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La peste selon Saint Yersin (2)

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Revue Médicale Suisse

www.revmed.ch

19 septembre 2012

actualité, info

Et comment, en 2012, ne pas être tenté de faire ici le parallèle entre ce qui se passa en 1983 ?

Le peuple suisse vote le 23 septem- bre sur un objet lié à la protection des personnes vivant ou travaillant dans des espaces fermés, acces- sibles au public : cafés, restaurants, discothèques notamment. Noter ici que cinq cantons romands (FR, GE, NE, VD et VS) ont en quelque sorte donné l’exemple avec des lois cantonales sur le sujet ; le texte fédéral promouvra donc chez nos Confédérés le même degré de mieux-être.

Des milieux cherchent à faire croire qu’on aurait là une interdic- tion totale de fumer ; regrettable qu’on tende ainsi à tromper l’élec-

teur. Ce qui d’ailleurs, de manière regrettable, ne fait que confirmer que certains secteurs de l’économie ne voient (trop souvent) pas d’un bon œil les démarches de promotion de la santé – au motif fallacieux qu’on attenterait à la liberté des gens de faire tout et n’importe quoi (en parti- culier mettre en danger sa santé).

En passant, un mot sur les cons- tants matraquages publicitaires, y compris sous forme de patronage ou sponsoring, en faveur de produits nuisibles à la santé, en les faisant apparaître comme des sources de plaisir, de prestige ou de bien-être (!).

Personne ne nie que ces campa-

gnes ont l’objectif d’influencer les personnes et leurs comportements.

A l’évidence, et de manière appuyée, on veut orienter le consommateur vers certains usages et par là même on brime sa liberté (dans un sens porteur de sérieuses conséquen ces négatives). Les liberticides poten- tiels ne sont pas là où l’on pense.

Il faut rappeler que le problème dont traite l’initiative n’a rien d’une

«rêverie de réformateur social» mais est une préoccupation importante de santé publique. Au début de ma carrière (je ne suis plus jeune), on savait que le tabac tuait ses con- som mateurs (un décès sur huit chez nous est lié à son usage). Mais on ne savait pas que sont aussi con- cernés les fumeurs passifs, à savoir celles et ceux qui, sans fumer eux- mêmes, vivent dans une ambiance enfumée par d’autres : leur santé

est sérieusement menacée et, en moyenne, leur vie raccourcie. Les enfants sont des fumeurs passifs particulièrement vulnérables ; on veut croire que plus aucun parent ne fume ailleurs que dans le parc devant la maison ou à la limite sur son balcon.

Logiquement, ces conséquen ces pathologiques sont encore plus marquées chez les employés d’éta- blissements fermés où ils passent des heures chaque jour. Une recher- che récente de l’Institut de santé publique de l’Université de Bâle démontre, dans plusieurs cantons, les effets bénéfiques de la législa- tion déjà en vigueur : le fait de ne plus être exposé (depuis 2010) à la fumée passive correspond chez les travailleurs de la restauration à un «rajeunissement» de l’état de leur cœur de deux à trois ans !

Votation contre le tabagisme passif : une question de solidarité

en marge

Du 24 au 28 juin 2013 se tiendra à Suzhou (Chine) le 11e symposium international consacré à Yersinia.

Cette manifestation est organisée par Ruifu Yang (Beijing Institute of Microbiology and Epidemiology, China), Elisabeth Carniel (Institut Pasteur, France), Paul Keim (Nor- thern Arizona University, USA) et Andrey Anisimov (State Research Center for Applied Microbiology and Biotechnology, Russia). Un instant sera-t-il consacré à celui qui, non loin de là, découvrait il y

a cent dix-huit ans la bactérie qui porte son nom ? D’ici là l’ouvrage qui, en France, lui rend un singu- lier hommage aura-t-il été primé comme le veulent les automnales coutumes de la rentrée littéraire ? A l’heure où nous écrivons ces lignes, Peste & Choléra de M. Patrick Deville grimpe à grande vitesse dans la liste des goncourables. Et rien n’interdit d’imaginer que les mânes médicales de Renaudot puissent aussi bientôt bouger au souvenir du confrère Yersin.

