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Henri Guillemin

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Henri Guillemin (1903-1992)

N

é à Mâcon le 19 mars 1903 d’un père agent voyer1, républicain et dreyfusard, et d’une mère catholique pratiquante, Henri Guillemin fait ses études au lycée Lamartine de Mâcon. Il passe les deux bac en 1919 et 1920, puis entre en khâgne au lycée du Parc de Lyon, où il a pour professeur de philo P. Lachièze-Rey. Lors de sa première tentative à l’Ecole normale supérieure en 1922, il rencontre Marc Sangnier (1873-1950), fondateur du Sillon, mouvement chrétien de gauche dissout par le pape en 1910, puis de Jeune République. Il entre à l’Ecole normale en 1923, où il a pour condisciples Jean Cavaillès et Pierre-Henri Simon2. C’est l’époque du Cartel des gauches. Disciple et secrétaire de Marc Sangnier, H.G. épousera sa filleule, Jacqueline Rödel, en 1928. Leur premier enfant, né en 1929, a pour parrain François Mauriac (dont H.G. a fait la connaissance en 1925 aux décades de Pontigny), lui aussi ancien disciple de Sangnier.

Après l’agrégation de lettres (1927), Guillemin enseigne dans divers lycées de province : Bayonne, Lille, Lyon, tout en préparant une thèse sur le Jocelyn de son compatriote Lamartine, dont il sera un grand spécialiste. Il soutient sa thèse en 1936 sous la direction de Daniel Mornet. De 1936 à 1938, H.G. est directeur des études françaises à l’université du Caire.

Maître de conférences, puis titulaire de la chaire de littérature française à l’université de Bordeaux de 1938 à 1942, il prend position contre le régime de Vichy et est signalé aux occupants par le Je suis partout de Brasillach. Il se réfugie en juillet 1942, avec sa famille, en zone libre, puis en Suisse. C’est à Neuchâtel que naît en 1943 son cinquième enfant3.

Chargé de cours à l’université de Genève de novembre 1942 à janvier 1945, il travaille sur la vie et l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau. En 1945, il publie sous un nom d’emprunt La vérité sur l’affaire Pétain. En 1946, il postule une chaire en Sorbonne, mais en raison de ses convictions politiques et religieuses, et de son indépendance d’esprit, il se voit préférer une universitaire peu connue. Attaché, puis conseiller culturel à l’ambassade de France à Berne de 1945 à 1962. Il rencontre Paul Claudel, de 1942 à 1955, et écrira deux livres sur lui.

Importants travaux sur Victor Hugo, dont il publie des inédits.

1 Les agents voyers étaient de petits fonctionnaires qui s’occupaient de l’empierrement des routes et dirigeaient les cantonniers. Ils se sont appelés plus tard ingénieurs des Travaux publics de l’Etat.

2 La rue d’Ulm a pour directeur Gustave Lanson (1857-1934) de 1919 à 1927, et pour bibliothécaire le socialiste et dreyfusard Lucien Herr (1864-1926). La promo Lettres 1920 comportait Jean Guitton, la promo 21 Georges Cogniot, la promo 22 Pierre Brossolette et Vladimir Jankélévitch, la promo 1924 Jean-Paul Sartre, Paul Nizan, Raymond Aron et Georges Canguilhem. Pierre Brossolette et Jean Cavaillès, majors des promos 22 et 23, ont payé de leur vie leur engagement dans la Résistance. Les promos Sciences 1922-1926 comportaient les futurs fondateurs du groupe Bourbaki (Weil, Cartan, Dieudonné, … ), ainsi que le mathématicien Jean Leray et le physicien Yves Rocard.

3 L’aîné, François, était mort accidentellement, en bas âge.

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De 1950 à 1971, il publie une série d’ouvrages historiques sur la Révolution de 1848, le Coup d’état du 2 décembre 1851, la Guerre franco-prussienne de 1870 et la Commune, l’affaire Dreyfus.

Professeur extraordinaire à l’université de Genève de 1963 à 1973, il donne de nombreuses conférences publiques en Suisse, en Belgique, en France et au Québec. Boycotté par la télévision française, il donne des conférences à la télévision suisse sur la Révolution française, Tolstoï, l’affaire Dreyfus, le régime de Vichy, etc.

En 60 ans de travail, Guillemin a publié des ouvrages sur Flaubert (1939), Lamartine (1940), Rousseau (1942), Pétain (1945), Hugo (1950, 53), Vigny (1955), Benjamin Constant (1958), Mme de Stael (1959), Zola (1960, 1964), Chateaubriand (1965), Jaurès (1966), Claudel (1955, 1968), Napoléon (1969), Jeanne d’Arc (1970), Musset (1972), Bernanos (1976), Sulivan (1977), Péguy (1981), De Gaulle (1984), Robespierre (1987), Vallès (1990), Nietzsche (1991).

Il a écrit de nombreux articles dans des quotidiens (Le Figaro, Le Monde, Tribune de Genève, de Lausanne, etc. ), des hebdomadaires (Jeune République, Figaro littéraire, Express, Lettres françaises, Nouvel Observateur…), des périodiques (Mercure de France, Europe, Les Temps modernes, dirigé par son condisciple Jean-Paul Sartre), ainsi que des Préfaces.

Tout au long de sa vie, Guillemin a pris parti dans les débats qui agitent l’Eglise : Par notre faute (1937), La Bataille de Dieu (1944), L’histoire des catholiques français au XIXème siècle (1947), L’affaire Jésus (1982), La cause de Dieu (1990), Malheureuse église (1992). Ce chrétien d’extrême gauche, anticlérical et antivoltairien ne cesse de dénoncer l’enrôlement de la religion au service des possédants, et de l’ordre social.

En 1989, Henri Guillemin publie un livre de souvenirs, Parcours. Le 14 juillet 1990, année du bicentenaire de Lamartine, il prononce une allocution du haut du balcon de l’hôtel de ville de Mâcon. Résidant à Bray et à Neuchâtel, il meurt à Neuchâtel le 4 mai 1992. Il est enterré à Bray. Il a légué son fonds documentaire à la bibliothèque universitaire de Neuchâtel.

Une association Présence d’Henri Guillemin est fondée en 2002 pour faire connaître son œuvre. Les éditions landaises d’Utovie (40320, Bats) rééditent actuellement ses ouvrages.

Plusieurs conférences de Guillemin sont disponibles sur le site internet de la Télévision suisse romande : http://archives.tsr.ch/dossier-guillemin).

On trouvera d’autres informations sur Google.

Dans l’Encyclopedia universalis, on pourra lire les articles consacrés à Marc Sangnier et à Lamartine.

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Apprivoise Apprivoise Apprivoise

Apprivoise----tttt----on une flamme on une flamme on une flamme on une flamme ????

H

istorien, polémiste, professeur de lettres, critique littéraire, militant chrétien du Sillon, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages qui, tout en révélant la sienne propre, n’ont cessé de susciter les passions, Henri Guillemin aura été pendant plus de soixante ans, de ses premiers travaux sur Jean- Jacques Rousseau à son adjuration posthume à la Malheureuse Église, un vibrant imprécateur des lettres, et la mauvaise conscience de l’institution catholique.

Né en 1903, à Mâcon, d’une famille de petits fonctionnaires, condisciple de Sartre à l’École normale supérieure, enthousiaste disciple de Marc Sangnier (du Sillon à la Jeune République), auteur d’un essai sur Flaubert qui lui vaut l’admiration déclarée de François Mauriac, avec lequel il noue une amitié orageuse mais fervente, Henri Guillemin publie en 1937, dans La Vie intellectuelle, revue des dominicains, un violent réquisitoire contre la politique millénaire de l’Église romaine, intitulé Par notre faute, et qui fait scandale. Professeur de lettres à l’université de Bordeaux, ses opinions antifascistes le contraignent, en 1942, à se réfugier en Suisse, où, à partir de 1945 et pendant près de vingt ans, il est attaché culturel à l’ambassade de France à Berne, puis enseignant à Genève, avant de s’installer à Neuchâtel, attiré par la richesse du « fonds Rousseau », qui restera, avec Hugo, son auteur de prédilection, celui pour lequel il rompra le plus de lances.

