stabiUté des formes fonctionnelles des équations de la physique
macroscopique à des fins numériques ou théoriques.
Malheureusement, cette façon de présenter la construction d’un modèle comme
le résultat d’une procédure logique serait peu représentative de la génèse réelle des
systèmes que nous considérons dans ce travail. Nous pourrions bien sûr présenter
un modèle comme s’il avait été obtenu par une construction intellectuelle élégante
mais nous considérons qu’une telle présentation est discutable. En ne présentant
pas les améliorations successives qui ont permis d’obtenir un modèle satisfaisant,
le risque est grand de laisser le lecteur dans l’ignorance des nombreux pièges et
artefacts rencontrés dans les versions successives du modèle. Pour celui qui désire
modifier des modèles ou en construire de nouveaux, la connaissance de ces défauts est
'Des modèles semblables à ceux que nous présentons dans ce chapitre ont été développés indépendamment par B. Chopard et M. Droz [Chopard et Droz, 1991]. Un modèle d’automate de gaz sur réseau déterministe dont le comportement macroscopique est diffusif a aussi été construit [Levermore et Boghosian, 1989],
44 II Automates de gaz sur réseau pour la diffusion
importante. Pour cette raison, nous avons choisi de présenter un modèle acceptable
mais qui possède encore des faiblesses. Celles-ci seront décrites, et les moyens de
s’en affranchir seront discutés.
1. Principe général
La structure des systèmes microscopiques fictifs que nous allons considérer dans ce
travail s’apparente à celle des automates de gaz sur réseau pour l’hydrodynamique^.
On peut donner de ses systèmes l’image physique suivante : des particules se déplacent
le long des liens d’un réseau régulier avec des vitesses discrètes. L’ensemble des
vitesses possibles est en général petit, et est choisi de telle sorte qu’à intervalles
de temps régulier toutes les particules occupent les nœuds du réseau. En ces in
stants, les particules d’un même nœud interagissent par des collisions conservant la
masse, l’impulsion, et l’énergie. L’évolution de ces systèmes se décompose donc en
deux étapes se répétant successivement : une étape de propagation durant laque
lle les particules se déplacent en vol libre de nœud en nœud, une étape de collision
pendant laquelle les particules interagissent en échangeant des grandeurs conservées.
Une simplification suplémentaire est introduite dans ces modèles en interdisant
la présence simultanée de plusieurs particules de même vitesse sur un même nœud.
Cette contrainte additionnelle permet de représenter la présence ou l’absence d’une
particule de vitesse donnée sur un nœud du réseau par une variable d’occupation
booléenne. L’état d’un nœud est donc déterminé par la donnée d’autant de variables
booléennes (de bits) qu’il y a de vitesses différentes dans le modèle et le nombre de
configurations d’occupation possibles pour un nœud est égal à 2^ où 6 est le nom
bre de vitesses différentes admises dans le modèle. Lorsque le nombre de vitesses
n’est pas trop grand ce nombre reste suffisamment petit pour qu’on puisse envisager
des simulations numériques où l’étape de collision est effectuée par la consultation
d’une table mettant en relation les configurations pré-collisionnelles avec les con
figurations post-coUisionnelles correspondantes. Cette possibilité accélère de façon
sensible la vitesse d’exécution des programmes car les collisions sont calculées une
fois pour toutes. Un autre avantage numérique apporté par la limitation du nombre
d’états possibles, est que la quantité d’information nécessaire pour décrire la con
figuration d’un nœud est limitée et connue d’avance. L’allocation de mémoire s’en
trouve simplifiée, et l’utilisation d’ordinateurs à architecture parallèle où la mémoire
est distribuée est donc grandement facilitée^. Enfin, l’utilisation d’un modèle totale
ment booléen garanti la stabilité des simulations numériques : il n’y a pas d’erreur
d’arrondi, ni d’overflow possible.
Le principe d’exclusion peut également apporter des simplifications dans le traite
ment théorique des modèles, mais ce sont surtout ses avantages numériques qui
justifient son utilisation. Signalons enfin que l’utilisation de ce principe n’est pas
^Voir références de la note en bas de page 5.
^Plusieurs ordinateurs spécialisés ont étés conçus spécifiquement dans l’intention de simuler des gaz sur réseau [Clouqueur et d’Humières 1987]. Des ordinateurs non-spécialisés à architecture par<dlèle sont également largement utilisés pour ce type de modèle [Somers et Rem 1988].