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Les différentes acceptions de l’entre-deux dans Les rochers de poudre d’or de Natacha Appanah

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9 | 2018 Varia

Les différentes acceptions de l’entre-deux dans Les rochers de poudre d’or de Natacha Appanah

The different acceptions of the between-two in Les rochers de poudre d’or of Natacha Appanah

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Asma Mahiou

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Édition électronique

URL : http://journals.openedition.org/multilinguales/1089 DOI : 10.4000/multilinguales.1089

ISSN : 2335-1853 Éditeur

Université Abderrahmane Mira - Bejaia

Référence électronique

Asma Mahiou, « Les différentes acceptions de l’entre-deux dans Les rochers de poudre d’or de Natacha Appanah », Multilinguales [En ligne], 9 | 2018, mis en ligne le 01 juin 2018, consulté le 17 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/multilinguales/1089 ; DOI : 10.4000/multilinguales.1089

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Les différentes acceptions de l’entre-deux dans Les rochers de poudre d’or de Natacha Appanah

The different acceptions of the between-two in Les rochers de poudre d’or of Natacha Appanah

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Asma Mahiou

1 Natacha Appanah est une auteure mauricienne d’expression française et d’origine indienne. Ce foisonnement des cultures, construisant son identité, est retrouvé dans ses œuvres avec une prédominance de sa culture d’origine. Ainsi, nous retrouvons dans son roman son imprégnation de cette culture, mais surtout de l’Histoire de l’Inde.

2 Les rochers de Poudre d’Or est le récit d’un groupe d’exilés indiens1 représentés dans les figures principales de Badri, Chotty, Vythee et Ganga, qui quittent leur pays, l’Inde, pour l’île Maurice dans l’espoir de retrouver dans cet autre lieu une terre plus accueillante qui aura sur leurs maux l’effet d’une poudre magique pour les faire cesser.

Le roman se présente en deux parties. Le corpus de cette analyse sera le chapitre dernier de la première partie du récit intitulé « Ma trousse de médecin contient le strict minimum ». Celui-ci correspond à un récit de voyage non pas en tant qu’un genre en soi mais plus comme un récit marqué par un déplacement. Le narrateur y entreprend de rapporter les périples d’un groupe d’individus qui vont vers la découverte de soi et aussi vers la découverte de l’autre. Il s’agit, de ce fait, d’un récit de voyage encastré dans le genre romanesque.

3 Nous tenterons dans cette présente étude de mettre en évidence les points caractérisant ce voyage en bateau qui représente le chapitre mitoyen de Les rochers de Poudre d’Or. Nous mettrons en premier lieu l’accent sur la manifestation de l’« entre- deux » au niveau générique. Dans un second temps, nous nous intéresserons au type de narration adopté et à la transition narrative marquée par celui-ci. Dans un troisième temps, nous traiterons du thème de la traite. Dans un temps suivant, nous nous arrêterons sur l’espace du « bateau ». Enfin, nous terminerons par une mise en exergue du statut mitoyen assumé par les personnages.

Les différentes manifestations de l’entre-deux

Ma trousse de médecin contient le strict minimum : un entre-deux générique

4 Les rochers de Poudre d’Or est un récit qui se caractérise par un trait fragmentaire autant au niveau spatial (l’Inde, le bateau et l’île Maurice), au niveau narratif (chaque sous- chapitre est consacré à un personnage et donc à une histoire) qui s’exprime entre autres à travers la polyphonie, qu’au niveau générique. Ce dernier connote l’acceptation d’appartenance du récit en question à une multitude (deux ou plus) de genres littéraires, ce qui répond à l’éclatement des genres que connait l’ère contemporaine. Un éclatement qui correspond lui, à un affranchissement des catégorisations de la vie puis de la littérature, et c’est de là que nait le genre hybride.