Si la notoriété de Guillemin et sa légende de « grand inquisiteur » doivent surtout aux réquisitoires et aux sarcasmes qu’il a dirigés contre Voltaire et les deux Napoléon, contre Benjamin Constant et Vigny, contre Chateaubriand et Péguy, une part au moins égale de son œuvre est faite de plaidoyers, notamment en faveur de ceux chez qui il vit se manifester, mystérieuse ou éclatante, une forme quelconque de foi religieuse, une soif de Dieu. Ainsi pour Lamartine, Jaurès, Robespierre, Flaubert, et même Sartre.

Henri Guillemin n’aura pas été seulement l’implacable dénonciateur du voltairisme insoucieux des misérables, l’ennemi du nationalisme conquérant ou de la bourgeoisie conservatrice, l’inlassable détecteur de tous les gisements de spiritualité dissimulés sous des masques divers. Il aura été aussi le champion intrépide de causes étrangères, en apparence, au christianisme — celle de Zola face aux accusateurs de Dreyfus, celle de Vallès contre les fusilleurs de communards, ces vertueux fondateurs de la IIIe République qu’il appelle « les Jules ». La passion qui animait ses plaidoyers comme ses réquisitoires le conduisit à quelques « dérapages » dans l’utilisation des documents, durement dénoncés par des historiens et professeurs de lettres, notamment au bénéfice de Robespierre et au détriment de Péguy. Ni à propos de celui-ci ni à l’égard de celui-là il n’aura été tout à fait équitable. Mais apprivoise-t-on une flamme ? Maîtrise-t-on un brasier ? Le caractère irremplaçable de Guillemin — comme de son ami-ennemi Péguy — tenait précisément à cette intransigeance, voire à l’excès qu’il mettait en toute chose, à sa sympathie frémissante pour les pauvres et la justice, à son dédain de la comédie littéraire, à son refus des honneurs, son horreur pour les pompes et les ruses ecclésiastiques. Il paraissait d’autant plus enragé qu’il était plus obsédé de spiritualité latente.

Chrétien anticlérical, professeur anticonformiste, militant d’un socialisme chrétien voué à la marginalité, étincelant « causeur de télévision » (pour la Suisse romande) qui se sera toujours tenu à l’écart des émissions « parisiennes » ou grand public, Henri Guillemin aura traversé le XXe siècle comme un météore incandescent, cabré contre la « mort de Dieu », les totalitarismes nationalistes et le règne du veau d’or.

Jean Lacouture, Encyclopedia Universalis

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Lyon, le 27 juin 1989

Monsieur ,

Voilà bien des années c'était en 1972, je crois , je voulais déjà vous écrire pour vous dire très naïvement mon admiration et mon adhésion fervente aux idées que vous défendez. J'étais alors un jeune polytechnicien utopiste et révolté, et je vous connaissais déjà depuis plusieurs années, ayant dévoré la plupart de vos livres, et ayant eu la chance d'écouter vos causeries sur la Révolution Française et sur Tolstoï à la télévision suisse.

Les années ont passé, je suis maintenant professeur de "math sup" dans ce lycée du Parc où vous avez étudié, puis enseigné, il y a bien longtemps. Dans votre récent livre de souvenirs, Parcours, lu à toute allure comme les précédents, j'ai retrouvé intacts l'enthousiasme et la ferveur de mes dix-huit ans.

C'est peu dire que je vous dois la meilleure part de ce que je suis.

Merci , Monsieur Guillemin !

Pierre-Jean Hormière

28 VI 89

Cher P. J. H.

Comment voulez-vous qu’on ne soit pas remué , profond , par une lettre comme la vôtre ?

Oh , merci !

Ainsi, j’aurai été un peu utile.

Ça m’aide, croyez-le, dans cet achèvement de mon existence ...

Je vous serre les mains

Henri Guillemin

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Henri Guillemin, ou la Vérité en marche

On ne réalise rien qui vaille, où que ce soit, sans "diable au corps".

Henri Guillemin

Tous les chemins mènent à Rome sauf le moyen terme.

Arnold Schönberg

C

’est en 1966, je crois, que j’entendis parler pour la première fois d’Henri Guillemin, par mes parents. Mon père avait quitté le Parti communiste en 1964 après le limogeage de Khrouchtchev, et était devenu un lecteur assidu du Canard Enchaîné. Des amis avaient recommandé à mes parents les éditoriaux de haute tenue de Morvan Lebesque, et c’est peut- être aussi par leur intermédiaire qu’ils entendirent parler de Guillemin. Au fond, en quittant le Parti communiste et ses querelles en vase clos, mon père se mettait à découvrir la gauche non communiste et sa diversité d’opinions : les mêmes causes produisant les mêmes effets, je devais faire quinze ans plus tard la même expérience.

Dans l’été 1966 − j’avais treize ans, et m’apprêtais à entrer en seconde, où la Révolution Française était au programme d’histoire − , Henri Guillemin donna justement une série de conférences sur la Révolution française à la télévision suisse. C’était chaque samedi soir, vers 21 heures, mais oui, vous avez bien entendu ! La télévision suisse n’était pas la télévision sous haute surveillance de la république gaulliste. A cette époque, il y avait une plus grande liberté de ton en Belgique et en Suisse qu’en France. Qu’on me pardonne d’insister : Henri Guillemin avait carte blanche, chaque samedi soir, à une heure de grande écoute, pour dire ce qu’il avait à dire, sur un sujet aussi sensible que la Révolution. Imagine-t-on, aujourd’hui, trente ans plus tard, la télévision française donner carte blanche à un intellectuel comme Pierre Bourdieu pour dire ce qu’il a envie de dire, comme il a envie de le dire, sur quelque sujet que ce soit ?

Il y aurait une étude politique et idéologique à faire sur la liberté d’opinion et d’expression comparée entre la France et les pays francophones limitrophes, histoire qui débute au seizième siècle (Calvin, Saint-Evremond, Voltaire, Diderot, Hugo, Vallès, Romain Rolland, Maurice Béjart). Ce n’est pas un hasard si Guillemin s’est exilé en Suisse en 1942, à la suite d’une dénonciation dans Je suis partout, et ce n’est pas non plus un hasard s’il a choisi d’y demeurer après guerre : trop chrétien pour les voltairiens de tous poils, de droite et de gauche, et trop à gauche pour les réactionnaires, chrétiens et athées, il brigua sans succès, en 1946, une chaire en Sorbonne, à laquelle il pouvait très légitimement prétendre, et resta en Suisse comme conseiller culturel à l’ambassade de France, puis professeur à l’Université de Genève. Ce parcours atypique explique la faible notoriété de Guillemin dans son propre pays, et la notoriété relativement plus grande dont il bénéficie chez nos voisins suisses et belges.

Deux explications, que j’énonce ici dans un ordre qui ne préjuge pas de leur importance relative : en France, un intellectuel chrétien − philosophe, essayiste, écrivain, artiste − est rarement considéré comme un intellectuel à part entière, et un intellectuel de gauche − philosophe, historien, critique littéraire − est considéré comme un homme de parti, alors qu’un intellectuel du centre ou de droite ne l’est pas : qu’il soit politique ou religieux, l’engagement est suspecté a priori d’entraver la liberté de jugement et de pensée de l’intellectuel. Et

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pourtant, si quelqu’un mérite le titre de libre penseur, c’est bien ce « catho de gauche », ce

« tala » dérangeant4, cet empêcheur de tourner en rond, de Guillemin ! En 1966, le bruit courait même qu’il était exilé politique en Suisse : ce n’était pas vrai, bien sûr, mais il est bien vrai qu’Henri Guillemin était considéré comme pestiféré par la télévision française.

À la télévision suisse, donc, dans l’été 1966, Henri Guillemin donna une série de conférences sur la Révolution. Ces conférences firent sur moi une très forte impression.

