La «création» d’un être vivant ? Une révolution infléchissant l’histoire de l’humanité ? Certes non. Mais c’est une avancée importante qu’ont annon cée Craig Venter et son équipe, dans la revue Science de la semaine dernière. Elle re
présente un pas vers la synthèse de nouvelles formes de vie. Pour l’heure, dans le my coplas
me transformé décrit par Venter, seul l’ADN est synthétique. Le reste, l’ensemble de la cellule hormis l’ADN, a une origine parfaitement natu
relle.
On dira : produire in vitro la molécule d’ADN, l’incorporer dans une cellule dépourvue d’ADN et arriver à ce que l’ensemble vive, c’est déjà beaucoup. Peutêtre. Mais le procédé relève de la simple imitation. Le génome fabriqué était une copie, hormis une petite «marque de fabri
que» (un bout d’ADN original). L’étape suivante sera d’en modifier la combinaison. En maîtrisant ce que l’on fait. Ce qui suppose de compren
dre comment les gènes interagissent et pro
duisent une activité commune et coordonnée.
On en est loin.
La prouesse de cette équipe de chercheurs tient donc autant à la manipulation biologique qu’aux mots qui l’enveloppent, aux symboles manipulés, au buzz produit par son énorme ma
chine communicationnelle. Avec Venter, c’est sur ce planlà aussi que la science crée du nouveau.
The Economist, dans son édition du 22 mai, estime qu’en «créant un organisme vivant», Ven
ter et son équipe ont reproduit, ou plutôt con
crétisé, ce que Mary Shelley avait imaginé en écrivant Frankenstein. Comme elle, ils sont partis d’un cadavre (cellulaire pour eux, humain pour elle) afin de lui insuffler un principe de vie (de l’ADN pour eux, une décharge électrique pour elle). Mais, outre que la différence n’est pas mince entre un minuscule Mycoplasma labo- ratorium bleuâtre et un monstre humanoïde doté d’une force phénoménale, la comparaison my
thologique s’avère inadéquate. Car l’intéressant, aux yeux de Venter, n’est pas la vitalisation d’un cadavre, ni la force qui en résulte, mais l’ouverture d’un monde de possibles. S’il dé
cortique la vie, c’est pour la transformer et la surpasser. Il veut créer un organisme au gé
nome inédit, aux caractéristiques radicalement nouvelles, aux fonctions jamais vues. Le projet de Venter colle aux temps modernes : non plus, comme autrefois, découvrir des espaces inex
plorés (donc existant), mais engendrer de nou
veaux champs d’investigation. Le monstre de Frankenstein troublait par son aspect trans
humain, le mycoplasme de Venter fascine par le chemin qu’il ouvre, avec l’infini pour horizon.
Plus modeste dans sa prédiction, the Econo-
mist annonce le temps où «des formes de vie seront définies en routine sur un ordinateur portable». Il suffit de voir, expliquetil dans un éditorial, l’accroissement de la vitesse et la chute des coûts qui ont frappé le séquençage de l’ADN depuis le projet Human Genome pour comprendre de quoi est capable l’industrie hu
maine quand elle s’entiche d’un domaine. Or, la synthèse de l’ADN est déjà en train de se faire happer par la même accélération des tech niques. Bientôt, tout le monde pourra cons
truire des chaînes d’ADN comme il l’entend, en puisant des informations dans l’immense et sans cesse croissante bibliothèque des géno
mes décodés. Avant même cette démocrati
sation de la technique, The Economist voit la biologie synthétique améliorer les médicaments, transformer le CO2 en composés utiles, capter l’énergie solaire, créer de nouveaux carburants, bouleverser la chimie.
Mais plus le projet est ambitieux, plus il exige une compréhension des circuits génétiques.
