Chapitre 16. Discussion générale et conclusions
1. Points clés de l’étude
1.5. Conceptualisation de modèles d’analyses et d’une méthodologie
Jeunes
Même si un programme de prévention au travail repose aussi (et d’abord) sur une
bonne connaissance de la réglementation et des normes vis-à-vis desquelles
l’entreprise doit se mettre en conformité (28), cette seule approche reste
insuffisante. La prévention du risque professionnel requiert des méthodes, des
techniques et des connaissances d'autant plus précises que l’éventail même des
risques ne cesse de s’élargir et de se compliquer, que les publics sont fort
différents et les contextes multiples (29-30). Pourquoi des jeunes de professions à
risque minimisent-ils ou négligent-ils les risques pour leur santé ou leur sécurité ?
Les perceptions des jeunes doivent être étudiées sociologiquement, car il y a
souvent un gouffre entre l’analyse du risque par les épidémiologistes et la
perception des individus (31). Les combinaisons de modèles socio-
comportementaux adaptés à cette situation indiquent que la perception du risque
professionnel et l’intention d’adopter des comportements de protection
déterminent l’adoption de ces comportements.
1.5.1. Déterminants de la perception des risques professionnels chez les
Jeunes
Si certaines études s’intéressent de façon fort générale aux actions de
prévention à mettre en place dans certains contextes professionnels, il existe peu
d’études qui analysent les déterminants de ces comportements. Notre suivi
longitudinal de jeunes a utilisé une combinaison du modèle de croyances en santé
et de celui de l’action raisonnée (32-34) pour essayer de comprendre les
déterminants associés à l'intention d'adopter des comportements de prévention
chez les jeunes dans leur profession.
-Dans notre population d'étude, la perception du risque est très faible,
secondairement à une mauvaise perception de la sévérité et de la susceptibilité à
ces problèmes de santé. Ces déterminants peuvent expliquer à eux seuls une trop
faible intention d’adopter des comportements de prévention au travail (35). Notre
étude montre cependant bien que le fait de simplement passer d'un contexte
scolaire à un contexte professionnel (sans intervention) favorise l'amélioration de
la perception du risque professionnel chez les individus. Malgré cette différence,
l'évaluation des niveaux de perception reste insuffisante dans les deux contextes
et ces variables ne sont pas identifiées dans l’étude comme déterminants de
l'intention d'adopter des comportements de prévention au travail chez ces jeunes.
La méconnaissance des risques à la base (au sein des institutions de formations
professionnelles entre autres) est spontanément évoquée par les élèves pour
rendre compte de cette constatation.
Notre étude montre aussi que dès la fin de la formation scolaire, l'intention des
jeunes d'adopter des comportements de prévention au travail est forte et provient
principalement d'une perception importante des normes. L'association entre les
déterminants « normes subjectives » et l'intention d'adopter des comportements
de protection au travail est encore plus forte une fois que le jeune est dans son
milieu professionnel. De façon opérationnelle, cela peut s'expliquer probablement
par une volonté au sein des établissements scolaires d'insister dans le cadre de
l'apprentissage sur la maîtrise des risques. Les professeurs d'atelier tiennent par
exemple une place primordiale, dans la mesure où leurs comportements à l'égard
des risques sont un modèle quotidien pour les élèves. Les stages professionnels
représentent aussi des moments particulièrement sensibles, au cours desquels les
jeunes sont confrontés aux risques d'accidents de leur futur milieu professionnel.
Lors de ces stages, ils "héritent" directement de l’état de sécurité des entreprises,
où les pratiques sécuritaires sont variables, paraissant très dépendantes de la
taille des entreprises et du type d'encadrement proposé.
