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Jean Picard : témoignage

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Academic year: 2021

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To cite this version:

Jean Picard. Jean Picard : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, témoignages, 14,

Editions INRA, 2010, Archorales, 978-2-7380-1286-9. �hal-02816619�

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Avez-vous de fortes attaches paysannes ?

Oui, totalement. Je crois que j’ai été programmé pour être agri- culteur, plus ou moins, sous une forme ou une autre. En tout cas, pour être dans l’agriculture, c’est certain. Les deux gran- des fermes de Villefavent appartenaient à des cousins et l’une d’elles était située à 100 m de l’école ; j’y passais tout mon temps libre, j’étais chez moi. Je n’ai rien connu d’autre, surtout à cette époque-là. Les communications, les voyages, les vacan- ces, n’existaient pas pour moi. Une fois ou deux, je suis parti quelques jours au bord de la mer durant cette période. Quand ma mère a pris sa retraite, mes parents ont fait construire au siège de la commune qui comptait 1 250 habitants et qui depuis ce temps, maintient sa population. J’ai toujours gardé cette maison et c’est là que je passe ma retraite depuis 1986.

Avez-vous commencé votre scolarité dans ce village ? J’étais à l’école primaire sous la férule de ma mère. Il n’y avait pas d’autres institutrices, c’était une classe unique où les élè- ves arrivaient à cinq ou six ans et restaient jusqu’au certificat d’études. Je suis passé de cette école de village au lycée de Châteauroux, seul lycée de la région à l’époque. J’ai été demi- pensionnaire pendant deux ans, pensionnaire 5 ans le reste du temps. À l’exception de la seconde, l’année 1939-1940, où le lycée était réquisitionné, les cours ayant lieu au Palais de Justice ou je ne sais où. J’ai donc passé le bac en 1941 et 1942 au lycée de Châteauroux.

Que faites-vous après le bac ?

Après le bac, dans ma tête, j’avais l’intention de préparer Grignon, c’est-à-dire l’école nationale supérieure d’agriculture.

Je ne pensais même pas à l’institut national agronomique (INA Paris) 1 . Cela me paraissait déjà un peu trop dur. J’ai eu des problèmes pour avoir mon bac, je ne sais pas pourquoi mais c’est comme ça. Je n’ai été reçu qu’en octobre. Dans ce temps- là, il y avait une session de repêchage, fort heureusement. Du coup, quand je me suis pointé à Toulouse 2 en 1942 pour en- trer en “fume”, c’est-à-dire la préparation au concours de l’INA Paris, l’année était déjà largement commencée et on m’a fait subir un examen, mais je n’ai pas été pris. Je suis rentré et j’ai passé une année chez moi. Finalement, cela arrangeait un peu les choses, puisque mon père était tombé malade. J’ai pré- paré quand même par correspondance le concours d’entrée aux ENSA (Écoles nationales supérieures d’agronomie), j’ai passé le concours mais je n’ai pas été reçu, bien sûr. À la rentrée scolaire de 1943, je suis parti en “fume” au lycée Saint-Louis à Paris 3 , j’ai raté l’Agro Paris mais j’ai réussi Grignon et j’y suis entré en octobre 1945. Je ne m’en plains pas. Pour l’anecdote, en 1945, l’Agro n’a pris que 102 nou- veaux élèves au lieu des 120 habituels parce qu’il y en avait une vingtaine reçus au concours mais ils n’avaient pas pu inté- grer à cause de la guerre et comme j’étais 107

ème

... J’ai finale- ment eu de la chance car j’ai mieux cassé la croûte à Grignon que si j’étais entré à l’Agro Paris !

Jean Picard

Je suis né en 1924, là où j’habite actuellement, à Neuvy-Pailloux dans l’Indre, charmant village de Champagne berrichonne, dans l’arrondis- sement d’Issoudun. À ma retraite, je suis retourné tout à fait à mes racines. Ce n’est peut-être pas très étonnant dans la mesure où mes deux parents et mes quatre grands-parents sont nés dans ce pays, à Neuvy-Pailloux. J’ai des racines assez fortes.

Ma mère était institutrice et mon père, représentant de commerce, représentant courtier, mais dans le secteur agricole, dans les semences, pour la Maison Tourneur. Chez mes grands-parents, l’un était petit agriculteur, du côté de mon père, et l’autre charpentier dans la commune, du côté de ma mère. Mon enfance s’est passée dans un hameau de Neuvy-Pailloux, Villefavent, dont ma mère était l’institutrice ; elle y a été nommée à la sortie de l’École Normale et elle est restée toujours au même poste. Nous sommes très sédentai- res. Mon père aurait voulu prendre la suite de ses parents mais dès 1920, il s’est aperçu qu’avec 16 ou 17 hectares, il ne pouvait pas avoir un horizon très souriant et il a opté pour une autre activité.

C’est comme cela qu’il est devenu représentant de commerce.

Pendant les 17 premières années de ma vie, j’ai vécu dans ce hameau où nous habitions dans la “maison d’école” construite en 1906.

Villefavent était un hameau de 200 à 300 habitants, situé à quatre kilomètres cinq du bourg. Nous étions une trentaine de gamins à aller dans la classe unique de ma mère. Je n’allais à Neuvy-Pailloux que le jeudi pour le catéchisme et le dimanche pour la messe. J’ai quitté mon hameau pour aller au lycée à Châteauroux, mais ma résidence était dans ce hameau où il n’y avait rien d’autre que l’agriculture : deux grandes fermes d’environ 200 hectares (avec pour chacune une quinzaine d’employés, vachers, bergers...), deux moyennes, de 50 à 100 hectares et une dizaine de petites que l’on appelait des “loca- tures”. Ces dernières ont disparu vers 1950 mais aujourd’hui enco- re, la seule activité à Villefavent est l’agriculture. J’étais, pendant 17 ans, immergé complètement dans la campagne.

1 À l’époque, il y avait deux concours séparés : celui des ENSA qui formaient des ingénieurs agricoles et celui de l’INA qui formait des ingénieurs agronomes.

2 En 1942 Châteauroux était en zone libre et la “fume” de Toulouse était la plus facile d’accès par le train depuis la gare de Neuvy-Pailloux via Châteauroux.

3 En 1943, toute la France était occupée et c’était donc plus simple

d’aller à Paris. 109

Un premier recueil du témoignage de Jean Picard a été réalisé le 16 janvier 1996 à Dijon par Denis Poupardin et Jean-Louis Dufour. Il a été repris et complété le 7 juillet 2008 à Neuvy-Pailloux par Claire Mousset-Déclas.

Jean Picard en juin 2009 devant sa maison natale, école publique du hameau de Villefavent.

Photo : © INRA Photo : © INRA

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Etiez-vous dans votre élément à Grignon ?

Oui, à la campagne, et surtout à ce moment-là, à l’automne 45, le gros avantage de Grignon, c’était qu’on mangeait à sa faim. On sortait d’une période extrêmement dure, de vaches maigres. Si les études n’étaient pas toujours très captivantes, au moins on était à l’aise à la campagne. Le corps enseignant n’était pas au complet, c’était la reprise de l’après-guerre.

Quels souvenirs gardez-vous de cet enseignement ? Une partie de l’enseignement était subie et une autre partie était volontiers très bien acceptée. J’ai apprécié des profes- seurs dans quelques disciplines qui par elles-mêmes, m’inté- ressaient, la botanique, la chimie, où les professeurs étaient quand même d’un très bon niveau. Mais je ne peux pas dire que j’ai eu un maître à penser. C’était particulier, nous n’avions ni cours de génétique, ni cours de géologie parce qu’il n’y avait aucun professeur dans ces disciplines. C’est une formation qui, à mon avis, était remarquable parce que cela ne vous mode-

lait pas. Nous sommes restés complètement libres dans cer- tains domaines. Et pourtant ces enseignements ne nous ont pas manqué.

Avez-vous fait un stage en milieu agricole durant vos études ?

Oui, en deuxième année, un stage qui durait 1 mois. J’ai voulu voir un peu autre chose -à l’époque je n’avais aucune idée encore de ce que pourrait être mon avenir- et j’ai fait mon stage dans une grosse exploitation de 600 hectares dans l’Aisne à 4 km de Soissons. Une ferme très bien tenue, consti- tuée de plusieurs fermes rassemblées, gérée par le même indi- vidu, essentiellement céréales et betterave. Enfin, pour ma part, j’avais à peine besoin de formation en agriculture, que ce soit sur le plan pratique ou théorique. J’avais déjà fait la mois- son un certain nombre de fois dans les fermes, toujours dans mon hameau d’origine.

Que faites-vous en sortant de Grignon ?