L’histoire me passionnait, et l’histoire de la Révolution française en particulier : à huit ans, j’avais lu la Révolution française de Michelet, et depuis lors, je ne cessais de réfléchir aux problèmes posés par le métier d’historien, auquel je me destinais. Grâce à diverses réflexions de mon père − lorsqu’il m’avait donné à lire Michelet, il m’avait prévenu que les pages consacrées par Michelet à Robespierre étaient sujettes à caution car Michelet n’aimait pas Robespierre − , je soupçonnais que, contrairement à l’histoire enseignée en classe, l’histoire

« vraie », celle des historiens, n’était ni lisse ni neutre, et qu’elle était le théâtre de rudes affrontements. Les faits établis, il restait à les interpréter : cette interprétation relevait-elle aussi du métier d’historien, ou bien celui-ci devait-il se contenter d’enregistrer les faits comme un notaire ? L’historien devait-il juger de l’importance relative de tel ou tel événement, en utilisant des arguments du genre : « Si Napoléon n’avait pas quitté l’île d’Elbe... », devait-il porter un jugement moral sur les personnages étudiés ? Je n’exagère nullement en affirmant que toutes ces questions me tracassaient beaucoup à cet âge-là − onze, douze, treize ans, oui, j’étais terriblement sérieux − , et il faut bien avouer que les cours d’histoire du lycée ne m’aidaient pas à avancer dans cette réflexion, non parce que mes professeurs d’histoire n’étaient pas brillants (certains l’étaient), mais parce que l’on considérait à l’époque que ces sujets étaient hors de portée de jeunes lycéens. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où les livres d’histoire abordent de front, dès les classes de collège, les faits et les problèmes soulevés par leur interprétation, et n’hésitent pas à mettre en lumière les effets de propagande.

Après un générique haletant extrait de la 3ème symphonie de Saint-Saëns, Guillemin, donc, parlait pendant trois quarts d’heures, seul, face à la caméra. Pas d’iconographie dans mon souvenir, pour agrémenter ses propos : son seul visage, long et mince, barré de grosses lunettes noires. Devant lui, sur une table que l’on devinait, des dizaines de petits bouts de papiers contenant des citations, qu’il piochait au fur et à mesure, les cherchant parfois une seconde, les récitant par cœur sans même les lire après les avoir trouvées, ou bien les lisant, et les répétant une fois ou deux, pour bien nous laisser le temps d’en comprendre le sens. Et Dieu sait si les citations de Guillemin étaient assassines ! il avait le génie de la citation. Il cherchait, il traquait chez chacun des acteurs la citation où il livrait sa pensée profonde, son arrière- pensée. Tâche demandant une ardente patience, car il est rare que les hommes politiques disent tout haut ce qu’ils pensent tout bas ! Ainsi, en déclenchant la guerre avec l’Autriche, la Cour souhaitait la défaite de la France, − scénario que l’on retrouvera en 1870 et en 1940 − , encore fallait-il retrouver les documents pertinents (forcément rares). Tout de même, avouons que la tâche est plus facile pour le dix-neuvième siècle que pour le vingtième : parce que le peuple ne savait pas lire et était moins informé, les politiciens de jadis disaient souvent tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. Les temps ont bien changé...

C’est peu de dire que Guillemin était un conférencier hors pair : il était impossible de se soustraire, ne fût-ce qu’une seconde, à sa parole haletante, à ses mains (« ses mains sans

4 En argot normalien, les « talas » désignent les élèves qui vont-t-à-la messe.

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lesquelles il n'aurait pu parler », écrira Catherine Axelrad, dans un poème à sa mémoire intitulé "Henri Guillemin autant qu’avant"), à cet enthousiasme, à cet emportement, à cette urgence qui le poussait à dire, à expliquer, à convaincre, à partager, à cette façon inimitable qu’il avait de nous dire, en baissant la voix, comme en confidence, comme s’il nous avait choisis : « On a raconté ceci et cela, mais la voici, la vérité... ». Et la vérité entrait, iconoclaste et subversive, intolérante et fraternelle, malséante et scandaleuse, mais dite. Jamais je n’ai vu un tel mélange de passion et d’érudition. Plus tard, avec le recul, je compris quelques uns de ses "trucs" de conférencier : le soin qu’il mettait à préparer la première et la dernière phrase de ses causeries, les incidentes et anecdotes, drôles ou émouvantes, qui venaient couper le récit pour renouveler l’attention ou diminuer la tension dramatique. Ah ! que nous étions loin de l’histoire courtisane, policée, de bonne compagnie, de la Tribune de l’histoire, avec ses litotes, ses mièvreries, ses mignardises réactionnaires, où les mineurs de la Ricamarie ne sont tolérés qu’enrubannés comme les agneaux du hameau de la Reine !

La première conférence de Guillemin avait pour thème, non pas comme on pouvait s’y attendre, les causes ou les prologues de la Révolution, mais l’histoire de l’histoire de la Révolution. Attention ! prévenait-il, de même que la Révolution a opposé durement ses protagonistes, de même elle oppose durement ses historiens : les mêmes conflits, les mêmes fractures, les mêmes haines, les mêmes camps. Il y a les historiens royalistes comme Gaxotte, qui soutiennent le parti de la Cour, les historiens tocquevilliens proches des feuillants et des orléanistes, les girondins, les jacobins, les dantonistes comme Michelet et Aulard, et les robespierristes comme Mathiez, et les marxistes comme Soboul, et tous sont historiens, et tous ils cherchent, et tous ils se disputent. Et Guillemin de dresser le tableau sans complaisance de ces affrontements et de leur histoire. Et d’ajouter ceci, très loyalement : attention, moi non plus, je ne suis pas hors de cette bagarre, moi aussi je vais prendre parti, moi aussi je vais choisir mon camp, je ne vais pas vous faire le coup de l’histoire impartiale, il n’y a pas d’histoire impartiale, il y a la vérité en marche, et c’est tout. Nous voilà prévenus.

Des conférences suivantes je dirai peu de choses : il suffit de lire son Robespierre, politique et mystique et son libelle Silence aux pauvres, pour comprendre son point de vue sur les événements. L’égoïsme de classe de la bourgeoisie, enrichie par la vente des biens nationaux lors de la première phase de la Révolution, et très vite soucieuse de conserver ses acquits, quitte à s’allier avec les anciennes classes dirigeantes pour maintenir coûte que coûte le peuple dans l’obéissance, Guillemin le dénonçait avec une ardeur pamphlétaire ravageuse et communicative, rejoignant sur le fond, sinon sur la forme, les analyses de Marx. Parce qu’il défendit jusqu’au bout, sans jamais transiger, le sort des humbles, parce qu’il s’opposa avec courage et lucidité aux partisans de la guerre de conquête comme aux enragés de la déchristianisation, Guillemin prenait fougueusement le parti de Robespierre. Il avait pour Maximilien une telle estime, une telle affection, un tel amour, il mettait à défendre sa politique et sa mémoire de tels accents qu’il était impossible d’être pas bouleversé par la mort de son héros. Pour lui comme pour Gérard Walter et Albert Mathiez, le Neuf Thermidor marquait les limites et sonnait le glas de la Révolution : que l’on partage ou non leur point de vue, il faut bien reconnaître qu’il constitue, avec la mort du roi, dans l’histoire de notre peuple, un événe- ment de haute portée symbolique. Pour autant, Guillemin ne prenait pas la défense de la Terreur, et dénonçait avec des accents émouvants le sort fait à la Reine. Bref, il s’inscrivait dans la droite ligne, moraliste et populaire, du Victor Hugo des Châtiments et de Napoléon le Petit.

