Couverture : Pastel de JEAN-JACQUES CONDOM Lettrage : MICHEL JOULÉ
Du visage
M.-J. BAUDINET - C. SCHLATTER - M. INDERGAND H. BERKOVITS - J. COHEN - M. BERNARD - C. THIS F. ARMENGAUD - M. GAGNEBIN - B. THIS - P.-P. LACAS
J.-Y. BOSSEUR - C. RABANT - G. CHAUDIÈRE G. LASCAULT - J. GUILLERME
DU VISAGE
sous la direction de
Marie-José Baudinet & Christian Schlatter
PRESSES UNIVERSITAIRES DE LILLE
Crédits photographiques
Préface : Photographie de Mademoiselle Marie Dubois (col. pers.).
Des grimaces et des grimaciers : figure 1, Boilly, Les grimaces (Cabinet des Estampes, B.N.) ; figure 2, Aubert, L'art mimique (B.N.) ; figure 3, Lequeu, Recueil de pièces diverses (Cabinet des Estampes, B.N.) ; figure 4, Aubert, L'art mimique (B.N.) ; figure 5, Boilly, Les grimaces (Cabinet des Estampes, B.N.) ; figure 6, Collin de Plancy (col. pers.) ; figure 7, Boilly, Les grimaces (Cabinet des Estampes, B.N.) ; figure 8 A-B-C, Boilly, Les grimaces, Les cinq sens, La colère (Cabinet des Estampes, B.N.) ; figure 9 A-B, Boilly, Les grimaces (Cabinet des Estampes, B.N.) ; figure 10, Valsuani dit l'Italien (Cabinet des Estampes, B.N.) ; figure 11, Francis Miglio (col. M. Indergand) ; figure 12 A-B, Lequeu, Recueil de pièces diverses (Cabinet des Estampes, B.N.).
Lecture raciste du visage : figure 1, Burne Hogarth, Tarzan of the apes (Copyright © 1972 EDGAR RICE BURROUGHS, INC. All Rights Reserved) ; figure 2, Lavater, Traité de physiognomonie (B. N.) ; figure 3, Burne Hogarth, Tarzan of the apes (Copyright © 1972 EDGAR RICE BURROUGHS, INC. All Rights Reserved) ; figure 4, Weber, Aptitudes et caractères par la physiognomonie (col. M. Indergand) ; figure 5, Bouts, La psychognomonie (B.N.) ; figure 6, ibid. (B.N.) ; figure 7, Lavater, Traité de physiognomonie (B.N.) ; figure 8, Coupin Eisenmenger, Manuel des sciences naturelles, F. Nathan, 1927 (col. M. Inder- gand) ; figure 9, Weber, Aptitudes et caractères par la physiognomonie (col. M. Indergand) ; figure 10, Bouts, op. cit. (B.N.) ; figure 11, Bouts, op. cit., (B.N.) ; figure 12, Bouts, op. cit. (B.N.) ; figure 14, Bouts, op. cit. (B.N.) ; figures 15-28, Champignons vénéneux, N.E.F., 1940 (col. pers.).
Le visage animal : figure 1, Logo de la Ligue des droits de l'animal ; figure 2, dessin original de Ber- trand Jacques ; figure 3, William Zorah, Child with cat (New York, Museum of Modem Art) ; figure 4, Le nasique de Bornéo (photo Desmond-Morris, in Hommes et singes, éd. Marabout) ; figure 5, Saint- Jean et l'aigle, Cathédrale de Chartres, carte postale (Edit. photographiques A. Allemand) ; figure 6, Saint-Marc et le lion, Cathédrale de Chartres, carte postale (Edit. photographiques A. Allemand) ; figure 7, Rencontre dans les jardins du musée Rockefeller à Jérusalem, carte postale.
Le livre des regards : figure 1, Botticelli, Le due figlie di Jetro (photo Anderson-Viollet) ; figure 2, Botti- celli, Le due figlie di Jetro, dettaglio (photo Anderson-Viollet).
© Presses Universitaires de Lille, 1982 ISBN 2-85939-200-9
Livre imprimé en France Mise en page : FRANÇOISE WACQUIER
Photographie de Mademoiselle Marie Dubois.
dite, Manou, suicidée.
