HAL Id: tel-00550827
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00550827v1
Submitted on 4 Jan 2011 (v1), last revised 5 Jan 2017 (v2)
HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.
L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.
Jérôme Louis
To cite this version:
Jérôme Louis. La question d’Orient sous Louis-Philippe. Histoire. Ecole pratique des hautes études - EPHE PARIS, 2004. Français. �tel-00550827v1�
La question d’Orient sous Louis-Philippe
Jérôme Louis
LA QUESTION D’ORIENT SOUS LOUIS-PHILIPPE
JÉRÔME LOUIS
LA QUESTION D’ORIENT
SOUS LOUIS-PHILIPPE
« J’ai pu partager l’empire turc avec la Russie; il en a été plus d’une fois question entre nous. Constantinople l’a toujours sauvé. Cette capitale était le grand embarras, la vraie pierre d’achoppement. La Russie la voulait; je ne devais pas l’accorder : c’est une clef trop précieuse; elle vaut à elle seule un empire : celui qui la possédera peut gouverner le monde. »
N
APOLÉON Ier,Mémorial de Sainte-Hélène, chapitre cinquième,
dimanche 28 avril 1816.
Source : François GUIZOT, Mémoires pour servir à l’Histoire de mon Temps, Paris, Robert Laffont, 1971.
REMERCIEMENTS
Une thèse est un exercice académique de longue haleine. Le colonel Jacques Vernet est à l’origine de mon projet. Rédacteur en chef de la Revue historique des armées, il a su nous donner une chance tant attendue : une publication. Que dis-je ? En fait, il a donné son aval à deux études dont la seconde consacrée à « L’expédition d’Anvers » ne pouvait que nous mettre sur le chemin de la monarchie de Juillet et du doctorat.
J’adresse ici mes sincères remerciements à Monsieur le Premier ministre, Pierre Messmer, chancelier de l’Institut de France, pour ses encouragements appuyés. Grâce aux volontés de Monsieur Jean Édouard Goby et sur la recommandation de Monsieur Jean Leclant, secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et de Monsieur Jean Tulard, nos travaux ont été récompensés par le prix Jean Édouard Goby. Sans la confiance de Monsieur Jean Tulard, professeur émérite à la Sorbonne, membre de l’Institut, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, cette recherche n’aurait pu aboutir. Cet historien positiviste, éminent spécialiste de l’Empire est un savant. Je suis fier d’avoir travaillé sous sa direction. Universitaire sérieux, rigoureux et médiatique, ses conférences sont des modèles de rhétorique, d’érudition et de conseils livrés pour les étudiants. Sa Garde rapprochée m’a également beaucoup aidé. Monsieur Jacques-Olivier Boudon, professeur à la Sorbonne, président de l’Institut Napoléon, a encouragé nos travaux. Monsieur Philippe Régnier, spécialiste des saint-simoniens nous a documenté et demandé de faire une notice concernant Auguste Chauvin-Beillard. Monsieur Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, lors d’un brillant exposé consacré à Savary, a magistralement brossé un aspect méconnu ou occulté des premiers temps de la conquête algérienne. Monsieur Alain Pillepich (Paris IV-Sorbonne) nous rappelle que l’Italie fait partie du jeu politique de la question d’Orient. Monsieur Alain Montarras, pour qui le secret n’avait aucun secret, était un personnage haut en couleurs. Discuter avec lui ne pouvait que nous inciter à éprouver un vif intérêt à propos des espions. Madame Nicole Gottéri, conservateur en chef du Patrimoine aux Archives nationales, a merveilleusement dépeint la vie du maréchal Soult dont l’action politique sous la monarchie de Juillet fut primordiale. Monsieur Hervé Robert (E.P.H.E.) a su de façon ponctuelle nous indiquer l’existence de sources inédites ou méconnues. Le docteur Pierre Thillaud (E.P.H.E.) nous a documenté à propos du choléra. Monsieur Emmanuel de Waresquiel (E.P.H.E.), auteur, entre autres, d’une biographie très remarquée de Talleyrand, m’a rassuré avant de devoir affronter le jury de thèse. Le rencontrer est un pur bonheur car il est un moteur pour la recherche portant sur la première moitié du XIXe siècle en général, et sur la Restauration en particulier. Monsieur Michel Kerautret, historien, au cours d’une conversation, a évoqué Ali pacha de Tebelen. Nous avons évidemment discuté de la question d’Orient et de Méhémet-Ali. La disponibilité de Monsieur Éric Ledru, éditeur, rédacteur en chef, prote de la Revue de l’Institut Napoléon fut pour nous importante car outre son aval pour lancer une recherche biographique concernant Soliman pacha, ses avis et sa connaissance sur le plan organisationnel d’un écrit sont précieux. Les interventions de Monsieur Philippe-Jean Vidal sont appréciées surtout dans le domaine artistique et ésotérique. Je rends hommage à mon ancien professeur de lycée, Monsieur Michel Roty, agrégé, dont la valeur professionnelle et les grands talents pédagogiques m’ont tant appris.
Je me souviens du Lycée français du Koweït où j’ai enseigné l’histoire-géographie et les sciences économiques et sociales. Mon voyage dans le golfe arabo-persique fut déterminant dans le choix et le financement du sujet. De nombreux services de l’État ont montré leur intérêt quant à nos travaux.
Mademoiselle Agnès Pouillon, conservateur, dont la rencontre fut, de prime abord un casus belli, a orienté au Quai d’Orsay notre recherche. Elle a su contre vents et marées défendre les qualités d’accueil de l’ancienne petite salle des archives du ministère. Les musées de l’Armée et de la Marine à Paris doivent être ici complimentés pour leur diligence. Ces organismes sont toujours prêts à aider le chercheur, le curieux, le passionné. Je n’oublie pas, non plus, la Bibliothèque Nationale François
rapidement. Je complimente Monsieur Hervé Just Favier, bibliothécaire à l’École Pratique des Hautes Études. Au Service historique de la Gendarmerie nationale, le major Duplan est une mine de renseignements.
Monsieur Thierry Kouamé, compagnon d’études depuis le D.E.U.G., agrégé, docteur en histoire médiévale, professeur à l’université Paris I, par ses réflexions pertinentes a su nous guider vers des pistes intéressantes de recherches, notamment le fonctionnement de l’administration du ministère des Affaires étrangères. Monsieur Maxime Linke, étudiant, nous a invité à venir consulter les ouvrages de la bibliothèque universitaire de Paris XII. Monsieur Sébastien Le Goff, étudiant, nous a indiqué l’intérêt de la Revue des études napoléoniennes et des travaux d’Édouard Driault. Je témoigne ma sympathie à l’égard de Monsieur Lardit, auditeur à l’E.P.H.E., « spécialiste des sous-marins. »
Merci surtout à la patience de mes parents, à mon frère Benoît Louis qui a fait que soit possible l’actualisation de cartes. J’ai une pensée toute particulière pour papa, aujourd’hui décédé, qui, malgré sa maladie d’Alzheimer, était venu assister à ma soutenance.
