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Martine Tercé : témoignage

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Academic year: 2021

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HAL Id: hal-02821815

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Submitted on 6 Jun 2020

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To cite this version:

Martine Terce. Martine Tercé : témoignage. Archorales : les métiers de la recherche, témoignages, 13,

Editions INRA, 159 p., 2008, Archorales, 978-2-7380-1258-6. �hal-02821815�

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Pour quelles raisons êtes-vous partie à l’étranger ? Je suis allée au Brésil parce que mon père, qui était devenu professeur dans l’enseignement technique, avait été sollicité en 1952 par le Bureau International du Travail pour aller faire de la formation au Brésil. À Paris, il formait des professeurs de l’enseignement technique aux sciences physiques. Le BIT avait contacté l’inspecteur général responsable de cette école et avait demandé à différents professeurs de partir au Brésil pour former des homologues dans leur spécialité. J’ai été deux ans au Brésil de 1952 à 1954 et c’est là que j’ai commencé mes humanités de primaire à Rio de Janeiro, au lycée Papillon, éta- blissement privé franco-brésilien. Le matin, l’enseignement était en français et l’après-midi en portugais.

Après mon retour en France, mon père a monté une section de technicien supérieur en galvanoplastie dans un lycée tech- nique, mais il se plaignait de ne pas avoir de moyens pour fonctionner. L’enseignement technique était encore un parent pauvre de l’Éducation nationale. Recontacté par la suite par le BIT pour partir au Sénégal, il a accepté parce que mon frère aîné était grand. Il était élève à l’École des Arts et Métiers à Châlons-sur-Marne. Ma sœur, plus âgée, est aussi restée en France. À l’époque, le Sénégal était indépendant mais l’ensei- gnement était encore régi par la France. C’était l’université de Bordeaux qui décernait les diplômes au Sénégal. J’ai fait une année de math élém et une année de fac, alors appelée pro- pédeutique, de maths, physique, chimie. Je ne regrette pas du tout d’avoir fait de la chimie. Au début, je voulais faire médecine. Quand j’étais en 1

ère

, je voulais être psychiatre.

L’adolescence est une période de gros problèmes métaphy- siques. Dans mon lycée de jeunes filles à Paris, nous avions de grandes discussions sérieuses. C’est aussi ce que je n’ai pas aimé au Sénégal : quand je suis arrivée à Dakar dans une clas- se composée essentiellement de garçons, les propos étaient très légers. L’enseignement à Dakar, bien que dépendant de Bordeaux, était aussi un peu le lycée Papillon dans le sens où par exemple en terminale, sur quarante élèves, seulement qua- tre avaient eu le bac d’emblée. En propédeutique à l’universi- té de Dakar, sur soixante élèves, six avaient eu le diplôme du premier coup. Je n’étais pas forcément intéressée par la chimie mais j’en ai fait par défaut. Je voyais bien que j’avais perdu beaucoup par rapport à mon lycée de jeunes filles à Paris et je me rendais bien compte que, si j’étais passée, c’était quand même ric-rac. J’aurais préféré faire de la physique mais je me suis dit que le “moins pire” c’était la chimie qui me paraissait

plus facile. Voilà pourquoi je me suis orientée vers cette matiè- re quand je suis rentrée à Paris. Les cours avaient lieu à la Sorbonne où il y avait encore une section sciences à Jussieu.

En fait, ce n’était pas le Jussieu d’aujourd’hui, c’était encore l’ancienne Halle aux Vins. Seuls les bâtiments du quai Saint- Bernard et de la rue Cuvier étaient construits. Je n’aimais pas tellement cette fac. J’ai choisi mes cours en fonction de leur localisation, c’est-à-dire un maximum à la Sorbonne parce que j’aimais beaucoup plus le quartier. À Paris, pour les repas, il fal- lait aller dans les vieux restos U comme Mabillon, Censier ou autres. Il n’y avait pas Beaubourg. J’étais banlieusarde et il y avait parfois quatre heures de battement entre les cours. Donc je ne rentrais pas. Les seuls endroits pour aller travailler c’était la bibliothèque Sainte-Geneviève, d’une austérité pas possible, ou celle de la Sorbonne. Les étudiants ne se connaissaient pas entre eux, sauf les binômes des Travaux Pratiques, parce que chacun repartait et il n’y avait pas d’endroit pour se réunir.

Comment avez-vous vécu mai 68 ?

J’ai adhéré tout de suite à mai 68 que j’ai vécu comme étu- diante à la Sorbonne. Enfin, j’agissais. Je ne suis pas restée chez moi. Du côté de ma mère, il y avait trois générations d’ins- tits. La grand-mère de ma mère était institutrice et son mari, typographe. Ils étaient engagés et donc j’ai toujours eu une éducation laïque et républicaine au sens de l’époque. Ma mère

Martine Tercé

Je suis née en 1947 dans une famille d’enseignants. Ma mère était institutrice. Mon père au départ était instituteur puis, par la force des poignets, il est devenu professeur. Je suis la petite dernière d’une famille de quatre enfants avec une sœur et deux frères. Mon père était d’origine prolétaire. Son père était ouvrier. Sa mère, décédée pendant la guerre de 1940, était couturière. Il a passé un certificat d’études et son instituteur trouvait que c’était dommage qu’il aille à l’usine ; il a demandé à ses parents d’entrer à l’Ecole normale d’instituteurs où, là, il serait pris en charge et je crois même qu’il avait un petit salaire.

Donc il ne coûtait plus rien à ses parents. De ce fait, mon père a toujours voulu que ses quatre enfants fassent des études. Il aurait voulu être ingénieur et il nous a toujours incité à étudier et surtout il était très strict sur ce sujet. Je dois dire qu’en primaire et en début du secondaire, j’étais assez peu intéressée par le travail scolaire. J’aimais bien aller au lycée ou à l’école parce que c’était un milieu convivial mais tout ce qui était suivi scolaire ne m’intéressait pas. J’ai subi plusieurs fois les foudres de mon père pour que je travaille. J’ai fait six ans d’études secondaires au lycée Hélène Boucher à Paris dans le 20

e

, un lycée de jeunes filles très strict puis je suis partie à l’étranger.

“Sauvons la recherche” 2004.

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l’était beaucoup plus que mon père, de par son passé. Nous dînions tous les six rapidement et restions une heure à table pour discuter. Je me souviens d’une discussion où ma mère était contre la peine de mort et mon père pour. Ma mère ne voulait pas terminer la discussion avant d’avoir convaincu tout le monde qu’il fallait être contre. C’était argumenté. De même qu’elle a convaincu l’un de mes frères pendant la guerre d’Algérie. Le professeur d’histoire de mon frère avait dit qu’il fallait garder l’Algérie française et donc il avait bourré le crâne de ses élèves. Ma mère avait discuté deux heures avec lui le soir pour le convaincre que non. Je me souviens aussi du putsch en Algérie ; ce jour-là, j’étais malade, j’étais restée à la maison. Comme ma mère lisait l’Express et Le Canard Enchaî- né, j’ai lu très tôt des journaux engagés.

Pour revenir à mai 68, à l’occasion d’un examen rue de l’Abbé de l’Epée, en descendant le boulevard Saint-Michel j’ai vu que les CRS avaient investi la Sorbonne Lettres. Cela m’avait quand même interpellée. Nous avions encore des cours magistraux de chimie organique à la Sorbonne Sciences. J’ai adhéré à l’UNEF, mon éducation me portait à adhérer à un syndicat. Je me souviens que pendant un cours de chimie organique, un étu- diant de l’UNEF est arrivé dans l’amphi et a dit : “Les CRS ont investi la Sorbonne. Il faut se mettre en grève. Qui veut faire grève ?”. Une main s’est levée dans l’amphi, évidemment c’était moi. Le prof de chimie organique m’a regardée et m’a dit : “Comment vous appelez-vous ?”. Bêtement, j’ai donné mon nom. J’aurais pu dire autre chose mais j’ai donné mon nom. Du coup, j’étais repérée, connotée. Après, j’ai fait un cer- tain nombre de manifs et je faisais partie du service d’ordre.

À Jussieu, le doyen avait demandé à des étudiants de faire des rondes pour éviter des actes de vandalisme. Nous dormions dans les salles de Travaux Dirigés. Le doyen nous offrait des sandwichs. Des salles servaient pour faire la cuisine. C’était un peu le désordre et j’ai toujours malgré tout aimé le désordre.

