LA MAISON DE SUGAR BEACH
HELENE COOPER
LA MAISON DE SUGAR BEACH
Traduit de l’anglais par Mathilde Fontanet
Réminiscences d’une enfance en Afrique
La collection Ecrits d’Ailleurs est dirigée par Regula Locher Nous remercions Pro Helvetia,
Fondation suisse pour la culture, pour son soutien à la traduction de ce livre et la Loterie romande pour son soutien
à la collection Ecrits d’Ailleurs
Les Editions Zoé sont au bénéfice d’une convention de subventionnement avec la Ville de Genève,
Département de la culture
La traductrice remercie Peter Berry pour ses précieux conseils.
Titre original : The House at Sugar Beach
© Helene Cooper 2008 First edition by Simon & Schuster
© Editions Zoé, 11 rue des Moraines CH-1227 Carouge-Genève, 2011
pour la traduction française www.editionszoe.ch
Maquette de couverture : Silvia Francia Illustration: Helene Cooper © Helene Cooper
ISBN 978-2-88182-703-7 ISBN EPUB: 978-2-88927-524-3 ISBN PDF WEB: 978-2-88927-525-0
À mes parents, John Lewis Cooper Jr et Calista Dennis Cooper, et à la famille qu’ils ont élevée à Sugar Beach:
Vicky, Janice, John Bull, Marlene et Eunice.
©ÉricGaba
Le public a déjà été informé des efforts qu’a déployés le Gouver- nement des États-Unis d’Amérique pour proclamer plusieurs lois abolissant la traite des esclaves, de même que de la vigilance avec laquelle nos officiers de marine interceptent les marchands d’esclaves, ces despérados, pour les remettre à la justice.
Le public a également été informé de la généreuse entreprise de la Société américaine de colonisation, laquelle a fondé, sur la côte ouest de l’Afrique, une colonie réservée aux personnes libres de couleur qui ont choisi d’y émigrer. Il est aussi de notoriété que cette colonie, si elle parvient à s’implanter, pourra être une terre d’asile pour les Africains délivrés par les croiseurs des États-Unis et renvoyés sur la côte.
Il y a lieu d’espérer que ces actes de compassion contribueront à atténuer les souffrances d’une partie importante de l’humanité, en abolissant définitivement la traite des esclaves, ce fléau de l’Afrique et cette honte du monde civilisé, en apportant les fruits de la civilisation et les bienfaits de la religion chrétienne à des êtres qui, jusqu’ici, ont vécu dans les ténèbres du paganisme, privés de la lumière de l’Évangile comme de la parole du Sauveur, et en apprenant aux enfants d’Éthiopie à tendre les mains vers DIEU.
Extrait du journal d’Ephraïm Bacon, administrateur adjoint des États-Unis pour l’Afrique, 1821.
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Sugar Beach, 1973
Tout ça, au départ, c’est une histoire de vauriens.
Parce que les cambrioleurs, nous les appelions « vau- riens ». Au Libéria, on ne parle jamais de cambrioleur.
Parfois, je disais « voleur », mais c’était juste histoire d’im- pressionner la galerie, ou alors pour renforcer «vaurien », comme quand je m’écriais « Un vaurien ! Un vaurien-vo- leur ! Un voleur ! » pour qu’on rattrape un vaurien en train de détaler. Pourtant, les vauriens n’avaient rien à voir avec les voleurs : un vaurien, ça s’introduisait chez toi la nuit et ça décampait avec ta porcelaine fine, tandis qu’un voleur, ça travaillait pour le gouvernement et ça s’en prenait au trésor public.
Notre maison de Sugar Beach était abonnée aux vau- riens. Ils l’ont pour ainsi dire adoptée le jour où nous y avons emménagé. Et ça n’avait rien d’étonnant. D’abord, le mastodonte de vingt-deux pièces avec vue sur l’Atlan- tique que mon père avait fait construire se trouvait à une année-lumière de la civilisation, à dix-sept kilomètres de Monrovia ; ensuite, ma mère tenait absolument à remplir la maison d’ivoire, que les vauriens pouvaient emporter comme de rien ; et, pour achever le tableau, notre veilleur restait convaincu que la nuit était faite pour dormir, et pas du tout pour monter la garde.
Notre veilleur, c’était Bolabo. Un vieil homme, avec des cheveux coupés très courts, presque blancs. Il avait neuf dents, alternant entre le haut et le bas. Tu pouvais voir les trous quand il parlait, mais l’alignement était parfait
quand il souriait, et il souriait à peu près tout le temps. Il n’avait pas de pistolet. Juste une matraque. Il marchait d’un pas dansant et avait toujours l’air joyeux, même quand ma mère lui criait dessus parce que des vauriens étaient venus dérober son ivoire pendant la nuit.
Je me rappelle la première fois. Moins d’une semaine après notre arrivée à Sugar Beach, je me réveille un matin aux cris de ma mère dans le jardin. Je saute hors du lit, je chancelle, je cours dehors. Jack, adossé au mur, savoure la scène. Il me fait un clin d’œil et m’annonce :
— Des vauriens sont passés par là pendant la nuit.
Par sa fonction, Jack serait notre domestique, mais il a grandi avec Papa, alors personne n’oserait l’appeler comme ça.
Maman a traîné Bolabo jusqu’au porche de la cuisine.
Furieuse, elle va et vient devant la porte, et gesticule, et vocifère. Comme toujours tôt le matin, elle porte un bermuda en jersey, un T-shirt, et des mules. Ses cheveux, qu’elle a rassemblés sur sa tête, sont maintenant complè- tement défaits. Devant elle se tient Bolabo, incarnation de la plus pure contrition.
Bolabo: — Aïe ! Ma ! Pas une affaire !
Traduction: — Oh là là ! Quel malheur ! Il ne faut pas vous en faire, madame Cooper ! Il faut me pardonner !
Maman: — Incapable ! Crabe de mer ! Tu mérites que je te fiche à la porte !
Explication: Tentative d’intimidation. «Crabe de mer» est l’expression la plus proche du juron qu’elle puisse prononcer.
Le scénario restait toujours le même : tous les mois, Maman mettait Bolabo à la porte, puis le réengageait sitôt qu’il venait lui « tenir le pied ».
Bolabo: — Je vous tiens le pied, Ma !
Explication: La plus désarmante des supplications. Pour demander pardon à un Libérien, difficile de faire preuve de plus d’humilité que si tu lui dis que tu lui tiens le pied.
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La scène durait une quinzaine de minutes, puis Maman claquait la porte, ulcérée. Pendant quelques jours, Bolabo redoublait de vigilance et faisait tout un cinéma. Il se tenait la journée entière dans sa chambre, dans le bâti- ment des boys, pour bien montrer qu’il se reposait en prévision de sa garde. Puis, vers les six heures, il sortait dans le jardin, armé de sa matraque, et entamait sa ronde.
