Article
Reference
Portrait de l'humaniste en Protée
JEANNERET, Michel
JEANNERET, Michel. Portrait de l'humaniste en Protée. Diogène, 1996, vol. 174, p. 111-133
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:23184
Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.
1 / 1
PORTRAIT L>HUMANISTE EN PROTÉE
par
MICHEL JEANNERET
d'un être tiendrait-eUe à sa perfectibilité, c'est- imperfection ? L'homme serait-il d'autant plus
à ?
a
~''"'"""''""'"'"""'"'· Ces pages voudraient
.,.;;;u~"·ou~ ... '"'. fonde sa philosophie de sur de transformation, et qu'elle y cette qui la situent au
rnan
l. L'Oratio de hominis devait servir de discours à la dispute (qui n'eut lieu) neuf cents thèses, publiées à Rome en 1486,
que Pic avec d'autres philosophes. Elle parait pour la
première fois dans l'édition posthume des Œuvres complètes. Je cite la tra- d-qction d'Yves De la de l'homme, Combas, Éditions de l'Eclat 1993.
Diogène, n" 17 4, avril-juin 1996.
112 L"r!ICHEL JEANNERET
au terme de son travail, le Grand Ouvrier, ayant épuisé tous les archétypes, ne plus) pour différencier l'homme, d'au- cune qualité Il faudra donc qu'Adam et sa
s'accommodent des propriétés déjà attribuées à d1autres.
<<décida qu~à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre (nihil proprium) commun tout ce qui avait donné de parti-
culier à chaque être 2• » L'homme selon Pic sera donc indéterminé. Il n'aura ni lieu, ni
de telle sorte qu'il aura lieu, l'apparence et la fonction qu'il lui plaira de choisir. Cet sera sans identité, mais il en retour, parfaitement libre. Ayant à
il sera son propre architecte :
de
et il sera con1rne une sort des ; rationnel, et
; intellectif, et il sera con1rne un Dieu. Doué
.., .. ._, ... .,. l'homme,
mythe, ajoute-t~il,
il ~s
humaine.
2. 'p. 7.
3. Ibi-d., p. 7-8.
4. Ibid., p. 13.
PORTRAIT DE L'HUMANISTE EN PROTÉE 113 La fable de l'homme caméléon obéit bien sûr à une finalité morale : responsable de son destin, l'individu devra user de sa liberté pour s'orienter vers le bien. Mais cette leçon implique un corollaire ontologique, qui importe davantage ici : la grandeur de la créature réside dans son indétermination et dans son apti- tude à revêtir toutes les identités possibles. L'homme idéal est un homme à faire, une matière malléable et susceptible de tous les moules. Paradoxalement, l'humanisme selon Pic repose sur l'absence d'une nature humaine spécifiquement définie.
n
n'y apas "d'essence, pas de modèle contraignant, si bien que l'homme est un pur potentiel ; il a reçu « des semences de toute sorte et les germes de toute espèce de vie 5 » qu'il lui appartient de culti- ver. Une image extraordinairement stimulante règne sur ce début de l'Oratio : celle d'un être qui, affranchi des formes, est une force que rien n'arrête.
La Fabula de ho mine de l'Espagnol Juan Luis Vivés 6 est une . autre allégorie à la louange de l'homme, probablement influen-
cée par l'Oratio de Pic et certainement complémentaire, même si l'argument, moins conceptuel, se limite à raconter une belle histoire.
Pour célébrer son anniversaire, Junon a offert aux Olympiens un somptueux repas. Mais la félicité des dieux. ne serait pas complète sans un spectacle. Une scène" surgit: c'est le théâtre du monde, sur lequel Jupiter va faire jouer ses acteurs. L'un d'eux, surtout, charme les bienheureux: l'homme. Pantomime génial, il est capable d'interpréter tous les rôles ; le voilà qui représente une plante, puis divers animaux, pour apparaître ensuite tel qu'en lui-même, créature sociale, juste, avisée et courtoise. Mais il n'a pas fini de gravir l'échelle des êtres (on pense à cette autre incarnation de l'esprit de la Renaissance, Le Satyre de Hugo, dans La Légende des siècles). Il échappe bientôt aux contingences humaines èt revêt alors, aux yeux des immor- tels subjugués, leur propre figure. Enfin, ultime métamorphose, il se dresse sur scène aussi splendide et puissant que Jupiter lui-même, et reproduit si bien son personnage que les specta- teurs, un instant, hésitent: n'est-ce qu'une illusion ou, en réa- lité, le maître de l'univers ? Il ne reste plus, pour consacrer son triomphe, qu'à le convier à la table céleste, pour partager le fes- tin des dieux.
Il est vrai que l'homme selon Vivés ne se confond pas avec celui de Pic: les différentes existences qu'il incarne relèvent du
5. Ibid., p. 9.
6. Fabula de homine (1518), dans Opera omnia, B. MoNTFORT, Valence 1782-1790, 8 vol. ; t. 4, p. 1-8; traduction anglaise dans The Renaissance Philosophy of Man, Ernst CASSIRER, Paul Oskar KRISTELLER, John Hermann RANDALL Jr. (éds), Chicago, Chicago University Press 1948, p. 387-393.
114 A-flCHEL JEANNERET
théâtral ; s'il se prête à tous les rôles, il a reçu et il conserve propriétés de l'humain ; il est donc moins indéterminé. Il a pourtant une envergure qui le rend capable d1embrasser toutes les conditions; il comme un microcosme qui réunit les extrêmes) du plus naturel au plus spirituel, et qui
toutes les qualités : la beauté du corps que la
des facultés mentales. Les deux analogies Pic - celle du caméléon et celle de Protée - resurgissent d'ailleurs id, pour illustrer la même idée fondamentale; la grandeur de l'homme,
c~est-à-dire son aptitude à la vie spirituelle, tient à sa nature métamorphique. C'est parce que, pour le meilleur et pour le pire, il peut se transformer indéfiniment, parce qu'il peut s'éga~
1er à tout, à peu de près, l'égal des dieux.
Il est Pic et Vivés doivent leur ...,V4"''"'"'..,.,.._,,...,...
théorie néo-platonicienne de la ... "u"'-
sance. Un chapitre la Théologie platonicienne de
pourrait avoir fourni philosophique de leur éloge 7• Il s'agit le mécanisme de l'acte de connaître. Toute
d'abord à
r
état de forme·"'"''''UC<::Oll"" idéal particuliers sont la
"", .... ,,...,. humain, continue-t-il, un flexible et qui, << comme la matière, à une forme ulté~
rieure . » Il lui aisé des
.,.. ... "u ... ,., que matières on1oos;en
""""n ... physique, formes idéales dans
l'intellect. La connaissance repose par conséquent sur une
... .., ... : « De intelligence et de la forme de l'objet intelli- résulte une chose 10• »
Il de cette théorie que l'âme est capable d'épouser la forme toute chose. Plus que cela, sa vocation de devenir toute chose : « L'intellect devient à peu près la chose qu'il comprend. Il devient cette chose, dis-je, en acte (. .. ) ; cette actua~
lisation l'acte même de comprendre 11• » Infiniment récep-
Théologie platonicienne (1482), XIV, 3 : "' Sixième signe. à devenir toutes » Je cite la traduction de Ray- mond Marcel, Théologie platonicienne. De l'immortalité des âmes, Paris, Belles Lettres 1964, 3 voL, t. p. 256-259.