Je ne suis pas sorti de Grignon comme ça. À la fin de la deuxiè- me année, j’ai été recruté par l’INRA en tant que boursier. En 1947, c’était une période de recrutement intense parce que c’était la création de l’INRA. Nous étions sept de ma promo- tion, qui comportait une cinquantaine d’étudiants, à postuler à l’INRA et, l’un d’entre nous ayant lâché, nous sommes six à avoir fait une carrière à l’INRA. Il y avait Jacques Ponchet, en pathologie, Pierre Jourdheuil, Jacques Missonnier, René Cayrol et Pierre Robert en zoologie et plus exactement en entomolo- gie. C’était les premiers du classement qui étaient pris et je me suis retrouvé troisième, sans problème. Boursier, c’était tou- jours bon à prendre. J’ai postulé à l’INRA essentiellement parce que j’avais connu Jean Rebischung. Il était déjà à l’INRA de Versailles puisqu’il avait été recruté deux promotions avant moi et il habitait Grignon. Et un camarade de promotion, Pierre Robert, l’avait rencontré quand il faisait ses classes préparatoi-

Le domaine d’Époisses en 1956, tel qu’acquis par l’INRA.

Le site INRA de Bretenières en 1999. La ferme du domaine d’Epoisses est en arrière-plan.

Photo : © INRA Photo : © INRA - Gér ard Simonin

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res à Nancy. De plus, les élèves de Grignon jouaient au foot le dimanche avec l’équipe du village où jouait Jean Rebischung.

C’est ainsi que j’ai discuté avec lui de l’INRA et de son travail.

C’est en partie comme ça que je suis entré à l’INRA. Il y avait un intérêt financier immédiat et l’autre aspect c’était l’intérêt pour le département d’amélioration des plantes.

Pourquoi cette discipline, l’amélioration des plantes, vous plaisait-elle plus que les autres ?

D’abord à cause de la description que Jean Rebischung m’a- vait faite de son travail, et d’autre part à cause de l’embryon de choses que je pouvais savoir sur l’activité dans ce départe- ment. Et puis, avec mon père qui était représentant pour la compagnie Tourneur, une entreprise de sélection et de vente de semences, j’avais eu l’occasion de discuter avec des respon- sables de la profession et j’avais une petite idée de ce qu’était le travail de sélectionneur. Quand j’étais plus jeune, j’avais été marqué par les expositions agricoles de Châteauroux auxquel- les mon père participait : il y avait de superbes épis de blé et déjà cela m’avait frappé l’esprit.

Voila pourquoi je me suis retrouvé boursier de l’INRA à l’au- tomne 47. J’ai donc fait ma troisième année rue Claude Bernard à l’INA Paris. Là, nous suivions une formation spécia- lisée selon nos choix. Je me suis retrouvé, avec André Cornu, chez Joseph Lefèvre qui dirigeait la chaire d’agriculture et fai- sait un cours de génétique appliquée à l’amélioration des plan- tes mais pas de recherche. Nous étions payés comme des ouvriers agricoles. Tous les mois, l’agent comptable de l’INRA nous apportait une enveloppe. Ce qui fait qu’au moment de préparer ma retraite, je n’ai pas pu faire valider l’année scolai- re 1947-48. Il n’y avait aucune trace dans les papiers de la maison.

Le statut d’ACS (agent contractuel scientifique) n’existait pas ? Il n’existait rien ! Cela a existé tout de suite après, peut-être en 1948.

Comment cela se passait-il chez Joseph Lefèvre ?

J’ai été affecté à son laboratoire rue Claude Bernard en octo- bre 47 et pendant cette troisième année d’étude j’ai obtenu mon certificat de génétique à la Sorbonne. C’était la deuxième année d’existence du certificat de génétique en France et c’était le seul qui existait. Les cours étaient donnés par Philippe L’Héritier, professeur à Clermont-Ferrand et venu à Paris. Il don- nait les cours de génétique formelle. Georges Teissier faisait la génétique des populations. Boris Ephrussi faisait la génétique physiologique et Georges Rizet était chargé des travaux pra- tiques. Ce qui fait que s’il y avait un numéro d’ordre dans les certificats délivrés, je dois avoir le numéro vingt environ, car les effectifs n’étaient pas ceux d’aujourd’hui mais seulement une vingtaine d’étudiants par promotion. C’est vous dire d’où nous partions et à l’INRA c’était pareil, nous partions de rien.

Et ensuite vous entrez à l’INRA de Versailles ?

Oui, j’y arrive en octobre 1948, car à l’époque, en amélioration des plantes, tout le monde se formait à Versailles. Les stations

de province n’étaient pas déclarées aptes à finir notre forma- tion. La station d’amélioration des plantes était dirigée par Jean Bustarret qui était encore chef de département. Il a été vite remplacé par Robert Mayer, le spécialiste de la luzerne.

C’est Jean Bustarret qui m’a accueilli, dans son bureau ; ou plutôt, je suis allé me mettre à ses ordres. Il ne vous présentait pas à l’équipe et ne vous faisait pas visiter les labos. C’était un accueil assez froid qui avait un peu glacé le jeune que j’étais.

Nous n’avions pas l’aplomb que peuvent avoir les jeunes d’au- jourd’hui. Même au sortir de cette période difficile, les relations avec les supérieurs n’étaient pas détendues.

Quel a été votre premier travail dans ce laboratoire ? Tout d’abord j’ai été affecté à des tâches “de saison” : analy- se de la teneur en sucre des betteraves sucrières pour le comp- te de Jacques Margara qui était arrivé un an avant moi. J’ai également fait quelques analyses sur le blé. À cette époque je n’avais aucune idée préconçue sur quel type de plante j’avais envie de travailler et Jean Bustarret n’était pas vraiment direc- tif là-dessus. Ensuite, je me suis retrouvé dans le labo “plantes fourragères” avec Jean Rebischung parce que nous étions amis et à l’époque nous n’étions que tous les deux. Et le labo, fallait voir ce que c’était que le labo ! Deux bureaux dans une pièce toute petite dont une partie était occupée par le frigidai- re de la cantine, car la cuisine se trouvait dans la pièce à côté.

En effet, l’amélioration des plantes avait fait une cantine avant qu’il n’existe quoi que ce soit au centre. Nous sommes restés là pendant deux ans, ensuite notre bureau a été transféré dans la salle à manger.

Quels sont les sujets de recherche qui vous étaient proposés ? Vous savez, en ce temps-là en amélioration des plantes et encore un peu aujourd’hui, peut-être un peu trop, c’était une vision par espèce. J’ai donné des coups de main à Jean Rebischung sur les graminées et à Robert Mayer sur la luzer- ne, mais assez vite on m’a attribué le trèfle violet, vers 1950, car personne n’étudiait les trèfles. Ce n’était pas pour me déplaire, comme n’importe quelle plante fourragère. Et à par- tir de ce moment, le labo s’est développé avec l’arrivée d’au- tres personnes.

C’était une époque amusante. Avec Jean Rebischung, nous sommes allés jusqu’à Jouy-en-Josas, sur demande du secrétai- re général de l’époque, pour régler la charrue d’un entrepre- neur qui labourait un emplacement du domaine de Vilvert où ont poussé les premiers poulaillers. Nous pouvions tout faire, n’importe quoi. Et nous travaillions six jours sur sept. Pendant longtemps, Jean Bustarret venait tous les samedis après-midi alors consacrés à une sorte de séance de formation où un chercheur, plus ou moins jeune, était chargé de développer un sujet, suivi d’une discussion devant toute la station.

La station d’amélioration des plantes avait-elle son domaine propre ?

La station avait le domaine des Closeaux qui est encore à l’INRA de Versailles. Et en 1951, le domaine de La Minière est arrivé dans le giron de l’INRA. Nous avions également des

expérimentations chez des agriculteurs, mais essentiellement 111

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sur céréales pour le compte du CTPS 4 . Même les stations de province animaient un réseau d’expérimentations CTPS. Sinon nous n’avions pas besoin d’expérimenter hors de l’INRA. Nous étions un petit effectif et avec nos quelques ouvriers agricoles, nous réalisions tous les travaux d’expérimentation. Je me sou- viens vers 1952 quand nous allions tous ensemble couper à la faucille toute une après-midi les pépinières de trèfle blanc ou de dactyle. Là, mes connaissances pratiques de l’agriculture m’étaient utiles... pour ne pas se couper les doigts avec la fau- cille. S’il y avait des semis, des plantations, il fallait être sur place pour surveiller un peu le déroulement des opérations.