A.M.A.E. : archives du ministère des Affaires étrangères A.N. : archives nationales
B.N.F.M. : Bibliothèque nationale François Mitterrand C.N.R.S. : Centre national de la recherche scientifique C.O. : colonial office
C.P.C. : correspondance politique des consuls C.P. : correspondance politique
éd. : éditions
E.P.H.E. : Ecole Pratique des Hautes Etudes f° : folio
F.O. : Foreign Office
ibid. : ibidem, même référence impr.: impression
mar. : marine
M&D : mémoires et documents op. cit. : ouvrage déjà cité p. : page
P.R.O. : Public Record Office
P.U.F. : Presses universitaires de France s.d. : sans date
S.H.A.T. : service historique de l’armée de terre t. : tome
vol. : volume (s)
INTRODUCTION
Au XIXe siècle, les voyageurs qui partent pour l’Orient éprouvent le besoin de raconter ce qu’ils voient. Certains sont des proscrits, d’autres sont mandés par le gouvernement. Diplomates, hydrographes, ingénieurs, techniciens, archéologues, naturalistes, journalistes, poètes, peintres et espions s’embarquent vers un Levant mythique. En 1831, Hector Berlioz, en vue des côtes de Sardaigne, rencontre des combattants de la guerre d’Indépendance grecque. « Tous ces messieurs étaient Italiens, écrit-il, et avaient la mémoire garnie d’anecdotes plus ou moins vraisemblables, mais très intéressantes. L’un avait servi la cause de la liberté en Grèce, où il s’était lié avec Canaris ; et nous ne nous lassions pas de lui demander des détails sur l’héroïque incendiaire dont la gloire semblait prête à s’éteindre, après avoir brillé d’un éclat subit et terrible comme l’explosion de ses brûlots.1 » Le botaniste français Aucher-Eloy, après avoir échoué dans son commerce de librairie, est engagé par Halil pacha, ambassadeur turc à Saint-Pétersbourg, pour fonder à Constantinople un journal, puis il reprend sa collection de botanique qui le mène en Égypte et en Perse. Il remarque pendant ses longues excursions les chaleurs accablantes, le froid des nuits, celui des montagnes, le défaut d’abri, la torture des insectes, la nourriture chétive, le manque d’eau et l’eau imprégnée de sels médicinaux. Seuls les plus intrépides osent braver l’altérité d’un Orient insalubre touché par le choléra et la peste. Toutefois, la Viennoise Ida Pfeiffer commençant à voyager en 1842, à l’âge de 47 ans, sans guide, traverse l’Empire ottoman, la Palestine et l’Égypte. « Et voyez, dit-elle : j’en suis revenue. » Elle confie que « les voyages en Islande sont beaucoup plus pénibles qu’en Orient. Je supportais plus aisément la chaleur excessive de la Syrie que ces affreux ouragans accompagnés de vent et de pluie, que l’âpreté de l’air et la rigueur du froid qui glaçait cette île. » Comme Chateaubriand, Pariset, Victor Jacquemont, Champollion ou Lamartine, le maréchal Marmont a entrepris un périple qui l’a conduit de Vienne à Alexandrie, via Constantinople et la Russie. En 1830, il a été écarté de l’expédition d’Alger au profit de Bourmont.
Chargé du commandement des troupes de Paris, il a défendu Charles X contre l’insurrection. Le vaincu des Arapiles a perdu la bataille des Trois Glorieuses. Sexagénaire, il s’exile. Dans le récit qui retrace son itinéraire, Marmont écrit que quelques années avant la monarchie de Juillet, l’ambassadeur français, introduit auprès du sultan, devait s’arrêter dans la seconde cour du palais impérial. Il était rendu compte de l’événement à l’orgueilleux souverain turc : « un pauvre chrétien, nu et mourant de faim, demande à être admis à l’audience de votre Hautesse. » Le Grand Seigneur répondait :
« Qu’on l’habille, et qu’on le fasse manger. » Une pelisse était donnée au misérable plénipotentiaire, et on l’introduisait dans la salle du banquet. Le 12 octobre 1834, Marmont débarque à Alexandrie. L’Égypte lui rappelle sa jeunesse. Il y est venu avec l’expédition de Bonaparte. « Que d’événements, confie-t-il, se sont passés depuis ces trente-six ans écoulés entre ce départ de la terre des Pharaons pour aller chercher la guerre et la fortune, et ce retour comme un simple voyageur qui, devenu étranger aux événements de ce monde, en étudie la marche et tâche d’en prévoir les résultats. »
En huit siècles s’était édifié un puissant empire turc. Au début du XIXe siècle, l’Empire ottoman englobait, à l’exception du Maroc, le Maghreb, la Turquie, le Proche-Orient, l’Égypte, le littoral de la péninsule arabique, la majeure partie du Caucase, la Crète, les Balkans avec la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie, la Moldavie, la Valachie, puis s’ajoutèrent entre 1816 et 1821, l’actuelle Arabie Saoudite et le Soudan par les conquêtes « égyptiennes » d’Ibrahim pacha. Mais l’Empire ottoman qui regroupait sous sa tutelle 40 millions d’âmes sur un huitième du monde au début du XIXe siècle, ne comptait plus que 25 millions d’habitants en 1829, nombre qui tombe à 15 millions en 1834. Les sécessions s’y multiplient. L’insécurité y règne. Le Proche-Orient offre une marqueterie de peuples tous aussi rustres les uns que les autres. C’est une contrée inabordable où pullulent les brigands. Les Européens qui s’y rendent « ne pouvaient dessiner que la carabine d’une main et le crayon de l’autre », note Charles Texier. Cet État gigantesque subit, de surcroît, une très forte érosion monétaire. La piastre y perd constamment de sa valeur. Elle s’échangeait en 1815 contre 90 centimes. En 1830, elle ne vaut plus que 35 centimes. C’est un pays en dissolution ! Comment est-il arrivé à une telle déliquescence ? Dans les Elements of Geography de Cobbin Ingram, petit manuel de géographie universelle dont la quatrième édition paraît à Londres en 1833, l’information sur les Turcs est la suivante : « Les Turcs sont généralement grands, forts et bien faits. Ils sont un peuple oisif, sale, cruel et ignorant. Ils aiment bien fumer. » Singeant Montesquieu, le saint-simonien Prosper Enfantin donne une explication météorologique au déclin ottoman. Il observe que l’Asie stagne et que
1 Mémoires, Paris, 1870, cités par Yves Hersant, Italies, Paris, 1988, p. 903.
l’Europe domine le monde. Pour lui, « les peuples les plus favorisés par le climat » se développent plus rapidement, au détriment des autres. D’Aubignosc, l’ancien directeur général de la police napoléonienne à Hambourg, explique en 1839 que la dépopulation provient des nombreux avortements pratiqués dans l’Empire ottoman où sévit une médecine archaïque. Reprenant les observations que Volney a faites sur la Syrie, l’économiste Jean-Baptiste Say, dans son Cours à l’Athénée et dans ses notes sur les travaux de Ricardo consacrés aux principes de l’économie politique, développe une théorie selon laquelle la médiocrité du terrain, la pesanteur des impôts, empêchant le profit, conduisent à une fuite des capitaux. Résultats, les terres restent en friches, la population décroît, la civilisation s’altère, et la barbarie revient. La féodalité demeure. La domination des pachas turcs et des janissaires inflige aux marchands et aux villageois des spoliations injustes. L’affermage des impôts entraîne la corruption. Le général Nicolas Loverdo, dans une lettre adressée à Berthezène le 11 juillet 1834, soutient ce point de vue et constate qu’en Algérie la plaine de la Mitidja était autrefois fertile. Le despotisme des Turcs l’a fait tomber dans un état misérable.
Le vétérinaire Pierre-Nicolas Hamont dans la Revue de l’Orient en 1843 pense que les Turcs sont incapables de gouverner. Le Turc dévaste, détruit, ruine, sème des maladies affreuses avec une facilité qui épouvante. C’est un ennemi que l’homme doit redouter, fuir ou maîtriser. La Géographie universelle du danois Konrad Malte-Brun, rééditée et mise à jour régulièrement, indique que les vices fondamentaux de la société ottomane proviennent de sa religion.
Selon le député Alphonse Denis, président de la Société orientale de Paris, ce qui nuit au développement de la société mahométane est le fatalisme. Le musulman laisse aller les temps et les choses. Le voyageur Jean-Baptiste Morot écrit :
« Les nations comme les hommes ont une carrière limitée, qui peut être plus ou moins longue, mais dont le terme peut être retardé par de sages précautions, ou des institutions progressives en rapport avec les besoins des peuples. Ici, tout est immobile. » Talleyrand pense que les Turcs ont perdu de leur puissance relative parce que tout a fait progrès sans qu’ils en aient fait aucun. Le Prussien Moltke juge en 1836 : « C’est le pays de la paresse indolente, et toute la Turquie n’est qu’une nation en pantoufles » et il pense qu’« avant toute chose, la monarchie osmanienne a besoin d’une administration réglée. » Le légitimiste Auguste Chauvin-Beillard conteste ces thèses et estime que la Turquie est surtout affaissée sous le poids des réformes civiles et militaires. L’historien Hippolyte Desprez écrit dans la Revue des Deux Mondes que « le Divan face à l’adversité s’est trop facilement laissé mettre en tutelle par la diplomatie européenne. » Edmond de Cadalvène remarque que l’homosexualité du sultan lui joue des tours. Il subit trop l’influence d’un favori, un chanteur, un ancien garçon de café, nommé Mustapha. Ce jeune esclave efféminé gouverne. Garçon âgé d’une vingtaine d’années, Riza pacha était dans une boutique lorsqu’il fut remarqué par le sultan en 1825 dans le bazar égyptien de Constantinople. Féroce, Chateaubriand dépeint le pouvoir despotique du sultan : « Au milieu des prisons et des bagnes s’élève un Sérail, capitole de la servitude : c’est là qu’un gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple, et viennent apporter leurs têtes à l’idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice; ils sont entraînés par un pouvoir fatal; les yeux du despote attirent les esclaves, comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie. » Alexis de Tocqueville a une analyse similaire dans son premier volume de la Démocratie en Amérique : « Les populations turques n’ont jamais pris aucune part à la direction des affaires de la société; elles ont cependant accompli d’immenses entreprises, tant qu’elles ont vu le triomphe de la religion de Mahomet dans les conquêtes des sultans. Aujourd’hui la religion s’en va; le despotisme seul leur reste : elles tombent. » L’ambassadeur anglais Stratford Canning estime que le gouvernement turc est mauvais, « ses membres n’ont ni la sagesse ni le courage de le réformer. L’Empire ottoman est entré en décomposition et il ne doit sa survie qu’à l’impossibilité où se trouvent les puissances européennes de s’entendre sur le problème de Constantinople et aussi celui de la Grèce où les massacres de chrétiens par les Turcs se poursuivent. »
Le sultan Mahmud II compte de nombreux ennemis à l’intérieur de ses provinces qui remettent en cause son pouvoir.
