SOURIANT ET HABILE CAMBODGE
Il n'y a pas si longtemps, c'était toute une aventure d'aller par la route de Saigon à Pnom-Penh. Ce n'est plus une aventure, mais c'est ennuyeux. Deux cent quarante kilomètres de pays plat, souvent inondé — et il y a la frontière, avec tputes sortes d'histoires de visas.
Entre le Vietnam et le Cambodge, les choses ne vont pas au mieux. Les rapports sont acides. Ont-ils jamais cessé de l'être ?
Quand^ au siècle dernier, le Cambodge lança à la France un appel angoissé, une double invasion le menaçait : d'un côté le Siam, de l'autre l'Annam.
L'avion est une simplification. Cinquante minutes de vol. On laisse Saïgon derrière soi, écartelé par des sentiments contraires.
Serrement de cœur à l'instant de se séparer de cette ville, qui n'existerait pas sans la France — et que la France a perdue. Sou- lagement de quitter une atmosphère souvent pénible, les gens qui n'osent plus dire ce qu'ils pensent :— à voix haute du moins, car tout bas, s'ils sont en confiance, ils le disent.
— Quand on en a assez de tout cela, murmure-t-on à Saïgon...
Quand on est à bout de nerfs, on va se « décontraçter » au Cambodge.
Le DC3 d'Air Vietnam part toujours à plein. L'équipage est français — la ligne étant sous le contrôle technique et financier d'Air France. Sous les ailes, c'est un déroulement nacré de terres envahies par les hautes eaux. Les reflets du ciel y traînent, entre les cimes des forêts immergées, que dépassent les seuls plumets des cocotiers efflanqués.
On retrouvera des flaques jusque sur l'aéroport de Pochentong.
L'eau, c'est le leit-motiv du Cambodge —: six mois durant. Le Mékong, qui descend du Laos, le Tonlé-Sap qui prend sa source dans les terres de l'ouest, au-delà d'Angkor, se rejoignent, se croisent à Pnom-Penh. A la sortie, ils se séparent et filent, parallèlement,
se jeter dans le golfe du Vietnam. Si un pont, un jour prochain, est jeté sur chacun des deux fleuves, ce sera grâce à la France.
Déjà à l'aérodrome, on était tombé en plein dans les transfor- mations" françaises qui rendront l'escale de Pnom-Penh accessible aux gros porteurs, et « aussi belle que celle de Bangkok». De ce côté-ci, tout n'est pas sans étincelles non plus. Entre la Thaïlande et le Cambodge, Panimosité ancestrale se nourrit de contestations et d'incidents. On se dispute même lés ruines d'un monastère à la frontière...
A l'intérieur, pas de nervosité, pas de hargne. L a gentillesse est le trait dominant. Le Cambodge a beau" avoir ses problèmes, il reste le pays du sourire, il a beau avoir reconquis son « indépen- dance » il continue à aimer la France, à parler français, à avoir une- presse française. Il n'oublie pas ce qu'il nous doit. Il y a, denrée rare, de la fidélité dans l'ahv
La Santé Publique reste entre nos mains. E n témoignent la Faculté de Médecine, construite par nous, fort moderne, le nouvel hôpital récemment terminé.
L'Enseignement est un fief français. Gela remonte loin. E n 1885, un jeune homme, Léon Santoni Flament, part pour le Cambodge en qualité d'engagé volontaire. Il y reste comme instituteur. C'est à lui qu'est confiée la tâche de créer la première école franco- cambodgienne. E n ce temps-là, la seule à exister est celle des bonzes ; école libre religieuse, toute-puissante. Notre jeune homme apprend la langue, établit un vocabulaire franco-cainbddgien, crée une philharmonique. Il va recruter lui-même les écoliers dans les pail- lotes — et il instruira aussi les princesvkhmers.
E n 1921, quand il quittera le Cambodge, pouh aller terminer ses jours en France, les trois établissements scolaires qu'il dirige totalisent 2.800 élèves. Sur sa tombe, dans un cimetière de chez nous, la plaque de marbre qui porte son nom, indique qu'elle fut offerte et envoyée du lointain Pnom-Penh par « ses élèves recon- naissants ».
