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SOUVENIRS DE JEUNESSE

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Autres ouvrages de Georges Aubin

Jean-Philippe Boucher-Belleville, Journal d’un patriote (1837 et 1838), Montréal, Guérin Littérature, 1992.

Siméon Marchesseault, Lettres à Judith, correspondance d’un patriote exilé, Sillery, Septentrion, 1996 («Cahiers du Septentrion », 7).

Augustin-Magloire Blanchet, Journal de l’évêque de Walla-Walla (1847-1851), dans « Les débuts de l’Église catholique en Oregon », Rimouski (Québec), Associa- tion des familles Blanchet, 1996.

Georges Aubin et Réal Aubin, Les Lambert-Champagne- Aubin, 800 actes notariés, 1663-1799, Joliette, Éditions Aubin-Lambert, 1996. Prix Rodolphe-Fournier 1997.

François-Maurice Lepailleur, Journal d’un patriote exilé en Australie, Sillery, Septentrion, 1996.

Amédée Papineau, Journal d’un Fils de la Liberté, Sillery, Septentrion, à paraître en 1998.

Wolfred Nelson, Écrits (1812-1842), Montréal, Comeau

& Nadeau, 1998.

Robert Nelson, Déclaration d’indépendance et autres textes, Montréal, Comeau & Nadeau, 1998.

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Amédée Papineau

SOUVENIRS DE JEUNESSE

(1822-1837)

Texte établi avec introduction et notes

par Georges Aubin

septentrion

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Nous remercions le Conseil des Arts du Canada et la SODEC pour le soutien accordé à notre programme d'édition, de même que le gouvernement du Canada pour l'aide financière reçue par l'entremise du Programme d'aide au développement de l'industrie de l'édition.

Illustration de la couverture : Vue du Champ-de-Mars, Montréal, 1830, par R. A. Sproule (Archives nationales du Canada, C-002640).

Maquette de la couverture et mise en pages : Folio infographie

© Les Éditions du Septentrion Diffusion Dimedia 1300, avenue Maguire 539, boul. Lebeau Sillery (Québec) Saint-Laurent (Québec)

G1T 1Z3 H4N 1S2

Diffusion en Europe :

Diffusion de l’édition québécoise Librairie du Québec

30, rue Gay-Lussac 75005 Paris France

Dépôt légal – 3e trimestre 1998 Bibliothèque nationale du Québec ISBN 2-89448-119-5

Si vous désirez être tenu au courant des publications des ÉDITIONS DU SEPTENTRION

vous pouvez nous écrire au

1300, avenue Maguire, Sillery (Québec) G1T 1Z3 ou par télécopieur (418) 527-4978

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I NTRODUCTION

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n déambulant, l’autre jour, dans le Vieux- Montréal, mon attention fut attirée par une plaque apposée par la Commission des monuments historiques près de l’entrée du 440 de la rue Bonsecours. La plaque révèle que Joseph Papineau, son fils Louis-Joseph et ses descendants avaient vécu dans cette maison. Cette belle maison grise avec une porte cochère sur la gauche, d’allure cossue et solide, habilement rénovée, encore chargée d’histoire, a sept fenêtres au deuxième étage et deux rangs de lucarnes : voilà bien le lieu de naissance d’Amédée Papineau, en 1819, fils aîné de Louis- Joseph Papineau, président de la Chambre d’assem- blée à Québec, et de Julie Bruneau.

Un peu plus loin, sur la même rue mais du côté est, à l’angle de la rue Saint-Paul, la maison Du Calvet avec une enseigne mentionnant l’année 1725.

Ne manquaient que les cris des gamins Papineau, Mondelet, Roy, jouant devant le parvis de la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours.

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* * *

Les Souvenirs de jeunesse d’Amédée Papineau font revivre toute cette ambiance du xixe siècle à Montréal, avec le collège des sulpiciens, sa discipline et ses repas frugaux, la traverse à Longueuil et son bateau actionné par des chevaux, le vieux palais de justice, la colonne Nelson, de triste réputation, la vieille prison et son pilori où l’on exposait les voleurs à qui on lançait des œufs pourris et de la boue, le château Saint-Antoine sur la montagne, autre rési- dence où les enfants de riches pouvaient s’ébaudir et se rouler dans l’herbe en humant de loin l’odeur de l’humus des terres labourées.

C’est aussi une promenade à travers un passé lointain dont il ne reste plus guère de traces : la chasse au canard, au centre-ville de Montréal, des étangs et des ruisseaux pleins de vie, où abondaient truites et goujons.

