Propos ALAIN

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Propos

TEXTE ÉTABLI, PRÉSENTÉ ET ANNOTÉ PAR SAMUEL S. DE SACY

ALAIN

GALLIMARD II

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Toua droits de traduction, de reproduliion et d'adaptation réservés pour tous les pays.

© Éditions Gallimard, 1970.

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« Les hommes qui veulent sincèrement penser ressemblent souvent au ver à soie, qui accroche son fil à toutes choses autour de lui, et ne s'aperçoit pas que

cette toile brillante devient bientôt so- lide, et sèche, et opaque, qu'elle voile les choses, et que, bientôt, elle les cache;

que cette sécrétion pleine de riche lu- mière fait pourtant la nuit et la prison autour de lui; qu'il tisse en fils d'or son propre tombeau, et qu'il n'a plus qu'à dormir, chrysalide inerte, amusement et parure pour d'autres, inutile à lui-même.

Ainsi les hommes qui pensent, s'en- dorment souvent dans leurs systèmes nécropoles; ainsi dorment-ils, séparés du monde et des hommes; ainsi dorment-ils pendant que d'autres déroulent leur fil d'or, pour s'en parer.

« Ils ont un système, comme on a des pièges pour saisir et emprisonner. Toute pensée ainsi est mise en cage, et on peut la venir voir; spectacle admirable; spec- tacle instructif pour les enfants; tout est mis en ordre dans des cages préparées;

le système a tout réglé d'avance. Seule- ment, le vrai se moque de cela. Le vrai est, d'une chose particulière, à tel moment, l'universel de nul moment. À le chercher, on perd tout système, on devient homme; on se garde à soi, on se tient libre, puissant, toujours prêt à saisir chaque chose comme elle est, à traiter chaque question comme si elle était seule, comme si elle était la pre- mière, comme si le monde était né d'hier.

Boire le Léthé, pour revivre.»

ALAIN, Les Marchands de sommeil (1904), texte repris comme avant-propos du recueil Vigiles de l'écrit (1942).

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PREMIÈRE PARTIE

J~O~-7~7~

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i~o6

1

La Chambre~ s'est récemment déclarée l'amie des

maîtres répétiteurs; elle ne pouvait faire autrement;

c'est un terrible métier que le métier de répétiteur. Nous ne l'aurions pas inventé; nous l'avons reçu tout fait des mains des congréganistes; le métier porte leur marque il immole l'individu à l'ordre.

Il faudrait seulement bien regarder afin de découvrir le véritable mal; car le répétiteur n'est qu'un fruit de l'internat; c'est l'internat qui est le mal, et il nous vient des congréganistes aussi.

Tant que vous n'aurez pas supprimé l'internat, il vous faudra des répétiteurs. Et si vous débarrassez le répé- titeur d'une partie de sa tâche, il faudra bien confier cette tâche à d'autres. Il est vrai que vous ne les appellerez pas répétiteurs; comme d'autre part les répétiteurs seront dénommés professeurs adjoints, le ministre pourra dire bientôt il n'y a plus de répétiteurs.

Mais il y aura tout de même de malheureux surveil- lants qui coucheront au dortoir, et de malheureux enfants qui coucheront au dortoir. Et cela durera autant que l'internat.

Ce qui m'inquiète, c'est que l'internat e~t officiellement

condamné depuis 18e)o. S'il a duré malgré cela, il durera

encore longtemps.

16février 1906.

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.20~MV7~' 7~0~6

2

Le hasard a fait que j'ai regardé hier des dessins de Goya. On y voit principalement des monstres qui, hélas,

ressemblent à des hommes.

L'un a un tout petit front, limité juste aux sourcils, et une mâchoire brutale. Un autre a une horrible bouche, une bouche à plusieurs lèvres; d'autres tendent des

mains noueuses, difformes, rapaces; un autre n'est plus que rire; il n'a plus ni nez, ni yeux, ni front. À peine

de temps en temps quelques femmes jeunes et bien bâties, qui sont là comme pour allumer et nourrir toutes ces passions de bêtes.

Et je me disais ces horribles choses sont pour nous faire expier notre peinture mythologique. Car les peintres officiels ont inventé un type d'homme tellement parfait, tellement étranger à la boue terrestre, que, près de ce modèle prétendu de l'humanité, la pauvre humanité a des airs de monstre. Un mensonge appelle l'autre. Et en toutes choses comme en peinture, ceux qui rêvent trop beau voient trop laid.