Le mot reconnaissance n'a pas disparu du Cambodge.- Il n'est que d'entendre évoquer la figure du gouverneur Ernest Hoeffel, qui, en quelques années, entre les deux guerres, accomplit une œuvre modèle d'administrateur et d'urbaniste. E t qui, selon le
SOURIANT ET HABILE CAMBODGE 305 mot de l'un de ses collaborateurs, « attacha à la France le cceur des Khmers ».
Le charme de Pnom-Penh ; il n'agit pas tout de suite/Tl ne se jette pas à votre figure. L a ville n'a ni l'éclat prodigieux de Hong-,
Kong ni la noblesse mélancolique de Saigon. , , i Capitale de 500.000 âmes, d'un pays qui en compte 5 millions, c'est un curieux mélange. Indolente, parce que asiatique, animée parce que occidentalisée, et très fréquentée par les missions écono- miques, conférences et autres congrès mondiaux. Ainsi y a-t-il <
beaucoup d'hôtels et jamais une chambre libre. Pagodes et palais.
aux toits vernissés, retroussés, cornus, parlent de l'Asie. Villas et immeubles se soumettent au style européen. C'est dire qu'on voit beaucoup de béton, avec quelques réussites éclatantes. E t quelques erreurs... monumentales,
Tout cela en fin de compte s'accorde, tant bien que mal, y compris l'alternance des caractères citadin et exotique. Veut-on se garer de quelque Buick étincelante ? 0.n se trouve nez-à-trompe avec un éléphant qui déambule. Des vaches broutent le gazon ..
devant le Royal Hôtel et la Mission française.
Pour tenir le haut du pavé, il y a les bonzes, dans leurs tuniques orange, couleur de soleil couchant. Isolés, par paires, par trios^
en cortèges, flanqués de bonzillons, ils passent, flânent, défilent, des bonzeries obscures aux brillantes pagodes coloriées. Inépui- sables, sous l'ombrelle assortie à la robe, à pied ou étalés dans un cyclo-pousse, le sac au bras. N i humbles ni arrogants. .Ils sont soixante mille au Cambodge. L a population, profondément reli- gieuse, les nourrit, les entretient, les comble. « Parasites », mur- murent certains. Mais la ferveur publique protège leur destin.
A vingt kilomètres de Pnom-Penh, nous avons même trouvé une petite bonzerie de paillotes, avec des bonzesses. Très mal habillées, elles, dans, de ternes oripeaux, et qui, le crâne rasé, consacrent leur vie à servir humblement les moines. Ceux-ci, dans l'ombre de leurs minuscules cases de bambou, lisent, dorment, dorment plutôt.
La ville chinoise se déroule au bord du fleuve, et sur le fleuve, avec ses jonques, ses commerces, petits et gros, son bruit, son acti- vité toujours pareille à elle-même en Asie.
Non loin, dans des Verdures opulentes^ les bâtiments du Musée d'Art khmer, dédié à Jayavarman V I I , créateur d'Angkor-Vat*
sont très beaux, avec leurs minces piliers carrés d'un ocre ardent, leurs toits inclinés, imbriqués, allégés de virgules. C'est une souriante et savante française, Mlle Giteaux, qui veille à ses destinées.
A aucun moment, on ne se sent dépaysé. A Saigon, on n'est pas dépaysé, mais crispé. Certes, depuis l'indépendance, le nom français des rues a été changé, comme à Saigon. Mais une foule de détails réveille une incurable sentimentalité. U n orfèvre rappelle qu'il est « chevalier de l'Ordre du Mérite Artisanal de Paris ».
1951, donc après l'indépendance. Choisit-on de déjeuner à la Taverne ? On vous y offre des « spécialités régionales », ce sont des spécia- lités françaises et quelles I
Restaurants et cabarets annoncent leurs menus et leurs diver- tissements en notre langue. Promettent-ils : « Accueil chaleureux, personnel stylé, cuisine soignée... » on peut être sûr que ce ne sont pas des mots en l'air. L'épicier chinois inscrit en français sur son -tableau noir ses derniers arrivages. On s'en voudrait presque d'être ému de ces détails. Comme de découvrir que l'expression « vins d'origine » signifie vins de Bordeaux ou de Bourgogne. Car, les Français ne sont pas seuls ici. Comme partout, il y a les Améri- cains. Comment le Cambodge s'en tire-t-il ?
A u moment où nous y sommes, le prince Sihanouk est absent de Pnom-Penh. Souffrant, il a choisi d'aller se soigner en France, à Grasse.