Préface
Marie-José Baudinet Christian Schlatter
Depuis mille et mille ans en effet que le visage humain parle et respire
on a encore comme l'impression qu 'il n 'a pas encore commencé à dire ce qu 'il est et ce qu 'il fait...
Les traits du visage humain tels qu 'ils sont ; car tels qu 'ils sont ils n 'ont pas encore trouvé la forme qu 'ils indiquent et désignent ; et font plus que d'esquisser mais du matin au soir, et au milieu de dix mille rêves
pilonnent comme dans le creuset d'une palpitation passionnelle jamais lassée.
Ce qui veut dire que le visage humain n 'a pas encore trouvé sa face [...] ce qui veut dire que la face humaine telle qu 'elle est se cherche
encore avec deux yeux un nez une bouche et les deux cavités auriculaires...
(Antonin Artaud, Le visage humain...
publié par la Galerie Pierre à l'occasion
de l'exposition des dessins du poète, juillet 1947).
Voici un livre qui parle du visage. Mais le visage est-il un livre ? Un livre alors qui s'ouvri- rait indéfiniment sur la page où s'inscrit son titre
— en tête, toujours en tête du livre le visage sem- ble se précéder lui-même — inlassablement il s'avance, s'ouvre, se nomme et s'intitule. L'œil du lecteur vorace vient y chercher sa forme comme le profil de la fatalité qui l'habite, œil du lecteur, qui reste hagard et dilaté dans ces ténè- bres dont il attendait tant de lumière. Ténèbres ? et pourtant quel éclat, quelle scintillation fatale sur ce paysage de chair dans lequel le regard pérégrine et s'égare. Non, le soleil n'a pas d'autre rival. Puits de chaleur et d'illumination vivante, le désir et l'amour n'ont pas d'autre objet jusque dans les regards qu'ils prêtent à un sexe ou à un orteil. Gloire du monde animal jalousée par les fleurs et même par les frondaisons superbes. Lui, le visage humain est là dans son étincelant mystère ouvert et nu. Ce visage est génial car partout créateur inlassable de ses clôtu- res, de ses fuites, de ses dons. Lieu d'errance extrême, il est le présent de la présence, telle est la loi du masque. Jardin de la pensée soumis à tou- tes les saisons du plaisir et de la souffrance...
Ce livre ne dit pas tout ! Il s'aventure. Tous les livres sont un peu vagabonds, mais celui-ci court après son objet, car le visage est un furet et sa bouche enfantine nous dit qu'il est déjà passé par ici et qu'il repassera par là...
On a laissé à chaque auteur sa liberté de dire le visage comme il l'entendait. Il en résulte une unité particulière qui vient de la belle ignorance de cha- cun. L'un ouvrait son texte comme on ouvre une bouche, l'autre serre les lèvres, cet autre montre les dents, il en est qui froncent les sourcils, cer- tains ferment les yeux, il y en a qui pleurent tan- dis que d'autres rient. Il y a ceux qui touchent et qui palpent, ceux qui lisent et qui parlent, il y a ceux qui crient et ceux qui menacent.
Bon gré mal gré, tout devenait affaire de plume. Du moins le visage n'y était jamais affaire de tête.
Et pourtant on dit voir un visage : la langue elle-même par l'allitération signale la spécularité en abîme de ce regard qui vise non pas le possible mais le voyant être vu. En latin, la personne tourne vers nous ce visage (vultus) et c'est le mas- que (persona) qui se montre en un théâtre simul- tané de la dissimulation et de la manifestation. La langue grecque énonce aussi à sa façon l'identité de la personne avec ce foyer pour le regard qui cherche à le viser : prosopon, lieu de visée intermi- nable, d'impossible accommodation. Autant fer- mer les yeux pour toucher à pleine main et cro- quer à belles dents. Ici les gens de plume n'ont l'œil bien ouvert que sur l'encre qui dit ce que nul ne peut voir.