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Ah certes ! la vérité de Henri Guillemin tournait le dos à la vérité de Gaxotte, elle contestait vigoureusement la vérité de Michelet, et s’inscrivait en faux, par avance, avec la vérité de Furet ou la vérité de Tulard ! Oh ! Je sais trop bien ce qu’on peut objecter à l’histoire vue par Guillemin : de quel droit, Monsieur Guillemin, bouleversez-vous des jeunes gens en leur racontant la mort de Robespierre ? Cette mort serait-elle plus émouvante que celles de Chénier, de Malesherbes, de Condorcet, de Lavoisier ou de l’enfant du Temple ? Ne vaut-il pas mieux la froide analyse d’un François Furet, pour qui la révolution était achevée à l’automne 1789, et n’est ensuite plus qu’une succession de soubresauts sanglants et inutiles, et pour qui les seuls hommes politiques d’envergure sont ceux qui savent rester au pouvoir : Napoléon plutôt que Robespierre, Staline plutôt que Trotski ? Ne vaut-il pas mieux le relativisme brillant et cauteleux d’un Jean Tulard, pour qui Napoléon ne sera jamais que la somme de tout ce qu’on pourra jamais dire sur Napoléon ? Non ! répond Guillemin, c’était un

« petit chacal » au service des « honnêtes gens », c’est-à-dire des grosses fortunes amassées lors de la vente des biens nationaux ! C’est que Furet, Tulard et Guillemin ne s’adressent pas au même lecteur. Furet et Tulard s’adressent à un lecteur intelligent et froid, au fond revenu de tout, Guillemin s’adresse au cœur du lecteur : allons-y bravement, nous dit-il, prenons le risque de nous tromper ! Quand on lit Furet, on comprend mieux, mais on a envie de prendre ses distances vis à vis de tout ; quand on lit Guillemin, on se sent moralement meilleur, et prêt à lutter.

Dans l’Avant-Propos de son fameux Coup du 2 décembre (dont la lecture eut sur Sartre une forte influence), Guillemin écrit ces lignes, qui le résument : « Ce livre est véridique. Je me suis appliqué à ce qu’il le fût, minutieusement. Il n’est pas impartial. D’historien sans partialité, je n’en connais point lorsqu’il s’agit d’événements qui n’ont pas cessé de nous concerner. Chacun a ses opinions, qu’il avoue plus ou moins. J’ai horreur, pour ma part, des

« objectivités » menteuses qui dissimulent leurs haines sous le masque du détachement ». Le

« style » de l’historien, si quelqu’un en a parlé en des termes définitifs, c’est bien Henri Lefebvre, dans l’extraordinaire lever de rideau de son livre sur la Commune : « Lui-même, l’historien, réfléchit et pense dans un certain style, lequel dépend de sa propre situation, de ses appartenances et affinités, de la manière dont pour lui en vérité et malgré ses dénégations ne se séparent pas les faits et les appréciations, les constatations et les concepts. Parmi tous les styles possibles, celui de la froideur qui se croit objective semble le plus mauvais. La froideur convient lors de la lecture des documents, lors de la confrontation des témoignages. Qu’elle tombe lorsque l’historien en arrive au récit, car l’histoire est drame comme toute réalité humaine ; drame au-delà du nombre et du discours, au-delà de ce qui se compte et de ce qui se désigne. On sait par ailleurs que la froideur ne dispense aucune vertu intellectuelle, et que l’apparente absence de parti pris peut cacher les pires partis pris. Mieux vaut le style du partisan politique, ou celui de l’adversaire passionné, que celui de l’indifférence devant le destin et la mort des hommes. » 5 Au fond, quel plus bel hommage à

5 La proclamation de la Commune, p. 16 (Trente journées qui ont fait la France, nrf). Dans sa biographie de Louise Michel, l’historienne, archiviste et romancière Edith Thomas (1909-1970), qui n’appréciait guère Guillemin (elle lui reprochait son manque de rigueur), le rejoint sur l’essentiel en écrivant ceci (p. 408) : « Et je suis de ceux qui pensent qu’un historien doit être « engagé », autrement il ne sera qu’un pauvre érudit incolore ou un professeur assommant, qui mettent des fiches bout à bout et que personne ne lira jamais que leurs pairs. »

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Henri Guillemin que ces lignes d’Henri Lefebvre ! Elles nous rappellent que l’engagement et le courage ne sont incompatibles ni avec la lucidité, ni avec l’intelligence. Et quelle douleur, oui, vraiment, de constater qu’aujourd’hui, il se trouve si peu d’historiens, de philosophes, de sociologues et d’économistes, pour prendre la relève de ces empêcheurs-de-penser-en-rond, pour relever le drapeau de la critique, de l’intelligence, et pour avoir la simple force de dire Non !

On le voit : ces lignes que j’écris sont autant un retour sur moi-même, sur l’histoire de ma sensibilité, qu’un hommage à Henri Guillemin. Comment d’ailleurs les séparer ? René Char consacra un livre à ceux qu’ils nommait ses « Grands Astreignants » : cet été-là, et pour jamais, Henri Guillemin est devenu l’un de mes Grands Astreignants. Et j’ai plaisir à citer ici cette réflexion de Régis Debray dans son récent livre Loués soient nos seigneurs : « Sierras et paramos m’avaient donné l’occasion d’une régression côté esprit et d’une avancée côté cœur :la seconde compense amplement, dans mes balances intimes, la première. » Eh bien oui ! avec d’autres, on avance côté esprit, mais on régresse côté cœur ; avec Guillemin, à coup sûr on avance côté cœur.

Mais je voudrais pour conclure revenir à la première conférence de Guillemin, car elle a commandé ma réflexion pour de longues années. Si l’histoire est une foire d’empoigne, comment peut-elle prétendre à une forme quelconque de scientificité, de rationalité ? Et pourtant, il se dégageait de ces conférences une telle force de conviction, une telle sincérité, et en même temps un tel pouvoir d’intelligibilité ! En choisissant son camp, en plongeant dans la mêlée, Guillemin donnait aux événements un relief, un éclairage, qui les rendait intelligibles, et qui rendait intelligibles même les points de vue adverses : non pas l’éclectisme fade des cours professés en classe, la recherche cauteleuse du plus petit dénominateur commun, du moins-dérangeant, mais l’éclairage violent et cru des appétits, des passions, des intérêts, des luttes de classes, et tout ce sang et toutes ces larmes. L’histoire est-elle une science ? A cette question qui me tarabustait, ces conférences polémiques et pamphlétaires apportaient au bout du compte une réponse paradoxale : oui, l’histoire est une science dès l’instant qu’elle sait qu’elle ne l’est pas. Le discours de l’historien peut parvenir à une certaine objectivité dès l’instant qu’il reconnaît en lui-même, loyalement, la part inévitable de parti-pris. L’argent, le sexe, la politique, la religion : chaque historien a, sur ces sujets sensibles, des opinions, des attitudes profondes : comment éviter qu’elles n’influencent son jugement sur des personnages aussi dissemblables, sur ces points précisément, que Danton et Robespierre ? Qu’il soit royaliste ou orléaniste, girondin ou jacobin, réformiste ou marxiste, chrétien ou athée, l’historien peut parler de la Révolution et ce qu’il en dira aura d’autant plus de valeur qu’il assumera plus lucidement ses choix, car la plus malhonnête et la moins scientifique des attitudes est de prétendre à la neutralité. De ce point de vue, les conférences de Guillemin étaient de formidables et vivantes leçons de dialectique. Lisons-le, écoutons-le (le lire ou l’écouter, c’est tout un, tant sa prose est orale ; impossible de lire Guillemin sans entendre sa voix, la voix avec laquelle il lirait ce qu’il a écrit ; du reste, il composait ses livres petit à petit, à l’aide de conférences et d’articles préliminaires, et ne se lançait dans la synthèse qu’une fois ce double matériau oral et écrit suffisamment amassé), écoutons-le dans un article consacré à Voltaire : « Aimer quelqu’un qui, en des matières sérieuses, pense contre moi, je sais très bien que je le peux. La politique de Joseph de Maistre est aux antipodes de la mienne, et de Maistre me plaît tout entier. Chez les écrivains d’aujourd’hui, Etiemble est mon ami, et cependant une frénésie l’habite contre cette foi à laquelle j’appartiens. Je ne lui en voudrai jamais de ses

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coups de bélier contre ma maison. Il suit sa loi. Quiconque a dans le cœur une certitude se doit d’obéir à ses commandements. Moi non plus, je n’aime pas les tièdes, les précautionneux, les amis-de-tout-le-monde. L’homme qui prend des risques parce qu’il a des choses à dire, tant pis s’il me blesse ; je parlerai moi aussi, en sens contraire ; voilà tout. Salubre, l’antagoniste qui se passionne pour ce qui en vaut la peine, l’homme qui n’est pas de ces âmes mortes dont la pestilence vous asphyxie, ni de cette race si bien nommée par J.-P. Sartre, et si parfaitement discernable : les "salauds". » (Eclaircissements).