1.5.2. Modèle d’analyse de la perception des risques professionnels
La conduite humaine est un phénomène social total qui englobe les
comportements observables (habitudes, coutumes, réactions défensives, etc.) et
les paramètres plus difficilement mesurables de l’attitude tels que instincts,
principes personnels ou valeurs, émotions ou encore représentations (36). Notre
travail a permis de confirmer l’intérêt d’utiliser certains modèles d’explication ou de
développement des comportements comme cadre d’analyse pour décrire et mieux
comprendre la prise de risque au travail et de certains comportements
professionnels de jeunes terminant leur formation scolaire et qui entrent dans la
vie professionnelle. C’est ainsi que nous confirmons que la combinaison du
modèle de croyance de santé (HBM) et la théorie de l’action raisonnée (TRA)
semble appropriée pour mesurer les différents concepts qui évaluent les étapes
initiant l’intention d’un individu d’adopter des comportements de prévention au
travail.
Pour rappel, la théorie de l'action raisonnée suppose que le déterminant immédiat
et unique du comportement en question est l'intention de passer à l'acte ou pas.
Les déterminants immédiats de l'intention d'adopter un comportement donné sont
l'attitude de l'individu relativement au passage à l'acte et l'influence des facteurs
-sociaux (par exemple les croyances perçues du conjoint) sur le passage à l'acte
(37). Le modèle de base peut être résumé comme suit :
C » I = (Aact)co1 + (NS)co2
C étant le comportement, I l'intention comportementale, Aact, l'attitude envers le
comportement, NS, une mesure de la perception d'un individu de ce que la
majorité des «personnages clés» pensent à propos de son adoption du
comportement en question, et co1 et co2, des coefficients de pondération
empiriques déterminés par une analyse de régression multiple. Selon la théorie de
l'action raisonnée, les coefficients de pondération (co1 et co2) doivent indiquer des
écarts intersituationnels et interindividuels. Pour certains comportements, la
composante comportementale (Aact) est le principal déterminant des intentions,
alors que pour d'autres comportements, la composante normative (NS) est
dominante.
Le modèle de la croyance à la santé se fonde sur un certain nombre de croyances
chez les individus, croyances qui sont utilisées pour prédire leur comportement.
Les croyances qui sont considérées comme nécessaires pour le changement de
comportement sont que la personne se croit exposée à une menace pour sa
santé ; que cette menace soit perçue comme grave (douleur, mort, conséquences
sociales, etc.), que les bénéfices d'un comportement préventif l'emportent sur le
coût et les inconvénients du changement de comportement ; que le comportement
modifié puisse être considéré comme adoptable et qu'il y ait une incitation à
l'action qui pousse la personne à adopter ce comportement (38).
La clé de cette théorie réside d’une part dans la croyance de la personne en la
sévérité de la pathologie et d’autre part dans la conviction qu'elle peut avoir de son
exposition à cette pathologie. Le modèle utilisé peut être représenté comme suit ;
C » PR = {(PSe)co1
X(PSu)co2} + (BP)co3
C étant le comportement, PR la perception du risque, PSe, la perception de la
sévérité de la pathologie, PSu, une mesure de la perception de la susceptibilité à
avoir cette pathologie, BP, l’évaluation des bénéfices de la prévention et co1, co2
et co3, des coefficients de pondération empiriques déterminés par une analyse de
régression multiple.
La combinaison des deux modèles proposés dans et validés par notre étude
détermine que la perception du risque professionnel et l’intention sont des
déterminants fondamentaux de l’adoption de comportements de prévention, et que
des déficits dans ces éléments sont associés à la prise de risque. Le modèle
prédit qu’une personne avertie et motivée adoptera des actions préventives.
L’information et la motivation peuvent donc avoir des effets directs sur le
comportement préventif (39). L'association entre les modèles de croyance en
santé et de l’action raisonnée permet la conceptualisation d'actions de prévention
dirigées vers des groupes de populations spécifiques.
Cette adaptation des modèles psychosociaux aux accidents et maladies
professionnelles considère que l’adoption de comportements de prévention résulte
tout d’abord d’une perception suffisamment élevée du risque professionnel (le
produit de la sévérité perçue et de la susceptibilité perçue). Cette prise de
conscience doit être suivie d’une estimation du meilleur comportement à adopter
-pour éviter le risque en question. Une fois le comportement adopté, il est utile de
maintenir le changement de comportement dans le temps et c’est à ces niveaux,
adoption et maintien du comportement de prévention (40), qu’interviennent alors
les éléments de l’attitude et les normes subjectives.
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