Les voix-off utilisées en italiques sont des excu- ses pour introduire au territorium du visage, lui, n'existe pas. Elles signalent un site, mais aux frontières indéterminées : elles disent l'insoumis- sion du visage aux pouvoirs captatifs. Nous ne sommes jamais aux pays de la connaissance, quelque fois au pays du sublime mais où toute représentation aurait disparu.
Le visage est un être de fuite, un objet de fuite.
L'objet d'un affolement tel que toute cardinalité est perdue, que tout point est impossible ; si la connaissance se fait, elle se fait par soustraction.
Les voix-off sont des affolements.
J'apprends à voir. Oui, je commence. Cela va encore mal. Mais je veux employer mon temps. Je songe par exemple que jamais encore je n 'avais pris conscience du nombre de visages qu 'il y a. Il y a beaucoup de gens, mais
encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s'use naturellement, se salit, éclate, se ride, s'élargit comme des gants qu 'on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n 'en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute puisqu 'ils ont des visages, peut-on se demander ce qu 'ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage.
D'autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l'un après l'autre, et les usent. Il leur semble qu 'ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier.
Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui.
Mais la femme, la femme : elle était tout entière tombée en elle-même, en avant, dans ses mains. C'était à l'angle de la rue Notre-Dame-des-Champs. Dès que je la vis, je me mis à marcher doucement. Quand de pauvres gens réfléchissent, on ne doit pas les déranger. Peut-être finiront-ils encore par trouver ce qu 'ils cherchent.
La rue était vide ; son vide s'ennuyait, retirait mon pas de sous mes pieds et claquait avec lui, de l'autre côté de la rue, comme avec un sabot. La femme s'effraya, s'arracha d'elle-même. Trop vite, trop violemment, de sorte que son visage resta dans ses deux mains. Je pouvais l'y voir, y voir sa forme creuse. Cela me coûta un effort inouï de rester à ces mains, de ne pas regarder ce qui s'en était dépouillé. Je frémissais de voir ainsi un visage du dedans, mais j'avais encore bien plus peur de la tête nue, écorchée, sans visage.
R.M. Rilke, Les cahiers de M. L. Brigge On voudrait entamer une « certitude », une
« croyance », une « prison » donc, selon les équi- valences nietzschéennes, celle qui croit, encore, à
l'existence du visage, si cela veut bien dire, croire en la possibilité de le connaître, croire en la possi- bilité de le reconnaître, croire en la possibilité de la représentation du visage. C'est-à-dire, la croyance massive en une extériorité donnée du visage.
Je voulus me rappeler le visage de Dirty, l'expression trouble de son visage. Le souvenir que j'avais m'échap- pait. Je pensai qu 'elle ressemblait à Lotte Lenia, mais, à son tour, le souvenir de Lotte Lenia m'échappait. Je me rappelai seulement Lotte Lenia dans Mahagonny : elle avait un tailleur noir d'allure masculine, une jupe très courte, un large canotier, des bas roulés au-dessus du genou. Elle était grande et mince, il me semblait aussi qu'elle était rousse. De toute façon, elle était fascinante.
Mais l'expression du visage m'avait échappé.
(Georges Bataille, Le bleu du ciel) Visage ?
Objet de cette ontologie qui pour le dire oscille entre la platitude et la démesure, la métaphore et le non. Objet éminent pourtant d'un système de regards qui ne forme pas système, objet d'une fuite inlassablement reprise qui apprend à désap- prendre là où précisément l'on a encore une volonté de savoir, le désir de connaître, c'est-à- dire, d'arrêter et de s'arrêter pour pouvoir dire c'est là et c'est lui.
Proust : son dernier texte sur le visage Je pourrais [...] continuer, comme on fait, à mettre des traits dans le visage d'une passante, alors qu'à la place du nez, des joues et du menton, il ne devrait y avoir qu 'un espace vide sur lequel jouerait tout au plus le reflet de nos désirs. Et même si je n'avais pas le loisir de préparer, chose déjà bien plus importante, les cent masques qu'il convient d'attacher à un même visage, ne fût-ce que selon les yeux qui le voient et le sens où ils en lisent les traits, et,
pour les mêmes yeux, selon l'espérance ou la crainte ou au contraire l'amour et l'habitude [...].
(La recherche du temps perdu, Pléiade, T. III, p. 1045) Un non-savoir, une non-connaissance pour un non-visage.