Les Souvenirs de jeunesse nous emmènent aussi dans la parenté des Papineau, à Saint-Denis et à Saint-Hyacinthe, et jusqu’à la Petite-Nation, sur les bords de l’Outaouais, quand il fallait trois jours pour s’y rendre par une route semée d’embûches. Là, de grands espaces inhabités, des forêts à perte de vue, quelques censitaires établis sur la rive et, en remon- tant une rivière, une scierie et un moulin à farine qu’on vient de bâtir.

Pendant qu’il étudie au collège des sulpiciens, le jeune Papineau suit de près l’actualité politique du pays. Il lit les discours de son père dans La Minerve et s’enflamme, comme lui, pour les idées de liberté et

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d’indépendance. Il fonde une sorte de société secrète qui a des ramifications dans les collèges et qui, plus tard, prendra forme sous le nom d’association des Fils de la Liberté, calque des Sons of Liberty de l’indé- pendance américaine.

Même s’il avoue être attiré davantage par la littérature, il entreprend, à l’exemple de son père, des études de droit auprès de son oncle Philippe Bruneau et du notaire Zéphirin-Joseph Trudeau, un cousin de son père. Ces études sont brusquement interrompues par la tourmente de 1837-1838. Il ne participe pas aux combats de Saint-Denis et de Saint-Charles ; il reste plutôt à Saint-Hyacinthe, au manoir Dessaulles.

Mais en apprenant que l’armée de Gore, vaincue à Saint-Denis, organise une riposte incendiaire, il entreprend de fuir aux États-Unis, dans l’État de New York, où il connaît au moins les Porter, des amis de la famille, chez qui il se réfugie. Il restera en « terre de liberté » jusqu’en 1843, y poursuivant ses études de droit, devenant citoyen américain, pratiquant misérablement comme jeune avocat dans la métro- pole américaine.

À Saratoga, il rencontre en 1838 Marie Westcott, une toute jeune fille de bonne et riche famille, deve- nue enfant unique, à qui il donne des cours de fran- çais et qu’il finit par épouser en 1846.

Revenu au pays, il est nommé protonotaire à la Cour supérieure de Montréal, avec Monck et Coffin.

Les années passent, la routine du travail s’installe, entrecoupée de vacances à Saratoga ou de parties de campagne dans les environs de Montebello. Entre les

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années 1867 et 1870, deux événements importants viennent bousculer le quotidien : l’affaire Guibord, qui voit presque triompher l’ultramontanisme à courtes vues du clergé, et une cause de défalcation mise au jour au sein des protonotaires de la Cour supérieure. Amédée, éclaboussé par cette dernière affaire, où un des protonotaires aurait rédigé un faux pour détourner une somme d’argent, réussit à se laver de toute accusation, grâce à l’intervention de son père auprès du premier ministre Chauveau.

En 1875, il prend sa retraite du protonotariat. Sa femme, Marie Westcott, lui a donné quatre enfants, dont deux seulement survivent.

Entre 1876 et 1881, en compagnie de sa femme et de ses enfants, Louis-Joseph et Marie-Louise, il parcourt la France, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande, l’Espagne, avec des pointes en Scandinavie, en Algérie et à Malte. Il rapporte au manoir de Montebello de pleines caisses d’objets hétéroclites pour son musée personnel.

On est en 1881. Marie Westcott continuera à par- courir le monde en compagnie de sa fille Marie- Louise, course interrompue d’année en année par un court séjour à Montréal ou à Montebello. Mais, depuis longtemps, Amédée Papineau rêve d’écrire ses mémoires ; il a rempli des pages et des pages d’un journal, presque quotidien, entre les années 1838 et 1855, et il va se servir de ce journal pour écrire ses mémoires. Maintenant, le vieux patriote devenu grand-père a passé le cap de la soixantaine, il vit une vie d’ermite au manoir de Montebello, entouré de

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nombreux serviteurs et servantes. Il n’a pas changé un iota de son idéal d’indépendance ; il entretient toujours le culte du père, mort depuis dix ans, mais toujours vivant à travers les rayons de son immense bibliothèque de la tour où il aimait se réfugier. Pour se retremper dans le sujet, Amédée relit le testament politique de Louis-Joseph Papineau, son dernier dis- cours important prononcé devant l’Institut canadien, le 17 décembre 1867. Il en laissera une copie dans

« toutes les bibliothèques publiques des États-Unis ».