8. Ibid., p. 257.
9. Ibid.
10. Ibid., p. 258.
11. Ibid.
DE 1 peut donc faire l'expérience de toutes
de les d'être. Pour illustrer sa nature Ficin énumère, classe l'ordre ascen- dant, comme Pic et les différentes qu'elle peut mener, de celle du végétal à celle de Dieu~ en passant par les stades de l'animal, l'homme, du du range.
Or ce qui l'âme s'applique aussi à de que l'on peut théorie de la """""'''·u'"~"'""'""'""""" .. "'"'
pologie : « Le genre humain essaie de devenir d'existence 12• » La visée
à la créature la
une conception ~eJr1e1·a
... , ... .,,.., ... ,"""'"' la
« Nous ne sommes chez nous >> 13
son avec
Pétrarque sera pour '"'"'"'A.I"''"'"'">"'""·"""'-' un père .. v .. ,, .... " '
un modèle à suivre. Quel de vie va-t-il donc
?
il que ses
lecture et l'écriture, philologique et
dans un protégé. Mais il ne s'enferme jamais temps dans sa tour d'ivoire 14•
n
s'aventure sur les grands12. Ibid., 256-257.
13. "' Nous ne sommes jamais nous, nous sommes tousjours au- delà l, 3, Pierre VILLEY (éd.), Paris, PUF 1965, p. 15.
14. de Pétrarque, voir Nicholas MANN, Oxford,
Oxford University 1984, ainsi que Thomas M. GREENE," The Fle:ribi- lity of the Self in Renaissance Literature ,., dans Disciplines of Criti·
cism : Essays in Literary Theory, Interpretation, and History, Peter DEMETZ
et al. (éds), New Haven, Yale University Press 1968, p. 241-264.
116 MICHEL JEANNERET
mins, s'engage dans la vie publique, s'essaie à diverses tâches, sans oublier, il est vrai, de blâmer sa versatilité et de pleurer sa retraite studieuse. La tension de l'otium et du negotium, de la vie contemplative et de la vie active, détermine à la fois, chez lui, la conscience de soi et le rythme de son activité. Pétrarque aspire à la stabilité et, malgré lui, se découvre instable ; il désire l'unité et succombe à la multiplicité. Qu'ille veuille ou non, l'inspirateur de l'humanisme européen présente déjà la disposition métamorphique du caméléon.
Comme savant et comme écrivain, il s'intéresse à tout, offrant à ses observateurs le profil d'un lettré étonnamment changeant et varié : philologue et éditeur à la dévotion des Anciens, mais aussi historien, moraliste, épistolier, sans compter l'activité poétique, qui elle-même embrasse tour à tour l'épique, le buco- lique et le lyrique. Il écrit en latin, mais tourne ses vers amou- reux en italien, s'essaie à des genres et à des styles très divers.
Avant même de quitter son cabinet de travail, il a donc déjà fait la preuve d'une extraordinaire flexibilité. Mais comment se cou- per du monde quand il faut chercher partout les manuscrits, les collectionner ou les étudier là où ils se trouvent ? Quand il faut orchestrer la diffusion de son œuvre ou solliciter, puis recevoir, la couronne officielle du poète lauréat?
S'ajoute à cela que Pétrarque n'est pas captif de ses livres; il s'intéresse à l'actualité, adopte des positions en vue, et voilà son envergure qui s'amplifie encore. Une immense correspondance, qui deviendra l'un de ses meilleurs ouvrages, le montre entouré d'un vaste réseau d'amis et préoccupé de mille questions, morales, littéraires ou politiques. Car s'il mène avec efficacité ses propres affaires, il lui arrive aussi de se dépenser pour la cause publique ; chargé de, missions diplomatiques, proche des puissants - empereurs, papes et petits chefs locaux-, il joue par moments son rôle sur la scène civile du x_we siècle. Et comment oublier qu'avec le Canzoniere se dégage une autre facette du portrait: l'amant obsédé par sa passion, par l'amour de Laure et, à travers elle, par l'amour du bien suprême?
Cette activité polymorphe trouve sa meilleure expression dans le voyage. Pétrarque, dans ses années de maturité, ne tient pas en place. Explorateur ou exilé, pèlerin de Dieu, de la science ou de la politique, sa curiosité le conduit toujours ail- leurs. Il zigzague à travers l'Italie et la Provence, mais étend aussi ses itinéraires au nord de l'Europe : Paris, Cologne, Bâle, Prague... Entre cette humeur vagabonde et la traditionnelle quiétude du sage ou du moine, dont pourtant il se sent proche, le contraste est énorme. Tout semblait le prédisposer à une existence recueillie et uniforme. Or quelque chose s'est cassé, qui fait de lui un être multiple, errant et variable, si bien qu'il léguera à la postérité l'image d'un homme inquiet, arraché à
PORTRAIT DE L'HU!YJANISTE EN PROTÉE 117 lui-même par le flux des événements ou, sur un mode moins négatif, donnera l'exemple d'une disponibilité et d'une flexibi- lité qui sont autant de signes de liberté. La mobilité psycho- logique et intellectuelle de Pétrarque est peut-être un indice de la modemité commençante ; elle annonce en tout cas une conception de la vie qui aura largement cours à la Renaissance.
S'esquisse ainsi une philosophie de l'existence qui ressemble à une « phénoménologie existentielle 15• » Les humanistes que préfigure Pétrarque sont, au propre ou au figuré, des voya- geurs, des quêteurs et des enquêteurs ; ils· se soucient moins de construire une identité ou une œuvre cohérentes que de pousser jusqu'au bout l'aventure de la recherche- recherche de l'autre et recherche de soi. L'introspection ou l'autoportrait ne révèle pas - ou difficilement - une entité unifiée et continue ; le for intérieur, s'il est ardemment désiré et scruté, semble exposé à des agressions qui le vaporisent, livré à des forces centrifuges qui le fragmentent. La personne que se composent bien des humanistes est une somme d'éléments hétérogènes - événe- ments, humeurs, pressions sociales ... - dont l'équilibre, ins- table, est toujours à redéfinir. Il découle de là que le moi, loin de s'imposer comme sujet distinct et homogène, occupe une zone mouvante et ouverte, en osmose avec l'extérieur. Adaptable, perméable, exposé aux contingences, l'homme est conçu comme un système en constante mutation, un mobile. Que la dissémi- nation du noyau personnel soit vécue comme une perte, une angoisse ou qu'elle soit la conséquence normale d'une expansion joyeuse, il reste, largement partagé, le sentiment d'une exis- tence changeante, disjointe .. et aléatoire.
La destinée itinérante d'Erasme est bien connue. Poussé par les circonstances, par la curiosité ou par le besoin, invité puis fuyant la dépendance, il ne cesse de se déplacer, à tel point que ses amis, dispersés aux quatre coins de l'Europe, se plaignent de perdre sa trace. De Venise, Ambroise Leo lui écrit :
J'ai entendu raconter que tu étais mort en France ; à peu d'années de là, que tu étais ressuscité en Allemagne. Ensuite, on a rapporté qu'on te regrettait en Allemagne, alors qu'un peu plus tard, on te voyait arriver en Italie. Enfin, j'ai appris que tu étais mort en Angleterre et qu'actuellement de l'Averne tu avais repris le che- min de la France 16•
15. L'expression est de Danièle LETOCHA, Préface à Aequitas, Aequalitas, Auctoritas. Raison theorique et légitimation de l'autorité dans le x:vf siècle européen, Danièle LETOCHA (éd.), Paris, Vrin 1992, p. XII. Voir aussi l'ex- cellent article de Daniel RussELL, « Conception of Self, Conception of Space and Generic Convention : An Example from the Heptameron », dans Socio- criticism 4-5 (1986-1987), p. 159-183, et l'étude citée de T. GREENE (voir note 14).