Les sectaires Wahhabites, surveillent ses moindres faiblesses afin de pouvoir se rendre maîtres des villes saintes, La Mecque et Médine. L’Albanie où la Porte recrute ses meilleures troupes est rebelle. Après Ali pacha de Jannina, c’est au tour de Moustapha, le pacha de Shkodra de défier le sultan. En Asie Mineure, les zeibecks, troupes irrégulières formées par les réfractaires et les soudards des armées ottomanes, menacent la ville d’Aïdin. Les Serbes et les Bosniaques revendiquent leur indépendance. Un vaste mouvement kurde se développe. Au Liban, les factions rivales se déchirent.
L’Empire ottoman a perdu la Grèce. La France occupe la Morée. L’Égypte s’émancipe et projette de s’emparer de la Syrie et de la Crète. L’Arabie est en perpétuelle agitation. Le fanatisme musulman dénonce un sultan trop proche des idées européennes. La Russie presse du côté de l’Arménie et exerce sur la Moldavie et la Valachie une véritable souveraineté. La Bosnie est presque autrichienne. La situation financière du divan devient déplorable et le mécontentement général éclate en révoltes ouvertes. Selon ernyev, ministre de la Guerre du tsar, les forces armées turques sont incapables de concevoir une stratégie ou une tactique. Après « une chamaillerie de tripot », la régence d’Alger est conquise par la France dont l’influence, sous l’impulsion de Mathieu de Lesseps, est également grandissante en Tunisie. Les Anglais jalousent autant qu’ils redoutent cette mainmise croissante en Barbarie.
En 1830, la France ne doit pas gâcher ses chances. Depuis la révolution de juillet, suivant les conseils de Talleyrand, la diplomatie du Roi-Citoyen s’allie avec la Grande-Bretagne. L’Entente cordiale est recherchée. Aux yeux des Anglais et des Français, la survie de la Porte apparaît indispensable car sa disparition menace l’équilibre européen. Tout problème risquant de déstabiliser son pouvoir se transforme désormais en crise où le padicha mise sur les désaccords
entre les grandes puissances. Le démembrement total s’avère difficile. Aucune nation ne peut se résoudre à abandonner Constantinople et ses détroits stratégiques à une autre. Ce constat assure la survie de la Sublime Porte. Le vice-roi d’Égypte Méhémet-Ali, qui a été longtemps le bras armé du sultan, pense pouvoir s’en emparer. Il défie son suzerain. Il veut faire un grand empire indépendant qui serait le centre du monde musulman. Cette ambition le pousse à hisser son pachalik au quatrième rang des puissances navales, devant l’Autriche et la Turquie. L’historien anglais Arnold Toynbee (1889-1975) écrit : « Méhémet-Ali, ayant compris l’échec de la campagne d’Égypte de Napoléon, décida d’avoir une marine de guerre copiée sur celles de l’Europe occidentale moderne. »
Méhémet-Ali et Mahmud travaillent tous les deux à la rénovation de leur pays. Ils forment une armée à l’européenne. L’un détruit les mamelouks en 1811, l’autre les janissaires en 1826. Ils sont braves et ont une volonté de fer mais sous le sultan Mahmud, la Turquie presque toujours vaincue, tombe en lambeaux. L’Égypte au contraire conquiert l’Arabie, la Nubie, le Kordofan, la Syrie et l’Asie Mineure. Le docteur Clot bey écrit que « l’Égypte a acquis tout à coup une importance extraordinaire. » À l’époque du romantisme où l’opinion est avide de héros légendaires, de personnages incompris au destin exceptionnel, Méhémet-Ali est un nouveau Napoléon. Victor Hugo écrit : « Il est à Napoléon ce que le tigre est au lion.1 » Les Français soutiennent ce despote éclairé dans ses projets mais la France redoute la fin de l’Empire ottoman car la Russie ne doit surtout pas contrôler le Bosphore, ni les Dardanelles. Protectrice des sujets catholiques au Levant, la tâche de la monarchie de Juillet s’apparente à celle d’un funambule. La politique étrangère de la France, dans la question d’Orient, est alternative. Elle est tour à tour attentiste et interventionniste. Ses tergiversations conduisent à la crise de 1840 où l’Angleterre pousse l’Europe à une action militaire contre Méhémet-Ali.
Après ce camouflet, Soult et Guizot ont à cœur de redonner à la France son prestige. Louis-Philippe poursuit la conquête de l’Algérie, ancienne dépendance de la Sublime Porte. Dans cette lutte, des nationalités émergent. Abd el-Kader, guerrier protée, ennemi de la France, est l’arabisme. Le Maroc joue de plus en plus un rôle sur la scène internationale et cherche à asseoir son autorité morale, spirituelle et militaire. Le choc a lieu sur l’Isly en 1844. Pour Lamartine, « la question d’Orient est la question du siècle.»
