LES INTERPRÉTATIONS DES RÊVES : DE FREUD À BION Marc Hebbrecht
De Boeck Supérieur | « Cahiers de psychologie clinique » 2014/1 n° 42 | pages 27 à 43
ISSN 1370-074X ISBN 9782804186395 DOI 10.3917/cpc.042.0027
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1 Marc Hebbrecht est psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste, membre titulaire de la Société Belge de Psychanalyse.
Il est actif auprès de l’UC-KU Leuven, campus Kortenberg ainsi qu’à ASSTER Saint-Trond. Adresse privée : Wijkstraat 146 Tongres.
E-mail: marc.
DES RÊVES : DE FREUD À BION
Marc HEBBRECHT
1résumé La présente contribution vise tout d’abord à répondre à la question de savoir si le rêve est significatif et s’il est inter- prétable. Ensuite, nous verrons si la théorie freudienne du rêve tient toujours? Enfin, nous nous arrêterons au modèle de Bion qui rend possible une interprétation intersubjective du rêve.
Le rêve, en tant qu’activité de l’esprit, n’est pas simplement la création du rêveur lui-même, mais peut être imposé de l’exté- rieur. A l’époque actuelle l’explication surnaturelle a en grande partie été abandonnée et nous voyons se faire une polarisation, entre d’une part l’approche scientifique naturelle empirique du rêve, et les modèles d’explications psychanalytiques d’autre part, où la vision intersubjective gagne du terrain.
mots-clés Bion, Freud, interprétation des rêves, intersubjec- tivité, rêve.
AbstrAct In this contribution the author examines in what way contemporary psychoanalytical and neurobiological the- ories confirm our conviction that the dream is meaningful and useful for interpretation. Is Freud’s dream theory still useful or has it to be replaced by other theories? At the present mo- ment Bion’s approach becomes a major paradigm and makes
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an intersubjective approach of dreams possible. The dream is not simply a creation of the dreamer but can be imposed by the environment. Supernatural explanations are progressively replaced by neurobiological, empirically based and psycho- analytical theories.
Keywords Bion, Freud, the interpretation of dreams, intersub- jectivity, dream.
Introduction
À l’époque actuelle de l’informatique, avec la découverte de la réalité virtuelle, l’intérêt pour le rêve n’a pas disparu. Il ressort d’une étude socio-psychologique récente que les gens, quelle que soit la culture à laquelle ils appartiennent, sont intéressés par leurs rêves et veulent comprendre les motifs qui se cachent derrière ceux-ci. En outre, ils sont convaincus que l’interpréta- tion de leurs rêves aura une influence sur leur vie quotidienne (Morewedge & Norton 2009). Dans une de mes précédentes contributions, j’ai décrit que le rêve est une donnée tant scienti- fique que thérapeutique et esthétique (Hebbrecht 2012). L’étude du rêve reste au cœur de l’intérêt de la psychanalyse, mais s’étend également à d’autres domaines (Hebbrecht 2013). L’on s’attend à des développements révolutionnaires des sciences neurologiques qui permettront une meilleure compréhension du processus du rêve. Les théories neurobiologiques actuelles s’intéressent surtout aux aspects syntactiques (la forme), moins aux aspects pragmatiques (la fonction) et dans l’ensemble pas du tout à la sémantique (la signification) du rêve. Des décou- vertes neurologiques récentes confirment néanmoins que les rêves ont du sens (Hebbrecht 2010).
La présente contribution vise tout d’abord à répondre à la question de savoir si le rêve est significatif et s’il est interpré- table. Ensuite, nous verrons si la théorie freudienne du rêve tient toujours ? Enfin, nous nous arrêterons au modèle de Bion qui rend possible une interprétation intersubjective du rêve.
Le rêve, en tant qu’activité de l’esprit, n’est pas simplement la création du rêve lui-même, mais peut être imposé de l’exté- rieur. La conception antique que le rêve peut être expliqué sur
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base de concepts externes, surnaturels, n’a pas encore totale- ment disparu. L’histoire de l’interprétation des rêves nous a appris que, déjà dès l’antiquité, diverses conceptions à propos du rêve se juxtaposaient. Au cours de l’histoire on constate qu’il y a eu une évolution progressive de l’explication des rêves qui est passée d’une compréhension de phénomènes surnaturels et externes vers des explications naturelles. À l’époque actuelle l’explication surnaturelle a en grande partie été abandonnée et nous voyons se faire une polarisation, entre d’une part l’approche scientifique naturelle empirique du rêve, et les modèles d’explications psychanalytiques d’autre part, où la vision intersubjective gagne du terrain.
