PQ
•
p 5
188U
Pifteau
Alexandre Dumas
U d'/of OTTAWA
BENJAMIN PIFTEAU
i
EN MANCHES DE CHEMISE
PARIS
,ÉON VANIER, Libraire-Éditeur
19, gr.vi Saint-Miciii.i., 19
1884
Ooiv
BIBLiOTHECA
)]I
.
y^ ^
^ fajxï
4A.
\*t^~^
V
a
LEXANDRE DUMAS
EN MANCHES DE CHEMISE
ALEXANDRE DUMAS
Dessiné par L. Bigot D'après la phot. REUTL1NGER
BENJAMIN PIFTEAU
ALEXANDRE DUMAS
EN MANCHES DE CHEMISE
^v
-"^S^PARIS LÉON VANIER,
J19, Quai Saint-Michel, 19
1884
IOTHFPA
.
ALEXANDRE DUMAS
EN MANCHES DE CHEMISE
ETUDE ANECDOTIQUE
J'ai eu l'honneur d'être le secrétaire d'Alexandre
Dumas
et de vivre auprès de lui.C'est en cette qualité que je
me
permets de venirpublier ces quelques pages, où, avec unrécit
sommaire
demon
séjour che\ lui, j'essaie d'étudier sagrande
et intéressante personnalité,comme
il m'a étédonné
de l'observer et de l'apprécier.Je ne fais qu'une simple esquisse d'après
1
ALEXANDRE DUMAS
nature, suivant
mes moyens
: d'autres, plus autorisés, feront plus et mieux.Quant au
titre demon
étude, qu'on n'y voie rien d'irrévérencieux : nul plus quemoi
ne respecte lamémoire
de l'illustre et regrette romancier et del'homme au grand
cœur.Il
me
fallaitun
litre expressif; j'ai cru letrouver dans celui de :
Alexandre Dumas
enmanches de
chemise, qui exprime, à la fois, sa toilette habituelle de travail et le sans-façon large et aimable de sa vie.Voilà tout le mystère.
D'ailleurs, il
y
a un précédentpour
excuserma
familiarité : ce sont lesGrands Hommes
en
robes de chambre,
deDumas
lui-même:car, s'il n'avait pas de robe de
chambre
et sije ne puis le vêtircomme
il avêtu, de son autorité privée—
et fantaisiste, Richelieu etHenri IV,
ce n'est pas
ma
faute.EN
MANCHES DE CHEMISE
J'étais allé dans
ma
famille,me
retremperpour
la lutte.A mon
retour à Paris,une
heureuse cir- constance vint presque aussitôt se placer dansma
vie : le retourde Naples
d'AlexandreDu- mas
(avril 1864), qui devaitme
faire son secrétaire,comme on
va le voir.Enthousiasmé de
sesromans
et de sa célé- brité universelle, et espérant qu'il voudrait bien être touché de la situation difficileoù
jeme
trouvais, par suite d'une maladie, et m'ai- der àen
sortir, ce qui devait lui être facileen me recommandant
à l'un, de ses confrères, je préparai une lettre motivée luidemandant un
instant d'entretien, et je la portai
moi-même.
Il était
descendu
rue de Richlieu, 112,où
il habitait, au cinquième,
un appartement
meublé donnant
sur le boulevard, et il se8
ALEXANDRE DUMAS
tenait
pour
travailler dans le cabinet de la di- rectiondu
Petit Journal, qui venaitde
naître et dont les bureauxétaientinstallésaupremier au-dessus de l'entresol (i).Ce
futdanscesbureaux que
jeme
présentai.Je fis passer
ma
lettre parun
garçon de service,une
sorte d'huissier à chaîne d'acier,s'il vous plaît ! et j'attendis : au bout de cinq minutes, il revint et
me
fit entrer.Je
passai de l'antichambre dansune
sortede
salon, et je vis paraître et venir au devantçle moi, en
manches
de chemise,un homme
d'une soixantaine d'années, de haute taille et
de
forte corpulence, au visage plein, au teint brun,aux
lèvres accusées et auxcheveux
cré- pus et qui grisonnaient,comme
ses maigresmoustaches
et samouche,
seule barbe qu'il portât.C'était « la force
de
la nature », suivant l'éloquente expression de Michelet,que Du- mas
voulait qu'on gravât sur satombe
et qui(1) Millaud venait
même
d'offriràDumas
la place de TimothéeTrimm
; ce que le grand romancier avait refusé en donnant une raison excellente. «Je neme
trouve pas de force, avait-il dit, à faire des articles pluscrétinsque ceux de Timothée Trimm.»EN
MANCHES
DECHEMISE
sera, sans doute, sur sa statue, c'est-à-dire Alexandre
Dumas
lui-même,que
je reconnuspour
avoirvu cent fois sa photographie.Il
me
tençjit lamain
avec effusion, s'assit et,me
faisant asseoir :«
Eh
bien !mon
cher enfant,me
dit-il, en quoi puis-je vous être utile? »Je lui répondis que, dans
ma
situation et avecmes
goûts littéraires etmes
quelques publications, ceque
je désirais trouver, c'étaitune
placede
secrétaire chezun homme
delettres, et
que
je venais à lui, espérant qu'il voudrait bienme recommander
àun
confrère,s'il ne pouvait
m'employer
lui-même.« Je ne pourrais,
me
dit-il, vousrecomman-
der utilement à des confrères, les ayant per- dusde
vue depuis plusieurs années et ne sachant pas dans quelles conditions ils sont actuellement ; mais,pour
moi, c'est différent.J'ai laissé
mon
secrétaire,Goujon,
à Naples.et j'ai toujours besoin de quelqu'un. Il
me
reste bien ici Viellot, un de
mes
anciens ;seulement, je ne sais jusqu'à quel point je puis
compter
sur lui. Jeme
décideraidonc
très
probablement
à lui donner, sinon un remplaçant,du moins
un adjoint.Votre
10
ALEXANDRE DUMAS
situation m'intéresse.