Nous étions quatre ou cinq. Il n’y avait pas encore d’ingénieur à cette époque ; c’est plus tard qu’un ingénieur hongrois qui avait fui son pays avant les événements de 1956, Etienne Borsanyi, nous a rejoints. Il a plus tard gagné le Canada pour rejoindre des compatriotes.

Quelles questions de recherche vous posiez-vous sur le trèfle ?

À cette époque, il n’était pas question de recherche fondamen- tale. J’essayais d’améliorer l’espèce trèfle violet (Trifolium pra- tense L.) et un peu le trèfle incarnat (Trifolium incarnatum L.).

Le trèfle incarnat, c’était un peu pour l’amusement, par exem- ple quand nous abordions la génétique de la couleur de la fleur pour faire un trèfle incarnat à fleurs blanches. C’était une plante cultivée en dérobée pour la production de semences, avec un minimum d’effort technique, et les semences étaient toutes destinées à l’exportation vers les États-Unis. La récolte se faisait en France aux alentours du 1

er

juillet à la moissonneu- se-batteuse et partait par bateaux entiers vers les États-Unis pour être semée à partir du 1

er

août. Il y a des gens qui ont bâti une fortune avec ça et qui ont bu le bouillon aussi vite... Car le délai était trop court avant l’expédition des semences pour connaître les résultats de la faculté germinative et si ceux-ci étaient mauvais, les Américains, qui étaient assez raides sur les normes, refusaient le bateau. Le trèfle incarnat était une cultu- re mineure en France, donc j’ai vite arrêté.

Les légumineuses fourragères étaient la seule source riche en protéines pour les ruminants en ce temps-là et si la luzerne était plus cultivée que le trèfle violet, celui-ci avait des atouts, notamment sa résistance à l’acidité du sol. La première étape de mon travail a été de faire l’inventaire des disponibilités en matériel génétique qu’on pouvait trouver en France d’abord mais également dans des populations d’origine étrangère. Il y avait des observations en pépinière et en essai de rendement.

Mais c’était le tout début des essais de rendement. Pour faire nos calculs, et jusque dans les années 60, nous avions en tout et pour tout une machine à calculer mécanique Vaucanson 5 et des tables de carré. C’était très bien pour avoir un fond musical quand il y avait plusieurs Vaucanson en ordre de mar- che : ding ding vrrr, un tour de manivelle dans un sens pour diviser et dans l’autre sens pour multiplier. Après nous avons eu des calculatrices électro-mécaniques avec lesquelles nous pouvions inverser des matrices.

Aviez-vous des contacts avec des sélectionneurs privés ? Oui, un peu, mais c’était très limité parce que le secteur four- rager, et notamment le trèfle violet, dans le privé, n’existait pas.

Il existait à l’époque seulement chez Vilmorin, c’est tout. La Maison Tourneur avait développé des travaux sur la luzerne. Le partenariat était donc très limité.

Avez-vous fait une thèse ?

Non, ce n’était pas obligatoire. Avec un double décimètre comme instrument de travail, ça ne marchait pas beaucoup pour faire une thèse. À un certain moment il n’est plus temps, quand on est pris dans la spirale...

Dès 1949, vous passez le concours d’assistant ?

Oui, et celui de chargé en 1953 et ensuite je suis parti à Dijon comme chargé de recherche, en juillet 1955.

Pourriez-vous parler des raisons

pour lesquelles vous avez été affecté à Dijon ?

Les chercheurs partaient, après quelque temps de formation à Versailles, parfois assez vite et peut-être trop vite, renforcer les stations de province. C’était la norme. J’avais vu partir Pierre Madec à Landerneau pour créer la station de recherche sur la pomme de terre, Pierre Perennec qui était un Agro -nous avons fait la troisième année ensemble- partait aussi à Landerneau.

J’en oublie mais il y en avait bien d’autres. Jean Koller qui était rentré un an après moi, était parti à Dijon avant. Le chef de département, Robert Mayer, nous proposait des affectations dans les stations de province.

Auriez-vous pu refuser cette affectation ?

J’aurais pu refuser Dijon, oui, mais je n’avais aucune raison.

Quand mon supérieur hiérarchique me l’a proposé, il ne m’a pas dit : Tu pars à Dijon demain. La proposition d’une mobili- té à Dijon m’a été faite plusieurs mois avant mon affectation en juillet 1955. Il s’agissait de construire la station de recher- ches fourragères pour le centre est. Pendant l’été 54, je suis allé à Dijon avec mon épouse pour voir les lieux, on m’a laissé le temps de décider. À l’INRA, je n’ai jamais été bousculé, je me suis toujours senti très libre.

Les chercheurs qui partaient en province, avaient-ils tous le grade de chargé de recherche ?

Non. Assistant sûrement mais chargé de recherche pas tou- jours. Ce n’était peut-être pas le mieux d’ailleurs, il aurait été peut-être préférable d’attendre que les chercheurs aient le grade de chargé de recherche. Les assistants n’étaient pas suf- fisamment armés pour voler de leurs propres ailes et il n’y avait personne pour vous remettre sur la bonne route. J’ai connu des collègues qui, partis dans les stations de province trop tôt, se sont cassé le nez... Versailles était pratiquement le nec plus ultra avec une bonne formation pour l’époque mais assez li- mitée quand même. C’était une formation généraliste, un peu théorique avec les samedis après-midi dont je parlais tout à l’heure, avec les discussions que l’on peut avoir avec les col- lègues. L’essentiel s’est passé à l’intérieur des labos. Dans le labo, à chaque instant pouvait naître une discussion. Après l’épisode de la cantine, le secteur plantes fourragères grandis-

4 CTPS : comité technique permanent de la sélection présidé par Bustarret puis Cauderon. Ce comité est chargé de la gestion du catalogue français des espèces et des variétés. Il examine les demandes d’inscription des nouvelles variétés au catalogue officiel et propose ses décisions au ministère chargé de l’agriculture. Une inscription au catalogue équivaut à une autorisation de mise en marché. Les commissions d’experts examinent le matériel végétal et les résultats des expérimentations et analyses conduites par le GEVES (groupe d’étude et de contrôle des variétés et des semences).

Ces experts sont des personnes de l’INRA, des instituts techniques, et des professionnels de la filière semences.

5 Vaucanson : machine à calculer

mécanique et manuelle.

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6 SECOBRAH : société d’encouragement de la culture des orges de brasserie et des houblons en France.

7 Domaine d’Époisses situé sur la commune de Bretenières (Côte-d’Or) à 12 km au sud-ouest de Dijon.

8 Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée.

9 Aujourd’hui l’ancien bâtiment du 14 avenue Victor Hugo à Dijon abrite Sciences Po Dijon.

sant, nous nous sommes retrouvés avec l’équipe d’expérimen- tation extérieure dans une grande salle avec une grande table qui servait toujours pour le déjeuner de la cantine et de table de ping-pong pour l’après-déjeuner. À quatorze heures, on nettoyait tout cela et on se remettait au boulot. Il y avait une atmosphère très conviviale, sans arrière-pensée.

Pourriez-vous parler des conditions dans lesquelles s’est fait votre transfert

et de votre accueil à Dijon en 1955 ? Qui y avait-il à Dijon à ce moment-là, en amélioration des plantes ?

Mon transfert à Dijon s’est très bien passé. L’accueil n’a rien eu à voir avec celui de Versailles. Je n’étais plus un novice mais un chercheur qui avait acquis des bonnes bases. Personne ne m’a mis de bâton dans les roues. À Dijon, il y avait monsieur Georges Méneret qui travaillait sur le houblon et l’orge, employé par la SECOBRAH 6 avant la création de l’INRA. Il avait été mis là en sentinelle, en 1944 et ses bureaux étaient installés jusqu’en 1947, rue du lycée à Dijon, année où il est parti en mission au Brésil pour y développer la culture du blé, jusqu’en 1948. Il était responsable de la station agronomique de Colmar avant la guerre et il s’était replié sur Dijon où son épouse est morte dans la Résistance et lui-même aurait été résistant, je crois. L’une des raisons principales était de garder un œil sur le domaine d’Époisses 7 qui avait précédemment abrité la station d’amélioration des plantes du PLM 8 et où avaient régné Charles Crépin et Jean Bustarret. Cette ferme expérimentale, qui a existé de 1930 à 1937, était l’une des principales d’avant-guerre et plusieurs variétés dignes d’intérêt y avaient été créées, comme le blé tendre Étoile de Choisy.