68 m’a permis de connaître un certain nombre d’étudiants, de former un petit groupe. C’était aussi très drôle de voir les profs, avec des vieux réacs qui avaient au moins l’honnêteté de l’être toujours, puis les jeunes loups -parce que cela a été la fin des chaires d’enseignement, l’apogée d’une carrière en facul- té- qui voulaient utiliser les étudiants pour leurs fins. Cela per- mettait déjà de faire un peu de sociologie.

Cela vous a-t-il donné

aussi des exigences de liberté de penser ?

Oui. De ce point de vue, j’ai mal vécu les deux ans au Sénégal.

Il y avait encore pas mal de fonctionnaires français. L’inté- gration entre Français et Africains était mauvaise. Nous ne savions pas trop où nous poser. Au Sénégal, chez ces fonction- naires, régnait aussi, un esprit néocolonialiste que je n’appré- ciais pas beaucoup. Dans mon lycée de jeunes filles, à Paris, nous avions vécu un certain nombre de choses qui nous fai- saient réfléchir, comme la guerre d’Algérie, le putsch, l’OAS (l’Organisation Armée Secrète), la manifestation de Charonne avec des morts. Je ne suis pas allée à celle-ci mais à l’enter- rement des morts de Charonne. C’était vraiment quelque chose d’impressionnant. Au lycée, déjà en 1

ère

, je me souviens que des profs de philo ou d’histoire-géo, les plus engagés en général, avaient fondé des comités anti-OAS. Nous nous réunissions à Paris dans l’arrière-salle d’un immeuble. Je ne

sais plus ce que l’on y faisait mais nous devions refaire le monde. 68 est venu juste après tout cela.

Vos expériences, bien que dans un milieu un peu néocolonialiste, ne vous ont pas donné envie de voyager ? Je vais être triviale mais je me suis dit : “Je préfère être conten- te sous la pluie que de me faire chier au soleil”. J’ai mal vécu ces deux ans, venant d’un lycée, période relativement riche, à me retrouver dans ce milieu futile privilégié parce qu’en plus au Sénégal il y avait les lycées de noirs et les lycées de blancs, avec des jeunes dont les seules préoccupations étaient les booms le samedi soir et la plage. Mon père travaillait au Bureau International du Travail et donc rencontrait beaucoup de gens de l’ONU. On voyait beaucoup d’étrangers. Ma mère était professeur de français dans une école spécialisée dans l’enseignement de la pêche mais nous étions volontairement coupés du milieu français. Mes parents n’allaient pas à la réception de l’ambassade de France le 14 juillet parce que cela les barbait. Il y avait un petit cercle d’amis que mes parents voyaient. C’était des gens du BIT, plus des gens qui venaient de l’extérieur. Un de mes frères a commencé des études de médecine au Sénégal. Nous nous étions fait aussi notre petit microcosme d’étudiants. Je n’ai jamais autant lu qu’au Séné- gal. Je lisais, je lisais. J’allais au cinéma parce que l’on passait de vieux films. En plus, le niveau d’études n’était pas bon. J’ai fait de la physique et de la chimie sans faire un seul TP en math élém. Cela me manquait. Je voyais bien que je vivais sur mes acquis des six années précédentes. En fac, c’était différent parce que les conditions matérielles étaient bonnes. J’ai l’im- pression que si j’étais restée dans mon lycée de jeunes filles où nous étions quand même pas mal tenues et si j’avais été lan- cée en fac à Paris dans des amphi surpeuplés, il n’est pas sûr que je n’aurais pas redoublé une année. Peut-être aurais-je fait autre chose. Je voulais être psychiatre et je me suis dit : “C’est dommage d’avoir fait math élém”. J’aurais très bien pu étudier la médecine à Dakar. La médecine à l’époque consistait à apprendre les cours par cœur. Je préférais la logique, les maths, la physique. Après, je me disais que ces études étaient beau- coup trop longues. Ensuite, tu t’aperçois que tu as bac+6 sans aucune possibilité, à part faire du baby-sitting ou des leçons particulières. En médecine dans ce temps-là, tu étais payée, tu donnais des cours aux infirmières. Oui, j’ai envie de voyager avec mon mari mais pas de m’établir. Par exemple, je n’aime- rais pas être en Guadeloupe, en Martinique, à la Réunion.

Des générations d’agronomes au moins,

après 68 sont allées en Afrique plutôt dans les périodes de libération en prenant une posture tout à fait différente Vous voulez dire par esprit tiers-mondiste ?

Oui

Non. J’ai toujours été engagée politiquement mais je n’ai jamais eu le côté...

Missionnaire

Missionnaire, oui. C’est peut-être mon éducation athée qui fait

que...

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Comment avez-vous choisi la recherche ?

Après 68, l’époque n’était pas du tout à l’élitisme de mainte- nant. Tu faisais les choses non pas en fonction de ce que pou- vait te rapporter ton diplôme mais de ce que tu avais envie de faire. À un moment donné, j’ai dit : “Je vais peut-être faire pharmacie avec ma maîtrise de chimie”. Mon père était d’ac- cord : “Tu fais des études et, tant que cela marche, tu poursuis.

Si tu veux, fais pharmacie”. Finalement, je suis allée voir à la fac de pharmacie et j’ai trouvé que c’était vraiment très réac.

J’ai dit à une copine : “J’ai envie de faire un diplôme d’études approfondies. Ne connaîtrais-tu pas un labo sympa à la Sorbonne ?” Elle m’a répondu : “Il y a le laboratoire de chimie des solides avec le professeur Amiel. C’est quelqu’un de bien, va le voir”. Je voulais faire uniquement un DEA. Puis, quand j’ai été voir ce professeur, il m’a dit : “Je ne vous prends que si vous faites une thèse de 3

ème

cycle avec M. Pézerat”. J’ai donc pris rendez-vous avec celui-ci : “Le professeur Amiel me propo- se de faire une thèse de 3

e

cycle chez vous”. Il m’a répondu qu’il était bien content de le savoir. Il n’était pas au courant.

J’ai donc fait une thèse de 3

e

cycle avec Henri Pézerat sur

“la formation de polymères insérés dans les feuillets d’argile”.

Le mot “argile” a été le mot-clé pour entrer à l’INRA. Ce M. Pézerat était, en fait, un cristallographe relativement bien coté dans une société savante qui s’appelait le Groupe français des argiles et qui se réunissait deux fois par an. À la fin de ma maîtrise, au début de mon DEA, M. Pézerat m’a dit : “Il faut absolument que vous veniez au Groupe français des argiles”.

Il se réunissait à l’automne, en 69. Je m’étais dit : “Qu’est-ce que je vais aller faire avec ce ramassis de vieux machins ?”.

C’est ainsi que j’ai eu mon premier contact avec l’INRA, à Denfert-Rochereau dans le 14

ème

à Paris. Je sors du métro et je vois des jeunes qui arrivent en se marrant et qui allaient au Groupe français des argiles. Après, j’ai appris que c’était Pierre Chassin et Jean Mamy. Henri Pézerat connaissait bien Jean Mamy. Quand j’étais en thèse, il me parlait toujours des tra- vaux de Mamy et je me disais : “Qu’est-ce que c’est encore que ce vieux ?”. Je vivais encore un peu sur l’ère 68. Presque à la fin de ma thèse de 3

ème

cycle en 71, puisqu’on faisait une année de DEA et une année de thèse, Henri Pézerat me dit :

“Il faudrait peut-être vous secouer pour trouver du travail”.

J’étais là, sans trop m’en préoccuper. Il m’a fait écrire à tout un tas de firmes pétrolières puisque les pétroliers utilisent beau- coup l’argile. Un jour, il me demande d’aller avec lui à une réunion du groupe européen des argiles à Louvain-la-Neuve.

Je me souviens que, quand j’ai vu Jean Mamy, je lui ai dit :

“C’est vous ? Je croyais que vous étiez un vieux monsieur”. Il devait avoir 34 ans. À Louvain-la-Neuve, Pierre Chassin se met à discuter avec moi, me demande ce que je fais et me dit :

“Jean Chaussidon, le directeur du laboratoire d’Agronomie à l’INRA de Versailles cherche quelqu’un pour étudier l’absorp- tion de pesticides par des argiles. Tu devrais le voir”. Je l’ai donc rencontré. J’ai bénéficié en fait de la renommée d’Henri Pézerat. Jean Chaussidon m’a dit : “On va voir avec Stéphane Hénin” qui était le chef du département d’Agronomie. À l’époque, on entrait comme assistant contractuel stagiaire.