5 Le mot « hybride » vient du mot latin « hybrida » qui signifie « sang mêlé » et dans son évolution, la seule correspondance qui lui reste est celle du mélange qu’il inspire. Ainsi, dans un récit hybride, c’est à un mélange de genres que nous nous attendons. Celui-là même qui est retrouvé dans l’identité du Mauricien dans cette phrase de J-G Prosper : «

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Les Mauriciens ne sont pas un peuple autochtone. Issus de souches européenne, africaine et asiatique depuis deux siècles seulement, les Mauriciens se distinguent par une personnalité hybride et complexe. » (Prosper, 1978 : 08)

6 Dans le chapitre « Ma trousse de médecin contient le strict minimum », nous faisons face à la cohabitation de deux types de journaux. D’un côté, le journal de bord, de l’autre, le journal intime. Les deux genres en question, comme nous le montrent les définitions ci- dessous, ne sont pas très différents.

7 Le journal de bord est :

Lieu d’enregistrement officiel de tous les évènements du bord, aussi variés que les changements de cap ou de voiles, l’avitaillement, les grands nettoyages et les maladies ou décès éventuels. L’obligation morale d’exactitude est liée à la datation : le journal de bord fait foi et doit être présenté aux affaires maritimes qui l’avalisent. (Valette, 2001 : 37)

Relation quotidienne des évènements ; écrit portant cette relation. Tenir, écrire son journal. […]. Journal de bord (sur un navire). (LE ROBERT illustré et son dictionnaire internet, 2014 :1040)

8 Le journal intime, quant à lui, relève de tout ce qui est » privé et généralement tenu caché aux autres (opposé à public). La vie intime, celle que les autres ignorent. Personnel. » (LE ROBERT illustré et son dictionnaire internet, 2014 : 995). En nous arrêtant d’ailleurs sur le terme intime, dans un sens général englobant les différentes écritures de l’intime, nous apprenons que ce vocable renvoie essentiellement aux « grandes douleurs et [aux]

secrets tragiques et inavouables. » (Dufief, 2000 : 11). Par ailleurs, Bernard Valette apporte plus d’éclaircissements sur la définition du genre en question dans son livre La littérature de voyage :

Le journal personnel, dont l’exactitude est souhaitable, mais très relative, puisque justement elle consigne les évènements ressentis subjectivement par un individu qui ne projette pas nécessairement de les publier. (2001 : 37)

9 Ainsi, alors que le journal de bord suppose une narration objective des évènements, le journal intime ne peut en être un sans l’implication de celui qui rapporte les faits dans son récit à travers l’expression de ses humeurs, de ses sentiments, etc.

10 Nous remarquons que le style de narration adopté par le docteur Grant dans ce chapitre est linéaire et fragmenté. Ainsi, chaque intervention du docteur est marquée par le jour, le mois et parfois par le lieu de l’évènement narré : 23 avril, Atlas, port de Calcutta ; 25 avril ; 28 avril… Nous soulignons, par ailleurs, le fait que toutes ces notes sont portées sur son journal à bord du bateau –autrement dit, sur le navire, et traitent d’évènements qui s’y rapportent. Ce qui nous laisse entendre qu’il s’agit d’un journal de bord : « L’Atlas vogue vers le port de Madras et la mer est plate comme une feuille de papier. Jusqu’à l’horizon, c’est un bleu sombre et calme qui nous aspire. » (2003 : 81).

Toutefois, nous retrouvons dans ce même journal certaines insertions des pensées intimes du docteur, de ses réflexions, ce qui nous renvoie au journal intime :

J’étais tellement énervé que j’ai balancé la bouteille de whisky de William dans le couloir et quand elle s’est écrasée, il m’a semblé entendre un éclat de rire. Je pleurais de rage. Ça faisait si longtemps que je n’avais pas pleuré (2003 : 97-98).