Nous avons déjà évoqué dans ces colonnes (Rev med suisse 2012;8:

1750-1) les vertus littéraires de cette biographie 1 qui éclaire la vie

épatante de ce médecin né en Suisse, qui choisit Pasteur contre Koch, découvrit notamment le ba- cille de la peste à Hong Kong, implanta l’hévéa en Indochine et vécut comme un prince solitaire.

Dr Yersin Alexandre (Morges, 1863 – Dalat, 1943) ; quarante ans dans chaque siècle et plusieurs vies réunies en une seule. Notam- ment. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette biographie que de donner à voir ce que peut être une découverte de cette impor-

tance. Ce serait d’ailleurs une entreprise bien in- téressante que celle qui approfondirait les cir- cons tances des décou- vertes majeures de la bactériologie et de la virologie ; circonstances personnelles mais aussi économiques et géopoliti- ques. Parts respectives du hasard supposé et de la bienveillante fa- talité. Rôle constructif ou pervers de la compétition ? M. Deville nous donne à voir ce qu’il en fut (Hong Kong, été 1894) entre Yersin le pastorien solitaire et l’escouade japonaise dirigée par Shibasaburo Kitasato ; escouade formée à l’alle- mande par Robert Koch. Des pages à lire à haute et intelligible voix dans les amphithéâtres de bacté- riologie ; ou à proposer en applica- tion sur les écrans des télépho nes intelligents.

Et comment, en 2012, ne pas être tenté de faire ici le parallèle entre ce qui se passa en 1983 ? Soit entre un improbable groupuscule pari- sien et (la bactériologie allemande ayant sombré) deux forteresses virologiques américaines. Vingt- neuf années plus tard, nous étions déjà sur le point d’oublier quand cette biographie réactiva quelques souvenirs. Le contexte était aussi celui de l’urgence. En 1894 depuis l’Asie centrale, la peste commençait à nouveau à envahir le monde plus ou moins civilisé et ce mal séculaire demeurait un mystère. Quatre- vingt neuf années plus tard, un nouveau mal – une nouvelle peste – émergeait au sein des grandes cités américaines. Les immunolo- gistes savaient que ce mal était immunitaire. Les cancérologues s’interrogeaient, comme toujours.

Les toxicologues penchaient pour un toxique (qui se souvient de l’hypothèse des poppers ?). Les infectiologues auraient parié pour un virus. Les prions étaient encore inconnus au bataillon. A l’excep- tion des partis homophobes, les politiques ne s’intéressaient guère à tout cela. Seuls les prophètes de malheur évoquaient un risque pandémique. Personne ne parve- nait alors à faire le lien entre l’hémophilie, l’homosexualité, l’héroïnomanie et la nationalité haïtienne. Et personne ne saisit encore aujourd’hui pourquoi les tâtonnements furent si longs.

Il fallut donc les travaux précédents sur d’étranges virus lymphotro- piques pour que la vérité sorte

des paillasses de la rue du Docteur Roux. Les marronniers du temple pastorien étaient en fleurs et les journalistes médicaux en boutons.

Combien étions-nous à pressentir les tornades à venir ? Cela n’allait guère tarder. Il y en aura plusieurs, de diverses portées. A la lecture du livre de M. Deville, on croit comprendre qu’à la fin du XIXe siècle une forme d’élégance cheva- leresque prévalait entre les bacté- riologistes ennemis. Les formu- laires précomplétés des brevets à prendre n’étaient sans doute pas annexés aux textes des publications scientifiques. Cela non plus n’allait guère tarder.

Après son extra historique de

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Intéressant, non ?

Voilà qui, s’ils ont devant les yeux le mieux-être de la population, devrait faire réfléchir ceux parmi les politiques et les responsables de l’économie qui s’opposent à l’initiative de manière idéologique et simpliste. Voter oui est un geste nécessaire de solidarité notam- ment vis-à-vis de ces travailleurs (hommes ou femmes). Au-delà, c’est une question de respect pour le bien-être de chacun d’entre nous.