Curieuse figure, curieux destin. Adolescent, on le trouve au célèbre lycée Chasseloup-Laubai à Saïgon, élève attentif et bril- lant. Comme il achève sa rhétorique, en 1941, la mort de son grand- père Sisowath Monivong, lui donne le pouvoir.
A u début de 1946, le, jeune roi obtient, sans rien casser, que soit mis fin au protectorat français. Et un peu plus d'un an après, il abdique. E n faveur de qui ? De son père. Tandis que, soucieux
de démocratisation, il travaille à donner à son pays une constitu- tion libérale.
Artisan du royaume khmer indépendant, voilà donc aujourd'hui Je prince Sihanouk président de la Communauté socialiste popu- laire. Son parti — le Sangkum — sans truquage, assure-t-on, recueillit aux élections 90 % des voix. Mais est-ce bien un parti ? Les quelques adversaires qu'a le prince, objectent qu'il ne s'agit pas là de citoyens formés politiquement. Que ceux-ci — sauf
SOURIANT ET HABILE CAMBODGE 307 exceptions — sont incapables d?avoir une opinion, et de militer
en sa faveur. Ce que le prince a cherché —• et trouvé, — dans ce mouvement populaire, c'est un .ensemble qui lui fût favorable.
Pour gagner et garder cette faveur, il adopta une politique de popularité. C'est-à-dire que, trop, souvent peut-être, il appuya, il défendit ses sujets, à l'encontre même des lois que le gouverne- ment prétendait appliquer,
Si,ces reproches visent le système du prince — système auquel le régime devrait une certaine instabilité — on reconnaît que la tâche ne fut, pas facile.
Tous les pays, projetés du jour au lendemain dans l'indépea*
dance, ont à se battre contre dès obstacles désormais classiques : pas de structure sociale, pas de cadres... E n outre, il y a la concus- sion — mal chronique en Asie. Décidé à l'enrayer, à la briser, le prince dut reculer, en fin de compte, devant l'ampleur des repré- sailles à prendre : il ne serait resté personne, prétend-on, aux leviers de commande...
Mais quoi ? L'économie du pays est prospère. Les exportations de riz, de maïs, de poivre, de caoutchouc, équilibrent à peu près les importations. ' • •
Et surtout, le peuple est certainement plus heureux que dans les autres contrées d'Asie. Les rizières non entièrement aménagées ne donnent pas ce qu'elles pourraient donner ? Elles le donneront un jour.
Pauvre ? Bien sûr. Rien ici cependant ne serre le cœur. Nulle part, je n'ai vu de pauvreté moins cruelle, d'indolence plus souriante.
A peine a-t-on laissé derrière soi « la civilisation » de Pnom-Penh, que l'on retombe à l'échelon préhistorique. Mais c'est la préhistoire de la douceur.
A l'âge des cavernes pour pays froids, correspondait certaine- ment sous les tropiques l'âge des paillotes : impossible d'imaginer rien de plus primitif que ces cases de bambou, debout sur pilotis, au seuil à la fois des eaux, de la jungle, de la route. A u point que l'on s'en veut presque 'de leur trouver tant de poésie. L a poésie élémentaire des premiers matins du monde. Mais cette poésie est là, on ne peut s'y refuser.
A l'époque des hautes eaux, des villages entiers de pêcheurs,
montés sur radeaux, se mettent à dériver par-dessus les cimes des forêts immergées. Tous les projets d'assèchement, d'assainissement, qui satisfont le sens social, n'empêcheront jamais de s'abandonner à cette gentille grâce.
Certes, les enfants pullulent. Je ne sais quelle statistique prou- vait dernièrement que 50 % de la population khmère avait moins de quinze ans. Mais la sous-alimentation n'est pas de règle, comme si souvent en Asie.
Sans être Ghanaan, cette terre abonde en biens nourriciers;
le riz est de culture facile. Quand les hautes eaux se retirent, le poisson se ramasse à la main. Bananes, patates douces, oranges vertes, papayes, noix de coco, sont de toutes saisons.
L a race d'ailleurs est bonne, et plaisante à regarder. Les femmes belles et râblées, les hommes beaux, l'air évadé d'une frise d'Angkor.
Plongés dans l'eau, dès leur naissance, les gosses sont rarement malingres.