11 En conclusion, nous dirons à propos du chapitre intitulé « Ma trousse de médecin contient le strict minimum » qu’il correspond à un journal, parce qu’il comporte des notes journalières ; de bord car c’est à bord d’un bateau qu’il est rédigé et qu’il traite de sujets de navigation (météo, équipage, …) ; intime, parce qu’il rapporte les pensées intimes du docteur (ses troubles, ses émotions, …). Autrement dit, l’« entre-deux » générique nous

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offre une alliance homogène entre le journal de bord et le journal intime. Nous y retrouvons ainsi les traits de l’un et de l’autre.

Le « je » du docteur Grant : un entre-deux narratif

12 Les rochers de Poudre d’Or est la première production littéraire de N. Appanah. Elle se présente en deux parties, chacune contient plusieurs chapitres titrés. Le style de narration adopté dans pratiquement tout le récit est celui de la narration hétéro diégétique à focalisation zéro. Le narrateur, dans presque tout son récit, refuse de se mêler aux personnages et se cache derrière un « il » mais cela ne l’empêche pas pour autant de connaître les détails de ce récit et même plus, ce qui lui permet, par la même occasion, de faire des « va-et-vient » entre le passé et le présent des personnages.

13 Par ailleurs, à cette narration hétérodiégétique se succède une narration homodiégétique. Alors que le thème principal est l’exil et que la narration aurait pu produire un effet de proximité si elle avait été assumée par un statut de personnage- narrateur indien, la narration est reprise dans ce passage par le Dr Grant : le médecin de bord. Celui-ci est un personnage méprisant de la race indienne qu’il estime inférieure à lui. Il n’est avec celle-ci que lorsque son métier l’exige : « Je déteste les Indiens. Parfois autant que les mouches, parfois plus » (Appanah, 2003 : 78).

14 C’est ainsi que dans le corpus pris, l’image de l’exilé nous est renvoyée à travers le regard de l’étranger (le regard de l’autre). Si les autres chapitres nous montrent le mépris par les gestes (les actions), celui-ci nous montre le mépris à travers les pensées intimes puisque comme nous l’avons souligné dans le point précédent, le chapitre en question épouse à la fois les caractéristiques du journal de bord que celles du journal intime. L’extrait qui suit permet de voir cette conciliation des deux genres :

Me voici encore sur un maudit bateau chanci pour deux mois de mer. J’ai pris mes quartiers tôt ce matin, avant que la chaleur de Calcutta et l’odeur de cette ville, où les morts sont plus nombreux que les vivants, ne réveillent les mouches (2003 : 77).

15 Ainsi, dans cet extrait, le narrateur parle des évènements du bord tels que les décès qui ont eu lieu, le climat, etc. Par ailleurs, le fait qu’il considère que ce bateau est

« maudit » souligne son implication dans ce qu’il narre.

16 Cette narration homodiégétique née avec et par le Dr. Grant disparait avec celui-ci (mort du personnage qui clôt le chapitre) pour céder la place à la narration hétérodiégétique qui va se poursuivre tout au long du récit.

17 Cet « entre-deux » narratif, incarné par la substitution du « je » au « il », marque la transition entre les deux lieux de la fiction (l’Inde et l’île Maurice). Il représente également un coin de catharsis2 pour l’Etranger, qui prend effet sur le bateau. Il marque le changement et ne puise en aucun cas dans ce qui a précédé ou dans ce qui va suivre de la narration car le « je » dans ce récit est assumé pleinement, tout au long du chapitre, par le personnage du docteur Grant.

La traite des Indiens : un entre-deux thématique

18 L’esclavage est une forme de dominance exercée par le blanc sur le noir, par le riche sur le pauvre, par l’Européen sur l’Africain sous prétexte que la blancheur, l’argent et l’Europe sont des signes de supériorité reconnus et approuvés par tous. Fort heureusement, cette mascarade prit fin progressivement et par secteurs au XIXe siècle.

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Mais ce fut un problème pour les forces coloniales qui utilisaient cette Main-d’œuvre inférieure pour l’exploitation de ses champs. Ainsi, pour que leur commerce ne soit pas anéanti, pour que leur richesse ne soit pas épuisée, les colons durent créer une nouvelle forme d’esclavage légale : il s’agit de la traite.