Georges Méneret avait un peu comme mission, donnée proba- blement par Charles Crépin qui était le directeur de l’INRA en 1946, de surveiller le domaine d’Époisses, redevenu une exploitation agricole normale, et dirigé par le père Maitre, pour essayer de le récupérer. Pendant deux ou trois ans, les activités céréales de l’INRA -l’orge essentiellement et le blé un peu- ne se déroulaient pas loin, sur le domaine privé de la Noue à Chenôve. En 1952, le domaine d’Époisses -et ses 170 hecta- res- s’est trouvé en vente et l’INRA l’a acheté. De là est parti le renforcement de la station d’amélioration des plantes -créée en 1950 par Méneret- et qui, à l’époque, comptait Georges Méneret, Jean Koller, un ingénieur qui s’appelait Jacques Guiolet et un technicien,Alain Heinen. La station d’agronomie, avec madame Suzanne Mériaux, est bien antérieure, car avant l’achat du domaine d’Époisses et du site de la rue Sully à Dijon, l’INRA était installé au 14 avenue Victor Hugo à Dijon 9 . À cette adresse avait été créée la station agronomique départe- mentale de Dijon en 1874, devenue partie intégrante de l’INRA en 1946. À mon arrivée, il y avait là l’administration et le régisseur Jean Perrin, le bureau de Georges Méneret et le labo d’analyse du houblon. C’était l’une des spécialités de Méneret de s’occuper du houblon. Se trouvait également ave- nue Victor Hugo un labo d’analyse qui était tenu par une femme d’origine russe, mademoiselle Svinaref, repris ensuite par Guy Sixdenier. Les bureaux de la station d’amélioration des plantes et les labos, je les ai donc connus, pour partie, avenue Victor Hugo où l’INRA était installé de 1946 à 1962, puis ils ont été transférés sur le domaine d’Époisses. La secrétaire

chargée de la gestion de la station, Andrée Cavatz n’est venue 113

Passation PLM INRA, 1953.

Inauguration, 1953.

Le prieuré du domaine d’Époisses en 1960 avant l’incendie qui a détruit toute la partie droite.

L’ancien pigeonnier, logement de fonction de Jean Picard et sa famille, 1960.

Acte notarié, vente du domaine d’Époisses à l’INRA, 1953.

INRA avenue Victor Hugo.

Photos : © INRA

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à Époisses rejoindre les deux autres secrétaires, Chantal Schiex et Marie Douard, qu’en 1963, après le départ à la retraite de Georges Méneret. Guy Sixdenier et son labo d’analyse ne sont venus qu’en 1969, après avoir transité par le bâtiment d’agro- nomie rue Sully car il n’y avait pas assez de place au domaine d’Époisses avant la construction des nouveaux bâtiments. Au domaine d’Époisses, nous étions installés dans l’ancien prieu- ré.Au rez-de-chaussée, se trouvait le labo “céréales” dirigé par Jean Koller avec Roger de Larambergue ; au premier étage il y avait le labo “fourrages” que je dirigeais et où Jacques Schiex était responsable des analyses et dans les combles il y avait des logements. La cantine était d’abord dans ce qui est deve- nu le bureau du responsable de domaine puis dans la salle capitulaire que l’on a fermée après l’incendie de 1963. Moi- même je logeais avec ma famille dans l’ancien pigeonnier.

La direction de l’INRA avait-elle le projet de développer le secteur amélioration des plantes à Dijon ?

Il existait déjà les stations de Clermont-Ferrand, Montpellier, Bordeaux, Rennes, Versailles bien sûr. La pomme de terre était déjà partie à Landerneau. Il y avait un souci d’occuper un peu le territoire. Le centre-est faisait partie de ces projets mais avec une focalisation assez précise, même très précise en l’occurren- ce, sur le domaine d’Époisses.

Au tout début, quelle était votre responsabilité ?

J’étais responsable du secteur fourrages et cela n’a pas varié.

À l’époque déjà, j’avais récupéré la féverole qui m’a valu par

la suite d’avoir des responsabilités dans le domaine des pro- téagineux. Le mot “protéagineux” n’existait pas, il n’a été créé qu’après et s’est imposé à la suite de l’embargo sur le soja prononcé en 1973 par les USA, seuls exportateurs de soja à l’époque. C’était donc les fourrages -plus précisément le trèfle violet, un peu le trèfle incarnat- et la féverole qui était consi- dérée à l’époque comme un fourrage, qui retenaient notre attention. Robert Mayer gardait en charge la luzerne. Trèfle violet et luzerne (Medicago sativa L.) occupaient à l’époque une surface considérable des productions fourragères assolées -encore appelées prairies artificielles- et jouaient un rôle majeur dans la fourniture d’azote dans les assolements et dans celle de protéines pour les ruminants et les chevaux. Les aut- res espèces de Medicago étaient quasi inexistantes et les aut- res Trifolium (trèfle blanc, trèfle hybride, trèfle souterrain, trèfle incarnat, ...) peu cultivées. J’avais déjà reçu la féverole en dota- tion à Versailles avant de partir. C’est venu d’une manière assez originale. C’est après des discussions entre le directeur des services agricoles de l’Eure-et-Loir et Robert Mayer, que nous avions décidé de nous intéresser à cette plante. La féve- role était utilisée d’une façon relativement bizarre, c’était une plante considérée comme fourragère -et non comme protéagi- neuse comme aujourd’hui- récoltée sèche à maturité en plan- te entière pour nourrir essentiellement les chevaux de trait dans certaines régions et donc en perte de vitesse. Elle parais- sait réunir certaines caractéristiques intéressantes : composi- tion des graines, port de la plante... Je fus donc chargé de cette espèce. Pourquoi ? Je ne sais pas trop, parce qu’il fallait quel- qu’un et à l’époque, l’ensemble “fourrages” en amélioration des plantes, c’était quatre ou cinq individus.

Quelles étaient les demandes de la profession ?

Les demandes de la profession, à l’époque, étaient nombreu- ses, mais elles ne se manifestaient pas tellement dans le sec- teur dont j’avais la charge. Elles se manifestaient plus dans le secteur des graminées fourragères par exemple. La profession nous demandait de faire des variétés performantes, peu impor- te comment. Il n’y avait pas d’ostracisme comme aujourd’hui vis-à-vis des OGM. C’était la période que l’on a appelé la révo- lution fourragère. Il fallait augmenter la production laitière et la production de viande. Nous, chercheurs sur les fourrages, nous y sommes employés pour notre part en exploitant au mieux la variabilité que nous avons mise en évidence chez les différentes espèces, et en utilisant la liaison quasi linéaire qui existe chez les graminées entre rendement en matière sèche et fertilisation azotée. Là, il n’était plus question de légumineuses fourragères ; ce qui ne me plaisait pas trop car j’ai sans relâ- che défendu ces dernières et notamment les associations légu- mineuses-graminées. J’ai toujours été convaincu que ces asso- ciations légumineuses-graminées pouvaient être une bien meilleure alternative aux graminées pures avec azote. Tout le monde s’y retrouve : l’agriculteur, l’environnement et même les ruminants. Je m’étais d’ailleurs rendu en Bretagne, avec André Cauderon et 4-5 autres, chez André Pochon qui a mis en pra- tique ce système avec succès et l’a toujours défendu jusqu’à aujourd’hui.

Mais il m’a fallu courber l’échine en attendant que ça se passe... J’étais aussi un ambassadeur des plantes fourragères en général dans la région centre est. Les relations avec l’exté-

Le prieuré aujourd’hui.

Photos : © INRA

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rieur, praticiens ou techniciens agricoles qui commençaient à se mettre en place un peu dans cette période, n’étaient pas tel- lement basées sur le trèfle. Il fallait participer à des réunions, à des choses comme cela. Ce qui obligeait à garder une ouver- ture assez grande et qui, peut-être, m’empêchait un peu d’ap- profondir, autant que je l’aurais voulu, les recherches sur le trè- fle et la féverole. Il est vrai qu’il y a encore une trentaine d’an- née, mon ami Jean-Claude Sabin, président de l’UNIP 10 et agriculteur président de la coopérative de Lavaur dans le Tarn, ne savait pas que les légumineuses fixaient l’azote de l’air et donc qu’il économisait de l’azote en les cultivant...

Les possibilités de recrutement de techniciens étaient plus faci- les que ce qu’elles sont devenues par la suite et petit à petit, j’ai eu avec moi, deux techniciens, Claude Sigwalt en 1955 et René Pelletier peu après. Puis en 1962, un assistant de recher- che et une technicienne qui se sont trouvé rapatriés d’Algérie, Jean et Nicole Berthaut. Cela a aidé un peu. C’était une pério- de où il y avait un fort recrutement.

Mais le maïs fourrage n’est-il pas une belle réussite de l’in- tensification de la production fourragère ?