16. Lettre_ 854, du 19 juillet 1518, dans ÉRASME, Correspondance, A.
GERLO et P. FoRIERS (éds), Bruxelles, Presses académiques européennes 1967, 11 vol. ; t. 3, p. 380. Même référence pour les citations qui suivent.
118 MICHEL JEANNERET
Disparaître ici pour resurgir ailleurs, mourir pour renaître à une autre vie, cette série de migrations me donnent « l'impres- sion d'avoir sous les yeux un nouveau Pythagore», ajoute Leo.
Et il continue, tout naturellement, par invoquer Protée:
Non seulement d'Italien, on t'a vu devenir Français; de Français, un Allemand, un peu comme si d'un veau on voyait surgir un oiseau et d'un oiseau une sorte de blé( ... ). Mais de poète, tu t'es mué en théologien, pour te métamorphoser en philosophe cynique ; et dernier changement : le philosophe cynique, tu l'as échangé contre un orateur. Ces étonnantes transformations ne pouvaient être le fait que du seul Protée. J'ai, en effet, sous les yeux, tes livres innombrables sortis de presse, avec lesquels tu diversifies les apparences et formes connues de ta personne et de ton talent.
T~nt de « métamorphoses », ajoute encore le correspondant d'Erasme, ont fait croire aux lecteurs de tes livres « que trois ou quatre écrivains en étaient les auteurs. »
La réponse d'Érasme trahit une hésitation. Il refuse d'être taxé d'« inconstance naturelle » : « Au milieu de tous ces boule- versements, Érasme est demeuré le même et absolument iden- tique à lui-même 17• » Mais il reconnaît que, pour son malheur, sa vie est celle d'un nomade, vouée aux turbulences et à l'imprévu: «Mon mauvais génie m'a mis à l'épreuve par plus d'aventures, plus d'errances que Neptune n'en a imposé à l'Ulysse d'Homère. » Il accepte la comparaison avec Pythagore et Protée, mais, la percevant comme un blâme, incrimine le théâtre social : « Il fallait tout aussitôt jouer un autre person- nage. » Sous les masques ou les rôles de circonstance, le sage prétend rester un. Mais dans le regard du public, il est Protée.
Autant que les voyages, c'est la disparité de l'œuvre qui, à en croire Leo, détermine la mobilité du portrait. On croyait épin- gler Érasme dans une spécialité, mais le voilà déjà ailleurs, tou- jours à prospecter quelque terrain nouveau. Il confie à un ami :
Pour un homme qui désire se faire un nom par ses écrits, l'essen- tiel est de se choisir un sujet adapté à ses dons naturels et à ses forces, car tous les sujets ne conviennent pas à tous. C'est ce que je n'ai jamais su faire 18•
Érasme fait cet aveu au moment (1523) où, pour la première fois, il envisage une édition de ses œuvres complètes. Pour orga- niser une production si diverse, il dresse alors, dans cette même lettre, le catalogue de ses ouvrages jusqu'à cette date et les répartit en neuf groupes, qui composeront les neuf volumes de la somme projetée : 1. Manuels didactiques pour l'enseignement
17. Lettre 868, d'Érasme à Ambroise Leo, Louvain, 15 octobre 1518, ibid.' p. 434.
18. Lettre à Jean Botzheim, Bâle, 30 janvier 1523, ibid., t. 1, p. 2.
PORTRAIT DE LJHUMANISTE EN PROTÉE 119 des lettres; 2. Adages; 3. Épîtres; 4. Traités de morale; 5.
Ouvrages de piété ; 6. Traduction du Nouveau Testament et notes sur ce texte; 7. Paraphrases sur le Nouveau Testament;
8. Apologies et discours polémiques; 9. Édition des lettres de Jérôme19•
Érasme, après ce bilan, vivra treize ans : de quoi amplifier encore le bariolage et la versatilité de sa biographie intellec- tuelle. Jamais satisfait, toujours entraîné par la curiosité, il ne cesse de compléter, d'approfondir, d'explorer des pistes nou- velles. Travailleur infatigable, compulsif, pressé, il se sent
engag~ dans une tâche gigantesque, comparable, dit-il, aux tra- vaux d'Hercule20• La tendance centrifuge est d'autant plus sen- sible qu'Érasme, à travers toute sa carrière, opère sur deux ter- rains immenses et difficilement conciliables. Il fut à la fois le disciple des Anciens et le témoin de l'Évangile, « le chrétien de l'Enchiridion, le païen des Adages et le sage des Colloques 21• » Entre l'amour des belles-lettres et le service de la Parole divine, il ne choisit pas, même si, d'une époque à l'autre de son activité, les inflexions se multiplient. Pourquoi négliger la civilisation gréco-latine qui, par ses modèles de sagesse et de style, fait tant pour améliorer la vie et pour déployer les puissances de l'homme ? Mais comment ne pas se consacrer au~si, et de plus en plus, à la compréhension et la diffusion des Ecritures, à la restauration, dans l'Église, de l'esprit du Christ, sans lesquels notre action demeure vaine et stérile? Littérateur, théologien, Érasme a revêtu ces deux visages, sans compter tous les autres.
Une anguille insaisissable, disait Luther.
S'il est un Protée par la plume, il l'est aussi par le caractère.
Il a horreur de s'engager et répugne à se lier, qu'il s'agisse de se soumettre à une personne ou à une cause trop contraignante.
Là réside d'ailleurs une des causes de ses pérégrinations : il passe d'un protecteur à un autre afin de ne pas contracter d'obligation durable envers aucun. Les querelles d'écoles, de nations, de croyances ~e multiplient? Les fanatismes gagnent partout du terrain ? Erasme tire son épingle du jeu. Sur la scène des humanités, par exemple, il affiche une totale indépen- dance: il milite pour l'étude de l'Antiquité, mais dénonce le paganisme de certains savants et esthètes ; il se bat pour res- taurer le bon latin, mais rejette le purisme cicéronien. C'est pourtant dans le domaine religieux qu __ e sa versatilité est la plus spectaculaire. Il critique sans merci l'Eglise romaine, il fait tout
19. Ibid., p. 36-39.
20. Voir le commentaire sur Herculei labores ~ans les Adages.
21. Lucien FEBVRE, Préface à J. HUIZINGA, Erasme, trad. V. Bruncel, Paris, Gallimard 1955, p. 8. La biographie de Huizinga illustre bien la ver- satilité d'Érasme.
120 MICHEL JEANNERET
pour la changer, mais lui reste fidèle; il ouvre la voie de la Réforme et accomplit, avec les protestants, un bout de chemin, mais refuse d'adhérer à une confession nouvelle. Il navigue entre les extrémismes, excelle comme conciliateur et s'attire, de la part de Luther comme de celle de la hiérarchie catholique, les pires accusations : tiède, pusillanime, traître.
Ce personnage labile est fmi de liberté ; il défend férocement, contre Luther, le libre arbitre, qui fonde la vie morale22• Il n'au- rait probablement pas renié l'image de l'homme selon Pic de la Mirandole : lui aussi est un Protée, qui s'expose à toutes les métamorphoses et se tient disponible à toutes les expériences;
il reconnaît sa mobilité intellectuelle et revendique son inquié- tude spirituelle. Car la flexibilité n'est pas nécessairement une faiblesse; elle permet de réunir toutes les chances d'améliorer, ici-bas, les conditions de la vie et de gravir, par-delà, l'échelle qui conduit à Dieu.
