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Reference
James, William (1842-1910)
FENEUIL, Anthony
FENEUIL, Anthony. James, William (1842-1910). In: F. Rausky, S. Gumpper. Dictionnaire de psychologie et psychopathologie de la religion. Montrouge : Bayard, 2013. p. 840-845
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:26092
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William James (1842-1910), psychologue et philosophe américain. Frère du romancier Henry James (1843-1916). Son père, issu d’une famille calviniste, mène des études de théologie puis s’oriente vers des formes nouvelles de spiritualité : il se fait connaître comme disciple de Swedenborg (1688-1772) et se lie d’amitié avec Emerson (1803-1882). William, après des études de chimie et biologie qui le mènent jusqu’à un doctorat de médecine, devient enseignant à Harvard, d’abord en physiologie puis en psychologie et philosophie. Son œuvre de psychologie empirique (Les Principes de psychologie), sous l’influence de l’empirisme psychologique anglais (de Locke à Spencer), de la psychologie expérimentale allemande (notamment Fechner et Wundt), et de la psychopathologie française (J. M. Charcot*, T.
Ribot*, P. Janet*), est d’une importance considérable pour le développement de la psychologie américaine. C’est également cette œuvre psychologique, parallèlement aux écrits philosophiques de James, et en particulier son pragmatisme qui s’affirme de plus en plus nettement jusqu’en 1907 (Le Pragmatisme), qui exercera une influence importante en philosophie au XXème siècle, chez des penseurs aussi différents que H. Bergson* (avec lequel James est lié d’amitié), E. Husserl ou L. Wittgenstein. L’intérêt de James pour la religion, et son ouvrage majeur sur le sujet, Les Variétés de l’expérience religieuse (1902), ont également un retentissement théologique, en particulier dans le protestantisme francophone du début du 20ème siècle.
L’un des grands intérêts de l’œuvre de James est qu’elle constitue le point de réfraction de divers courants intellectuels d’importance à la fin du 19ème siècle. Y coexistent en effet, de manière harmonieuse, la défense d’une psychologie positiviste et l’élaboration de théories de l’inconscient*, l’attrait pour les « recherches psychiques » (télépathie, survie post-mortem) et l’influence des théologies protestantes libérales (avec leur intérêt pour l’histoire des religions et la mystique*), le pragmatisme.
L’attention de James pour la religion se manifeste tôt dans son œuvre, selon deux directions : la justification pragmatique de la croyance, d’une part (notamment dans La Volonté de croire), et d’autre part la description des expériences religieuses extrêmes (dans le cours de 1896 sur les Etats mentaux exceptionnels puis dans les Varieties). Le premier aspect concerne plutôt le pôle subjectif de la religion, l’importance de la croyance dans l’économie psychique de la personne, et le second plutôt le pôle objectif, la question non plus seulement du rôle des expériences religieuses dans la vie de la personne mais de ce qui se manifeste effectivement dans ces expériences. Dans les deux cas, James ne montre d’intérêt que pour la religion comme fait individuel et non collectif ou institutionnel. C’est d’abord comme
psychologue qu’il s’intéresse aux expériences religieuses, au même titre qu’à d’autres aspects de l’expérience humaine. Ce mouvement qui mène de la psychologie à la religion, où la religion s’affirme de plus en plus nettement comme un objet d’étude pour le psychologue, est accompagné chez James d’un autre mouvement, inverse, qui va des états mentaux exceptionnels, et en particulier des expériences religieuses extrêmes vers la psychologie comme science. Ces objets d’étude spécifiques, en effet, conduisent James à une réflexion sur les concepts fondamentaux de la psychologie, ainsi que sur la nature de l’expérience dont elle s’occupe en général, jusqu’à la proposition d’une nouvelle science consacrée spécialement aux religions. Aussi l’idée d’« empirisme élargi » (Madelrieux 2008, p. 349) caractérise-t-elle au mieux le rapport de James à la religion. A condition, toutefois, de ne pas entendre par là une simple extension de la méthode empirique à de nouveaux objets, mais également une modification de la méthode elle-même, au contact de ces nouveaux objets. L’étude psychologique de l’expérience religieuse, en d’autres termes, est facteur d’une réflexion sur la démarche empirique.