Essayons donc de voir juste, de peindre juste, de décrire juste. Efforçons-nous de voir toutes choses de la même manière que l'Annuaire du Bureau des longitudes décrit le système solaire. C'est un livre utile, que l'An- nuaire du bureau des longitudes. Donc, c'est un beau livre; et nous devons nous accoutumer à cette beauté-là.

18février 1906'.

3

Ce qui me paraît le plus important à dire au sujet de la loi sur les retraites ouvrières, c'est ceci. La société a à sa charge tous ceux qui ne peuvent pas travailler; cela est de consentement universel; personne ne propose de laisser à la rue un vieillard, un malade, un enfant.

Bien plus, la société a à sa charge aussi ceux qui ne

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février J-~0~

veulent pas travailler. C'est un fait qu'on peut ne pas accepter, mais que l'on subit, comme on subit la grêle ou la tempête. Qu'il soit mendiant par goût ou qu'il soit voleur, le paresseux vit de la société; et si on le met en prison, alors il coûte encore plus cher.

Dans l'état actuel, c'est l'assistance publique et la charité privée qui tant bien que mal font vivre ceux qui ne vivent pas de leur travail; et l'on ne distingue pas trop bien celui qui ne veut pas travailler de celui qui ne peut pas travailler.

Il ne s'agit donc pas du tout de savoir si la société nourrira ceux qui ne peuvent plus travailler, puisque actuellement elle les nourrit, et tous les paresseux aussi.

Il s'agit d'organiser mieux l'assistance, dans les limites

où cette organisation est possible, et d'en mieux répartir les charges.

Il est clair, dès lors, que nous ne pouvons qu'y gagner;

et si nous n'arrivons qu'à mieux régler une dépense nécessaire, et que nous faisons, et que toute société accepte de faire, cela ne sera pas peu.

Je ne compte pas ce que nous gagnerons en joie, sécurité, confiance, paix sociale, hygiène et moralité,

toutes choses précieuses.

La justice coûte moins cher que la charité.

20 février it)o6.

4

Des compagnies américaines sont venues s'installer chez nous afin d'y vendre de la sécurité. Si leur sécurité vaut mieux, à certains égards, que la sécurité française, cela n'est pas facile à savoir. Tout dépend de ce que recherche l'acheteur; les uns s'assurent parce qu'ils ont peur, les autres parce que leur famille a peur,) d'autres parce qu'ils veulent faire un emprunt, d'autres parce que leur voisin s'assure, d'autres parce qu'ils logent sur le même palier qu'un agent d'assurances.

L'important, c'est que l'acheteur ait la tranquillité,

c'est-à-dire que le spectre de la mort, ses créanciers, ou

l'agent d'assurances, selon les cas, lui laissent la paix.

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1 mars Z~O~6

Or, la sécurité d'outre-mer se vendant très bien, les marchands français de sécurité s'adressèrent à l'État

qui, bon homme, et toujours porté à calmer ceux qui

crient, fait voter une loi dont l'effet, sinon le but, est de créer un monopole en faveur des compagnies françaises.

Les compagnies américaines s'adressent aussi à leur gou- vernement. Négociations, complications, affaire du Maroc, amitiés précieuses. Bref, la loi n'est pas appli- quée, et M. Rouvier, interpellé à ce sujet, laisse entendre que le métier de gouvernant n'est pas tous les jours agréable. Je le crois.

Et voilà ce que c'est que de protéger, en même temps que des compagnies qui demandent protection, un grand nombre de Français qui ne demandent rien du tout. Le calcul des profits et des risques ne sera jamais

mieux fait que par l'intéressé; et il e~t ridicule de vou-

loir tenir un bureau de prudence. La prudence d'autrui ne sert à rien. Et c'est un mal certain que d'enlever aux citoyens une occasion de réfléchir et de juger.

Si l'Etat me protège contre ma propre sottise, com-

ment arriverai-je à la sagesse ?

24 février ipo6.

3

J'imagine un petit nombre d'hommes vivant en

société dans une île. Je les vois travaillant, chacun selon

ses aptitudes, et vivant tous du produit du travail de

tous.

Le problème étant ainsi défini, on peut énoncer comme des espèces d'axiomes les propositions suivantes

Si l'un d'eux consomme sans produire, les autres auront naturellement moins de produits pour un même

travail.