L a gentillesse déborde même sur le quartier réservé. Ces paillotes, qu'un lumignon mystérieux désigne, à la nuit tombée, ourlent longuement la route, hors la ville, avec l'air d'avoir été placées là paroles frères Grimm. Charmante contrée, décidément, où, la pauvreté et la prostitution arrivent à n'être ni affligeantes ni répugnantes.
Tel est ce petit pays, appuyé au nord au Laos et au Vietminh, au sud au Vietnam, à l'ouest à la Thaïlande. E t c'est à l'intérieur de ce décor fragile, que se déroule une curieuse expérience politique, de caractère neutraliste. Elle fait hausser les épaules aux Thaïlan- dais. Elle intéresse le Vietminh et la Chine. Elle inquiète l'Amérique.
Que la co-existence pacifique, cette chimère, aille de pair avec l'assistance financière réservée aux pays sous-développés, cela vaut qu'on s'y arrête.
Pour l'assistance financière, il y a en effet, au Cambodge, compétition. Les méchants peuvent bien dire que le prince Siha- nouk est le Bouddha aux six mains, et qu'il prend de partout...
La question est de savoir s'il est si facile, en prenant, d'aboutir à une politique, qui soit une politique de paix.
A u vrai, il est arrivé à ce que personne ne se désintéresse de ce pays. A u x 180 millions (de francs) du Plan de Colombo, combien
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SOURIANT ET HABILE CAMBODGE 309 d'aides s'ajoutent-elles ? Australie, Pologne, Tchécoslovaquie,
U . R. S. S., c'est à qui offrira, proposera, soutiendra.
Mais' voyons les Etats-Unis : ils couvrent le Cambodge de dollars. Quinze milliards (de francs) en 1957. Défense militaire, bien sûr, et aussi cette étonnante aide « économique » que Graham Greene dénonça dans Un Américain bien tranquille, et qui consiste à envoyer au pays des paillotes — comme au Vietnam, des réfri- gérateurs et des machines à coudre électriques. Est-ce à Tourane que des autochtones ayant hérité d'un réfrigérateur, l'installèrent sur le trottoir devant leur porte, comme un autel des ancêtres, faute de savoir qu'en faire ?
A partir de Pnom-Penh, les Américains ont entrepris de faire une route, comme ils le font à Saigon, où une voie neuve, à des fins stratégiques, double celle que construisirent jadis,les Français jusqu'au cap Saint-Jacques.
La route cambodgienne a déjà valu aux Américains mille ennuis : sous les pluies, le terrain insuffisamment préparé s'effondra, il fallut repartir à zéro. Terminée, elle aboutira à Kompung Som, sur le golfe du Siam.
Arrêtons-nous ici : à Kompung Som, on tombe sur une aventure française. Une aventure qu'il faut dire, car elle est grandiose, elle est même héroïque. Ne parlons pas du crédit de trois milliards, trois cents millions consentis par la France. Qu'est l'argent en regard de la peine des hommes ?
Revenons au moment où la première équipe française quitta ses jonques, pour mettre pied à terre, sur une côte dévorée par la jungle, infestée de moustiques et de serpents.
Sans doute était-ce la première fois qu'on venait travailler à un port qu'aucune route ne relie à l'intérieur du pays. E t sur un rivage qu'il fallut défricher pour y installer le matériel lourd, et la tente des hommes. Pour y sonder le sol, pour y tracer, à coups de machette, et y dégager, terrasser, 500 mètres de piste destinée à l'envol et à l'atterrisage d'un petit avion — seul moyen de commu- nication avec le reste du pays. Tout cela dans la mousson, les pluies, l'isolement. Combat quotidien étiré sur des mois, des années.
Commencé en 1955, le port, en eaù profonde sera bientôt terminé, et délivrera le Cambodge de sa servitude portuaire vis-à-vis du Vietnam.
I Dans cette compétition de l'assistance au royaume khmer, l'élément inattendu, le participant surprenant, c'est la Chine
populaire. D e 12 millions en 1956, la voilà qui hausse son assis- tance à 8 milliards de francs (pour 1957). Aide « sans contrepartie », à l'annonce de laquelle, raconte-t-on à P n o m - P e n h , les Américains vacillèrent, enragèrent, au point de perdre leur sang-froid. A u point de menacer de réduire leur apport. Mais ici, tout se règle avec le sourire. C'est avec le sourire, que l'on répondit aux A m é - ricains : la république de M a o Tsé-Tung ne demanderait certaine- ment pas mieux — elle était en mesure de le faire — que de renfor- cer encore son aide. I l n'était pas question de capituler devant l'ennemi. L e s Américains se résignèrent.