Il commençait par inspecter les cocotiers autour du domaine, en quête d’indices d’une attaque imminente. Et il scrutait le fond du puits près de la clôture pour vérifier qu’aucun vaurien ne s’y dissimulait, dix mètres sous terre, prêt à se catapulter hors de sa cachette comme un diable hors de sa boîte quand la famille se serait endormie.
Bolabo s’installait ensuite dans son fauteuil près de la buanderie, d’où il s’extrayait d’un bond théâtral quand arrivait une voiture, des fois que des vauriens s’aviseraient de débarquer à sept heures du soir pour le dîner. Et puis, à n’y pas manquer, quand j’allais au lit, à huit heures, il s’était endormi.
Pas moi.
Comment pouvait-on s’endormir comme ça, au fin fond de la brousse ? Moi, le soir, quand j’allais me coucher, je regrettais notre ancienne maison de Congo Town.
Congoest un mot omniprésent au Libéria, même si le fleuve Congo n’y coule ni de près ni de loin. Nous, c’est- à-dire ma famille et tous les autres descendants des esclaves affranchis d’Amérique qui ont fondé le Libéria en 1822, on nous appelle les « Congos ». C’est un nom plutôt péjoratif, qu’avaient trouvé les Libériens d’origine au début duXIXesiècle, après l’abolition par la Grande- Bretagne du trafic maritime des esclaves. Des patrouilles britanniques interceptaient les navires chargés d’esclaves qui quittaient la côte ouest de l’Afrique pour l’Amérique et les renvoyaient tous au Libéria ou en Sierra Leone, quelle que soit leur origine. Comme la plupart des
négriers rejoignaient l’Atlantique par l’estuaire du Congo, les Libériens, dont beaucoup pratiquaient allègrement ce trafic et n’appréciaient pas du tout qu’on se mette à libé- rer les esclaves et à les débarquer au Libéria, appelaient les nouveaux arrivants les Congos. Et comme les Noirs affranchis d’Amérique sont arrivés au Libéria à la même époque, eux aussi sont devenus les Congos. À Monrovia, tu trouves du Congo à toutes les sauces. Congo Town est une banlieue de la ville. Nous y habitions avec plein d’autres Congos comme nous avant d’aller à Sugar Beach.
Nous rendions la pareille aux autochtones en les appe- lant les Indigènes – un nom encore bien plus péjoratif à nos yeux.
Papa nous a fait déménager à Sugar Beach parce qu’il trouvait la maison de Congo Town trop petite. Rien que trois chambres à coucher, trois salles de bains, un salon télévision, une salle de séjour, une bibliothèque, un bureau, une cuisine et, à l’extérieur, une hutte à palabres et une gigantesque pelouse. C’est là que Tello, ma cousine favorite et mon modèle suprême, m’inculquait les rudiments du savoir-vivre.
— Le coup de pied quand t’es en l’air ! me crie Tello un dimanche après-midi, sur la pelouse de Congo Town.
La chaleur est étouffante. Ma queue de cheval trempée de sueur me colle à la nuque. À côté, les fidèles de l’église baptiste, qui ont passé des heures à chanter, viennent de s’interrompre pour leur goûter de quatre heures : du riz à la sauce aux écrevisses. Le riche fumet s’échappe de l’arrière de l’église et arrive chez nous par petites bouffées. Mon ventre gargouille.
Tello m’inculque le knock-foot, un sport de filles créé par les Indigènes. Il faut sauter sur un pied et, de l’autre, donner des coups en direction de ton adversaire : des mouvements complexes qui exigent du rythme, de l’équi- libre et de la jugeote. Une bonne séance de knock-foot
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entre deux filles qui s’y connaissent ressemble à une véritable danse : chacune s’incline, lance un coup de pied et claque des mains en cadence.
Le knock-foot a plusieurs variantes. Le kor demande une précision impossible pour moi. Moi, je ne m’inté- resse qu’au knock-foot rudimentaire. Saute, saute, coup de pied. Claque, saute, coup de pied. Sauf qu’il faut claquer et lancer le coup de pied à contretemps.
Mon front ruisselle de sueur. Je réessaie : saute, saute, coup de pied.
— Pas comme ça ! me reprend Tello.
Elle a quatre mois de plus que moi, et connaît parfaite- ment les règles de l’art.
— Toi, tu lances le coup de pied avant de sauter.
Et moi, découragée : « Aïe, j’essaie ! »
Saute, saute, coup de pied. Je lève le pied un peu plus haut et lui décoche un coup au beau milieu du genou.
Elle frappe puissamment le talon contre le gazon, me tourne le dos, fait siffler sa salive entre ses dents (cette règle-là, au moins, je viens d’en passer maître), s’en va vers la maison.
Voilà la grande responsable de ma promotion sociale fâchée contre moi. Je la suis, toute piteuse.
— Tello, pas une affaire !
Le temps d’arriver à la salle de séjour, elle me par- donne. Du coup, nous allons nous asseoir sur le canapé de cuir noir pour jouer les mamans.
— Oh là là, mais ça n’est donc plus possible de trouver un domestique comme il faut, aujourd’hui, dit Tello. Elle croise les jambes et hisse sa poupée sur ses genoux. Je dis à Gladys « va faire le lit » et qu’est-ce qu’elle me fait ? Elle va nettoyer l’armoire.
Je pousse le soupir le plus convaincant de mon réper- toire, balaie d’un revers de main la poussière imaginaire de mon pantalon, réponds :
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— Et moi, j’ai bien trop le même problème. Je demande au Vieux Charlie de préparer du beurre de palme et voilà qu’il fait cuire de la feuille de manioc.
Que j’aimais la maison de Congo Town ! La ville était toute proche. Tello venait si souvent ! On voyait des gens.
On ne s’ennuyait jamais. Au pire, on pouvait toujours aller embêter les baptistes d’à côté.
Mais Papa disait que nous étions tous entassés. Je partageais ma chambre avec ma petite sœur Marlene et sa nurse, Martha, une grande femme krou. Ça faisait beaucoup trop de monde, la nuit.
— T’en fais pas, me disait Papa, quand nous construirons la maison de Sugar Beach, t’auras ta propre chambre.
Ma propre chambre! Tout le monde allait voir que j’étais grande.
— De quelle couleur tu la veux ? m’a demandé ma mère, avant que nous ne quittions Congo Town.
Après plusieurs jours de réflexion, je m’étais décidée :
— Ma chambre, elle sera toute rose.
Et c’est ainsi que, gagnée par l’illusion que je voulais une «chambre à moi», j’ai suivi ma famille à Sugar Beach, notre majestueuse nouvelle demeure.
Notre maison de Sugar Beach : un monstre futuriste de trois étages, style années soixante-dix, flanqué d’une véranda et surmonté d’un dôme de verre monumental.
