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970 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 4 mai 2011

actualité, info

Noir sur Blanc

Le dimanche des Rameaux me voilà parti en vacances, à parcourir à pied les villages blancs d’Andalousie, avec une page, blanche elle aussi, à noircir pour mériter le titre de carte, au prochain mardi.

Vagabonder par monts et par vaux pour se débarrasser des scories du cabinet, petit à petit vider son sac. Comme cette histoire, te­

nez :

Je reçois, fin de l’automne, ce jeune hom­

me, en manifeste burn­out qui réalise avec ef­

froi qu’il doit se résoudre à arrêter de travailler pour se mettre à l’abri, en particulier de lui­

même. Suit alors une brochette de symp­

tômes et somatisations, alcoolisations, idées suicidaires, isolement social.

Délicat apprivoisement pour l’amener à une psychothérapie, écorché qu’il est par une en­

fance carentielle, une mère alcoolique et con­

sommatrice de psychotropes qui lui font peur.

Discussions donc, négociations, certificat d’in capacité à renouveler, puis passage du relais à une équipe de psychothérapeutes.

Des nuages blancs, comme moutons indo­

lents, frisent les crêtes de l’Alpujarra abandon­

nant quelques touffes de laine au passage. A la pause je gribouille ma page comme ils «gris­

brouillent» le ciel qui s’assombrit.

Les vacances c’est aussi dormir plus, mieux, rêver peut­être.

«Cher docteur, l’assurance perte de gain de votre patient vous remercie pour l’attention et le temps consacré à notre client, souvent en urgence ou au téléphone ainsi que votre pa­

tience pour l’avoir convaincu de suivre une psy­

chothérapie intensive qui lui permet de très bientôt reprendre son activité professionnelle.»

Quelle que soit la latitude, tu peux toujours rêver mais au matin c’est plutôt le souvenir de cette lettre d’un autre ton qui ressurgit, en­

voyée en recommandé qui plus est : «Votre patient a été reçu par notre cabinet d’exper­

tise psychiatrique, ainsi vous devez vous con­

former aux conclusions de ce confrère qui,

dès le tant, ne lui reconnaît plus d’incapacité de travail. Par ailleurs, d’ici au 26 avril, vous devrez avoir pratiqué une prise de sang et nous adresser le taux sanguin d’antidépres­

seurs !»

En substance : le patient est un imposteur et le médecin son complice !

De quel droit peut­on obliger un patient à prendre un antidépresseur, apparemment pour certains seul et incontournable garant de suc­

cès thérapeutique rapide, quel est le taux san­

guin efficace du millepertuis, seul produit ac­

cepté par mon patient ?

Je ne rêve pas hélas, nous voici associés à l’Axe du Mal par un QG assécuro­psychiatri que à la mentalité de conquérants de l’espace et carte blanche

Dr Georges Conne 4, avenue de la Gare 1030 Bussigny

Pourquoi ne pas protéger

les «liquidateurs» de Fukushima ?

L’histoire retiendra, peut-être, leurs noms : Tetsuya Tanimoto, Naoyuki Uchida, Yuko Kodama, Takanori Teshima, Shuichi Tani- guchi ; cinq médecins et biologistes japonais travaillant dans différentes institutions ba- sées à Tokyo et Fukukoa. Ils signent un texte qui vient d’être publié sur le site du Lancet ;1 une correspondance dans laquelle ils dénon- cent l’absence de précautions sanitaires dont sont aujourd’hui potentiellement victimes les liquidateurs de la centrale nucléaire de Fukushima. Hasard ou non, cette correspon- dance est rendue publique au moment même où les responsables de Tokyo Electric Power Company (Tepco), opérateur – privé – de cette centrale, viennent de reconnaître qu’il leur faudra près d’un an avant de commencer à maîtriser la situation.

Dans ce contexte, la publication du Lancet apparaît comme un appel au secours à l’adresse de la communauté médicale inter- nationale spécialisée mais aussi comme un

réquisitoire : les cinq signataires soulignent que ceux qui – au péril de leur vie – tentent (et tenteront) de prévenir le pire ne bénéfi- cient pas aujourd’hui de toutes les protec- tions que la médecine et la biologie sont en mesure de leur offrir. Ils rappellent avoir pro-

posé dès le 25 mars, la mise en œuvre d’un projet thérapeutique préventif de nature à améliorer les chances de survie des liquida- teurs ; et ils dénoncent le fait que ce projet reste toujours lettre morte.

On sait, malheureusement, que l’exposition à de fortes doses radioactives entraîne, selon les doses reçues, différentes pathologies ; à commencer (pour des doses supérieures à 1 ou 2 Gy) par le «syndrome aigu d’irradia-

tion» ainsi qu’à des leucémies pouvant ap- paraître à distance de l’exposition aux radia- tions ionisantes. Dans le syndrome aigu, on observe notamment, d’emblée, des lésions ma- jeures sur les cellules souches hématopoïéti- ques. Les auteurs de la correspondance adres- sée au Lancet rappellent que si ces cellules ne sont pas entièrement détruites on peut tenter de faire usage de facteurs de croissance spé- cifiques. Dans le cas où les victimes ont été exposées à des doses supérieures à 5 Gy, le recours à des cellules souches est une abso- lue priorité. C’est ce qui a été tenté chez neuf des victimes de la catastrophe de Tcherno-

byl en 1986 à partir d’injec- tions de cellules allogéniques de moelle osseuse.2 C’est ce qui a été également tenté en 1999 lors d’un accident sur- venu à Tokaimura (Japon) où deux victimes avaient été greffées avec des cellules souches allogéniques. Pour intéres- sante qu’elle puisse être, cette thérapeutique a ses limites. Il faut trouver en urgence des donneurs compatibles, compter avec le syn- drome du greffon contre l’hôte ou avec l’ap- parition d’une immunodépression sévère.