Le rêve est-il porteur de sens et est-il interprétable ? Au cours des siècles, les hommes ont eu une double attitude envers le rêve. Certains vouaient une véritable fascination au rêve. Celui-ci attisait leur curiosité et ils voulaient parvenir à tracer la signification subjective profonde ou surnaturelle prophétique de ces rêves. D’autres rejetaient le rêve telle une superstition sans aucune valeur. Cette même attitude se re- trouve dans les points de vue scientifiques du dix-huitième et du dix-neuvième siècle : soit le rêve est pris comme une activité créative (une représentation pouvant être comprise sous forme de métaphore) apparentée à la poésie, le mythe, l’art,… soit le rêve était compris comme le résultat d’évé- nements fortuits ayant lieu dans une psyché désorganisée et endormie (Sand 1999).
Même au sein des cercles psychanalytiques, tout le monde n’est pas convaincu dans la même mesure de l’importance du rêve. Le rêve n’est plus vu, par certains psychanalystes, comme la Voie Royale menant à la connaissance de l’Incons- cient, mais comme une pensée semblable à toutes les autres.
D’autre part, les descriptions de cas analytiques sont généra- lement illustrées à l’aide du rêve. Stroeken (2010) l’exprime d’ailleurs très joliment : ‘Le rêve peut apporter une profon- deur qui ne peut être obtenue autrement. Le rêve a quelque chose de plus, dévoile souvent plus, exprime parfois un conflit de manière plus directe et plus imagée. Il peut exprimer des choses que le rêveur lui-même ignore encore. Les rêves aident à avancer : ils ne peuvent mentir.’
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La question de savoir si le rêve est interprétable a été étu- diée d’un point de vue épistémologico-philosophique par Blass (2002). Lors de sa tentative de justification des théo- ries psychanalytiques, elle procède à une analyse critique et rationnelle du cadre théorique de la psychanalyse et des expé- riences qui surviennent dans le contexte du rêve. Elle répond à un certain nombre de questions : le rêve constitue-t-il un contexte de signification ? Ces significations peuvent-elles se produire pendant le sommeil et être découvertes en état d’éveil ?
Selon Blass, Freud a proposé une approche idéationnelle- textuelle du rêve. Après Freud, une deuxième vision s’est ajoutée dans la littérature psychanalytique sur l’approche des rêves, à savoir l’approche affective expérientielle, introduite par l’œuvre de Winnicott et Bion. Dans cette approche, il est question de l’intégration de la signification sur base du vécu de sa propre expérience en lieu et place de la découverte et de la reconnaissance de liens idéationnels sous-jacents. Mais, qu’entendons-nous par ‘la signification’ ? Le rêve constitue-t- il une source privilégiée de sens ? À la fin de son étude, Blass en vient à la conclusion que le rêve mérite un statut particu- lier en raison du fait qu’il donne accès à des significations plus profondes et cachées. Il est non seulement possible de découvrir la signification des rêves, mais aussi de parvenir à la découverte de significations qui n’auraient pas été accessibles par l’analyse des contenus psychiques en état d’éveil. Elle met l’accent sur l’existence de significations qui se révèlent en relation avec le rêve, mais qui ne sont pas contenues dans celui-ci. En d’autres termes, le rêve est à la fois un contexte particulier pour la découverte de significations et un contexte spécial d’expérimentation. Chacun utilise ses rêves à sa propre manière : pour l’un, il sera plus important de vivre le rêve en tant qu’expérience, tandis que l’autre sera plus curieux et vou- dra y chercher quelque chose. Tous les rêves ne sont pas signi- ficatifs ; il y a également des rêves dont la signification n’est pas à trouver à l’aide de la méthode psychanalytique. Parfois il arrive aussi que les rêves remplissent une fonction défensive et empêchent l’accès à la découverte de signification.
Dans l’étude empirique du rêve (Kramer 2007, p. 129-159), l’on suppose que le rêve ne porte en lui-même aucune si- gnification, mais que cette signification est apportée par un
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interprète qui applique un système de signification externe au rêve. Ainsi, la psychanalyse comprend par exemple différents systèmes de signification qui rendent le rêve interprétable.
