LE MODE DE SCRUTIN COMME C HAMP D'EXPÉRIMENTATION
Noter pour mieux voter?
M. Jean-Luc Mélenchon vainqueur de la présidentielle!
Voilà ce .qui aurait pu se produire si les électeurs avaient attribué des notes à chaque candidat plutôt que d'en choi- sir un seul. M. Emmanuel Macron l'aurait tout de même emporté avec d'autres types de scrutin. Au-delà de Ùs résultats, une meilleure prise en compte des souhaits des citoyens intéresse les chercheurs.
PAR CHARLES PERRAGIN
*
DANS
LA VASTE salle de la Boursede Strasbourg, les électeurs votent plu- sieurs fois ce 23 avril, lors du premier tour de l'élection présidentielle. Après leurs obligations citoyennes, ils sont invités à remplir deux bulletins alternatifs : l'un permet d'attribuer une note à chaque can- didat (vote par évaluation); l'autre, de donner sa voix non à un, mais à autant de concurrents que l'on souhaite (vote par approbation). Le vainqueur étant celui qui totalise le plus de points ou de voix. En tout,
6358
personnes se sont prêtées à l'expérience dans cinq communes: Stras- bourg, Grenoble, Hérouville-Saint-Clair, Crolles et Allevard. Sept chercheurs venus de diverses universités françaises et du Centre national de la recherche scienti- fique (CNRS) pilotaient cette opération,«Voter autrement».
Le faible nombre de sièges remportés par l'opposition de droite et plus encore de gauche dans la dernière Assemblée natio- nale interroge. En promettant - comme son prédécesseur -d'introduire une part de pro- portionnelle, le nouveau président de la République relance le débat sur la bonne dose susceptible d'améliorer la représen- tation sans que l'éparpillement des voix
favorise l'instabilité gouvernementale.
Mais ce débat se focalise sur la façon dont sont valorisés les votes après les élections.
Depuis 2002, une dizaine de mathémati- ciens, économistes ou informaticiens pous- sent le questionnement plus loin en propo- sant la remise en cause du mode universel d'expression politique: le choix d'un seul individu ou d'une seule liste.
« Est-ce que l'on vote au premier tour pour ~onner son opinion ou pour peser sur
la décision finale, comme dans le casdu vote utile? Id éalement, ces deux objec- tifs devraient coïncider, mais ce n 'est pas le cas»,
explique Jean-François Laslier, chercheur en sciences sociales au CNRS et à !'École d'économie de Paris. Initiateur des expériences électorales en France en 2002, cet héritier del' économie normative analyse depuis quinze ans la façon dont émergent les décisions collectives à partir des choix individuels.« Avec le vote stra- tégique, un nombre important de voix ne traduit pas nécessair ement une pré férence politique »,
poursuit-il. Ainsi, le vote«utile» conduit à privilégier des candidats dont les chances de gagner sont supposées plus importantes, même si ce n'est pas le premier choix de l'électeur.
François Pillon à l a huitième place
très bonne note et évalue en général favo- rablement M. Mélenchon; les
«
petits candidats» ne sont ainsi plus pénalisés par leurs homologues bien placés dans les sondages.Il
serait bien imprudent de généraliser la façon dont les citoyens pourraient s 'ap- proprier ce type de scrutin à partir d'une expérience ponctuelle, tout comme de conclure que cette solution permettrait à elle seule de ramener vers les urnes les abstentionnistes. Toutefois, les personnes interrogées à la sortie de l'expérience strasbourgeoise se sont montrées particu- lièrement enthousiastes. Le plus souvent, elles mettent en avant la possibilité de donner un avis plus« élargi et nuancé»,
« moins in fluencé par les sondages »
ou« plus sincère».
politique,
« le fait que les exp érimenta- tions soient menées après une campagne structurée par le mode uninominal majo- ritaire à deux tours doit nous faire r ela- tiviser la valeur de ces résultats. Il faut garder
àl'esprit qu'un mode de scrutin différent aurait aussi des répercussions en amont, sur les discours politiques, la structure des partis et, plus généralement, sur la façon de/aire de la politique».
On peut aussi s'interroger sur la façon dont une presse avide de spectacle et de pres- criptions pourrait s'en saisir.«Enfin, l'es- pace politique n
'estpas seulement déter- miné par la façon dont on agrège les votes,
souligne-t-il.Le calendrier électo- ral ou le découpage des circonscriptions influencent aussi considérablement les résultats et les stratégies partisanes. »
Dès le milieu du XX• siècle, les théo- riciens du choix social, dont l'économiste
f f l Ç O K
DESSIN DE SELÇUK
néoclassique américain Kenneth Arrow est! 'une des figures principales, ont for- malisé qu'il ne pouvait exister de sys- tème électif parfait permettant d'éviter l'écueil du choix stratégique (3) ni de s'abstraire de phénomènes pervers, comme le paradoxe de 'Condorcet (4).