Quelques années plus tard, sous l’influence de François Châtelet − qui, lui, n’allait pas aussi loin − , et des modes intellectuelles de l’époque, je fus tenté par la très-radicale réponse marxiste au problème de la scientificité de l’histoire : « la coupure épistémologique opérée par Marx vers 1845 dans le champ de la philosophie eut pour effet de fonder l’histoire comme science, et constitua une révolution comparable à la révolution copernico-galiléenne du dix- septième siècle, qui fonda la mécanique comme science ; mais l’histoire ne peut devenir science que si elle devient en même temps science de la contradiction ». Cette réponse marxiste, certes formulée selon les canons althussériens, mais déjà explicite dans la Vie de Galilée de Brecht, me paraissait prolonger celle de Guillemin et la dépasser à la fois. A l’heure actuelle, je suis moins radical, j’ai compris qu’il est d’autres façons d’écrire l’histoire, et que la multiplicité des points de vue est essentielle. Mais je reste sensible à cette idée profonde, sous-jacente à la problématique d’Henri Guillemin, et très frappé de la voir partagée, au fond, par un historien aussi différent de lui que Georges Duby : l’histoire ne peut être elle-même que si elle assume sa propre historicité.

Pierre-Jean Hormière,

Avril-mai 1996

Postface 1 : Gide, Mauriac, Taubira

« J’ai fait la conquête du jeune secrétaire de Marc Sangnier !!

C’est un normalien catholique »

François Mauriac à son épouse (Pontigny, août 1925)

Total désaccord avec Henri Guillemin sur André Gide. Guillemin n’aimait pas Gide, qu’il avait rencontré, et se montrait avec lui d’une grande sévérité. Il critiquait à juste titre son style précieux, son absence de sens poétique, et lui reprochait d’avoir réécrit, après 45, certaines pages de son Journal de 1940 6. Mais le fond de l’affaire, le voici : impardonnable à ses yeux, le « Victor Hugo, hélas ! » d’André Gide. Sans réserve, inconditionnelle, son adhésion à Victor Hugo lui permettait de séparer les gens-de-lettres en deux camps irréductibles, les bons et les méchants. En quoi il voyait juste : il me paraît assez clair que, dans l’inconscient collectif de ce microcosme, Flaubert joue le rôle d’un anti-Hugo, dont les mérites célébrés et

6 La Fontaine excepté, les moralistes font rarement de bons poètes… Après avoir dénoncé lucidement la tyrannie stalinienne à son retour d’URSS en 1936 (« Que Staline ait toujours raison, cela revient à dire : que Staline a raison de tout »), il est vrai que Gide fut, un temps, après la défaite de 40, perméable à la propagande pétainiste, avant d’évoluer sous l’influence de Pierre Herbart, et de se réfugier en Afrique du Nord. Mais Claudel, que Guillemin révérait, était allé beaucoup plus loin que Gide dans le soutien à Pétain.

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majorés servent à minorer ceux de Hugo.

Et puis… et puis, il y a autre chose. Ne tournons pas autour du pot : Guillemin détestait l’homosexualité. Deux poids, deux mesures, lui qui souriait avec indulgence des frasques de Victor Hugo 7 ne supportait pas celles d’André Gide. Il refusait de voir l’importance et la modernité du combat qu’il avait initié, le courage dont il avait fait preuve. Plus généralement, il avait sur la sexualité des positions très traditionnelles, la considérant avec effroi et scandale comme un mal nécessaire. Si je suis assez d’accord avec Guillemin sur ce point, je ne considère l’homosexualité ni comme une perversion, ni comme une anomalie : un regard différent, voilà tout. J’ai la conviction profonde que L’AMOUR EST UN ET INDIVISIBLE.

« L’Histoire vraie manquera de complaisance », cette phrase de Victor Hugo qu’aimait citer Guillemin, s’applique aussi à ce sujet : il y a un ordre sexuel oppressif comme il y a un ordre social oppressif, et l’on pourrait dénoncer, avec la véhémence même de Guillemin, dans la vie et dans l’histoire, la répression et l’occultation systématiques de la sensibilité homosexuelle. Il est temps de mesurer et de rendre justice à ce qu’elle a apporté dans tous les domaines de la création.

Et puisque nous en sommes là, il est piquant de noter que les deux « parrains » de Guillemin, Marc Sangnier, François Mauriac, avaient, au rebours de leur « filleul », une forte sensibilité homosexuelle. Sur l’homosexualité placardisée de François Mauriac, Jean-Luc Barré 8 a mis les points sur les i. Dans son autobiographie politique et charnelle, Le feu du sang, le communiste libertaire Daniel Guérin, contemporain exact de Guillemin, lui aussi ami (et aimé) de Mauriac, évoque en ces termes les négociations infructueuses qu’il mena avec Sangnier, au début des années 30, afin d’unifier les auberges de jeunesse : « Le piquant de l’histoire, c’est que tous deux, le vieux fondateur et le jeune prosélyte des auberges de jeunesse, nous avons en commun notre penchant pour les garçons que, sans nous être, bien entendu, donné le mot, nous « sublimons » l’un et l’autre à qui mieux mieux. » Après avoir lu ce témoignage, impossible de lire sans sourire ces lignes de Guillemin : « Je l’admirais avec passion ; je l’aimais beaucoup, beaucoup. Toute sentimentalité lui était étrangère. Rieur, il distribuait des surnoms, ses jeunes compagnons formant autour de lui un zoo familier. Il y avait « le grand cheval », le « chien fou », l’« éléphant » (abrégé en « éléph ») ; j’étais « le lapin ».»

Eu résumé, on décèle chez Guillemin un mélange assez archaïque d’homophilie, de misogynie et d’homophobie. Homophobie avant la lettre 9, nous venons de le voir. Miso- gynie ? Guillemin détestait George Sand, il n’aimait ni Germaine de Staël, ni Sophie Tolstoï − en fait, je ne l’ai jamais entendu défendre une femme ! Homophilie, enfin ? Les lettres, les écrits, les propos de Guillemin sont parsemés de références appuyées et, ma foi, un peu vintage, à la « virilité ». Un récent témoignage de son neveu Patrick Rödel 10 apporte sur ce sujet des précisions nouvelles, et troublantes. Ce mélange paradoxal d’homophilie et

7 Dans son délicieux petit livre Hugo et la sexualité (1953), toujours disponible au catalogue de la nrf.

8 Jean-Luc Barré, François Mauriac, biographie intime (1885-1940).

9 Le néologisme anglais « homophobia » est apparu pour la première fois dans la revue américaine Screw le 23 mai 1969. Repris en 1971 dans un ouvrage du psychologue Kenneth Smith, il n’a été transposé en langue française qu’en 1977 et 1978, sous les plumes de Claude Courouve et Dominique Fernandez.

10 Patrick Rödel, Les petits papiers d’Henri Guillemin (Utovie, 2015)

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d’homophobie, se rencontre dans bien des milieux, sportifs, militaires… et cathos. Dans un livre absolument magistral 11, Frédéric Martel en a démonté récemment les mécanismes.

Ce chrétien rouge d’Henri Guillemin, qu’aurait-il pensé de la loi Taubira ? Aurait-il défilé avec les anthropologues patentés et tartufes hétéroclites (à défaut d’être si hétérosexuels que ça) ? Aurait-il soutenu la gauche sociétale et gidienne ? Je l’imagine volontiers, fixant la caméra, à travers ses grosses lunettes noires, et lâchant : « Eh bien oui, voilà, je me suis trompé ! »

Pierre-Jean Hormière, 2009, 2021

Postface 2 : Le timbre-poste, l’Algérie française

Si j’étais de droite, je dirais ceci : Henri Guillemin incarne jusqu’à la caricature les postures, les défauts, les limites, de l’historien de gauche, de l’intellectuel de gauche. Les hommes, les événements, il cherche à les juger plus qu’à les comprendre. Or, juger, c’est bien beau, mais à quelle aune ? Ces jugements, ne nous apprennent-ils pas autant sur celui qui les porte, que sur les événements évoqués ? Guillemin fut davantage un moraliste qu’un historien. C’est pourquoi il choisit, dans la succession des événements, ceux qui lui donnent du grain à moudre. Les autres ne l’intéressent pas. Quand il ne peut juger, il se tait.