Tout cela se passe en dehors de la pernicieuse politique. E n ce qui concerne le Vietminh, les échanges compensés, des accords culturels, la présence d'une mission économique ne signifient pas apparemment que le pays incline vers l'idéologie communiste.
Pas davantage les échanges sino-cambodgiens, parés cependant d'une amitié certaine et fort spectaculaire. Pour la première fois depuis cinquante ans, le Ballet royal des fameuses danseuses cambodgiennes, à l'automne dernier, franchit une frontière, et ce fut celle de Chine.
Offert en sa villa et son jardin par le chef de la Mission perma- nente économique chinoise, il y eut cocktail en l'honneur du retour des danseuses. L e s invitations étaient rédigées en français. Sous les ombrages, passaient les représentants de tous les pays. U n e seule absence : celle des Etats-Unis.
L a princesse Bopha-Devi, petite-fille du roi, danseuse danB le corps de ballet, souriait parmi les femmes rassemblées, selon la tradition, à l'intérieur de la villa. D e Pékin, elle avait télégraphié :
« V i v e l'amitié chinoise! ». S a photo, prise là-bas, très reproduite, l'avait montrée, reçue, fêtée par Chou E n - L a ï .
Lors de sa visite à Pnom-Penh, celui-ci s'était adressé assez rude- ment aux Chinois du Cambodge, leur réclamant d'aider le pays où ils gagnaient leur argent, et de se soumettre à ses lois. Car, il y a des lois anti-chinoises, c'est là le paradoxe.
Comme partout dans le sud-est asiatique, la colonie chinoise, travailleuse, astucieuse, infatigable, tient tout en mains : prêts usuraires, commerce de gros et de détail. Les privilèges des Chi- nois ayant été jugés excessifs, ils furent priés de prendre la natio- nalité khmère. A S a i g o n ! N g o D i n h Diem fit d'ailleurs de même.
Le changement de nationalité modifie-t-il le destin des Chinois ? Chinois, ils restent, et puis, ils sont à peu près les seuls en Asie
SOURIANT ET HABILE CAMBODGE 311 A
à avoir le goût du travail, et un tel génie du commerce... Toute- fois, deux choses sont envisagées : la répression de l'usure chinoise, et la supression des intermédiaires. Entre la Chine et le royaume khmer, cela constituera-t-il un motif de mésentente ? Souriant et , -habile Cambodge : on aime à penser qu'il se tirera de tous les
pièges.
...Sur un trottoir du quartier chinois, trois bambins accroupis, bien lavés, bien coiffés, baguettes en mains, mangent par terre dans de petits bols bleus irréprochables. Ils portent des chemises de cow-boys, très bariolée». L a voilà bien, l'image familière de la co-existence pacifique 1
Où est le temps, où le seul nom d'Angkor signifiait isolement, éloignement ? Où il n'évoquait que des ruines insignes au cœur de la jungle ? Difficultés d'accès, mystère séculaire, en défendaient l'approche. S'y risquer tournait à l'aventure héroïque. Longtemps, buffles et chariots furent le seul moyen d'aborder, d'entamer cet univers impénétrable. Qu'on y songe : les jeeps qui ne reculent devant rien, datent seulement de la dernière guerre;
Aujourd'hui, une piste accueille les avions qui viennent de partout. Pas un pays, par ici, qui ne veuille inscrire une compagnie aérienne au fronton de son indépendance. Royal Air Cambodge -j- sous le même contrôle français que Air Vietnam ou Air Laos — en moins de deux heures assure le va-et-vient à partir de Saigon.
De Pnom-Penh, il ne lui faut que la moitié. Bangkok s'enorgueillit des Thai Airways.
Mais tandis que les pilotes français, avant d'atterrir, tournent au-dessus des 200 hectares d'Angkor-Vat, afin de livrer aux pas- sagers le prodigieux ensemble des temples cernés de douves et inscrits dans la forêt... les Siamois, dédaigneusement, piquent droit sur l'aéroport. On admirera toujours assez tôt une chose qui fit retour au Cambodge, après avoir été si longtemps détenue par le Siam. Détenue et, disons-le, laissée à l'abandon.