Éduquer, former, cultiver
Cette aptitude au changement, Érasme l'attribue volontiers à l'ensemble des hommes : «Ho mines non nascuntur, sed fingun- tur 23 » :'ils ne naissent pas tout formés, déterminés par des qua- lités innées, mais se présentent comme une matière à façonner.
Ici encore, le Hollandais rejoint Pic: il n'y a pas d'essence, mais une existence à construire, un potentiel à exploiter. Il est l9gique que cette conception dynamique de l'individu conduise Erasme à s'intéresser à la pédagogie. Si l'homme est ductile, c'est un devoir prioritaire du philosophe que dè l'orienter vers le bien - le service de la société et l'amour de Dieu. La fibre didac- tique qui traverse l'œuvre d'Érasme, avec des manuels pour l'apprentissage du latin, un traité des bonnes manières, quan- tité de préceptes moraux 2\ repose précisément sur cet idéal de souplesse: réceptif et maniable, l'enfant est un caractère à modeler.
Ce principe vaut pour une large part du XVIe siècle. Il n'y a guère de secteurs de l'activité humaine, pense-t-on, où l'on ne puisse intervenir pour former, transformer, réformer. L'idée même de Renaissance implique ce programme : si l'on veut res- taurer la culture et améliorer la vie, il faut préparer les
22. A la diatribe d'Érasme, De Zibero arbitrio (1524), Luther répond par son De servo arbitrio.
23. Cité par T. GREENE (voir note 14), p. 249. On trouvera dans cette étude quelques très bonnes pages sur la vogue, au XVIe siècle, des traités d'éducation.
24. Voir par exemple De copia, Ratio studiorum, De civilitate morum puerilium, Colloquia.
PORTRAIT DE L'HUMANISTE EN PROTÉE 121 hommes à affronter de nouveaux défis; ils doivent changer eux- mêmes pour changer les autres, ils doivent s'adapter aux modèles délaissés de la Bible et de l'Antiquité pour les inculquer, à leur tour, aux générations suivantes. Dès le début du :xV siècle, l'humaniste Vergerius engage les parents à commencer au plus tôt l'éducation de leurs enfants, afin de pro- fiter de la flexibilité de la jeunesse, « tandis que leur humeur est malléable et leur âge souple 25• » Mobilis aetas : qu'il s'agisse de l'âge des hommes ou, par analogie, de l'âge de la société, cette formule exprime bien l'un des projets des humanistes. Il existe, dans la vie comme dans l'histoire, des occasions propices pour façonp.er, comme autant de matières ductiles, l'individu ou la collectivité. C'est alors qu'il faut intervenir.
Il est significatif que le mot culture, au sens de «développe- ment des aptitudes intellectuelles», entre pour la première fois dans la langue à cette période. Son usage relève encore, large- ment, du vocabulaire agricole et c'est seulement par métaphore qu'il s'applique aux choses de l'esprit. Du Bellay vante les Grecs et les Romains d'avoir été « diligens à la culture de leurs Langues 26 »et Montaigne parle de« la culture de l'âme 27• »Plus tard se perdra la référence aux travaux de la terre et s'imposera le sens moderne: «il a une grande culture», «la culture fran- çaise», Pour le moment, la dimension figurée du terme lui assure une signification dynamique: la culture n'est pas un acquis, mais une acquisition, elle implique un labeur, une transformation des données ou une action sur l'esprit.
Puisqu'il faut travailler le champ des facultés mentales, les traités de formation se multiplient. Si certains embrassent l'éducation dans son ensemble, beaucoup se spécialisent dans le développement de telle compétence particulière. On prépare le jeune homme à la vie publique : comment devenir prince ou courtisan, comment se comporter dans le monde et parler en société 28• On trace le chemin de la perfection spirituelle ou de la rigueur religieuse 29• On enseigne les métiers et les techniques, le maniement des armes, les secrets de la chasse, les figures de la danse ... L'abondance de cette production didactique, accélé-
25. Vergerius cite Géorgiques III, 165, « Dum faciles animi iuvenum, dum mobilis aetas »; cité par T. GREENE (voir note 14), p. 249.
26. La Deffence et Illustration de la Langue françoyse, I, 3, Henri CHA-
MARD (éd.), Paris, Didier 1961, p. 27. Voir aussi, de DU BELLAY,« Ample dis- cours au Roy ( ... ) », v. 754, dans Œuvres poétiques, Henri CHAMARD (éd.), Paris, Didier 1908-1931, 6 vol. ; t. 6, p. 233.
27. Essais Il, 17; éd. citée (voir note 13), p. 658.
28. Voir, successivement, Le Prince de MAcHIAVEL, Le Courtisan de CASTI- GLIONE, Galateo de DELLA CASA, La Civil Conversazione de GuAZzo et les
nombreux traités de rhétorique. ·
29. Par exemple l'Enchiridion Militis christiani d'ÉRASME et l'Institution de la Religion chrétienne de CALVIN.
122 MICHEL JEANNERET
rée par les progrès de l'imprimerie, donne la mesure de l'opti- misme des humanistes ; tout se passe comme s'il n'existait pas de bornes à l'absorption de capacités nouvelles.
La question se pose: y a-t-il des limites à l'apprentissage?
L'individu est-il une table rase, une cire parfaitement malléable à laquelle on peut imprimer n'importe quelle figure ou pré- sente-t-il au contraire des dispositions préalables, des résis- tances intérieures qui réduiraient l'ampleur des acquisitions possibles ou souhaitables? Faut-il parler d'une formation à par- tir de rien ou seulement d'une transformation? L'opposition de Rabelais et Montaigne, sur ce point, montre que, s'agissant de l'ampleur de la conversion de l'élève, il existe plus d'une doc- trine. Comparer leurs programmes pédagogiques, ce sera dis- tinguer, au sein d'une même volonté de façonnement, deux anthropologies.
Après avoir végété sous la férule des maîtres de l'ancienne école -les« vieux tbusseux30 »de l'âge scolastique-, Gargantua va enfin accéder au savoir humaniste, sous la direction de Pono- crates, le précepteur éclairé. De l'aube au coucher, «il ne per- doit heure quelconques du jour:. ains [mais] tout son temps consommoit en lettres et honeste sçavoir 31• » Il y a tant à apprendre que son horaire, saturé, craque sous la masse des leçons et des exercices. L'homme, le monde, Dieu, il faut tout connaître, sans oublier les arts, les sports, les expériences, afin de savoir tout faire. Dans son programme, Ponocrates a réussi à accumuler tout et son contraire : les soins du corps et ceux de l'âme, les activités intellectuelles et manuelles, le religieux et le profane, les sciences humaines et naturelles, la théorie et la pratique, le travail et le loisir ... La folle journée de Gargantua prend l'allure d'un catalogue de omni re scibili, et quibusdam aliis. Sous prétexte d'éducation, Rabelais semble esquisser le projet d'une encyclopédie; il fait le tour des matières à ensei- gner, il assigne à l'élève un territoire sans limites, comme s'il donnait sa version, hyperbolique et fictive, de l'idéal de disponi- bilité et de totalité qu'incarnent, dans la réalité, un Pétrarque et un Érasme.