Il apparaissait dès que tu quittais la route pour t’engager sur le chemin de terre, à un kilomètre et demi de là. La maison se révélait peu à peu, comme une danseuse d’un cabaret parisien des années vingt. Quand tu émergeais du premier sérieux nid-de-poule (suffisamment gros pour engloutir une petite voiture européenne), elle te titillait avec son toit pentu et son dôme de verre, qui miroitait sous le soleil équatorien. Après le virage, au travers d’un enchevêtrement de plantes grimpantes et de pruniers, elle te laissait entrevoir un bref instant la terrasse pano-
ramique du deuxième étage, côté est, dans des tons crème avec des parements rouge poivron, des couleurs savamment étudiées pour leur effet de contraste tropical.
Puis, lorsque tu passais devant les deux huttes, à l’orée de Bubba Town (le village bassa le plus proche), elle te laissait découvrir les portes-fenêtres coulissantes de la salle de séjour du deuxième.
Et elle te réservait le grand final pour le moment où tu allait atteindre le sommet de la colline: elle se dévoilait alors entièrement à tes yeux, mise en valeur par le reflet des vagues tumultueuses et la houle puissante de l’Atlan- tique, qui scintillait à perte de vue. C’était Camelot, le jardin d’Éden, la huitième merveille du monde. Le paradis de la famille Cooper, lieu de perfection où John et Calista Cooper pourraient élever leurs enfants modèles, choyés par des domestiques privilégiés et protégés des ravages de la saleté et de la pauvreté ouest- africaines par une climatisation centrale, des cocotiers stratégiquement disposés et un puits privé.
L’étage supérieur comportait cinq chambres à coucher, trois salles de bains, un salon télévision et un balcon intérieur, qui surplombait la pièce à jouets du rez- de-chaussée. À l’étage intermédiaire se trouvaient une im- mense cuisine, attenante à une salle à manger accessible par une double porte battante, une salle de musique avec vue sur l’océan, où un petit piano à queue était adossé à un mur en pierre, et la salle de séjour, sur deux niveaux, avec des canapés d’un somptueux velours cognac et des portes-fenêtres panoramiques qui donnaient, au nord, sur la brousse et, au sud, sur l’océan.
Au rez-de-chaussée, il y avait deux chambres à coucher, trois salles de bains, une gigantesque salle de détente avec bar équipé, une salle de jeu, une pièce à jouets, le bureau de mon père, et un placard spécial sous l’escalier pour notre sapin de Noël en plastique.
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Le sol était en marbre, sauf dans les chambres à cou- cher, revêtues de moquette. Une horloge de parquet de près de deux mètres se dressait dans un atrium situé à l’entresol de l’escalier de marbre qui reliait le niveau intermédiaire et le rez-de-chaussée.
Le terrain, de deux hectares et demi, tapissé d’un gazon vert luxuriant, était entouré d’hibiscus, de bougain- villiers et de cocotiers. Le garage, pour deux voitures, abritait les favorites du jour; les automobiles plus anciennes et le pick-up de Papa étaient relégués sur un parking situé près du bâtiment des boys.
Nous sommes partis à Sugar Beach comme des pion- niers de la future banlieue de Monrovia, qui se trouvait à dix-sept kilomètres. Nous présumions que la ville nous sui- vrait là-bas : les nouveaux lotissements, commerces, cafés et restaurants auraient dû progressivement sortir hors de la ville et repousser ses frontières plus à l’est, au-delà de Providence Island, où la première vague de Congos (les Noirs américains affranchis) avaient construit leurs mai- sons et établi leur capitale. Papa et surtout Maman avaient grandi dans des maisons qui se situaient maintenant au cœur de Monrovia. Mama-Grand, la mère de Maman, vivait encore « de l’autre côté du pont » à Bushrod Island, un quartier proche du port que les magasins et les entre- prises avaient depuis complètement envahi.
À l’inverse, Sugar Beach était dans la brousse, au bord de l’océan. Nos voisins congos les plus proches étaient les internés de l’hôpital psychiatrique de Catherine Mills, à environ huit kilomètres. Beaucoup d’Indigènes vivaient à Bubba Town et dans d’autres villages des environs.
Oncle Julius, le frère de Papa, avait aussi fait construire sa maison à Sugar Beach, à côté de la nôtre. Ainsi, au moins, nous avions nos cousines Ericka, Jeanine et Juju pour voi- sines. Les deux maisons formaient ensemble le complexe Cooper.
Notre maison de Sugar Beach était notre fierté et notre douleur. Elle attestait le standing de notre famille dans un pays où le standing comptait beaucoup, parfois même plus que tout. Côté conventions sociales, la société libérienne n’avait rien à envier à l’Angleterre victorienne.
Au Libéria, l’apparence importait beaucoup plus que les qualités intérieures. L’essentiel était de compter parmi les Honorables. Le titre d’« honorable » donnait accès aux hauts postes du gouvernement. Il était en général réservé aux Congos, même si, occasionnellement, un Indigène était déclaré suffisamment instruit pour l’obtenir. Si tu étais un Indigène d’origine tribale, tu avais beau posséder un PhD de Harvard, tu restais socialement inférieur au premier Honorable venu titulaire d’un bachelor de pacotille d’une université de province. Papa avait un vrai bachelor en sciences, mais le fait d’être l’Honorable John L. Cooper Junior était sacrément plus important que tous les diplômes qu’il avait obtenus aux États-Unis.
Simplement, le complexe Cooper était loin de Monrovia. Il m’a suffi de deux jours pour me rendre compte que je m’étais fait avoir. À sept ans, dix-sept kilomètres, c’est le bout du monde si tes amis habitent tous la ville et que les vauriens et les chasseurs de cœur sont les maîtres de la nuit. Mon grand-père Radio Cooper avait installé l’électricité au Libéria, mais sa ligne télé- phonique n’atteignait pas Sugar Beach, où ses deux fils avaient fait construire leur maison.
Mes plaintes ont commencé le jour de notre arrivée :
— Papa, quand c’est qu’on aura le téléphone ?
— Mais t’as sept ans. Qui tu veux appeler ?
— Ceux de Tello.
Au Libéria, si tu dis « ceux de » avant le nom d’une personne, tu inclus tout un groupe. « Ceux de Tello » signifie « Tello et ses sœurs ».
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— Et c’est quoi que tu veux lui raconter ? T’attends dimanche quand ta Maman t’emmène à l’église.
Pas trop moyen d’argumenter avec Papa. Il se trouvait tout en haut de la hiérarchie de Sugar Beach, avec Maman. À eux deux, John Lewis Cooper Junior et Calista Esmeralda Dennis Cooper représentaient trois dynasties libériennes : les Cooper, les Dennis et les Johnson.
La filiation de l’Honorable John Lewis Cooper remon- tait jusqu’à l’un des premiers navires de Noirs affranchis qui avaient quitté les États-Unis pour le Libéria, au début duXIXesiècle.