19 Dans son roman Les rochers de Poudre d’or, Nathacha Appanah revient sur ce moment historique où il suffisait de faire signer à une personne (illettrée soit-elle) un contrat pour justifier son exploitation. Elle dénonce dans son roman cette forme de traite qui n’est pas celle des noirs, ni celle des blanches dont nous entendons si souvent parler, mais celle des Indiens qui étaient emmenés au-delà des mers pour affronter une réalité plus dure encore que celle qu’ils fuyaient.

Save yourselves from depot wallahs It is not a service but pure deception They take you overseas

They are not colonies but jails

Pamphlet distribué dans l’état d’Uttar Pradesh, en Inde, à la fin du dix-neuvième siècle.3

20 Ainsi, cette forme d’exploitation des hommes, en général, et des Indiens en particulier, qui s’était substituée à l’esclavage au dix-neuvième siècle y est dénoncée par la narratrice qui s’appuie sur des faits historiques pour construire sa trame narrative à une époque où l’esclavage est aboli mais où les hommes ne sont pas encore libres.

Tu pouvais prendre tes affaires, non ? Vous arriviez avec la certitude de trouver de l’or ! Vous aviez tous des sacs avec plein de trucs inutiles dedans ! Ta femme ? Tu peux l’emmener. Tes enfants aussi. Tu me vois ? Je suis venu tout nu. Sans rien.

J’avais des chaines, couillon. Ma femme, je ne sais où elle est. Mes enfants, non plus.

Pour nous il n’y avait pas de contrat, pas de paye à la semaine et on mangeait des racines, couillon. (214-215)

21 L’importation de la Main-d’œuvre esclave essentiellement négrière qui répondait aux besoins des exploiteurs agriculteurs français et anglais fut arrêtée par la décision d’abolition de l’esclavage, et cela risquait de faire perdre beaucoup d’argent aux exploiteurs. Ils décidèrent alors de créer une nouvelle forme d’exploitation qui se voulait réglementaire mais toujours irrespectueuse des droits de l’homme : Il s’agit de la traite.

Après l’abolition de l’esclavage, quelques grandes migrations de travailleurs, des

“engagés” et des “coolies” d’Afrique, des Indes, de Chine, des “merles du pacifique”, se succèdent en direction des pays demandeurs de main-d’œuvre jusqu’à ce que l’avènement de la machine y mette fin. (Encyclopeadia universalis, 1968 : 237)

22 La traite dénoncée dans ce récit et qui est un « entre-deux » de l’esclavage et de la liberté des hommes, mais aussi un « entre-deux » des couleurs, nous offre une nouvelle vision sur ce qu’a été celle-ci. Nous apprenons ainsi que pour répondre aux besoins en main-d’œuvre, beaucoup d’hommes et de toutes les couleurs ont été exploités. Il ne s’agit pas de l’exploitation appliquée par les blancs sur les noirs, mais plutôt d’une exploitation des colons qui étaient en position de force sur les colonisés qui étaient en position de faiblesse : « Dès que je t’ai vu, j’ai su que tu étais un bon sujet de Sa Majesté la reine. Signe là, mets une croix, là…ici…oui, comme ça. Voilà. Maintenant, attends avec les autres

». (2003 : 25)

23 Dans ce passage, et même dans l’œuvre tout entière, il n’a pas été question d’esclaves ou d’hommes libres : les deux extrémités de cet « entre-deux ». La traite existe indépendamment des deux statuts précédemment cités. Le narrateur a choisi de les

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annihiler pour que la lumière soit, pour une fois, sur cette forme d’exploitation souvent déformée en un problème de race alors que c’est avant tout un problème de force.

Le mythe de l’Atlas : espace de l’entre-deux

24 La seconde manifestation de l’« entre-deux » que nous nous proposons d’analyser relève de l’espace. A première lecture, le lieu de fiction de cet épisode narratif se propose d’être en mouvement, contrairement à la terre ferme qui est la nature du lieu de départ de la fiction ainsi que du lieu d’arrivée. Il se matérialise dans le bateau nommé l’Atlas.