«
Pour autant, tous les systèmes de vote ne se valent pas. Et nous menons juste- ment des.expérimentations pour complé- ter la théorie, savoir dans quel sens un mode de scrutin détermine le comporte- ment des électeurs et comment ils se
!'ap- proprient »,
précise Herrade Igersheim,chargée de recherche en économie au CNRS et à l'université de Strasbourg.
Par exemple, si le vote par évaluation était adopté, il n'est pas impossible qu'à terme les électeurs n'utilisent que les notes extrêmes afin de peser plus sur la décision finale. Le vote utile réapparaî- trait ainsi sous une autre forme.
C E
CONSTAT n'est pas nouveau. Dès la fin duXVIII•
siècle, Nicolas de Condorcet relève ce paradoxe ( 1) : dans une élection à plus de deux participants, un candidat peut obtenir une majorité de voix alors qu'il perdrait face à un seul de chacun des autres candidats. Autrement dit : avec le scrutin majoritaire à deux tours, un can- didat éliminé au premier tour aurait tout à fait pu battre chacun des deux qualifiés pour le second. Pour tenter d'éliminer ce paradoxe, l'équipe de « Voter autrement»a proposé aux électeurs -y compris ceux qui avaient voté blanc - de choisir plu- sieurs candidats ou de noter chacun avec des échelles de valeurs variées : unique- ment positive (0, 1, 2), par exemple, ou
différent: sur les neuf testées, le candidat de La France insoumise gagne dans cinq cas, M. Macron dans les quatre autres. La possibilité d'attribuer des notes négatives·
pénalise davantage ce dernier. Elle fait par ailleurs plonger Mme Marine Le Pen ou M. François Fillon, qui se retrouvent par exemple à la huitième et à la neu- vième place quand ils sont évalués sur l'échelle - 2, 0, 1. Libéré des aléas du vote utile, M. Benoît Hamon bondit dans tous les protocoles à la troisième place, les deux premiers étant systématiquement
MM.
Macron et Mélenchon. Enfin,75
% des personnes qui avaient voté blanc à la présidentielle officielle manifestent une préférence quand on leur propose de noter les candidats, les 25 % restants ayant attri- bué la note minimale à tous les candidats.Globalement, il apparaît que les électeurs·
s'emparent facilement des possibilités d'expression accrues offertes par les modes de scrutin testés et n'hésitent pas à soutenir plusieurs concurrents, deux ou trois en moyenne. En outre, l'évaluation permet de nuancer le vote en prenant en compte différents degrés d'assentiment: un soutien de M. Philippe Poutou (Nou- veau Parti anticapitaliste) lui donne une
Si dans six cas sur onze le mode de scru- tin alternatif ne change pas le vainqueur, il renverse systématiquement le classe- ment. Sur l'ensemble des tests électoraux menés depuis quinze ans, les candidats centristes et écologistes émergent, tandis que le Front national dévisse (2). La puis- sance relative des familles politiques serait- elle pour autant différente si l'on réformait . le vote?
«Au-delà de la qualificati~n au second tour, le premier tour de la prési- dentielle donne aussi une photographie des rapports de forces entre les familles politiques, ainsi quel 'importance de divers enjeux de société (écologie, immigration, sécurité
...). Cette photographie sera importante pour la suite, non seulement pour négocier des portefeuilles ministé- riels ou des alliances aux élection s sui- vantes, mais plus généralement pour la
' Prime aux candidats «exclusifs»
· également négative (- 1, 0,
!);
etc.Qu'en est-il du vainqueur? Avec les deux scrutins par approbation (à un ou deux tours), M. Emmanuel Macron reste élu. En revanche, M. Jean-Luc Mélen- cbon - arrivé quatrième lors du scrutin officiel - l'emporte dans certains cas de figure par évaluation. Une échelle de valeurs différente engendr_e un vainqueur
* Journaliste, collectif Singulier.
· perception que la société a d'elle-même», rappelle Karine Van der Straeten, de l'Ecole d'économie de Toulouse.