Angkor, cette émouvante merveille que l'Ecole française d'Extrême-Orient a arrachée et continue d'arracher à la jungle, est donc pour emprunter l'affreux jargon moderne « très touris- tique ». On « fait » Angkor comme on fait Hawaï ou les Antilles.
Toujours en style d'agence, c'est « le week-end rêvé » pour les Amé-
ricains de Bangkok. De la capitale du Siam — leur résidence pré- férée en Asie — en une heure de vol ils sont ici. Aux lisières de la petite.ville tropicale de Siem-Héap, demi-cambodgienne, demi- chinoise, assoupie entre sa rivière et ses bananiers, le Grand Hôtel refuse toujours du monde. Tout en blanc, les serveurs, minces et droits, donnent un avant goût des frises d'Angkor. Us ont l'œil bien fendu des figures de pierre, les lèvres très ourlées, sous la narine large, une impassibilité rêveuse.
Les Yankees surgissent là-dedans, à grand bruit,-pavoises de coûteuses caméras, les femmes harnachées de pied en cap, malgré l'écrasante chaleur, avec des bas, des gants — chos.es saugrenues en Extrême-Orient, — de hauts talons, des chapeaux coquins.
Choisissent-elles une tenue légère ? Elle l'est sans mesure : épaules trop nues, shorts trop... short, trop vifs, ceinturés de chevreau doré, les sandales assorties. Certains groupes féminins, toutefois, se remarquent pour leur vêture d'une terne sagesse. Ce sont des veuves. Parmi tous ses « Tours », l'Amérique en organise pour veuves inconsolées. Angkor est très recommandé. De romantiques souvenirs s'y attachent : c'est dans l'entre-deux-guerres, qu'une citoyenne des Etats-Unis, fascinée, demanda que ses cendres fussent dispersées sur la grande chaussée d'Angkor-Vat. Ce qui fut fait. C'était en 1936.
Aujourd'hui, les résidents de Bangkok se disputent l'éléphant de service. Une antique bête, mitée, pelée — très Jardin d'Accli- matation de notre enfance — qui chaque matin se présente à l'hôtel, esquisse une flexion du genou et met ses oreilles en éventail, pour remercier, des bananes qu'on lui offre. On l'escalade, on se fait photographier sur son dos (en talons et chapeau). ;
Quant à Angkor-Vat, à six kilomètres de là, on attend pour s'y précipiter en pousse ou en car, que le soleil se couche. D'après les prospectus, c'est le meilleur moment, quand les cinq tours
— que le dédain de Paul Claudel traita « d'ananas frangés de flammes », — se cuivrent sous les derniers feux du jour. Il y aussi le clair de lune.
On hésite : ïuira-t-on ? Reprendra-t-on l'avion ? On aurait tort. Au-delà des six premiers kilomètres, personne n'apparaît plus. Dans la liberté, la solitude, on est confronté avec ce que l'on imaginait, ce que l'on souhaitait. Avec tous les rêves forgés à partir d'images inertes.
Tout est dépassé. \
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, Est-ce se laisser aller à un coupable chauvinisme que de dire à quel point la présence de la France ici, son œuvre noble, patiente, discrète; ajoute une fierté à l'enchantement?
» Il y a seulement un demi-siècle — en 1907 — que la France intervint ici, pour faire rendre au souverain du Cambodge le patri- moine khmer. A cette époque, la jungle a envahi Angkor, capitale morte d'un royaume de cent vingt rois, et de quinze millions de soldats. E n quatre siècles, „une forêt démesurée a mordu sur la pierre, l'a enlacée, étouffée, de lianes et de ramures. Sur une surface deux fois et demie grande comme Paris, six cents temples dorment renversés sous un univers de verdure — une verdure vivante, vorace, insatiable.
Ce que fut la tâche de l'Ecole Française d'Extrême-Orient ici, ce n'est pas le lieu de le raconter dans le détail. Tout de même, on insiste assez de nos jours sur les défaillances ou les abandons de la France, pour ne pas hésiter à exalter, en passant, une de ses œuvres les plus savantes — des moins connues aussi.
L'essor de l'Orientalisme.français date de la fin du xixe siècle.
L a poignée d'érudits auxquels nous le devons, par bonheur, se trouvèrent être exceptionnellement doués, non seulement pour la recherche, mais aussi pour l'audace. Qu'on y pense : il s'agissait d'explorer et d'étudier toutes les civilisations asiatiques, sous leurs aspects les plus différents. Quelle aventure ! Il fallait la mener à travers la préhistoire, l'histoire, la géographie ancienne. A travers les écritures, les littératures, l'archéologie, la linguistique, la sociologie, l'ethnographie...