C’est vrai, le maïs fourrage est une réussite mais avec des limi- tes climatiques quand même. Il ne convient pas non plus à tou- tes les exploitations selon leur situation économique car le maïs fourrage demande un équipement coûteux ou bien de faire appel à une CUMA 11 s’il en existe une équipée à proximité.

De plus, la conservation du maïs fourrage sous forme d’ensila- ge ne convient pas partout. Le maïs fourrage c’est une espèce à part, l’homme a bien su l’adapter à ses besoins. C’est une espèce importante mais ce n’est pas la seule. C’est ce que je reproche : tout a été misé sur le maïs au détriment des autres espèces fourragères et notamment des légumineuses, y compris par les instituts techniques comme l’ITCF 12 et l’ITEB 13 .

Où se décidaient les orientations en matière de recherche sur les plantes fourragères à l’INRA ? Il n’y avait pas de fortes pressions de la direction dans ce domaine. Les discussions avaient lieu dans les groupes de travail, essentiellement entre les chercheurs du département de Génétique et d’Amélioration des Plantes et les zootechni- ciens de l’INRA : Robert Jarrige, Guy Fauconneau, Jean-Louis Tisserand... André Cauderon, chef du département de Génétique et d’Amélioration des Plantes, n’y participait pas directement mais il était tenu bien informé par Marcel Niqueux qui a développé un programme de sélection sur la fétuque éle- vée à Clermont-Ferrand. André Cauderon avait travaillé à Clermont-Ferrand sur le maïs et la fétuque élevée avec Marcel Niqueux. Nous avions une liberté totale dans nos choix scien- tifiques. Le seul objectif était d’augmenter la production four- ragère. Il y avait quelques pistes mais pas de doctrine prédé- terminée. Jacques Poly venait presque toujours aux réunions sur les protéagineux.

En 1963, vous devenez directeur de la station d’amélioration des plantes ?

En 1963, je suis maître de recherche depuis trois ans et je suis nommé Directeur de la station d’amélioration des plantes en

remplacement de monsieur Georges Méneret. Nous étions encore peu nombreux dans la station, cela n’a guère évolué. Il y avait une unité céréales qui était composée de Jean Koller et de Roger de Larambergue et une unité plantes fourragères avec Jean Berthaut et moi. Nous étions quatre scientifiques, c’était tout. L’année suivante, en 1964, à la suite de la décision de décentraliser Versailles en partie à Dijon, nous est envoyé le laboratoire “mutagenèse” avec Paul Dommergues. Arrive éga- lement André Vincent. Il était à l’origine sélectionneur blé et il avait viré vers des approches physiologiques qui n’ont jamais été très fructueuses. Il est resté de ce fait tout seul ou presque.

En 1964, nous avons commencé à réfléchir tous ensemble, à ce que pourrait devenir la station. Claude Martin était déjà arrivé en provenance de Toulouse pour monter la station de physiologie végétale. J’ai fait construire les préfabriqués pour remplacer le prieuré qui avait brûlé quelques mois avant et héberger la station en attendant les bâtiments en dur. Nous avons élaboré les plans de ce que pourrait devenir le centre de Dijon. L’emplacement a beaucoup été discuté, entre Bretenières-Époisses et Dijon-ville. Nous avons même prospec- té pour trouver une autre implantation dans la couronne dijonnaise pour abriter la technologie et la pathologie végéta-

10 UNIP : Union nationale interprofessionnelle des protéagineux.

11 CUMA : coopérative d’utilisation de matériel agricole.

12 ITCF : institut technique des céréales et des fourrages, devenu aujourd’hui ARVALIS Institut du végétal.

13 ITEB : institut technique de l’élevage bovin, devenu aujourd’hui Institut de l’élevage.

115 Récolte du houblon, 1965.

Jean Picard fait visiter les serres du domaine d’Époisses, 1970.

Photo : © INRA Photo : © INRA

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le mais sans succès. Bien sûr, pour moi c’était assez clair que cela devrait être à Époisses parce qu’il y avait le domaine de 140 ha qui était essentiel à nos activités d’expérimentation.

Paul Dommergues a tout à fait accepté cette idée, Claude Martin assez vite. Malheureusement le bâtiment de la station d’agronomie à Dijon avait été inauguré par Edgard Pisani en septembre 1962. Ce qui faisait déjà un point d’ancrage sur Dijon-ville. Compte tenu de notre position, le centre s’est retro- uvé implanté sur deux sites distants de douze kilomètres, ce qui n’a jamais été très avantageux.

Cette période 1962-67 s’est passée dans des conditions assez épouvantables car en plus de l’incendie du prieuré et de la nouvelle station à bâtir, le gérant du domaine d’Époisses,

Xavier Garambois, est parti à Montpellier et n’a pas été rem- placé. Armand Tatu, un technicien de catégorie 2B -à qui je rends hommage- s’est vraiment démené pour m’aider à faire tourner le domaine en attendant que je recrute Jean-Pierre Blanchon en 1967. Pour recruter ce dernier, Raymond Février, directeur de l’INRA, m’avait promis un poste 2A mais il n’a pas pu le faire avant un an ou deux et Jean-Pierre Blanchon a accepté d’être payé en ingénieur 3A en attendant. C’est des trucs pour joueurs de bridge...

Et puis il y a un autre événement singulier en 1962 : l’écrase- ment d’un avion militaire sur le domaine, à moins de 50 mè- tres des bâtiments, vers la houblonnière. C’était l’un des pre- miers Mirage III de la base aérienne de Longvic. C’était à midi trente, tout le monde était à la cantine et moi-même je déjeu- nais avec ma famille dans mon logement de fonction tout à côté.Tout à coup, nous avons vu passer une ombre puis enten- du un bruit mais les gens à la cantine ne se sont aperçus de rien. Je sors et je vois l’avion planté au bord du bois et un type qui s’avance vers moi. Je lui demande s’il était dans l’avion. Il me répond : Ah oui. Est-ce que je peux téléphoner à la base ? car personne ne s’en était aperçu à la base aérienne. Tout de suite après les militaires ont rappliqué avec les sirènes et ont gardé l’avion, arme à l’épaule jour et nuit. Secret militaire.

L’avion s’était écrasé dans un essai de pâture de luzerne avec moutons. Tout l’essai était foutu mais pas un mouton n’avait souffert. Nous avons présenté une note salée aux militaires mais ridicule par rapport à la valeur de l’avion. Pierre Guy pour- ra vous en dire plus car il faisait son service militaire à la base à ce moment-là.

Quelles étaient les recherches menées par vos collègues dans votre station ?

Je ne souhaite pas en parler par honnêteté intellectuelle. Cela ne m’appartient pas. En tant que directeur de la station, j’étais tenu au courant, bien évidemment, mais je n’étais pas l’insti- gateur des programmes de recherche de mes collègues, même si parfois je devais faire des arbitrages financiers.

Jean Picard entre Madeleine et Max Rives, chef du département GAP.

Ancienne source au colbat -60, 1966.

Photos : © INRA

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Qui a pris la décision de construire les nouveaux locaux de l’amélioration des plantes sur le domaine d’Époisses ? Je dois dire que Jean Bustarret sentimentalement souhaitait assez fort que ce soit Époisses. Il avait par rapport à Dijon et à Époisses, des souvenirs très marqués. Je rappelle qu’il avait diri- gé la station de recherche PLM d’Époisses avant son achat par l’INRA. Personnellement je l’ai retrouvé plusieurs fois à Dijon en plusieurs circonstances, par exemple dans des réunions de directeurs, et ce n’était pas le même homme. À Dijon, il s’expri- mait et se sentait chez lui. L’existence même du domaine expé- rimental était un élément qui était déterminant. C’était la rai- son numéro un. Pour nos activités de recherche, il nous fallait des terrains. Par exemple, Paul Dommergues avait un program- me important de mutagenèse sur arbre -qui s’est assez rapide- ment réduit- mais qui nécessitait beaucoup de terrain pour observer les plantes sorties de l’irradiateur au cobalt 60.

L’extension de Dijon-ville en terrain, c’était quelque chose qui était difficilement envisageable. Quand on avait 140 hectares d’un côté et de l’autre côté quelques hectares, nous avons tran- ché et cela a conduit à l’éclatement du centre. Ce qui n’est pas une catastrophe. Les gens de Dijon-ville, par contre, ont pris comme argument la proximité de l’université de l’autre côté de la rue Sully. Nous l’avions intégré dans notre réflexion mais nous n’avions pas considéré qu’il pesait assez lourd. À l’époque, l’aspect financier n’était pas primordial. Pour notre part, nous cherchions à avoir le plus possible de moyens de tra- vail pour la somme qui nous était allouée, tout en nous battant pour l’augmentation de celle-ci. Acquérir des hectares à Dijon- ville aurait pénalisé une partie de nos plans.