L’ancêtre de Maman, lui, était arrivé par le tout premier navire, en 1820. Si Elijah Johnson n’était pas né, le Libéria n’aurait peut-être pas vu le jour. Avec soixante-cinq autres, il survécut à la traversée. Les trois Blancs qui les accompagnaient, de même que vingt autres Noirs, mou- rurent quelques semaines après leur arrivée en Afrique de l’Ouest. Elijah Johnson tint bon et, à ce qu’on dit, il fonda bien plus tard Monrovia alors que la maladie avait eu raison de la plupart des autres affranchis colonisateurs.
Lorsque les autochtones attaquèrent les nouveaux arrivants, Elijah Johnson organisa leur défense. Une chaloupe canonnière britannique accosta et son com- mandant lui proposa son aide à condition qu’il se range sous le drapeau britannique.
— Nous ne voulons pas ici d’un drapeau qu’il nous sera plus difficile de mettre à bas que de battre les autoch- tones, répondit Elijah. Une phrase historique que nous apprenions à l’école.
Le fils d’Elijah Johnson, Hillary Johnson, fut le sixième président du Libéria. Son arrière-arrière-petit-fils Gabriel Dennis, mon grand-oncle, fut secrétaire d’État et ministre des Finances. Cecil Dennis, le ministre des Affaires étran- gères, était mon cousin, même si nous l’appelions Oncle Cecil.
Maman était très fière de recevoir périodiquement, en tant qu’héritière d’Elijah Johnson, un chèque de vingt- cinq dollars du gouvernement : la pension de son ancê- tre, répartie entre ses descendants. Il arrivait que des jaloux (des Congos comme des Indigènes) s’offusquent qu’un pays pauvre du tiers monde distribue encore son argent aux héritiers d’Elijah Johnson plus d’un siècle après sa mort. Mais Maman répondait :
— Et dites-moi, sans Elijah Johnson, il serait où, le Libéria ?
Papa avait de l’autorité, mais c’est Maman qui détenait le pouvoir. Elle était grande, mince, et avait la peau claire.
Sa chance était surtout d’avoir de longs cheveux, doux et soyeux, semblables à ceux des Blancs : le critère suprême de la beauté au Libéria. Elle avait de longues jambes, un cou gracile et ne sortait jamais sans ses lunettes de soleil Christian Dior bien calées sur son nez. Elle a conduit la toute première Lincoln Continental Mark IV du Libéria.
À part ça, elle pouvait très bien harceler le Vieux Charlie, un de nos cuisiniers, pour s’assurer qu’il mette suffisam- ment de raisins secs dans les roulés à la cannelle puis, une minute plus tard, tendre un billet de cent dollars à une marchande venue la solliciter à la maison pour pouvoir mettre ses enfants à l’école.
Les membres de la famille du côté de Papa, les Cooper, étaient les rois des affaires. Les quatre frères arrivèrent de Virginie en tant qu’hommes libres en 1829, c’est-à-dire très tard, selon les critères de Maman. Ils achetèrent du terrain à gauche et à droite et devinrent vite l’une des familles les plus puissantes et les plus riches du Libéria.
Mon arrière-arrière-arrière-grand-oncle, Reid Cooper, commodore dans la marine libérienne, aida à combattre les Indigènes et vola à la rescousse de l’un des premiers groupes de colons attaqués par des autochtones en colère dans le comté du Maryland. Radio Cooper, mon grand-
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père, était responsable des Télécommunications au Libéria. Mon oncle Julius était ministre de l’Action pour le progrès et le développement. Et mon père était sous- ministre des Postes.
Sur une photo du cabinet de William Tubman, l’ancien président du Libéria, prise en 1944 tout juste après son investiture, on voit mon grand-oncle maternel, Gabriel Dennis, secrétaire d’État, à côté de mon grand-père paternel, Radio Cooper. Mon grand-oncle Gabriel y a la bouche plate de ma mère, qui est aussi la mienne. Et mon grand-père Radio Cooper y a les yeux enfoncés de mon père, qui sont aussi les miens.
Leurs ascendances semblaient les placer sur un pied d’égalité, mais en fait Papa et Maman venaient de deux planètes différentes. Papa ne prenait rien au sérieux. Il buvait comme un vrai Cooper : de la bière mêlée à de l’œuf cru pour le petit déjeuner, du gin pour le déjeuner et du whisky pour le dîner. De son côté, Maman considé- rait une gorgée de brandy comme un délicieux interdit.
Elle allait à l’église religieusement, alors que Papa s’en tenait à distance comme s’il s’y cachait un serpent venimeux. Maman était hypersensible et se vexait facile- ment. Sa mention dans son album de promotion est :
« Calista Dennis, notre Lista, sympathique et appréciée, mais plutôt compliquée. » Papa était un incorrigible fanfaron, qui prisait beaucoup ses propres mots d’esprit et adorait jeter un pavé dans la mare. Il racontait :
— J’avais déjà perdu un million de dollars à l’âge de trente ans.
Papa avait la peau claire, lui aussi, avec les grosses joues rebondies des Cooper. Il portait un bouc, et avait les yeux enfoncés. Maman le traitait de courtaud parce qu’ils étaient exactement de la même taille et qu’il voulait toujours la dissuader de porter des chaussures à hauts talons lorsqu’ils sortaient ensemble.
1 Le peuple grebo, qui fait partie du groupe krou est établi au centre-est et au sud-est du Libéria, ainsi qu’à l’ouest de la Côte d’Ivoire (NdT).
Après Maman et Papa venait ma place sur le mât toté- mique familial, du moins de mon point de vue. «Hélène la grande »: c’est le nom que je me donnais. Ma mère m’ap- pelait « Joie de mon cœur ». Mon frère John Bull (même Pa) «Méchant gâteau» et mes cousins «Cooper la Fofolle».
J’étais plus foncée de peau que Papa et Maman, mais tout de même relativement claire pour une Libérienne.
Je suis née le 22 avril 1966, par césarienne, à la clinique Cooper de Monrovia. Je pesais cinq kilos trois cents grammes. Lorsque le médecin m’a tapoté le torse pour vérifier le fonctionnement de mes poumons, j’ai grogné comme Barry White. Maman, qui ne pesait que cinquante-trois kilos à l’époque, était trop fatiguée pour bien me regarder après l’opération. Elle a simplement demandé « Tout va bien ? » avant de s’endormir.
Lorsqu’elle s’est réveillée, l’infirmière lui a demandé :
— Vous êtes prête à découvrir votre monstre ?
J’étais la preuve vivante que Maman pouvait concevoir.
Elle avait trente-deux ans lorsque je suis née, deux bonnes années après qu’elle et Papa se furent mariés. C’est un âge avancé pour l’Afrique de l’Ouest, où les filles sont mariées dès qu’elles reviennent de la brousse grebo1. Bien sûr, nous étions des Congos civilisés, avec des racines américaines.