Les « Lowell Lectures » données en 1896 à Harvard semblent n’illustrer que le premier mouvement, celui d’une application des principes de la psychologie à des phénomènes extraordinaires, parmi lesquels certains phénomènes religieux. L’ordre des chapitres le fait bien voir : James commence par étudier des phénomènes qui relèvent classiquement de l’étude des trouble psychiques (le rêve, les automatisme et autres dédoublements de la personnalité), pour en venir ensuite à des phénomènes mentaux moins ordinaires, et généralement considérés en lien avec le surnaturel (la possession*, la sorcellerie ou le génie).
En d’autres termes, il met en place des concepts psychologiques de base (et en particulier, celui de subconscient) permettant d’expliquer les objets habituels de la psychopathologie, pour ensuite montrer comment les phénomènes apparemment surnaturels en sont finalement des cas particuliers : les cas de possession, par exemple, doivent se comprendre comme des formes spéciales de dédoublement de la personnalité.
Plusieurs glissements, toutefois, s’opèrent et laissent voir qu’il y a bien déjà, dans ces leçons, le double mouvement dont nous parlions. James, évidemment, n’est pas le premier à en appeler au subconscient pour expliquer les cas d’automatisme, de dédoublement de la personnalité et d’hystérie*. Il s’inspire, en particulier, de Pierre Janet. Toutefois, et c’est là un point décisif, il interprète ce dernier à la manière de Myers* (Madelrieux 2008, p. 370-371).
Or, de Janet à Myers, la différence est notable. Janet considère que la conscience normale est de plus grande valeur que la conscience marginale – subconsciente –, et que les
affaiblissements de cette conscience normale au profit d’une activité subconsciente témoignent d’une régression psychologique, d’une incapacité pour l’individu à produire la synthèse nécessaire au maintien de sa personnalité. Les éléments subconscients de l’esprit sont, pour Janet, des éléments qui n’ont pas pu être synthétisés par la conscience. Myers, en revanche, et comme le note James dans son cours (Taylor 1983, p. 91), ne hiérarchise pas les états de conscience de cette manière, mais fait plutôt l’hypothèse d’une multiplicité de formes de conscience différentes mais égales en dignité. L’irruption du subliminal dans la vie psychique n’est donc pas nécessairement pathologique.
A ce premier déplacement correspond un deuxième : même s’il n’est pas question d’expliquer les phénomènes mentaux extraordinaires, et en particulier les phénomènes religieux, autrement que par des causes naturelles issues de la théorie psychologique, il ne faut pas les considérer uniquement comme des troubles de la conscience ordinaire, mais il faut également être attentif à ce qu’ils apportent de positif. D’où la dernière partie du cours consacrée au génie, c’est-à-dire précisément à ces effets positifs d’une modification de la conscience normale. C’est visiblement l’une des ambitions de James que d’inverser la perspective en psychologie, et plutôt que de réduire les états exceptionnels à des états pathologiques, d’envisager les états habituellement considérés comme pathologiques comme des différences éventuellement riches de possibilités. Cela rejoint pour une part ses tendances pragmatistes : il constate en effet, dans sa leçon sur la possession, que le changement du regard sur un même phénomène psychique – ceux que l’on appelait des possédés sont devenus, à l’époque de James, des médiums – a aussi rendu socialement inoffensif ce phénomènes. Les possessions avaient tendance à se propager dans l’environnement du possédé, alors que le médiumnisme ne connaît pas la même contagion. C’est, pour James, un exemple que le psychopathologiste doit méditer, lorsqu’il trace la frontière entre état sain et état pathologique (Taylor 1983, 110). Et James de conclure sa série de cours sur une exhortation à ne pas être effrayé par la vie, et à ne pas déclarer pathologique un état extraordinaire, au risque de passer à côté des conséquences positives qu’il peut avoir.