La question de la localisation ne cachait-elle pas, en fait, un conflit entre les départements d’Agronomie et d’Amélioration des Plantes ?

Répondre non, serait trop catégorique. Comme dans beaucoup de choses, ce n’est pas toujours noir ou blanc ; il y a beaucoup de choses qui sont plus ou moins grises. Mais pas tellement quand même. Il y avait des collaborations entre l’agronomie et

l’amélioration des plantes. Elles se sont encore bien plus déve- loppées après. L’agronomie avait besoin d’un peu de terrain.

Après ils ont profité de l’existence d’Époisses. Nous serions allés à Dijon-ville, ils ne s’en seraient pas plaints, loin de là, mais dans les faits ils profitaient bien des terrains d’Époisses.

Je ne regrette pas cette décision d’installer l’amélioration des plantes à Époisses. Déjà dans ce temps-là et encore plus aujourd’hui, la distance géographique n’est pas à prendre en compte. De toute façon, une station se développe et végète plus ou moins après, en fonction des hommes qui y sont. On n’enlèvera jamais de nulle part le poids que peut représenter l’individu et la personnalité de chacun.

117 Bâtiment d’agronomie rue Sully à Dijon, 1970.

Crash du mirage en 1962 au domaine d’Époisses.

Au premier plan la houblonnière.

Photos : © INRA

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Comment ont évolué les problématiques de recherche sur le trèfle et la féverole ?

Sur le trèfle violet, nous avons opté pour la tétraploïdie, qui per- mettait d’améliorer le rendement, la pérennité, la résistance aux maladies, mais obligeait de s’attaquer à un problème considérable, celui de la production de semences. Il aurait été intéressant de s’attaquer à la météorisation chez le trèfle violet mais les bases scientifiques manquaient pour aborder ce sujet.

Sur la féverole, nous avons commencé d’abord par essayer de bien connaître ce qu’était le mode de reproduction de cette plante car Vicia faba était surtout appréciée pour l’étude caryologique de ses chromosomes. Connaître le mode de reproduction constitue en effet l’une des bases nécessaires pour définir une méthode de sélection. Nous avons étudié la génétique de certains caractères simples. C’était autant pour s’amuser que pour trouver des marqueurs. Nous avons essayé de développer l’utilisation de la vigueur hybride qui était mise en évidence chez cette espèce allogame. Pour cela nous avons recherché des stérilités mâles pour pouvoir faire des variétés hybrides. Nous avons utilisé une stérilité mâle qui est cytoplas- mique et qui nous venait d’Angleterre. Nous en avons cherché d’autres et cela s’est soldé par un échec, car la stérilité mâle n’était pas aussi fiable que nous l’aurions souhaité. Nous avons perdu beaucoup de temps à maîtriser la stérilité mâle de la féverole et pendant ce temps-là les variétés de populations bénéficiaient des méthodes de sélection classiques et obte- naient de meilleurs résultats que nos hybrides. Si nous avions su maîtriser la stérilité mâle de la féverole plus rapidement, nous aurions pu faire des hybrides performants. Dans le même temps, nous avons essayé de déterminer la valeur d’utilisation de cette espèce dans l’alimentation animale et de définir des objectifs sur le plan qualitatif.

Était-ce des travaux d’expérimentation ou des travaux de laboratoire ?

Les deux en fait. Nous avions des pépinières et des essais sur le domaine d’Époisses pour observer notre matériel, le décrire et l’évaluer. Mais également nous commencions à développer des analyses de teneur en protéine pour passer plus tard à des pro- blèmes de tanin, de vicine et de convicine qui limitaient la valeur d’utilisation de la féverole. Pour l’étude de la stérilité mâle, nous recherchions des marqueurs cytoplasmiques. C’est ce que nous avons fait jusqu’en 1975. Cela peut donner un peu l’impression d’un ensemble de bricolages. Nous faisions flèche de tout bois, nous cherchions dans 36 directions. Nous étions encore des généralistes, qui sont une espèce en voie de dispa- rition mais nous étions encore obligatoirement des généralistes.

Nous étions amenés à avoir des contacts avec nos collègues zootechniciens, Robert Jarrige, Camille Demarquilly, Guy Fauconneau par exemple. Par la suite, Guy Fauconneau s’est retiré dans un autre secteur alors que Robert Jarrige est tou- jours resté dans l’alimentation des ruminants. Nous parlions avec eux de conservation des fourrages mais également de choses diverses qui n’avaient pas de lien ni immédiat ni très évi- dent pour la profession. Je me souviens par exemple des bagar- res avec l’ITCF sur la conservation des fourrages. À l’INRA nous défendions l’utilisation du séchage naturel au champ, complé- té par un séchage en grange qui permettait de conserver une bonne qualité du fourrage. L’ITCF prônait la déshydratation des fourrages à l’échelle agricole alors qu’il était patent pour tout le monde que l’énergie solaire était gratuite même dans ce temps-là où le pétrole ne valait rien. Bien sûr le séchage en grange nécessite une source extérieure d’énergie mais on reti- rait infiniment moins d’eau que par déshydratation donc ça consommait beaucoup moins de pétrole. Il faut savoir que ce problème de conservation des fourrages est important car, avec les intempéries, il peut y avoir beaucoup de perte au champ pour le foin jusqu’à perte totale. Je me souviens d’un exemple frappant qui s’est déroulé sous mes yeux à Issoudun avec un champ de luzerne coupé vers le 15-20 mai qui a pourri sur place et qui a empêché la repousse suivante. Mais l’ITCF n’a rien voulu entendre, tout au moins son directeur de l’époque, même quand nous leur faisions la démonstration comme au domaine d’Époisses où j’avais fait installer un système de séchage en grange. Lors d’une réunion à Longvic avec l’ITCF, j’avais même fait apporter des bottes de foin séché du domai- ne, mais pour eux l’arme absolue était le pétrole. Le séchage en grange s’est développé un peu quand on a su utiliser un systè- me de récupération de la chaleur sous le toit. On y revient tou- jours de temps en temps, c’est toujours d’actualité.

Quand vous parlez de généralistes,

n’était-ce pas essentiellement lié à la nécessité de faire un état des lieux car beaucoup de sujets pouvaient être lancés ?

Le sélectionneur doit toujours choisir. Il choisit le sujet de tra- vail, les méthodes de travail, le matériel végétal. Il est obligé de choisir et de déléguer. Dans un programme de sélection avec un objectif précis, il élimine ce qui ne correspond pas à cet objectif. Il pourrait y avoir une quasi infinité de sujets de recher- che. Il faut faire avec les moyens que l’on a, il faut équilibrer

Visite de Morley Young (Université du Manitoba, Canada) dans les parcelles de féveroles du domaine d’Époisses avec Jean Picard et Gérard Duc, avril 1985.

Photo : © INRA

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avec les demandes de l’extérieur, à travers les discussions avec les collègues.

Parmi les éléments qui vous ont permis de vous orienter, lesquels ont été décisifs ? Y a-t-il eu des incitations venant de la direction ? De la profession ?

C’est sûr qu’il y a toujours eu un nombre d’interactions consi- dérable. Pour répondre à la première partie de votre question, il n’y a jamais eu un ordre en provenance de la direction. Nous avons eu des discussions à travers des réunions de groupes de travail. Des groupes de travail se sont créés, plantes fourragè- res ou protéagineux plus tard aussi, mais plantes fourragères assez rapidement. Il y a eu des discussions à cette occasion.

Mayer était présent à la plupart des réunions de ce groupe. Les discussions ont été libres et parfois vives mais je pense que des ordres, il n’y en a jamais eus. Un tout petit cadrage, de temps en temps. Je me suis entendu dire à un moment donné, à l’oc- casion d’un concours, que mes activités étaient trop pratiques, et à l’occasion d’un autre, que mes activités étaient trop théo- riques. Mais c’est encourageant. C’était le genre de remarque qu’on pouvait trouver mais pas des ordres. De mon point de vue, sur beaucoup de sujets, le plus à même de juger de la vali- dité d’une activité de recherche, c’est le chercheur lui-même.

Que quelqu’un intervienne après pour dire que ce programme ne correspond pas aux objectifs globaux de la maison, d’ac- cord. Mais un chercheur sait à peu près ce qu’il doit faire s’il n’est pas un trop mauvais chercheur.

Est-ce par goût personnel que vous avez choisi d’étudier la tétraploïdisation du trèfle ?