Cela n’a pas pu se faire et j’ai dû passer le concours d’assis- tant en m’y préparant à Versailles. Je n’avais pas encore passé ma thèse de 3

ème

cycle. J’ai eu de la chance. Je n’ai même pas eu à chercher du boulot. J’ai été pendant trois mois à Versailles

un jour sur deux pour préparer le concours. Je l’ai passé en 71 et l’ai eu. Je dois dire que là aussi j’ai bénéficié de la renom- mée d’Henri Pézerat. Je suis tombée dans un labo où travaillait une petite équipe de cinq hommes dirigée par Jean Chaussidon.

Il y avait Jean Mamy et Pierre Chassin plus deux autres cher- cheurs dont je tairai les noms. Celui avec qui je travaillais était carrément misogyne. Il me disait toujours :“Tu raisonnes comme une femme. Tu as une réflexion de bonne femme”. C’est là que j’ai pu apprécier Jean Mamy, un chercheur qui aurait voulu, d’après son entretien dans Archorales, être acteur.

Il était spécialiste des argiles lui aussi ?

Oui. C’était un agronome. Il avait fait une thèse sur les argiles.

En 68, il s’est énormément investi et a adhéré à la CGT. Quand je suis arrivée à l’INRA début 72, j’ai dit : “Je vais me syndiquer à la CFDT”. Là, Mamy et Chassin m’ont dit : “Oh ! là là”. Il y avait encore des relents de 68 dans les affrontements entre CGT et CFDT. Donc j’ai adhéré à la CGT. La station d’Agrono- mie de Versailles était importante avec beaucoup de syndiqués CGT et le centre de Versailles, fortement syndiqué. À un moment donné, j’ai été trésorière de la section locale et nous étions bien 150 ou 160 adhérents à la CGT. Je suis entrée à une période où il y avait pas mal de mouvements sociaux à l’INRA, en 73 ou 74 au moment de l’intégration des ouvriers des régimes général et agricole dans le cadre technique (1973/1975). Il y avait beaucoup d’assemblées générales et cela m’a permis d’avoir une vision du centre autre que celle du labo, chose que n’ont plus les jeunes maintenant qui restent dans leur labo. Cela m’a permis de connaître des gens de pathologie, de génétique, d’amélioration des plantes. C’était une période où l’on bougeait pas mal. Je me souviens d’une manifestation, avec Jean Mamy, dans la cour du ministère de l’Agriculture. Jacques Chirac était ministre de l’Agriculture. Ce qui m’a frappée, c’est qu’il y avait un CRS avec mitraillette, casque et bouclier par manifestant de l’INRA. Nous étions considérés comme la “racaille” de l’INRA. Cela marque quand même. Après, il y a eu aussi le projet Aigrain (Secrétaire d’État à la Recherche 1978-1981) avec la volonté du gouvernement de transformer l’INRA en EPIC, c’est-à-dire en Établissement public à caractère industriel et commercial. C’était un mouve- ment très fort à l’INRA avant les élections de 1981.

Congrès sur le sol, Madrid, 1972.

1

er

rang à gauche, Martine Tercé ; Jean Mamy est le 3

ème

au 1

er

rang.

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C’est à ce moment-là que se discutait la transformation de l’INRA en EPIC

Ce projet voulait transformer l’INRA qui était à l’époque un EP, un établissement public, en EPIC (Établissement public à carac- tère industriel et commercial), donc avec la possibilité de faire des filiales à statuts multiples. Les chercheurs perdaient aussi leur statut de fonctionnaire ou pouvaient le garder mais c’était un statut en voie d’extinction. Il y a eu de grands mouvements de protestation. À Versailles, c’était marrant. Le standard était situé dans la loge du concierge à l’entrée du centre. Les appels au téléphone passaient toujours par le standard. Il y avait très peu de lignes directes. Quand il y avait une manifestation quel- conque, on allait voir l’administrateur du centre,André Hentgen pour le prévenir :”On va occuper le standard”. Il nous répon- dait : “Ce n’est pas bien du tout ce que vous faites”.

On lui répliquait :“Vous croyez que ce qu’on nous fait c’est bien

?”. Il ne nous disait rien et on allait occuper le standard. Là, on se marrait bien parce qu’on se faisait engueuler par les interlo- cuteurs. Le but était, à chaque coup de fil de l’extérieur, de répondre :“L’INRA est en grève” et d’expliquer notre problème.

Il y en avait qui disaient : “Nous sommes avec vous” et d’au- tres, la plupart : “Fainéants de fonctionnaires”. Il y a eu beau- coup de manifestations avec les gens de province qui venaient en car. La direction générale de l’INRA était rue de Grenelle à l’époque. Je me souviens d’une fois où ceux d’Avignon sont venus avec de la lavande que l’on distribuait aux passants. Une autre fois, les manifestants ont séquestré Jacques Poly qui diri- geait l’INRA à cette époque. Ils sont rentrés rue de Grenelle, ont fermé les portes et lui ont tenu compagnie pendant toute une nuit. J’y étais. Une autre fois, des gens de Jouy-en-Josas avaient amené des souris blanches et les avaient lâchées rue de Grenelle. Tous les responsables syndicaux de Versailles étaient là, Jean Froc évidemment, Jean Mamy et Philippe Chartier qui était en Bioclimatologie puis est parti diriger l’AFME (Agence française de la maîtrise de l’Énergie). À Versailles, la CGT et la CFDT marchaient souvent la main dans la main. Il y avait aussi la CFTC qui était très conservatrice et ne comptait pas beau- coup d’adhérents. Puis c’était tout.

Revenons à votre parcours.

Choisir la recherche n’est pas rien ?

Le travail que j’avais fait en thèse de 3

e

cycle était un petit tra- vail de recherche qui commençait à m’intéresser. Il y avait des résultats, il fallait chercher à les exploiter, essayer de les inter- préter. En fait, mes études de chimie très théoriques à l’univer- sité ont fait que je n’ai pas eu de mal à intégrer un laboratoi- re pour faire des recherches que j’appellerais académiques, sans me poser la question : “À quoi cela va servir ?”. C’était :

“J’ai des résultats. Qu’est-ce que je vais en faire ?”. Je regar- dais la littérature pour voir et c’était le côté ludique.

J’ai commencé ma carrière par des études sur l’absorption d’herbicides dans des argiles. Après, j’ai eu une période de tra- versée du désert parce que je travaillais avec ce chercheur miso- gyne. Il a dévié mon sujet de recherche pour me faire faire un peu n’importe quoi et le travail ne m’intéressait plus du tout. Il m’a proposé d’étudier l’absorption des herbicides sur tous les sols de France et de Navarre. Je ne voyais pas l’intérêt de ce tra- vail. En plus, c’était répétitif. C’était refaire la même manip. Cela ne m’intéressait pas du tout, j’étais comme dans une impasse ; à l’époque j’ai eu mes enfants. Quand ils étaient malades, j’étais contente de rester à la maison. J’avais au moins l’avan- tage d’une vie familiale intéressante. J’allais travailler à recu- lons. Quand j’en parlais au responsable de la station en lui disant :”Je n’ai pas envie de faire ce qu’il me donne”, il me disait toujours : “Ce n’est pas mon problème. C’est un problè- me à régler entre lui et vous”. J’avais présenté le concours de chargée de recherche la première fois en 1977, que j’ai très bien raté. En 1978, j’ai eu mon fils. Jean Chaussidon est décé- dé à cette période. Entre-temps, le département d’Agronomie a été scindé en deux : Agronomie et Science du Sol. Quand Jean Mamy est devenu chef du département de Science du Sol dans les années 1980, j’ai toujours gardé des contacts avec lui.

Il avait son bureau à Versailles et venait souvent discuter avec moi. Après chaque élection, quand on perdait, nous nous réunissions à la station d’Agronomie pour parler des résultats.

C’était un homme qui respectait les femmes. Il s’entendait bien avec elles et n’était pas du tout misogyne.

Complexe argilo humique observé en microscopie éléctronique à transmission.