De là, la possibilité d’un autre déplacement, pleinement accompli dans les Varieties : puisque le subconscient n’est pas seulement une forme inférieure, mais différente de la conscience, on peut penser qu’il soit également un lieu plus propice pour la communication avec des formes de conscience plus éloignées encore de la conscience humaine normale, si de telles formes existent : « S’il y avait de vrais démons ils ne posséderaient peut-être que les hystériques » (Taylor 1983, p. 92). Au bout du compte, c’est bien l’objet même de la
psychologie qui est modifié par la considération des phénomènes extraordinaires, qui mettent en jeu le subconscient et, puisque selon James c’est une loi de la conscience secondaire qu’elle prend des formes religieuses (Taylor 1983, p. 111), des phénomènes religieux. La psychologie peut devenir non plus seulement la science de l’esprit humain mais, et parce qu’elle est la science de l’esprit humain dans toutes ses dimensions, la science des relations de la conscience humaine avec d’autres formes de conscience.
Toutefois c’est dans les Varieties que le double mouvement caractéristique de la démarche de James est le plus perceptible. Il s’agit toujours d’investir la religion à partir des outils de la psychologie. James prévient d’emblée que cette démarche ne vise pas à réduire le religieux à une pathologie psychique. D’une part, parce que la valeur d’une expérience religieuse doit être établie en fonction d’une étude de ses conséquences plutôt que de ses causes : il n’y a pas plus de raison de nier la valeur de l’expérience de Paul de Tarse sous prétexte qu’elle fut sans doute causée par une crise d’épilepsie, qu’il n’y en aurait à chercher à valider un théorème mathématique en statuant sur la santé mentale de son inventeur. D’autre part, parce que rien n’empêche que certaines pathologies psychiques soient précisément les moyens par lesquels l’accès à des formes supérieures de conscience serait rendu possible. Il ne faut donc pas opposer la valeur religieuse d’une expérience et sa possible dimension pathologique : James retrouve ici ses conclusions de 1896. Mais l’étude psychologique de l’expérience religieuse, si elle ne réduit pas la religion à une pathologie, en permet une meilleure compréhension : les transes* religieuses sont des transes avant d’être religieuses, et on les comprendra mieux en étudiant tous les phénomènes de transes, y compris pathologiques (James 1902, p. 30).
A quels résultats James aboutit-il ? Notamment à justifier, du point de vue de la psychologie, et plus particulièrement d’une psychologie du subconscient, la valeur d’une des expériences les plus fondamentales selon lui pour la religion : le sentiment, éprouvé dans la conversion et en particulier la conversion subite, que des forces extérieures à la conscience individuelle lui apportent la rédemption (James 1902, p. 196). Toutefois ces forces, pour le psychologue, sont immanentes à la personnalité du converti : elles appartiennent à son subconscient. Cela, pourtant, n’équivaut pas à une négation de de toute forme de transcendance. Avec cette découverte, en effet, la psychologie doit être consciente qu’elle ne voit qu’un côté du phénomène : elle sait que les forces à l’œuvre dans la conversion viennent du subconscient, mais elle ne sait ni où s’arrête le subconscient, ni d’où il tire son énergie, s’il ne la crée pas lui-même. La considération de l’expérience religieuse ouvre donc une porte au
sein même de la psychologie, dans laquelle la psychologie ne peut, comme telle, c’est-à-dire sans cesser d’être une psychologie, s’engouffrer. De là la proposition Jamesienne – dont les Varieties se veulent un premier exemple (James 1902, p. 389) – d’une « Science des religions », c’est-à-dire d’une science consacrée spécifiquement à la question de savoir jusqu’où va le subconscient, jusqu’à quel point il dépasse – ou non – la conscience personnelle dans d’autres formes de consciences, mais aussi à la question de savoir ce que sont ces formes de conscience. Voici mené à son terme (qui se veut aussi un point de départ) le deuxième mouvement de James, qui va de la considération psychologique de la religion à une réflexion sur la science psychologique.