Pas tout à fait, dans la mesure où Yves Demarly, qui travaillait sur la luzerne à Lusignan, avait développé des idées un peu nouvelles sur les problèmes liés à l’hérédité chez les autopoly- ploïdes et où il y avait quelques publications américaines, notamment celles de Myers de Saint Paul (Minnesota). Il y avait eu des débuts d’applications chez le trèfle, en Suède, à partir de 1939 ou 1940. Le problème était de créer des variétés tétra- ploïdes de trèfle violet, parce que cela améliore les performan- ces agronomiques, mais en maintenant une production de semences acceptable. Cela représente un réel potentiel, d’ex- primer la polyploïdie en valeur de production chez une espèce diploïde, avec un challenge important qui était celui de remon- ter le niveau de production de semences. Aujourd’hui, nous sommes capables de fabriquer les meilleures variétés avec des tétraploïdes mais dans la pratique agricole, pendant longtemps encore, il faudra passer par la semence. Si le meilleur fourrage ne produit pas de semences ou pas assez, il sera toujours péna- lisé. Il y avait un challenge intéressant à relever.

C’est à Dijon dans les années 60 que nous avons mis au point, avec Jean Berthaut et Daniel Maizonnier, une méthode de tétraploïdisation au protoxyde d’azote pour le trèfle mais qui a également été utilisée pour d’autres espèces comme la bette- rave. Nous avons fait construire une énorme “marmite” dans laquelle les plantes sont placées après pollinisation sous pres- sion de protoxyde d’azote qui s’appelle également gaz hila-

rant. Les semences qu’on récolte sur ces plantes sont à 90% 119

Réunion de travail sur la mutagenèse du pétunia à l’INRA de Bretenières, 1970. De gauche à droite : Yves Demarly, Jean Picard, André Vincent, Dr. Forssati - Euratom (Suisse) et Dr Bezzini (Italie).

Jean Picard devant la marmite à trèfle installée dans les petites serres d’Époisses, octobre 1973.

Installation de séchage en grange au domaine d’Époisses, 1965-67.

Plant de féverole en début de floraison.

Photo : ©INRA - Th ierry Doré

Photos : © INRA

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entièrement tétraploïdes ; ce qui est un bien meilleur résultat qu’avec les méthodes classiques à la colchicine avec lesquelles on obtient souvent des chimères mixoploïdes. Ça n’a guère été repris par nos collègues étrangers qui se sont toujours conten- tés des doublements à la colchicine quand ils faisaient des tétraploïdes ; sans doute pour des problèmes de langue car la publication était en français 14 ; je ne sais pas trop bien.

Vos travaux intéressaient-ils vos collègues en dehors de Dijon ?

Ces recherches s’inséraient dans un ensemble un peu plus vaste que Dijon bien sûr. J’ai cité le groupe de travail “fourra- ges”. Dans les années 1960-80, les fourrages étaient devenus un thème très important à l’INRA. En fait cela dépassait l’amé- lioration des plantes ; il s’agissait d’un ensemble intégré de recherches pour la production fourragère avec méthodes de sélection, de conservation, d’exploitation, avec troupeaux expérimentaux adaptés. En 1962, l’INRA a créé la station d’amélioration des plantes fourragères de Lusignan. Les con- tacts entre eux et nous étaient assez suivis, assez étroits. À la création de cette station, c’est Yves Demarly qui en avait pris la direction et quand il est venu à Orsay définitivement dans les années 70, il a été remplacé par Paul Mansat et ensuite Charles Poisson. La succession de Paul Mansat m’a été offerte et je ne l’ai pas prise. Robert Mayer avait été assez chic de ce point de vue. Parce que de toute façon, Lusignan était à cent vingt kilomètres de mes bases, je me rapprochais donc de chez moi dans l’Indre. Il pensait sincèrement que je pouvais être intéressé, il ne s’était pas senti le droit de mettre quelqu’un d’autre sans m’en parler. C’est d’ailleurs autant des raisons personnelles que d’autres raisons qui m’ont fait refuser. C’était à une époque où mon épouse était déjà très malade et je n’avais pas envie de déménager. Plus tard, au début des années 1980, Poisson m’a écrit pour me demander de mettre le programme trèfle violet à Lusignan. Ma réponse ne s’est pas fait attendre par une lettre à Jacques Poly qui m’a donné rai- son, et le trèfle violet est resté à Dijon.

Les pays voisins suivaient-ils les mêmes stratégies scientifiques ?

Partiellement oui, les problèmes ne sont pas rigoureusement les mêmes et ne sont pas tout à fait non plus vus de la même façon par des individus différents. Il y avait aussi un certain nombre de points communs. Même si les objectifs ne sont pas identiques, les méthodes peuvent avoir beaucoup de points en commun.

La génétique animale et la génétique végétale n’ont-elles pas eu des rapports très limités ?

C’est vrai. Elles avaient des approches quand même assez différentes, de toute façon, et de ce fait, des méthodes assez différentes, même si la base au niveau de l’ADN est la même.

Mes collègues en génétique animale ne faisaient que de la génétique quantitative, avec des contraintes quand même, tout à fait particulières : des animaux in situ pour contrôler les facteurs extérieurs. L’amélioration des plantes essayait de

mesurer des interactions génotype X milieu à travers des essais multilocaux. En un lieu donné, elle s’efforçait d’avoir toujours le milieu le plus homogène possible. C’étaient des approches tout de même assez fondamentalement différentes. Il y a eu des rapprochements depuis, un peu dans la mesure où l’amé- lioration des plantes a développé pas mal aussi la génétique quantitative, mais c’est toujours dans des conditions différen- tes de la génétique animale, malgré tout.

De quelle manière avez-vous géré

le problème de la préservation et du stockage des données dans votre secteur où l’aspect observation

et notation est extrêmement important ?

Dans ce domaine, le problème le plus important à mon avis, c’est de laisser trace des travaux qui n’ont pas donné lieu à publication parce que l’on considère que les résultats ne sont pas publiables. Par exemple, le chercheur s’est fait une idée de ce que serait le résultat attendu et puis le résultat n’est pas conforme. Ou alors le protocole a varié en cours de route, il n’est plus assez rigoureux pour une publication. On a toujours des tas de raisons pour ne pas publier des résultats qui vont rester dans les cartons. Il se passe que quelque part ailleurs, un jour un chercheur refait les mêmes manips et s’il en avait eu connaissance, il en aurait fait l’économie. Même si vous gardez un cahier de laboratoire avec un certain nombre d’apprécia- tions, il sera gardé chez vous. Il faudrait le mettre à disposition des chercheurs et à la limite, lancer une publication des résul- tats négatifs. C’est un des sujets qui m’a toujours un peu tur- lupiné. Qu’est-ce que l’on publie ? Vous n’allez pas publier dans Nature ou dans Science vos échecs. Peut-être que les publications papier, il faut les laisser simplement pour des résultats transcendants pour les gens qui veulent entrer en compétition pour le prix Nobel. Ce ne serait pas idiot de faire quelque part un recueil de résultats négatifs, qu’il ne faudrait d’ailleurs pas appeler négatifs. On pourrait peut-être soumet- tre ce recueil à une commission. Pourquoi ne pas aussi les prendre un peu en compte dans l’évaluation et la carrière d’un chercheur ? S’il n’a pas fait de bêtises dans ses manips, s’il n’a pas posé des questions saugrenues, ce n’est pas forcément de sa faute si le résultat n’est pas bon et ne donne pas lieu à publication dans le cadre actuel.

Existait-il des dispositifs

pour la conservation du matériel génétique ?

Pour moi, cela devient presque le sujet numéro un dans le département Amélioration des Plantes, par rapport à celui dont nous venons de parler. Cela a été pendant longtemps complè- tement négligé ; apparemment, c’est en train de s’organiser pas trop mal. Au plan international, c’est l’IBPGR 15 qui s’en occu- pe. C’est un organisme qui dépend de la FAO 16 . Ils définissent des organismes chargés de maintenir ces ressources génétiques avec des garanties pour cette conservation. Par exemple, une banque longue durée au congélateur, de petites quantités avec doublure en deux lieux, avec précaution d’usage. La France doit avoir la responsabilité d’un certain nombre d’espèces : Medicago, Vicia faba... Pour les plantes fourragères, il y a eu un retard par rapport aux espèces majeures, presque obligatoire- ment, mais c’est en train de bien se mettre en place.

14 Berthaut J., 1968.

L’emploi du protoxyde d’azote N 2 O dans la création de variétés autotétraploïdes chez le Trèfle Violet (Trifolium pratense L.). Annales d’Amélioration des Plantes, 18 (4), 381-390.

15 IBPGR : International Board for Plant Genetic Resources.

16 FAO : Food and Agriculture

Organization.