On le sollicite pour qu’il se présente candidat libéral dans le comté d’Ottawa ; il refuse. Heureuse- ment, car la décennie 1880 est marquée par le règne interminable des conservateurs, ces minables héri- tiers tories qu’il honnit depuis sa naissance. En 1885, le glas des conservateurs sonne cependant avec la pendaison de Riel, qu’Amédée Papineau dénonce vigoureusement dans les journaux. À la mort des conservateurs, il écrit dans son journal : « Je fais de suite hisser sur le manoir le drapeau patriote et national, celui de 1837 ».

Louis-Joseph Papineau, à la toute fin de sa vie, éprouva un brusque regain de désir amoureux pour une toute jeune fille, demoiselle Globenski, affaire vite classée par le mariage de la dulcinée ; le fils Amédée, lui, deux ans après la mort de son épouse, à l’aube de ses 75 ans, devient amoureux d’une jeune femme de 22 ans, Martha Jane Curren, « fille de table » du manoir, qu’il considère ensuite comme sa

« fille adoptive » et à qui il donne le prénom d’Iona.

Il lui paie des cours de français, de peinture et de

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musique ; il la promène à l’Opéra de Montréal, l’em- mène visiter New York et il finit par l’épouser, au manoir même de Montebello, devant un pasteur presbytérien d’Angers. Deux enfants naquirent de cette union, appelés Lafayette et Angelita.

Le jour de ses 80 ans, il note dans son journal :

« Depuis bien des années, je me suis dit : Mon grand- père Papineau est mort à 90 ; mon père, à 85. Cette génération of facilities ne doit pas dépasser 80. Et j’étais prêt au départ. Mais depuis que j’ai ma seconde femme, Iona, et mon cher Lafayette, 2 ans, si intelligent et fort, je me suis retenu, et prêt à désirer encore quelques années pour voir grandir cet enfant qui aime tant son « papa ». La vieille fidèle, Mme Titlis, qui était à la mort de mon père, est allée ce matin à une grand-messe en l’honneur de la « Thaumaturge » et l’a priée de me donner encore au moins dix années de vie ! Naïve sympathie. La mort vient souvent par accidents (si multipliés de nos jours par les machines à vapeur et à l’électricité), ou elle vient lorsque la pauvre machine humaine s’use et se détraque. Il faut toujours l’attendre. »

Il ne pouvait pas si bien dire. Quand arrive l’automne de 1903, Amédée, âgé de 84 ans, jouit encore d’une bonne santé. Il tombe cependant malade et l’on appelle à son chevet le Dr Louis- Joseph Barolet. Il semble bien, selon des témoignages dignes de foi, recueillis auprès de la fille de ce médecin, qu’un inconnu aurait hâté la fin du vieux patriote en lui injectant une quelconque substance mortelle.

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Selon son testament olographe, Amédée Papi- neau fut incinéré à Montréal le 26 novembre 1903, trois jours après sa mort. Son certificat de décès fait état d’une « gastro intestinal debility cardiac ». Ses cendres furent mises dans une urne de verre de vingt-deux pouces de hauteur, laquelle fut scellée et déposée dans le caveau de la chapelle funéraire, près du manoir. On la retrouva en y faisant des fouilles en août 1992.

Amédée Papineau fut sans doute l’intellectuel libre-penseur le plus important du siècle dernier, avec son cousin Louis-Antoine Dessaulles.

* * *

Le manuscrit des mémoires d’Amédée Papineau contient 155 pages d’une écriture fine et serrée.

Voulant leur faire une sorte d’introduction, l’auteur rédige à part les 35 pages de ce qu’on pourrait appe- ler les Souvenirs de jeunesse. Il rédige cette intro- duction pour que ce lointain passé ne soit pas oublié et qu’il veuille dire quelque chose un jour à ceux qui le liront ; et aussi, sans doute, pour démontrer aux générations futures que les êtres sans racines sont appelés à plonger, plus définitivement que les autres, dans le gouffre de l’oubli.

G. Aubin

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S OUVENIRS DE JEUNESSE

I

l faut commencer aujourd’hui même un projet auquel je rêve depuis plusieurs années, et qui m’a déterminé à mettre fin à mes courses vagabondes de par les pays étrangers, et à venir consacrer mes dernières années de vie dans cette solitude, si paisible et si confortable, à y recueillir tous mes souvenirs, et tout ce que je pourrais trouver de la vie intime autant que de la vie publique de mon père, de mon grand- père, et d’autres aïeux. Mais il y a longtemps que j’y songe ; que je fouille ma pauvre mémoire ; et que je tâche de la réveiller ; et que je désire consigner ce qu’elle voudra bien me donner. Et je me dis : autant vaut commencer en ce jour que plus tard.