Cela non point pour répéter que l'exercice de la recherche est supérieur à la recherche. Cela pour dire que le visage échappe et que celui qui veut consigner ces départs a le choix entre rap- porter les métaphores de cet échappement, dire la texture et la tessiture de cette fuite ou rapporter les marques cognitives de cet échappement, dire l'affolement et le non-savoir de cette fuite.
Le visage est partout sans être dans un lieu, on voit, on lit, on écoute le visage ; il est associé à la vie, à l'amour et à la jeunesse, comme à la vieil- lesse et à la connaissance. Mais ce n'est là qu'un des mille et un détours où regardant la mort on perd le visage, où croyant, enfin, le connaître, il ne reste qu'une connaissance sans-visage.
Se représenter un visage n'est-ce pas renoncer à sa présence et le doubler d'un écran qui est tou- jours séparateur ?
Le visage n'est-il pas présent que lorsque le regard ne le cherche plus, au propre comme au figuré, dans une visibilité ?
Ma mère , qui donnait à la voir un pénible sentiment, celui d'un soir d'orage...
(Georges Bataille, Ma mère, in Œuvres complètes, T. III, p. 181).
...je vis dans ses yeux un orage et une hostilité qui me terrifièrent.
Elle me dévisagea... Il y avait en elle, lié à cette cha- leur d'orage qui la grandissait, un mépris intolérable pour moi.
(Ibid., p. 191) Ma mère me répondit avec cette dureté hostile et ora- geuse qui m'avait frappé...
(Ibid., p. 192) Il y avait toujours eu dans l'expression du visage de ma mère un élément étrange qui échappait à la compréhen- Sion : une sorte de rogne orageuse...
(Ibid., p. 197) Je regardai ma mère. Je la pris dans mes bras. Elle revenait doucement à ce calme orageux qui était le calme du désir, qui était l'épanouissement de son désir exaspéré.
(Ibid., p. 223)
Réa me regarde encore aujourd'hui de la même façon mais aujourd'hui son beau visage [je puis dire aussi bien son visage ignoble] est retiré de la magie du Champagne débordant. En moi, ce visage, maintenant, ne surgit que du fond des temps.
Sans doute, en est-il de même de tous les visages dont ce récit fait naître le reflet. Mais, entre autres, le souvenir de Réa a ce privilège de n'être lié qu'à une très fugitive apparition et de se prolonger de l'obsession d'une toile de fond sur laquelle se détache son obscénité.
(Georges Bataille, Ibid., p. 225)
Parler du visage est-ce comme un face à face ? La plume soutient-elle un regard — et le regard lui-même peut-il soutenir le regard ? L'être suprême qui est regard ne peut se laisser voir, car le regard est invisible. Quand l'être suprême s'est rendu simplement visible, il n'est plus là pour le regard mais il se donne à l'histoire des profils observés et écoutés. Quand deux regards se touchent il ne s'ensuit aucune vision, il ne survient aucun visible et le visage qui surgit
ressemble plutôt à cette foudre, à ce tonnerre qui accompagnent ici la manifestation de Dieu et là la communion des vivants.
De son temple, il a entendu ma voix ; le cri jeté vers lui est parvenu à ses oreilles.
Alors la terre se troubla et trembla ; les fondations des montagnes frémirent et furent troublées quand il se mit en colère.
De son nez monta une fumée, de sa bouche un feu dévorant, avec des braises enflammées.
[...]
Une lueur le précéda et ses nuages passèrent : grêle et braises en feu !
Dans les cieux, le Seigneur fit tonner, le Très-Haut donna de la voix : grêle et braises en feu ! Il lança ses flèches et les dispersa ; il décocha des éclairs et les éparpilla.
(Les Psaumes, Psaume 18, passim) [...]
Or, le troisième jour, quand vint le matin, il y eux des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d'un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple à la rencontre de Dieu hors du camp, et ils se tinrent tout en bas de la montagne.
La montagne de Sinaï n 'était que fumée, parce que le Sei- gneur y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d'une fournaise, et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s'amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre.
(Exode, 19, 16-19) [...]