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Comment faisiez-vous pour concilier vos activités de recherche avec celles de bâtisseur du centre de Dijon ? Il faut gérer. Vous avez les pieds dans l’étrier et il ne faut pas tomber de cheval. C’est sûr que quand il s’agissait de construi- re le centre, être administrateur n’était pas toujours facile. En 1963, Georges Méneret a pris sa retraite. Le jour où il arrosait son départ, le samedi 2 mars 1963, il avait invité le directeur général de l’INRA, Jean Bustarret, et son chef des affaires financières, Marc Ridet, et ils ont été accueillis par un grand feu de joie qui a consisté à ce qu’un plombier mette le feu dans les combles du bâtiment du prieuré du domaine d’Époisses qui servaient de logement. Marc Ridet et Jean Bustarret sont arri- vés pour jeter quelques seaux d’eau et voir brûler la station d’amélioration des plantes ! Et c’était le jour où je prenais mes fonctions de directeur de la station. C’est quelque chose qui m’a marqué.

Le développement de la station était déjà décidé à ce moment- là, mais cela a conduit à ce qu’on construise des bâtiments préfabriqués pour abriter les labos et les bureaux qui ont sur- vécu jusqu’à ce jour. L’un d’entre eux abrite toujours le centre aéré 17 que j’ai mis en place avec l’amicale des personnels vers 1959, car de nombreuses familles logeaient au domaine et il y avait beaucoup d’enfants. Au départ, le centre aéré était instal- lé dans le sous-sol de l’ancien logement de Jean Bustarret.

Nous avons embauché un jeune de vingt ans, sympa et dégourdi. Un technicien de Jean Koller m’a donné un coup de main pour la gestion. De 1964 à 1968, les nouveaux bâti- ments d’Époisses A et B ont été construits vers la route, à un kilomètre de là avec des serres et la source au cobalt 60 a été installée en 1966. L’amélioration des plantes a quitté ses pré- fabriqués pour s’y installer en janvier 1969, après la physiopa- thologie végétale. Nous avons fait le choix de ne pas construi- re les nouveaux bâtiments vers la ferme à cause du bruit des avions de la base aérienne militaire de Longvic. Il a donc fallu s’équiper de quelques vélos (ce qui ne se faisait pas) et le jus- tifier auprès de l’agent comptable qui me demandait pourquoi j’achetais des vélos ; ce à quoi j’ai répondu “parce que j’en ai

besoin”, en habillant un peu bien sûr. Peu après, je me sou- viens d’un coup de fil d’André Cauderon, directeur de la sta- tion de Clermont-Ferrand, qui me demandait comment j’avais fait pour acheter des vélos, parce que lui aussi en avait besoin.

Comment se faisaient les recrutements de techniciens ? Était-ce des personnes venant de Bretenières ?

Certains techniciens étaient de Bretenières et d’autres sont venus s’y installer. Il y a eu l’héritage aussi de la société PLM.

Ce n’était pas des techniciens avec le type de profil habituel à l’INRA. C’est sûr que c’était des gens qui n’avaient aucun diplôme. Encore que certains ont bien évolué. Il y avait parmi ceux-là, quelqu’un comme Stanislas Gora par exemple. À mon arrivée, il était ouvrier agricole et binait les betteraves, puis il est passé agent technique 5B et il a fini technicien de la recher-

121 L’incendie du prieuré du domaine d’Époisses, 1963.

Construction des nouveaux laboratoires, 1964.

17 Le centre aéré de l’INRA de Bretenières a fermé définitivement en février 2009.

Photos : © INRA

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che avec des responsabilités en expérimentation. Il y a eu aussi des apports de techniciens avec l’arrivée des équipes de Versailles. Puis il y a eu des recrutements. Le programme muta- génèse était financé par ce qui s’appelait à l’époque Euratom

18 . Ils avaient des moyens qui étaient hors INRA, qui ont per- mis d’acquérir des équipements. Par exemple la salle d’irradia- tion avec la bombe au cobalt a été payée par Euratom. Deux ingénieurs agronomes de Gembloux en Belgique ont été finan- cés également par Euratom qui les mettait à la disposition de la station, Jacques Gillot et Marc Dalebroux, spécialisés en génétique quantitative. Ensuite leurs postes ont été repris par l’INRA. Jacques Gillot a terminé sa carrière à Bruxelles à la DG VI 19 . Marc Dalebroux est resté à Dijon jusqu’à sa retraite ayant en charge des activités extérieures à l’INRA. Des postes de techniciens étaient également financés par Euratom.

Une diminution du nombre des techniciens

risque-t-elle d’avoir des répercussions sur la qualité, la nature même des recherches faites

en matière d’amélioration des plantes ?

Si l’on parle de recherche appliquée ou d’application de la recherche, oui. Si l’on parle de recherche fondamentale, déjà nettement moins. Parce qu’une femme de ménage se trouve facilement et peut laver des éprouvettes, encore qu’il y ait des machines. Les manipulations pour la recherche appliquée sont quand même le fait de gens compétents dans des techniques particulières. Cela dépend jusqu’où l’on va dans le domaine technique, si l’on met à part les ingénieurs.

Avez-vous donné à vos travaux une dimension internationale avec des retombées pour les pays du tiers-monde, par exemple ?

Un tout petit peu en matière de féverole, dans la mesure où nous avions rencontré des responsables des programmes ICARDA 20 et échangé du matériel végétal. Des séjours dans les pays en voie de développement, j’en ai fait un peu après la retraite. Un mois au Maroc pour le compte de la Banque Mondiale, et puis j’ai participé à la revue quinquennale des tra- vaux de l’ICARDA. C’est à ce moment-là que ce type de pré- occupation est arrivé.

Peu après ma retraite, en 1990, j’ai effectué une mission en Algérie d’une semaine avec mon collègue Robert Jarrige, sur la

recherche algérienne. J’ai remplacé au pied levé Paul Mansat.

Lors de la dernière réunion en Algérie, Robert Jarrige, qui avait oublié ses médicaments pour ses problèmes cardiaques et n’en avait parlé à personne, est mort sur mon épaule. C’est un drôle de souvenir... Je suis resté 24h de plus pour faire les démarches. Cela m’a marqué.

Au cours de votre carrière,

avez-vous été amené à jouer un rôle d’expert ?

Non, il n’y avait pas beaucoup d’occasions, surtout dans le domaine qui était le mien. Il n’y a pas eu de sollicitation.

Les sélectionneurs privés ne vous demandaient pas conseil ? Des conseils, oui, mais des conseils gratuits. Même du maté- riel. Parfois un soupçon de conflit parce que, quand il n’y avait pas la méthode, des fois les poils se mettaient un tout petit peu à rebours. C’était tout à fait passager.

Avez-vous eu d’autres responsabilités au niveau du centre, de votre département de recherche, de l’INRA ?

Je deviens directeur de recherche en 1966 et membre nommé du Conseil scientifique du département d’Amélioration des Plantes à sa création, après 1968. Administrateur, c’était un peu après. À partir de 1964, la construction du centre est en- treprise. À Époisses, je dirais que j’ai fait fonction d’administra- teur par rapport à certains problèmes mais totalement en rela- tion avec Paul Dommergues et Claude Martin. La direction générale n’a pas voulu de moi tout de suite. Il y a eu Jean Louvet. Après cela, je n’ai pas voulu prendre sa suite en réac- tion au refus par la direction générale de ma première deman- de. J’ai laissé passer Pierre Dupuy et j’ai été administrateur après lui et avant Pierre Bidan. J’ai fait mes quatre ans de 1971 à 1975 avec Robert Divoux puis avec Pierre Darde comme secrétaires généraux. Ensuite j’ai été administrateur-adjoint pendant 3 ans. À l’époque, les administrateurs de centre n’étaient pas encore présidents (le titre n’est apparu qu’après).

C’était une charge qui était probablement un peu moins lour- de que celle de président aujourd’hui. Cette fonction n’était pas toujours ni très intéressante ni vraiment gratifiante dans la mesure où on était un peu pris entre l’arbre et l’écorce. Il y avait la direction ; si elle n’était pas très exigeante vis-à-vis des cher-

18 Euratom ou Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA) a été institué par les traités de Rome en 1957 pour coordonner les programmes de recherche européens sur l’énergie nucléaire.

19 DG VI : direction générale de la commission européenne chargée de l’agriculture.

20 ICARDA : centre international de recherche agronomique pour les pays arides.

Visite de Bernard Pons (secrétaire d’État à l’Agriculture), au premier plan, au centre INRA de Dijon en 1969.

On aperçoit derrière lui, Jean Picard (administrateur du centre), Claude Martin et Jacques Poly.

Photo : © INRA

Références

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