Aussi longtemps que l'on prête à Rabelais la volonté de dres- ser le sommaire, idéal, d'un programme pédagogique complet, les chapitres 23 et 24 de Gargantua remplissent leur fonction.
Si en revanche on lui attribue une visée pratique, le modèle semble aberrant. Il est clair que Rabelais se soucie peu de vrai- semblance et encore moins de cohérence psychologique. Entre le sujet actif de l'apprentissage et les objets de l'instruction, on ne
30. RABELAIS, Gargantua, chap. 14; Œuvres complètes, Mireille HucHON (éd.), Paris, Gallimard, Pléiade 1994, p. 43.
31. Ibid., chap. 23, p. 65.
PORTRAIT DE L'HUMANISTE EN PROTÉE 123 perçoit aucune adéquation, aucune tentative d'adaptation.
L'élève absorbe tout, immédiatement et indifféremment. Il n'in- fléchit pas la matière et rien n'indique qu'il l'intériorise ni qu'il en soit modifié. La quantité l'emporte sur la qualité, la mémoire, qui engouffre sans distinction toutes les données, ne laisse aucune place à l'esprit critique. Gargantua se présente à Ponocrates comme une table rase sur laquelle n'importe quel message, c'est-à-dire tous les messages possibles, peuvent être inscrits. La formation à laquelle il est soumis peut tout inclure parce qu'il ne possède aucun caractère personnel et n'offre à la saturation didactique aucune résistance. Infiniment docile et réceptif, il ressemble à cet être sans détermination, ce candidat à toutes les métamorphoses, que Pic de la Mirandole avait dési- gné comme l'homme· par excellence.
Au moment de prendre son élève en charge, Ponocrates fait appel à un médecin :
lequel le purgea canonicquement avec Elebore de Anticyre, et par ce medicament luy nettoya toute l'alteration et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feist oublier tout ce qu'il avoit apris soubz ses antiques precepteurs 32•
On efface et on recommence. Vidé de ses préjugés, affranchi de ses habitudes vicieuses, Gargantua peut renaître, vierge et pur comme un phénix. Aucun passé - expérience préalable ou héri- tage psychologique- ne vient hypothéquer la formation nou- velle. La purge introduit dans l'existence du géant une rupture radicale: Gargantua· avant et Gargantua après sont deux êtres distincts.
Il y a deux Gargantua, ou même plusieurs. Il suffit de remon- ter aux premiers stades de l'enfance et de l'éducation pour mesurer la discontinuité du personnage et l'éclatement du sujet psychologique- ou plutôt son absence. Différents moments se succèdent, qui ne composent pas de trajectoire progressive et cumulative, comme si, à chaque étape, il s'agissait de quelqu'un d'autre. L'ensemble des chapitres sur la jeunesse du géant peut se diviser en trois phases: la petite enfance correspond à l'épa- nouissement spontané du corps et de l'esprit (chap. 7 et 11-13);
sous l'autorité des sophistes de l'ère gothique, Gargantua végète (chap. 14 et 21-22) ; enfin, entraîné par Ponocrates, il accomplit des progrès fulgurants (chap. 23-24). Est-ce le même jeune homme qui se développe graduellement ? On a plutôt l'im-
pression de trois épisodes indépendants, ou de trois systèmes juxtaposés, qui cadrent mal avec l'évolution d'un seul et même individu.
À ce facteur de discontinuité s'en ajoute un autre, dans cha-
32. Ibid., chap. 23, p. 64.
124 lv!ICHEL JEANNERET
cune des deux premières étapes. Le stade de la petite enfance, déjà, se divise en deux tendances qui s'accordent difficilement:
Gargantua s'abandonne aux instincts sensuels, il ne s'occupe qu'à manger, boire et dormir et pourtant, dans le jeu des che- vaux de bois comme dans l'invention des torche-culs, il donne des preuves d'ingéniosité. Mais à peine a-t-il manifesté son intelligence qu'il tombe dans une crasse stupidité: soumis à une méthode rétrograde, il croupit, ce qui ne l'empêche pas de se livrer à des farces qui font oublier sa bêtise (chap. 16-20).
Dans le même temps et à deux reprises, deux figures semblent coexister qui, pas plus que dans la succession chronologique, ne forment une unité psychologique convaincante.
Ce morcellement du personnage se retrouve ailleurs dans Rabelais. Qu'y a-t-il de commun entre le Panurge de Panta- gruel, aventurier et farceur, et celui du Tiers Livre et du Quart Livre, sophistique et peureux? Comment reconnaître dans le Pantagruel de la fin, sage, recueilli, le jeune géant du début?
On peut . toujours trouver quelques constantes, mais les disso- nances, les dissemblances ou même les contradictions sautent aux yeux. Ces ruptures dans la construction des individus, fussent-ils fictifs, impliquent une conception très particulière de l'homme. Le personnage n'est pas conçu comme un sujet uni- forme, consistant, et sa vie n'obéit pas nécessairement à une évolution linéaire. Elle se présente plutôt comme une série de moments discrets, liés entre eux de façon assez lâche, un mon- tage d'épisodes et de conduites qui, faiblement intégrés, ne composent pas une personnalité cohérente. L'homme est dis- continu parce que son existence est une somme d'événements eux-mêmes discontinus 33• Il s'investit complètement dans l'acte présent, il s'identifie au rôle qu'il y joue, sans subir le poids du passé ni engager l'avenir. Gargantua, à telle période de sa vie, est complètement l'élève des vieu."{ tousseux, le pur produit de la scolastique ; un peu plus tard, il sera intégralement le dis- ciple de Ponocrates, le rejeton par excellence de l'humanisme.
Comme la créature selon Pic, il est un caméléon ; il se fond dans le paysage, il est ce que l'occasion le fait.
L'histoire des formes narratives semble confirmer cette vision fragmentaire et métamorphique de l'existence. Le XVIe siècle français a laissé peu de Jongs romans : les grandes sommes che- valeresques du Moyen Age ne sont plus guère renouvelées et les amples récits héroïques du XVIIe siècle n'occupent pas encore la scène34• Entre la tendance à construire des personnages de fic-
33. On trouvera là-dessus d'importantes remarques dans l'article de D~
RussELL (voir note 15).
34. J'ai tenté d'expliquer ce phénomène dans «Le récit modulaire et la crise de l'interprétation. A propos de l'Heptaméron ,,, dans Le Défi des signes. Rabelais et la crise de l'interprétation à la Renaissance, Orléans, Paradigme 1994, p. 53-74.
PORTRAIT DE L>HU"NIANISTE EN PROTÉE 125 tion qui échappent à la longue durée et la vacance de narrations étendues et complexes, la corrélation est probable. Elle l'est d'autant plus que le genre à la mode est alors la nouvelle - l'Heptaméron de Marguerite de Navarre et les recueils d'his- toires brèves qui tendent à se multiplier. Or une nouvelle raconte rarement une vie complète. Elle saisit un moment- une aventure, un fait divers, une expérience passionnelle .:... dans l'existence du personnage. Elle n'élabore ni un enchaînement complexe d'événements ni une évolution psychologique, mais capte un caractère dans l'instant de son acte, au sein d'une configuration singulière, qui se suffit à elle-même. Les romans de Rabelais obéissent d'ailleurs à une structure modulaire, par- ticulièrement visible dans le Tiers Livre et le Quart Livre, qui, par la juxtaposition d'épisodes similaires, sans rapport de cause à effet, se rapproche de la formule de la nouvelle.