Le vingt-quatrième jour du premier mois, je me trou- vais sur le bord du grand fleuve, c'est-à-dire du Tigre. Je levai les yeux et regardai, et voici qu'il y avait un homme vêtu de lin ; il avait une ceinture d'or d'Oufaz autour des reins. Son corps était comme de la chrysolithe, son visage, comme l'aspect de l'éclair, ses yeux, comme des torches de feu, ses bras et ses jambes, comme l'état du bronze poli, et le bruit de ses paroles comme le bruit d'une foule. Moi,
Daniel, je vis seul l'apparition ; les gens qui étaient avec moi ne virent pas l'apparition, mais une grande terreur tomba sur eux et ils s'enfuirent en se cachant. Je restai donc seul et regardai cette grande apparition. Il ne me resta aucune force ; mes traits bouleversés se décomposè- rent et je ne conservai aucune force. J'entendis le son de ses paroles ; et lorsque j'entendis le son de ses paroles, je tom- bai en léthargie sur ma face, la face contre terre.
(Daniel, 10, 4-9 Voilà pourquoi pour qu'un livre s'écrive, qui dise du visage ce qu'il peut, il faut bien qu'il trace ses lignes et ses graphes cognitifs sur la page ou le tableau où se lisent les récits de conquêtes et de soumission. Parler du visage sans que son appari- tion vienne moindrement vous gêner, suppose qu'on le fasse d'abord disparaître puis qu'il soit gracieusement reconvoqué par les effets du pou- voir plénier de celui qui en parle. Elle s'en revient donc ici cette face foudroyante, sous la figure d'un visage maté, complaisant, complice même, avouant qu'il se prête parfois à toutes les opéra- tions théâtrales qui transforment son absence en maîtrise.
Sublime ?
On parle aujourd'hui et souvent d'excès, de démesure et d'impossible, on parle ainsi ancien, on parle de l' hybris et de ce qui dépasse toute mesure. Ces visages-là, sublimes, ressemblent au sublime kantien, le sublime dynamique de la nature. Celui des « puissances dévastatrices », des « orages et des volcans ».
D'ailleurs les régions marécageuses du cul auxquelles
ne ressemblent que les jours de crue et d'orage ou encore les
émanations suffocantes de volcans, et qui n'entrent en
activité que, comme les orages ou les volcans, avec quelque
chose de la catastrophe ou du désastre, ces régions désespé-
rantes que Simone, dans un abandon qui ne présageait
que des violences, me laissait regarder comme en hypnose,
n 'étaient plus désormais pour moi que l'empire souterrain
et profond d'une Marcelle suppliciée dans sa prison et
devenue la proie de cauchemars. Je ne comprenais même plus qu'une chose : à quel point l'orgasme ravageait le visage de la jeune fille aux sanglots entrecoupés de cris horribles.
[...] L 'urine est pour moi profondément associée au salpètre et la foudre, je ne sais pourquoi, à un vase de nuit antique en terre poreuse abandonné un jour de pluie d'automne sur le toit de zinc d'une buanderie provinciale.
Depuis cette première nuit à la maison de santé, ces repré- sentations désespérantes se sont unies étroitement au plus obscur de mon cerveau avec le con comme avec le visage morne et abattu que j'avais par fois vu à Marcelle. Toute- fois ce paysage chaotique et affreux de mon imagination s'inondait brusquement d'un filet de lumière et de sang...
(Georges Bataille, Histoire de l'œil) Celui qui « menace sur un ciel où d'orageux nuages s'assemblent et s'avancent et s'assem- blent dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans en toute leur puissance dévastatrice, l'immense ouragan dans sa fureur ». Peut-être que nous sommes encore là avec le visage de Dieu, peut-être aussi quelque part entre le cycle du Divinus Deus de Bataille et le visage de l'Ancien Testament. Nous nommons, encore, volontiers ces objets sublimes.
L'objet du livre ?
Un point de départ, un horizon plutôt : ce que les différents savoirs et les différentes pratiques peuvent dire du visage. Les savoirs convoqués sont peu nombreux à avoir répondu ; quant aux pratiques, elles quittent vite le strict champ de la technè, celle dont Aristote fait une production accompagnée de règles vraies. La pratique est ici élargie à des expériences vécues du visage.