La théorie freudienne du rêve n’en est qu’un exemple parmi d’autres. Une forme empirique de l’interprétation des rêves est la traduction du rêve décrite par Kramer (2007 p. 131), par laquelle le rêve manifeste est conçu telle une métaphore en mouvement. Le rêve manifeste est proposé à un groupe de spécialistes qui expriment leurs associations pour ensuite arriver à un texte sur lequel un consensus est obtenu. Dans cette méthode, on ne travaille pas avec les associations libres du rêveur. La traduction du rêve, qui est étroitement liée au texte du rêve et qui ne traduit que ce qui figure dans le texte, n’est donc pas pareille à une interprétation du rêve. Les as- pects méthodologiques de la traduction du rêve sont discutés en détail dans l’ouvrage de Kramer. Ainsi, le risque que les préjugés personnels du traducteur puissent troubler la traduc- tion du rêve est tout simplement impensable. De même, il va de soi qu’un rêve possède autant de significations que lui sont appliqués de systèmes de signification. Ainsi, après Freud, des psychanalystes ont mis au jour de nombreuses significa- tions insoupçonnées du célèbre rêve d’Irma tiré de son Inter- prétation du Rêve.
Du point de vue de la théorie littéraire, l’étude scientifique du texte offre une autre porte d’accès vers le dévoilement de la signification du rêve manifeste. Le rêve manifeste est à considérer comme un texte littéraire et peut donc être étudié en tant que tel. Je renvoie tous ceux qui sont intéressés à cette approche au livre d’Eagleton (1983). Dans cette optique, le rêveur est l’auteur du texte du rêve. Ce texte du rêve com- prend toujours des traces d’autres textes et est à différencier de ces autres textes. Le rêve n’est pas une description littérale d’une série d’événements, mais une métaphore dans laquelle il est surtout question de la connotation (les représentations d’ordre émotionnel liées au mot, en dehors de la signification réelle) et moins de la dénotation (description déterminée de la signification d’un mot). Un rêve ne peut pas non plus être dissocié de son contexte, lequel contribue à la signification.
L’étude du rêve mènera également à un moment ultérieur dans le temps à d’autres significations encore.
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L’interprétation freudienne du rêve tient-elle toujours ?
Freud s’opposait surtout à la conception selon laquelle les rêves n’auraient aucune signification psychologique, comme si ceux- ci étaient des déchets psychiques, produits par des stimuli du cerveau. Aujourd’hui encore, cette vision fait encore l’objet de débats au sein de cercles neuroscientifiques (Kramer 2007).
Tout d’abord, Freud (1900) considère le rêve comme un acte psychique à part entière, porteur de sens. Ceci rend le rêve interprétable. Le rêve est une activité psychique organi- sée, à différencier de la vie éveillée, et obéissant à ses propres lois. Par là, Freud s’oppose non seulement à l’interprétation populaire du rêve (le déchiffrage des rêves à l’aide de codes symboliques en vue de prédire l’avenir), mais aussi aux scien- tifiques qui prétendent que les rêves ne sont que des produc- tions désorganisées, générées par des stimuli internes. Pour- tant, tout rêve n’est pas interprétable. Freud écrit que chaque rêve a au moins un endroit où il est impénétrable, une sorte de nombril qui le relierait à l’inconnu.
D’après Freud, le rêve montre des similitudes avec le mot d’esprit et peut être compris comme un symptôme névrotique.
Le rêve trouve son origine dans l’inconscient. Nous devons prendre la signification de ‘l’inconscient’ dans un sens plus large que celui de l’adjectif auquel il se réfère, à savoir l’en- semble des contenus qui ne sont pas présents dans le champ actuel de la conscience (la signification descriptive de l’in- conscient). L’inconscient dans sa signification ‘topique’ fait référence chez Freud à un système psychique comprenant les contenus refoulés où l’accès au système de ‘préconscient’-
‘conscient’ est refusé suite à ce refoulement. Ce système inconscient fonctionne suivant ses propres lois qui sont à dif- férencier de la pensée consciente (l’inconscient dynamique).
Freud appelle l’interprétation des rêves « la voie royale » vers la connaissance de l’inconscient.