Pour l’essentiel, le XXe siècle échappe à son regard : Jaurès, Pétain, De Gaulle, il a des choses à dire sur eux, parce qu’au fond ils étaient tous les trois des hommes du XIXe siècle. Le fascisme, le stalinisme, peuvent-ils être envisagés sous l’angle moral ? Evidemment non, sous cet angle-là le moraliste reste sans voix, il n’a qu’une chose à faire : se pendre ! Il faut, pour les appréhender, des outils de compréhension qui dépassent largement le champ étroit des méthodes de Guillemin : Kafka, Orwell, Arendt, peut-être…

Le XIXe siècle ne fut pas le siècle des génocides, mais celui du Progrès, de la révolution industrielle et des colonisations de peuplement, celui des luttes de classe, débouchant parfois sur d’affreux massacres (les journées de Juin, la Semaine sanglante), mais massacres ponctuels sans commune mesure avec ceux du siècle suivant, et sur fond de croissance pacifique : de 1815 à 1914, l’Europe est en paix. Sur ces sujets, Guillemin a des choses à dire, mais là encore, son angle de vue l’oblige à trier.

L’un de ses meilleurs livres est La Tragédie de 48, repris dans la collection des Trente journées sous le titre : La première résurrection de la République. Ce livre, je l’ai lu de tous mes yeux. Il raconte la Seconde république, du 24 février aux journées de Juin 48. Le coup du 2 décembre, autre chef d’œuvre, reprend le récit au 10 décembre suivant et relate les manœuvres du prince-président pour mettre hors-jeu ses adversaires et étrangler la république.

Au fond, ce livre est un parfait manuel du prononciamiento. Cette curieuse guerre de 70 reprend le récit en juillet 1870, et, en quatre tomes implacables, nous amène à la Semaine sanglante.

Il n’y a pas un mot à changer dans ces livres de Guillemin.

Alors… Alors, quoi ?

11 Frédéric Martel, Sodoma : enquête au cœur du Vatican (Robert Laffont, 2019).

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Alors, voilà : il y a des trous. Deux trous exactement. L’un va du lendemain des journées de Juin au 10 décembre 48, l’autre, beaucoup plus long, va du 2 décembre 52 au mois de juillet 70. Pendant ces trous, il s’est passé plein de choses, sur lesquelles Guillemin n’a rien à dire.

Pour le savoir, il faut lire d’autres historiens, munis d’autres lunettes que lui. Des historiens de droite, mais aussi des historiens de gauche, qui cherchent à comprendre plus qu’à juger, et qui s’intéressent davantage au temps long, aux logiques profondes des formations sociales : historiens de l’industrie, des sciences et des techniques, historiens des mentalités et de la praxis, historiens du mouvement ouvrier, historiens de l’urbanisme, de l’architecture ou de la mode, historiens militaires des guerres de Crimée et d’Italie…

Sur le Second Empire (qui n’est d’ailleurs pas un bloc monolithique), une analyse nuancée s’impose, qu’on le veuille ou non. Elle s’impose même d’un point de vue moral, car enfin, cher Henri Guillemin, ne me dites pas que l’âge d’or serait advenu en France si le Coup du 2 décembre n’avait pas eu lieu et si M. Adolphe Thiers avait succédé à Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République dès 1852 ! Que Badinguet et sa bande, les Morny, Persigny, etc., aient été des aventuriers sans scrupule, soit, mais, au fond, ils n’ont fait que prendre leurs rivaux de vitesse, des rivaux qui méprisaient les pauvres autant qu’eux, sinon plus. Votre Coup du 2 décembre, qu’est-ce donc, sinon une savoureuse fable de La Fontaine ? Mais revenons à la Seconde république. Guillemin raconte à merveille les manœuvres égoïstes de la droite pour supprimer les Ateliers nationaux, et les manœuvres cyniques de Cavaignac pour déclencher l’insurrection tout en en faisant porter le chapeau à Lamartine. Son récit s’arrête là, il ne raconte pas les journées de Juin et reprend le cours des choses six mois plus tard. Or, pendant ces six mois, la Seconde république n’a pas chômé, elle a fait des choses. J’en citerai trois.

Elle a d’abord envoyé au bagne les insurgés de juin. Ces quarante-huitards seront rejoints plus tard par les « transportés » du Deux décembre, au pénitencier de Lambèse notamment.

Ironie de l’histoire, en 1962 mon grand-oncle fut le dernier directeur de la prison de Lambèse, le dernier directeur français, car, autre ironie de l’histoire, Lambèse est restée une prison politique après 1962.

Le 24 août 48, elle pond un décret pour créer le timbre-poste ; ce dernier entrera en circulation en janvier 49. Le timbre-poste, quelle importance, me direz-vous ! Eh bien, le timbre-poste, c’est une chose importante pour ceux qui s’y intéressent, il y a des choses à dire sur le sujet. Mon grand-père a rassemblé au fil des ans une magnifique collection de timbres, il était très fier d’avoir dans sa collection quelques Cérès de 1849.

Et puis, le 19 septembre 1848, elle publie le décret sur les Colonies agricoles d’Algérie. Il n’est pas exagéré de dire que ce qu’on appelle l’Algérie française est né ce jour-là. Entre 1830 et 1847, l’armée d’Afrique avait conquis l’Algérie (sauf la Kabylie), mais la monarchie de Juillet ne savait que faire de ces territoires. Des initiatives ponctuelles avaient été prises (installation de familles allemandes, etc.), des projets de colonisation avaient été formés (par Bugeaud, Tocqueville…), mais ils étaient restés dans les cartons, et c’est la Seconde république qui va les réaliser, c’est-à-dire qui va concevoir la première politique cohérente de colonisation de l’Algérie, au lendemain de l’écrasement des ouvriers en juin 48. Ce n’est pas ici le lieu de raconter cette histoire, et je renvoie aux livres de Charles-André Julien et de Pierre Darmon. Qu’il y ait un lien entre les journées de Juin 48 et le décret du 19 septembre, voilà un sujet passionnant, profond, difficile, que je ne peux évacuer d’un haussement

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d’épaules, car précisément la plupart de mes ancêtres sont partis pour l’Algérie entre 1848 et 1852. Ces colons volontaires sont partis de Paris, de l’Ain, d’Ardèche, des Pyrénées- Orientales, et seront bientôt rejoints, sous le Second Empire, par un ancien zouave de Crimée corse, une blanchisseuse franc-comtoise, un tonnelier languedocien... Pourquoi, pourquoi ? Qui leur a dit qu’il y avait là-bas de la terre et du travail ? Ah, si j’étais Guillemin, je chercherais à savoir si ces humbles acteurs de l’histoire, ces petits colons, sont partis pour de bonnes raisons, ou pour de mauvaises raisons. Comment savoir ? Ils sont partis, c’est tout. Ils sont partis sans avoir lu ni Marx, ni Lévi-Strauss, ni même Eloge de la fuite d’Henri Laborit, et c’est bien tout ce qu’on peut leur reprocher. Il reste à comprendre pourquoi les candidatures ont afflué de toutes les régions de France. Pourquoi cette adhésion populaire à ce projet, à cette Algérie française dont l’histoire s’arrêtera abruptement en 1962, mais dont la mémoire et la compréhension posent tant de problèmes, au point qu’en 2021 la question coloniale est au cœur du débat politique ?

Sur tous ces sujets, Henri Guillemin reste muet. De l’étonnant discours de Pierre Leroux du 15 juin 1848, le premier discours pourtant prononcé par un socialiste dans une enceinte parlementaire, un discours teinté d’utopie consacré à… l’Algérie, il ne dit pas un mot. Il se contente de mentionner que Louis-Napoléon a envoyé plus tard le colonel Saint-Arnaud en Kabylie pour gagner des étoiles de général, voire un bâton de maréchal, en sabrant quelques tribus indigènes : pour préparer le coup d’Etat, il ne suffisait pas d’écarter Changarnier, il fallait aussi créer des galonnés complices. Tout cela est vrai, tristement vrai, lamentablement vrai, et le peuple algérien a fait les frais de ces luttes de pouvoir entre clans parisiens, comme il eût fait les frais des luttes de pouvoir entre émirs et deys si les Turcs avaient repoussé le corps expéditionnaire français en juin 1830. Que l’Algérie française ait été une idée de gauche (entendons bien : de la gauche du XIXe siècle), voilà qui gêne tout le monde, à commencer par les intellectuels de gauche.