Dr Jean Martin Ancien médecin cantonal vaudois, membre de la Commission nationale d’éthique La Ruelle 6 1026 Echandens

Maladie coronarienne stable et pose de stent : mesurer la réserve de flux coronarien pour mieux sélectionner les patients ?

l’été 1894, le jeune Yersin quitta Hong Kong pour bien d’autres horizons. Il écrit alors au gouver- neur général à Hanoï : «J’estime que le but de ma mission à Hong Kong est atteint puisque j’ai pu isoler le microbe de la peste, faire les premières études sur ses pro- priétés physiologiques et envoyer à Paris un matériel de travail suf- fisant.» Il consignera ensuite dans un carnet ses conclusions : «La peste est donc une maladie conta- gieuse et inoculable. Il est probable que les rats en constituent le prin- cipal véhicule, mais j’ai constaté également que les mouches pren- nent la maladie.»2 Ah, les mou ches preneuses ! Bien jeune Yersin (nous

dit M. Deville) était persuadé que la bactériologie était une science sinon finie, du moins sans véri- tables lendemains. En était-il persuadé ? Etait-ce au contraire un prétexte pour assouvir cette bougeotte perpétuelle qui semble habiter ce protestant aux ascen- dances françaises que Dieu fit naître dans le canton de Vaud ? Yersin devait avoir le Nobel. On veut dire par là que ce Prix était à lui s’il avait chaussé les confor- tables charentaises pastoriennes qui s’offraient à lui, s’il avait plas- tronné dans les amphithéâtres du Vieux Continent et du Nouveau Monde, accepté les rubans et les fracs, baisé les mains et laissé l’œdème envahir ses chevilles.

Faute d’accepter les rituels, vous n’êtes pas invité à célébrer la messe. Yersin ne fut pas invité à faire le chemin de Stockholm.

Il n’en fut pas de même avec les belligérants de 1983. Du moins avec quelques-uns. Ce fut en 2008.

Un quart de siècle pour un sacre.

Avec, c’était immanquable, des pleurs, des cris ; et un sentiment

assez répandu d’injustice de l’autre côté de l’Atlantique mais aussi dans le camp gaulois. Longtemps avant le choix affiché de l’Institut Karolinska, le professeur pastorien avait, lui aussi, commencé à larguer les amarres. Et il n’est peut-être pas trop tard pour commencer à rédi- ger aujourd’hui le parcours de plus en plus atypique du Pr Luc Montagnier ; parcours dont on perçoit mal sinon la logique du moins quel pourra être l’aboutis- sement. Biographie autorisée ou non.

Peste & Choléra commence à l’aéro- drome du Bourget, près de Paris.

C’est le dernier jour du mois de mai 1940. C’est le dernier vol de la compagnie Air France avant bien des années. C’est le dernier vol de Yersin. Sous les ailes, dans la riche Beauce, l’exode. Les meu bles et les matelas, les hommes, les bicy- clettes, les chevaux, les enfants et les mères. Tous font cap vers le sud-ouest. Ils fuient la peste brune qui s’annonce. Comme Joyce ou Matisse, Yersin a quitté l’hôtel Lutetia qui accueillera bientôt le

cuir de l’occupant. «Il les connaît, Yersin, les deux langues et les deux cultures, l’allemande et la française, et leurs vieilles querelles, écrit M.

Deville. Il la connaît aussi, la peste.

Elle porte son nom. Depuis qua- rante-six ans déjà.»

Il ne verra pas la fin de la peste brune. Yersin perd la vie en 1943, soit un an avant Alexis Carrel.

Yersin meurt à 80 ans, Carrel à 71 ans. Ce médecin a eu le Nobel avant la quarantaine ; avant de voguer lui aussi vers d’autres ri- vages. Ceux de Carrel se révélè rent sinistres ; ceux de Yersin nous éclairent. Grâce soit rendue au talent de M. Patrick Deville.

(Fin)

Jean-Yves Nau [email protected] 1 Deville P. Peste & Choléra. Paris : Edi-

tions du Seuil, 2012.

2 Miracle de la numérisation : www.bibnum.

education.fr/sciencesdelavie/m%C3%

A9 decine-clinique/la-mise-en-%C3%A9 vidence-du-bacille-de-la-peste-hong- kong-1894

Yersinia pestis

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