Donnez-moi
votre adresse : je vous appelerai, je pense, bientôt. » Je le remerciai vivement, et, aprèsquelquesmots
encore échangés, jeme
retirai, enchanté de l'accueil qu'il m'avait fait et plein d'espé- rance.Cette fois, je ne devais pas être désillu- sionné,
comme
je l'avais été si vite avec Paul Féval, et je devaismême
avoir unprompt
résultat. Trois jours après, je recevais
un mot
d'AlexandreDumas,
m'appelantpour
le jourmême.
Je dois avouer qu'en sortant de
mon
entre- vue avecAlexandre Dumas,
j'avais couru chez Paul Féval,pour
le prier deme recom- mander
à son illustre confrère, et qu'il paraît que, le lendemain, en lui faisant visite, il luiparla de
moi
; mais j'ignorepour
quelle part j'eus à lui être reconnaissant de la prompti- tudedu
résultat.Quoi
qu'il en soit, je m'empressai deme
rendre à l'appel d'Alexandre
Dumas.
Il m'ins- tallaimmédiatement
auprèsde
lui, et, séance tenante, il se mit àme
dicter,pour
le Petit Journal, unemagnique
étude surShakespeare,où
jeme
rappelle qu'il disaitque
l'im-EN
MANCHES
DECHEMISE
I Imortel tragique avait « le plus créé après Dieu. »
On
avait organisé, sous laprésidence d'hon- neur de VictorHugo,
un festivalpour
le tri-centenaire de Shakespeare, et cette étude devait être, à la fois, un
hommage
avant la fête etune annonce
de celle-ci.Ce
fut tout, d'ailleurs,pour
le dire en pas- sant. L'« empire », qui était encore dans toute sa beauté première et qui tremblait de tout, interditle festival.Le
soir, AlexandreDumas,
enme
congé- diantpour
jusqu'au lendemain,me
remit une avance surmes
appointements, qui furentde
cent àdeux
cents francs par mois , sanscompter
la table et lelogement pendant
notre séjour â Enghien.J'ajouterai, au reste,
que
nous n'avons jamais eu de conditions de faites, etque
cela se trouvait ainsi tacitement, sans que, ni lui ni moi, nous comptassions jamais, en dehorsde
ceque
je recevais etde
ceque
je payaispour
lui.Quand
je revenais d'encaisser etque
je lui disais avoir besoin de quelque argent : « Pre- nez ce qu'il vous faut, » faisait-il simplement.12
ALEXANDRE DUMAS
Et je prenais, dans la
mesure
de ce qui m'était nécessaire.Sept
ou
huit semaines s'écoulèrent ainsi,pendant lesquelles je devins secrétaire en
titre, Viellot s'étant retiré, et liai diverses relations.
Ce
fut d'abord et naturellement avec lemême
Viellot, excellent garçon d'une quaran- taine d'années, mais déjà usé par la boisson et qui devaitmourir dans la misère en 1877.Sans aptitudes spéciales, il avait
dû
à son écriture seule d'êtredevenu
secrétaire d'AlexandreDumas.
Voicicomment
:Un
matinque Dumas
avait fait acheterde
la charcuterie
pour
son déjeuner, il fut frappé par l'écrituredu
papier dans lequel elle étaitenveloppée : c'était sa propreécriture
—
assez bien imitée (1).«
Où
as-tu acheté cette charcuterie ?demanda-t-il à son domestique.
— Chez
le charcutier, monsieur, répondit le devancierde
Calino.(1)Je nesais si,
comme
Auguste, il prit soin de donner son écriture à sa famille; mais ce qu'il y a de certain, c'est que l'écriture de son fils est aussi une véritable imitation de lasienne.EN
MANCHES DE CHEMISE
1}— Cela
ne m'étonne pas ! fitDumas
avec un sourire.Mais où demeure
ce charcutierr »Bref,
Dumas
fitdemander
au charcutier de qui il tenait le papier, il arriva à dénicher Viellot, et il eut ainsi, suivant lenom
qu'on donnait autrefois àceux
qui étaient char- gés de contrefaire la signaturedu
roi, un secrétaire de la main, qui lui fut souventutile, sinon
pour
imiter sa signature,du moins pour
copier la copiede
ses collaborateurs.Ce
fut ensuite—
je continue les relationsque
je liai chezDumas —
avec le marquis de Cherville, alors âgé de quarantedeux
ans, qui s'était mis à écrireune
douzaine d'années auparavant et quiétait,pour
lemoment,
le col- laborateur ordinaire et l'ami particulierdu
grand romancier. Il s'intéressa tout de suite àmoi
et nousdevînmes même
amis, et, si nous noussommes
perdusun peu
de vue depuis,il n'y ani de sa faute ni de lamienne.
Ce
fut aussi avecNoël
Parfait, autre ami particulier deDumas,
et le pauvre Paul Par-fait, qui avait suivi le grand Alexandre dans son expéditions maritime à Naples.