Dès 1862, on avait connu, parles notes de M . Henri Mouhot, l'existence des vestiges fabuleux d'Angkor. Jusqu'à la fin du siècle, il y eut des hommes pour s'y rendre — dans quelles conditions matérielles I Pour s'en émerveiller, pour en ramener des rapports, des moulages, et même des originaux. Pour, enfin, constituer un embryon de musée. Mais de là à pénétrer les civilisations disparues, à reconstituer leur passé... Telle fut la tâche du premier directeur de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, Louis Finot, et du groupe de chercheurs, sous l'impulsion desquels fut abordé l'effarant inventaire des monuments khmers.
Aujourd'hui, il suffit de regarder autour de soi à Angkor, pour mesurer le miracle de science qui avec ses monuments brisés, épars,
morcelés, réussit à reconstituer des ensembles dont la beauté vous frappe en plein cœur. Après le débroussaillement — mot modeste — après les dégagements, vinrent les tentatives de reconstitution par anastylose (1).
M . Henri Marchai qui, ainsi que M . Maurice Glaize, y attacha son nom, a choisi de vivre ici à la cambodgienne, dans une de ces gracieuses maisons dont les pilotis s'élèvent dans la verdure.
Depuis cinquante ans, la France n'a pas quitté Angkor : parmi nos savants, certains ont payé de leur vie cette tâche, menée parmi les pièges de la jungle. E n 1945, cependant, les Japonais alliés du Siam, quelques mois durant l'avaient occupé — où n'étaient-ils pas ?
Plus tard, quand la France eut renoncé, au Cambodge, à son régime de protectorat, on put se demander ce que, sans elle, allait devenir Angkor ? E n moins d'un demi-siècle, toute l'histoire du peuple khmer, du v ne au xive siècle, avait été reconstituée, dans son éclat et sa puissance. Mais justement, dans leur neuve indépendance, les élites cambodgiennes étaient trop sages pour ne pas laisser à la France le soin de poursuivre la reconstitution d'un passé et d'un patrimoine, qui sont leur fierté.
Le Cambodge a la priorité pour les fouilles. Mais c'est l'Ecole Française d'Extrême-Orient qui à coups de savoir, de désintéresse- ment, et d'argent — trop peu d'argent, soit dit en passant — poursuit la tâche. Une tâche sans doute unique dans le monde, par son ampleur, sa magnificence, son étrangeté.
Ce qui frappe, c'est l'équilibre des constructions, l'admirable composition des ensembles. L a pierre, elle, est curieusement dis- semblable. Il semble que la construction ait été motivée par la proximité de telle ou telle carrière : granit rugueux, tendre grès rose, latérite.
* *
Sur ces pierres, les heures jouent. Chacune leur accordant un reflet différent. On peut contourner, par exemple, la Bayon, en en découvrant seulement l'effritement, comme rongé, une usure
(1) Nous empruntons à Mlle Janine Auboyer, conservateur du Musée Guimet, cette défi- nition de l'anastylose : véritable jeu de patience qui garantit au maximum l'exactitude de la reconstitution. Une fois le monument dépouillé de la végétation qui l'enserrait, il est démonté, pierre par pierre, celles-ci étant soigneusement numérotées. Les blocs éparpillés aux alentours sont recueillis. Puis, on procède à l'assainissement et à la consolidation des fondations. E t l'on remonte tout l'appareil en replaçant les blocs tombés à l'endroit qu'ils occupaient primitivement et en remplaçant les pierres manquantes par .des dalles lisses.
(France-Asie 1951).
SOURIANT ET HABILE CAMBODGE 315 triste. U n moment plus tard, dans ce monumental enchevêtrement,
la lamé d'or d'un soleil miséricordieux détachera dé l'ombre plate des bas-reliefs peuplés de vivantes danses.
Ailleurs, il y aura cette haute volée de marches délitées, que trois bonzes, drapés dans leur tunique orange, se mettent à des- cendre, juste avant que ne tombe le crépuscule — comme s'il faisaient un numéro. C'en est un : à mi-chemin ils sont bien obligés de s'accroupir et de terminer dans la position assise. Les marches incertaines sont plus étroites que la plante de leurs pieds.
