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Copyright
” Lettres parisiennes ”
Shaba Kowsar
To cite this version:
Shaba Kowsar. ” Lettres parisiennes ”. Journée d’études PHOTOBOOKS, Paul EDWARDS, Biblio-
thèque des Grands Moulins, Université Paris VII, Nov 2013, Paris, France. �halshs-01224561�
I
" Lettres parisiennes "
Texte et photographies : Shabahang Kowsar
Journée d'études PHOTOBOOKS, le 07 novembre 2013, Bibliothèque des Grands Moulins, Université Paris VII
Le samedi 12 janvier 1839, dans un billet intitulé " Courrier de Paris ", le vicomte Charles de Launay écrit :
" On s'occupe aussi beaucoup de l'invention de Monsieur Daguerre, et rien n'est plus plaisant que l'explication de ce prodige donné sérieusement par nos savants de salon. M. Daguerre peut être bien tranquille, on lui prendra pas son secret. Personne ne songe à le raconter ; quand on en parle, on ne pense qu'à une chose, c'est à place avantageusement les quelques mots d'une science quelconque que l'on a retenus au hasard.
Ceux qui ont un ami ou un oncle physicien font de cette découverte un phénomène tout physique ; ceux qui ont été amoureux de la fille d'un chimiste, font de cette invention une opération toute chimique ; ceux enfin qui ont souvent mal aux yeux, la réduisent à un simple effet d'optique. Le moyen de se délivrer d'eux et de leurs inconvenables définitions, c'est de les mettre tous aux prises les uns avec les autres ; alors c'est un échange de mots scientifiques, de faux latin et de grec tronqué qui est d'un entraînant irrésistible : quel délire ! quel amphigouri ! il y aurait de quoi rendre fou un imbécile. Jusqu'à présent voilà ce que nous avons compris : la découverte, c'est le moyen de fixer l'image ; ainsi vous obtenez par le reflet un portrait fidèle du pont des Arts, par exemple ; vous tenez votre pont des Arts, bien, vous êtes content, point du tout ; un mari et sa femme passent sur le pont, et sans le savoir ils effacent votre dessin. Prenez donc garde, monsieur ; vous gênez l'artiste qui est là-haut à sa fenêtre. Vraiment cette découverte est admirable, mais nous n'y comprenons rien du tout : on nous l'a trop expliquée. " 1
Nous sommes le 12 janvier 1839. Le fameux daguerréotype dont parle l'auteur
n'a été présenté à l'Académie des Sciences que quelques jours auparavant par
Arago et le public parisien devrait encore patienter pendant 7 ou 8 mois pour
que cette " découverte " lui soit officiellement introduite. L'article paraît dans le
II
quotidien La Presse, créé par Emile de Girardin en 1836 à bas prix, avec un abonnement annuel de 40 francs au lieu de 80, selon Anne Martin-Fugier 2 . Des personnalités importantes de l'époque telles que Balzac et Dumas figurent également parmi ses auteurs. Une telle révélation faite par le biller d'un journal à succès nous paraît alors problématique. Nous pouvons nous demander par exemple si l'élite parisienne de la première moitié du XIX e siècle a le privilège d'être tenue au courant des événements longtemps avant le public, pour que, comme nous raconte l'auteur, l'on parle déjà de l'invention de Daguerre dans les salons. Ne s'agirait-il pas plutôt d'une fuite d'information ? Et encore, qui se cache derrière le vicomte de Launay ? Un académicien ? Un journaliste avec des contacts à l'intérieur de l'Académie ? Un proche de Daguerre ou d'Arago ? Ou tout simplement un habitué des salons s'amusant à raconter les dernières tendances ?
Et enfin pourquoi donner comme le premier exemple " daguerréotypable " le pont des Arts ? Cette nouvelle construction n'évoquerait-elle pas l'engouement des français pour la modernité ? N'occuperait-elle pas la même place que la tour Eiffel dans cette première moitié du XIX e siècle ?
Revenons à la question de l'auteur. Il s'agit bel et bien d'un pseudonyme.
Bien que surprenant, notre vicomte est une femme, une poétesse devenue
journaliste à cause de son époux qui n'est d'autre que le directeur du journal où
III
est publié le " Courrier de Paris " : une certaine Delphine Gay plus connue sous le nom de Mme de Girardin.