Si l'un d'eux emploie son temps à des travaux inu- tiles, par exemple à fabriquer, en or et diamants, l'insigne de quelque mérite insulaire, les autres auront moins à consommer, ou devront travailler davantage.

En général, l'oisiveté et le luxe de quelques-uns ren- dront nécessairement le travail des autres plus pénible

et moins rémunérateur.

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70 avril ~o<f

Je tourne maintenant les yeux vers cette société où je vis, et je n'y retrouve plus mes axiomes. La monnaie, le crédit, les machines, l'armée, la police, les beaux-arts, tout cela m'empêche de voir la vraie richesse, et la pente qu'elle suit.

Aussi, quand je veux attaquer l'oisiveté et le luxe, le profond économiste m'explique, d'un air détaché, que, sans le luxe, beaucoup d'ouvriers seraient sans travail; et que, si les oisifs s'avisaient de vouloir tra- vailler, ils feraient baisser le prix du salaire, en appor- tant, pour une même demande, l'offre de leurs bras;

qu'ainsi l'oisiveté et le luxe des uns enrichissent les

autres.

L'injustice est fardée comme une vieille gueuse. Il

faut la voir avant sa toiletter

i;mars ic)o6.

6

« Je suis philanthrope, et j'aime les humbles et les faibles comme j'ai aimé mes petits troupiers.» Cette phrase est tirée d'une profession de foi du général Lan- glois, candidat. Elle est admirable; elle résume tout un système social, fondé sur l'amour du prochain. Et, si je l'entends bien, voici ce que cela veut dire

« Le peuple réclame en vain la justice, c'est-à-dire

l'égalité; l'égalité n'est pas dans la nature; une loi qui

voudrait établir l'égalité irait donc contre la nature.

« Heureusement il y a quelque chose qui est bien

plus beau que la justice, c'est l'amour. Aimer, tout est là.

Tant que l'on n'aime pas, la plus parfaite justice est laide; dès que l'on aime, la plus révoltante injustice devient supportable.

« Les mineurs se plaignent parce qu'ils travaillent dans la nuit, parce qu'ils sont noirs de charbon, parce qu'ils respirent des gaz empoisonnés, et tout cela pour assurer aux actionnaires de la mine un revenu de plus de cent pour cent. Ils se plaignent, parce qu'ils ne comprennent pas à quel point on les aime. S'ils sen- taient circuler autour d'eux, pendant qu'ils travaillent,

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7~ avril ry o67

et à défaut d'air respirable, des effluves de philanthropie,

alors comme ils travailleraient de bon cœur! »

Eh bien non, général. Les mineurs et tous ceux qui ont du mal à vivre demandent moins que cela, et plus;

ils demandent moins de sentiment et un peu plus d'ar- gent. Oui, ils ont l'âme à ce point racornie, qu'ils consentent à n'être pas aimés, pourvu qu'ils soient payés. Ils ont une excuse. Ce qui les empêche de voir la splendeur de la charité, c'est qu'elle marche dans l'ombre de l'injustice, sa sœur aînée.

10 avril 1906.

7

Ces paysans de la campagne napolitaine, qui pro- mènent leurs idoles devant le torrent de lave, et qui vont se faire écraser dans les églises, nous semblent tout à fait ridiculesl. Il faut pourtant comprendre qu'ils suivent en cela une espèce de logique.

Nous avons, nous, ridée qu'une éruption est un phé- nomène naturel, c'est-à-dire un phénomène qui est lié à tous les autres. Nous croyons que, telle pression dans les gaz étant produite, certains effets en résultent néces- sairement, comme jets de pierre et débordement de lave, et que le point de chute des pierres, comme la direction et la vitesse du fleuve de lave, dépendent des circonstances vitesse initiale, densité, viscosité, pente.

Et c'est de cette idée-là que vient notre peur, quand nous avons peur, et notre sécurité, quand nous sommes tranquilles. Aussi nous n'adresserons jamais au volcan d'autres prières que celle-ci « Sois inexorable; sois une machine aveugle et sourde, afin que nous puissions, après avoir observé, prévoir et enfin nous enfuir avec intelligence.» Car nous aimons mieux être tués selon les lois naturelles qu'être sauvés par un miracle. Un volcan qui se laisserait fléchir serait pour nous la pire des choses. Gémir, joindre les mains, flatter un maître capricieux, cela serait payer trop cher le droit de vivre;

et, comme le stoïcien, nous en viendrions à craindre moins la colère de César que sa clémence.