Montaigne a beaucoup à dire, lui aussi, sur la question de la formation, de la transformation et, à propos de la réceptivité de l'élève, de la mutabilité de l'homme en général, il partage avec ses contemporains plusieurs prémisses. Mais s'il fait avec eux une partie du chemin, il leur fausse bientôt compagnie, pour atténuer le principe d'indétermination et limiter l'amplitude de la métamorphose. Les infinies muances de Protée lui sont sus- pectes. Le chapitre consacré à« l'institution des enfans » témoi- gnera ici de cette réserve.
Commençons par les points de rencontre. Le jeune homme selon Montaigne est une cire malléable que le maître s'applique à façonner : il forme son jugement, sa volonté, ses mœurs, il lui imprime les qualités du gentilhomme. Une action déterminée, systématique, opère sur la personne des changements décisifs.
Montaigne envisage diverses interventions, qui peuvent même entraîner une double transformation :
Les pieces empruntées d'autruy, il [l'élève] les transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien : à sçavoir son juge- ment. Son institution, son travail et estude ne vise qu'à le for- mer35.
Pour aiguiser son esprit critique, l'enfant s'appropriera les clas- siques et les altérera à sa guise: le sujet se modifie en modifiant l'objet de son étude. Ailleurs, dans le même chapitre, la combi- natoire des changements obéit à un dispositif encore différent :
J'ay souvent remarqué avec grand'admiration la merveilleuse nature d'Alcibiades, de se transformer si aisément à façons si diverses, sans interest de sa santé : · surpassant tan tost la somp- tuosité et pompe Persienne, tantost l'austerité et frugalité Lacede- moniene ; autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionië ( ... ) Tel voudrois-je former mon disciple 36•
35. Essais I, 26 ; éd. citée (voir note 13), p. 152.
36. Ibid., p. 167.
126 MICHEL JEANNERET
Initier l'enfant à la stratégie du caméléon, le former à se trans- former: l'éducation donne à la conversion de soi une première impulsion, qui en entraînera beaucoup d'autres.
Voilà donc, largement reconnue, la flexibilité de l'esprit, qui est d'ailleurs la condition même du projet pédagogique. Que Montaigne parle de mobilité dans ce contexte-là, il serait naïf de s'en étonner. Il est plus surprenant, en revanche, de le voir insister sur l'exigence de stabilité. Le maître, dit-il, ne construit pas sur une table rase. Il s'adresse à un sujet qui, pour être réceptif et malléable, n'en a pas moins un caractère singulier, des propriétés distinctives, une personnalité déjà constituée.
Montaigne parle volontiers de la « nature » de son élève, de sa
«forme», de ses «inclinations» ou de ses «propensions natu- relles». Il postule, au cœur de l'individu, un fond solide et ina- liénable, qui oppose au changement, sinon une résistance, du moins des limites. Si le mouvement ne trouve pas une butée, le moi s'égare en une fuite en avant, il se vaporise.
À la différence de celle de Rabelais, l'éducation selon Mon- taigne intervient donc sur un terrain qui n'est pas vierge. Elle renforce ou corrige des dispositions préalables, elle actualise des qualités déjà existantes, elle développe un potentiel. Ces attributs sont-ils innés ou acquis? Sont-ils immuables ou sujets au changement? La réponse de Montaigne n'est pas sûre, mais il importe peu. Que notre «forme» soit fixée une fois pour toutes par Dieu, par la Nature ou qu'elle se constitue au fur et à mesure de la vie, elle existe et, même embryonnaire, même exposée aux contingences, elle exclut l'instabilité radicale de Protée. Il ,est significatif que Montaigne, dans ce chapitre sur l'éducation, fasse l'impasse sur les thèmes de l'inconstance, de la discontinuité, pourtant si communs dans les Essais.
Où s'arrête, en l'homme, la part de la fluctuation et où commence l'emprise de la constance? Cette hésitation est constitutive de la pensée de Montaigne et elle se manifeste, entre autres, dans l'ambivalence (si ce n'est le brouillage) de la notion de «forme». Montaigne se méfie de la forme dans son acception scolastique. « Les autres forment l'homme ; je le recite [décris] et en represente un particulier bien mal formé 37 », écrit-il. Cette formation qu'il abandonne aux philosophes pos- tule une essence, un modèle universel - la forme aristotéli- cienne - à laquelle chaque individu devrait être conformé. Or ce moule invariable qui transcende les accidents de l'histoire est une abstraction, une invention des métaphysiciens dont les théories sont coupées du réel. Cette forme-là, fixe et artificielle, normative et stéréotypée, nie le mouvement et la liberté, elle
37. Essais III, 2, éd. citée (voir note 13), p. 804.
PORTRAIT DE L'HUMANISTE EN PROTÉE 127 exerce sur l'individu une violence que Montaigne refuse. Cela ne l'empêche pas de dire ailleurs: « J'ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voylà mon mestier et mon ouvrage38• »Tandis que les « autres » imposent à l'homme un modèle autoritaire, une configuration figée et définie a priori, je cherche à tâtons, empiriquement, où réside le noyau central, en moi-même, dont j'ai besoin pour agir et pour me connaître. Ainsi s'explique sans doute l'apparente contradiction entre les deux citations. Conju- gué à la première personne, « former la vie » signifie « se cher- cher», «se construire»; c'est donc une action légitime, la quête d'un ()bjet à venir, peut-être un procès infini. Il n'en reste pas moins que l'objectif est de trouver une forme, de fixer sa forme, afin que le sujet puisse coïncider avec soi-même et qu'ayant acquis une conscience claire de sa « nature », il progresse à la fois dans la connaissance de soi et dans la définition d'une conduite cohérente.
Cet enjeu et, avec lui, l'ambivalence de la notion de« forme»
sous-tendent un autre chapitre des Essais, «Du repentir».
Réduit à son squelette, l'argument est simple. Le texte s'ouvre sur la déclaration du «mal formé» qui vient d'être citée, puis continue avec l'une des évocations les plus belles, les plus radi- cales, du flux universel et personnel: «Le monde n'est qu'une branloire perenne (. .. ) 39• » Le moi, étant livré à la discontinuité dès insta,nts, va-t-il sombrer dans l'anarchie morale? Non, répond Montaigne. Car il existe quelque part en l'homme une consistance intérieure, un certain canon sur lequel il peut régler ses actions ; cette norme lui permet de se fixer un code de conduite et d'éviter le repentir. S'il a accès à sa « forme mais- tresse 40 », il peut élaborer une éthique personnelle, authentique et affranchie des prescriptions factices des moralistes. Le contenu de cette substance interne n'est pas défini. Il est dési- gné de multiples manières - «patron au dedans», « naifve assiette», «inclinations naturelles», « qualitez originelles»,
«forme sienne», «forme universelle» 41 -et ne comporte peut- être rien d'autre que la reconnaissance de la mobilité de l'être:
je n'ai pas de forme stable mais mon instabilité est elle-même une forme à laquelle je me conforme.