Née le 26 janvier 1804, elle est surtout soutenue par sa mère Sophie pour joindre le monde de la littérature. Chez ses parents, elle rencontre entre autres des personnalités telles que Mme de Staël, compose des vers, participe à " des séances d'improvisation " 3 , " se produit chez Mme Récamier, chez Mme de Flavigny […] et bien d'autres " 4 .
A 27 ans, elle épouse Emile de Girardin. Cinq ans plus tard, ce dernier l'invitera à l'aider dans son nouveau journal, La Presse. Et c'est ainsi que le vicomte Charles de Launay voit le jour. Il sera porte-parole de Delphine de Girardin pendant 12 ans, c'est-à-dire jusqu'aux événements de 1848.
Le vicomte abordera différents sujets, allant de la Chambre des députés aux boulevards parisiens. De nombreuses personnalités seront citées dans ses chroniques sous leur vrai nom, ce ne sera donc que l'auteur qui se cachera derrière un pseudonyme. Le " Courrier de Paris " rencontrera un tel succès que dès 1843, il sera réédité sous forme d'un livre qui s'appellera " Lettre Parisiennes ". La première édition dévoilera officiellement le vrai nom de l'auteur et ne comportera qu'une sélection de billets publiés jusque-là.
Cependant, les prochaines versions seront beaucoup plus complètes, par
exemple, celle de 1857 parue en quatre volumes. Cette version " définitive " 5
IV
sera alors posthume, car l'auteur avait disparu deux ans auparavant à cause d'un cancer de l'estomac.
Pour l'exposition actuelle, j'ai préféré me concentrer sur les " lettres "
rédigées en 1839, pour connaître en quelque sorte l'ambiance de Paris au moment de l'invention de la photographie.
Malgré la diversité des sujets, ceux qui abordent les tendances de la mode
sont ici prioritaires, car ils me semblent plus en accord avec l'esprit féminin de
l'auteur qui se cache derrière un pseudonyme masculin. Par ailleurs, le fait que
Delphine elle-même possède un salon l'aurait fortement aidé à étudier en
profondeur l'attitude des parisiens modèles de ces années-là. A travers l'image
des mannequins exposés dans les vitrines parisiennes, je vous propose une
interprétation visuelle de quelques passages intemporels des Lettres parisiennes.
V
" N’allez pas croire cependant que cette étude de la parure des femmes soit pour nous sans intérêt ; au contraire, prise au sérieux, cette étude a un
très-grand charme, et nos observations nous ont souvent amené à des découvertes très-curieuses. Grâce à elles, nous sommes parvenu à établir
un système complet dont la profondeur philosophique vous épouvanterait. "
Delphine de Girardin, Lettres Parisiennes . Extrait de la Lettre XVI, 10 août 1839.
VI
" Il faut aussi rendre justice à l’industrie parisienne ; le goût français depuis quelques années s’est remarquablement perfectionné ; la parure
des femmes, leur coiffure, la forme de leur vêtement, ces futilités si importantes, ont acquis ce qui leur manquait : de la légèreté et de
l’élégance. "
Delphine de Girardin, Lettres Parisiennes. Extrait de la Lettre X, 3 mai 1839.
VII
" Il faut rendre aux femmes cette justice, qu’elles ne font jamais de la laideur une distinction, et qu’elles n’ont jamais fait consister l’élégance à
paraître à leur désavantage. "
6Delphine de Girardin, Lettres Parisiennes . Extrait de la Lettre VIII, 22 mars 1839.
VIII
" Depuis quelque temps, toute personne élégante est honorée du titre de lion ; on compte une vingtaine de lions par coterie : toute femme
qui a de beaux diamants, de hautes dentelles, de grands chevaux et un bon cuisinier, qui se montre au spectacle, aux courses et aux fêtes brillantes, est classée parmi les lionnes, sans information préalable et
sans jugement motivé ; […]. "
Delphine de Girardin, Lettres Parisiennes . Extrait de la Lettre XVII, 6 septembre 1839.
IX
1
LAUNAY le vicomte de, pseudonyme de Delphine GAY épouse GIRARDIN Emile de, " Lettre II. 12 janvier 1839 ", Lettres Parisiennes, Paris, Michel Lévy Frères, 1862, p. 61-68, citation p. 67-68.
2
Voir MARTIN-FIGIER Anne (éd.), GIRARDIN Mme de, Lettres Parisiennes du Vicomte de Launay, Paris, Mercure de France, 1986.
3
Ibid., p. 10.
4
Ibid.
5