Si le rêve est interprétable, comment peut-on tracer la signi- fication de ce rêve ? Selon Freud, la signification se révèle en demandant au rêveur de s’associer aux différents éléments du rêve. Ensuite, on part à la recherche du ‘reste diurne’ et du sti- mulus qui est à l’origine du rêve. Il y a toujours des liens avec le passé de la petite enfance. Enfin, on s’attache aux symboles qui
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apparaissent dans le rêve. La libre association aux différents éléments du rêve va provoquer de la résistance. Les irruptions que l’on veut refouler s’avèrent justement décisives pour la recherche du contenu inconscient. C’est une donnée clinique qui veut que plus on s’approche de la signification du rêve, plus forte sera la résistance. Les associations au rêve ne sont pas encore les pensées latentes du rêve elles-mêmes !
Dans l’interprétation du rêve, on doit se fier à la méthode des associations libres, lesquelles méritent la toute grande priorité. Ce n’est qu’en deuxième lieu que l’on accordera de l’attention à la symbolique du rêve. Un symbole est une traduction fixe. L’existence de la relation symbolique est une comparaison. Freud donne une description détaillée des sym- boles sexuels masculins (épée, dague, bâtons pointus,…) et féminins (coffre, chambre,…). Nous connaissons la signi- fication des symboles de rêves provenant d’autres sources : contes, mythes, pantomimes et farces, folklore, la connais- sance des mœurs, les usages, les proverbes, les chansons po- pulaires et la poésie. La connaissance de la symbolique fait partie de la vie inconsciente de l’esprit. Le langage symbo- lique est une manière ancienne, mais disparue, de s’exprimer, une langue primitive.
Un pilier important de sa théorie du rêve est l’accomplis- sement du désir. D’après Freud, le rêve est une expression déformée d’un désir caché, inconscient, qui est représenté sous une forme accomplie. Par cette déformation, le rêve ap- paraît étrange et incompréhensible. La déformation du rêve est le produit du ‘travail du rêve’, l’ensemble des processus psychiques que les pensées latentes du rêve transforment en contenu manifeste. Pour Freud, rien dans le rêve n’est fortuit ou indifférent. Derrière des détails apparemment insignifiants peut se cacher un riche contenu.
L’interprétation des rêves après Freud
Selon Freud, le rêve est significatif et le psychanalyste peut, à l’aide de la technique de l’association libre, parvenir à révéler la signification du rêve. La vision de Freud, selon laquelle nous ne devons pas nous soucier du contenu manifeste du rêve et que nous devons, en premier lieu, dévoiler sa signification
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latente est néanmoins dépassée. Il y a aujourd’hui beaucoup d’intérêt scientifique pour le rêve manifeste. L’analyse du rêve a moins à faire avec la traduction du contenu manifeste dans la pensée latente du rêve, qu’avec la continuation du pro- cessus de création de sens (Ogden 2002). La manière dont on travaille sur les rêves aujourd’hui, a changé. Nous ne divisons plus – ainsi que Freud le faisait – le rêve en éléments pour ensuite inviter les associations libres, parce que cela perturbe beaucoup trop le déroulement spontané de la libre association et rend plus difficile l’expérience intuitive. L’analyse du rêve n’est pas un but en soi, mais seulement un des aspects de l’ana- lyse du patient. La tâche du psychanalyste est d’accompagner le patient à ne plus faire les rêves à ne pas rêver, de même que les rêves interrompus, et d’y aider le patient au moyen de sa propre rêverie et intuition. L’interprétation du rêve n’est donc pas l’interprétation d’un contenu latent, mais une construction de signification dans un contexte. Aujourd’hui, plus que par le passé, l’on se sert d’une vision interactionnelle dans la tech- nique d’interprétation. Actuellement, nous comparons le rêve – contrairement à Freud – à un journal qui sortirait chaque nuit et qui dirait la vérité de manière déformée (Hebbrecht 2010).
Le rêve est vu plus comme une activité de transformation et comme une communication interpersonnelle et invite moins à un déchiffrement interpersonnel de hiéroglyphes psychiques.