Photo : M .R obert

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Jean Mamy m’a dit : “Tu vas repasser le concours de chargée, rédige-moi un dossier”. Je le rédige. Jean Mamy le voit et me dit :“Tu n’as pas de programme. On va demander à ton respon- sable de venir pour en discuter”. La personne avec laquelle je travaillais a commencé à dire que je ne comprenais pas le pro- gramme qu’il voulait me faire faire. Ce qui m’a énervée :”Si je ne comprends pas et si je suis idiote, ce n’est pas la peine que je passe le concours de chargée”. Jean Mamy, avec un peu de diplomatie, a commencé à calmer le jeu et a dit à mon col- lègue : “Il faut que Martine ait un programme dans une semai- ne”. Lorsqu’ensuite, nous sommes restés tous les deux, il m’a dit : “Tu ne vas plus travailler avec lui et, je te préviens, tu seras toute seule parce que personne ne voudra s’occuper de toi. Tu as eu au début de ton travail à l’INRA des résultats intéressants, tu peux continuer dans cette voie ; je ne comprends pas pour- quoi tu as abandonné”. Je lui ai répondu : “Ce n’est pas moi qui ai abandonné. On voulait m’imposer un sujet”. Pour vous montrer un peu le machisme, tous les collègues de cette équi- pe passaient une thèse d’État et on ne me l’avait pas proposé.

N’y avait-t-il pas d’autres femmes chercheurs ?

Dans l’équipe de Jean Chaussidon, j’étais la première femme.

Agnès Hubert a été recrutée trois ans après moi. Au tout début, il n’y avait que moi. Au-delà dans la station d’Agrono- mie, il y avait une seule femme. C’était une époque quand même relativement misogyne. Il a fallu que je fasse un pro- gramme de recherche à toute vitesse. Pierre Chassin a été sympa et m’a aidée à rédiger quelque chose qui tienne la route. J’ai eu le concours de chargée de recherche.

Sur quoi portait votre programme de recherche ?

J’ai repris ce que javais étudié dès mon entrée à l’INRA : les relations herbicides/argile. Le chercheur avec lequel je tra- vaillais a essayé plusieurs fois de me récupérer mais chaque fois je lui disais : “Non. Jean Mamy a dit que...”. C’est vrai que je me suis retrouvée un peu seule. J’avais gardé des relations avec mon directeur de thèse de troisième cycle Henri Pézerat.

J’avais connu aussi un autre chercheur du département d’Agronomie et ensuite Science du Sol, avec lequel j’avais sym- pathisé. J’avais décidé de faire un petit comité de pilotage pour l’orientation de ma thèse et m’obliger à une certaine discipli- ne pour réussir. Finalement, cela a marché et j’ai passé ma thèse d’État en 1985. Elle était vraiment très académique, très mécanistique. Après, je me suis un peu réorientée, toujours pour étudier des phénomènes de fixation d’éléments métal- liques sur des oxydes minéraux avec des méthodes aussi rela- tivement pointues et délicates notamment l’électrophorèse en suspension. Cela n’a rien à voir avec l’électrophorèse sur gel.

Je voulais trouver quelqu’un qui puisse m’aider en électrochi- mie pour maîtriser un peu plus la méthode et j’ai travaillé en collaboration avec un chercheur du CNRS de Meudon- Bellevue. Il était très rigoureux. Je devais faire un stage chez lui. Finalement, je continuais à travailler à Versailles mais en lien avec lui. Donc j’étais complètement déconnectée du reste du labo.

L’objectif de ma recherche était de comprendre les mécanis- mes de fixation. De la chimie, je suis passée à la chimie inter- faciale. C’était intellectuellement intéressant. Je peux faire une parenthèse ? Je suis arrivée en agronomie par la Science du Sol dans un laboratoire où tous les gens faisaient leur thèse sur les argiles, des thèses très pointues. Après, pour des raisons stra- tégiques ou autres, il y a eu la séparation entre la Science du Sol et l’Agronomie en 1974. C’était une période où tout le monde se fichait du sol. C’est à la fin des années 1970, après les chocs pétroliers, où les problèmes de fertilisation avaient été étudiés et les problèmes environnementaux n’étaient pas encore sensibles.

Pouvez-vous nous dire pourquoi on étudiait l’argile particulièrement ?

Parce que l’argile est un constituant du sol extrêmement réac- tif. Cela a été énormément étudié parce que c’est une réserve d’échange d’ions d’une grande réactivité avec les matières organiques, avec un grand pouvoir de retenir l’eau. Parmi les constituants réactifs du sol, d’un côté, il y avait les argiles, de l’autre, la matière organique qui était très mal connue. Les argiles sont des minéraux et donc on peut les étudier aussi bien en diffraction aux rayons X qu’en spectroscopie infrarou- ge, différentes techniques physiques qui permettent d’étudier un certain nombre de réactions.

Concrètement votre travail demandait beaucoup de manipulations en labo avec des échantillons ? Il n’y avait pas vraiment un travail sur le terrain

C’était un travail uniquement de labo. Je n’ai jamais fait de manip à l’extérieur. C’était de la physicochimie interfaciale pour l’analyse, et encore très théorique. D’ailleurs, nous allions toujours au Groupe français des argiles où il y avait beaucoup d’universitaires, de géologues, des industriels. Je n’avais aucun contact avec les gens de terrain.

À cette époque, en dehors de Versailles, d’autres unités à l’INRA travaillaient-elles en Science du Sol ?

Nous travaillions beaucoup sur les argiles avec des labos du CNRS ou de l’université, très peu avec les autres labos INRA.

Un groupe de travail INRA sur les herbicides a été fondé peu après mon arrivée. Je ne sais plus quelle était la terminologie en jargon INRA. Là, j’ai eu des contacts avec les gens qui tra- vaillaient sur les herbicides mais essentiellement en Science du Sol. Nous ne travaillions pas avec les gens de phytopharmacie parce qu’il y a toujours eu des guéguerres de personnes entre la phyto et nous. J’ai connu des gens de Dijon et la personne à Antibes qui m’a aidée pour ma thèse d’État.

Juste une précision. Vous aviez déjà fait une thèse mais ce n’était pas une thèse d’État ?

À l’époque, tu faisais un DEA et après une thèse de 3

e

cycle.

C’était en deux ans avec le DEA. La thèse d’État, je l’ai passée relativement tard, en 1985. Après ma thèse, j’ai travaillé avec des chercheurs du CNRS. Je faisais des recherches qui m’inté- ressaient, toujours d’un point de vue intellectuel, mais qui

Congrès à Dresde (Allemagne), 1991.

Versailles, octobre 1988.

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étaient mal perçues par les Commissions scientifiques spécia- lisées (CSS) pour l’évaluation -dont c’était le début- et mal per- çues par les chercheurs qui, eux, travaillaient concrètement sur les sols. C’était des gens plus naturalistes aussi, si l’on peut dire. Je sentais bien que ce que je faisais était intéressant mais pas du point de vue de l’INRA même si Jean Mamy, qui était toujours chef de département, m’encourageait. À un moment donné j’ai eu une petite équipe, un thésard, un post-doc et une jeune chargée de recherche qui travaillaient avec moi. Ce n’était pas une équipe formelle mais nous formions un petit groupe. Après, une assistante ingénieur de phytopharmacie a voulu faire une thèse du CNAM avec moi. J’avais envie de changer, d’un tournant. Cela s’est fait tout naturellement parce que Pierre Chassin, qui était responsable de l’unité de Science du Sol de Versailles, avait demandé à être muté à Bordeaux et la personne censée prendre la direction de Versailles n’est fina- lement pas venue. Je me souviens, c’était au mois d’août à la cantine de Versailles, Jean Mamy s’assoit à côté de moi et me dit : “J’en ai marre de cette unité de Versailles. Personne n’en veut. Si je te la proposais, qu’est-ce que tu ferais ?”. Là, j’ai pensé à Huguette Bouchardeau qui avait été ministre de l’En- vironnement et avait dit :“On propose rarement une responsa- bilité à une femme et on a trop tendance, en tant que femme, à se dire : “Je ne pourrai pas” ou à réfléchir, alors que les hom- mes disent oui tout de suite”. Je me suis dit : “C’est l’occasion.

On ne me le reproposera jamais si je dis non mais pourquoi pas”. Ce n’était pas pour avoir un pouvoir mais je me disais :

“Si je dis non, on ne me proposera jamais plus rien”. C’était en 1990 et depuis 1971 je commençais à connaître les gens, à tirer les leçons de ce qu’il ne fallait surtout pas faire et à voir comment mes prédécesseurs s’étaient embourbés pour certai- nes choses. Puis j’avais envie de changer. À l’époque, ce n’était pas si facile que cela de nommer une femme comme respon- sable d’unité. Jean Mamy ne m’en parlait plus. En fait, il n’y avait plus de responsable. Pierre Chassin était en train de par- tir. Cela flottait. Pas mal de chercheurs allaient en province ou partaient à la retraite. J’ai pris l’initiative de faire une réunion entre les chercheurs et les ingénieurs, je ne sais plus à quel pro- pos. Il y avait un marasme total. Les gens disaient : “Tout le monde part de Versailles” et j’ai dit : “Il faut que cela bouge.