1 Institut du monde arabe, exposition « Bonaparte et l’Égypte » du 14 octobre 2008 au 29 mars 2009, catalogue, p. 13.
I
DE LA PRISE D’ALGER À LA BATAILLE DE NEZIB
PREMIÈRE PARTIE
L’ATTENTISME
1830-1833
Le Vieil homme malade
La nationalité arabe menace le pouvoir chancelant du sultan. Napoléon Ier dans ses Mémoires concernant l’expédition d’Égypte perçoit le messianisme qui sévit en Orient : « Les provinces de l’Empire ottoman qui parlent arabe appelaient de leurs vœux un grand changement et attendaient un homme. » Say observe dès 1819 : « La Turquie, l’Égypte et la Syrie ne se maintiennent dans l’état actuel où elles sont, que par une jalousie mal entendue des autres puissances ; mais cet état est contre la nature des choses et cédera au premier moment favorable. » Le comte de Marcellus remarque en 1820, dans ses Souvenirs d’Orient : « Il était aisé de pressentir que, dès lors, entre la Turquie et l’Égypte, surviendrait une lutte prochaine dont l’issue pouvait être douteuse. Un empire naissant et plein de force ne saurait se soumettre longtemps à un empire faiblissant et décrépit. » Dans Choses vues, Victor Hugo écrit que la Turquie traîne son ulcère, son boulet : la Grèce. Fidèles à l’esprit du congrès de Troppau de 1820 qui prévoyait de délivrer l’Europe du fléau des révolutions, Castlereagh refusa d’intervenir en faveur des Grecs, et Metternich fit emprisonner, en juin 1821, le Grec Ypsilanti qui, battu, s’était réfugié en Autriche. Dans leur déclaration d’indépendance du 15-27 janvier 1822, les Grecs affirmaient : « La nation grecque prend le ciel et la terre à témoin que, malgré le joug affreux des Ottomans qui la menaçaient de son anéantissement, elle existe toujours. » À l’époque de la Restauration, les massacres de Chio, en avril 1822, émurent l’opinion publique européenne. L’arrivée de la flotte ottomane sur cette île, refuge des sophistes et des étudiants, entraîna la mort de 80 000 personnes. Le peintre Eugène Delacroix contribua à diffuser l’image du Turc, brute sanguinaire armée jusqu’aux dents, tuant indistinctement hommes, femmes, enfants et nouveau-nés. Il exposa au Louvre ses Scènes des massacres de Scio ainsi qu’une allégorie la Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi, Ingres peignait l’Apothéose d’Homère. Le souvenir de l’Antiquité classique, le goût romantique de l’exotisme, le besoin d’aventures chez les soldats désœuvrés depuis la chute de Napoléon, le développement des idées libérales, le rappel de la croisade chrétienne contre l’islam étaient des facteurs qui attirèrent à la cause grecque des sympathies universelles. L’économiste Jean-Baptiste Say, dans une lettre adressée à Malthus, remarque l’absence chez les peuples arabes de cours de justice. La Sublime Porte, par droit de suzeraineté, exigea le concours des Égyptiens dans sa lutte contre l’insurrection grecque. Méhémet-Ali, surnommé « l’exterminateur des Infidèles » dans un firman impérial du 16 janvier 1824, engagea ses forces aux côtés du sultan. Dans toute l’Europe, on parlait des massacres et des déportations massives perpétrés par les musulmans. Hamont écrivait : « La presqu’île du Péloponnèse, connue de nos jours sous le nom de Morée, devint le théâtre de sanglants combats entre le despotisme et la liberté. »
La Russie était souvent intervenue seule dans les affaires de l’Empire ottoman. L’Europe s’engagea aussi dans cette voie. Le 4 avril 1826, les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Londres signèrent un acte dont le but était d’arrêter les bases de la pacification de la Grèce et le 6 juillet 1827, la France se réunit à ces deux puissances pour stipuler en commun un système définitif de protectorat en faveur des Grecs. Paris où siégeait le Comité philhellénique présidé par Chateaubriand, Munich où le roi Louis Ier se montrait favorable au mouvement, Genève où se trouvait Capodistria, étaient autant que Boston aux États-Unis des foyers soutenant l’indépendance des Grecs. Les départs des volontaires étaient encouragés par la mort de Byron à Missolonghi, le 19 avril 1824, la publication du dernier chant du pèlerinage de Childe Harold de Lamartine, de la Note sur la Grèce de Chateaubriand. Le colonel français Fabvier défendit Athènes. Son compatriote Voutiers, l’Italien Santarosa, l’Écossais Gordon, l’Anglais Cochrane qui commandait la flotte des insurgés, mirent leur épée au service de la civilisation contre l’oppression turque. Le corsaire Trelawney résistait dans la place forte du Mont Parnasse.
Chateaubriand déclarait à la Chambre des pairs le 13 mars 1826 : « Au moment où je parle, Messieurs, une nouvelle moisson de victimes humaines tombe peut-être sous le fer des Turcs : une poignée de chrétiens héroïques se défend encore au milieu des ruines de Missolonghi, à la vue de l’Europe chrétienne, insensible à tant de courage et à tant de malheurs. » Le Journal des Débats mit en valeur le rôle de la France : « Un grand peuple, qui a pris fait
et cause pour la Grèce, qui a dénoncé à l’humanité ses bourreaux, qui a intercédé pour les martyrs et tout ce qu’il y eut jamais de grandes et saintes causes sur la terre, la Patrie, la Religion et la Liberté ; et ce peuple, c’est la France. » De multiples souscriptions administrées par le banquier de Genève Eynard furent lancées. Le poème intitulé « l’Enfant », partie du recueil les Orientales de Victor Hugo rappela que le jeune Hellène aux yeux bleus ne veut, ni fleur, ni fruit, ni l’oiseau merveilleux, mais « de la poudre et des balles. » La défaite de Navarin face aux flottes anglaise, française et russe, le 20 octobre 1827, fit perdre au sultan ses principales forces maritimes.
Alphonse de Lamartine écrivit de cette bataille navale qu’un « cri d’horreur l’apprit à l’Asie, un cri de délivrance la salua en Grèce, un cri d’enthousiasme l’applaudit en Europe. Quand le sang-froid fut revenu, l’Europe hésita, sur le nom à donner à cette conflagration des deux flottes; héroïque pour les uns, elle restait incendiaire pour les autres. » Victor Hugo exultait : « Le vieux colosse turc sur l’Orient retombe, la Grèce est libre, et dans la tombe Byron applaudit Navarin. » La renaissance du prestige naval de la France lui fait encore écrire : « L’Angleterre, aujourd’hui, reconnaît sa rivale. » L’Europe intervient en Orient. La Turquie est livrée aux influences diplomatiques de l’Occident. Conscient de ses difficultés, le divan réagit dans un manifeste : « Toutes les puissances chrétiennes sont naturellement ennemies de la Porte ottomane, et malgré leurs protestations, elles s’entendent toutes pour la détruire; il faut donc sortir de cet état le plus vite possible. »
Le sultan Mahmud II voulut créer une armée organisée suivant les principes occidentaux. Les premières unités habillées, équipées et armées, commençaient à s’exercer. Naturellement, tous ceux que lésaient les réformes s’agitèrent. Dans la nuit du 15 au 16 juin 1826, les mécontents se réunirent sur la grande place de l’Hippodrome sur laquelle avaient lieu les exercices des nouveaux régiments. D’après le récit de Théophile Gautier, Constantinople, le prétexte de la révolte proviendrait d’un instructeur égyptien, frappant un soldat turc récalcitrant et volontairement maladroit. Les janissaires indignés prirent fait et cause pour leur camarade, renversèrent les marmites en signe de révolte et menacèrent d’incendier la ville. La maison du grand vizir fut pillée. Le sultan déploya l’étendard sacré et fit marcher les troupes régulières auxquelles se joignirent des foules armées. Un gradé turc appelé l’Enfer noir fit partir le premier coup de canon qui marquait le début du massacre. Le corps des janissaires, redoutable infanterie mais si turbulente et mutine en garnison, était annihilé. L’ordre des derviches Bektachi fut dispersé et ses couvents supprimés. Prosper Mérimée prenait la défense des haïdouks, patriotes chrétiens, serbes ou bulgares, héros de la résistance contre la domination turque, dans un recueil de chants populaires, qu’il publia en 1827 : La Guzla.
« Les armées russes, lit-on dans un mémoire qui fut lu et approuvé au conseil du roi Charles X, avancent sur Constantinople et sont étonnées elles-mêmes de leurs triomphes ; elles traversent sans obstacle une population qui n’a eu le temps de faire aucun préparatif de défense. L’Europe regarde les Russes avec inquiétude, mais ne peut arrêter leur marche. Cependant, chaque jour on pourrait apprendre que Constantinople est pris ou qu’une de ces révolutions si fréquentes en Asie, a précipité Mahmoud : cela amènerait la dissolution de l’Empire ottoman en Europe. » L’émergence de la Russie changeait les données de la question d’Orient. Sa domination définitive sur le Bosphore, devait donner tôt ou tard la suprématie à l’église grecque en Orient, et avec cette suprématie, l’influence absolue, politique et commerciale. Il entrait dans les prérogatives de la couronne de France de se poser protectrice des catholiques du Levant. De là résultait l’autorité morale des consulats, la puissance des rapports commerciaux français dans la Syrie, Jérusalem, le Liban et une fraction de l’Égypte. Le comte Guilleminot, ambassadeur de France auprès de la Sublime Porte, reçut l’ordre de son gouvernement de faire reconnaître ces droits. Il fut même question un moment de faire de Jérusalem un État indépendant, et de créer sur le grand sépulcre du Christ, une république militaire avec de nouveaux chevaliers pour défenseurs comme autrefois à Malte. Cette idée, empruntée aux croisades, n’avait rien d’absurde, tout ne se rattachait-il pas à l’époque, à la croix, à la question visible de l’indépendance de la Grèce. Le soulèvement des Grecs avait excité de vives sympathies sur tous les points de la chrétienté. La campagne de 1829 tournait à l’avantage des Hellènes. Le général Church prenait Vonitza. Lépante se rendait à Augustin Capodistria, après un blocus de quarante jours (mars). Missolonghi appartenait de nouveau aux Grecs le 8 mai. Arslan bey était battu à Castello di Pietra par Ypsilanti. Les Turcs évacuaient Livadia et Fontana le 26 septembre et sollicitaient Nathan Rothschild pour le règlement de leur contribution de guerre.