S'esquisse ainsi l'image d'un moi qui, certes, est fragmentaire et malléable, mais qui n'est ni le Protée de Pic ni la table rase de Rabelais. Montaigne participe encore du perpetuum mobile de la Renaissance, mais il cherche en soi, et il assigne à autrui, un noyau qui échappe à l'indétermination. Il éprouve sa varia-
38. Essais II, 37, éd. citée (voir note 13), p. 784.
39. Essais III, 2, éd. citée (voir note 13), p. 804.
40. Ibid., p. 811.
41. Ibid., respectivement p. 807, 810, 811, 813.
128 MICHEL JEANNERET
bilité comme un défaut d'être, un signe de vanité et associe la précarité humaine à une insuffisance ontologique. Sa position s'inscrit comme une étape marquante dans l'histoire des conceptions du sujet. Avec Montaigne et de plus en plus après lui, la consistance intérieure, la fermeté d'un être qui résiste au changement s'imposent parmi les critères de la dignité humaine. La Renaissance avait vu dans la mobilité un privilège de l'homme, capable de tous les possibles. La personne se constituera désormais comme une entité solide et indépen- dante, un centre unitaire et une référence fixe. Une exigence de continuité et de cohérence se met en place, qui prévaudra long- temps et occultera ou réprouvera la sensibilité métamorphique du XVIe siècle.
Bonheurs et douleurs de la métamorphose
Lorsqu'ils invoquent le changement pour célébrer la grandeur de l'homme, Pic et Vivés, à la différence de Montaigne, consi- dèrent la métamorphose comme un bonheur ; elle symbolise les puissances de l'individu, sa disponibilité et sa liberté. L'inter- prétation morale de Protée, dans les mythographies de la Renaissance, confirme cette valorisation 42• Dans ses Mytholo- giae sive Explicationes Fabularum (1551), l'Italien Natale Conti attribue au dieu marin plusieurs significations possibles, qu'il partage d'ailleurs avec beaucoup d'autres commentateurs, anti- ques ou renaissants. Il suffira de citer quelques-unes de ses explications pour donner la mesure des mérites qu'il reconnaît à la métamorphose. Protée est célébré par exemple comme la figure du savant, une grande autorité en matière de science naturelle, qui :
escrivit beaucoup de traittez de la philosophie, des plantes, des pierres, de la nature des bestes, de la mutuelle mutation des ele- mens, et comme toutes creatures tirent d'eux leur commencement, lesquels croissans deviennent, ou arbres, ou herbes ou animaux43• Passer comme Protée d'une existence à l'autre, traverser l'échelle des êtres, c'est connaître de l'intérieur la condition des différentes espèces et comprendre mieux les mutations natu- relles. Le vrai savant est celui qui, mentalement, se transporte au cœur des choses et participe de leur mobilité ; son instabilité est gage de véracité.
42. Voir A. Bartlett GIAMATTI, « Proteus Unbound : Sorne Versions of the Sea Godin the Renaissance», dans The Disciplines( ... ), op. cit. (voir note 14), p. 437-475.
43. J'ai utilisé la traduction française: Natalis CoMEs, Mythologie, ou Explication des Fables( ... ), trad. J. de Montlyard, éd. revue par J. BAUDOIN, Paris, P. CHEVALIER et S. THmousT 1627, p. 870.
PORTRAIT DE L'HUMANISTE EN PROTÉE 129
«Quant à moy», continue Conti, je verrais plutôt en Protée l'emblème du bon dirigeant qui, dans« l'administration civile», maintient la concorde parmi les hommes. La société est compo- sée de tempéraments divers, de forces conflictuelles que le chef, s'il veut les concilier, doit savoir écouter:
Il faut donc que le Sage, pource que tous ne suivent pas une mesme vacation [occupation], ny ne prennent plaisir à mesme exercice, s'insinuë en l'amitié des personnes par divers des- guisemens, et se serve de divers moyens au maniment des affaires d'estat44•
Parce/ qu'il sait s'adapter aux hommes et aux événements, le souverain Protée est à la fois un médiateur et un modérateur.
Sachant se faire tout à tous, il symbolise la tolérance, la compréhension mutuelle et la paix. Mais la fable, ajoute enfin Conti, transcende l'application politique pour servir de modèle plus général à« la vie humaine». Protée nous enseigne à équili- brer les contraires, à éviter les excès, à orchestrer notre activité selon une juste mesure. Parce qu'il a passé par tous les types d'existence, il sait qu'il y a place pour toutes les expériences possibles, tempérées entre elles par l'aurea mediocritas. Un autre mythographe, Vincenzo Cartari, réduit à une formule heureuse la leçon de Protée : « Dans sa grande sagesse, il savait s'accommoder à toutes choses 45• » Pour avoir exploité sans res- triction les puissances métamorphiques de l'homme, le voilà promu maître de vie, protecteur de la société et garant de la civilisation.
L'accomplissement humain réside donc dans la multiplication de soi et dans l'appropriation du plus grand nombre possible d'incarnations. Ronsard, lui aussi, fait appel au mythe de la métamorphose pour exprimer cet idéal de totalité. Il adresse ce sonnet à son maître Dorat :
Aurat, apres ta mort, la terre n'est pas digne Pourrir si docte cors, comme est vraiment le tien.
Les Dieux le changeront en quelque vois : ou bien, Si Echon ne sufist, le changeront en cigne,
Ou, en ce cors qui vit de rosée divine, Ou, en mouche qui fait le miel hymettien, Ou, en l'oiseau qui chante et le crime ancien De Terée au printemps redit sus une épine.
Ou, si tu n'es changé tout entier en quelqu'un, Tu vétiras un cors qui te sera commun
Avecques tous ceus-cy, participant ensemble.
De tous (car un pour toi sufisant ne me semble)
44. Ibid.
45. Vincenzo CARTARI, Le Imagini dei Dei de gli Antichi ( ... ),Venise, Vin- centio Valgrisi 1571, p. 257; ma traduction.
130 MICHEL JEANNERET Et d'home seras fait un beau monstre nouveau De voix, cigne, cigalle, et de mouche, et d'oyseau 46•
En guise de r~compense, le docte connaîtra l'expérience joyeuse de l'altérité. A l'énumération disjonctive des transformations possibles - ou, ou ... - succède, à la fin du poème, le régime de l'addition - et, et ... -, pour marquer que le comble de l'épa- nouissement est atteint au moment où le sujet, au lieu de choi- sir, peut se multiplier dans la simultanéité, être à la fois un et divers, soi-même et tous les autres. La légèreté aérienne de ses avatars- une voix, un insecte, un oiseau- renforce encore l'im- pression de mobilité et de liberté. À l'opposé des métamorphoses d'Ovide, d'ordinaire associées à la violence, la souffrance ou la passion, la migration du corps figure ici le triomphe de la vie.
Quant au «beau monstre » (v. 13), il confère lui aussi une valeur positive à un symbole traditionnellement négatif: difformité comme trace d'une faute, menace de l'ordre, présage inquié- tant ... , tout cela s'efface devant la perfection d'une existence polymorphe.
Le paradigme de la métamorphose, si répandu dans l'anthro- pologie profane, est moins souvent invoqué dans le discnqrs de la théologie, sans doute à cause de ses origines païennes. A une époque saturée de débats sur la prédestination et le libre arbitre, le concept de transformation est pourtant d'actualité.
Pour les humanistes, on l'a vu, Protée symbolise la liberté de forger son destin, de s'ouvrir à tous les aspects du réel et sa mutabilité est d'autant plus exaltante qu'elle peut lui donner une impulsion ascendante et l'orienter sur une voie, morale ou spirituelle, qui le conduit à se dépasser. Tel était le sens de la fable de Vivés : s'il utilise judicieusement sa disponibilité, l'homme peut partager le festin des dieux. Or la latitude ainsi reconnue à la créature n'est pas étrangère à ceux, parmi les théologiens, qui accordent à l'homme le pouvoir de mériter son salut. Les penseurs catholiques qui, notamment dans la mou- vance jésuite, sous la Contre-Réforme, revendiquent pour le pécheur la possibilité de se racheter par ses actes et par la force de la volonté, sont solidaires de l'optimisme humaniste et n'au- raient probablement pas refusé leur approbation à la philo- sophie de la liberté incarnée par Protée.