Angkor n'est pas inanimé. Peut-être est-ce là son plus grand sortilège. Ce n'est pas un ensemble de splendeurs mortes, parmi lesquelles l'Ecole française s'applique à désensabler des bassins, à reconstituer des chaussées, que les éléphants disperseront à la saison prochaine. A replacer dans l'axe un fronton. A remettre debout un portail, à trouver la place exacte où enchâsser une tête.
La vie est partout. D'abord, il y a la forêt, élément d'exubé- rance à peu près impossible, Dieu merci ! à discipliner. Entre le granit immobile, stable, et la brousse démentielle, un combat sournois aboutit parfois à des enlacements, à des étreintes forcenées, tel à Phrah Kane, le corps à corps d'un fromager tentaculaire et du temple de TEpée Sacrée.
Il y a les bêtes. On les rencontre sur des chaussées fabuleuses ourlées de géants immobiles, sur l'herbe sage d'une prairie. Celle-ci a envahi des cours nobles, et il est tout naturel d'y trouver un trou- peau qui pâture dans un décor prodigieux.
Ainsi, ce matin, où nous avons dérangé des vaches paisibles dans le cadre de grès rose du lointain Banthei Shrei : trois sanctuaires, couleur d'aurore, avec des broderies de pierre ciselée, d'une per- fection impensable, si l'on songe qu'elles datent du xe siècle.
Partout la verdure, les eaux dormantes, mordorées, pour s'accorder aux solitaires merveilles de pierre. Partout les chants d'oiseaux, les appels farceurs des singes invisibles, pour orchestrer les songes. Enfin, il y a les êtres.
Passé Siem Réap, on peut suivre la rivière où tournent les norias, au long d'une route fréquentée par les véhicules, les cyclo- pousses. Franchissez-vous un pont, une passerelle, vous voilà sur une rive perdue. L'avance du temps n'y est marquée que de loin en loin, par une bicyclette, dont les nickels scintillent entre les pilotis de bambou.
L a bicyclette, partout, est le signe de la civilisation. Des fenêtres de l'hôtel, on peut surprendre, dans le matin rose, le long déploiement d'un cortège monté sur deux roues. Ce pourrait être Rotterdam... A deux kilomètres de la ville, filles et garçons, rejoi- gnent l'école, très fréquentée. C'est là qu'on accède au rang de
« mandarin », qui vous permettra de quitter les rizières, pour avoir un petit poste dans l'administration.
Mais ici, dans cette jungle de palmiers et de bananiers, on ne croise que des enfants nus, des hommes en sarong, des femmes en sampot. L a Polynésie n'est pas plus « nature », moins probablement, que cet enchantement sauvage de végétation tropicale, où l'on enfonce, pareils à des enfants subjugués.
Les cases sont souvent très espacées. Le Cambodgien est indi- vidualiste. Il ne s'agglomère pas. Ce qui ne signifie pas indifférence ou égoïsme. C'est ce peuple indolent, réservé, qui laisse toujours, pour le passant, une cuve d'eau avec un bol, devant sa porte. C'est lui qui a imaginé la « sala », cet abri léger — un toit, un plancher surélevé, une jarre d'eau — destinée à ceux qu'arrêtent la fatigue et la soif. Le voyageur, le pèlerin, peut y dormir, s'y attarder, à l'abri du soleil ou de la pluie.
Par une chaleur écrasante, nous nous y sommes assis un matin au retour d'une randonnée aventureuse et exténuante.
Un vieil homme a quitté sa case. Il a traversé le sentier, dans les mains deux énormes noix de coco, qu'il s'est mis à décapiter comme de gros œufs, avant de nous en tendre une à chacun. Déjà, des femmes, des enfants étaient là, à nous regarder boire d'un air plus attendri encore que curieux. Quand nous voulûmes récom- penser par quelque monnaie son don charmant, le vieil homme eut un geste formel de refus. Comme nous insistions, il glissa le billet dans la petite main d'un garçonnet, près de lui.
Nous étions les étrangers" las : nous avions droit à la protection du hameau, et au lait de coco qui rafraîchit.
A u départ, on nous honora du ravissant salut cambodgien : la tête inclinée, et un sourire, sur les mains jointes. Le même que l'on retrouve sur les frises des sanctuaires, dans l'ombre dorée de la forêt vivante. Rien n'a changé.
S U Z A N N E N O R M A N D .