Ce
fut encore avecHector
Monréal, qui, ayant quelques notions de dessin, était alors2
14
ALEXANDRE DUMAS
employé
au Petit Journal,pour
faire les pan- cartes-sommairesque
le directeur faisait affi-cher
chaque
jour à la porte, pancarte sicurieuses par leur disposition et leur coloris et
môme
si propres à attirer lemonde, que
l'une d'elles, celle qui annonçait l'exécution de la
Pommerais,
en gros caractères sanglants, laissanttomber
des gouttes, attira jusqu'à des sergents de ville, qui la saisirent.C'était
— Monréal,
pas laPommerais —
un garçon d'un esprit des plus drôles, qui devait nécessairement faire des machines bouf- fonnes pour le théâtre et qui en fit
un
certainnombre,
parmi lesquelles, par exemple,Qui
veut voir la lune)
— que
pas mal demonde
alla voir.
Enfin, sans
compter
cette prétentieuse nul-lité qui se faisait appeler
Timothée Trimm
et qui faisait ses articles avec le Dictionnaire dela Conversation et trouvait le
moyen
de lesrendre idiots, j'eus l'avantage de
me
rencon-trer avec la fille de
Dumas, Mme
Petel,femme
d'esprit, peintre et romancière, etdeux ou
trois fois avecMonsieur
AlexandreDumas
fils, qui semontra
surtout un admi- rable causeur,comme
son père.EN
MANCHES
DECHEMISE
1 JJe
me
suis arrêté, et avec raison : je ne puis parlerd'une foule de connaissances deDumas,
personnes qui venaient plusou moins
souvent chez lui et qui ne formeraient ici qu'une liste aussi sèche qu'interminable.C'était de la Landelle, vieux
marin-roman-
cier, qui prétendit, plus tard,
que
je lui avais volé le titre d'un de sesromans
et qui alors visait^à faire jouerun
Jcan-Bart en collabora- tion avecDumas
; Desbarolles, lechiroman-
cien qui,un
soir, « lut » dansma main que
je deviendrais riche un jour,—
ceque
j'attends toujours ; la pauvreMademoiselle Desclée
avecsonfrère ;Mademoiselle
Liéven ;Made-
moiselle Agar, qui joua depuis la tragédie à
l'Odéon
;Madame Doche
; EstherGuimont, une
ex-belle à la voix éraillée, qui appelaitDumas
de sonprénom
tout court ;Mademoi-
selle
Duverger
; Colson,du
Vaudeville ; lepauvre Peragallo, qui est
mort
d'avoir été trop serviable ; Siraudin. qui disait avec solen- nité les choses les plus abracadabrantes ;Lacressonnière qui joua le rôle
du moine
des Mohicans, etMadame
Lacressonnière, qui eut celui de la jeuneBohémienne
(d'abord confié àMademoiselle Manvoy),
dans lequell6
ALEXANDRE DUMAS
elle débitait une tirade en vers de
Roméo
et Juliette, d'après une traduction deDumas,
qu'il nous lut
un
soir au salon ;Henri
Potier, père et fils, le premier professeur de chant au Conservatoire;Devismes,
l'arquebusier, chez qui nous allâmesun
soir dîner à Auteuil, dansles vignes
du
seigneur sus-dit ;Febvre
de laComédie-Française
; Lafontaine etMadame
Victoria Lafontaine ; Vasseur, qui nous chanta
le
Baptême
du petit ébéniste; le pauvreRou-
vière, qui nous dit, un soir, le
fameux mono-
logued'Hamlet
; l'éditeur Souverain dontDumas
disait : «Mon
souverain estun mau-
vais sujet qui m'achète et
vend
» ;Henri Monnier,
qui nous fit pouffer de rire avec son Arrivée de la Diligence, etc. etc.J'en passe
—
et des moindres.Je dirai pourtant
un mot
particulier de cer- tain épicier et de son drame, aussi amusants l'unque
l'autre.Comme
toutes les célébrités littéraires etdramatiques, et plus
que
toutes peut-être, AlexandreDumas
recevait journellement quantités de pièces et de romans, le plus souvent apportés par leurs auteurs, qui venaientdemander
des conseils etmôme
EN
MANCHES DE CHEMISE
\Joffrir
modestement
leur collaboration au grand Maître.Parmi
ces auteurs, jeme
rappelle surtout certain petitbonhomme
d'une cinquantaine d'années qui, se disant ancien épicier,croyantprobablement que
c'étaitun
titrepour
réussir une pièce,annonça
àDumas
qu'il venait luiapporter le plan d'un
drame
« destiné au plus grand succès», etdemanda
la permission delire séance tenante son manuscrit.