Pour le comprendre entièrement, et finir d’examiner le rapport de la psychologie à l’étude du religieux chez James, il faut encore saisir pourquoi James sent le besoin de distinguer finalement entre psychologie et science des religions, alors même que celle-ci, qu’il appelle de ses vœux, ne semble pas devoir user de méthodes différentes de celles de la psychologie, et que les Varieties sont, elles, à la fois un essai de psychologie et de science des religions. La réponse tient à l’empirisme de James : parce que la connaissance se comprend comme réflexion sur une expérience, une science des religions conséquente ne peut être pratiquée que par des gens qui vivent ou ont vécu une expérience religieuse. Cela, toutefois, n’est pas un obstacle à la validité universelle d’une telle science. De même que la validité universelle de l’optique n’est pas mise en cause par le fait que les aveugles-nés ne peuvent la pratiquer, que seuls des personnes participant à une expérience religieuse puissent réfléchir sur elle ne remet pas en cause la portée de leurs conclusions. Seulement, de même que les aveugles doivent faire confiance à ceux qui voient pour trancher les questions d’optique, les personnes extérieures à toute expérience religieuse doivent faire confiance à ceux qui y participent pour trancher les question de science des religions. C’est là que résiderait, finalement, la différence avec la psychologie, praticable en droit par tous les êtres humains.
Les Varieties ont joué un rôle central dans le développement des études sur la mystique jusque dans les années 1930. L’idée d’une Science des religions comme substitut de la théologie a pu séduire la théologie libérale protestante, particulièrement l’école de psychologie religieuse à Genève (G. Fulliquet, T. Flournoy*). En France, l’ouvrage sera très discuté par les psychologues, religieux ou non, qui participent de l’intérêt général pour la mystique, puis par les philosophes, que ce soit pour s’en distancier (Jean Baruzi*) ou pour en reprendre certaines intuitions, quitte à les reformuler profondément (Henri Bergson dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, Paris, Alcan, 1932 ; rééd. Paris, PUF, 2008).
Bibliographie
Œuvres de William James
The Works of William James, Cambridge, Massassuchetts and London, England, Harvard University Press, 1975-1988, 17 vol.
Edition citée : Writings, 1902-1910, éd. B. Kuklick, New York, The Library of America, 1984, 1379 p.
The Will to Believe and Other Essays in Popular Philosophy, New York and London, Longmans, Green & Co, 1897 ; tr. L. Moulin (1916), rééd. Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2005, 402 p.
The Varieties of Religious Experience: A Study in Human Nature, New York and London, Longmans, Green & Co, 1902 ; tr. F. Abauzit (1906), Les formes multiples de l’expérience religieuse, rééd. Chambéry, Éditions Exergue, 2001, 487 p.
« A Suggestion About Mysticism », dans The Journal of Philosophy and Scientific Method, February, 17, 1910.
« A Pluralistic Mystic », dans The Hibbert Journal, July 1910, repris dans Writings, éd. cit., p.
1272-1280.
Littérature secondaire
Lapoujade, David, William James. Empirisme et pragmatisme, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2007, 128 p.
Madelrieux, Stéphane, William James. L’attitude empiriste, Paris, PUF, 2008, 503 p.
Nef, Frédéric, « La mystique a-t-elle une valeur philosophique ? William James et Bertrand Russell », dans ThéoRèmes [En ligne], mis en ligne le 12 juillet 2010, URL : http://theoremes.revues.org/
Poulat, Emile, L’Université devant la mystique. Expérience du Dieu sans mode ou transcendance du Dieu d’Amour, Paris, Salvator, 1999, 292 p.
Taylor, Eugene, William James on Exceptional Mental States – The 1896 Lowell Lectures, Charles Scribner’s Sons, New-York, 1983, 222 p.