Voilà ce que je dirais… si j’étais de droite.

Au fond, cher Henri Guillemin, vous avez cherché toute votre vie à articuler l’histoire et la morale, à séparer les bons des méchants, les cœurs purs des salauds. Vous n’y êtes pas parvenu, mais, franchement, franchement, qui pourrait vous le reprocher ?

Pierre-Jean Hormière, 2 avril 2021

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Le maître à penser : Marc Sangnier.

Je l’admirais avec passion ; je l’aimais beaucoup, beaucoup. Toute sentimentalité lui était étrangère. Rieur, il distribuait des surnoms, ses jeunes compagnons formant autour de lui un zoo familier. Il y avait « le grand cheval », le « chien fou », l’« éléphant » (abrégé en

« éléph ») ; j’étais « le lapin ». (…)

Ses discours me « transportaient », comme on dit. Sans doute ce qu’il disait m’atteignait jusqu’au fond de moi-même, tant c’était vrai, à mes yeux, et illuminant et vital, mais j’étais en même temps ébloui par l’art qui s’y déployait comme instinctivement et sans calcul, avec le

« poids » des phrases, leur agencement, leur euphonie, leur rythme. Le don ; Marc avait le don. Personne ne l’a jamais, pour moi, égalé. (…) Il tenait à m’expédier, de temps à autre, en province, pour des conférences de propagande demandées par tel groupe local. Et c’est lui qui m’a tout appris pour la parole en public. Il était catégorique : « Tout dans la tête, hein ! Pas de papier. Entre l’auditoire et toi, un papier s’interpose, fait barrage ; le courant ne passe pas.

Donc tu ne lis rien (à peine, si tu veux, une ou deux citations. Et encore ! Ça fait cuistre), tu parles à mains nues. Tu peux, pour commencer, et très provisoirement, apprendre ton texte par cœur. Mais deux inconvénients sérieux : d’abord, l’auditoire, quel qu’il soit, se rend compte, infailliblement et tout de suite, du fait qu’on lui récite un topo, ce qu’il n’aime guère.

D’autre part, si tu as un trou de mémoire, un blanc, tu es foutu, tu dérailles. Tu dois t’habituer donc, et le plus vite possible, à n’avoir dans l’esprit qu’un plan, mais bien construit, avec des charnières précises entre les grands paragraphes, et une “ chute ” préparée, une phrase finale que tu sais inscrite en toi dès le départ. »

( Parcours, p. 18, 19 )

Un professeur atypique

« Mais je conservai longtemps ma « foi », jusqu’en 1947 environ. Elle avait certes été fortement ébranlée en captivité par la vue, qui m’avait bouleversé lors d’un « voyage en camionnette » avec Daël vers les commandos des campagnes, par l’éclair de la vue d’une jeune fille assise sur les marches d’un escalier, les genoux joints et que, dans son silence, je crus incroyablement belle. Mais je réfléchis à l’instant que ces « genoux serrés » me rappellent un étonnant cours d’Henri Guillemin qui fut quinze jours durant, en 1936, notre professeur de français à Lyon. Il nous faisait lire Atala, et comme nous passions trop vite à son goût sur la description du cadavre de la belle jeune fille et surtout la « modestie de ses genoux joints », il entra dans une fureur, nous traita de « puceaux » et finalement comme personne n’osait y aller de son explication, il nous cria littéralement : « Mais si elle a les genoux joints c’est que personne ne lui a écarté les cuisses pour la baiser ! C’est qu’elle est vierge, non ? Après le premier viol, les genoux s’écartent ! » » Cette « sortie » prétendument explicative me laissa, je l’avoue, fort rêveur. En tout cas, il se peut qu’entre ces genoux de la prétendue virginité à la Guillemin et les genoux serrés de la jeune et belle Allemande entrevue, il y ait eu quelque rapport d’affect. (…)

J’entrai en hypokhâgne au lycée du Parc. (…) Il y avait aussi Henri Guillemin, qui nous fit une scène hystérique sur Chateaubriand, avant de rejoindre son poste au Caire et de nous envoyer une superbe photo où il était debout sous un fès rouge. Nous lui répondîmes par un télégramme : « Le travail change, mais le chapeau demeure. » »

Louis Althusser, Les faits (Stock, p. 198 et 294)

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L L L

L ’histoire vraie manquera de complaisance ’histoire vraie manquera de complaisance ’histoire vraie manquera de complaisance ’histoire vraie manquera de complaisance

« Dans ce vieux monde d’histoire, le seul autorisé jusqu’en 1789, et classique dans toute l’acception du mot, les meilleurs narrateurs, même les honnêtes, il y en a peu, même ceux qui se croient libres, restent machinalement en discipline, remmaillent la tradition à la tradition, subissent l’habitude prise, reçoivent le mot d’ordre dans l’antichambre, acceptent, pêle-mêle avec la foule, la divinité bête des grossiers personnages du premier plan, rois, « potentats »,

« pontifes », soldats, achèvent, tout en se croyant historiens, d’user les livrées des historio- graphes, et sont laquais sans le savoir.

Cette histoire-là, on l’enseigne, on l’impose, on la commande et on la recommande, toutes les jeunes intelligences en sont plus ou moins infiltrées ; la marque leur en reste, leur pensée en souffre et ne s’en relève que difficilement, on la fait apprendre par cœur aux écoliers, et moi qui parle, enfant, j’ai été sa victime. (…)

Il est temps que cela change. (…)

L’histoire véridique, l’histoire vraie, l’histoire définitive, désormais chargée de l’éducation du royal enfant qui est le peuple, rejettera toute fiction, manquera de complaisance, classera logiquement les phénomènes, démêlera les causes profondes, étudiera philosophiquement et scientifiquement les commotions successives de l’humanité, et tiendra moins compte des grands coups de sabre que des grands coups d’idée. Les faits de lumière passeront les premiers. Pythagore sera un plus grand événement que Sésostris. »

Victor Hugo, William Shakespeare, III

L L L

L e coup du 2 décembre e coup du 2 décembre e coup du 2 décembre e coup du 2 décembre : : : : Avant Avant Avant Avant----propos propos propos propos

Comme je l’ai fait en étudiant naguère La Tragédie de Quarante-Huit − dont le présent ouvrage est la suite je me suis attaché à donner la parole, sans cesse, aux contemporains des événements ; les quotidiens, les revues, les journaux intimes et les lettres de témoins ou d’acteurs de cette aventure, les Mémoires ou Souvenirs qu’ils ont pu laisser, tout cela nous introduit dans la vérité même de l’histoire et lui restitue, comme on dit, son climat.

Ce livre est véridique. Je me suis appliqué à ce qu’il le fût, minutieusement. Il n’est pas impartial. D’historien sans partialité, je n’en connais point lorsqu’il s’agit d’événements qui n’ont pas cessé de nous concerner. Chacun a ses opinions, qu’il avoue plus ou moins. J’ai horreur, pour ma part, des « objectivités » menteuses qui dissimulent leurs haines sous le masque du détachement.

J’ai donné la préférence, pour leurs dépositions, à ceux qui, dans ce drame, se situent du côté où je ne suis pas moi-même. Falloux, Montalembert et tous les « gens de bien » ont ici le pas sur Lamartine et Victor Hugo. Précaution justifiée par mes entraînements qu’il fallait tenir en surveillance. Il est juste, au surplus, que racontent l’histoire, à mesure, ceux qui l’ont faite, non ceux qui l’ont subie. Nous entendrons donc parler, d’un bout à l’autre, les Broglie, les Castellane, les Sainte-Aulaire et M. de Morny, et le comte de Flahaut, et Fleury, et Maupas, et Cassagnac, et Louis Veuillot, et le général de Saint-Arnaud. Ces honnêtes gens s’expriment avec abondance et l’historien-greffier enregistre cette succession d’aveux spontanés.