Nous
étions à table, au jardin (c'était à Enghien).Dumas,
qui avait quelques instants à perdre, en prenant son café, lui dit d'unton sérieux,
que
son regard démentait :a
Un drame
destiné au plus grand succès ?Cela
en vaut la peine. Je vous écoute. » L'ancien épiciercommença gravement
:«
Personnages
: IsidoreMarchand,
séparé accidentellement de safemme,
étant prisonnier des Russes;un
général français;un
cosaque à cheval; Caroline Bertrand,femme
IsidoreMarchand,
enceinte desœuvresde son mari... »Dumas
l'interrompit.« Je suis suffisamment édifié sur les per- sonnages, dit-il : passons au plan. »
L'ancien épicier obéit et reprit :
ALEXANDRE DUMAS
« Caroline Bertrand,
femme
IsidoreMar-
chand, est à la recherche de son mari, qu'elle veut délivrer. Elle rencontre sur la route un cosaque à cheval, resté en arrière de sescompagnons
et accroupi sur le borddu
fossé, en train de.., »Dumas
interrompit denouveau —
àtemps
:<( Parfait ! parfait ! fit—il en se
mordant
leslèvres
pour
ne pas pouffer de rire. L'action estextrêmement
narurelle.Vous
l'avez dit, ce sera un très grand succès.Au
revoir,mon
cher confrère je vous écrirai prochainement. » Et le « cher confrère » se retira enchanté.
EN
MANCHES
DECHEMISE
19II
Cependant,
la chaleur et le besoin de se soustraire aux importuns sansnombre
qui l'assiégeaient, décidèrent bientôtDumas
àquitter Paris
pour
aller se réfugieraux
envi- rons. Il choisit Enghien,charmante
petite ville d'eau sulfureuses, qui n'aurait pas derivale en
France —
si elle était plus loinde
Paris,
—
avec sesdeux
lacs tranquilles, legrand et le petit, bordés de verdure et d'élé- gantes villas. Il loua
une
de ces villas,avenue du
Lac,où
je le suivis etoù
il s'installa avecla signora G., une chanteuse italienne qu'il avait
ramenée de
Naples, brune assez appé- tissante, malgré ses trente etquelques années, et bienamusante
aussiavec son jargon italien- français, qui lui faisaitprononcer Doumas.
On
lecomprendra,
AlexandreDumas,
qui avait trouvé des connaissance jusqu'à l'autre20
ALEXANDRE DUMAS
bout de l'Europe, dans son
voyage
en Russie, en avait nécessairement en foule si près deParis,
comme
voisins decampagne.
C'était
notamment
: la princesse Mathilde, dont le parc donnait sur le petit lac,comme
le jardin de notre villa;
Emile
de Girardin, qui habitait, sur le grand, une sorte de manoirmoyen-âge
; le propriétaire des bains, deMontry
; leregretté CharlesBlanc etMadame
Charles Blanc, qui venaient, de
temps
en temps, dîner ; le maire de Saint Gratien, etc.C'est dire que, si le grand romancier ne
faisait
que
de rares visites, il en recevait assez souvent.Il y a plus : en fuyant
un
mal, il étaittombé
dansun
pire.Le peu de
distance, la facilitéde
transport, la saison et lecharme du
lieu, toutamena
chezlui plus d'importuns qu'il n'en avait jamais eu à Paris.Chaque
jour, sa table était pleine d'invités.Le
dimanche, surtout, sa maison semblait véritablement prise d'assaut par une colonie errante et affamée,hommes, femmes,
enfants bonnes, chiens, etc.Bien
heureux encore sion
ne lui laissait pas à payer la voiture prise à la garepour
parcourir l'énorme distance deEN
MANCHES DE CHEMISE
21mille mètres qui la séparait de la villa, et si
•l'on ne s'emportait pas contre lui
quand
ilosait n'être pas là. «
Dumas
aurait bienpu me
prévenir! » dit un
dimanche un
de ces affamés.On
allait enfin dîner chezDumas
sans plus de façonque
dans une guinguette, avec cette différence qu'on se trouvait d'autant plus libre qu'on ne payait pas, et sans qu'il eût,comme
à Paris, la ressource de se sauver au restaurant, car ils l'y eussentfort bien suivi.Au
milieu de cette avalanche de parasites, qu'un autreque Dumas
aurait brutalement arrêtée d'unseulcoup, lui,bon
et sans volonté, se contentait de sourirequand on
lui amenait unou
plusieurs amis—
en fourchettes—
et de répondre, sion
l'ennuyait pour être pré- senté à quelqu'un dans lacohue
quiencom-
brait son salon : « Impossible! je ne lui suis pas présenté! »
On
sedemandera comment,
avec tout cela,il trouvait le
temps
de travailler. C'est bien simple.En
dehorsdu
déjeûner etdu
dîner, laissant tous les autres maîtres chez lui, il se renfermait dans son cabinet,où
seul, àpeu
près, je pouvais entrer, et c'est ainsi qu'en quelques mois, il put écrire, au jour le jour,
22
ALEXANDRE DUMAS
cinq
volumes
sur neufde
laSan
Felice,roman que
publiait la Presse, sanscompter
ledrame
desMohicans
de Paris etune
foule d'articlespour
desjournaux.Quant
àmon
travail, à moi,—
si l'onme
permet
d'en parler en passant,—
quoiquemoins
spécialement littéraireque
celuidu
maître, il étaitaussi des plus mêlés et des plus réels.
Le
matin, j'assistais au dépouillement de lacorrespondance,
composée
enmoyenne
d'une trentaine de lettres :demandes
de secours, envoisdemanuscrits, etc., etj'avaisà répondre à toutes,ou
àpeu
près, AlexandreDumas
ne s'occupant lui-mêmeque
des lettres de ses amis particuliers.Cela
fait, jeme
mettais, soit àcomposer
divers articles qu'il signait, quoiquemon
écri- ture n'eût pas l'avantage de ressembler à celledu
maître,moins
heureuseque
cellede Viellot, soit à préparer la publication desfameux
Bouts-Rimés (i), avec préface, soit, le plus1.