Nathan refusa : « Wellington et Peel, écrit-il – en hébreu – à son frère Salomon, le 12 octobre 1829, désireraient un conflit avec la Russie… Je ne suis pas partisan des démonstrations, et il faut faire en sorte de maintenir la paix. À quoi bon se quereller ? Les Russes sont trop loin… Si nous nous laissons entraîner, nous serons engagés dans une mauvaise affaire. » Les Rothschild, qui avaient tant gagné aux guerres à l’époque de leur ascension, en arrivaient à craindre l’ébranlement du crédit et du grand commerce que causerait tout conflit armé dans une Europe où les travaux et les affaires de la paix promettaient d’être si fructueux.
À Rome, Chateaubriand écrivit un mémoire sur l’Orient qu’il adressa au ministre des Affaires étrangères, le comte de La Ferronnays. Chateaubriand restait fidèle à l’alliance franco-russe. Il partait de l’hypothèse que :
« L’Angleterre et l’Autriche ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la France; nous les verrions demain s’allier de grand cœur à la Russie, s’il s’agissait de nous combattre et de nous dépouiller. » Chateaubriand estimait que l’Angleterre, en s’alliant à l’Autriche, n’avait pas les moyens d’arrêter l’expansion
russe vers les Balkans. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III soutiendrait son gendre, le tsar. Dans ces conditions, Chateaubriand proposa aux Russes un marché : neutralité de la France en cas de guerre russo-turque.
Paris laisserait, dans l’hypothèse d’une victoire, la Russie établir des « puissances chrétiennes », en Roumanie notamment, sur les débris du grand Empire ottoman. En échange, la France demanderait des dédommagements à l’ouest par un agrandissement sur la rive du Rhin, de Strasbourg à Cologne. Chateaubriand envisagea la fin de l’Empire ottoman : « […] mieux vaut mille fois, écrivait-il, […] la domination de la Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. » Par ce vaste remaniement, la France retrouverait sa sûreté et son honneur. La barbarie turque serait abattue. « Vous ne voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie, s’exclama-t-il : […] avant vingt ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre. » La Ferronnays n’approuvait pas en 1828 ces plans de partage : « Il ne faut pas, dit-il, que d’antiques nations soient la proie des nations avides. » Le ministère Polignac, au contraire, voulait ce partage de l’Empire ottoman. Alors que les Russes menaçaient Constantinople au cours de l’automne 1829, la France proposa une transaction de grande envergure. Les puissances européennes se partageraient les dépouilles de l’Empire ottoman, moyennant pour la France la contrepartie de l’annexion de la Belgique et la création d’un État tampon sur la rive gauche du Rhin qui serait sous l’autorité du roi de Saxe. Établi par Boislecomte, ce projet anglophobe prévoyait que le souverain des Pays-Bas irait régner à Constantinople avec le titre de roi de Grèce. La France récupérerait l’Albanie, la Morée et Candie. La Russie n’était pas décidée à une telle refonte de la carte de l’Europe. Le tsar voulait bien conquérir la Turquie, non prendre le risque de provoquer une guerre généralisée. Nicolas Ier souhaitait conserver en l’état ce voisin faible, car il était appelé à être le principal bénéficiaire de sa désagrégation.
Que pouvaient faire les autres puissances ? Devaient-elles se rallier à un partage de l’Empire ottoman ? Fallait- il s’opposer à la prépondérance russe ?
En France, l’opposition vitupérait contre la politique étrangère de la Restauration : « En Orient, clame Sébastiani, l’Angleterre et la Russie dirigent, dans des intérêts qui leur sont propres, les négociations ouvertes à Constantinople. Pour nous, contents de nous traîner à la suite du cabinet de Vienne, ce n’est que par une intervention timide que nous appuyons les armes et l’héroïsme des défenseurs de la croix; des intrigues subalternes en Égypte, une attitude pusillanime et secondaire à Constantinople; voilà à quoi se réduisent les efforts de notre politique. » Le soutien du gouvernement français au mouvement philhellène ne serait qu’une façade. « La Congrégation, se souvient la comtesse de Boigne, aimait mille fois mieux les Turcs que ces hérétiques de Grecs car, du moins, les premiers prêchaient l’absolutisme. » Le ministre ultra Villèle s’interrogeait, un peu désabusé : « La Grèce, mais quel intérêt peut-on bien prendre à cette localité ? » Sous Charles X, la France faisait souvent équipe avec la Russie en Orient. On vit en 1828 quelques aristocrates français participer aux côtés du tsar Nicolas Ier, avec l’accord du roi de France, aux opérations militaires lancées par la Russie contre les Turcs. En Bulgarie, le duc de Mortemart, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, mit à l’occasion l’épée à la main, un Henry de La Rochejacquelein, neveu du grand Vendéen, se distingua avec l’avant-garde russe au passage du Danube, un comte de Béarn et un comte de Crussol chargèrent, sabre au clair, avec les cosaques de la Garde. Lors du siège de Silistrie, c’est le Français Paul de Bourgoing qui dirigea en partie les travaux d’investissement, avec la même ardeur qu’il mit à commander, un jour de combat, un carré d’infanterie du régiment de Sélenginsk aux prises avec un tourbillon de cavaliers turcs.
Lors de la guerre russo-turque de 1828, le sultan et ses ministres n’envoyèrent pas assez d’argent à l’armée. Les pachas habitués à l’oisiveté ne pensaient qu’à s’approprier une partie des fonds qui leur étaient envoyés. Ils n’obéissaient qu’à contrecœur à l’ordre de rassembler les troupes. Les beys ne s’empressaient pas d’exécuter les instructions qu’ils recevaient. Leurs forces, mal payées, mal entretenues, se débandaient facilement. Le 16 juin, Braïla capitulait devant le grand duc Michel. La Dobroudja était perdue. Le 6 juillet, les cosaques entraient à Bazardjik. Istanbul s’alarma. Au cours d’un grand Divan le 18, les avis étaient partagés. Fallait-il stopper la guerre ? Le sultan Mahmud déclara : « Qu’on laisse le cheval en liberté, il arrivera bientôt au but. » Le parti de la guerre l’emportait. Le tsar prit la tête de ses troupes. Le siège de Varna était entrepris. La famine et les maladies décimaient les Russes. Varna tomba. Le pacha livra la ville le 10 octobre. Les Turcs subissaient de lourds revers.
Poti et Anapa tombaient entre les mains du prince Mentschikoff. Son successeur Paskievitch s’empara de Kars, Ardaban, Toprakkalé et battit une armée de 30 000 hommes. Le corps russe du général Diebitch fut victorieux lors de la sanglante bataille de Kolewtcha le 11 juin 1829. Silistrie ouvrait ses portes. Les Balkans s’offraient à la Russie. Les Ottomans étaient encore battus à Slivno. Marchant sur Andrinople, la garnison turque forte de 10 000 hommes se rendit sans tirer un coup de fusil. Les opérations de 1829 occasionnèrent cependant de lourdes pertes.
Les cadavres russes, par milliers, jonchaient les plaines de Valachie et de Bulgarie. Les maladies ravageaient les arrières. Après une trêve, le général Burzow surpris par quatorze mille Turcs fut chargé vigoureusement. Il périt avec la moitié de ses forces. Nicolas Ier voulut tirer son armée d’Europe de la position qu’une simple démonstration de la Porte pouvait changer en une déroute complète. La diplomatie, sous l’impulsion de la Prusse qui envoya le général Muffling convaincre les Turcs du bien fondé de la paix, arrêta le carnage.