Selon le politistè Nicolas Sauger, dont le travail s'articule autour des transfor- mations historiques de la compétition
Fausse promesse au Canada
L
ORS DE LA CAMPAGNE pour les élections fédérales de 2015, le chef du Parti libéral du Canada, M .. Justin Trudeau, avait annoncé que ce serait les dernières organisées selon un scrutin·uninominal majoritaire à un tour. Après sa victoire, la Chambre des communes (Chambre basse du Parlement) crée au printemps 2016 un comité incluant les cinq partis élus. Pendant six mois, ses douze membres reçoivent des experts, organisent des consultations locales dans toutes les provinces et mettent en ligne un questionnaire. «Au début, le premier ministre avait évoqué un mode préférentiel (classement).Petit à petit, le Parti libéral a fait marche arrière, regrette M. Alexandre Boulerice, représentant du Nouveau Parti démocratique dans ce comité. Aujourd'hui, la réforme est complètement enrayée, et le premier ministre a dit clairement qu'il n'y aurait pas de changement pour les prochaines élections de 2019, invoquant une absence de consensus dans la société canadienne. "
rappelle André Blais, professeur de science politique à l'université de Montréal. Puis il a finalement remporté 55 % des·sièges avec 39 % des voix." Le rapport remis en décembre dernier ne préconise pas un mode de scrutin précis, simplement la mise en place d'une proportionnelle avec un seuil, comme en Allemagne.
Mais il n'a pas reçu l'assentiment des libéraux, ceux- ci ne voulant plus remettre en cause un système qui les a avantagés.
En 2005, un comité de cent soixante citoyens tirés au sort avait déjà proposé un système de classement en Colombie-Britannique. Mais le gouvernement provincial avait fixé un seuil de 60 % pour que la réforme soit adoptée, et 2 % ont finalement manqué. Depuis la reculade de M. Trudeau, néodémocrates et Verts ont repris le flambeau, et, dans une autre province, le Nouveau-Brunswick, une commission a remis au gouvernement local un rapport en faveur d'un mode de scrutin nrP.fP.rP.ntiP.I
A
CE JOUR, peu de travaux scientifiques permettent de prédire les conséquences qu'aurait la mise en place d'autres modes de scrutin sur'!' offre politique.« Ce qui conipte aujourd'hui, c'est d 'être classé haut dans les préférences de certains élec- teurs,
analyse toutefois Karine Van der Straeten.Et, si vous anticipez que certains groupes d'électeurs vous sont hostiles, il n '.Y a aucune sanction politique, ils ne voteront simplement pas pour vous.»
Le scrutin uninominal favorise ainsi des can- didats dits «exclusifs», qui se détachent nettement dans l'offre politique comme étant les défenseurs de la sécurité ou de la ruralité, capables d'accaparer un public ciblé en usant de stratégies de clivage plu- tôt que de rassemblement. En revanche, avec un système de vote par évaluation et le risque d'être sanctionné par des notes négatives, il deviendrait coûteux électora- lement pour les candidats d'avoir des pro- grammes ciblés uniquement sur certains grou_pes au mépris d'autres, poursuit-elle:« Les procédures électorales permettant aux citoyens de s 'exprimer sur toute! 'offre politique favoriseraient probablement des programmes et des campagnes plus inclusifs, et généreraient des clivages poli- tiques moins violents.»
Pour tester cette hypothèse, Karine Van der Straeten expérimente avec d'autres chercheurs le vote pai:- approbation au Bénin, où les discours des partis politiques
ravivent des affrontements ethniques très violents. Parmi la centaine de pays où se tiennent des élections au suffrage univer- sel, environ
80
% utilisent le mode de scrutin uninominal majoritaire, à un ou deux tours. Très -peu de pays ont recours à des modes alternatifs pour élire le chef de l'État, comme l'Irlande, où les électeurs doivent classer tous les candidats. C'est aussi le cas pour les députés en Australie ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ainsi qu'au niveau local à San Francisco et dans plusieurs autres villes américaines. Cer- tains pays, comme le Royaume-Uni en 2011 ou le Canada (lire l'encadré ci-contre),
ont vu la réforme s'enliser. L'es- pace politique reste perçu comme un ensemble en lutte, et l'élection comme un rituel d'affrontement.(!) Nicolas de Condorcet, Essai sur I ·application de l'analyse â la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, 1785.
(2) Cf Antoinette Baujard, Frédéric Gavre!, Herrade Igersheim, Jean-François Laslier ei Isabelle Lebon,
« Who's favoured by evaluative voting? An experiment conducted during the 20.12 French presidential election », Electoral Studies, n' 34, Amsterdam, 2014.
(3) Cf Allan Gibbard, «Manipulation of voting schemes: A general result», Econometrica, vol. 41, n• 4, Hoboken (New Jersey),juillet 1973, et Mark Allen Satterthwaite, « Strategy-proofuess and Arrow's condi- tions : Existence and correspondence theorems for votingprocedures and social welfare functions », ./01111,al of Economie Theo1y, vol. 10, n• 2,Amsterdani, 1975.
(4) Kenneth Arrow, Social Choice and lndividual Values, Yale University Press, New Haven (Connec- ticut), 2012