Alors, Maman n’avait pas été envoyée dans la brousse grebo à quatorze ans pour y être excisée et pour y apprendre à partager son mari avec trente-six autres épouses. Pourtant, même dans la société libérienne des Congos, trente-deux ans, c’était très tard pour avoir ton premier bébé.
Elle m’a emmaillotée dans une petite laine avant de me ramener à la maison, chaudement emmitouflée pour protéger ma jeune peau moka clair du soleil africain – et des moustiques.
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— Tu es la joie de mon cœur, ne cessait-elle de me répéter.
Et j’en étais bien convaincue. J’étais unique. Personne n’était plus unique que moi.
Il a fallu que j’hérite de la bouche plate de Maman.
Celle des Dennis. Parce que, pour nous, les Blancs ont des « bouches plates ». Les lèvres des Africains sont pleines et pulpeuses. Papa avait de vraies lèvres pulpeuses d’Africain. Il fallait les voir se refermer sur une fourchetée de riz au beurre de palme ! Et il mâchait, et ses lèvres s’activaient, laissaient s’échapper un mince filet d’huile de palme qu’il ramenait ensuite d’un tour de langue dans la bouche. J’aimais le regarder manger. Ça me donnait faim. Personne ne m’a jamais regardée manger avec ce plaisir-là, parce que j’ai une bouche plate.
Cinq ans après moi, Marlene est arrivée. Marlene et moi sommes de la même mère et du même père, un signe distinctif décisif dans un pays où les hommes procréent couramment avec plusieurs femmes. Si un Libérien te demande des précisions sur ton frère ou ta sœur, il te suffit de répondre « même Pa » si t’es du même père ou
« même Ma » si t’es de la même mère.
« Même Ma, même Pa » signifie que tu es vraiment du même sang et que vous partagez les deux parents.
Bébé, Marlene ressemblait à un petit bouddha blanc. Elle était dodue, avec des yeux verts, des cheveux lisses et soyeux, et elle avait quelque chose de chinois. Le jour de sa nais- sance, nous étions tous alignés dans le salon télévision du premier étage de la vieille maison de Congo Town, impa- tients de savoir si ce serait une fille ou un garçon. Les pas de Papa résonnent dans l’escalier. Je retiens mon souffle. En fait, qu’est-ce qui serait mieux? J’ai déjà deux sœurs du pre- mier mariage de Papa, Janice et Ora, et un frère, John Bull.
Papa nous regarde et sourit, prolonge le suspense.
Janice n’y tient plus et s’écrie :
— Quoi qu’elle a eu, Tante Lista ? Papa me regarde.
— Ta Maman a eu une fille.
Nous explosons de joie. Poussons des bravos et des hourras. Et nous nous précipitons tous dans la rue et nous chantons :
— Une autre fille ! Une autre fille !
Jusqu’ici, la petite fille, c’était moi. Maintenant, il y en a une autre, qui va toujours être plus petite fille que moi.
Nos voisins de Congo Town sortent à leur tour. Certains dansent avec nous. D’autres préfèrent se tenir de côté pour observer nos cabrioles. Et une voisine s’exclame :
— Ils sont vraiment fous, ces Cooper.
Le lendemain de la naissance de Marlene, Papa nous emmène la voir à la clinique Cooper.
— De quoi elle a l’air ? je lui demande, tout excitée, tandis que nous gravissons les escaliers du deuxième étage de la maternité.
— L’air d’une Cooper, me dit-il. Traduction: grasse et blanche.
Marlene pourrait passer pour une Blanche si elle n’avait pas des traits d’Africaine : un nez épaté et les lèvres de Papa. De ces lèvres sublimes quand elles luisent de beurre de palme.
Marlene a toujours faim. Elle mange des choses invrai- semblables, comme les amandes de palme qu’elle déterre dans le jardin. Les domestiques de Sugar Beach lui donnent deux surnoms : « Pleur-Tor-Tor », qui est le nom de l’oiseau bulbul2, et « Madame Pam-kana3», c’est-à-dire
« Madame Noyau-de-palme ».
2 Oiseau brun-olive et blanc, de la taille d’une grive (NdT).
3 « Pam-kana » est la déformation de «palm kernel», mot anglais prononcé avec l’accent du Libéria (NdT).
4 Dans l’original « been-to », déformation de l’anglais «[has] been to» : qui y est allé (NdT).
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Il faudra que je me fasse à l’idée que mon titre de petite dernière a été usurpé. Un jour, Papa me surprend, penchée au-dessus du berceau du bébé, en train de pincer son gros derrière. Je reçois une fessée et suis bannie de la chambre de mes parents, où dort Marlene.
Par chance, il y a d’autres distractions à Sugar Beach.
Ma sœur Janice (même Pa) est la fille aînée de Papa.
De son premier mariage. Elle a cinq ans de plus que moi.
Elle est d’une stature plutôt petite et son sourire a toujours l’air forcé.
Janice peut rester des heures assise sur le sol, jambes croisées, chaque pied posé sur le genou opposé. Comme une espèce de maître de yoga désaxé. Elle te décoche alors un de ces sourires forcés et tu préfères ne pas savoir ce qu’elle a dans la tête.
Elle a l’accent anglais, parce qu’elle va à l’école en Angleterre : la Queens Park School pour filles d’Oswestry, dans le Shropshire. Avant de partir au pensionnat, c’était une intello, mais maintenant elle est devenue une binnetou4.
Au Libéria, tu étais binnetou si tu étais allé en Amérique ou en Europe. Un petit séjour de quatre ou cinq semaines ne suffisait pas. Il fallait y avoir vécu. Je rêvais d’être une binnetou, mais sans jamais penser à l’aspect vivre-loin-de- la-maison. Je me voyais surtout au grand moment : celui du retour, quand je revenais en fanfare après un long séjour « à l’étranger ». Oui, je sortais majestueusement de l’avion après une année aux États-Unis ou à Londres, toute fraîche, à la dernière mode, l’air terriblement anglaise ou américaine. Tous m’accueillaient comme une star à l’aéroport Robertsfield et je parlais avec l’accent américain, comme Janice avec l’accent anglais.
J’écrivais des lettres à Janice pour lui raconter comme on s’ennuyait à Sugar Beach, si loin de la ville. Elle me répondait que sa meilleure amie était une Blanche, appelée Jane, et que, si elle comptait le thé, elle prenait quatre repas par jour en Angleterre. Nous ne prenions que trois repas par jour à Sugar Beach. Je m’émerveillais à l’idée qu’on puisse manger quatre fois, et secouais la tête, incrédule. Quand Janice revenait à Sugar Beach pendant les vacances d’été, Marlene et moi la suivions dans le jardin, imitions son accent anglais.
— Qu’est-ce que tou fabouique ? scandions-nous d’une voix pointue, puis : Oh no ! C’est vouaimant stioupide !