25 Le nom Atlas4 rappelle ici un personnage mythique grec qui fut condamné par Zeus à porter la terre sur ses épaules. Si la terre continue à tourner et les choses à interagir, le géant lui ne bouge pas de sa place, il reste figé. Sur ce point, nous rappelons un évènement mythique en rapport avec cet état. Il s’agit de la transformation de ce dernier en montagne par Persée car il avait refusé de lui apporter son aide. Les deux mythèmes de « la portée de la terre » par Atlas et son « immobilité », nous les retrouvons dans l’objet du bateau.

26 Le premier mythème est retrouvé via la reconversion en miniature de la société du roman qui a pour terre de fiction l’Inde et l’Île Maurice. Le bateau qui, en toute vraisemblance, ne peut avoir à son bord les habitants des deux pays, il reproduit leur réalité sociale en se restreignant par l’objectif narratif. Ainsi, et sous deux angles de vue : un général, l’autre particulier, nous retrouvons dans cette reconversion du mythe deux microcosmes sociaux.

27 Le premier est une représentation de la société coloniale. Il met en évidence la figure du colon et celle du colonisé : la classe supérieure composée d’Anglais qui ont droit à des rations complètes de nourriture, à de l’eau potable et à des cabines avec liberté de se balader sur le pont ; la classe inférieure composée d’Indiens qui sont enfermés dans la cale, avec restriction de la nourriture et de l’eau de mauvaise qualité. Les premiers responsables de la navigation et les seconds, responsables du nettoyage : « Le capitaine a finalement ordonné aux officiers de les mener à la cale. Ils n’ont pas résisté et se sont mis automatiquement en rang tels de bons soldats tout en pleurant et en serrant leur baluchon. » (2003 : 82)

28 Le deuxième microcosme, quant à lui, met l’accent sur les figures des exilés. Pour réaliser cette entreprise, la narratrice a opté pour des figures archétypales. Nous retrouvons ainsi dans le personnage de Vythee, la figure de celui qui part rejoindre sa famille ; dans le personnage de Ganga, la figure de celle qui fuit un châtiment, une situation difficile ; dans le personnage de Chotty, la figure de celui qui part pour revenir affranchi des contraintes de la vie et enfin dans le personnage de Badri, nous retrouvons une figure de l’exilé qui a survécu au temps, celle du jeune écervelé qui part par inconscience, insouciance, à la recherche de l’Eldorado.

29 Le second mythème de l’immobilité est révélé à travers l’enfermement des exilés dans l’obscurité et l’étroitesse de la cale qui a diminué leurs actions jusqu’à les faire cesser.

Si le temps « enveloppe toute espèce de changement, et il n’y a de temps que par la destruction de ce qu’il permet : le temps apparait ainsi comme l’expérience même du détachement » (Busnel, 1997 : 26), il devient alors imperceptible pour ces exilés enfermés. Cela est valable pour l’espace qui est pour H. Mitterrand un « champ de déploiement des actants et de leurs actes, comme circonstant, à valeur déterminative, de l’action romanesque. »

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(Mitterand, 1980 : 190) Par conséquent, si le changement de temps et d’espace n’est plus perceptible, cela confirmerait la correspondance avec le second mythème de l’immobilité.

30 La condition miséreuse des exilés à l’intérieur du bateau, due à l’invasion des rats, à la rationalisation des vivres, au manque d’eau potable et l’absence d’hygiène qui engendrent plusieurs décès, fait que leurs pensées soient concentrées sur la survie. Ils vivent du point de vue physiologique et tentent de maintenir cet état. Privés de lumière, de paysages, leur souci de survie annule même l’existence de l’espace en tant que décor ou encore, en tant qu’objet de description. De ce fait, dès leur embarquement sur le bateau, ils cessent d’exister. Leur état premier de « sur l’Inde » n’est plus, et celui de « sur l’île » ne commence qu’après le débarquement.