Du côté des réformés, en revanche, le mythe de la méta- morphose est carrément suspect, à divers titres. Outre ses racines dans la tradition antique et polythéiste, son affinité avec la doctrine du libre arbitre suffit à le condamner ; les liens
46. RoNSARD, Continuation des Amours I, 5; Œuvres complètes, Paul Laumonier (éd.), Paris, Didier 1914-1975, 20 vol., t. 7, p. 121-122.
PORTRAIT DE L'HUMANISTE EN PROTÉE 131 qu'il entretient avec la pensée naturiste, animiste, ainsi que sa composante magique, renforcent encore la réprobation.
Il est d'autant plus intéressant de voir Pierre Viret, l'un des piliers de la Réforme calvinienne, lui consacrer un traité entier, Metamorphose chrestienne 47, reconnaissant ainsi, jusque dans un milieu hostile, la vogue et l'efficacité du modèle. Il est vrai que le bon pasteur ne perd jamais l'occasion d'afficher la répu- gnance que lui inspirent les connotations païennes de son thème. Il cite Pythagore, Ovide, Apulée, il rappelle les fables de la transformation et de la transmigration, mais c'est pour les exploiter ad maiorem gloriam Dei et pour instruire les fidèles : J'ay bien voulu escrire des Metamorphoses d'une autre sorte, conformes aux sainctes Escritures, es-quelles [dans lesquelles] il n'y a point de fable, ne de fiction. Car la parole de Dieu a aussi ses Metamorphoses, mais bien differentes à celles des resveurs Philo- sophes, et des Poetes menteurs 48•
Les humanistes vantent les mérites de Protée ? Viret leur oppose un son de cloche aussi différent que possible : c'est l'image, dit-il, de 1'« inconstance et violence des affections humaines 49• » Il va donc repenser le concept de métamorphose dans une perspective chrétienne et en faire la pierre angulaire d'une anthropologie protestante.
La métamorphose, dans sa version calvinienne, sera l'em- blème de la chute. L'homme que Dieu avait créé parfait a été transformé par le péché: «Je parle d'une Metamorphose, laquelle gist au changement des cœurs, des entendemens et des mœurs des hommes pervertis et corrompus 50.» L'ange s'est mué en bête. L'homme assujetti à la nature ou à la raison, privé de la Grâce, mène en effet une existence animale. « Puisque l'homme s'est ainsi esloigné de Dieu, sans lequel il ne peut avoir nul bien( ... ), quant au corps et à ses affections, il se transforme en beste brute: et quant à l'ame et à l'esprit, il se transfigure en dia"Qle 51• » Chien, vipère, loup, renard, voilà ce qu'il est devenu.
Voyez par exemple le guerrier, dit Viret, harnaché de ses armes, affublé de sa cuirasse: il a la conduite et l'allure d'un animal, il semble couvert d'écailles. Là réside donc le vrai sens
47. Metamorphose chrestienne, faite par dialogue, Genève, Jaques BREs, 1561. Le sommaire de la première partie, donné sur la page de titre, indique d'emblée l'importance accordée à la mobilité des formes: « 1.
L'homme naturel ; 2. L'homme difformé ; 3. La transformation des ames ; 4.
Le vray Homme, ou l'Homme reformé.» Un autre traité de Pierre VIRET, Dialogues du desordre qui est a present au monde ( ... ), Genève 1545, est une première version de la Metamorphose.
48. Metamorphose ( ... ), « Advertissement », f. Aiiv.
49. Dialogues ( .. .), p. 733.
50. Metamorphose ( ... ), « Advertissement », f. Aiiv.
51. Metamorphose ( ... ), p. 113-114.
132 MICHEL JEANNERET
de la métamorphose: l'homme changé en bête figure l'abjection du pécheur et la misère de la vie sans Dieu 52•
Les poètes païens avaient donc raison : sans le savoir, ils nous ont donné une image juste de notre condition. D'accord en cela avec la pensée humaniste, Viret est prêt à les créditer d'une participation indirecte à la Révélation : « Ils en ont eu quelque cognoissance obscure 53• » Traités comme des allégories, les récits de métamorphose disent la vérité de l'homme. Mais ces mêmes poètes païens avaient également tort. Car ils ont pris leurs fables, et les ont données à comprendre, au pied de la , lettre. Ils ont voulu nous faire croire que l'homme pouvait réel-
lement se métamorphoser en cerf, en taureau ou en loup. Or ces fictions alimentent les pires superstitions et elles sont en contradiction patente avec la leçon de la Bible. Comment l'homme, que Dieu a créé à son image, qu'il a doté d'une âme, deviendrait-il véritablement un animal? Comment les espèces, q"\].e Dieu a distinguées une fois pour toutes, pourraient-elles se transformer l'une dans· l'autre? Les métamorphoses telles qu'elles nous sont racontées sont scandaleuses parce qu'elles bouleversent l'ordre de la Création. Viret insiste: l'homme de la chute a changé de qualité, il n'a pas changé de substance; la mutation n'est pas physique, elle est morale.
La métamorphose est donc un symbole hasardeux, mais elle a au moins le mérite d'illustrer la mobilité de l'existence humaine, et même de deux façons. Car si elle signifie l'avilisse- ment de la créature, elle peut aussi figurer le mouvement de la rédemption. À la déchéance par le péché répond le salut par la Grâce. Dieu nous a laissés nous déformer, mais il peut aussi nous réformer : nous sommes dans sa main comme « l'argile et le vaisseau de terre est en la main du potier, lequel il peut faire, desfaire et refaire, former, deformer et reformer, casser, rompre et reparer 54• »
Entre Pic de la Mirandole, sur lequel se sont ouvertes ces pages, et Pierre Viret, sur lequel elles se referment, la distance est aussi grande que du catholicisme au protestantisme, de la liberté à la prédestination : l'homme de l'humaniste florentin
52. Frank LESTRINGANT observe le même phénomène dans Les Tragiques d'Agrippa d'AUBIGNÉ: «Les Tragiques sont ainsi remplis de bien étranges métamorphoses : tyrans " allouvis ", qui quittent la table pour se ruer sur les humains à la manière de loups-garous, juges transformés en fauves parqués dans des tanières et ayant de la chair humaine entre les dents, roi travesti en courtisane, à perruque et vertugadin, courtisans en chiens et en singes, le Louvre en ménagerie, le Palais de Justice en Enfer, les églises en lupanars ou en cabinets d'aisance.» (préface aux Tragiques, F. LESTRINGANT (éd.), Paris, Gallimard, «Poésie» 1995, p. 10).
53. Metamorphose ( ... ), p. 114.
54. Ibid.;p. 110.
PORTRAIT DE L'HUMANISTE EN PROTÉE 133 est maître de son destin, tandis que celui du réformateur suisse est soumis à la volonté de Dieu. L'anthropologie de la Renais~
sance tient entre ces deu.x bornes. L'écart est vaste, à l'excep- tion d'une sensibilité commune ame transformations de la créa- ture et aux rebondissements de l'existence.
Michel JEANNERET.
(Université de Genève.)