Lorsque l’on travaille sur les rêves, on met plutôt l’accent sur la compréhension intuitive des métaphores et des signi- fications. Le rêve est également plutôt compris sur base de l’état intérieur du moment actuel du rêveur et de la phase du processus thérapeutique dans lequel se trouve le patient. Pour vraiment pouvoir rêver, la symbolisation est nécessaire, une capacité qui fait souvent défaut à de nombreux patients. L’on n’accorde plus beaucoup d’attention à l’interprétation des symboles dans la manière psychanalytique actuelle de travail- ler sur les rêves. Le rêve est parfois une information transmise au thérapeute, parfois un cadeau offert par le patient à son thé- rapeute, ou encore l’expression d’un processus d’avancement à titre de réponse aux interprétations et le reflet de ce qui se passe à un niveau plus profond dans la relation thérapeutique.
Les rêves donnent des indications intéressantes au sujet des processus de transfert et de contre-transfert en cours. Le rêve constitue surtout un message adressé au thérapeute à propos
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de la façon dont le patient le ressent. D’autre part, les rêves que le thérapeute fait au sujet de son patient peuvent donner une image de ce qui se passe dans la relation. Actuellement, le rêve est surtout compris comme une création intersubjective du couple analytique (Ogden 2002).
C’est surtout sur la théorie de l’accomplissement des dé- sirs que des questions sont posées. De nombreux rêves n’ont pas à voir avec la réalisation des souhaits, ne pensons qu’aux cauchemars post-traumatiques. Freud avait déjà découvert cela aussi et c’est pour cela qu’il n’a pas seulement révisé sa théorie du rêve, mais qu’il a aussi postulé le conflit entre les pulsions de vie et de mort (Freud 1933). Les rêves constituent souvent des représentations dramatiques de situations et de relations entre des objets internes telles qu’elles existent dans le monde intérieur (Fairbairn 1952). Les personnages du rêve peuvent être compris comme des traits personnifiés de la per- sonnalité du rêveur. Souvent, les rêves sont les portraits de vérités simples concernant l’expérience subjective de la vie quotidienne du rêveur (Blechner 1998). Le rêve est parfois comparable à une radiographie du processus psychothérapeu- tique (Hebbrecht 2004) ou du travail d’interaction dialectique entre le groupe en tant qu’ensemble et les besoins narcissiques de l’individu en thérapie de groupe (Stone & Karterud 2006).
Les rêves sont multifonctionnels (Fiss 2000) : dans un cas, il peut s’agir de la réalisation d’un souhait inconscient, mais dans d’autres cas, il s’agit d’un processus de pensée. L’on peut, par exemple, demander dans des conditions expérimen- tales à une personne cobaye d’exécuter une tâche stressante avant d’aller se coucher. Il apparaîtra que, pendant le rêve, il continuera à travailler à la solution du problème.
Si nous confrontons la théorie du rêve de Freud avec l’étude expérimentale moderne du rêve, alors nous devons surtout nous poser des questions sur sa théorie de la réalisation des désirs, ses conceptions sur la discontinuité entre le contenu manifeste et latent du rêve et entre la pensée pendant l’éveil et celle pendant le sommeil et enfin, sur la vision selon laquelle le rêve sert à préserver le sommeil. D’autre part, la validité, la signification, la fonction psychologique et thérapeutique du rêve est bel et bien confirmée. Entre-temps, il est clairement apparu que la théorie freudienne du rêve reste importante, mais n’est qu’une vision parmi d’autres.
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La théorie du rêve de Bion
Bion met surtout en question la théorie de l’accomplissement des désirs de Freud, ainsi que sa vision selon laquelle le tra- vail du rêve est destiné à déformer des vérités émotionnelles pour ainsi les dissimuler. Bion trouve que les différences entre conscient-inconscient et le processus primaire-secondaire sont insatisfaisantes, surtout sur base de ses expériences avec des patients psychotiques. Tandis que Freud part du point de vue que le rêve déforme un désir inconscient, Bion est d’avis que le rêve synthétise en un tout des éléments psychiques fragmentés (Symington & Symington 1996). Ci-après, je vais brièvement résumer un certain nombre d’éléments de l’inter- prétation du rêve selon Bion sur base d’une publication anté- rieure (Hebbrecht 2011).