La moitié des Indiens a la diarrhée et depuis deux jours, Devon et moi sommes sur tous les fronts. Dix, peut-être plus, sont morts, je n’ai pas gardé le compte, c’est Devon qui raye les noms de la liste. Même les Indiens se sont résolus à côtoyer l’odeur de la mort. (2003 :113)

31 Autrement dit, le bateau ne peut même plus assumer la fonction d’un pont jeté5 entre un passé indien et un futur mauricien puisque nous ne pouvons pas y distinguer la traversée. Il s’agirait plutôt, pour les personnages, d’une téléportation du passé vers le futur sans vivre le présent. L’instant de souffrance et de survie dépourvu de toute mouvance se voit annihiler.

Le statut des personnages sur le bateau : un entre-deux social

32 Ce récit fictionnel au timbre historique raconte les aventures de cinq jeunes individus qui quittent leur nation, leurs familles, leurs amis, leurs biens et leurs habitudes pour aller vers l’inconnu. Mais cela n’est pas aperçu ainsi par eux. Chacun de Badri, Chotty, Vythee et Ganga fuit la pauvreté, la dette, la solitude et les traditions de l’Inde dans l’ordre en pensant trouver sur cette île qui les appelle, la concrétisation de leurs rêves.

Nous assisterons dans cette présente étude à la dégradation (parfois le contraire) de leur statut social. De ce fait, nous aborderons dans cette dernière expression de l’« entre-deux », le statut social des personnages. Nous nous intéresserons pour l’analyser à la fiche identitaire de chacun des exilés.

33 Nous remarquerons que si la représentation de l’« entre-deux » spatial coupe les ponts avec le passé et n’entretient aucun rapport avec le futur d’une terre ferme, en refusant le statut d’inter6, et en s’imposant en tant qu’agent structurant et vecteur signifiant indépendant ; cette dernière manifestation nous propose une autre définition de l’« entre-deux » où des éléments du passé et d’autres du futur se tiendraient sur un même piédestal. Ainsi pour expliquer l’évolution parfois ascendante, d’autrefois descendante du statut des personnages, nous en faisons la synthèse dans le tableau ci- dessous :

Tableau récapitulatif de l’évolution du statut des personnages dans le récit

Personnages

Statut En Inde Sur le bateau Sur l’île Maurice

Vythee Solitaire, maitre de son être Protecteur Laboureur (esclave)

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Badri Enfant unique, l’étourdi du village Traitre Evadé

Chotty Kamiati7 Chef /

Ganga Fille du chef, respecté et servi Femme, objet de convoitise Maitresse

34 A travers ce tableau, nous remarquons qu’à chaque changement de lieu, le statut du personnage change. A première vue, la relation entre les trois étapes de l’exil (départ, trajet et arrivée) n’est pas évidente mais en analysant les statuts, nous verrons que, pour chaque personnage, le statut second assumé à chaque fois par eux sur le bateau est une déchéance du statut premier qu’ils avaient en Inde. Par ailleurs, celui-ci annoncerait le troisième statut que les personnages auraient sur l’Île Maurice.

Statut 1 Statut 2 Statut 3

En Inde Sur le bateau A l’Ile Maurice

35 Badri, Chotty, Vythee, Ganga avaient tous une vie avant le bateau et en auront une, après celui-ci, qui sera différente de la première : Badri, qui était aimé de sa famille et de ses amis, en montant sur le bateau, perd l’amour de ses compatriotes en épousant la figure du traitre. Arrivé sur l’île, et du fait de son incompétence au travail, il se met à dos l’exploiteur, figure représentante de l’Etranger (le colon aussi). Il devient celui qui est haï de ses compatriotes et de ses maîtres. Chotty qui existe au début du récit en tant que Kamiati, autrement dit un être qui a perdu sa vie au sens figuré du moment qu’il est entièrement propriété de son maitre, la perd au sens propre sur le bateau après avoir vécu, lui le kamiati, quelque temps en tant que chef. Vythee, qui au départ était un jeune homme solitaire possédant ses terres, et donc travaillant à son rythme et pour son compte, commence par perdre sa solitude dès lors où il prend Ganga sous son égide.