On
serappelle peut-êtrequ'ils'agissait d'uncon- cours. Plus de six cents pièces furentenvoyées;maistrois cents, au moins, durent êtreéliminées au pre- mier examen,n'étantpas desvers. Lesautresparurent
EN
MANCHES DE CHEMISE
2}souvent, à transcrire la
San
Felice, dont il avait promis le manuscrit original à je ne sais quel prince italien.A'propos
de ceroman,
dont il a été tiréun drame, je donnerai ici quelques renseigne-ments
particuliers, qui ne seront peut-être pas sans intérêt.Dumas
avait publié en italien, àNaples
(i),où
ildemeura
plusieurs années après la chute de François II, une Histoirede
la Révolution qui renversa Ferdinand Ier
(2), l'imbécile roi
Bomba,
etde
sa restauration. Intéressé par les principaux personnages, il se mit bientôt à tirerun drame
de cette histoire, en prenantdansleRecueil. Leprix du concours, ledouble auto- graphe de Dumas, qui avait donné les rimes, et de Méry, qui avait rempli lesvers,futdonné àM.Grand- mougin,dontlapièceétait«
comme
un petitpoème», écrivit Dumas. C'est le seul des concurrents qui se soit fait une notoriétécomme
poète.1 .
Ilyavaitfondéunjournal,en italien, Ylndipen-
clente. Cejournal continua de paraître, après son dé- part, pendant quelques mois, et il envoya
même
de Paris desarticles assezrégulièrement, parmi lesquels des extraits, qu'on traduisait là-bas, du Progrès.d'Edmond About, qui venait d'être publié.
2. C'était letroisièmefils de CharlesIII, aroi d'Es- pagne et des Deux-Siciles», par conséquentlepremier des Bourbons de Naples.
24
ALEXANDRE DUMAS
pour
titre lenom
de l'intéressante héroïne qui s'appela si ironiquement laSan
Felice.Il avait traité avec la Presse, appartenant à Emile de-Girardin, à
un
centime la lettre; ce qui faisait environ 4,000 francs par volume, c'est-à-dire, suivant l'habitude deDumas,
par 175 pagesdu
grand papierà lettres bleu dontil se servait toujours, à
40
lignes, d'environ Ço lettres.Les
quatre premiersvolumes
furent écrits à Naples, copiés par
Goujon,
son secrétaire là-bas, qu'il y laissa, et succes- sivement envoyés àRouy,
l'administrateur dela Presse, qui adressait les 4,000 francs en retour.
Quant aux
cinq autresvolumes
(car il yen
eut neuf), qui furent copiés par moi, j'en portais la copieune
oudeux
fois par semaine, au fur et àmesure
de la composition, etRouy
réglait
chaque
fois le centime par lettre,approximativement.
Le
succès fut grand et fitaugmenter
consi- dérablement lenombre
desabonnés du
jour- nal.Cependant,
celan'empêcha
pas, sur la fin,Emile
de Girardin,que
je trouvais quel- quefois avecRouy,
deme
direun
jour :« Priez
donc Dumas
detuer laSan
Felice au plus tôt : ontrouve qu'ellevittrop longtemps. »EN
MANCHES DE CHEMISE
25A
quoiDumas
répliqua,quand
je lui rap- portai lecompliment
:«
On
doit savoir que, s'il fallait tuer tousceux
qui vivent trop longtemps, il y auraitfort à faire. »
Quoi
qu'il en soit, laSan
Felice fut la dernièreœuvre de
prédilection deDumas —
l'Exegi
monumentum
qui la termine en témoi-gne
assez—
et, contrairement à son habi- tude (1), il y respecta scrupuleusement la vérité historique.On remarque
surtout, et peut-être àcause de cela, l'exécution de l'amiral Caracciolo,pendu
au bout d'une vergue,pendant que
Nelson,debout
sur le tillac de son vaisseau, observait de loin, la longue-vue à la main.Comme
les marins entouraient, sur le pont, Caracciolo, qui savait ceque
devait faireNelson
danssahaine :« Rangez-vous,
mes
amis, leur dit-il : vousempêchez Nelson
de voir ! »Ce
futmême, on me
permettra de l'ajouter,une
des quelques occasionsoù Dumas me
fit(lj
On
connaît son mot d'excuse : « Il est permis de violer l'histoire pour luifaire un enfant.»20
ALEXANDRE DUMAS
l'honneur de
me demander mon
appréciation.Le
récit de cette exécution écrit, il descenditme
trouver dans le cabinetoù
je travaillais etme
lut le passage.«
Comment
trouvez-vous ce récit )me
demanda-t-il. Ai-je bien fait
de
ne rien ajou- ter à la simplicité historique ?—
Je le crois, lui répondis-je ; car lemot
seul de Caracciolo est plus éloquent
que
tout ce qu'on pourrait imaginer. »Donc,
le matin, je m'occupais de la corres-pondance
et de laSan
Felice, etc.Le
déjeûner arrivait.Après, je
me
remettais au travail, ouj'allais porter de la copie à la Presse et en toucher le montant.