Le traité d’Andrinople du 2 septembre 1829 permettait à la Russie d’annexer le delta formé par les bouches du Danube, d’obtenir la souveraineté sur la Moldavie, la Valachie et la Bulgarie. Ce texte très dur prévoyait le versement d’une forte indemnité de guerre de 137 millions de francs. Garantie du paiement, les Russes occupaient la forteresse de Silistrie et, dans un article supplémentaire, il était demandé l’expulsion de tous les habitants de race ottomane. Pour Metternich, cet événement marquait « une époque importante de l’histoire contemporaine1. » Les appétits de la Russie étaient sans limites. Lorsqu’un diplomate ottoman tenta de négocier en février 1830 la diminution de la contribution de guerre, la Russie était loin de vouloir y consentir et déclara face à une possible insolvabilité qu’elle était prête à accepter un système de compensation au moyen de quelques places fortes en Asie, en Europe au lieu d’un paiement en argent, d’après évaluations.2 » Le 22 février 1828, la Russie avait déjà obtenu le monopole de la navigation sur la mer Caspienne et récupéré sur la Perse du shah Feth-Ali, au traité de Turkmanchai, les territoires situés au nord de l’Araxe : l’Arménie persane, Erevan et Nakhitchevan. La Grande- Bretagne craint les avancées russes, véritables menaces pour la liberté de navigation et le trafic commercial en mer Noire. La route des Indes et la Méditerranée sont menacées. « Le temps semblait venu, écrit le Times du 26 juillet 1828, où la Russie serait maîtresse de Constantinople, la France d’Athènes, et où l’Angleterre revêtant sa nouvelle livrée de nation satellite, n’aurait qu’à se tenir debout derrière la chaise des deux Puissances, objet de risée pour l’une et pour l’autre. » La publication en 1824 du roman de James Morier intitulé Les Aventures de Hadji Baba d’Ispahan où les Perses sont vilipendés met dans l’embarras les fonctionnaires du Foreign Office et ajoute des difficultés au roi George qui se donne un mal de chien pour aplanir ses relations avec Téhéran afin de sécuriser la chasse gardée que constitue la route des Indes.
Le dey d’Alger Hussein fit assassiner son ministre Jahia. Ce dernier, avant d’être étranglé, prédit la chute prochaine de son maître. Au Caire, des événements terribles auraient également été annoncés. Ahmed, un sorcier algérien, demeurant près de la grande mosquée Al-Azhar, pratiquait la divination. Trois ans avant la révolution de Juillet, Ahmed traça un carré entremêlé de lettres et de chiffres dans la main d’un enfant. Il versa au milieu une encre épaisse et lui dit de chercher le reflet de sa figure. Le garçon, européen de 11 ans, répondit qu’il la voyait puis le magicien demanda un réchaud qui fut apporté sur-le-champ. Il déroula trois morceaux de papier qui contenaient différents ingrédients qu’il jeta sur le feu. La fumée s’éleva et enveloppa la tête du gamin. Il l’engagea à chercher le reflet de ses yeux, à regarder bien attentivement et à l’avertir dès qu’il verrait un soldat turc balayant une place. Des odeurs aromatiques se diffusaient. Pendant ses incantations, le devin parla de son pays, de la guerre dont la France le menaçait, feignant d’en être préoccupé. L’enfant terrifié suffoqua et s’écarta. Un second petit, un Arabe, fut utilisé. Lui, il hallucinait. Un soldat écrasait une ville devant une grande tente. C’était le Sultan avec sa suite. Que suggéra le devin appuyant sur les pieds du bambin et lui susurrant les mots qu’il devait prononcer ? Prédisait-il la prise d’Alger et sa conséquence, la révolution parisienne ? Accusé d’être un charlatan, Ahmed fut finalement décapité après avoir donné un aphrodisiaque fatal à un vieux Turc marié à une très jeune femme3. Les marabouts prévoyaient la conquête de l’Algérie par les Français. La prophétie de Sidi el Akredar indiquait : « Les troupes des chrétiens viendront de toutes parts ; les montagnes et les villes se rétréciront pour nous. Ils viendront avec des armées de toutes parts ; fantassins et cavaliers, ils traverseront la mer. Ils descendront sur la plage avec des troupes semblables à un incendie violent, à une étincelle volante. Les troupes des chrétiens viendront du côté de leur pays, certes ce sera un royaume puissant qui les enverra. En vérité, tout le pays de France viendra. » La prédiction annonçait que des églises s’élèveront et qu’après cette domination viendra le règne du puissant de la montagne d’Or appelé Moulé Saâ, le sultan exterminateur des Infidèles. Des prophéties anti-turques circulaient également. El-Mazari, auteur d’une chronique, annonçait la vengeance des saints, avec la fin de la domination turque en Algérie. Il écrivait : « Le dernier des Turcs sera celui qu’on nomme Hassan.4 » Mais comme son récit fut écrit peu après la chute d’Alger, il est permis de rester sceptique sur l’authenticité du renseignement, que l’on retrouve sous d’autres formes dans d’autres écrits. Ces prétendues prédictions avaient un but. Annonçaient-elles une autre occupation étrangère ou au contraire excitaient-elles l’espoir d’une sorte d’indépendance nationale ?
En 1830, la monarchie de Juillet trouve dans l’héritage laissé par la Restauration, la prise d’Alger. Une crise de légitimité survient au sein du corps expéditionnaire conduit par le maréchal Bourmont, apprenant la nouvelle des Trois Glorieuses. Un coup d’éventail malencontreusement donné, de confuses tractations financières, quelques pots-de-vin et d’évidentes ambitions politiques, ainsi avait commencé, au milieu de quiproquos et de querelles dérisoires, dans une Restauration troublée et un climat social très orageux, la longue aventure des Français en Algérie. Le contentieux franco-algérien, lié entre autres trafics à celui du blé était particulièrement explosif. Le mécontentement s’accrut envers les Algérois et les premiers projets de débarquement, tel celui de Jean Bon Saint André à Sidi-Ferruch étaient ébauchés dès le Directoire, mais le 31 décembre 1801, Bonaparte ratifiait un traité de
1 Mémoires de Metternich, Paris, Plon, 1881, t. IV, p. 600.
2 Voir Jean-Baptiste Honoré Raymond Capefigue, L’Europe depuis l’avènement du roi Louis-Philippe, Paris, 1845-1846, t. I, p. 14.
3 Revue des Deux Mondes, 1er août 1833.
4 Pierre Boyer, « Contribution à l’étude de la politique religieuse des Turcs dans la Régence d’Alger (XVIe – XIXe siècles) », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 1966, n°1, p. 45.
paix avec le dey d’Alger Mustapha mettant fin officiellement aux ressentiments provoqués par la campagne d’Égypte. Le dey Hussein renouvela en 1819 de bonnes intentions mais il entra en conflit avec la France au sujet de la créance Bacri et Busnach. Le dey se sentait spolié des millions qu’il avait prêtés à la France, sans intérêts, trente et un ans auparavant ! La discorde perdurait. Elle entraîna une entrevue orageuse à la Casbah où le consul Deval reçut un coup de chasse-mouches en 1827. La France exigea une réparation éclatante. Le comte de Clermont-Tonnerre, ministre de la Guerre, proposait une expédition punitive. Un blocus était décidé. Hussein répliqua en faisant détruire les comptoirs de Bône et de La Calle. Le vaisseau amiral français Provence était insulté le 3 août 1829 et reçut le feu des batteries barbaresques. La France songeait à faire intervenir son allié le pacha d’Égypte Méhémet-Ali en Afrique du Nord puis finalement, elle décida d’agir personnellement. Metternich avait décelé clairement le motif principal de cette opération française, et de l’acceptation britannique, écrivant le 5 juin 1830 : « C’est l’esprit de conquête, poussé naguère vers le Rhin par la faction libérale, qui vient d’être détourné vers la plage d’Alger. » Le 14 juin 1830, l’armée française commandée par le général de Bourmont débarque dans la baie de Sidi-Ferruch. Elle inaugure cent trente-deux ans de présence française sur l’autre rive de la Méditerranée.
1.
Le legs de la régence d’Alger
La conquête de l’Algérie, vassale éloignée de l’Empire ottoman, était une vieille chimère relevant de la question d’Orient. Sous la Restauration, les événements de Grèce, l’affaiblissement de la Turquie et la hantise du renforcement de la présence anglaise en Méditerranée réactualisaient un projet que le romancier Eusèbe de Salle qualifie de croisade1. L’armée française de 1830, accompagnée d’aumôniers, et célébrant la messe, est ostensiblement catholique. Le gouvernement de Charles X n’avait pas craint, dans nombre de proclamations, de donner à son entreprise un aspect de croisade, en la présentant comme destinée à libérer la chrétienté de la course barbaresque. La première raison de l’expédition lancée contre Alger fut l’éradication de la séculaire piraterie.