Du contenu au processus
La vision de Bion adhère aux conceptions neuroscientifiques actuelles concernant la perception (Alloway & Pritchard 2007). Par exemple, notre vision n’est pas une question de perception passive, mais de déconstruction suivie de recons- truction active. Tout d’abord, les expériences doivent être en quelque sorte rendues aptes à être rêvées. Ceci signifie que les expériences sensorielles sont d’abord soumises à un cer- tain nombre de processus tels que l’observation, l’attention, la pensée, la mémoire, et éventuellement aussi à la libre associa- tion et à l’interprétation. Selon Bion, voici ce qu’est le rêve : des événements qui sont vécus sont ensuite travaillés sur le plan psychique, puis digérés. Le rêve ajoute quelque chose aux impressions sensorielles brutes jusqu’à ce qu’elles deviennent des perceptions. Le stimulus impersonnel est en quelque sorte recréé et personnalisé dans l’imaginaire. C’est une caracté- ristique de ce processus que nous appelons rêve, à savoir le fait de colorer de manière subjective des expériences de sorte que des impressions sensorielles deviennent des perceptions durant l’éveil et des images visuelles pendant le sommeil. Pen- dant le rêve en tant que processus, des expériences passées ainsi que des relations antérieures aux objets sont constam- ment réassimilées, c’est-à-dire pourvues d’une nouvelle signi- fication. De cette manière, le rêve contribue à la croissance
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psychique. Dans cette vision de Bion, le rêve en tant que pro- duit est déjà une interprétation de faits provenant de la réalité émotionnelle du rêveur, une réalité dans laquelle se rejoignent les expériences actuelles et passées (Schneider 2010).
Le rêve : évacuation ou élaboration ?
Selon Bion, tout ce qui se présente sous forme de rêve ne peut pas être considéré comme un rêve. Selon lui, les psychotiques ne sont pas en mesure de faire de vrais rêves ; des expériences visuelles durant le sommeil n’ont donc pas le caractère de rêves, mais sont plutôt des cauchemars ou des hallucinations se produisant pendant le sommeil, et donc des phénomènes d’un tout autre ordre. Il semble s’agir d’un rêve, mais il s’agit en réalité d’une hallucination.
Les rêves en tant qu’activité de la pensée, le rêve en tant que stade d’un processus de pensée
Le rêve est conçu par Bion comme une activité de pensée. Ceci comprend un gradient de fonctions cognitives et de fonctions de médiation des émotions par lesquelles les impressions sen- sorielles brutes sont mentalisées de manière continue jusqu’à devenir des éléments psychiques d’un niveau d’abstraction en constante augmentation.
Ce n’est pas tellement la signification du rêve qui est importante, mais plutôt la fonction que le rêve remplit. Le patient peut faire un rêve pour délimiter et définir un contenu psychique. Un autre patient apporte à chaque séance des rêves différents et se rend de cette manière inaccessible : ici, les rêves sont utilisés dans le but de ne pas faire face à quelque chose ; afin de contrer les liens, la croissance et le change- ment (dénommé selon Bion, une manifestation ‘moins K’).
Un autre patient encore utilisera le rêve en tant qu’action, par exemple pour exciter sexuellement le thérapeute. Générale- ment, les rêves éveillent notre attention et nous incitent à les étudier.
Le rêve n’est pas seulement une activité de pensée, mais peut également être considéré comme un stade de la pensée de la personne. Certains rêves doivent être compris comme l’éva- cuation d’un agglutinement d’éléments bêta, d’autres rêves
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sont l’expression d’une activité de pensée plus différenciée.
En général, le rêve doit être compris comme une collection d’images visuelles organisées en une histoire. Le rêve consti- tue un ensemble d’éléments alpha, organisés d’après une
‘conjonction constante’. Bion a emprunté ce dernier concept au philosophe britannique Hume. Il n’y a pas de lien logique ou causal entre les différents éléments. Tous deux sont reliés par une expérience commune, par le hasard, mais sont asso- ciés l’un à l’autre de manière permanente.
Le rêve est révélateur d’une vérité fondamentale
Selon Bion, les rêves doivent également être compris comme des mythes personnels représentant une expérience émotion- nelle de l’individu. Le rêve révèle notamment une vérité très privée à propos de la personne elle-même, de manière encore obscure. Cette vérité peut être éclaircie au cours d’un traite- ment psychanalytique et, suivant la décision de la personne, être rendue publique par lui. Lorsqu’un rêve est apporté en thérapie, ceci est une indication qu’une certaine digestion psychique a eu lieu, mais aussi qu’un contenu émotionnel est difficile à assimiler et demande encore à être travaillé. Les rêves et rêveries sont également à considérer comme des éléments psychiques inassouvis, c’est-à-dire non remplis de signification, mais néanmoins encore en mesure de recevoir celle-ci. Chaque rêve est en quelque sorte en attente d’un contenu, d’une expérience (un événement dans la réalité, une interprétation, une nouvelle phase de vie) qui en complétera la signification. En ce sens, les rêves et les rêveries sont égale- ment à comprendre comme des préconceptions qui attendent un reste diurne avant de devenir visualisables et imaginables.