Compte tenu de ces éléments et au vu de l’évolution de la situation, les cinq spécia- listes japonais ont proposé dès le 25 mars de avancée thérapeutique

… Dans le cas où les victimes ont été exposées à des doses supérieures à 5 Gy, le recours à des cellules souches est une absolue priorité …

Illustration : «Encounter»/M. C. Escher

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leurs pistolets désintégrateurs.

Le patient, désorienté par une telle mise en demeure, retrouve à nouveau ses senti­

ments de maltraitance et de persécution et l’équipe de soignants se mobilise de façon ur­

gente pour éviter la rechute !

Que deviendront ces patients quand les généralistes auront disparu, pulvérisés par les adeptes de la SBI, Suspicion Based Insu­

rance, nous qui sommes appelés à rencon­

trer l’autre au risque de le comprendre ? La marche décidément est libératrice, je refais le plein de ce vide qui m’avait manqué ces derniers temps.

Dans les palais somptueux de l’Alhambra, je songe encore à ceux qui, voyant tout en négatif, confondant le noir et le blanc, igno­

rent les nuances de gris (dont ils sont pour ainsi dire pauvres en la matière)… quand je tombe dans le musée sur une exposition consacrée à M. C. Escher et ce tableau «En­

counter» soit «Rencontre» où noirs et blancs se confondent puis se tendent la main !

Je ne me suis jamais senti si proche des artistes, quel bien cela fait.

généraliser le prélèvement et le stockage par congélation de cellules souches autologues présentes dans le sang périphérique des «tra- vailleurs du nucléaire» les plus exposés aux radiations ; cellules qui pourraient le cas échéant être ultérieurement utilisées en cas d’apparition de pathologie

spécifique. Ils ex posent les avantages d’une telle opéra- tion : elle permettrait de dé- passer les obstacles inhérents aux greffes allogéniques et de ne pas avoir recours à des thérapeutiques immuno sup- pressives. Cette approche permettrait également de re- nouveler plus rapidement le capital hématopoïétique que ne le permet tent les facteurs de croissance ou les cellules de moelle osseuse. Enfin cette approche, dont l’innocuité à court et long termes a été dé- montrée,3 permettrait égale- ment d’apporter une réponse à la survenue d’éventuelles futures leucémies radio-indui- tes. Les auteurs de cette cor- respondance prennent soin de souligner qu’une telle straté-

gie thérapeutique n’apporte pas de réponse aux autres possi bles conséquences (diges- tives, cutanées ou pulmonaires) du «syn- drome aigu d’irradiation».

Il faut bien sûr compter avec le coût d’une telle entreprise mais plusieurs compagnies pharmaceutiques ont d’ores et déjà donné leur accord pour participer financièrement et techniquement à ce projet. Dès le 29 mars, la Société japonaise de transplantation de cellules hématopoïétiques faisait savoir que ce projet était soutenu, à l’échelon interna- tional, par plus d’une centaine d’équipes médicales spécialisées dans le recueil et la conservation de cellules souches sanguines.

Et le Groupe européen spécialisé dans ce domaine ajoute que ce projet était réaliste et que cinquante hôpitaux du Vieux Continent étaient prêts à y participer. Enfin, le Torano- mon Hospital de Tokyo est d’ores et déjà en mesure d’effectuer les prélèvements sanguins et le stockage des cellules souches des liqui- dateurs.

Pour autant, plusieurs experts ont émis des objections 4,5 et la Commission japonaise de sécurité nucléaire (où siègent des experts non gouvernementaux) a jugé qu’une telle stratégie n’était pas nécessaire. Parmi ses ar- guments : l’impact physique et psychologique d’une telle mesure sur les «travailleurs du nucléaire», l’absence de consensus à l’éche- lon international comme au sein de l’opinion publique japonaise.6

Pour les auteurs du texte publié par The Lancet (qui déclarent n’avoir, sur ce thème, aucun «conflit d’intérêt»), la priorité des prio- rités est de tout mettre en œuvre pour pro-

téger les «liquidateurs». Ils ajoutent qu’au- delà des différents calculs «coût-efficacité», l’annonce de morts prématurées chez ces ouvriers aurait un effet désastreux sur l’en- semble de l’industrie nucléaire qu’elle soit ou non japonaise. Et, point essentiel, leur propos dépasse la seule question des «liqui- dateurs» japonais : elle pourrait valoir pour l’ensemble des populations vivant à proxi- mité des réacteurs nucléaires de la centrale de Fukushima ; et devenir bientôt un cas d’école de santé publique.

Jean-Yves Nau [email protected]

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