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22 avril J-~0~

Eux, les porteurs d'idoles, au contraire. Ils croient que les effets naturels dépendent des caprices et des colères d'un dieu; ils croient que la pierre, une fois lan- cée, peut encore, et sans l'intervention d'une cause matérielle, être écartée de sa traje&oire. C'est pourquoi, autant qu'ils réfléchissent, ils croient plus utile de prier que de s'enfuir. Si le dieu s'apaise, les hautes voûtes du temple ne sont pas plus menaçantes qu'un toit de chaume; et si le dieu ne s'apaise pas, il n'y a de refuge

pour personne nulle part. Ainsi s'ils chantent des hymnes

et se frappent la poitrine, ils sont d'accord avec eux-

mêmes s'ils s'enfuient, ils sont absurdes. Et pour celui

qui croit au miracle, il y a juste autant à craindre, et pas plus, au bord d'un cratère en éruption que dans la plaine de Sotteville~.

Et l'on comprend ainsi que des pays célèbres par des catastrophes répétées ne soient pourtant point déserts, et que, près du fleuve de lave à peine refroidi, bientôt une maisonnette se chauffe au soleil, bientôt les raisins mûrissent, bientôt une église dresse son clocher. Le clocher donne l'espoir; la vigne donne l'ou- bli et les enfants poussent.

13 avril 1906.

8

Au fond du petit café, dans le coin des politiciens, un commerçant achevait le couplet nationaliste qu'il fallait non seulement maintenir mais conquérir; que les morts importaient peu, pourvu que la France fût grande et redoutée, et qu'enfin tous ces pacifistes étaient des égoïstes, tout simplement.

Égoïstes ? dit un ouvrier à la peau tannée, aux mains

noircies par le feu. Si j'étais égoïste j'aimerais la guerre.

Oui. D'abord, la caserne qu'est-ce que c'est ? C'est une

usine où l'on ne travaille guère, où l'on dort beaucoup,

où l'on mange assez. Les patrons y sont durs ? Mais non. Il y a moyen de se cacher, si l'on est en retard. Et jamais vous n'êtes renvoyé. Au pis aller, la prison;

mais vous avez du pain.

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22 avril ~0<~

En guerre, c'est encore mieux. L'air et la lumière.

Ce que l'on n'a pas, on le prend. Tout est à tous. Le

communisme. Bien mieux, le communisme sans le tra-

vail. Et, alors, tous les hommes égaux. Plus d'enclos, plus de portes.

J'ai faim vous, le commerçant, vous me nourrissez.

Je suis las je prends votre lit. C'est vrai qu'il faut se lever avant l'aube, et marcher avec le sac et le fusil.

Mais moi, qui vous parle, je me lève avant le soleil, et je marche toute la journée dans le charbon et la fumée; je vais du four au laminoir, en traînant au bout d'une pince une plaque de fer rouge. Voilà mon soleil.

Mais vous dites on va à la guerre pour se battre.

C'est vrai. On peut y laisser un bras ou une jambe.

C'est comme à l'usine. Il n'y a pas longtemps, une chau- dière a sauté; il pleuvait du fer; et en même temps on était cuit par la vapeur. Je ne compte pas les engre- nages, les wagons qui roulent, les chaînes qui cassent, les pièces de fer qui basculent. Et pourtant personne

n'y pense. A la guerre c'est de même; car l'habitude

peut tout. Et s'il n'en était pas ainsi, les guerres ne dureraient pas longtemps. Pour faire la guerre il faut des milliers de héros, et on les trouve.

Et puis enfin, voir du pays, voir des rivières, des plaines, des montagnes; connaître les heures au soleil et à la lune, et, la nuit, quand on est de faction, regarder tourner les étoiles, c'est une belle vie.

Donc, si vous y tenez, bourgeois, je laisserai là mon marteau et ma pince, et je prendrai le fusil en chan- tant. Se battre ? mais cela se fait tout seul et sans peine;

c'est l'instinct; dès que l'on a un peu trop bu, on se bat. Non. J'ai l'idée qu'un homme raisonnable doit se retenir et respecter l'ordre autant qu'il le peut, même s'il donne plus qu'il ne reçoit. Car il est juste que, si un homme est plus fort que les autres, sa force les aide à

vivre au lieu de les tuer. Voilà mon idée.

Ainsi parla l'ouvrierl.