Bourmont s’adressa à ses hommes : « Soldats, les nations civilisées des deux mondes ont les yeux fixés sur vous ; leurs vœux vous accompagnent. » En effet, les propos des vainqueurs - parlant de ce « repaire de pirates…
forbans… écumeurs des mers… » - exprimaient une réalité encore quotidienne pour les Européens du premier tiers du XIXe siècle. En 1828, on parlait dans la Confédération germanique des « États pillards africains » et aussi de
« Croisade » contre Alger. Les Français se présentaient en 1830 comme les libérateurs des Arabes venus mettre fin à l’oppression des Turcs. Dans ses Mémoires, François Guizot écrit : « Quand le roi Charles X, en 1830, déclara la guerre au dey d’Alger, ce n’était point là, de notre part, une guerre défensive, et pourtant celle-là était légitime ; outre l’affront que nous avions à venger, nous donnions enfin satisfaction à un grand et légitime intérêt, français et européen, en délivrant la Méditerranée des pirates qui l’infestaient depuis des siècles. 2»
Le contentieux franco-algérien
Les régences barbaresques étaient les plus fertiles provinces de l’Empire ottoman et elles étaient en état d’hostilités avec toutes les puissances chrétiennes. Les différends qui opposaient la France à la régence d’Alger étaient nombreux. À l’origine, une affaire de gros sous, vieille de plus de trente ans envenimait les relations. Une créance courait, en effet, depuis le Directoire, époque où le dey Hassan avait consenti un prêt de 14 millions de francs. Bacri et Busnach, deux négociants juifs de la régence d’Alger avaient ravitaillé entre 1793 et 1798 les provinces méditerranéennes puis les armées françaises d’Italie et d’Égypte. Des paiements avaient été faits par le gouvernement au fur et à mesure des consignations, mais plusieurs chargements de blé ayant été trouvés avariés, et d’autres fraudes reconnues, les paiements furent suspendus. Les demandes des fournisseurs furent contestées. Le dey réclama, en faisant savoir qu’il était propriétaire d’une partie de ces approvisionnements, qui provenaient des magasins de la régence et des impôts qu’on lui payait ainsi en nature dans son pays. La communauté juive d’Alger vivait au début du XIXe siècle dans un état inimaginable d’humiliation et de misère. Seuls les « juifs francs », originaires de Livourne, bénéficiaient du statut d’étranger et vivaient dans l’opulence. Ils avaient des relations dans le monde entier et jouaient le rôle de courtiers entre le marché intérieur, le marché méditerranéen et l’Europe. Ils étaient devenus les maîtres du commerce extérieur et les diplomates officieux de la régence auprès des chancelleries européennes. Les Busnach et leurs associés tenaient le haut du pavé à Alger en raison de leur puissance financière et de la faiblesse du dey, tombé sous leur dépendance, les ressources de l’État se confondant avec les leurs. Malgré plusieurs disgrâces accompagnées de violences populaires, en 1805, 1811 et 1816, ils ne perdirent jamais leur crédit. Ils avaient fourni des quantités considérables de blé et de fourrage, trois ou quatre fois plus chères que leur prix d’achat, à la Convention.
1 Eusèbe de Salle, Ali le Renard ou la Conquête d’Alger, 1830, Paris, Slatkine, 1973, première édition en 1832, t. I, p. 1.
2 Guizot, « La question d’Orient » : 1832-1837, Mémoires pour servir à l’Histoire de mon Temps, t. VII, Paleo, 2004, p. 13.
La maison Bacri-Busnach avait salé la note concernant d’énormes livraisons de blé destinées à éviter la famine en Provence. Elle n’hésitait pas à consentir d’importants délais de règlement mais en profitait pour majorer ses créances d’intérêts fabuleux. Le gouvernement français contesta ces exigences. Bien qu’ayant perçu d’importants acomptes, Bacri et Busnach persuadèrent le dey, à qui ils devaient 300 000 francs, de réclamer lui-même le paiement de la dette française, créance qui s’élevait à 24 millions de francs1. L’affaire prenait une dimension internationale. En 1800, Talleyrand, ministre des Relations extérieures du Consulat, « intéressé à la chose » par Jacob Bacri, le représentant de la maison à Paris, intervint auprès du ministre des Finances pour que les créances algériennes soient honorées. Le 17 décembre 1801, le dey étudiait un ultime protocole redéfinissant les relations entre la République française et la régence turque. Par l’article 16 de ce traité discuté sous l’égide de Talleyrand, le dey reconnaissait que le représentant de la France à Alger retrouverait la prééminence sur tous les autres diplomates. Enfin, dans le 19e et dernier alinéa de ce nouveau protocole d’amitié, le dey s’engageait à dépêcher à Paris une ambassade permanente. Ces accords à peine signés, Mustapha pacha encourageait ses raïs à poursuivre la piraterie2.
La France devait de l’argent car la liquidation avait ignoré, au profit d’hommes de paille, le principal créancier des Bacri : le dey. Ce dernier accusa le gouvernement français de mal conseiller son ancien débiteur. Les relations entre les deux pays s’altérèrent encore au point que « le débarquement d’une armée de terre contre Alger » fut envisagée, mais Bonaparte s’intéressait plus à la Libye, voisine de l’Égypte, ou à Saint-Domingue – dont il attendait, grâce au négoce et à l’esclavage, de grands profits – qu’à la régence. Napoléon avait néanmoins envoyé en 1802 un officier d’artillerie, le capitaine Berge, porter une lettre diplomatique au dey avec la mission secrète de reconnaître les installations d’Alger en vue d’une attaque3. Le capitaine Berge adressa un rapport très complet sur les fortifications et fournit des renseignements hydrographiques précis sur le port et la rade. En 1808, le capitaine du génie Vincent-Yves Boutin y fit une reconnaissance méticuleuse. L’officier embarqua le 9 mai. Son brick fut attaqué par un vaisseau anglais. Boutin relâcha à Tunis, puis mouilla à Alger du 24 mai au 17 juillet où il évalua les fortifications et l’état des forces barbaresques. De retour vers la France, il fut assailli, une nouvelle fois, le 28 juillet par une frégate anglaise, au large de Monaco. Conduit à Malte, il s’échappa le 1er septembre et s’embarqua comme matelot sur un bateau ragusais. Il rentrait en France à la fin du mois d’octobre. Dans cette aventure, il fut obligé de détruire ses croquis, mais il avait conservé ses notes. Son rapport concluait que pour un débarquement, l’opération devait avoir lieu entre le 10 mai et le 10 juin. Le site idéal était la baie de Sidi-Ferruch et il était nécessaire de disposer d’une armée de 35 000 à 40 000 hommes. En 1814, le gouvernement royal français avait une dette contractée envers des créanciers algériens. Le dey d’Alger intime à notre consul en poste l’ordre de régler cette créance. Celui-ci répondant qu’il ne pouvait le faire sans l’autorisation de son gouvernement, fut aussitôt expulsé. Durant les Cent-Jours, on ne répondit pas à cet affront. En 1816, Louis XVIII envoya un nouveau consul qui ne pouvait entrer en fonction qu’en réglant au dey 100 000 francs à titre de don. Cette somme ne couvrait pas la dette aux yeux du dey, maintenant propriétaire principal de la vieille créance du Directoire. En 1819, Paris devait encore 7 millions de francs4. Malgré les engagements, la première tranche ne fut pas versée à la date prévue. Sommé de s’en expliquer à la Chambre des députés, le baron Pasquier, ministre des Affaires étrangères, argua, le 20 juin 1820, qu’à son retour au pouvoir, Louis XVIII avait retrouvé en triste état les relations de la France avec la régence et vides les caisses de l’État. Après explications, le Parlement vota le 24 juillet 1820 une loi fixant les modalités du remboursement des sept millions. Pour Louis XVIII, l’affaire d’Alger était réglée.
Les paiements promis se firent pourtant encore attendre.