On ne va pas attendre”. Pierre Chassin s’inquiétait : “Je me fais du souci pour vous. Qu’allez-vous devenir ?”. Nous étions encore quarante-cinq. J’ai dit : “Nous allons nous réunir et prendre notre sort en main”. Nous occupions deux bâtiments et avec les départs, cela faisait deux bâtiments à moitié vides et à moitié pleins. J’ai proposé une réunion pour réfléchir à en faire un plein et un vide. Pierre Chassin s’est fait l’ambassadeur de Jean Mamy et est venu dire qu’il fallait nommer un respon- sable d’unité. Il y avait le choix entre Michel Robert et moi- même. Michel Robert m’a dit :” Tu seras mon adjointe”. Je lui ai répondu : “Pas question d’être ton adjointe. Tu es beaucoup trop désordonné et je sais ce que cela va être. Prends la direc- tion de l’unité tout seul”. J’ai dit à Pierre Chassin : “De toute façon, la nomination d’un responsable d’unité ce n’est pas de la cooptation. Je suis désolée, c’est le responsable hiérarchique qui nomme. Après, c’est trop facile si cela ne marche pas de dire : “C’est vous qui l’avez voulu”. Chassin partait un ven- dredi. Le mercredi soir, Mamy m’appelle dans son bureau pour me dire : “J’ai décidé que ce serait toi la responsable de l’uni- té. On va faire venir Michel Robert”. Michel Robert est tombé dans une colère noire, pas contre moi mais contre Jean Mamy, en disant : “À Versailles, ce sont toujours des physico-chimis- tes qui sont responsables de l’unité”. Il était plus un homme de terrain. J’étais très mal parce que j’aimais bien Michel Robert. J’avais de bonnes relations avec lui. Il fallait aller jus- qu’au bout. Le vendredi, il y a eu une assemblée générale de tout le personnel pour désigner la nouvelle personne. J’étais vraiment très mal. Quand je suis arrivée dans la salle où il y avait du monde -quarante-cinq personnes- Jean Mamy était à côté de Pierre Chassin et il m’a fait signe de m’asseoir à côté de lui. Je me suis dit : “Tout le monde va comprendre. Ce n’est pas possible. Il y en a qui ne vont pas accepter et cela va mal se passer”. La passation des pouvoirs avec Pierre Chassin s’est faite en une demi-heure. Je me suis retrouvée à la tête d’une unité sans savoir exactement comment cela se passait. Ce qui a été le plus dur pour moi c’est que Michel Robert, pendant deux à trois mois, me disait bonjour mais ne me parlait plus, il éprouvait de la rancœur. Par contre, il y avait d’autres situa- tions qui étaient burlesques. Georges Pédro venait de temps en temps et avait encore un bureau à Versailles.

Expérimentation mise en place en 1928. Les 42 parcelles composées du même sol limoneux typique du Bassin parisien reçoivent chaque année différents engrais et amendements. Ces apports ainsi que les retombées atmosphériques font évoluer la structure, les propriétés chimiques et la contamination du sol. Des échantillons de terre sont prélevés avant chaque nouvel apport et conservés en vue d'analyses ultérieures. Vue d'ensemble.

Photo : Jean W eber

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Qui était Georges Pédro ?

Georges Pédro était un chercheur de l’INRA qui a été président de l’Académie d’Agriculture et professeur à l’ORSTOM. Il n’a jamais eu aucune responsabilité à l’INRA. C’était quelqu’un d’idées, ne disons pas vieille France mais très opposées aux miennes. Je me suis dit : “Il va penser que c’est une idée farfe- lue de Jean Mamy de m’avoir nommée”. Il est passé devant mon bureau, est rentré et m’a serré la main. Je me suis dit :

“C’est quand même curieux, les gens ont un sens de la hiérar- chie que je ne soupçonnais pas”. Je me souviens que le jour où Chassin est parti, un agent est venu me voir, lèche-cul si on peut dire, en me disant : “Martine, c’est toujours toi que j’aurais vue”. Le lundi matin, en arrivant, je me suis dit : “Avec quarante-cinq personnes dehors, s’ils se révoltent tous, s’ils ne veulent pas de moi, qu’est-ce que je fais ?”. Cela ne s’est jamais produit. Ce fut vraiment une étape de ma vie. Le systè- me est vicieux. Au tout début, quand tu prends la direction d’une unité, on te laisse tranquille. J’avais encore un post-doc, des recherches en cours et donc j’avais encore le temps de faire de la recherche. Après, cela va vite. On te demande de faire ceci, de faire cela. Le président de centre, Frantz Rapilly à l’époque, m’avait demandé si je voulais faire partie des mem- bres de l’administration pour les CAPL et d’autres instances.

Là, je me suis dit : “Je suis quand même à la tête d’une unité de recherche où il y a trois équipes, il faut quand même que je m’intéresse aussi aux recherches que font les gens de mon unité”. Il s’est passé quelque chose. Je connaissais Jean-Pierre Deffontaines, mais c’est là qu’il est entré dans ma vie profes- sionnelle. Je ne me rappelle plus de l’année mais cela devait être en 1992. Il avait des relations partout et notamment avec des géographes et il arrive à une réunion de chefs de service à Versailles en disant : “J’ai entendu dire qu’un parc régional allait se faire dans le Vexin et cela pourrait être intéressant d’essayer de faire un programme du centre sur ce petit territoi- re périurbain”. Entre-temps, début 1990-91, Frantz Rapilly essayait de trouver une lisibilité au centre de Versailles. Il avait identifié trois pôles : le pôle biologie science du vivant, un pôle environnement qui est un ramasse-tout et un pôle documen- taire. J’étais souvent chargée de présenter les recherches qui se faisaient sur l’environnement à Versailles. Quand Bernard Chevassus-Au-Louis est devenu directeur de l’Institut, il est venu à Versailles et l’on m’avait demandé de lui présenter ces recherches sur l’environnement ; ce qui m’avait fait m’intéres- ser à la lutte biologique que faisait surtout Nicole Hawlitzky en zoologie, à ce qui se faisait au SAD et en pathologie avec Monique Lemâtre. Cela élargissait un peu mon champ de vision. Après, il y a eu cette histoire de Vexin. Cela m’intéres- sait de participer à un programme de recherche dans le Vexin pour plusieurs raisons, d’une part parce que cela permettait de fédérer des recherches au niveau de l’unité et puis, d’autre part, habitant près de Pontoise, je connaissais bien le Vexin qui était très proche. C’est là où j’ai eu vraiment les premiers contacts extérieurs à mes éprouvettes et finalement avec les chercheurs que je côtoyais pour mes recherches. Il y a eu plu- sieurs réunions avec des gens de la Fédération régionale des syndicats d’exploitations agricoles -le Vexin, c’est l’Ile-de- France et ce sont des durs- et notamment avec le président de la Chambre interdépartementale d’agriculture d’Ile-de-France.

C’étaient des gens que je n’avais pas du tout l’habitude de

côtoyer. Je devais prendre contact avec le président de cette Chambre d’Agriculture, un dur de dur. Même le président de l’APCA à l’époque, qui était l’oncle de Bertrand Hervieu, m’a- vait dit : “Il ne faut pas travailler avec cette personne-là”. Au premier contact au téléphone avec lui, il m’a parlé de l’INRA en m’agressant parce que l’Institut ne faisait pas son boulot vis-à-vis des agriculteurs. Franchement, j’ai passé un très mau- vais week-end parce je n’avais jamais rencontré ce milieu pro- fessionnel. J’étais toujours dans des réunions bien rodées où l’on se battait pour le proton qu’il ne fallait pas mettre là mais là. Quand tu es scientifique dans ton petit univers à toi, tu as l’impression que l’INRA est très bien vu à l’extérieur. Tu es sur ton petit nuage. Tu ne vois pas trop autour. Cela m’a interpel- lée. Après lui avoir téléphoné, je suis allée voir Rapilly : “Au secours ! Au secours ! Je suis trop petite, venez me défendre. Je ne peux pas aborder cette personne toute seule. Ce n’est pas possible”. Cela a été mes premiers contacts avec l’extérieur.

L’unité avait décidé de proposer un programme de recherches dans le Vexin français sur l’épandage agricole de déchets. La station d’épuration d’Achères est aux portes de cette région.