22 avril ipo6.

(17)

7~ mai ~0<~

9

Combien d'amis m'ont dit, avant les élections der- nières « Les radicaux doivent disparaître, parce qu'ils n'existent pas. Qu'est-ce qu'un progressiste ? C'est un

homme qui a horreur du socialisme. Qu'est-ce qu'un

radical ? C'eSt un homme qui a une secrète tendresse

pour le socialisme. Cette tendresse est avouée par le radical-socialiste; il l'avoue, mais il s'en défie. Sont-ce là des opinions ? »

Et je me disais, et je leur disais « Il me semble que le radicalisme existe, comme doctrine politique; il a pour

principe le gouvernement, aussi réel, aussi direct que

possible, du peuple par le peuple. Maintenir le suffrage

universel loyalement; assurer le secret du vote; briser les tyrannies, qu'elles emploient la corruption ou l'inti- midation assurer le contrôle des Chambres; soutenir les ministres contre tout ce qui, autour d'eux, cherche à leur faire croire qu'ils sont les vrais maîtres, et à leur faire oublier qu'ils sont les serviteurs du peuple; écraser les bureaucrates, les intrigants, les marchands de faveurs, les marchands de suffrages; n'avoir d'autre idéal que la loi conforme à l'avis du plus grand nombre; il me semble que voilà un beau programme.

« Et cela ne suppose pas du tout que l'on ait des

préférences pour le collectivisme, ou pour le commu- nisme cela ne suppose pas davantage un attachement obstiné aux formes traditionnelles de la propriété. Des institutions communistes comme la police, les travaux publics, l'enseignement primaire, peuvent très bien vivre à côté d'institutions collectivistes, comme les postes et

l'enseignement secondaire; et il n'e~t pas non plus

nécessaire, parce que la propriété individuelle est par- fois nuisible à l'intérêt général, de supprimer toute pro- priété individuelle. Parce que l'on rectine l'alignement des rues, e~t-ce une raison pour nationaliser les im-

meubles ?

« Non. Point d'utopies. Point de systèmes abstraits.

Que chacun vote selon ses intérêts et ses préférences; le radical soumet d'avance à la loi, quelle qu'elle soit, son idéal, quel qu'il soit.

(18)

3 juin 7~0<~0'

« Voilà pourquoi le radicalisme et le socialisme ne se confondent point et ne s'opposent point non plus l'un à l'autre. Le radicalisme a deux ennemis, l'aristocratisme et l'anarchie; et cela lui suffit pour vivre~. ?»

i~ mai n)o6.

10

Lisons Corneille, c'est le moment2. Et j'ai ouvert Le Cid. Seulement un livre, ce n'est que du noir sur du blanc, si l'imagination ne travaille, et l'imagination, une fois lâchée, prend quelquefois des chemins imprévus.

La mienne fut d'abord très docile; elle me représenta

des chapeaux à plume, de somptueux manteaux, et l'in-

térieur d'un palais. Cela n'allait pas tout seul, parce que je n'ai jamais vécu dans les palais ni près des rois, et je retombais toujours dans les décors du Théâtre-Français, qui sont en carton, et ne le cachent pas.

Il m'arrivait aussi de donner à mes personnages l'allure et le ton de deux solliciteurs de notre temps qui se

querellaient dans les couloirs d'un ministère. Mais bien

vite je redevenais espagnol. Ainsi je maintenais ma bête

à noble allure, sur les traces du royal cortège.

Mais je l'ai mal dressée; et lorsque Rodrigue, racon- tant sa victoire, parla de l'obscure clarté des étoiles, mon imagination, comme une monture qui sent l'eau, bondit sur le champ de bataille.

Là gisait l'archer Pedro, qui était autrefois muletier, et fut enrôlé par les gens du roi, un jour qu'il avait trop bu. Il prit goût au métier. Il était assez querelleur et la colère l'entraînait plus que la peur ne le retenait; aussi passait-il pour brave.

Quand les Mores attaquèrent la ville, il venait d'en- trer à pas de loup dans la chambre de Manuela, une servante d'auberge à qui il s'était promis, et qui en

échange s'était donnée de bon cœur. Au premier signal

d'alarme, il avait couru, sans savoir pourquoi, en bon soldat qu'il était.