Ce qui frappe d'abord, c'est la rareté sur le visage, la rareté du visage.
Ce livre promène une plume d'encre sur le visage, ce livre y promène aussi bien l'œil que la main et puis ce livre tend l'oreille. Voici les doigts qui suivent lentement ses reliefs. La main vient toucher un contour, caresse les plaines fuyantes vers un lointain clair obscur, visage lunaire, courbes sans bord, douceurs des vallons brutale- ment interrompus par des saillies osseuses, des éperons de cartilage. Visage hercynien avec ses pentes et ses cratères, les doigts poursuivent leur voyage, ici l'air est sec et léger ; les pommettes...
les tempes... à peine franchies l'air redevient moite, l'atmosphère est humide. Les larmes et la sueur en montant vers les steppes brûlantes du front, les doigts courant sur la planète minuscule frôlent les poils, frôlent les dents, et soudain le terrain se creuse et s'effondre. Les doigts plon- gent dans un intérieur, gouffre sans profondeur.
Visage citerne, les béances se ressèrent très vite, les yeux se ferment, les narines se pincent et le visage se poursuit dans un sous-sol de canaux innombrables inaccessibles que ni la main ni l'œil ne peuvent explorer. Pourtant ce paysage n'était que l'embouchure de tous ces fleuves qui ame- naient un visage à la lumière. Le jour où tarissent ces fleuves, le visage ne bougera plus même si le soleil vient encore jouer sur ses pentes comme il le fait sur « le dormeur du val ».
Ainsi le texte sur le visage en est-il l'anamor- phose. Le lecteur doit sans cesse obliquer. Le visage se multiplie, se plisse, se ride, se déplie et puis se retire. Tout n'est que figure sur figure, tracé fugitif, silhouettes lointaines et graves. Tous les profils ici esquissés ne sont que les bords, les rives d'une face dont le seuil marque l'entrée d'une zone éclatante et éruptive.
Le visage n'a besoin pour apparaître ni de l'espace où l'on s'imagine le voir, ni de la tête qui le porte en sa chair et en sa pensée. Peut-être, n'est-il que le lieu des voix qui échangent les pro- messes d'une similitude suprême et impossible.
Grimaces et grimaciers
Michel Indergand
FIG. 1 — Boilly, 1824, Cabinet des Estampes, B.N.
La grimace comme falsification La grimace et la beauté Le mouvement de la grimace La grimace et la mort L'enfant et la grimace Le faux, le laid, le diabolique La stratégie de la terreur La grimace et son abstraction
Grimace : (Du francique grîma, masque, spectre) 1. Contorsion du visage, con- traction de certains muscles de la face.
2. Par extens. mauvais pli d'une étoffe.
3. Fig. Feinte de sentiments, dissimula- tion.
Grimace, f.f. (Peinture.) Je regarde, comme trop essentiel à l'intérêt de l'art de la peinture, de recommander la simplicité dans les imitations de la nature, pour ne pas insister encore sur ce prin- cipe intéressant à l'occasion d'un mot dont l'usage a peut-être droit de devenir plus fréquent que jamais dans les Arts.
Artistes qui voulez plaire et toucher, soyez donc persuadés que les figures qui grimacent, soit pour paraître avoir des grâces, soit pour jouer l'expression, sont aussi rebutantes dans vos ouvrages, aux yeux équitables d'un spectateur instruit, que les caractères faux sont odieux dans la société pour les honnêtes gens.
La grimace et la lumière
Théorie et pratique des expressions du visage
Supplément à l'Encyclopédie Quelques grimaces
Grimaciers Annexe
FIG. 2 — Aubert.
FIG. 3 — Lequeu, Recueil de pièces diverses, Cabinet des Estampes, B.N.
Je sais que vous pouvez m'objecter que pres- que toutes les expressions que vous envisagez autour de vous sont ou chargées ou feintes, que presque tout ce qu'on appelle grâce est affectation et grimace : ce sont là des obstacles qui s'oppo- sent au progrès de l'art ; il faut les connaître, et sans perdre le temps à s'en plaindre, mettre ses efforts à les surmonter.