L’aiguillon immédiat, sont-ce deux portraits reçus hier de Montréal ? Ils sont là devant moi, pleins de vie, de nature ; me souriant ; et semblant me dire : Allons ! fils chéri ! à ton œuvre ! fais-nous revivre par tes écrits comme ton peintre nous ramène à toi. Ils sont bien vivants et parlants, en effet, ces deux

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portraits. L’un de Pierre Bruneau1, négociant et représentant de Québec à l’Assemblée législative du Bas-Canada. L’autre, de son épouse, Marie-Anne Robitaille : père et mère de ma mère. Je n’ai pas sou- venir de mon grand-père Bruneau, mort en 1820, mais je l’ai vu revivre dans mon oncle le curé Bruneau de Verchères, qui lui ressemblait beaucoup.

Ma chère grand-mère m’est toujours présente.

Comme elle m’aimait ! son premier petit-fils, son filleul, « son bouquet » comme elle disait sans cesse, car j’étais bien né le jour de sa fête, la Sainte-Anne, le 26 juillet 1819, deux mois après la bonne reine Victoria. Et comme je l’aimais à mon tour ! comme je la vénérais ! À l’égal de ma mère. Et elle nous fut conservée si longtemps : je pus lui présenter, à Verchères, ma chère épouse, peu de jours après l’avoir amenée des États-Unis. Comme elle nous accueillit avec transports de joie et de contentement ! En me voyant nommé protonotaire presque aussitôt à mon retour d’exil, en voyant cet heureux mariage, elle me disait : « Oh ! oui, mon cher filleul, je savais bien que tu serais toujours chanceux, car tu es né coiffé2. »

Un trait déplorable dans nos mœurs canadiennes, c’est l’absence de Mémoires. Tandis qu’en Europe,

1. Pierre Bruneau (1761-1820), marchand, député de Québec de 1811 à 1820, époux de Marie-Anne Robitaille (Québec, 1785).

2. « Un homme est né coiffé, pour dire qu’il est heureux, l’opi- nion du vulgaire ayant attribué sottement cette vertu à cette coeffe que quelques enfants apportent au monde. Les Italiens disent : náscere vestito » (Furetière).

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chez tous les peuples civilisés, hommes et femmes qui ont quelque instruction, quelque aisance, le moindre loisir, qu’ils appartiennent à la vie privée tout comme à la vie publique, se font un devoir de tenir un journal et des notes plus ou moins quoti- diennes de tout ce qu’ils voient, entendent, font et voient faire ; ils y consignent non seulement les grands événements publics (que la presse de nos jours ne manque pas de constater amplement) mais encore, et surtout, les mille petits incidents sociaux, domestiques, intimes et secrets, qui font mieux con- naître un peuple, une époque, les mœurs et la vie réelle et entière, que les généralités recueillies par les historiens. Ici, chaque génération a sa vie propre et très animée, très occupée, très intéressante, souvent pittoresque et charmante ; des rapports familiers et sociaux pleins d’attraits et de bonheur, de vivacité, et d’individus dignes d’être conservés ; mais tout cela se perd. La génération suivante ne voit plus ses parents et leurs amis et contemporains qu’à travers un voile obscur. Et celle qui la suit a perdu toute trace, tout souvenir, toute connaissance de cette génération de ses prochains aïeux. Alors, il se fait une scission cruelle entre ces générations, un vide affreux que toute âme sensible doit éprouver et déplorer. Vos parents étaient hier pleins de vie, vous aimaient comme vous les aimiez, vous parlaient ; vivaient de votre vie ; vous confondiez vos pensées, vos idées, vos opinions, vos sympathies. La mort vous les enlève.

Vous les pleurez et très sincèrement pendant long- temps ; mais leurs ombres muettes se retirent peu à

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peu dans le lointain. Et si vous cherchez après quel- ques années à faire revivre leur souvenir dans votre mémoire, pour le traduire et le transmettre à vos enfants, vous êtes étonnés de votre impuissance à évoquer ces souvenirs, à faire reparaître même à vos propres yeux ces êtres que vous aviez si bien connus et que vous chérissez encore. Mais il vous est impos- sible dorénavant de les faire revivre aux yeux de vos enfants qui vous interrogent avec ardeur et impa- tience sur vos devanciers et leurs ancêtres.

Ceci ne devrait pas être. La tradition écrite de- vrait, chez nous comme chez d’autres peuples civilisés, relier les générations et tramer la chaîne si douce et si intéressante de leurs filiations. Ce me semble un devoir impératif, un culte sacré, que chaque génération doit aux précédentes.