Pour le moment, comme le relève Jim Collins dans la revue Nature, «il reste très difficile de concevoir un système de deux gènes qui tra
vaillent d’une manière voulue». C’est dire à quel point les propriétés impliquées dans le con
trôle d’un grand nombre de gènes en un seul réseau nous échappent encore. Comment chan
ger l’ordre, voire même la composition, des milliers de gènes qui composent une cellule, tout en les forçant à travailler ensemble ? Nous l’ignorons. Ce qui ne nous empêche pas d’agir.
On apprend en bricolant – c’est la grande thèse de Venter. Mais bricoler avec le vivant n’est pas anodin. Il est évident, écrit le philosophe Mark Bedau, dans Nature, qu’être capable de fabriquer des génomes «prothétiques» repré
sente un progrès significatif par rapport au tra
ditionnel génie génétique, qui ne concerne qu’un seul gène. Mais cette nouvelle technologie, en intervenant plus profondément dans le jeu de la vie, va peutêtre entraîner «de nouvelles émergences de propriétés». Et qui dit émer
gence dit inconnu radical. En d’autres termes : il n’y aura pas de maîtrise simple de la biologie synthétique et de ses buts. Nous devons nous
«attendre à de l’inattendu», à de «l’inconnu in
connu», comme dirait Donald Rumsfeld. Pour le plus intéressant et pour le plus dangereux.
Sur la nécessité d’encadrer la biologie synthé
tique, de lui imposer des règles, voire de la sou
mettre à une gouvernance mondiale, tout le monde est d’accord. Mais comme souvent, dans notre monde qui déteste les régulateurs, personne ne souhaite mettre les mains dans le
cambouis. «Ni la Communauté européenne, ni les EtatsUnis, ni la Chine, ni pour le moment aucune instance déjà constituée ne semble vouloir prendre l’initiative dans l’élaboration d’un cadre de gouvernance et de normes» résume un éditorial de la revue Nature. Or la construc
tion et la transplantation de génomes entiers pourraient bien être «la routine dans cinq ans».
Sans oublier que notre monde ne manque pas de ce sousproduit (nécessaire ?) de la con s
cience évolutive qu’est l’esprit terroriste.
Rassuronsnous, tempère The Economist : com me toujours dans l’histoire de l’humanité, des héros se lèveront pour nous sauver des mauvais usages de la biologie artificielle. Mais le piquant, c’est que, pour le moment, le héros, c’est Craig Venter. Drôle de hérosdécouvreur, en vérité, qui se vante de pratiquer de la «dirty science», qui a déposé des brevets sur la moindre de ses découvertes, pour en retirer le maximum de pouvoir et d’argent. Un héros im
mensément narcissique qui, au moment de publier le premier séquençage complet d’un génome humain, avoua qu’il s’agissait de son propre ADN et non, comme annoncé, celui d’un individu anonyme. Un héros qui n’a pas d’autre éthique que la réussite et de credo que la com
pétition. C’est ce genre de héros que tend à produire la recherche scientifique organisée en système darwinien et pilotée par le rendement.
Il serait bien que la société idéalise quelques autres individus, intéressés par ce qui se joue de l’humain face à la puissance du synthéti
que, cet «attracteur étrange» (Baudrillard).
Ce n’était qu’une coïncidence, évidemment, mais de celles qui parlent avec une éclatante clarté. Sur la Une du journal le Temps du 21 mai, l’annonce de la «création de la vie» cô
toyait une photo du bayou de la Louisiane en
vahi par un pétrole sombre et mortifère. D’un côté, le progrès avec une interrogation sur le risque. De l’autre, le risque concrétisé du pro
grès. Ce n’est pas la fatalité mais la négligen ce, le primat du profit, l’incroyable cynisme des responsables qui ont causé la catastrophe américaine. Car le risque du forage, même en grande profondeur, est en grande partie maî
trisable. Voilà l’une des questions posées par la nouvelle technologie de Craig Venter : sau
ronsnous rester prudents, appliquer au moins les règles que notre savoir nous enjoint d’ob
server, à forer les profondeurs de la vie ?
Bertrand Kiefer
Bloc-notes
1168 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 2 juin 2010
L’artifice à la rencontre du vivant
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