Dans la phase finale d’une psychothérapie intensive, les rêves peuvent avoir la signification d’un concept : un contenu d’un niveau d’abstraction supérieur clarifiant un plus grand nombre de situations concrètes.
D’après Bion, le rêve est une forme de pensée et, en parti- culier, la forme de pensée la plus profonde, laquelle est diri- gée vers la recherche de la vérité. Ainsi, Bion fait du rêve le centre du fonctionnement psychique (Schneider 2010).
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L’interprétation du rêve en tant qu’oscillation PSD Bion (1962) utilise le concept de ‘PSD’ pour faire réfé- rence à l’oscillation entre la position schizo-paranoïde et la position dépressive. La lettre D (la position dépressive) est considérée comme un objet intégré ou comme un agglomé- rat de particules élémentaires. Cette situation est également réversible ; l’objet formé de cette manière peut à nouveau être fragmenté et dispersé. Un rêve peut – à partir de cette vision – être compris comme une cohésion éphémère et passagère qui apparaît durant un temps très court pour ensuite se désa- gréger en éléments. L’interprétation du rêve est alors une dé- construction du rêve manifeste en d’autres éléments, lesquels appellent à de nouvelles associations, ce qui donne lieu à un nouvel ensemble de significations qui présente une cohésion : le contenu latent. En d’autres termes, il est question d’une oscillation dialectique entre une cohésion atteinte qui apporte un éclaircissement et un état de dispersion qui va de pair avec le doute et l’incertitude.
Le rêve en tant que transformation
Le rêve vécu pendant le sommeil ne constitue pas la même expérience que celle que l’on rapporte immédiatement après s’être réveillé. Et le rêve tel que l’on s’en souvient le matin est différent que le rêve raconté au cours de la séance psy- chanalytique à l’analyste. Entre le rêve vécu, le souvenir du rêve, le rêve rapporté et la présentation de celui-ci par le thérapeute, il intervient à chaque fois un processus de trans- formation. Ainsi, quelqu’un peut écrire son rêve de manière cohérente pendant la nuit et constater au matin que le rêve apparaît tout à fait incompréhensible et bizarre. ‘Le rêve’ est le résultat d’une série de processus de transformations. Par exemple, lors d’une transformation ‘rigid motion’, il y aura peu de déformation entre l’objet originel et le produit final de la transformation. Les rêves de faim ou les rêves érotiques en sont des exemples. Dans les transformations projectives, il est question de division et d’identification projective, lesquelles créent une impression de fragmentation, d’éclatement et de dispersion, comme si l’on ne projetait pas une photo à l’aide d’une source lumineuse sur une surface oblique ou inégale, mais tout simplement dans l’espace.
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Une nouvelle interprétation du rêve, une technique radicalement différente
Dans “Attention and Interpretation” Bion (1970) met l’accent sur l’importante différence qu’il existe entre le rêve en tant que souvenir et le rêve en temps qu’expérience. Le rêve est à comparer avec un nuage qui s’insinue dans notre esprit et se manifeste telle une construction temporaire et qui disparaît tout aussi mystérieusement qu’il est apparu. Toute tentative de retenir le rêve, de s’en souvenir et de le comprendre, mo- difie et déforme la réalité du rêve. D’où il ressort une tech- nique radicalement différente. Pour Bion, l’analyse du rêve, après 1970, consiste plus à s’ouvrir au rêve du patient, à lais- ser s’insinuer le rêve et de se laisser influencer par celui-ci.
Ainsi, on continue à rêver le rêve du patient avec lui, on le travaille et on le complète. Le rêve vécu du patient est une manifestation du ‘O’ : un fait inconnaissable, sans forme et sombre, en évolution constante. Le rêve en tant que tel ne peut jamais être connu ou expérimenté, sauf par hasard. Dans cette nouvelle approche, Bion plaide pour une technique psychana- lytique radicalement différente : l’analyste rêve l’expérience consciente et inconsciente de l’analysant et l’analysant fait de même pour l’analyste. Lorsque l’analysant apporte un rêve, ceci est en fait une invitation à poursuivre le rêve.