La tâche est assez difficile pour ceux qui, comme moi, n’ont pas de précédents. Le seul Canadien qui ait encore publié des mémoires intimes, que je sache, fut M. de Gaspé3. Les Anciens Canadiens sont si pleins de charmes et d’esprit que son exemple doit nous stimuler tous à le suivre dans cette bonne voie.

Que chacun y fasse de son mieux. Que le lecteur pardonne les défauts de style à la bonne intention, aux bons motifs des écrivains. Une critique sévère étoufferait dans son germe une littérature naissante, aussi faible que la nôtre. Sans plus de préambule, procédons à notre travail.

3. Philippe Aubert de Gaspé (1786-1871), auteur des Anciens Canadiens, première édition en 1863 ; et aussi de Mémoires parus en 1866.

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Mon grand-père, Joseph Papineau4, fut mon parrain, et ma grand-mère Bruneau ma marraine. Je fus très délicat et souffrant continuellement jusqu’au- delà de deux ans. Des pleurs continuels, et sans sommeil. L’on inventa le procédé de me bercer dans une couverte que deux personnes balançaient : le seul moyen de me faire sommeiller un peu. J’étais pourtant entouré de tous les soins possibles : une mère toute dévouée, une tante Rosalie Bruneau, un oncle Philippe Bruneau qui étudiait la loi dans l’étude de mon père, demeuraient chez nous ; une jeune mais bonne nourrice, Rose, Normande de la Pointe-aux-Trembles, joufflue et rosée, qui devint plus tard madame Charbonneau, tint une des meil- leures pensions de Montréal5, et vit encore, je crois, jouissant d’une petite fortune bien acquise.

Mon père, absorbé par la politique et les sessions législatives à Québec, ne pouvait me prodiguer ses soins et son amour que par intervalles. Nos habiles médecins, Robert Nelson6 et le parent Kimber7, y

4. Joseph Papineau (1752-1841), notaire, arpenteur, député de Montréal de 1792 à 1814, époux de Rosalie Cherrier (Saint- Denis-sur-Richelieu, 1779).

5. Vers 1845, une maison de pension tenue par une dame Charbonneau était située au 64 de la rue Craig.

6. Robert Nelson (1794-1873), patriote, médecin de la famille Papineau, député de Montréal avec Louis-Joseph Papineau, organisa la seconde insurrection à partir des États-Unis, en 1838, auteur d’une déclaration d’indépendance du Bas-Canada (février 1838). Époux d’Emely Bathe, poétesse.

7. Le Dr René-Joseph Kimber (1786-1843), d’ascendance alle- mande, apparenté aux Papineau par sa mère, Marie-Josèphe Robitaille. Époux d’Apolline Berthelet (Montréal, 1811).

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perdaient leur latin. C’était quelque vice d’organi- sation. La dentition fut lente et périlleuse. La parole vint si tard que tout le monde croyait, sans oser se le dire, que je serais muet. Et, pendant bien des années, ma langue fut si liée que je balbutiais et prononçais si mal beaucoup de mots que, même entré à l’école, l’on se moquait de mon jargon. Ces moqueries me piquèrent assez pour que je m’attachasse plus tard à parler et écrire correctement. J’en devins puriste. Et je pus à mon tour me moquer des jargons bien moins pardonnables d’adultes devenus des juges et des chefs politiques même ! Une cousine8 que j’appelais Madsem (faute de pouvoir dire « Mademoiselle ») en conserva le sobriquet dans sa famille toute sa vie9.

Cette enfance maladive dut influer beaucoup sur le développement intellectuel. Et je cherche diffici- lement à fixer l’époque de la mémoire. À l’automne de 1822, une baleine égarée vint se faire tuer dans le havre de Montréal. Ne pouvant monter au-delà du saut Normand et ses Trois Roches, ne pouvant plus retrouver le chenail qui lui avait donné passage à la Longue-Pointe, mais se débattant vainement entre les îles de Boucherville, elle revenait depuis huit jours circuler dans la baie d’Hochelaga et jusqu’en face de Bonsecours. Quelques marins qui avaient vu la pêche

8. Cette cousine serait Clémence Marchessault, qui épousa Joseph-Benjamin-Nicolas Papineau (Montebello, 1843), fils de Denis-Benjamin. Voir plus loin.

9. Louis-Joseph Papineau, dans sa correspondance avec sa femme, utilisait le mot « Madsem » en parlant de Clémence Marchessault ; voir par exemple la lettre du 29 novembre 1859.

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