Beaucoup de boue y avait été épandue et il y avait possibilité d’y faire des études sur le terrain.

En tant que DU, faisiez-vous aussi du terrain ?

J’ai glissé finalement vers le terrain. Discrètement, j’ai laissé tomber la recherche de labo pour jouer un rôle plus fédérateur au niveau de l’unité, pour essayer de développer de nouvelles recherches, de donner une certaine cohérence. C’est l’époque des premières réticences sur l’épandage des boues dans le Vexin français ; surtout la FNSEA qui avait donné l’ordre de ne plus accepter de boues dans les terrains pour des raisons pure- ment...

D’image ?

Non. C’était un chantage vis-à-vis du ministère de l’Environ- nement. L’épandage agricole des boues commençait à poser des problèmes. Il y avait notamment une loi sur l’eau qui pré- voyait de raccorder le maximum de réseaux à des stations d’épuration. Donc on se retrouvait avec un tonnage de boues

Laboratoire de diffractométrie de rayons X de l'unité de science du sol du centre INRA de Versailles.

Au centre, Martine Tercé, directeur de l'unité.

Photo : Jean W eber

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de plus en plus important, une certaine réticence de la part des agriculteurs et de la profession à les accepter et aussi une réglementation qui bougeait. Les industriels de l’eau se ren- daient compte qu’il fallait peut-être améliorer l’image de l’épandage et ils étaient venus voir l’INRA en demandant ce qu’il faisait sur l’épandage agricole des boues. C’était dans les années 1993-94. Jean Boiffin, qui était chef de département d’Agronomie à l’époque, avait réuni tous les chercheurs de l’INRA qui travaillaient sur le sujet avec les industriels de l’eau.

Là, il s’était rendu compte que tout ce qui était fait à l’INRA, en dehors de Bordeaux en agronomie, était des recherches extrêmement ponctuelles et à des fins purement alimentaires.

Dans quel sens “alimentaires” ?

Alimentaires dans le sens “avoir des contrats pour les labos”.

Nous avons présenté ce que nous faisions sur les boues. Je ne connaissais pas grand-chose à ce sujet mais je présentais ce que l’unité de Versailles voulait faire dans le Vexin. Jean Boiffin, à la fin de cette réunion, a décidé qu’il fallait faire un groupe de travail sur l’épandage agricole des déchets urbains et agro- industriels pour réfléchir à une nouvelle thématique de recher- che et faire une proposition de programme pluridisciplinaire.

Dans ce groupe “déchets” constitué de quatre personnes, deux avaient travaillé effectivement sur les boues. Pierre Chassin qui à l’époque représentait le Monsieur Environnement du dépar- tement de Jean Mamy et moi sommes venus à ce moment-là sur ce sujet. Je n’ai pas compris ma présence dans ce groupe, mais je n’ai pas refusé parce que le sujet commençait à deve- nir extrêmement passionnant. Il y avait tout un côté conflictuel, pas seulement le côté scientifique. Je me suis retrouvée à des assemblées. Je suis allée à des réunions à l’APCA dont une fois avec Paul Jamet, chercheur en phytopharmacie à Versailles.

Nous avions été interviewés sur les recherches faites sur les pesticides à l’INRA. Des missions déchets étaient mises en place par l’APCA et l’ADEME au niveau des Chambres d’Agri- culture ou de bureaux d’études pour s’occuper dans chaque département des problèmes de l’élimination agricole des déchets. J’ai rencontré tout un tas de gens pour faire une pro- position de programme de recherche. J’étais la seule en région parisienne. Dans le groupe, il y avait un chercheur à Dijon et deux à Bordeaux. J’étais souvent sollicitée pour des interven- tions. Il y a eu création dans les années 1999-2000 d’un comi- té national sur les boues, à l’initiative des ministères de l’Environnement et de l’Agriculture, qui réunissait tous les

acteurs concernés. C’est là que j’ai rencontré un ensemble de personnes du monde agricole, des collectivités, des traiteurs d’eau. Je prenais mon pied parce que c’était des réunions où cela discutait très dur. Il y avait les propriétaires des terrains agricoles, des gens de la FNE, des associations de consomma- teurs. C’était un public très varié. À l’époque, j’étais ravie parce que j’avais envie de changer et, là, j’avais changé. Entre-temps, début 98, Jeannine Hommel, la directrice des Éditions INRA, m’avait entraînée dans l’aventure d’une bande dessinée. J’ai participé pendant un an à la sortie de la B.D. “Opération dia- tomée”, sur le sol et l’eau. Cette publication a entraîné pas mal d’actions de communication à l’occasion soit du Salon du Livre, soit du Salon de l’Agriculture ou avec des scolaires. Cela m’a même permis d’atterrir à la base aérienne de Cognac. Le président de la base, quelqu’un de très intéressant, faisait à l’occasion de “Lire en fête” ou “La fête du livre” des journées

“portes ouvertes” avec des scolaires, sur le thème de l’environ- nement. Ils avaient décidé à Cognac de faire du recyclage de leurs déchets. Au mess, les gens triaient ceux de leurs pla- teaux ; ce que l’on pourrait faire à l’INRA.Après, j’ai décidé que c’était fini, que je ne ferais plus de recherche basique. La com- mission d’évaluation des chercheurs me disait : “C’est bien ce que vous faites mais vos recherches, vos recherches !”. Un beau jour je leur ai dit : “Les recherches, basta ! Je veux faire autre chose”. J’avais envie de me lancer plus dans la commu- nication. Avec toutes les actions que j’avais faites pour l’épan- dage des déchets, j’avais été invitée par le CNJA à faire une présentation sur l’épandage agricole. Je suis allée aussi à une école de formation de l’agence de bassin Seine-Normandie.

Faire des exposés, des synthèses, cela me plaisait. Cela me donnait l’occasion de lire un certain nombre d’articles et d’ou- vrages. Normalement, j’étais responsable de l’unité de Versailles jusqu’en 2000, cela faisait donc dix ans puisque j’a- vais commencé en 1990. J’avais envisagé de travailler avec Jean Mamy à la direction scientifique mais la DS a été chan- gée fin 1998. J’avais discuté avec lui et lui avais dit : “Au niveau du secteur, ce serait bien de faire de la communication parce que tu sens très bien qu’il y a une barrière complète entre la communication de l’INRA et les secteurs scienti- fiques”. Il m’a répondu : “Effectivement, ce serait très intéres- sant et tu pourrais même développer la formation des scienti- fiques qui ne sont pas du tout formés à leur métier de cher- cheurs, notamment à la communication orale”. J’ai commen- cé là-dessus en 1997-1998. Finalement, Jean Mamy est parti début 98 ou fin 97. Notre département de Science du Sol, qui était petit, s’est retrouvé concentré avec l’agronomie puis la bioclimatologie pour devenir un énorme département avec un chef de département que j’avais du mal à apprécier et surtout un chef de département adjoint avec lequel j’avais encore plus de mal. Un jour, j’ai piqué une colère parce que vraiment c’était irresponsable. Il avait pris une décision qui me paraissait complètement idiote et je suis allée le voir en lui disant : “Tu as pris une décision complètement stupide. J’en ai marre, je démissionne”.

De DU ?

De DU. Je suis allée dans mon bureau pour écrire ma lettre de démission et la lui ai apportée. Après, je n’en ai pas entendu parler. J’ai dû le dire à une personne et tout le monde l’a su. Je

Congrès international de Science du Sol à Montpellier, août 1998.

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n’avais pas de nouvelles et un jour le chef de département me téléphone deux, trois mois après. Je ne sais plus quand j’ai donné ma démission. Il me dit gentiment, je schématise mais cela voulait dire : “Tu es vieille et usée. Il faut quelqu’un de neuf. Tu as eu deux évaluations collectives, cela s’est bien passé. Oui mais quand même. L’époque de Chassin, Mamy, c’est fini. Il faut des jeunes. Tu veux faire de la communication, j’ai appris cela. Tu comprends, au niveau du département on n’a que deux bras et ce serait bien qu’il y ait quelqu’un qui s’occupe du suivi des thésards”. Je me suis dit : “Je vais faire un boulot de super administrateur, des tableaux Excel...” pas pour fermer des enveloppes mais presque. Il faut que j’aille demander un entretien à Jean Boiffin qui était le DS à l’époque, pour lui proposer quelque chose. Si je ne propose rien, on ne va me donner que des tâches peu valorisantes. Il y avait un ingénieur qui travaillait pour l’homologation des matières fertilisantes et des supports de cultures et cette per- sonne est partie en retraite. Jean Boiffin m’en avait glissé deux mots entre deux portes en me disant : “Ce serait bien que tu le remplaces”. Je n’ai aucune formation d’agronome. Cette activité consiste à établir des dossiers de demandes d’homolo- gation. En plus, c’était un peu dangereux parce que l’on a affaire à des industriels. Si tu es faible, leur objectif est de faire passer les produits les plus mauvais en les faisant payer plus cher. J’en avais discuté avec un copain que j’avais à l’époque à l’APCA et qui connaissait bien le milieu. Quand Jean Boiffin me demande quelle est ma décision, je lui dis : “Cela ne m’in- téresse pas beaucoup”. Il me répond de prendre rendez-vous.