Mais là au moins, il garde son indépendance. A son arrivée sur l’île, il perd cette dernière en travaillant à la solde des Français : il travaille tout le jour pour autrui.

Ganga, elle, qui en Inde se trouvait en haut de l’échelle sociale (une princesse, fille d’un chef de tribu et épouse du prince d’une tribu alliée), commence par perdre la sensation de sécurité et de respect qui lui était due en devenant sur le bateau un objet de convoitise exprimé à travers la tentative de viol par le docteur Grant qu’elle subit.

Arrivée sur l’île, elle n’est plus convoitée puisqu’elle devient la possession et l’objet de satisfaction des désirs de son maitre.

36 Autrement dit, l’« Entre deux » proposé à travers ce statut mitoyen de chaque personnage joue le rôle d’un amortisseur de déchéance mais aussi le rôle d’une clef prophétique – il serait tout aussi juste de parler d’une clef proleptique- de narration pour les lecteurs car il annonce le devenir de chaque personnage.

37 L’analyse des différentes manifestations de l’« entre-deux » dans Les rochers de Poudre d’Or de Nathacha Appanah nous a permis d’identifier trois types distincts : Le premier type que nous distinguons nous offre un « entre-deux » indépendant de ce qui est censé le délimiter. Nous le retrouvons dans l’« entre-deux » thématique comme dans l’« entre-deux » narratif. Dans le premier cas, le thème abordé est la traite. Celle-ci sous-entend « l’esclavage », autrement dit, la forme d’exploitation des hommes qui l’a précédé, et « la liberté des hommes » qui va lui succéder. Mais ces deux points qui délimitent le thème traité sont mis sous silence. C’est le cas également pour la narration adoptée. L’homodiégétique existe dans ce chapitre indépendamment de

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l’hétérodiégétique qui domine dans les chapitres qui suivent et dans ceux qui précèdent celui-ci. Le second type correspond à celui du bateau, l’« entre-deux » est comme étant justement suspendu hors de l’espace-temps alors que les deux autres espaces qui le délimitent sont la scène de déroulement des actions et d’existence des personnages. Le dernier type se manifeste à travers le statut social assumé par les personnages sur ce bateau et à travers l’hybridation générique réalisée dans ce chapitre. Dans ces deux cas que nous avons vus, celui du statut mitoyen des exilés et celui du journal de bord- intime, nous avons découvert un « entre-deux » qui répond à la définition de l’inter proposée par F. Jullien. Le premier portant en lui quelques traits de caractère de ce que les exilés étaient sur l’Inde et d’autres de ce qu’ils seront sur l’Ile Maurice. Le second portant les caractéristiques du journal de bord et du journal intime.

38 Après avoir vu les trois différentes manifestations de l’« entre-deux » dans cet espace narratif, il serait intéressant de se demander si une œuvre se limitant à un seul type d’« entre-deux » ne serait pas plutôt pauvre littérairement ou au contraire, l’intérêt porté à un seul type permettrait de faire foisonner différentes approches de ce dernier ?

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NOTES

1. Dans sa publication Le Livre de l’Inde, BIRUNI définit les deux qualificatifs « indien » et

« hindou » en ces termes : « le premier terme (« indien ») s’applique à tous les habitants de l’Inde, tandis que l’emploi du second est restreint à ceux qui sont de religion hindouiste. » (Biruni, 1996 : 26)

2. En littérature comme en psychologie, la catharsis est le fait d’extérioriser ses crises, ses passions dans la perspective de la purification de l’âme : « Purgation des passions (selon Aristote). Libération affective. » (LE ROBERT illustré et son dictionnaire internet, 2014 : 315) 3. Exergue de la première partie du roman Les rochers de Poudre d’Or de Nathacha Appanah.