H. G.

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Guillemin et le marxisme Guillemin et le marxisme Guillemin et le marxisme Guillemin et le marxisme

« Quant au marxisme, je sais de moins en moins ce que c’est ; voyez le livre, très remarquable, à mon avis, de Lindenberg, Le Marxisme introuvable. Restent, en tout cas, clairement, à l’actif de Marx, deux choses, me semble-t-il. Si je ne me trompe, c’est lui, le premier, qui a analysé le système de la « plus-value » : l’ouvrier apporte par son travail une plus-value à la matière qu’on lui met entre les mains, et cette plus-value lui est dérobée par l’employeur. La base même du « capitalisme ». Et d’autre part Marx a su appeler l’attention sur l’extrême importance, dans le déroulement de l’Histoire, des phénomènes économiques.

Sans d’ailleurs − il était trop intelligent pour ça − vouloir tout expliquer par ces phénomènes.

Il n’ignore pas le rôle déterminant de certains hommes ; et c’est l’être humain, avec toutes ses immenses possibilités, qu’il voulait libérer. Tout ce qu’on a pu ajouter en disant : « C’est du Marx », me paraît extrêmement douteux. Je n’arrive d’ailleurs pas davantage à définir ce qu’on appelle le « léninisme ». Lénine a été conduit, dans l’action, dans la réalité telle quelle, à contredire absolument ce qu’il avait écrit avant l’action, dans L’Etat et la révolution, où il annonçait l’autogestion et le dépérissement de l’Etat. Or une fois au pouvoir il n’a pu faire ni l’un ni l’autre. Eh bien de même, je crois de plus en plus que ce qu’on appelle marxisme n’a pas d’existence réelle. »

cité dans Patrick Berthier, Le cas Guillemin, p. 83 (nrf)

Guillemin et les Encyclopédistes Guillemin et les Encyclopédistes Guillemin et les Encyclopédistes Guillemin et les Encyclopédistes

Je voudrais vous sonder sur quelques « zones sensibles » de votre tempérament, qui ont souvent mené vos adversaires à vous traiter d’insupportable démolisseur. Vous n’avez jamais démordu, par exemple, de votre hostilité à l’égard de l’esprit encyclopédique vous avez d’ailleurs fait allusion tout à l’heure aux inimitiés qu’elle vous a values.

− Cette hostilité a des aspects divers. Par exemple, réaction morale face à Diderot. Diderot a été « dégueulasse » à l’égard de Jean-Jacques, j’en ai deux ou trois preuves que j’ai indiquées, et André Billy, qui était… comment dit-on ? diderotien, a admis qu’il s’inclinait parce que j’apportais sur Diderot et Jean-Jacques des textes assez déterminants. Mais enfin, si je suis l’ennemi des Encyclopédistes parce qu’ils se sont mal conduits à l’égard de Jean-Jacques, je dois vous dire, et vous le savez bien, que je le suis surtout parce qu’ils ont voulu détruire le christianisme. Il ne faut pas oublier que l’Encyclopédie est une machine de guerre contre le christianisme. Un homme comme Voltaire le dit ouvertement : « Serait-il possible que cinq ou six hommes de mérite qui s’entendront ne réussissent pas après les exemples que nous avons de douze faquins qui ont réussi ? » Faquins : des gens de rien, les premiers disciples, des plébéiens ; la canaille, quoi.

Mais Voltaire n’avait-il pas raison d’écrire, à propos de l’abbé de Cavayrac : « Croire à l’Evangile est une chose impossible quand on vit parmi ceux qui l’enseignent ? » Lui, de l’extérieur, et vous, de l’intérieur, ne déplorez-vous pas de la même façon l’apparence de l’Eglise ?

− C’est vrai, et c’est un problème grave. Et je pense que Voltaire avait quelques raisons de haïr l’Eglise de son temps. Mais Voltaire ne s’en tient pas là ; il attaque moins l’Eglise que la personne du Christ. C’était un gueux, et qui voulait tout chambarder. Voltaire va beaucoup

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plus loin que l’anticléricalisme, lequel n’est que trop nécessaire. Derrière le cléricalisme, c’est l’esprit même du christianisme qu’il veut atteindre, pour le tuer. Et là je ne suis pas d’accord.

Mauriac me confiait un jour : « Il ne vous aime guère, ce Guéhenno… » Je lui ai dit que je le savais bien, que je ne le savais que trop. Entre lui et moi − je vous l’ai déjà indiqué − il y a Voltaire et l’Encyclopédie…

Patrick Berthier, Le cas Guillemin, p. 67-68

« Il n’a réellement jamais cru qu’au diable… »

« Il n’a réellement jamais cru qu’au diable… » « Il n’a réellement jamais cru qu’au diable… »

« Il n’a réellement jamais cru qu’au diable… »

Je regarde ce visage, jeune, moins jeune, très vieux. Il n’y a pas moyen de se sentir heureux en présence de ces effigies. Ni le gringalet cambré de La Tour, ni l’affreux vieillard de Houdon n’inspirent autre chose qu’un malaise. Le petit Arouet conquérant, insolent, hérissé, et si prodigieusement content de soi, non, il n’est pas plus beau à voir que l’horrible bonhomme décharné qui, dans les mille esquisses de Huber, a l’air d’un personnage de danse macabre.

Ces yeux froids qu’envahissent des fulgurations soudaines, ces traits avides et tendus, cette ressemblance de reptile, quelle espèce d’homme est-ce donc au juste ? Comment l’atteindre ? Les autres  je pense à Flaubert, à Rimbaud, à Jean-Jacques ou à Nerval, à Montaigne même ou à Vigny  tous les autres, tous, vraiment, ils offrent prise à notre enquête. A leur contact, la chaleur de la vie nous rassure. Entre eux et nous s’établit toujours, à la longue, une manière de fraternité. Mais lui ! Perpétuellement il nous échappe. Retrait, constant retrait, refus, ou déficience ? Toujours est-il qu’on ne passe pas. Même à travers cette correspondance, d’une exceptionnelle richesse cependant et où nous croirions devoir à coup sûr le saisir, il nous demeure inaccessible. Nous le verrons vivre et mourir ; le bruit de ses paroles et de son aigre petit rire nous parviendra distinctement ; jamais nous ne sentirons sa main dans la nôtre.

Henri Guillemin, Introduction aux Facéties de Voltaire

L’homme des Mémoires d’outre L’homme des Mémoires d’outre L’homme des Mémoires d’outre

L’homme des Mémoires d’outre----tombe tombe tombe tombe

Mais je ne peux pas lui dire adieu, à ce hâbleur, à ce tricheur, à ce trompeur, à cet ambitieux, à ce cupide, à ce sybarite − à ce « bon garçon » − sans avouer qu’on lui pardonne tout, à cause de tel geste que nous lui voyons ; quand, par exemple, en avril 1839, sortant de cette chambre où Mme Joubert agonise, il « s’appuie sur la commode » et cache sa figure dans ses mains ; à cause de cette lettre encore, à Marianne, sa sœur (quatre-vingt-deux ans ; il en a soixante quatorze), 4 octobre 1842 : « Je t’embrasse en pleurant. Voilà ce que c’est que d’être vieux » ; à cause de cette musique dont il s’enchantait, cette musique de silence, par instants, qui monte de ses livres. (…)

Et il me plaît tellement, ce vicomte de soixante-cinq ans, ancien ambassadeur, ancien ministre des Affaires Etrangères, académicien et Père de l’Eglise, quand je le vois, se battre toute la nuit (29-30 septembre 1833) dans son coupé bien clos, sur une route d’Allemagne, avec l’accordéon qu’il a acheté au maître de poste de Schlau ! Il n’en sait absolument pas jouer, mais il s’obstine à le faire gémir − et je te gonfle, et je te dégonfle, et je te tâtonne avec passion les touches − chantonnant tout seul comme un gosse ébloui.

L’homme des "Mémoires d’outre-tombe", p. 287

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