Jean Boiffin est quelqu’un qui sait être très convaincant. Si tu n’y prends garde, il peut t’entortiller comme il veut. Je me sou- viens avoir pris le train, de Versailles à Saint-Cyr jusqu’à Invalides, j’étais sur mon siège en me disant : “Je ne céderai pas. Je ne céderai pas. Je ne céderai pas. Je ne céderai pas”. Je vais dans son bureau et il commence à me montrer ce travail comme quelque chose de vachement intéressant, qu’il s’agis- sait d’environnement et tout. Je ne connaissais rien à la fertili- sation mais ce n’était pas un problème parce que cela n’allait concerner que l’environnement. Il voulait vraiment trouver quelqu’un. Le problème c’est qu’il a mis un peu trop la cerise sur le gâteau à la fin, puisqu’il m’a dit : “À Versailles, il y a la structure mixte d’homologation des produits phytosanitaires -qui était dirigée à l’époque par Delmas- ce serait bien, ce serait l’idéal pour les produits minéraux. Là, je l’ai regardé et lui ai dit : “Jamais ! N’en parlons plus”. Les directions scienti- fiques actuellement ont beaucoup moins de pouvoirs qu’elles n’en avaient à l’époque. Ce sont les départements qui les ont récupérés pratiquement tous. Il m’a dit : “Je ne peux rien te proposer en communication. Si tu veux, tu peux aller travail- ler à la direction de la communication”. (Il y avait encore à l’époque Marie-Françoise Chevallier-Le-Guyader).Tu pourrais à ce moment-là monter des dossiers de communication sur le sol, sur l’environnement.” Je lui ai répondu : “Ce n’est quand même pas l’endroit idéal”. Il m’a alors proposé : “Sans cela, tu peux faire quelque chose d’intéressant, travailler avec la Mission Environnement & Société (ME&S)”.

Qui existait depuis quand ?

Elle a été créée en 1986 par Jacques Lecomte qui a fait venir Patrick Legrand et s’appelait la Cellule Environnement. Après,

pour des raisons internes, c’est devenu la Délégation perma- nente à l’environnement. Alain Périer qui était le chef du département de Bioclimatologie, est devenu le directeur de la délégation. Quand je suis arrivée, Périer était parti et c’est devenu la ME&S quand Guy Paillotin était président de l’INRA.

C’était au moment de la réforme de l’Institut en 98. Patrick est devenu directeur de l’unité. Boiffin m’a dit : “Tu pourrais tra- vailler avec la ME&S pour voir en quoi la norme ou la régle- mentation peut induire des sujets de recherche et vice-versa.

Tu as vu pour la réglementation des boues et ce serait intéres- sant“. J’avais quand même encore des choses à faire à Versailles, notamment avec un stagiaire de l’Institut technique de la betterave. Entre-temps, j’ai démissionné. J’ai arrêté de diriger l’unité de Versailles fin septembre 98. Pendant les dix ou onze mois où je suis restée à Versailles, j’avais une mine très triste. C’est vrai que j’étais dans une situation bâtarde parce que j’étais toujours dans mon bureau mais, une fois que tu n’es plus responsable d’unité, les gens t’ignorent complète- ment. On ne te parle plus. On te dit à peine bonjour. Donc je n’étais pas très bien. J’avais quand même tout un tas d’activi- tés à l’extérieur, notamment le groupe déchets. Un beau jour, je me suis dit : “Il faut que je me remue”. J’ai téléphoné à Patrick Legrand pour prendre rendez-vous et voir ce que je pouvais faire. Là encore dans le train -décidément, dans le train, il s’en passe des choses- je me suis dit : “Si je dois aller travailler avec la ME&S, autant aller à Paris. Je ne vais pas res- ter à Versailles”. En plus, j’ai toujours aimé Paris. C’était la période où Patrick Legrand allait partir chez Dominique Voynet, alors ministre de l’Environnement, et Danielle Barrès à la DGER. Donc mon projet a failli capoter. Quand je suis arrivée en juillet 1999, Patrick et Danielle m’ont dit : “Le problème, c’est qu’il n’y a pas de bureau”.Après, il y avait un bureau mais plus d’action. Patrick et Danielle avaient rencontré Paul Vialle et Jean Boiffin qui avaient estimé qu’il était jouable de main- tenir la ME&S parce que c’était des nominations relativement ponctuelles. Patrick Legrand est revenu quand Yves Cochet a remplacé Dominique Voynet. Pendant ce temps-là, je suis allée à la ME&S. J’y continuais toutes les activités que je développais à Versailles. À mon âge, je n’avais plus besoin d’un papa.Alain Fraval s’occupait du Courrier de l’environnement, puis on a eu des stagiaires et autres sur différents sujets. Voilà comment je me suis retrouvée à la ME&S, très contente de mon sort parce que je pense que c’est quand même un lieu très atypique à l’INRA. Un lieu de réflexion.

Qu’avez-vous fait alors ? À quoi vous êtes-vous intéressée ? J’ai été nommée à mon arrivée à la ME&S membre du conseil scientifique de l’ANDRA (Agence nationale de gestion des déchets radioactifs) en tant que “spécialiste” du devenir des polluants minéraux dans la biosphère et ce pour une période de 5 ans. Le conseil scientifique devait émettre un avis sur tou- tes les études menées sur la faisabilité de l’enfouissement des déchets radioactifs les plus toxiques des centrales nucléaires en couches géologiques profondes. Cette période fut très instructive pour moi au niveau scientifique car il y avait surtout des études géologiques liées aux sciences des matériaux. Il y avait pas mal de réunions et de travail.

Avec Denis Baize, un chercheur de l’INRA, nous avons coor-

donné un ouvrage à INRA Éditions sur les éléments traces 107

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métalliques dans les sols. Cela a pris quand même pas mal de temps. J’ai eu un certain nombre de stagiaires qui ont travaillé sur des sujets variés. L’une a étudié la mise en place des contrats territoriaux d’exploitation. Ensuite, mon activité s’est orientée vers des dossiers sur les composts, plus des activités de synthèse où l’on me demandait toujours de faire des papiers à droite et à gauche. À la suite de ce groupe déchets, il y a eu la mise en place d’une action appelée auparavant

“action incitative programmée”, un programme pluridiscipli- naire mis en place par l’INRA. Je faisais partie du conseil scien- tifique de ce programme. L’ADEME a donné de l’argent et nous avons organisé un colloque de restitution en janvier 2004, des- tiné au public. La coordination d’un dossier sur le sujet m’a demandé aussi beaucoup de boulot. Chez nous, c’est artisanal.

Il faut remettre tous les textes en forme. Maintenant, je com- mence à laisser tomber un certain nombre de choses puisque je vais faire valoir mes droits à la retraite au dernier semestre 2007. Je faisais partie d’un groupe sur l’épandage de boues en situation forestière et c’était intéressant parce que je voyais des gens que je n’avais pas l’habitude de rencontrer, de l’ONF.

Maintenant, je lève le pied.

Qui reprend ?

Ce qui intéressait Patrick dans mon profil c’est que je représen- tais plus le milieu physique. Dans l’équipe, Danielle est écono- miste. Barbara Redlingshofer a plus la sensibilité alimentation et environnement. La façon dont cela s’est fait est un concours de circonstances tel que je ne sais pas si cela peut se reprodui- re. Cela ne me choque pas s’il n’y a personne pour me rempla- cer. Ce n’est pas un jeune chercheur qui peut avoir ce genre de démarche dans un laboratoire. On ne peut pas aller à la ME&S en étant jeune chargé de recherche, sauf à aller au casse-pipe.

Il faut que ce soit un ingénieur ou un chercheur en fin de par- cours qui souhaite élargir son activité au-delà de son domaine très spécialisé de recherche.