Mon frère John Bull (même Pa) était le seul fils de Papa. De son premier mariage, lui aussi. Il avait quatre ans de plus que moi. Nous l’appelions John Bull parce qu’il mangeait toute la journée. Seule Marlene était capable de rivaliser avec son appétit. Le jeu favori de John Bull était Bouh. S’il disait « Bouh » quand tu mangeais quelque chose sans avoir les doigts croisés, il te confisquait le reste. John Bull cachait des boîtes de corned-beef dans sa chambre. La nuit, Marlene venait le rejoindre et ils en dégustaient une tous les deux, à même la boîte. Marlene était amoureuse de lui. Elle racontait à qui voulait l’entendre que, plus tard, elle épouserait son frère.
John Bull était grand et costaud, avec les joues rondes des Cooper. À l’époque où il étudiait au pensionnat du Ricks Institute, à l’intérieur des terres, nous lui envoyions des paquets de survie : des cartons remplis de conserves de viande. Pour finir, il est allé à l’école de garçons St. Patrick, à Monrovia. Après un début d’adolescence plutôt frivole, il a découvert la religion à l’âge de quinze ans. En tant que born again Christian, il n’est plus allé danser et a renoncé au cinéma. À la place, il s’est mis à organiser des groupes de réflexion biblique dans le salon
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télévision. J’ai demandé l’autorisation d’y assister, mais c’était si ennuyeux que, très vite, je n’y suis plus retournée.
Victoria Yvette Nadine Dennis (c’est elle-même qui a voulu ajouter le « Nadine ») était la nièce de Maman, la fille de son frère aîné, que nous appelions tous Frè Henry (pour frère Henry). Les deux mots se prononcent d’une traite : « Frhenry ».
La mère de Vicky est une femme gio, prénommée Season. Elle avait été la petite amie de Frè Henry pendant la courte période où il avait travaillé à Sanniquellie, à l’intérieur des terres, dans le comté de Nimba. Il n’avait avoué l’existence de l’enfant à personne. Simplement, un jour, son frère, Frè Gabriel, est tombé sur Season et Vicky dans un magasin de Sanniquellie : Vicky était une petite fille de deux ans qui exhibait une bouche plate caracté- ristique, la marque de fabrique des Dennis. Frè Gabriel a aussitôt deviné ce que son frère avait trafiqué à Sanni- quellie. Frè Henry a préféré confesser que nier l’évi- dence. Tous les membres de la famille se sont rassemblés à Sanniquellie pour demander à Season s’ils pouvaient élever Vicky et l’envoyer à l’école.
Vicky est allée vivre à Monrovia chez ma grand-mère, Mama-Grand. Peu après, Frè Henry a été nommé vice- consul à l’ambassade du Libéria à Rome. Comme le poste prévoyait les services d’une bonne d’enfant, il a emmené Vicky. À leur retour, Frè Henry était encore célibataire, alors Vicky est revenue vivre chez Mama-Grand. À cette époque, Maman vivait aussi chez Mama-Grand. Elle avait trente ans et était en passe de devenir une vieille fille.
Lorsqu’elle s’est finalement mariée, elle a apporté une triple dot à Papa : un trousseau, une belle quantité de terres héritées de son père, et Vicky, qui avait alors sept ans.
Vicky avait reçu une malédiction, du moins j’en étais convaincue. Elle voyait des esprits. C’est apparu un soir,
avant ma naissance, pendant la première année de mariage de mes parents, dans la vieille maison de Congo Town. Elle avait sept ans. Il était tard. Papa prenait seul son dîner dans la salle à manger, au rez-de-chaussée, tandis que Vicky et Maman regardaient la télévision au premier.
— Qui est cet homme ? demande Vicky à ma mère.
Ma mère regarde la porte que désigne Vicky : il n’y a personne. Elle décide de ne pas répondre. Mais Vicky insiste :
— Est-ce qu’il habite ici ?
Maman se met à crier, bondit de sa chaise, dévale les escaliers, crie :
— Oh John ! John ! La petite voit des esprits !
Vicky a couru derrière elle. Aucune des deux n’a pu remonter les escaliers jusqu’à ce que Papa les accom- pagne et Vicky a passé cette nuit-là dans la chambre de Papa et de Maman.
À Sugar Beach, Vicky a continué à repérer les esprits.
Elle les voyait jouer dans mes cheveux ou danser à l’exté- rieur de la salle à manger. Pour finir, sitôt que son regard se voilait et se perdait dans le lointain, nous détalions tous comme des lapins.
Souvent, Vicky portait une coupe de cheveux afro, des semelles compensées et des pantalons pattes d’éléphant.
Sa peau était du brun sombre que donnait le lait condensé sucré quand on le chauffait pour faire des caramels. Dormir était son loisir préféré.
Le compte est bon : Maman, Papa, Marlene, Janice, John Bull, Vicky et moi formions la population « famille » de la maison à Sugar Beach.
Au Libéria, les domestiques sont appelés les boys. Tu pouvais aussi les appeler « les vieux messieurs », comme dans le cas du Vieux Charlie, qui était cuisinier. Mais la plupart du temps tu disaisboys, quel que soit leur âge. À
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Sugar Beach, tous les hommes qui travaillaient pour nous logeaient dans le bâtiment des boys à environ deux cents mètres du bâtiment principal.
Fedeles, parce qu’il était le chauffeur, avait de l’auto- rité. Comme Papa et Maman savaient tous les deux conduire, c’est surtout nous, les enfants, qu’il transpor- tait. Originaire du Ghana, il était grand et mince, et il portait toujours des jeans étroits. Il a été mon premier béguin. C’est qu’il avait une sacrée allure dans ses jeans étroits ! Au Libéria, nous appelions les fesses les os postérieurs.
Jack était le boy de maison, mais le terme semblait trop irrespectueux pour lui. Nous l’appelions simplement Jack. Il appartenait à la tribu des Kpelles, qui peuplait la région de notre ferme familiale, à Kakata. Il avait grandi avec Papa et passé toute sa vie avec la famille Cooper. Jack portait toujours des pantalons noirs très serrés, qui s’arrêtaient un peu au-dessus du pied : tu pouvais voir ses chaussettes blanches. C’était un bel homme, qui ressem- blait à Sidney Poitier. Il nous accompagnait en Espagne pour les vacances. Quand j’étais bébé, il me donnait le biberon, nettoyait ma chambre et faisait mon lit. Si j’étais impertinente, il me remettait tout de suite à ma place, me rappelait qu’il avait nettoyé mes « couches à caca ». Il organisait le ménage et veillait à ce que les autres boys exécutent les ordres de ma mère.