4. Dans la mythologie grecque, le nom d’Atlas correspond au nom du « Fils de Japet et de l’océanide Clyméné. Ce géant appartient à la première génération des dieux. Avec ses frères, il combattit Zeus et, en punition de ce crime, fut condamné à porter le ciel sur ces épaules. On raconte aussi que Persée lui demanda l’hospitalité, mais essuya un refus. Irrité, le héros lui présenta la tête de méduse, et le géant, pétrifié, fut changé en une montagne nommée Atlas. » (SCHMIDT, 1993 : 39)

5. Expression utilisée par François Busnel pour situer le présent entre le passé et le futur.

(Busnel, 1917 : 30)

6. François Jullien en propose la définition suivante : « espace plein de choses communes, au croisement de deux ensembles ». (Anacleria, 2016)

7. Un kamiati est une personne qui a contracté un Kamia. Le mot « Kamia » désigne « une dette que par contrat, doivent honorer parfois sur plusieurs générations, les descendants du Kamiati si celui-ci n’a pu s’en acquitter. » (Magdelaine-Andrianjafitrimo, 2006 : 219)

RÉSUMÉS

L’« Entre-deux » est une formule qui a longtemps été rattachée à l’entre-deux guerres (la Première et la Seconde Guerre mondiale), ou encore au phénomène de l’exil connotant un entre- deux entre le pays d’origine et le pays d’accueil. Autrement dit, cette expression s’est souvent vue relier à l’espace et/ou au temps. Dans Les rochers de Poudre d’Or de Natacha Appanah, cette notion revient à de multiples reprises et sous des formes différentes. Elle apparait une première fois à travers l’hybridation générique par une imprégnation du récit à la fois du journal de bord et du

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journal intime. Elle est retrouvée une seconde fois dans une narration homodiégétique qui s’immisce entre deux parties hétéro diégétiques. Elle est perçue également à travers le thème de la traite qui est la ligne directrice de la trame narrative du roman. Une autre fois, elle réapparait dans l’espace à travers l’objet du bateau. Enfin, elle se manifeste dans le statut accordé aux personnages exilés qui sera mis en évidence par le biais de la fiche descriptive de ces derniers (personnages redondants dans les trois espaces narratifs du récit : l’Inde, le bateau et l’Ile Maurice). Ce qui nous amène à nous poser des questions sur la structure de chacun de ces entre- deux : Est-ce qu’à chaque manifestation, cette notion dont nous parlons épouse une même acception, ou celle-ci est-elle changeante selon son contexte d’introduction ? C’est ce à quoi nous tenterons de répondre dans cette présente étude.

The between-two is an expression that has long been linked to the period between two wars (The first and the second world wars), or the phenomenon of exile, which connotes one between the the country of origin and the host country. In other words, this expression has often been linked to space and / or time. In Les rochers de Poudre d’Or of Nathacha Appanah, this notion comes back many times and in different forms. It appears for the first time through the hybridization between two literary genres : the logbook and the diary. It is found a second time in a homodiegetic narration that interferes between two hetero diegetic parts. It is also perceived through the theme of trafficking (slave trade) which is the guideline of the novel’s narrative framework. Another time, it reappears in space in the object of the boat. Finally, it manifests itself in the status accorded to the exiled personages, which will be highlighted through the descriptive card of these personages (redundant personages in the three narrative spaces of the narration : India, the boat and the Mauritius). This leads us to ask ourselves questions about the structure of each of these “between-two” : Is this notion of which we speak spells the same meaning ? Or is it changing according to its context of introduction ? This is what we will attempt

INDEX

Mots-clés : voyage, bateau, entre-deux, statut social, traite

:ةيحاتفمالتاملكالسرهفةقفصال, يعامتجﻻاعضوال, ننياثنبيام, ةينفس, رفسال Keywords : travel, boat, between-two, social status, trafficking (human trade)

AUTEUR

ASMA MAHIOU Université d’Alger 2

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