Vous avez insisté sur le machisme dans la recherche.

Cela a-t-il freiné vos projets

Après mon entrée à l’INRA, je me suis mariée et j’ai eu des enfants. J’ai eu une traversée du désert entre 73 et 78. J’ai vécu cinq ans au cours desquels je n’étais pas très bien dans ma peau à cause de mon boulot. Je me disais : “Je ne com- prends pas. J’ai des idées en politique mais je n’ai pas d’idée pour mon boulot”. On me proposait de faire un travail de tech- nicien et à l’époque j’étais assistante de recherche. Là, tu ne te sens pas valorisée. Je faisais des manips mais je n’avais jamais pu en monter. J’arrivais et le chercheur avec lequel je travaillais me prenait mon cahier. C’est à peine si j’avais le droit de faire des calculs. D’ailleurs, quand j’ai passé pour la deuxième fois le concours de chargé de recherche, à l’époque on demandait au superviseur de faire une appréciation sur le candidat. Je ne fouillais pas dans ses affaires mais je suis tombée dessus par hasard. Nous étions dans le même bureau et il avait des tirés à part dans un tiroir. Je cherchais des tirés à part et j’ai vu l’ap- préciation qu’il avait écrite sur moi. Cela m’a fait rire mais je n’ai pas eu le réflexe de la photocopier parce que cela aurait été intéressant. En gros, j’avais trois défauts : j’étais une

femme ; j’étais une universitaire et j’avais fait des grossesses successives.

Vous avez eu combien d’enfants ? Deux à trois ans de différence.

Cette traversée du désert que vous avez ressentie comme venant de votre “superviseur” n’était-elle pas pour partie liée à des questions de gestion du temps qu’il fallait partager entre les activités professionnelles et les obligations familiales ?

Non. Ce n’était pas du tout cela parce que j’ai eu Mathieu, mon deuxième enfant, en 78 à 31 ans à la fin de ma traversée du désert. Je me suis dit que c’était fini. Il est né prématuré- ment et j’ai eu quatre mois d’interruption. Là, j’étais contente de revenir travailler et de retrouver l’aspect social et convivial du travail. J’étais dans une impasse puisque ce que l’on me donnait à faire ne me plaisait pas. Quand j’allais voir le respon- sable d’équipe, il me disait :”Tu te débrouilles toi-même” et je sentais bien qu’on me considérait comme la dernière. Après, j’ai travaillé avec une technicienne très gentille mais qui disait tout haut ce que tout le monde disait tout bas. Un jour, cette technicienne m’a dit : “Pour Agnès, il n’y a pas de problème mais, toi, tu ne passeras jamais directeur de recherche”.Agnès Hubert était entrée après moi mais avait fait l’Agro.

Heureusement j’ai un certain esprit de dérision. Je peux remer- cier mon collègue d’avoir été aussi macho, cela m’a fait tom- ber à un stade où je me suis dit : “Je suis nulle. Je ne suis pas bonne”. C’était une démarche d’échec. Je me souviens que j’avais fait des exposés et je savais qu’ils n’étaient pas bons. En plus, les gens sont vraiment très hypocrites. On m’avait dit juste avant : “Pour préparer le concours de chargé de recher- che, tu vas faire un exposé devant soixante personnes”. La per- sonne avec laquelle je travaillais ne s’est même pas occupée de savoir ce que j’allais dire et je suis allée à l’abattoir. J’ai fait cet exposé, sachant que je ne l’avais pas préparé. À la fin, j’ai arrêté en disant : “Cela suffit”. Il y avait le responsable de l’é- quipe à l’époque et je m’attendais à ce qu’il me remonte les bretelles. Rien. On est tous sortis de la salle et je savais que derrière moi on jasait fort. J’ai donc raté le concours de char- gé en beauté. Je ne suis même pas allée voir les résultats.

J’étais vraiment dans des conditions d’échec. Après, quand j’ai repris ma liberté grâce à Jean Mamy, j’étais tombée tellement bas que je me suis dit : “Je ne peux pas tomber plus bas”. Une fois, on m’a demandé de faire un exposé de synthèse et, là, je l’ai préparé. J’ai vu que cela marchait. Après, j’ai passé ma thèse et je suis remontée. Ce n’est pas drôle de se dire : “Je ne comprends pas”. Tu ne te sens pas bien. Heureusement qu’il y a eu un changement d’activité extra travail comme les activi- tés syndicales ou autres. À la fin, j’avais du mal encore à venir à mon travail et je me suis engagée dans des actions comme la formation permanente. J’ai même fait partie du comité de la cantine. J’avais besoin d’actions collectives pour avoir l’envie de venir bosser. Donc je remercie cet ancien collègue de m’a- voir appris l’humilité. Après, les langues se sont déliées :

“Martine, c’est fini”. Je le sentais. Ce n’était pas la peine

de me le dire. Cela m’a fait perdre toute combativité mais le

fait d’avoir à m’en sortir, que Jean Mamy me dise : “Tu te

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débrouilles toute seule, tu n’auras personne de l’unité pour t’aider”, m’a redonné envie de me battre. Je me souviens de collègues un peu naïves à leur arrivée auxquelles on donnait un sujet de recherche intéressant et qui devenaient technicien- nes. Au début, j’étais technicienne. J’aimais bien faire les manips mais si après ton rôle se borne uniquement à faire la manip et à donner ton cahier de TP, c’est quand même un peu dévalorisant. Je n’ai jamais rechigné à faire des manips.

D’abord, quand tu es chimiste, tu as appris à manipuler. Puis c’est un travail qui demande un certain soin mais où tu ne peux pas rester uniquement dans ton bureau à lire des revues.

Cela permettait de discuter avec d’autres personnes, d’autres techniciens.

Qu’avez-vous appris sur le fonctionnement de la recherche à travers votre expérience dans le domaine de la formation permanente ?

Lorsque je me suis occupée de formation permanente au cen- tre de Versailles, Chassin n’en était pas encore le responsable au niveau national. C’était encore quelque chose de très ponc- tuel. Le responsable local de la formation permanente de l’é- poque, étant parti six mois en Allemagne pour son travail, m’a- vait demandé de le remplacer. Cela a un côté intéressant parce que tu côtoies des personnes autres que celles de ton unité.Tu as des contacts.Tu vois ce que les gens demandent. Je me sou- viens avoir organisé et participé à un stage sur les techniques de communication notamment posters, transparents. C’était dans des conditions très artisanales, sans l’aide de micro-ordi- nateurs, on faisait les transparents à la main. Nous nous amu- sions comme des petits fous parce que nous apprenions la

technique des couleurs. Nous faisions du découpage et, quand nous partions le soir, il y avait plein de morceaux de papier par- tout. D’ailleurs, quand j’ai passé ma thèse d’État, j’avais fait des transparents en prototypes au crayon et le matin de ma thèse, ils n’étaient pas prêts. J’ai demandé à deux autres collè- gues de me les écrire, et moi je découpais. Je me souviens que j’ai été félicitée par les membres du jury sur la qualité de mes transparents. J’étais déjà sensibilisée à cela. Je me souviens de réunions où les gens photocopiaient des tableaux illisibles et soulignaient en plus ce qu’il fallait lire. Cela vient de quand j’étais petite. J’aimais bien dessiner, faire du découpage et tout cela. J’ai même fait un stage de montage de diapos axé sur la communication.

Dans votre parcours, vous êtes partie de quelque chose de très académique pour aller vers du concret dans la relation avec les partenaires sur des problèmes très sensibles et sociétaux. Avez-vous l’impression que c’est aussi un virage de votre discipline ? Quelles sont les choses marquantes dans cette période-là en Science du Sol ? Quand je suis entrée en Science du Sol, c’était au début des chocs pétroliers. C’était encore de l’agronomie mais les recher- ches sur la fertilisation ne se faisaient plus trop. C’était une période où l’on commençait à faire des cultures sans sol.

Après, il fallait réduire les engrais. Le département a été sépa- ré en deux en 74, donc pratiquement à mon arrivée, sur la ba- se : “On met les vieux en agronomie et on garde les jeunes en Science du Sol”. Nos recherches se faisaient dans un contexte international, c’était comme cela aussi. En 80, quand Mamy était chef de département de Science du Sol, il commençait à

Épandages de composts sur une parcelle.

L'étude des conséquences à long terme des épandages de produits résiduaires nécessite la mise en place

de dispositifs au champ de longue durée où les épandages sont réalisés selon les pratiques agricoles classiques.

Photo : C hristophe Maître

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Références

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