La Mouche
... bzzzzzzzzz
Elle tourne, elle vole, il l'entend. Il jure intérieurement, il est trop endormi pour faire autrement. Il espère qu'elle va rester dans son coin, immobile.
Peu à peu, il replonge dans le sommeil, mais...
Bzzzzz !
« Foutue mouche », marmonne-t-il.
Il se tourne sur la droite, découvrant les énormes chiffres digitaux de son réveil. 03:31, proclament-elles, comme pour lui dire « Tu vois, le temps passe, mais tu n'iras pas faire de câlin à Morphée avant loooongtemps ».
Il sent la colère pointer le bout de son nez, contre lui même, mais la colère ne vient pas seule. En arrière plan, il lui semble bien qu'il y a un léger soupçon de panique : sera-t-il assez reposé pour le travail qui l'attend ?
Il serre les dents et change de position, encore, éloignant ces maudits chiffres de son champ de vision. Leur éclat est si puissant que, très légèrement, il voit son ombre sur le mur. Ombre sur ombre. Alors, il ferme les yeux, et...
Bzzzzz !
Le bourdonnement se fait plus proche, mais peut être va-t-elle enf...
Bzzzzz !
...in arrêter de...
Bzzzzz ! ... VOLER !
Il se redresse sur son séant et allume rageusement la lampe de chevet. Il ne la voit pas, le silence règne. Il grogne, il marmonne, ses yeux lui font mal, la lumière est trop forte, surtout après des siècles de sommeil. Il plisse les yeux pour s'éviter une trop grande douleur, le regard accroché à la table de chevet. Il y a là un vieux bouquin qu'il a aidé à voir le jour, durant sa jeunesse, il y a aussi le réveil avec ses horribles chiffres, la lampe de chevet – en forme de cactus -, son téléphone portable, sa vieille mont...
Là ! Entre sa montre et son téléphone. Elle est là. Un léger sourire effleure ses lèvres. Il n'ose pas bouger de peur de l'effrayer. Non, pas pour ne pas l'effrayer, plutôt pour ne pas la faire partir, soyons franc.
Te voici donc, se dit-il avec hargne. Avec tes ailes atrophiées et ton corps brillant, verdâtre.
Dis moi ma cocotte, t'es sacrément grosse, qu'est-ce qu'ils te donnent à manger, tes parents ? Lentement, très lentement, il se lève, chose qu'il n'avait pas faite depuis... oh il ne se souvient pas exactement quand il s'était couché.
Un beau spécimen de parasite, ma petite dame, bravo, beau boulot ! Pense-t-il. Mais j'ai connu pire, vous savez, mais dans le fond ils sont tous un peu pareils. La mouche va où elle le souhaite, et tant pis si on a accroché des panneaux « INTERDIT A TOUS LES GENEURS » sur sa porte, tant pis s'il y a des feux rouges, Madame fonce. Elle mange, elle gloutonne jusqu'à plus soif, elle prend ce qui ne lui appartient pas, s'occupe de ce qui ne la regarde pas. Mes ailes font trop de bruits ? Demande-t-elle. Eh bien, c'est la Nature, je n'y suis pour rien, vous savez.
Il fulmine, il cherche des yeux quelque chose avec quoi il pourrait se débarrasser de ce répugnant insecte.
Mais on ne peut invoquer la Nature à tout bout de champ, ma chère, continue-t-il dans sa folle discussion interne. Un de ces jours, des têtes vont tomber...
Un second sourire prend l'assaut de ses lèvres.
... et ce ne sera pas la mienne.
Enfin, il repère l'arme ultime. Sa pantoufle. Elle est bleu marine avec un énorme D doré tissé sur le dessus. Elle n'est plus vraiment au goût du jour, mais on lui pardonnera, vu son âge. Après tout, elle date des tous premiers jours.
Il s'en empare, et cette pantoufle lui rappelle bien des souvenirs. Oh ! Ce qu'il a pu s'amuser, dans le temps. Il insufflait la peur, le respect, l'amour, et parfois même la haine, partout où il allait...
et même là où il n'avait jamais mis ses pieds pantouflés. Jamais il n'a négligé les effets théâtraux, il sait bien que c'est pour ça que ça marche, mais cette nuit il va devoir s'en passer. Combien de fois a- t-il ainsi puni les audacieux ? De nombreuses fois. Bien trop souvent pour qu'il puisse s'en souvenir, bien trop souvent pour que quiconque ait pu les compter. Si souvent qu'il a fini par les considérer comme des parasites, si souvent qu'il a jeté l'éponge, ne voyant aucun résultat probant à son labeur.
Il a passé la main à ses fils, si entrepreneurs et ingénieux, et les a laissé diriger... disons l'entreprise familiale. Il s'était alors allongé, s'était endormi, et avait espéré se réveiller pétant le feu, histoire de faire un « come back » mémorable, comme on dit. Mais non, il a fallu que Madame la mouche vienne jusqu'ici.
Sentant le danger en approche, cette dernière décolle pour la énième et dernière fois de son existence, pour aller se poser sur la vitre de la fenêtre, rendue aveugle par les volets.
Il se rapproche en triturant sa barbe blanche et...
Au revoir, salope.
... l'écrase violemment avec sa pantoufle. Seulement, cela fait des années qu'il n'a pas exercé son fameux coup de poignet, et il ne fait pas qu'annihiler la Dame, il explose littéralement la vitre, puis le volet. Des débris volent en tout sens. Il recule un peu, réalise qu'il y était peut être allé un peu fort. Il plisse les yeux, se demande si la curiosité fait partie des péchés capitaux. C'est que ça remonte à loin cette histoire ! Finalement, il se souvient que non, et jette avec avidité un seul et unique regard par la fenêtre éventrée de sa tour.
Et ce qu'il voit le tétanise, lui fend le cœur, lui donne la nausée, puis la colère. Il s'écarte vivement. Ses fils ont fait un sale boulot, il va falloir qu'il s'y remette, et vite.
Mais avant ça, juste un petit somme.
Il retourne se coucher sans lâcher sa pantoufle, il l'a complètement oubliée, et ferme les yeux. Mais maintenant, les bruits extérieurs entrent dans la pièce et viennent titiller ses oreilles, bien plus que le bourdonnement d'une mouche. Et dès l'aube, il y aura trop de lumière pour qu'il puisse dormir en paix.
Alors Dieu, dans sa légendaire sagesse, marmonne : « Foutus parasites. »