Le
soir,quand
je dînais àla villa, jeremon-
tais dans
ma chambre
vers neuf heures, et j'écrivais encore jusque assez avant dans la nuit,comme
le maître lui-même,Enfin, brochant sur le tout, il y avait les visiteurs, qui m'étaient tonjours adressés par les domestiques et
que
seul je recevais pres-que
toujours,quand
il ne s'agissait pas d'un intime d'AlexandreDumas,
mais sansman-
quer jamais de lui faire part de l'objet de laEN
MANCHES DE CHEMISE
2Jvisite et surtout sans jamais desservir per-
sonne
; ceque
ne pourrait peut-être pas dire telou
tel de l'entourage de son frère aînéen
génie.Tout
cela, sanscompter
la correction des épreuvesque Dumas
négligeait presque abso- lument, s'en reposant surmoi
et m'autorisantmôme
à retoucher le texte, « Surtout,me
répétait-il toujours, connaissant ledéfaut prin- cipal de sa composition à la vapeur, surtout, faitesdisparaître les répétitions (i). »
C'est ainsi
que
je passais assez laborieuse-ment mon
temps, mais, ensomme,
satisfait car le travail ne m'a jamais effrayé.Ce
quime
touchait particulièrement aussi, c'était l'affection toute paternelleque me
portaitAlexandre
Dumas.
J'étais chez luimoins un
(1) Voici, à ce propos, un mot qu'il m'écrivit de Marseille, où il était allé régler l'indemnité qui lui revenait, par suitedunaufrage deson navirel'Emma,
qu'il avait louéau capitaine Magnan pour une expé- dition sur leNiger :
«
Mon
cherPifteau,« Ci-joint de la copie de la
San
Felice. Copiez-la et surveillez les répétitions, surtout en corrigeantles épreuves.« Bien àvous età bientôt,
« Alexandre
DUMAS.
»28
ALEXANDRE DUMAS
secrétaire qu'un ami. Il m'entretenait
de
toutes ses affaires, etquand
il allait à un dînerou
à une soirée chez un voisin, j'en étais toujours.Je
me
rappelle, à ce propos, un jolimot
dit par
Dumas comme nous
revenions d'une soirée musicaleoù
avait chanté Ismaël.Nous
étions
un
certainnombre, Dumas
en tête,donnant
le bras à la signora G..., etmoi
à côté, portant des cahiers de musique.«
Nous
avons tout à fait l'air de la troupedu Roman
comique, dit il à la signora ; n'est- ce pas,Fanny
?— Avec
Shakespeare pour chef! glissai-je à l'oreille de ladame,
dont je connaissais l'espritpeu
subtil.— Et
Pifteau pour souffleur ! » répliquaDumas
dansune
riposte de maître d'armes—
de l'esprit.
EN
MANCHES DE CHEMISE
20.III
Puisque je viens encore de
donner
un traitd'Alexandre
Dumas,
je vais tâcher d'acheverici son portrait.
Et d'abord le portrait physique,
que
je n'ai fait qu'ébaucher en racontantma
première entrevue avecDumas.
Colosse
de corps,comme
d'esprit, il étaitde haute taille, solidement charpenté, et il
avait les extrémités assez fortes : voilà
pour
l'ensemble.Quant
aux détails, il tenait de sa grand'mère maternelle, la négresse TiennetteDumas, épouse —
de lamain gauche — du
marquisDavy
de la Pailleterie, gouverneur deSaint-Domingue,
une face large, des lèvres épaisses, descheveux
crépus, des maxillaires très développés et ne peau bron- zée ; mais cette tête exotique était éclairée par desyeux
d'une vivacité extrême, quisem-
ALEXANDRE DUMAS
blaientles cratères
du
volcan d'esprit qu'accu- saitun
front vaste et bossue, et le tout était adouci par unrayonnement
d'ineffable bonté.Enfin, il y avait dans toute sa personne, ges- tes, paroles et démarches,
une
expression simarquée
de puissance,que
lemoins
observa- teur deshommes
se disait en le voyant : Celui-là estune
force !Maintenant, au portrait moral.
On
y trouvera peut-être quelquesombres
;mais il n'y a rien d'absolu en ce
monde,
et souvent les plus grandshommes
sontceux
qui ont les plus grandes faiblesses.
L'orgueil, qui est le respect de
soi-même quand
il n'est pas le mépris des autres, étaitun de ses péchés favoris.
On
connaît son abusdu
«moi
» dans tout ce qui est sortide sa plume.
Dans
sa conversation, c'étaitencore mieux. Il ne parlait jamais guère
que
de lui, et il ne laissaitia paroleauxautresque
s'ils savaient s'en tenir à sa personna-lité etdans des termes suffisammentadmiratifs.
« Prince des lettres »,
comme
il s'appelait quelquefois lui-môme, il aimait naturellement à fréquenter les prïnces de naissance, quoi- qu'il appelât celui qui futNapoléon
III «leEN
MANCHES
DECHEMISE
}\Monsieur
des Tuileries », et surtout à racon- ter ses relations aveceux
et à s'en vanter.« J'aime mieux, dit-il un jour devant moi.
en sortant de chez la princesse Mathilde, où
il avait trouvé le prince
Napoléon,
j'aimemieux
un prince quime
dise monsieur, qu'un ouvrier qui m'appelle citoyen ».C'est donner, en passant, une idée de ses convictions républicaines.
Il y a plus.