Réfléchissez, pénétrez-vous des sujets que vous traitez, descendez en vous-mêmes, et cherchez-y cette naïveté des grâces, cette franchise des pas- sions, que l'intérêt que vous avez à les saisir, vous fera trouver.
Un intérêt mal entendu qu'on envisage appa- remment dans la société, à se tromper les uns et les autres, y introduit l'affectation des grimaces ; celui que vous avez à ne vous pas séduire vous- mêmes vous fera dévoiler la vérité.
Etudiez les grands modèles, ils ne doivent leur réputation et leur gloire qu'à la simplicité et à la vérité ; plus ils sont exempts de grimace, plus leur réputation doit augmenter.
Lisez aussi et relisez continuellement le petit nombre d'auteurs anciens, dans lesquels la sim- plicité de l'imitation triomphe des usages, des préjugés, des modes, des mœurs et des temps.
(Article de M. Watelet dans l' Encyclopédie) Ne confondez point les minauderies, la grimace, les petits coins de bouche relevés, les petits becs pincés, et mille autres puériles afféteries, avec la grâce, moins encore avec l'expression. Il faut connaître les passions douces et fortes, et les rendre sans grimace. Le Laocoon souffre, il
ne grimace pas.
(Diderot, Essais sur la peinture) L'expression la plus torturée diffère de la gri- mace qui est la contrefaçon, le mensonge.
Le beau n 'est que le vrai...
(Diderot, Pensées détachées sur la peinture) Dans le but de saisir la vérité en plein vol, Phi- lippe Halsman a réalisé une série de portraits
photographiques dont les modèles sont en train de sauter en l'air : « Dans le saut, le sujet ne peut contrôler à la fois ses muscles et son expression, le masque tombe, la vérité profonde apparaît. » (in Borgé-Viasnoff, p. 78).
Mensongère, démesurée, sans retenue, la gri- mace s'écarte toujours de l'idée que l'on a de la beauté.
Chacun sait que les anciens n 'aimaient pas à représen- ter sur les visages de leurs statues des passions poussées à leur paroxysme ; ils avaient raison ; car certaines émo- tions de l'âme, par exemple la rage, au degré le plus élevé, déforment les traits du visage de la façon la plus hideuse et leur donnent, en les contractant, l'expression de la sauva- gerie animale.
Winckleman, le panégyriste enthousiaste des anciens, prétend que la beauté trouve son expression la plus parfaite dans un calme absolu, « lorsque nulle émotion ne trouble la sérénité de l'âme, lorsque l'aiguille de la balance ne s'incline ni vers la douleur ni vers la gaîeté ».
(Piderit, 1888) Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
(Baudelaire, « La beauté ») Je ne suis pas de ceux qui estiment que les larmes et la tristesse n 'appartiennent qu 'aux femmes, et que, pour paraître homme de cœur, on se doive contraindre à montrer toujours un visage tranquille.
(Descartes, 1641) Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces ; quand elles pleurent, c 'est avec le secret dessein de s'embellir.
(Chateaubriand, 1801)
En plus de la définition usuelle de la grimace, contorsion du visage faite à dessein, il faut, pour lui restituer son caractère mouvant et instantané, noter qu'elle suppose :
FIG. 4 — Le mouvement de la grimace, Aubert.
— la mobilité du masque (élasticité + motilité),
— le surgissement d'un masque en surim- position qui éclipse et défigure le pre- mier,
— la disparition du masque grimaçant.
Il s'agit d'une modification momentanée des traits qui donne au visage un aspect transformé.
Peut-être est-ce l'écart entre les masques, la volonté de transformation, plus que la phase cul- minante de l'action qui caractérise la grimace.
S'il s'agit toujours d'une tension vers une forme jamais réalisée, c'est cette écriture de la transfor- mation, cette qualité de la métamorphose qui caractérise la grimace avant qu'elle ne s'efface.
(Doc. 1)
C'est quand on est en même temps attiré et repoussé violemment qu 'on éprouve le plus de malaise.