Bion a-t-il modifié l’interprétation du rêve ?
L’analyste écoute l’ensemble de la séance plutôt comme un rêve et se concentre moins sur les rêves eux-mêmes. Ce n’est pas tant le dévoilement de la signification du rêve qui est important, mais la poursuite du processus du rêve (il s’agit donc surtout de l’approfondissement, de la transformation psychique, de l’expansion de la capacité de compréhension de la psyché).
Les analystes ne parlent des ‘rêves’ que lorsqu’un tra- vail psychique inconscient a eu lieu par lequel des éléments d’expérience sont liés entre eux en vue de la création d’une rêverie. L’apport d’un rêve est considéré comme un moment intime : une invitation à lorgner dans les tiroirs secrets de la personnalité. Le rêve de contre-transfert (un rêve de l’analyste au sujet de sa patiente) mérite autant d’attention que les rêves racontés par le patient.
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Interprétation intersubjective du rêve
Bion est à la base d’un paradigme psychanalytique révolu- tionnaire. La pensée de Bion est entre-temps devenue plus ac- cessible grâce à l’apport d’un nombre grandissant d’analystes créatifs, tels que Meltzer, Ogden, Ferro et Grotstein. Grâce à cela, la base d’une approche intersubjective du rêve est posée (Hebbrecht 2013). Les rêves des patients se situent en effet en relation vivante avec les rêves des thérapeutes et inversement.
Le processus du rêve se poursuit continuellement jour et nuit, et de temps en temps, des éruptions sont visibles à la surface.
Nous ne pouvons pas non plus perdre de vue qu’un rêve est déjà l’interprétation d’une expérience émotionnelle. Les pa- tients apportent des rêves afin de partager avec l’analyste des contenus psychiques qu’ils ne peuvent pas rêver eux-mêmes afin de pouvoir poursuivre le processus du rêve. Un rêve doit donc toujours être considéré comme un ‘travail en évolution’
(Schneider 2010).
CONCLUSION
Le rêve mérite un statut spécial parce qu’il nous permet de révéler des sens profonds et cachés. En outre, il forme en lui-même un contexte particulier menant à la découverte et l’expérimentation de significations inédites. Certains rêves rendent curieux et stimulent notre désir d’en savoir davantage.
La conception freudienne du rêve a été élargie de manière impressionnante. De nos jours, le rêve est devenu beaucoup plus qu’une tentative de réalisation de désirs inconscients.
Dans certains cas le rêve illustre une vérité toute simple sur la manière dont nous vivons les faits et gestes de la vie quo- tidienne. Dans d’autres cas il dévoile les dilemmes intérieurs éprouvés par le rêveur. Le rêve met en scène des situations et des relations entre des objets internes tels qu’ils existent dans le monde intérieur. Des figures dans le rêve peuvent être considérées comme des caractéristiques personnifiées de la personnalité du rêveur.
Actuellement le psychanalyste ne se bornera plus seulement à expliquer, à décrypter et à traduire les rêves, mais il attachera plus d’importance au fait de pouvoir rêver et il considérera cette
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capacité comme un progrès du développement psychique.
En recourant à ses propres rêveries et à sa propre intuition le psychanalyste doit aider le patient à ‘oser’ rêver des rêves jusqu’alors irrêvables et interrompus. La théorie du rêve de Bion a beaucoup apporté à une nouvelle technique de l’inter- prétation des rêves.
Le rêve est un phénomène énigmatique qui portera toujours en lui un noyau mystérieux. Le rêve en soi est en quelque sorte une vision intérieure, une fenêtre sur le monde intérieur, la plus libre des associations libres et surtout une création in- time présentant des caractéristiques esthétiques qui s’infiltre dans notre esprit comme un nuage, qui se manifeste comme une présence temporaire, et qui se dissipe aussi vite qu’elle est arrivée. Parfois le rêve s’oublie, mais parfois il devient un souvenir inoubliable. Grâce à son côté esthétique, il devient source d’inspiration par excellence.
Avec mes remerciements à Mme Liliane Dirkx qui m’aidé avec la traduction de l’article.
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