Après Jack, il y avait nos deux cuisiniers, Tommy et le Vieux Charlie. Pourquoi deux cuisiniers ? Le Vieux Charlie nous venait du côté de Papa et Tommy du côté de Maman. Le vieux Charlie travaillait aussi pour Oncle Julius, notre voisin. Simplement, la maison d’Oncle Julius était souvent vide. C’était quand mes cousines, Ericka, Jeanine et Juju, allaient habiter chez leur mère, Tante Millie. Parce qu’Oncle Julius et Tante Millie avaient divorcé. Le Vieux Charlie cuisinait alors pour nous. Une
bonne chose, parce que Tommy, notre autre cuisinier, qui travaillait depuis des années pour la famille de Maman, disparaissait souvent pendant des semaines entières. Ses disparitions survenaient en général au lendemain des jours de paie. Nous ne savions jamais où il allait. Maman jurait chaque fois que, cette fois, elle ne le reprendrait plus. Mais il finissait toujours par revenir et, à force de se faire tenir le pied, Maman finissait toujours par le reprendre comme cuisinier.
Le Vieux Charlie était grognon, et colérique. Lui aussi était kpelle. Ses roulés à la cannelle étaient incroyable- ment bons. Il n’arrêtait pas de chasser tout le monde hors de la cuisine. J’étais la seule qu’il n’éjectait pas : j’avais même le privilège de l’aider à préparer des biscuits. Nous tapotions le haut des verres dans la farine avant de les plaquer sur la pâte pour y découper les ronds.
Après le Vieux Charlie venait Sammy Cooper, le boy du jardin. Encore un Kpelle. J’aimais traîner autour de Sammy Cooper, parce qu’il racontait des histoires sur Papa quand il était plus jeune. J’ai toujours cru que le Vieux Sammy Cooper, qui travaillait pour mes grands- parents, était le père de Sammy Cooper. En fait il n’était pas son vrai père. Le Vieux Sammy Cooper avait aidé Radio Cooper à cultiver les terres de notre ferme fami- liale, à Kakata, à l’intérieur des terres, et il estimait que Radio Cooper aurait dû lui donner la ferme à sa mort, plutôt que de la léguer à ceux de Papa.
Chez nous, tout le monde croyait que c’était le Vieux Sammy Cooper, encore un Kpelle, qui avait jeté un sort à Radio Cooper pour qu’il tombe malade et qu’il meure.
Lorsque nous avons emménagé à Sugar Beach, le Vieux Sammy Cooper est arrivé avec un poulet. Il a demandé à Maman s’il pouvait le sacrifier et l’enterrer dans le jardin pour assurer la bonne fortune de la nouvelle maison.
Maman s’en méfiait, mais n’a pas osé le contrarier. Alors,
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elle l’a laissé faire, puis a passé les sept années qui ont suivi à essayer de retrouver où le poulet avait été enseveli pour le déterrer.
Galway, le blanchisseur, était bassa. Il ne voyait que d’un œil. Lui aussi était un grincheux. Il avait sa propre cham- bre dans la maison de Sugar Beach, à côté de la buanderie.
C’est là qu’il dormait, en dehors du bâtiment des boys.
Enfin, après Galway, venait Bolabo, le veilleur. Un Bassa.
Profondément endormi à partir de huit heures, tous les soirs.
Contrairement à moi, qui devais lutter contre les démons.
Le premier soir, à Sugar Beach, j’étais déjà prête à aller au lit à 7 heures 45, quinze minutes avant l’heure, en violation de tous mes principes. Comment aurais-je pu attendre ? J’allais dormir dans ma propre chambre, toute seule; n’était-ce pas merveilleux ?
Maman m’accompagne et tire les rideaux. Elle s’age- nouille à côté de moi et nous disons ensemble mes prières du soir :
— Je me couche pour trouver repos et sommeil; je prie le Seigneur pour que sur mon âme il veille.
Je trépigne, impatiente d’en avoir terminé pour pou- voir aller au lit. Nous récitons :
— Si je devais mourir avant demain, je prie le Seigneur de prendre mon âme entre Ses mains.
Un léger frisson prémonitoire me parcourt l’échine. Si je mourais, je serais toute seule dans cette chambre. Ça, je n’y avais pas pensé.
Je me glisse dans le lit et Maman se penche sur moi pour m’embrasser :
— Bonne nuit, joie de mon cœur !
Et la voilà qui quitte la chambre, et éteint la lumière derrière elle.
Instantanément, je suis plongée dans une obscurité impénétrable, maléfique.
Les esprits de Vicky sont avec moi, dans ma chambre rose. Il y en a trois, un homme et deux femmes. Je peux les sentir ; chacun se tient dans un coin différent, et m’épie en silence. Ils n’ont pas encore décidé ce qu’ils vont faire de moi. Je me mets à trembler, me recroque- ville dans mon lit, enfouis ma tête sous la couverture. Mais je n’arrive plus à respirer. Est-ce comme ça qu’ils vont m’attraper, ils m’acculeront à m’étouffer moi-même ? Est-ce ainsi que je vais mourir avant demain ?
Tout doucement, avec une prudence infinie, millimètre par millimètre, je redescends la couverture pour libérer mon nez, trompe la vigilance des esprits. De l’air frais climatisé emplit mes narines. Je respire.
Mais les esprits sont encore là. Ils se rapprochent lente- ment, surtout les deux femmes. Je me mets encore plus en boule et ferme les yeux de toutes mes forces. Si je devais mourir avant demain, je prie le Seigneur de prendre mon âme entre Ses mains.
Ça n’est pas une bonne prière. C’est accepter la mort, se résigner, sans appeler à l’aide, ni réclamer un autre des- tin.Seigneur, je t’en prie, ne me laisse pas mourir avant demain!
Je t’en prie, je t’en prie : je promets d’être sage. Je t’en prie. Je ne veux pas mourir avant demain.
Je prie et prie encore, jusqu’à ce que je m’endorme enfin. Et ainsi, pendant deux semaines, je prie et prie tous les soirs, malade de peur, jusqu’à ce que l’épuisement me permette de sombrer dans le sommeil.
Ces deux mêmes semaines, nous avons trois visites nocturnes de vauriens, à Sugar Beach. Ils volent un des tableaux préférés de Maman. Une scène pastorale d’un village kpelle, avec deux femmes qui lavent leur linge au bord de la rivière, leur bébé sur le dos. Maman avait suspendu le tableau au mur, à côté de la salle de musique;
c’était une des premières choses que tu voyais quand tu arrivais au premier étage de la maison. Les vauriens l’ont
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pris, avec une énorme défense d’éléphant qui était dans la salle de séjour.
Ils ne nettoient pas la maison, mais choisissent un ou deux objets à chaque visite. Le matin, une étagère vide ou un mur nu nous place devant l’évidence : les vauriens entrent ici librement et font ce qu’ils veulent.
C’est le lendemain de leur troisième visite que je com- prends : les vauriens sont en fait des chasseurs de cœur.
Ils n’embarquent qu’une ou deux choses à la fois, parce qu’ils ne se soucient que peu de l’ivoire et des tableaux.
C’est moi qu’ils veulent.
Les chasseurs de cœur sont des sorciers qui enlèvent les gens et découpent leur cœur à vif pour faire des potions.