(Diderot, Essais sur la peinture) L'attirance et la répulsion pour les faiseurs de grimaces rappellent la crainte et la fascination exercées par les masques des morts ou même par leur représentation. Les faces parcheminées des
« revenants de Badajoz » (Libération 16 oct. 79), les victimes de Pompéï, les momies de Guana- juato (Mexico) dont le statut de mort-vivant ne
peut cesser de nous interroger.
La presse témoigne de cet intérêt ou de cette fascination pour les reliques qui s'apparentent aux vivants, dans leurs comportements (légendes et rituels du jour des morts, ex. au Mexique), dans leurs attitudes (Badajoz, Pompéi, etc., le thème de la mort et de la vie quotidienne) et dans ce que l'on imagine de leur expression, voire de leurs sentiments.
On peut lire, en légende à une photo publiée dans l' Illustration (21.11.1896) :
Avant que cette tête mystérieuse ne reçoive une tardive sépulture il nous a paru intéressant de la montrer...
(Doc. 2)
Dans Mister Sardonicus, tourné en 1961, Wil- liam Castle raconte l'histoire d'un homme riche en Hongrie au XIX siècle qui est affligé d'un sou- rire permanent qui lui fend le visage jusqu'aux oreilles.
C'est pour avoir dérangé les morts et entrevu le visage de son père alors qu'il violait sa sépul- ture que Sardonicus doit porter cette grimace indéfectible. Cette grimace est identique à celle du cadavre et elle reste fixée. L'image du masque figé est symbolique d'une peur fondamentale que la grimace a le pouvoir d'exorciser. Le fait que la grimace pourrait s'imprimer à jamais sur notre face a toujours été brandi comme une calamité : statues de sel et pétrifications... imprécations familiales...
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Le jeu de l'enfant avec la grimace met souvent en scène la disparition et le surgissement, d'une manière comparable au « coucou, le voilà », inlassablement répété quand l'enfant se cache et réapparaît ou bien tandis qu'il se cache les yeux et fait réapparaître à volonté l'image de ceux qu'il aime.
Dans ce jeu, qui est aussi une sorte de rituel, Freud voit une conjuration de l'absence de la mère. Quand celle- ci en effet disparaît, aux yeux de l'enfant, elle risque de n'être plus, tout simplement, absolument. Absente, elle est morte. Cette situation hautement anxiogène — la mère qui pourrait ne pas reparaître, qui pourrait être morte, l'enfant en décolle en se la représentant, en la mimant. La bobine, c'est la mère et elle disparaît, mais l'enfant garde le pouvoir de la faire réapparaître. Ce faisant, il trans- forme la situation en la symbolisant. (Doc. 3)
(J. Ledu, 1976) Lorsque Narcisse se penche sur son image, il y reste rivé, car si elle disparaît, c 'est lui qui disparaît. Il y reste rivé jusqu'à s'y noyer.
(J. Ledu, 1976) N'est-ce-pas cette image qu'avec la grimace l'enfant fait disparaître pour la faire, ensuite, réapparaître avec jubilation ?
Ne s'agit-il pas avec la grimace d'une variante dans le jeu de l'enfant avec la mort ?
Le christianisme [...] a conféré au masque une valeur purement négative [...]. Si les traits de l'homme sont divins, il s'ensuit que tout ce qui tend à dissimuler ses traits ou, au sens propre, à les défigurer, ne peut être qu 'une invention du Malin... un artifice diabolique, une ruse indigne de l'homme, la manifestation de la duperie qui caractérise l'esprit du mal.
(M. Bédouin, 1970) Le diable qui sort de sa boîte, le jack-in-the- box connu avant le XVI siècle, roule les yeux et tire la langue comme les mauvais esprits collés au derrière du bon petit diable et qui empêchent par leurs grimaces la Mère Mac Mich de lui adminis- trer une fessée. (Doc. 4)
1. Mr Sardonicus, 1961, William Castle Prods, 89 mn. Avec Oscar Homolka, Ronald Lewis, Audrey Dalton, Guy Rolfe, Vladimir Sokoloff, Erika Peters, Lorna Hanson. D'après la nouvelle Sardonicus de Ray Russell.
FIG. 5 — Boilly, L'Enfance.
Cabinet des Estampes, B.N.