Autre point de désaccord, depuis le début du XVIe siècle, la France possédait des établissements sur la côte septentrionale de l’Afrique. Son droit de possession, acheté primitivement aux Arabes, avait été reconnu en 1515, 1692, 1694 et 1801, par les sultans turcs suzerains du dey d’Alger. La situation avantageuse des Concessions d’Afrique, leur richesse en grains, en bestiaux, en laines, en cire, en miel, la facilité de répandre les marchandises de fabrique française dans l’intérieur de l’Afrique, enfin les produits de la pêche du corail, procuraient de grands avantages aux compagnies. Ce commerce fut presque nul durant les longues guerres de la Révolution et de l’Empire. La force navale de l’Angleterre paralysa les relations d’outre-mer. En 1798, lors de la campagne d’Égypte, les Algériens, contraints par la Porte, déclarèrent la guerre à la République française et attaquèrent La Calle, établissement où se trouvaient alors environ deux cents hommes et vingt canons. Ils s’en emparèrent et en détruisirent les fortifications. Cette hostilité forcée n’eut pas de suite. En 1801, après la paix d’Amiens, les marchands français reparurent sans obstacle sur la côte africaine. Pendant le Consulat et les premières années de
1 Georges Fleury, Comment l’Algérie devint française 1830-1848, Paris, Perrin, 2004, p. 13. Dans une lettre remise le 12 août 1802 au général Hulin, Mustapha pacha rappelait à Bonaparte qu’il lui devait également 200 000 piastres en dédommagement d’une amende que lui avait imposée le Grand Turc Sélim III afin de le punir d’avoir livré des vivres à l’armée d’Égypte.
2 Capitaines.
3 Commandant Lefebvre, « L’expédition de 1830 », Revue historique des Armées, n°1, 1992, p. 6.
4 Déduction faite de versements déjà servis au fil des ans, les négociants d’Alger réclamaient encore 13 893 844 francs à la France, leur fondé de pouvoir finit par en accepter 7 000 000 qui seraient servis à Paris par le Trésor royal en douze versements de 583 333 fr. et 33 c., de cinq en cinq jours à partir du 1er mars 1820. Un article de la transaction rappelait que les négociants avaient été dédommagés par le dey Mustapha après la signature du traité de 1801 à l’aide des marchandises saisies sur les concessions de La Calle, Nicolas Pléville avait accepté que le Trésor royal retînt 111 079 francs sur le dernier versement.
l’Empire, la crainte de la colère de Napoléon suffit pour contenir les pirates, malgré les provocations de l’Angleterre. L’empereur força même la régence algérienne à mettre en liberté les esclaves appartenant aux différentes portions de l’Italie successivement réunies à l’Empire. En 1806, les Algériens occupèrent de nouveau La Calle. Lassé de ne rien voir venir de Paris, concernant la créance Bacri, Mustapha pacha écouta les sirènes de Londres. Il dénonça, en 1807, unilatéralement le traité de 1801 et moyennant une redevance annuelle de 267 000 francs, il accorda aux sujets du roi George III la jouissance exclusive des pêcheries de La Calle. Les pêcheurs français étaient chassés, et les Anglais s’emparaient de la pêche du corail. Ils en jouirent exclusivement jusqu’en 1814. La France fit des réclamations. La côte qui lui avait été concédée s’étendait depuis la rivière de Seybouse jusqu’à la frontière de Tunis. Ses points principaux étaient le bastion de France, le fort de La Calle, le cap Roux, le cap Rose et le cap Nègre. Elle les réoccupa par le traité du 26 août 1817 contre une redevance. Ce droit de pêche que Paris payait au dey d’Alger fut porté de 17 000 à 60 000 francs puis atteignit 214 000 francs en 18191. Le paiement annuel d’une telle somme empêcha de développer économiquement la côte. On enlevait les moyens de pourvoir à l’entretien des comptoirs par leurs propres ressources. Les Français retrouvèrent les établissements dans une situation déplorable. Les forts étaient ruinés, les magasins et les édifices dégradés. Les habitants du pays avaient cessé de cultiver des terres, dont ils n’avaient plus à vendre les produits. Ils s’appauvrissaient. Les Français espéraient redonner de la vigueur à ces terres. La pêche du corail, les cuirs, la cire offraient des perspectives commerciales avantageuses. Il était possible d’y cultiver l’olivier et le mûrier, d’introduire les cultures tropicales.
La réalisation de tels projets ne pouvait se faire que dans la paix, or le dey n’était pas disposé à abandonner sa souveraineté. En 1824, des perquisitions eurent lieu dans la maison consulaire de France à Bône, sous prétexte de contrebande. Des autorisations illicites de séjourner et de trafiquer dans cette ville et sur les côtes de la province de Constantine, furent accordées à des négociants anglais et mahométans. Un droit arbitraire de 10% fut établi sur les marchandises introduites dans ces contrées pour le compte de l’agent des concessions françaises. En 1825, la pêche du corail employait 183 bâtiments et 1 986 hommes d’équipage. Le produit représentait 25 985 kg, évalués à 1 812 450 francs. La presque totalité des navires étaient italiens, mais tous payaient une redevance à la France. La vente des marchandises françaises à Bône ne monta cette année qu’à 38 000 francs et les achats français en produits du pays à 142 444 francs. On sentait dans le même temps un besoin de sécurité pour ceux qui venaient pêcher et commercer sur ces côtes. Les Algériens pénétraient librement dans les possessions françaises, y semaient des désordres et assassinaient. Le gouvernement de Charles X ordonna au vice-consul à Bône d’armer quelques corailleurs et de mettre quelques canons au poste du moulin et à l’entrée de La Calle. Le dey ne resta pas sans réaction. Il ne refusa pas l’armement des établissements français mais il envoya des inspecteurs examiner les réparations de fortune entreprises et insinua par ces émissaires qu’il ne verrait pas avec plaisir poursuivre ces travaux. En 1826, des navires appartenant à des sujets du Saint-Siège, mais couverts du pavillon français furent capturés. La restitution fut refusée. Des propriétés françaises, saisies à bord d’un navire espagnol, furent confisquées. Des visites arbitraires et des déprédations furent commises à bord des navires français.
Pour Paris, soutenu par les autres puissances maritimes, la piraterie devint un prétexte pour intervenir. La course devait être éradiquée, mais justement, elle n’existait pratiquement plus. Au cours de l’année 1827, avant le blocus français, seulement cinq captures furent enregistrées2. Les corsaires algériens étaient de plus en plus rares depuis les représailles de l’escadre américaine du commodore Decatur le 16 juin 1815. Toutefois, en 1830, croupissaient encore quarante-quatre prisonniers français dans les geôles du dey3. La plupart provenaient du reste des équipages des bricks Aventure et Silène qui avaient échoué sur les côtes algériennes. Les coques furent retrouvées. Elles étaient abandonnées. Certains rescapés avaient été achevés par les Arabes4. Une colonne de prisonniers avait été entièrement décimée, à l’exception de deux hommes qui parvinrent à gagner Alger. Sur deux cents marins, 86 avaient échappé au massacre5. D’autres furent maintenus en captivité jusqu’à ce que les forces françaises pussent s’emparer de la ville d’Alger et libérer ainsi les lieutenants de vaisseau d’Assigny, Bruat, l’aspirant Bonard et le reste des équipages, qui, délivrés du bagne, furent conduits au vaisseau amiral puis embarqués sur des bombardes. L’Allemand Simon Pfeiffer, ancien étudiant en médecine, pris par un corsaire dans la Méditerranée, devenu esclave du ministre des Finances du dey, fut également libéré par l’expédition punitive des Français en 1830. Selon la note du gouvernement, la cause du conflit tenait à un régime dont les adeptes étaient recrutés dans tout ce que l’Orient offrait de plus dépravé. L’intervention française apparut comme une opération de politique intérieure destinée à redorer le blason des Bourbons. Après la célèbre gifle reçue par le consul français Deval, Charles X exigea des excuses. Le dey affirma qu’il n’avait point frappé Deval. En le priant vertement de prendre la porte, en faisant du bras le geste qui montrait la sortie, il l’aurait touché involontairement
1 G. de Bertier de Sauvigny, La Restauration, Paris, Flammarion, 1974, p. 438. G. Hardy, Histoire de la colonisation française, Paris, Larose, 1947, p. 162.
2 Pierre Boyer, La vie quotidienne à Alger à la veille de l’intervention française, Paris, Hachette, 1963, p. 239.
3 César Vidal, Le royaume de Naples et l’expédition d’Alger, p. 3.
4 S.H.M., CC7 α 347, dossier des personnels, Bruat, rapport du 16 décembre 1830.
5 René Bittard Des Portes, Les campagnes de la Restauration (Espagne, Morée, Madagascar, Alger), d’après les archives historiques des dépôts de la Guerre et de la Marine, les mémoires et les souvenirs contemporains, Tours, A. Cattier, 1900, p. 602.