Maintenant que je dors dans ma propre chambre la nuit, je suis la proie rêvée: ils peuvent venir me chercher et découper mon cœur quand ils veulent et je mourrai avant demain.
Cette nuit-là, ils s’infiltrent dans ma chambre pendant mon sommeil. Ils sont deux à flotter, leurs coutelas atta- chés à la taille. De longs couteaux scintillants, incurvés au bout pour mieux retirer mon cœur. Je me réveille, téta- nisée. Couchée sur le dos, les yeux ouverts, je ne peux pas bouger. Pourtant, les chasseurs de cœur se rapprochent.
Si je devais mourir avant demain, je prie le Seigneur de prendre mon âme entre Ses mains.
Ils me cernent de plus en plus près. J’essaie de crier.
Rien. Aucun son. J’essaie et essaie encore: aucun son ne sort de ma poitrine paralysée.
Si je devais mourir avant demain, je prie le Seigneur de prendre mon âme entre Ses mains.
Au moment précis où ils s’apprêtent à bondir, un cri jaillit de ma gorge. Je faillis tomber du lit, je me précipite hors de ma chambre, et je file à toutes jambes dans le lit de Papa et de Maman, que je refuse de quitter jusqu’au matin.
5 Groupe ethnique que l’on rencontre notamment dans le Haut-Sénégal, au nord du Libéria, en Guinée, en Sierra Leone, au Mali et en Côte d’Ivoire (NdT).
Le lendemain, les Mandingues5 reviennent vendre de l’ivoire à Maman pour qu’elle reconstitue ses réserves, qui diminuent rapidement avec les visites nocturnes des vauriens.
N’importe quel détective privé digne de ce nom com- prendrait immédiatement que les Mandingues qui vendent de l’ivoire à Maman sont les premiers bénéfi- ciaires des cambriolages incessants. Pourtant, Maman continue de leur faire bon accueil.
Ils arrivent, dans leurs robes blanches traditionnelles, longues et souples, avec leurs savates blanches et poin- tues. Deux hommes sculpturaux, fiers, la peau couleur chocolat au lait. Ils marchent le long du chemin de terre qui conduit à Sugar Beach, avec leur sac de chanvre, dont émerge la pointe d’une défense d’éléphant qui scintille au soleil.
Sitôt que les hommes entrent dans le jardin, les chiens de Marlene, Happy, Blackie et Christopher, s’arrachent à leur torpeur et se mettent à aboyer. Ils quittent leur coin habituel, sous l’escalier de la cuisine, et tournent furieu- sement autour des hommes. Ce sont tous des bâtards, identifiables par leur couleur : Happy est brun clair, Blackie noir et Christopher blanc. Happy, en particulier, jappe autour des chevilles des Mandingues.
Les Mandingues ne sourcillent même pas. Ils avancent jusqu’à l’escalier et demandent à parler à « Ma ».
Comment supportent-ils ces longues robes par cette chaleur ? C’est le mois de janvier; le cœur de l’été libérien, sans le moindre souffle d’air, sans la moindre brise de l’océan, qui est juste dans notre dos. Je porte des shorts et mon T-shirt Wonder Woman favori, sur lequel
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ils jettent un regard désapprobateur. Je murmure au Vieux Charlie qui se tient à côté de moi, sous le porche de la cuisine :
— Pourquoi ils regardent les gens comme ça ?
Le Vieux Charlie me répond, sans prendre la peine de chuchoter :
— Des musulmans. Ça, qu’est-ce qu’on peut en attendre ?
Le Vieux Charlie dévisage les hommes. Il est kpelle, et les Kpelles n’aiment pas trop les Mandingues. Ils vivent au Libéria depuis à peu près aussi longtemps que les autres, mais tout le monde les considère comme des étrangers. Les Mandingues travaillent dur et économisent leur argent. Alors, on les envie et s’en méfie.
Peu après être devenu président, en 1971, William R. Tolbert a autorisé les Mandingues à fêter le ramadan au Pavillon centenaire, dans l’idée de faire un geste pour l’intégration. Les chrétiens fervents n’étaient pas bien contents. Il leur suffisait déjà que les Libanais, qui fuyaient les combats de Beyrouth, affluent tous au Libéria pour accaparer les boutiques et les magasins. Mais les Libanais, au moins, ne prétendent pas être des Libériens, alors que les Mandingues se plaisent à rappeler à tout le monde qu’ils se trouvaient dans la région bien avant l’arrivée des premiers bateaux chargés de Congos.
Maman aime les Mandingues parce que Ma Galley, sa grand-mère, les cachait dans sa cave quand la police les cherchait pour leur extorquer de l’argent. Et puis elle apprécie qu’ils sachent où trouver du bon ivoire, parce qu’elle a une maison à décorer.
Maman fait entrer les Mandingues dans la salle de séjour pour examiner leurs marchandises. Je les suis. Ils frémissent quand ils pénètrent dans la maison fraîche, climatisée. Pour observer les négociations, je m’assois dans un coin, sur la causeuse en velours brun.
Un des hommes a un œil de verre. Il dépose une défense d’éléphant sur la table basse et commence à la décrire.
— C’est qu’elle vient d’un gigantesque éléphant afri- cain du Serengeti. Vous voyez la forme qu’elle a, comme ça, oh ? Si vous en placez deux, une de chaque côté de la table, ah ça fera du bel effet !
Tandis qu’il parle, son œil de verre reste rivé sur moi.
Je détale hors de la salle de séjour et vais m’enfermer dans ma chambre.
Cette nuit-là, un orage éclate. La climatisation s’enraie, s’essouffle, s’arrête. Les lumières du porche s’éteignent.
Plus d’électricité. Des éclairs déchirent le ciel. Vite, je retire mon bracelet en or pour ne pas être foudroyée. Et je m’enfouis aussi profondément que je peux sous les couvertures. Mais j’ai encore peur. Je sais que tout a été manigancé par le Mandingue à l’œil de verre, qui est de mèche avec les vauriens, qui eux-mêmes sont en fait des chasseurs de cœur. Des chasseurs de cœur fâchés que je leur aie échappé hier, et qui vont revenir, je le sais.
C’est en fait la défense d’éléphant qui est ensorcelée.
Je suis en train de gémir sous les couvertures lorsque la porte s’ouvre et que Maman entre, une bougie à la main, avec une Marlene en pleurs qui s’accroche à elle. Elle me regarde, secoue la tête. Avant qu’elle ne puisse faire mine de retourner dans sa chambre, j’ai déjà bondi hors de la mienne et grimpe dans le lit à côté de Papa.
Le lendemain, nous tenons un conseil de famille.
Comme d’habitude, nous nous réunissons dans la salle de séjour. Ça fait plus formel. J’essaie de m’asseoir dans
« mon » coin, près des portes coulissantes, là où je me suis assise la veille pour regarder les Mandingues, mais Papa me fait signe de ne pas m’asseoir sur la causeuse.
— Elle a trop peur pour dormir toute seule, commence Maman.