Et maintenant il était couché sur le dos, avec un fer de lance dans la poitrine. Il pensait aux sentiers de

(19)

21 juin 7~0~a'

montagne, à une auberge tapissée de vignes, à une source fraîche, à Manuela, à une rose qu'il avait cueillie, à une chanson. Mais, à mesure que les étoiles pâlissaient, toutes ces images s'éloignaient de lui. Il mourut au lever du soleil. Ainsi finit la tragédie.

8 juin ipo6.

1I

L'Utopie, c'est proprement ce qui n'est nulle part;

c'est un édifice d'idées dans une tête; et cela n'est pas peu de chose. Je respecte l'utopie.

La géométrie que nous apprenons au collège est une

espèce d'utopie; car il n'existe nulle part au monde des

surfaces sans épaisseur, des lignes sans largeur, des

droites parfaitement droites ni des cercles parfaitement

ronds.

Mais le géomètre ne s'est pas arrêté à cela; ce qu'il ne trouvait pas dans la nature, il l'a supposé, et il est arrivé ainsi à de beaux théorèmes, qui se sont trouvés

utiles dans la suite.

Lorsqu'un Archimède étudiait l'ellipse, il faisait de l'utopie; depuis, cette utopie a permis de représenter plus exactement les orbites des planètes.

Descartes, voulant étudier la réfraction de la lumière, a fait une hypothèse, et a raisonné là-dessus il s'est trompé.

Seulement ce théorème faux est gros de vérités géomé- triques et mécaniques. Il y a un art aussi pour se tromper.

Un fou crie au feu. Si à ce moment-là, par hasard, une maison brûle, le fou ne se trompe pas. Descartes,

au moment où il se trompe, et par la manière, est bien

plus raisonnable que ce fou qui dit vrai.

C'est pourquoi j'aime le socialisme; je désire qu'on

l'expose et qu'on le réfute encore bien des fois; et j'es-

père qu'il y a quelque part, dans un grenier, quelque

rêveur qui le renouvelle.

Les socialistes se trompent peut-être seulement comme les géomètres, par excès de simplification et d'abstrac- tion mais, à mettre les choses au pis, même s'ils se trompent tout à fait, du moins ils se trompent raisonna-

(20)

27 juillet ~06'6'

blement; j'aime mieux une pensée fausse qu'une routine

vraie.

J'imagine une fable. Archimède un jour, instruisant ses disciples, fit une faute, et allait à un résultat inexact, lorsqu'un âne se mit à braire, et couvrit la voix d'Archi-

mède. L'âne avait-il raison ?

zi juin ic)o6.

1z

Je connais un homme encore jeune, très savant, très estimé, et qui est maître de philosophie. Nous avons ri ensemble, ouvertement, et bien des fois, d'un certain nombre de faux dieux, et nous leur avons tiré la barbe.

Je le croyais sans préjugés. Je voyais en lui un des

citoyens de mon utopie. Hélas il vient d'être décoré~.

Je sais bien que les coutumes sont lourdes à remuer et qu'il est plus difficile d'extirper un sentiment que de démolir un temple. Je sais aussi que l'inégalité est vieille dans le monde, et que l'égalité est un tout petit enfant

qui ne sait encore que crier. J'avoue que le ruban rouge

fait bien sur une jeune poitrine. Je sais aussi par quels raisonnements ingénieux on peut justiner tous les actes rituels, et notamment celui qui consiste à attacher un ruban rouge à sa boutonnière.

La raison dit « Personne ne croit plus que ce petit ruban ait une signification; le temps vient où tout le monde sera décoré; laisse mourir cette religion.» Le

cœur répond sur un ton badin «« C'est pour cela que je n'y vois point d'importance; refuser cet insigne, c'est

encore une manière de l'interpréter; refuse-t-on une forme de cravate ou une coupe d'habit ? Le philosophe se laisse habiller par son tailleur et décorer par son

ministre. »

Mais la raison hausse le ton « Tu sais bien que l'iné-

galité est un mal, que la hiérarchie est un mal; tu sais

bien qu'on ne peut les justiner que parce qu'elles nous

préservent d'un mal plus grand; tout pouvoir, matériel ou moral, qui n'est pas de stride nécessité, est mauvais;

tu le sais; tu as connu tous les crimes que l'on commet

(21)

Table générale

Notes et variantes

LiSte des recueils de « Propos » 11355 Notes et variantes:

Première partie (1906-1914) 1143

Seconde partie (1921-1936) 1191

Index 1267

Tables

Table des incipit 1287

Table chronologique 1305

(22)

Figure

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