Non
content de poser par laparole, il posait aussi physiquement, se mettant toujours, au salon ou à table
—
où.entre parenthèse, s'ilmangeait
beaucoup
en se tachant souvent, il buvait peu, et mettait de l'eau dans le meilleur vin—
en face d'une glace, dans laquelle il suivait ses ges- tes et lesapplaudissait.Quant
à ses croyances philosophiques,pour
lesdonner comme
pendant de ses opi- nions politiques, que j'ai esquissées tout à l'heure, elles étaient, àma
connaissance, celles d'un athée et d'un matérialiste.On
a cité dernièrement, dans les journaux,la dédicace de son
drame
la Conscience à VictorHugo,
dédicaceoù Dumas
a écrit :« Je crois à l'immortalité de l'âme. »
Y
32
ALEXANDRE DUMAS
croyait-il au
moment où
il faisait cette pro- fession de foi ? C'est possible ; mais il paraîtque
cela ne dura pas.Toujours
est-il qu'un jour, à table,comme
quelqu'un parlait de l'âme et d'une seconde vie : «L'âme
!une
seconde vie ! dit-il. Je n'y crois pas, car uneseconde
vie est inutile.— En
quoi ? objectale croyant.
— En
ceci, réponditDumas,
c'estque
nous ne nous souviendrions pas de la première. Or,que
m'importe, à moi, de revi- vredeux
fois, cent fois, et à quoi bon, si je n'ai pas souvenir demes
existences précé- dentes et s'il n'y aaucun
rapport,aucun
lien,de l'une à l'autre, c'est-à-dire sije neretrouve pas
ceux que
j'aiconnus
et aimés ? »La
raison peut êtrebonne ou
mauvaise, la négation deDumas
n'en reste pas moins.L'autre de ses péchés favoris était l'amour des
femmes.
Il tenait peut-être à se montrer digne des grandsamoureux
dont il se disait volontiers le fils, Shakespeare, Molière, Byron, etc.Ce
qu'il y a de certainc'est qu'en outre d'une maîtresse en titre vivant avec lui,il avait généralement alors, bien qu'il fût plus
que
sexagénaire, au moins trois ou quatre maîtresses de passage. Il les prenaitmême un
EN
MANCHES
DECHEMISE
peu
au hasard. Il faisait pourtantun
choix dans lesnombreuses femmes
qui lui écrivaient qu'elles seraient « heureuses et honorées defaire sa connaissance » ; mais le
temps
était passéoù
toutes les reines de théâtre, qui valent bien les autres, se le disputaient etoù
Madame Dorval
l'appelait «mon
chien-chien chéri», et il ne lui restait plus guère, hélas ! que des farceusescomme
la voyante dontj'auraibientôt occasion de parler.
Il aimait tellement les
femmes,
qu'il fallait qu'il eût quelquechose d'elles, ne fût-ce qu'un baiser. Il n'avait pas l'occasion d'en voirune
unpeu
convenable, qu'il ne l'embrassât, et ilprocédait surtout par surprise.
Quand
il alla louer, à un restaurateur de Paris, sa villa d'Enghien,on
lui offrit natu- rellement un reçu de l'argent qu'il versa surle loyer. «
Mon
reçu, le voilà î » dit-il. Et, sans plus de façons, ilembrassa
lafemme du
restaurateur.
Il avait
une
petite-nièce, quine l'avaitjamais vu. S'étant mariée, elle se sentit, le matinde
son mariage, enlevée à l'improviste dansles bras d'un vieillard qui l'embrassait. C'était son grand-oncle, c'était le
grand
enfantque
34
ALEXANDRE DUMAS
son fils a eu
quand
il était petit, qui fai- sait des siennes.«
Au demeurant
le meilleurfilsdu monde,
» lui aussi, non-seulement il faisait presque des qualités de cesdeux
faiblesses, mais encoreil en avait
de nombreuses
et de remarquables.C'était d'abord sa bonté,
comme
tous ceux qui ont une grande intelligence ; car il faut être intelligent pour être bon. Il étaitbon
et obligeant. Je ne sais s'il n'entrait point unpeu
d'ostentation dans sesdons
; mais enfin ildonnait facilement à
quiconque
s'adressait àlui, et c'était l'important.
Sa
manière curieuse dedonner
doublait encore ledon pour
ceux quin'étaientpasdansle secret. Il avait toujours en évidence une couple de louis,
ou
de demi-louis, ou de pièces de cinq francs, suivant sa situation financière. Venait-on s'adresser à lui : «Vous
voyez toutema
fortune, disait-il : je vais par- tager avec vous. »On comprend,
en passant, que sesdons
répétés, siminimes
qu'ils pussent être, joints surtout au pillage des parasites, devaient se faire sentir dans sa caisse.En
effet, bien qu'il aitgagné
encoreune
quarantaine de milleEN
MANCHES DE CHEMISE
3$francs cette année-là, il se trouvait à
peu
près sans le sou, relativement. « Il fautque
nous piochions fort cette nuitpour que
vous puis-siez porter
beaucoup
de copie à la Presse,me
disait-il souvant le soir en sortant de table : il
me
reste à peine un louis. »Ilprenait, d'ailleurs, la choseassez gaîment,
« J'ai
gagné
quatre à cinq millions, disait-ilseulement quelquefois
—
en souriant : je devrais avoir cent mille francs de rentes, et j'ai— deux
cents mille francsde
dettes ! »En môme
temps, il était d'une effusion extraordinaire. Je l'ai vu étreindre dans ses bras des gens qu'il connaissait à peine.On
aurait dit qu'il était le père
de
tousceux
qu'il voyait. Je sais bienque
cette effusion n'allaitguère au-delà de la
deuxième ou
de la troi-sième visite ; mais, au moins, la première impression était bonne.
Il était tellement facile dans ses relations,
que
je le vis, un jour, faireune
véritable dis- tribution de sa photographie à tout venant avec sa signature et un « chercamarade
».Moi-même,
je passai dans la fournée, et je fus qualifié de « jeune confrèreetcamarade
»;
36
ALEXANDRE DUMAS
mais je dois avouer
que
la tête neme
tourna pas pour cela.Il n'avait pas une seule haine.
Un
critiquel'avait-il
malmené,
il allait au devant delui en lui disant : «
Hein
! quel bel article jevous ai fourni ! » Orgueil un peu, sans doute, mais aussi bonté.
Au
reste, il était aguerri contre les attaques les plus diverses. « Il n'y aque deux
chosesdonton
ne m'aitpas accusé,disait-il plaisamment : d'être
mouchard
et de retourner lespages
à la façon d'Henri III. »Il était surtout
charmant
causeur, et, s'il lui arrivait souvent de semontrer
plusque
leste,même
devant lesfemmes,
il le faisait avec tant d'esprit qu'elles étaient obligées de sou-rire.
Tout
en parlant de lui, enfin, et bien qu'il fût loin d'avoir lamême
facilité deparoleque
de plume, il était positivement entraînant avec son esprit et sa verve endiablés.Cependant, pour
le dire en passant, ilparaît qu'il fallait
pour
celaque
la société fût assez restreinte ettoute intime ; car les diver- ses conférencesque
je lui aivudonner
(notam-ment
celle surEugène
Delacroix) n'étaient guèreque
de simples lectures.Je dois ajouter que, bien
que
sa voix fûtEN
MANCHES DE CHEMISE
)Jassez pleine et assez bien timbrée, elle n'avait rien
du
ton de l'orateur dans ces conférences.Il est vrai
que
c'étatt peut-être une qualité.Enfin, il avait un léger défaut de netteté dans
la prononciation, ce qui lui faisait dire, par exemple, c'mencement
pour commencement.
En somme,
tout cela n'était qu'un détailchez lui et ces divers défauts concernant la
parole étaient largement
compensés
par son talent de composition.Je ne crois pas qu'il ait existé une facilité aussi prodigieuse
que
la sienne. Je l'ai vu écrire peut-être quinzevolumes
; eh bien ! sa copie—
d'une assezbonne
écriture demi- ronde, d'une grosseurmoyenne
(la meilleure était lamoins
grosse), presque sansponc-
tuation,
où
les majuscules se pavanaient à tort et à travers—
était aussi netteque
sic'eût été une véritable copie : pas
une
rature, pasune
surcharge. Et, ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que le matin, le soir, à toute heure, après undérangement
quelconque, ilse remettait
immédiatement
à faire courir sa plume,comme
s'ileût écrit quelquemots
à un amiou
une courte leçon apprise demémoire.
Bien entendu, je ne parle en rien du style ;
5
38
ALEXANDRE DUMAS
car, en effet, si,
pour
faire une comparaison,les
Mémoires
d'AlexandreDumas
sont, àmon
avis plus vivants et plus
constamment
inté- ressantsque
les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, je ne voudrais pas, pour cela, répondreque
le grand romancierait surpassé,comme
écrivain, le philosophe deGenève,
qui se recopiait jusqu'à cinq fois.J'allais oublier
un Dumas
des plus curieux :le
Dumas
cuisinier.Le
célèbre romancier—
sonGrand
Dic- tionnaire de Cuisine le dit de reste—
avaitde grandes prétentions dans l'art de Vatel,
—
sans être disposé à finir
comme
lui, bien entendu.Non
seulement, il donnait des con-seils à sa cuisinière, mais encore il ne dédai- gnait pas, dans les grandes occasions, de tenir la
queue
de la poêle—
sans figure. Il fallait le voir alors devant le fourneau, criant à sa cuisinière, ébahie—
etembêtée
: «Du
sel!
du
poivre!du
persil! vite! ça brûle! » Ilne se cachait pas, d'ailleurs, de la part qu'il avait prise à la confection de tel ou tel plat : au contraire, il s'en vantait devant ses con- vives en les priant de bien
remarquer comme
c'était réussi.
EN
MANCHES DE CHEMISE
39Et tous, naturellement, de renchérir et de crier en
chœur
:«
Vous
êtesun
grand chef! »Et lui de répliquer avec
un
sourire gogue- nard :«
De Mohicans
? »Il y a encore un autre
Dumas
curieux : leDumas
supertitieux.Ce
puissant esprit avait, en effet, des fai-blesses singulières.
Ainsi, il croyait auxjetlaiori
ou
au mauvais œil, et il portait,comme
les Italiens, une petite corne à sa chaîne demontre pour
leconjurer.
Un
jour qu'il venait de recevoir la visite d'un de ses amis intimesque
je pourraisnommer,
ilme
dit avec le plus grand sérieux :«
Vous
savez! c'est unjeltatore; méfiez-vous ! »Pour
lui, tous les prêtres en étaient—
desjettatori.
Un
matin, enmontant
tousdeux
enchemin
de fer, nous entrouvâmes
un qui étaitmonté
avant nous.Dumas
voulut des- cendre ; mais on fermait les portières et le train se mettait en marche. « Allons ! dit-ilavec un soupir en regardant avec affectation le prêtre, qui n'en pouvait mais,
—
et faisantde l'esprit